TILLOY, IMPRIMEUR -LIBRAIRE, GRAND'PLACE
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Cl £ serait une étude bien digne de notre &ge que celle des vérités de l'histoire , et que la recherche des erreurs qui la rendent souvent inexplicable. Le besoin des connaissances positives se fait sentir chaque jour davantage; nos écrivains ne s'avaticent plus dans la carrière littéraire que guidés par une critique saine et éclairée , et les travaux les plus sérieux, les dissertations les plus approiondieél trouvent partout des lecteurs et des juges.
Cette dernière réflexion me donne seule te cou* rage d'aborder une question fort délicate , de h. discuter et d'émettre une opinion fixe sur un sujet qui n'a présenté jusqu'aujourd'hui que la plus grande incertitude et les plus étonna^îtes contrat dictions.
Du moins, on ne m'accusera point de préven* tîon , j'écris contre ce que j'ai cru long -temps moi-même } j'écrûs contre une ofiiinioa qui flatte
(6) Fancienne capitale de ma province , le chef- lieu actuel de mon département ; j'entreprends de prouver que la ville d'Amiens n'est point la «îamarobriua de César , et que ce nom appartient à l'antique u4ugusta f^eromanduorum , aujourd'hui Saint- Quentin, département de l'Aisne.
Je commence par déclarer que j'ai lu Emmeré, Delafons, Bendier, P. Colliette et Hordret, tous auteurs qui ont soutenu la même opinion que je vais émettre , mais qui n'ont pas résolu le problème. L'erreur a subsisté et subsiste encore, parce que leurs raisonnemens n'ont pas suffi pour convaincre et pour rétablir une vérité. Ils ont posé une fausse base, et tous se sont copiés à peu près, sans sortir d'un cercle vicieux. Ils ont tiré leur principal argument de ce que César a nommé ^mbiùnum la ville capitale des peuples ^mbiani ; que, dès lors, Ambianum et Samarobriva étaient nécessairement deux villes bien distinctes ; que puisqu' Amiens a conservé jusqu'à présent encore la dénomination latine ôiAnibianum, le nom de Samarobrive ne lui a jamais appartenu, et que ce dernier nom ne peut s'appliquer qu'à la seule ville de Saint-Quentin.
Tout en tombant d'accord sur cette dernière assertion , il faut dire qu'ils ont mal lu César , ou qu'ils s'en sont rapportés ^ de fausses citations. Il est de fait que César n'a jamais parlé que des peuples de l'Araiénois, qu'il a nommés A mbiani; et que, nulle part, il ne s'est servi du mot Am^
hianum pour exprimer une Tille qui aurait appar«
tenu à ces peuples. J'ajouterai, de pSus / qu'aucun d'eux n'a traité à fond la question et ne l'a étudiée, j'oserai dire , géométriquement. Les points de vue les plus essentiels , les plus sûrs , les plus' irrécusables n'ont point été saisis. Je vais essayer de ré* parer cette omission , et j'espère parvenir à prouver ce qui n'est véritablement qu'indiqué.
/ Quant à la prétention élevée par quelques-uns des commentateurs de César, tendant à déter- miner l'emplacement de Samarobriue sur celui de la ville actuelle de Cambrai^ je ne crois pas qu'elle mérite une réfutation sérieuse; en effet, ces commentateurs se sont appuyés sur ce que Cambrai est sur la Sambre , et qu'ils reconnaissent, entre les mots Cambrai, Sambre et Samarobrive une analogie telle , que l'ancien nom , disent-ils , s'y trouve exactement conservé.
Deux mots suffisent pour leur répondre : Cambrai n'est pas sur la Sambre , mais bien sur l'Escaut , et c'est sur la Somme qu'il faut chercher •Samarobrive. Les divers passages des Commentaires ne peuvent d'ailleurs se rapporter avec la la position actuelle de Cambrai ; et , au surplus , ces dernières opinions sont restées isolées et sans appui. Il n'existe réellement d'incertitude qu'entre Amiens et Saint-Quentin. Examinons les droits de chacune de ces villes , et prenons d'abord la position de Samarobrive pour point de départ.
Samarobrive était sur les bords de la Somme ^
et avait un pont sur cette rivière ; ceci n est point contesté et résulte même de son propre nom. En e£fet^ Samarobrii^ae^t composée des mots Samara, Sama, Sùma, qui signifient Somme , et des mots celtiques Bria, Briga^ Briva, exprimant nn pont ou un passage. Ainsi on trouve les mots Pont sur Somme dans le nom d'une ville qui devait être assise sur cette rivière* Et, certes, s'il était un point qui devait plus particulièrement donner son aom^ c^était celui qui touchait autant dire à la source, laquelle formait naturellement Vorigine du nom. Or, la Somme prend sa source kFons^omme^ non loin de la ville actuelle de Saint-<^uentin.
Ce n'est pas que je m'appuie beaucoup sur cette position, mais encore est -il plus raisonnable de s'attacher à cette idée , que de créer à peu près une supposition , en allant , de préférence , cher^ cher Samarobrive au milieu du cours de la rivière. Examinons maintenant la partie historique* César et Cicéron sont les deux auteurs contem^ porains , et les deux premiers qui aient fait con^ naître l'existence d'une ville gauloise sous le uonif^ de Scunarobrwe : Cicéron n'en a parlé qu'indirecte-^ ment dans quatre lettres à son ami Trebatius {*)} mais César, dans ses immortels Commentaires, lious a mis à portée de juger sa position topogra-* phique , et il est le seul qu'il faille étudier réel-" lement.
(*) Voir les notes, N©» i.
(9) Voîcî ce que nous lisons au livre « de la Guerre
des Gaules , ou du moins en voici l'analise :
César venait de soumettre les peuples du Sois-* sonnais et du Beauvaisis ,' et d'en eaû^r de nom*l>reux otages. Après qu'ils lui eurent été livrés avec toutes les armes des villes dont il venait de s'empaiNer^ et qu'il £iit connaître sous les noms de Noviodunum et de Bratuspantium , il part de cette dernière ville , qu'on sait être Beauyais ^ et marche contre les peuples de l' Amiénois , lesquels ^ ne tardèrent point à se rendre et à livrer tout ce qu'ils possédaient : « Ek) loco in fines jimbianoram v^ perpenit, qui se, suaque omnia, sine mord de-* a dideruni ».
