LES BIOGRAPHES DE MOLIÈRE
Molière, nous l’espérons bien, sera toujours à la mode en France, où la mode est plus capricieuse et plus changeante que partout ailleurs ; mais il y a, en ce moment, parmi les littérateurs et les biographes, une fièvre d’émulation passionnée qui les excite à s’occuper de Molière, de sa vie, de ses ouvrages,
(t) Le Roman de Molière, suivi de fragment» «ur sa rie privée, d’après des documents nouveaux, par Edouard Fournier. Paris, Dcntu, 1863, in-18.
Histoire de la vie et des ouvrages de Molière, par M. J. Taschereau. 5* édition. Paris, Furne, 1 863, in-8, arec portrait.
Recherches sur Molière et sur sa famille, par End. Soulié, conservateur des musées impériaux . Paris, Hachette, !863, in-8.
de tout ce qui le concerne en un mot. Le public lettré, il est vrai, semble prendre un vif intérêt à ces recherches, à ces travaux d’histoire et de critique, à ces efforts ingénieux d’érudition, qui s’attachent surtout à découvrir les secrets de la vie privée, si romanesque et si peu connue, du comédien, du philosophe et de l'auteur dramatique.
Voici trois ouvrages nouveaux (car on peut dire que la cinquième édition de l'Histoire de la vie et des ouvrages de Molière est un livre entièrement neuf) qui paraissent presque à la fois, et qui sont consacrés à traiter à peu près le même sujet, qu’ils n’ont point encore épuisé ; car la critique historique est loin d’avoir dit son dernier mot sur la vie de Molière.
A M. J. Taschereau appartient l’honneur d’avoir le premier, en tS25, écrit une bonne Histoire de Molière, qu’il n’a pas cessé de revoir, d’augmenter et de perfectionner depuis dans cinq éditions successives qui attestent la valeur incontestable de son œuvre : « Depuis trente-huit ans que notre première édition a été publiée , dit-il dans la préface de la cinquième édition, presque chaque jour, en dépit de la conscience de nos recherches et par suite de leur persévérance, nous avons trouvé un fait à rectifier ou à compléter. » Et M. Taschereau, en achevant l’impression de cette édition si supérieure aux précédentes, pressentait qu’il aurait peut-être à modifier encore son œuvre dans une édition nouvelle.
C’est que les matériaux étaient bien peu abon-
dants quand M. Taschereau avait commencé son ouvrage en lui donnant pour base les heureuses découvertes de Beffara dans les registres de l’état civil et dans les archives des notaires de Paris. Le meilleur document et le plus authentique était une courte notice rédigée par le comédien Marcel sur les notes de Vinot et de Lagrange, et imprimée en tête de leur édition des Œuvres de Molière en 1682. La Vie de Molière par Grimarest renfermait sans doute des renseignements très-précieux empruntés aux souvenirs de Baron et de quelques vieux contemporains de Molière, mais le faux et même le ridicule s’y trouvaient tttêlés à la tradition vraie, qu’il fallait dégager de cette espèce d’alliage confus et incohérent. On se rappelle avec quelle faveur fut accueilli le live de M. Taschereau, et l’estime générale qu’il mérita dès son apparition n’a fait que s’accroître et se fortifier depuis, à mesure que son ouvrage devenait, à chaque réimpression, plus complet et plus irréprochable.
Cependant un concurrent redoutable s’était présenté, Bazin, le savant et habile historien du règne de Louis XIII. Bazin avait voulu descendre sur un terrain que M. Taschereau pouvait regarder comme sien, pour ainsi dire, puisqu'il l'avait défriché et rendu fertile. Bazin fit un charmant livre sur Molière, plein d’aperçus lumineux et semé çà et là de quelques petits faits nouveaux; mais, malgré les brillantes qualités de cette étude biographique, où il avait souvent compris et expliqué ce que j’appellerai l’é—
nigme de Molière, il n’enleva rien à la réputation solide et sérieuse dont jouissait l’excellent ouvrage de M. J. Taschereau, que les connaisseurs plaçaient à côté des ouvrages historiques de Walckenaer sur La Fontaine et M me de Sévigné.