En supposant qu'il ait existé, chez les Amie-* nois , une ville aussi marquante que paraît l'avoir été Samarobrive , je me deinande si César , ton-» jours si exact à faire connaître l'importance des pays dont il s'emparait pour la première fois ^ ainsi que le nom et la position des villes princi* pales , se serait tu , dans cette circonstance , sur la ville de Samarobrive ? C'est ce qui n'est nullement probable. 11 est probable, au contraire, que les jimhiani, qui se sont rendus aussi vite et sans la moindre résistance , n^avaient alors ni villes , ni forts, ni camps susceptibles d'opposer une barrière à l'invasion de l'armée romaine ; il faut du moins le supposer pour l'honneur du pays , et on doit le croire , puisque César ne nomme pas leur ville et qu'il ne leur demanda ni armes, ni otages,
(lo) comme il avait fait les jours précédens à Noviodunum et à Bratuspantium. Il est évident , d'après cela, qu'il n'avait rien à en redouter, et qu'il ne leur connaissait aucun moyen de résistance.
Les ëvénemens furent tout autres relativement au f^ermandois; les habitans de ce pays, réunis aux Artésiens, vont se joindre à ceux du Hainaut et marchent au-devant de César. César eut longtemps à les combattre , et on sait combien cher lui coûta la victoire. Lui-même il ne nous laisse pas oublier qu'en vainqueur généreux , admirant leur bravoure , il leur rendit leurs terres et leurs villes : « Suisque finibus atque opfjdjs uti jus-
a sit » (*).
Ainsi , l'Artois , le Hainaut et le Vermandois avaient donc des villes , puisque César les en remet en possession ; et , s'il ne nomme point ici Samarobrive , c'est qu'il n'entra pas encore , cette fois , chez les jf^eromandui ; en efifet , après sa victoire du Hainaut, il quitta le pays des Nerviens, et marcha contre celui des Namurois (^tuatici). Ce ne fut qu'au retour de sa seconde expédition en Angleterre , qu'il vint à Samarobrive , et ce fut aussi la première fois qu'il eut occasion de parler de cette ville.
Voici , au surplus , l'analise du passage des Commentaires qui va commencer à éclaircir la question :
(*) Voir les notes , K®. a.
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Ayant mis ses vaisseaux à sec , et après avoir tenu les Etais des Gaules dans la ville de Samarobriçe: « Consilioque Gallorum Samarobrivœ pe^ « racto », instruit que, cette année -là, les blés étaient plus rares que dans les années ordinaires, César se vit forcé de répartir ses légions dans plusieurs nations environnantes; en conséquence, il en envoya une chez les Morini ( i ), sous la conduite de C. Fabius^ une autre chez les Nervii (2), dont il confia le commandement à Q. Cicero; une troisième chez les Essai (3), avec L. Roscius; une quatrième chez les iî^^mi (4) , avec T. Labienus, qui alla camper sur la frontière des peuples de Trêves ; il en plaça trois in Belgio ( 5 ) , qu'il confia à M. Crassus , son questeur , à L. Muna-^ tius Plancus et à C. Trebonius, ses lieutenans; enfin , il fit partir une légion et cinq cohortes pour le pays des Eburones (6) , sous les ordres de Sabinas et de Cotta. Ces troupes ainsi réparties sur plusieurs points, il obvia au manque de vivres,
(i) Castellum Morinorum ; Cassel. (Ortelius.)
(2) iVeruii, peuples du Haiaaut. Le camp de Q. Cicéron, frëre d©
Torateur , était à Kaster, près d'Audenarde. Kaster, qu'on prononce
Castre , vient de Castra.
( 3 ) Essui, Leur position n'est pas encore positivement déterminée.
Elle est d'ailleurs indifférente ici j d'après César qui les place hors des
distances données.
(4) Rhemi, Les Rhémois. Leur pays s'étendait jusqu'à la frontière des peuples de Trêves.
(5) Le Beîgium de César était une portion de la Gaule-Belgique, depuis les confins du Beauvaisis jusqu'à Bavay.
(6 ) Eburones , peuples de Liège , entre JEflense et iUxin.
et quoique déparées par les distances, ses légions se trcMiyaient encore renfermées dans un rayon de cent mille pas , ou 33 à 34 lieues : «c Hanim tamen leg^num millibus paasuum eentum conti^ nebantur » ( * ).
Dans le p^ssage que je viens d'analiser , il faut s'attacher à la valeur des expressions; et, en général y César est un auteur qu'il tàul étudier à fond et dans tous ses détails. Il n'emploie pas un mot ioutile, et chaque mot a sa portée. Il dit, en par* tant des légions auxquelles il a assigné les quartiers les plus éloignés : unam dédit ducendam : unam tnisit; et lorsqu'il désigne celles qu'il a placées près de lui , il se sert de l'expression coUocavit m Belgix). H désigne ainsi ce Belgium, ce point central de la Gaule* Belgique , pour son qusa:*tier^ général ; et ce point central , on n'a pas oublié que c'était Samarobriçe , où il venait de tenir les Etats des Gaules, Â peu de distance de cette ville , il avait son propre camp , commandé par Trebonius; c'est ce camp qui, de nos jours, a conservé la dénomination de camp de J^ermand, Dans le camp le plus voisin ensuite , se trouvait la légion commandée par M. Crassus , son questeur , celui de ses généraux qu'il avait intérêt de ne pas éloigner de lui, puisqu'il était chargé d'une partie de l'administration de l'armée. Ce second camp a probablement existé à Condren , village qui n'a
(*) Voir les noies , N*». 3^
fait qu'un avec la ville actuelle de Chauny^ au confluent de l'Oise et d'une autre petite rivière , position militaire parfaitement dans le système de castramétation romaine. Le troisième camp du JSelgium , nous est aussi bien conservé , quant à la forme , que celui de Vermand ; ce camp , dit du yieuX'Laon, est situé près de St. -Thomas, entre Laon et Neufchâtel. Il devait être commandé -psiv Plancus. Et, ce sur quoi je dois insister, ce sont ces mots qui terminent le passage: Toutes ces légions étaient renfermées dans un rayon de cent mille pas , ou 33 à 34 lieues.
Or, de la ville d'Amiens au camp de Cicéron, qui était entre Audenarde et Bruxelles, il y aurait eu j3â mille pas f ou 4S lieues ( i ). Il y aurait eu 26a mille pas , ou ââ lieues, jusqu'au camp de Sahinus et de Cotta, vers les frontières du pays de Liège.
De Saint- Quentin, au contraire, les distances sont observées sur tous les points , et il est même à remarquer que les cent mille pas romains, indiqués par César, se retrouvent exactement, à partir de cette ville, jusqu'aux camps de Fabius, de Cicéron, de Sabinus et de Cotta* Les autres sont dans un rayon plus rapproché.
Un second passage des Commentaires vient fortifier le premier; c'est celui où César, afin de
(i) La réduction des milles rotnains en lieties françaises, est faite ici d'après les mesures réglées par l'Académie , par Cassini , d^AnviUc et Paucton.
porter un prompt secours à Cicéron , dépêche un courrier au questeur M. Crassus, qui était en quartier à 25 milles de lui, pour qu'il ait à se rendre sans délai à Samarobrive , avec sa légion ; il envoie un autre courrier à Fabius , auquel il donne l'ordre de venir, également avec sa légion, le joindre sur les frontières de l'Artois , où il savait devoir passer; il mande à Labienus de se trouver aussi , avec la légion qu'il commandait, sur les frontières des Nerviens, si toutefois il peut quitter son camp, sans aucun danger pour la chose publique (*). H ne crut pas devoir attendre le reste de ses troupes qui étaient un peu plus éloignées: a Retiquam « partent exercitûs , quod paulà aberat longfùs , « non putat expectandam d.
Il me semble que voici les conséquences qu'on 'doit tirer de ce passage ;
1^ Crassus était à huit lieues, ou a 5 milles, de César : Condren est exactement à cette distance de la ville actuelle de St.-Quentin ; et Condren n'est point une position choisie au hasard, pour la faire concorder avec celle indiquée par César. L'histoire parle de ce petit village comme « ayant occupé ^ jadis une grande étendue ; comme ayant été un <c lieu considérable du temps des Romains , qui y fn mettaient des troupes en quartier d^hiper ; elle « ajoute que toutes les fois qu'on y ouvre la terré <c pour des puits, des caves, des fondations, on y
(*) Voir les notes, N^. 4-
( »5) « rencontre des restes de constructions antiques ; « qu'enfin , il est le Contr^ginum de l'Itinéraire « d'Antonin ».
J'ajouterai que la voie romaine qui se dirige de Saint-Quentin vers Soissons, passe à Condren, et que ce nom de Condren est tout latin encore ; c'est du moins un dérivé du verbe condare ( i ) , par lequel les Romains , lorsqu'ils y avaient des établissemens , dénommaient les lieux où deux rivières venaient se réunir ou se confondre l'une dans l'autre : c'est d'où provient le nom de Condé, donné, en France, à tant de lieux situés au confluent de deux rivières.
Ainsi donc , dans quelqu'oubli qu'on ait laissé jusqu'à présent le chétif village de Condren , on ne peut révoquer en doute qu'il ait été , dans les temps anciens , l'un de ces camps fixes de ces Hiberna que César avait établis près de lui dans le Belgium où il résida , dans cette grande province des Rhémois qui se distingua constamment par sa fidélité; dans ce pays enfin d'où il pouvait, en un instant, se porter contre les peuples du Hainaut et de Trêves qui restèrent presque toujours en révolte contre lui.
2^ La marche de la légion de Fabius venant se joindre à la légion de César, vers les confins de l'Artois, c'est-à-dire vers les environs de la ville actuelle de Douai , qui en forme à peu près l'an-
(i) Voir Ducange, t. 2, p. 927. Condare , condavit, Bergier a dit: Quasi condando , conjluendo.
(i6) cienne limite , concorde parfaitement avec le but que se proposait le général romain , celui de réunir ses forces à celles de son lieutenant, avant de pénétrer chez les Nerviens, peuples deValenciennes, de Bruxelles et de Mons, qui, armés et nombreux, assiégeaient alors , avec tant de vigueur , le camp de Cicéron.
Et, sans s'arrêter tout-à-fait à l'idée que la réunion des deux légions eut lieu à Famars , qui se trouve positivement le point d'intersection, on se plaît à penser qu'en cet endroit. César, qui savait inspirer ses soldats , appela sur ses armes la protection du Dieu de la guerre , et lui érigea peutêtre le simple autel qui devint , plus tard , ce FanumMartis, ce Temple de Mars dont les fouilles récentes nous rappellent l'antique splendeur et la célébrité.
3^ César, après avoir mandé à Labienus de se rendre , avec sa légion , sur la frontière des Nerviens , ne crut pas devoir attendre le reste de ses troupes qui étaient un peu plus éloignées. César ne se serait pas servi de ces expressions , s'il eût été dans Amiens au moment où il écrivait , puisque Labienus se serait trouvé campé loin de lui, sur la frontière des peuples de Trêves , et qu'alors il ne l'aurait pas classé parmi ceux qui étaient le plus près et le plus à portée de le rejoindre promptement. Les positions, au contraire, sont de la plus grande exactitude en plaçant Samarobrive à Saint- Quentin,
( ï7 ) Le dernier passage que j'ai à citer, est celui où
César, après la victoire qui délivra Q. Cicéron , se rendit , pour la seconde fois , à Samarobrive , avec trois légions qu'il mit en quartier d'hiver dans les environs de cette ville , et qu'il divisa en trois camps : « Circùm Samarobrivam trinis hïbemis hiemare constituit ».