M. Taschereau a toutefois profité et des découvertes de Bazin et de ses réflexions judicieuses quand elles ne sont pas paradoxales; il a retouché, remanié et refondu son livre, sans renoncer à son sage système de composition, qui n'admet que des faits démontrés, établis, et qui ne se permet aucune induction, aucune supposition. De crainte de tomber dans l’erreur ou même dans le doute, il aime mieux laisser une lacune là où les documents lui font défaut, que d’y élever, à l’aide de certains rapprochements plus ou moins logiques, la plus vraisemblable des hypothèses ; car, à ses yeux, la vraisemblance ne remplace pas la vérité. Voilà pourquoi M. Taschereau, en se fondant sur les termes de l’acte de mariage de Molière, persiste à croire qu’Armande Bejart, femme de l’illustre comédien, était la sœur et non la fille de Madeleine Bejart, quoique toutes les apparences et toutes les probabilités semblent justifier cette dernière possession d’état.
Tel est le fait mystérieux que M. Édouard Fournier s’est proposé de discuter dans l’intéressant ouvrage qu'il a intitulé : Le Roman de Molière. Ce n’est pas un roman, à proprement parler; ce n’est pas une
œuvre d'imagination et de pure fantaisie. C’est une
histoire probable, possible et quelquefois très-réelle, bien que dépourvue de preuves directes et positives. En l’absence de l’acte de naissance d’Armande, M. Fournier a cherché à établir, parle raisonnement et par la discussion, que la femme de Molière était la fille naturelle de Madeleine Bejart et ne pouvait pas être sa sœur, en dépit de l'assertion formelle de l’acte de mariage. Nous avouons franchement que M. Edouard Fournier nous aurait ramené à son opinion , si nous avions eu beaucoup de chemin à faire pour en venir là ; mais notre opinion personnelle était fixée sur ce point depuis longtemps, et, en voyant Armande devenir légataire universelle de Madeleine, au préjudice des sœurs et frères de celle-ci, nous n’avions pas douté que la femme de Molière ne fût effectivement fille de Madeleine et du comte de Modène, d’autant plus que les biens immeubles qui constituaient la dot d’Armande avaient été donnés jadis par le comte à sa maîtresse.
M. Édouard Fournier a raconté les amours de Molière avec un charme vraiment persuasif : il glisse, par délicatesse, sur le premier amour qui fait Molière comédien et auteur dramatique, en l'associant à la fortune dramatique de Madeleine Bejart; mais il sc complaît à peindre le second amour, si profond, si tendre et bientôt si amer, qui remplit le reste de la vie de Molière, après l’avoir soumis au joug d’une alliance fatale. Il ne lève qu’un coin du voile qui couvre les autres amours de Molière, que nous trou-
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vons un peu embrouillé au milieu de trois ou quatre intrigues galantes qu’il mène de front avec M lle Du Parc, De Brie et Menou, ses comédiennes. Écoutons Molière parler de lui-même dans la Fameuse comédienne, cet admirable pamphlet qui a eu l’honneur d'être attribué tantôt à Racine, tantôt à La Fontaine : « Je suis né, dit-il à son ami Chapelle, avec la disposition à la tendresse, et comme tous mes efforts n’ont pu vaincre les penchants que j’avais à l’amour, j’ai cherché à me rendre heureux, c’est-à-dire autant qu’on peut l’être avec un cœur sensible. » Le Roman de Molière est tout entier dans cet aveu.