On doit s'attacher, ici, à la valeur du mot circùm qui veut que les trois camps aient existé , en quelque sorte , autour de la ville , et dès lors il s'agit de trouver trois emplacemens bien distincts , tous trois près d'une rivière , et en quelque sorte circulairement établis , dont la tradition , ou les vestiges, annoncent encore l'ancienne destination ; ce qui paraît assez difficile. Cependant la ville de Saint-Quentin nous offre cette rare position, et nous fait retrouver, topographiquement, celle de Samarobrive. En effet, à deux lieues vers l'ouest, est le camp de T^ermand, dont j'ai déjà parlé; au midi, à peu près à la même distance, est celui de Castres , dont les traces ont presque disparu, mais dont le nom {castra) est resté comme le témoin de son origine ; à l'est , l'ancien castel de Ribemont nous présente ses ruines respectables, et semble marquer, par sa position militaire, l'une de celles que les Romains savaient si habilement choisir pour le campement de leurs légions : d'un côté, sur une très-longue étendue , règne un escarpement naturel défendu par la rivière de l'Oise ; de l'autre , sur une pente douce , les troupes se
( i8 ) trouvaient abritées du nord par les hauteurs. Aussi quelques vieilles chroniques, une ancienne tradition et surtout un manuscrit précieux , longtemps conservé dans la bibliothèque de l'abbaye de Ribemont, rapportent -ils que Ik <i un fort, ff un CJSTRUM fut étabU par Rjbodws y capitaine <K romain, qui accompagnait César dans la conquête c des Gaules / et que c^est du nom de Ribodius que a s^est formé celui de Ribodimons , étymologie du a nom qu^a conservé la ville elle-même ».
Je n'ajouterai qu'un mot sur la position de ces trois camps ; c'est que celui de Vermand était sur V lumignon ^ celui de Castres, sur la Somme, et celui de Ribemont, sur Y Oise (*).
Il serait difficile de réunir plus de circonstances favorables dans une dissertation de cette nature. Taurais pu même me dispenser de faire autant de rapprochemens ; mais , comme ils rentrent naturellement et avec la plus sévère exactitude dans le récit de César, on ne les jugera pas ici superflus.
Voyons maintenant si les auteurs secondaires qui ont voulu se rendre les interprètes de César, pourront supporter une semblable analise.
Commençons par Ptolémée; c'est le plus ancien géographe qui ait parlé de Samarobrive , et c'est peut-être aussi celui qui a le moins vu par luimême; c'est lui, du moins , qu'on reconnaît généralement pour avoir commis le plus d'erreurs.
(*) Voir les notes, N». 5.
( ï9 ) Dans ses cartes , il a placé cette ville gauloise sur
un fleuve Phriidis , et on ne sait pas bien aujourd'hui, si, par le mot Phrudis , il a entendu la rivière de Somme. On ne voit pas même pour quel motif le nom de cette rivière, si c'est d'elle qu'il a voulu parler , aurait changé dans la suite , sans rien conserver de sa première dénomination. C'est comme on ne peut pas rendre raison des circonstances , ou des causes , qui auraient fait changer le nom lui-même de Samarobrive en celui d'Ambianum. On verra plus tard qu'il n'en a pas été de même pour le changement du nom de Samarobriue en celui ai Augusta p^eromanduorum , et de ce dernier nom en celui de Saint-Quentin.
Je suis donc fondé à dire que Ptolémée n'a peutêtre jamais eu l'intention de placer Samarobrive à Amiens, ou que s'il l'a eue, il a commis une erreur évidente , et ses principaux commentateurs ont pensé comme moi , sans cependant oser ouvertement la rectifier.
En effet, Bertius, dans ses tables géographiques, fait dire à Ptolémée : « Les Amiénois dont la ville «est Samarobrige , c'est-à-dire Cambrai, ou, « comme d'autres le pensent, Saint-Quentin: Inde « AmbianiquorumciçitasSamarobriga, Cjémbrai, « i^el ut alii putant y Saint-Quentin y>. Ainsi voilà la ville capitale des Amiénois , qui est Cambrai ou Saint- Quentin.
Hubertus : a Cambrai doit être reconnu aujour-
( .o ) a d'hui pour l'ancienne Samarobrive : Samarobri" <r vam nunc Cameracum dici ».
Glareanus : « Les uns disent que Samarobrive a est la ville de Cambrai, d'autres pensent que ce a nom appartient à la ville de St.-Quentin , dans la « province Rhémoise: ^lii Camaracensem wrbem , <c alii oppidum dipi Quintini in proi^inciâ Bhemensi <c putant ».
Enfin , Marlianus {yir sut temporis eruditissimus), dans sa description alphabétique des peuples et des villes de l'ancienne Gaule : « Samaro- « brive, située presqu'au centre des peuples Belges, ce est le lieu où César convoqua les Etats des Gaules, « et où il passa quelquefois ses quartiers d'hiver ; a c'est une ville épiscopale et impériale de la proie vince Rhémoise. Quelques-uns se sont plu à « croire que c'était la ville de Cambrai , d'autres « y reconnaissent plutôt la ville de Saint-Quentin: « Samarobriua locus ferè in medio Belgarum situs « ubi CœsarGallorum concilium indixitetaliqunndd « hiemapit ; cipitas est episcopalis et imperialis m propinciœ Rhemensis. Hanc Camaracensem esse « urbem quibusdam placet ; sunttamenqui Sancti-, « Quintini oppidum malint ».
Voilà , certainement , bien des avis divers de la part des plus anciens auteurs qui ont écrit sur le même sujet; et ce sont tous les annotateurs" des Commentaires de César : c'est dire qu'ils ont étudié leur original et raisonné d'après lui.
Voyons maintenant si V Itinéraire d^Antonin et la Carte Tliéodosienne , dite ^^ Peutinger^ seraient des autorités à combattre.
Comme c'est dans Ptolémée que l'auteur de ces deux monumens géographiques a puisé ses documens sur les noms et la position des villes, les erreurs du premier sont communes au second, et en appliquant, à l'un comme à l'autre, ce qu'ont dit les commentateurs que j'ai cités , on devra en tirer les mêmes conséquences.
D'un autre côté, si c'est Ammien Marcellin qui est, comme on le croit, l'auteur de l'itinéraire et de la carte, il est une observation majeure à faire: c'est que cet auteur n'a pas nommé Samarobrive, et que, loin de la placer à Amiens, il n'a désigné cette capitale de l'Amiénois que par le nom de son peuple , Belgica secunda quâ yfmbiani sunt urbs inter alias eminens (i). Certes, si Samarobrive où César avait résidé , où il avait tenu les Etats des Gaules, eût été cette capitale des Ambianiy Ammien Marcellin n'aurait pas manqué de la nommer par son nom, comme il nomme, quelques lignes après, Lvgdunum, Narbona , Aventicum, etc.; d'où l'on peut conclure que vers le milieu du [\\ siècle, sous les fils de Constantin et jusqu'à Théodose, époque où Ammien Marcellin écrivait, la ville d'Amiens ne portait pas même encore le nom ^ Ambianum.
(i ) Lib. i5, p. i46i.
Ceci me conduit naturellement à croire que, si , sur la carte Théodosienne et dans Titinéraire d'Antonin y Amiens est nommée Samarobrive , la faute n'en est pas à Fauteur, mais que l'erreur a été commise postérieurement , dans les versions multipliées de ces deux ouvrages, versions qui fourmillent d'inexactitudes et de contradictions.
Maintenant , j'arrive à un article qui m'a fait beaucoup réfléchir. Comme , selon moi , il n'est pas concluant , j'aurais pu le passer sous silence ; mais il est bon de faire voir que je ne me suis pas indifféremment accroché à toutes les branches, et d'ailleurs cet article a un côté curieux et piqjyiant à saisir , par rapport à l'ouvrage dans lequel il se rencontre , ouvrage ayant pour titre : antiquités d'Amiens, par Lamorlière. Comme l'auteur n'y raisonne que dans la seule hypothèse qu'Amiens est la Samarobrive de César, il est assez singulier d'y trouver ce passage qui fait dire à Sigebertus , que c'est Antonin qui a bâti la ville des ^mbiani, et qui l'a nommée Somonobria : « Civitatem quam a ^ntoninus plus , cum filio u4urelio > condidit et a Somonobriam ah adjacente Jlumine appellapit ».
Comme on le voit , ce peu de mots suffiraient pour anéantir les prétentions d'Amiens à toute espèce d'origine gauloise, puisqu'il resterait prouvé que César n'a pu y tenir les Etats des Gaules , deux cents ans avant qu'elle existât. Mais , malgré tout le parti que je pourrais tirer d'une telle assertion, je n'en veux pas profiter; d'abord, parce que je
n'en ai pas besoin dans l'inlérét de ma cause ; ensuite , parce que l'opinion de Sigebertus ne me parait pas appuyée de preuves, et qu'à mon tour je ne dois pas m'appuyer sur elle. Il y a plus , cette opinion , je l'avoue , m'est suspecte : le nom de Somonohria me semble trop celtique, pour avoir été créé par des Romains , après deux siècles de domination , eux si jaloux de leur langue et si intéressés à en maintenir exclusivement l'usage dans toutes les provinces de l'Empire. Et puis en-» core, je le répète d'après les plus judicieuses autoirites, Amiens, jusque dans le 4^ siècle, n'a porté que le nom de son peuple : urbs jimbianorum.
Ainsi , la supposition de Sigebert , pour chercher à prouver qu'il aurait pu y avoir une Somonohria, comme il y avait eu une Samarohrwe , n'ajoute ni n'ôte rien à ma conviction.
J'aurais plus de confiance dans la suite du même passage , où il attribue à Gratien l'honneur d'avoir nommé Amiens Amhianum : « Gratianus suo dominio mancipatam , mutato nomine , fecit vocari ». Ici tout concorde avec les événemens et avec l'histoire ; c'est en effet à Amiens , que , le ^4 août 867, ce prince reçut le titre ^ yiuguste y et il semble assez naturel qu'il ait voulu déterminer le nom d'une ville qui , la première , l'avait salué empereur. Du moins ce passage , qui a toutes les apparences de la vérité , servirait-il à constater l'époque où l'une des villes capitales les plus riches, les plus importantes et les plus populeuses de la France ,
a reçu le nom sous lequel elle s'est honorée depuis plus de quatorze cents ans.
Mais, veut-on remonter à la cause qui a pu faire attribuer si lon^-temps à Amiens le nom souvent altéré de Samarobrigi, Somonobria, Samarobrina?.,. je crois l'avoir trouvée dans la circonstance qui a porté la véritable Samarobrii^e , dès avant le I*' siècle de notre ère , à changer son nom en celui ^ Angusta f^eromanduorum. II en est résulté qu'une foule de traducteurs et de géographes , cherchant à expliquer César, et ne trouvant plus, dans la nomenclature des villes, cette Samarobrive qu'il avait rendue célèbre , prirent sur eux d'en fixer l'emplacement, à peu près, vers les contrées où, d'après leurs calculs, elle devait avoir existé, et d'en attribuer la dénomination à l'une des villes dont le nom n'était pas encore déterminé. Voilà , du moins, ce que j'ai cru apercevoir au milieu de l'incohérence des faits et des opinions qui ont jeté tant d'écrivains dans le vaste champ du doute et des conjectures.
Et ces écrivains , ceux surtout qui ont le plus propagé et accrédité l'erreur, sont ceux qui offrent le moins matière à réfutation. Leurs ouvrages sont des traductions , des cartes et des dictionnaires qui, souvent, se font sans assez d'examen et de critique. Il est aisé de reconnaître qu'en général ce sont des livres faits avec des livres. En effet , presque tous se sont copiés, et on les copiera peut-être long-temps encore ; car rien ne
se détruit plus difficilement qu'un préjugé ; rien n'est plus difficile à rétablir qu'une, vérité méconnue. Ne désespérons pas cependant; revenons à notre sujet , et tirons quelques conséquences des principales citations que j'ai faites.