M. Fournier a été bien inspiré par le grand homme, qu’il représente dans sa vie intime, comme il avait déjà fait pour Pierre Corneille; il a écrit un livre très-original et très-agréable, dont le fonds, quelquefois léger et paradoxal, est brodé avec un art infini. Il a tiré parti d’une multitude de petits faits qu’il a rassemblés pour la première fois, et qu’il jette à chaque instant, ainsi que des étincelles, dans les profondeurs les plus sombres de la vie de Molière. 11 a trouvé bien des matériaux qui n’avaient jamais été employés, et souvent il a donné une nouvelle application à ceux dont ses prédécesseurs s’étaient servis avant lui, application quelquefois hasardée, mais toujours adroite. Le Roman de Molière est suivi de quatre chapitres détachés de VHistoire de Molière qu’il prépare depuis plusieurs années, et dont il ne nous offre ici que des fragments pour prendre date et pour
tâter son public. Ces fragments sont intitulés : Molière d'après le Registre de La Grange; les Reliques de Molière; Molière et le procès du Pain mollet; Molière et les Anglais.
Les éloges sympathiques que nous accordons à M. Édouard Fournier nous encouragent à lui adresser deux ou trois reproches qui tourneront au profit de l’ouvrage, puisque l’auteur pourra se corriger dans une seconde édition. Après avoir cité un curieux passage del’EiAatsur la Musique, où La Borde assure que les cercueils de Molière et de La Fontaine furent trouvés, par hasard, en 1750, dans le petit cimetière de Saint-Joseph, et qu’on les transporta alors dans l’église où ils sont encore, M. Édouard Fournier ajoute un peu légèrement: « Reste à savoir où ils passèrent, quand on les enleva de Saint-Joseph, en 1793. Ce qui me paraît certain, c’est que comme les recherches, au moment où l’ordre vint de retrouver les précieuses dépouilles, furent faites dans le cimetière et dans l’église, on dut transporter au Père-Lachaise, non pas La Fontaine et Molière, mais deux inconnus. » Comment le savant auteur de Paris démoli a-t-il pu oublier que les restes vrais ou prétendus de Molière et de La Fontaine avaient reposé dans le jardin ou l’Élysée du Musée des Monuments français jusqu’en 1816, avant d’être transportés au Père- Lachaise ?
Quant à l’exhumation, qui avait eu lieu en 1792, le procès-verbal en fut dressé, et ce procès-verbal
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est bien fait pour confirmer les doutes de M. Fournier. Voici, d’après le Magasin encyclopédique de Miliin (troisième année, 1799, t. II, page 548), le récit abrégé de ce qui se passa alors : « Lorsqu 'en juillet 1792, il fat question de supprimer le cimetière Saint-Joseph pour y placer des canons et en approprier le terrain aux exercices militaires, le citoyen Moreau, ancien président de cette section et depuis commissaire de la septième commission exécutive, fît les recherches nécessaires pour que les cendres de ces deux grands hommes ne fussent pas confondues avec celles des fosses publiques qui allaient être enlevées. II se fit adjoindre des commissaires et suivit avec eux les traces de la tradition qu’il s’était procurée. Ils trouvèrent, dans les lieux indiqués, deux cercueils en bois de chêne avec les ossements de deux cadavres ; ils les placèrent dans deux caisses distinctes ; elles furent fermées avec soin et déposées d’abord dans un caveau de l’église, ensuite dans une chambre au-dessus du corps de garde. Les procèsverbaux ont été rédigés dans les formes les plus authentiques. » Les deux cercueils avaient été enterrés à côté l’un de l’autre près du mur de la maison du chapelain. Ces cercueils en bois de chêne, qui se retrouvaient à peu près intacts après avoir séjourné nn siècle et plus dans la terre, ne paraissent pas avoir inspiré le moindre doute aux rédacteurs des procèsverbaux; cependant, lés ossements qu’ils contenaient furent abandonnés et oubliés, dans le grenier au-
dessus du corps de garde, jusqu’à l’ouverture du marché Saint-Joseph, en 1794. Il fallut que la Décade philosophique protestât contre cette indigne négligence, et Alexandre Lenoir offrit alors un asile funèbre, dans les jardins de son Musée des Monuments français, à ces ossements apocryphes qu’on croyait avoir été La Fontaine et Molière.