J'y reconnais d'abord que ceux qui ont trouvé Samarobrive dans Cambrai , ou qui ont posé l'alternative entre Cambrai et Saint-Quentin, ont déjà fait l'aveu tacite que ce ne pouvait être Amiens ; qu'ensuite , ceux qui ont reconnu que Samarobrive était dans la province Rhémoise , ont , en l'éloignant d'Amiens , déterminé, autant dire, son véritable emplacement; qu'enfin le plus érudit des commentateurs, 3iarUanus, nous en a conservé la topographie et presque l'histoire , puisqu'il l'indique à peu près au centre de la seconde Belgique; qu'il la place dans la propince Rhémoise, et dit que c'était une uille épiscopale et impériale. Or, tout ce que Marlianus avance est applicable à la ville de Saint-Quentin , et ne pourrait l'être ni à Amiens, ni à Cambrai, parce que Saint-Quentin, outre l'exactitude du site , est la seule de ces trois villes qui ait pu porter alors le double titre qu'il lui donne, attendu qu'elle a possédé un évêché, en même temps qu'elle portait encore le nom di^ugusta, synonime du mot imperialis.
Qu'ajouter à de semblables argumens ? . . . . J'ai déjà renoncé aux moyens que me présentait un passage de Sigebert; j'aurais pu même abandonner ceux que je viens de discuter : la simple analise des
(a6) passages de César aurait suffi» Au fait, si j'ai insisté sur d'autres points , c'est que j'avais à prouver que mon opinion n'était pas tout- à- fait isolée; que d'autres avaient calculé avant moi; mais, qu'ils avaient mis peu d'importance à rétablir une vérité qui ne présentait qu'un intérêt local, étranger à leur position , sans réfléchir qu'une vérité conduit à une autre, et que, de vérités en vérités, on doit finir par arriver, tôt ou tard, à celle de l'histoire.
Et , s'il y a eu quelque gloire à posséder dans son sein le premier capitaine de son temps, le premier des Césars ; s'il y en a à rappeler que sa ville a été choisie, au milieu de tant d'autres, pour tenir les Etats des Gaules , soit à cause de l'importance de la ville elle-même, soit à cause de la bravoure et de la fidélité de ses habitans , je ne vois pas pourquoi on laisserait échapper l'occasion de revendiquer et de faire valoir ses droits.
D'ailleurs , la rectification de l'erreur que nous poursuivons, nous importe pour arriver à une autre preuve : celle de l'existence de l'antique uâugusta Veromanduorumy sur le même sol qu'a occupé Saraarobrive et qu'occupe aujourd'hui la ville de Saint-Quentin. Ici , il y aura peu d'efforts à faire. On a beaucoup et bien écrit sur ce sujet, pour détruiire les prétentions du village de Vermand. Je reste seulement étonné qu'on n'ait pas abordé la question sous le point de vue principal , sous celui qui seul aurait suffi pour lever tous les doutes, et qui doit achever de les dissiper, s'il en existe encore.
Voici , selon moi , à quoi se réduit la proposition : Vermand a-t-il toujours été un camp ? En reconnaît-on encore les vestiges? Or, il a toujours été un camp ; l'histoire , les cartes les plus anciennes , les chroniques du pays , la tradition , enfin , lui en ont consjervé la dénomination. Il figure , dans les Antiquités de la France , parmi les camps romains les plus apparens encore. Plusieurs plans en ont été levés récemment; c'est dire qu'on a pu en retracer la forme , l'étendue et presque l'ancienne distribution. Donc, s'il a toujours été un camp , il n'a point été une ville. Il ne faut pas , pour soutenir le contraire , faire valoir la découverte de quelques matériaux anti-* ques , de quelques débris de vases et de plusieurs médailles. Il suffit qu'il y ait eu un camp pour qu'il s'y rencontre beaucoup d'anciennes monnaies , et on y en trouve du haut et du bas Empire, c'està-dire, de toutes les époques de la domination romaine (*).
Il y a plus , d'après sa position et sa construction , il a dû être l'un de ces castra stativa , ou castra hiberna, que les Romains établissaient pour le logement fixe , ou pour les quartiers d'hiver de leurs troupes ; dès lors , il était nécessairement pourvu d'édifices ordinaires pour le trésor de l'armée , pour un prétoire , un hôpital , un arsenal , une fabrique d'armes , et environné de
(*) Voiries notes, N*». 6.
(a8) boutiques de marchands, pour les fournitures les plus indispensables aux soldats. De là proviennent les débris , les matériaux , les restes de constructions que le hasard , ou des mouvemens de terrain y mettent quelquefois à découvert.
Au surplus , ce qui achève de détruire l'idée d'une ville à Vermand , c'est l'usage où étaient les Roniains de placer leurs camps à une certaine distance des villes importantes, afin que leurs soldats ne pussent contracter d^habitudes molles et relâchées. Ici, le camp était à deux lieues ^yiiÂgusta , et cette dislance est généralement celle qu'on avait soin de mettre entre les administrations civiles et les établissemens militaires. Cette sage précaution évitait le froissement des pouvoirs, et les soldats , quoiqu'assez éloignés pour ne pas incommoder les citadins , étaient assez rapprochés cependant pour qu'on pût en tirer de prompts secours, au besoin.
Voilà donc qui nous conduit naturellement à retrouver une ville à deux lieues du camp de Vermand, et cette ville n'est autre que la Samarobri-ve de César ^ qui, s'étant étendue et peuplée, paraît avoir pris une grande importance sous le règne Ôl Auguste, puisqu'alors elle obtint des franchises et des droits municipaux; c'est ce que nous atteste l'histoire; c'est ce que constate encore mie inscription recueillie par Gruter, et citée analytiquement dans le 19®. volume des Mémoires de l'Académie des Inscriptions, comme une preuve, y est-il dit,
(^9) K de la prééminence et de la dignité d^AuavsTA ,
ce comme une preuve que quelques-uns de ses ci-
« toyens Jurent élevés au rang de chevalier romain ,
« et que son gouvernement était distribué en plu-
« sieurs charges et offices ». Cette inscription , qui
date du haut Empire , et qui a été trouvée dans
l'une des piles du pont de la Saône, à Lyon (i), est
curieuse à conserver dans les annales du pays, et je
me fais un devoir de la rapporter textuellement :
L. BESIO SVPERIORI VIROMAND. EQ. R, OMNIBUS HONORIBVS APVD SVOS FVNCTO , PATRONO NAVTARVM ARARICOR. PATRONO
CONDI ,
CONSISTENTIVM ALLECTORI. GALLIARVM OB ALLECTVRAM FIDELI TER ADMINISTRATAM, TRES PROVINCI. GALLIAR.
Une seule ligne, comme on le voit, est incomplète, et cette ligne , Reinesius, ScaligeretParadin Tout remplie par les mots Codicariorvm {%) Lug- DUNi. Au moyen de cette restauration et des mots ordinaires Monvmentvm posvervnt, qui sont sous*
(i) Lugduniin pildpontis araris, Gmter , t. i, :%8, part., p. 376, (2) Les plus anciens dictionnaires et ^Encyclopédie écrivent:
Caudicarii ; ce qui fait croire qu'en levant l'inscription | on aura
mal pris les 2^* et S^. lettres du mot.
(3o) entendus à la fin , voici , je crois, oomment on peut rendre , en français , cette inscription assez diffi^ elle à traduire , à cause des mots inusités qui s'y rencontrent , et qu'il faut aller étudier dans des glossaires et des dictionnaires particuliers :
A Lueurs Besius Supeetok,
natif du Vermandois ,
Chevalier Romain ,
qui y après avoir rempli
tontes les charges honorables
dans son pays,
fat nommé patron
des mariniers de la Saône,
patron des, nautoniers
qui conduisaient des blés à Lyon,
et collecteur des impôts que payaient
ceux qui restaient au port.
En MEMOIRE de sa fidèle administration
des deniers publics des Gaules,
les trois Proyinces des Gaules ( i )
lui ont érigé ce Monument.
Si cette inscription, et si l'histoire elle-même ne suffisaient pas pour convaincre de l'importance qu'eût alors le gouvernement de cette cité , pour redire quels furent ses franchises et ses droits municipaux , il ne faudrait que rappeler le titre impérid S^Augusia^ qu'à l'exemple de plusieurs autres chefs-lieux, elle dût solliciter , et que, des premières, elle obtint de la confiance et de la munificence du prince.
( 1 } L'Aquitanique , la Belgique et la Celtique,
Et comme k& f^eronumdui avaient toute raisoii de s'honorer d'un nom sous lequel ils s'étaient; couverts de gloire, aui£ yeuit même de César, et eu lé eomhattSMfct , il était nature) (pi'ils cherchassent à le consacrer, en l'attachant à celui de leur métropole, et c'est ainsi qpie cette métropole devint ï^ugusta f^eromanduorum.
Je joins , ici , un ancien plan , copié dan^ les Mémoires de l'Académie des Inscriptions, il donne une idée de l'emplacement et de la forme de cette ville , pendant la domination àts Romain» , et , probablemejQt aussi de l'espace qu'elle occupait , alors qu'elle était toute gauloise encore sous le nom de Samarobrive. On y reconnaîtra ^ qu'avant son premi^ accroissement , le bourg de Sainte' Quentin, le picu$ SanQti-Qmntmi, était bors^ de^ içQUrs et cependant contigu à la ville, ce qui ne peut pi diS^ laisser de doutes sur la position géogra^ phique d'^ugusta, position que^ sur le plan, i^ustate encore la direction des trois voies ro* maines qui venaient y aboutir par embranche* mens , de Reims et de Soissons , de Bavay et de Cambrai , de Péronne et d'Amiens.
Je n'insisterai pas sur les preuves qui établissent l'existence de cette ville j ce serait répéter ce qui a étésavamment traité et soutenu par les auteurs dont j'ai déjà parlé, MM. Delafons, Emmeré, BendieTy CollietteetHordret Seulement, je ne laisserai point passer sous silence les preuves récentes qu*on vien^t de recueillir encore ; preuves auxquelles j'aurais
(30 peine à croire, si je n avais vu par itioi-méme , et
si je n'avais pas été les ramasser sur le terrain.
Pendant les années i8a4et 1825, Tadministration municipale de Saint-Quentin a fait démolir le reste de ses belles et anciennes fortifications, afin d'étendre de nouveau l'enceinte de la ville , beaucoup trop resserrée pour sa population , et en même temps pour l'embellir de promenades et de boulevarts.
Il restait un souvenir des nombreux débris an-* tiques « des vases , des urnes ^ des marbres , des médailles, trouvés dans les ruines de l'ancienne ville, et qui avaient enrichi , jusqu'en Hollande^ les cabinets de tant de curieux, lorsqu'en 1639 et en i658, on employa ces mêmes ruines à réparer les fortifications, à y ajouter des talus, des demi-lunes, des cavaliers, des bastions devenus nécessaires aii système de défense; il restait, dis-je, un souvenir, et il éveilla la curiosité et le zèle de quelques amateurs. On fixa , on intéressa l'attention des ouvriers; on explora de toutes parts; ...* Tant de soins ne furent pas infructueux ! . . . Bientôt, du milieu des terres tant de fois déplacées, élevées et renversées , on vit sortir encore de nombreux débris de tuiles et de briques romaines, des ustensiles de différentes espèces, des fragmens de vases, quelques petites urnes encore entières, enfin des médailles romaines en argent et en bronze. Il n'est pas j usqu'à des monnaies gauloises (*) qui , comme
(*) Voir les notes 9 N®. 7.