M. Eudore Soulié n’a pas encore écrit la Vie de Molière qu’il placera en tète de la nouvelle édition qu’il prépare des œuvres complètes de l’auteur du Tartufe et du Misantrophe, mais il a préludé à ce grand travail par des recherches minutieuses et persévérantes qui ont produit le résultat le plus important et le plus inésperé, un volume entier de pièces et d’actes inédits trouvés dans la poussière des études de notaires à Paris. Ce sont de bien précieux documents qui nous révèlent tout à coup la partie la plus ignorée de la vie de Molière, ses commencements pénibles et amers dans la carrière dramatique, toute l’histoire de Vlllustre Théâtre, qui n’était connu que de nom; les luîtes du jeune comédien avec son père Jean Poquelin, ses rapports d’intérêt avec sa famille, avec Madeleine Bejart, avec ses amis Jacques Rohaull et Lully ; sa situation de fortune, son goût pour le luxe et pour les arts, l’intérieur de son habitation à Paris et à Auteuil, en un mot tout ce qui peut aider à la connaissance de l’homme, de ses mœurs, de ses idées, de son caractère et de sa vie privée. Ce ne sont que des papiers d'affaires et des contrats passés par-
devant notaires, mais tout est nouveau, tout est bon pour une histoire circonstanciée de Molière.
L’analyse raisonnée, si nette et si claire, que M. Eudore Soulié a faite de ces pièces qui avaient échappé aux recherches patientes de Beffara, montre assez qu’il est digne d’écrire la vie de Molière et que son travail, dirigé dans une voie nouvelle, empruntera des ressources inespérées à ces paperasses de procédure et de notariat. On ne saurait dire combien de faits imprévus et curieux ressortent de l’inventaire fait après le décès de Marie Cressé, mère de Molière; des marchés passés entre les comédiens de l'illustre Théâtre et leurs fournisseurs ou leurs créanciers ; du contrat de mariage de Molière avec Armande Bejart; de l’inventaire fait après le décès de Poquelin père ; du testament et codicile de Madeleine Bejart; de l’inventaire fait après le décès de Molière, etc. Tout cela, c’est de l'histoire intime pardevant notaire, histoire trop souvent poignante et douloureuse. Qui savait, qui soupçonnait que Molière avait été prisonnier pour dettes au Châtelet, par suite de la déconfiture de sa société de l ’ Illustre Théâtre? Qui pouvait s’attendre à voir le détail et la description des meubles et des objets d’art, des tableaux, des livres, des habits de théâtre, que possédait Molière au moment de sa mort ? Si on voulait commenter toutes les pièces que M. Soulié a découvertes, il faudrait plus d’un volume, et je ne parle pas de celles qu'il découvrira encore inévitablement : ainsi,
le testament de Molière doit exister; il existe, nous en avons la certitude.
Désormais la piste est ouverte, et si les notaires de province n’y mettent pas trop de difficulté, M. E. Soulié aura bientôt la main sur tous les actes notariés qui portent le nom de Molière à Lyon, à Vienne, à Valence, à Grenoble, à Avignon, à Bordeaux, à Pézenas, à Montpellier, à Narbonne et dans toutes les villes où sa troupe de comédiens de campagne a séjourné de 1645 à 1659. Ces braves notaires, dont Molière s’est moqué avec réserve en les faisant comparaître dans ses comédies sous les traits de quelque comparse à figure grotesque, se trouvaient, à cette époque, appelés à intervenir dans les moindres transactions : ils multipliaient les actes de leur ministère à tout propos, de telle sorte que les minutes et les grosses relatives à Molière doivent se retrouver dans les archives des notaires royaux et des tabellions de village, sur toute la route que sa troupe comique a parcourue pendant plus de quatorze ans de tournées théâtrales. Déjà M. Raymond avait fouillé cette mine qui ne peut manquer de fournir des trésors historiques à un chercheur aussi habile et aussi persévérant que M. E. Soulié.