(33) les témoins des siècles, ont reparu à la surface de l'antique Samarobrive , pour attester là son existence. J'en ai vu une très -belle , en or, entre les mains de M. Dupuis père ; elle a été découverte au milieu des débris de la tour Sainte «Catherine. MM. Valin et Minimus Desains en ont recueilli cinq, en petit bronze, trouvées dans les terres et les démolitions des bastions Richelieu qt Longueville. Quant aux médailles romaines, elles sont répandues dans plus de mains: beaucoup d'amateurs en possèdent; j'en ai moi-même quelques-unes; mais c'est particulièrement MM. Desains, médecin, Minimus Desains, Pincepré et Vatin, qui en ont rassemblé la plus grande partie. J'en ai compté 1 83 dans les seuls médaillers de ces messieurs, et presque toutes sont remarquables par de bons revers et par le beau vernis antique qui les couvre: deux, en argent, sont consulaires ; les autres, en argent et en bronze, de difFérens modules, sont du haut et du bas Empire , depuis u^ugastejusqu^k Gratieiu En général , ces précieux restes de l'antiquité ont été trouvés dans la partie basse et méridionale de la ville, positivement dans les mêmes endroits où il s'en était rencontré, en si grand nombre et de tant d'espèces, à diverses époques du I•7^ siècle. Lorsqu'à tout ce qui précède , on peut ajouter que les trois voies romaines dont j'ai déjà parlé , et qu'on reconnaît encore , arrivaient au centre ^Auguslay je regarde comme inutile d'aller rechercher d'autres preuves de détail , et je crois
devoir négliger jusqu'aux preuves historiques que j'ai rencontrées dans ^ndré Duchesne ( i ) , dans Z.. Coulon (2), dans Charles Etienne (3), dans Vû>hé Beiley (4), dans tant d'autres littérateurs et géographes qui ^ sans le savoir 9 et sans croire qu'ils avaient rien à réfuter, ont détruit de fond en comble, dans leurs savans écrits, les trop lé-* gères prétentions de quelques anciens moines de Yermand. Ceux-ci, avant de s'attribuer les honneurs et les droits d'une grande cité , auraient dû se souvenir que leur bourg n'ayant été qu'un poste militaire chargé de couvrir et de défendre les terres et la capitale des JP^erornandui , c'est-à-dire, ayant été le castra p^eronumduorum ^ a pu conserver le nom de Yermand , lorsque sa métropole a perdu le sien , parce qu'il n'a pas eu ^ comme elle , des motifs politiques et religieux pour en faire le sacri** fice et pour lui en substituer un autre.
Mais, ce qui me reste à constater, c'est l'époque de ce dernier changement, c'est-à-dire, l'époque où XAugusta des f^eromandui a pris le nom de Saint -Quentin. La chose ne sera pas difficile : il ne faut qu'ouvrir l'histoire.
Un citoyen romain, du nom de Qtmxiwus, fils d'un sénateur, et homme d'un grand caractère, ayant embrassé , avec ardeur , le christianisme , vint en propager la doctrine et la morale dans les
{1) Antiquités des villes de France. (2) Rivières de France. (3) Lexicon historique et géographique. (4) Dissertation historique et géographique. (Mém» de l'Acad. , Insc*, t» xix, p. 671.)
(35) Gaules. Amiens fut la vilte qu'il choisit pour se» prédications ; mais bientôt , en butte aux perséf* cutions des empereurs Dioclétien et Maximien ^ il fut arrêté et conduit d'Amiens à Jdfugusta T^ero^ mandiwmm , où il devait être interrogé et jugé. C'était probablement dans cette capitale, que le gouverneur de cette partie des Gaules , ou au moins le préteur, rendait la justice ; ce qui vient encore à l'appui de tout ce qui a été dit sur Sama-* robrive. En effet , l'histoire atteste que c'est dans udugusta, que le président Rictius f^arus et S^^ verus Honoratusy son assesseur, prononcèrent la sentence de mort qui livrait Quintinus à la main des bourreaux. Le saint personnage eut la tête tranchée, et, pour dérober son corps à la re* cherche qu'en auraient pu faire les chrétiens , il fut jeté, de nuit, dans les eaux de la Somme , où d'énormes poids le fixèrent. Cinquante -cinq an« après, ce corps saint fut retrouvé et inhumé sut le haut de la colline qui dominait la ville. Là, fi'éleva la modeste chapelle qui devait devenir, un jour, la célèbre église de Saint-Quentin, et le saint martyr y fut honoré. On y construisit des habitations, et ce lieu prit le nom de i4cu8 Sanctir Quintini, ou bourg de Saint- Quentin. Plus tard, et par suite des ravages successifs des Huns , des Vandales et des Normands, la ville di^ugusta^ plusieurs fois saccagée et entièrement ruinée, disparut à peu près du sol; ce ne fut' que long-temps après , et lorsque des temps plus paisibles le perr-
( 36 ) mirent, qu'on travailla à sa reconstniction. On recula ses limites; le picus Quintini fut compris dans son enceinte , et, ville nouvelle en quelque sorte, elle prit, vers l'an 885, le nom du martyr qni devenait son patron, le nom de Saint-Quentin. C'est sous ce dernier nom , qu'on l'a vue successivement s'agrandir, s'embellir, se fortifier, et que ses habitans, héritiers de la valeur et de l'antique gloire des f^eromandui , se sont immortalisés, au 16*. siècle, par l'un des plus beaux traits de notre histoire militaire. C'est sous ce même nom de Saint- Quentin , qu'aujourd'hui elle prospère et s'enrichit par les nombreux produits industriels qu'elle dépose dans la balance commerciale de la France et de l'Etranger.
Ici , se termine la tâche que je m'étais donnée. Je n'ai voulu que retrouver le plus ancien titre d'une ville qui a été , selon les temps et les circonstances , la gauloise Samarohrive , la romaine udugusta , et Saint-Quentin la française.
Je laisse à de savans auteurs, à des écrivains érudits et laborieux , la recherche des détails qui doivent former un corps complet d'histoire , et conserver à la postérité des faits glorieux qui honorent les anciens et les nouveaux habitans du Vermandois.