Eh ! qui sait si on ne déterrera pas quelques documents moins arides et moins monotones que des contrats, des inventaires, des accords et des quittances? Tous les manuscrits de Molière sont-ils définitivement perdus sans espoir? N'étaient-ils pas encore, en partie
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«lu moins, dans les mains de Guérin d’Étriché, lorsque ce fils de la veuve de Molière et de son second mari s’avisa de refaire et de terminer la pastorale do Nyrlil et Melicerte eq 1699 ? Il déclare lui-méme, dans la préface de sa pièce, qu’il a sous les yeux ces manuscrits qu’on croyait avoir disparu à la mort de La Grange, c’est-à-dire en 1692 1 N’ai-je pas découvert, dans la bibliothèque du Pont-de-VesIe, le plus curieux des autographes de Molière, et, j’ose le dire, le plus incontestable, dans un exemplaire de la tragi-comédie d 'Andromède, de Pierre Corneille, exemplaire qui avait servi à quelque représentation de celte tragédie, dédiée à M. M. M. M. (c’est-à-dire : Mademoiselle Madeleine Modène-Molière ?) et jouée par la troupe de Molière en province? J’ai lien de m’étonner que M. Édouard Fournier, si exact et si eurieux de ces menus détails , n’ait pas parlé de ce précieux exemplaire vendu 529 fr. à la vente de la bibliothèque dramatique de Soleînne ?
On retrouvera ainsi, j’en suis certain et je m’y attends tous les jours, d’autres autographes de Molière. Où ? Je ne sais pas : ici, là ou ailleurs. Peutêtre dans les archives du Théâtre-Français, quand on y pourra faire des recherches intelligentes. N'ai-je pas rencontré , à la Bibliothèque impériale publique de Saint-Pétersbourg, le Catalogue des livres de M. de Rosîmond (Jean du Mesnil), comédien de la troupe du Roy à Paris en 1685 (in-fol. de 121 p.; coté 0. Hist. litt., 2) ? N’ai-je pas été tout surpris de trouver.
encore à Saint-Pétersbourg, dans le musée Roumiantzoff, le manuscrit original du Théâtre françois de Chappuzeau ?
Ce manuscrit a été exécuté l’année même de la
mort de Molière. C’est un in-4 de 207 pages, trèssoigneusement écrit ; il est relié en maroquin rouge aux armes du roi, avec cette inscription en or : Pour la Troupe du Roy. On lit, au-dessous du titre, conforme à celui de l’imprimé : Pour la Troupe du Roy , à qui cet ouvrage est particulièrement dévoué, par son trèshumble et très-obéissant serviteur , Chappuzeau, 1673. Ce manuscrit renferme peut-être des passages qui n’existent pas dans l'édition donnée à Lyon, chez Michel Mayer, en 1674, avec une permission du 22 janvier de cette année-là.
Puisque MM. Taschereau, Édouard Fournier et E. Soulié ont consacré leurs veilles à écrire l'histoire de Molière sous différents points de vue et sous diverses formes, je ne puis mieux leur témoigner l’intérêt que je prends à leur entreprise collective qu ’en leur offrant ici quelques renseignements qui ajouteront peu de chose à leurs ouvrages, mais qui du moins ne leur sembleront pas indifférents, puisqu’il s’agit de Molièrei
Je voudrais d'abord qu’on cherchât à découvrir quelques éditions primitives des comédies de Molière, inconnues jusqu'à ce jour, quoiqu’elles aient été citées par les bibliographes. Ainsi, le chevalier de Mouhy, dans son Abrégé de l’Histoire du Théâtre- François (tome I, p. 231), mentionne expressément
une édition in-4 de V Étourdi, imprimée en 1658, et une édition de Sganarelle , également du même format, qui différerait de l 'édition in-1 2 en ce qu 'elle est divisée en trois actes. Il dit ailleurs que ces éditions étaient dans la bibliothèque dramatique du comte de Bombarde. Berriat-Saint-Prix, dans une lettre qu'il m’écrivit en 1843 et que je dois avoir publiée dans le Bulletin de l'Alliance des Arts, donne l'indication d’une édition du Dépit amoureux , en tête de laquelle se trouvait une préface fort intéressante de l’auteur, qu’il n’a reproduite nulle part. 11 faudrait aussi mettre la main sur un exemplaire intact de la première édition de l'Imposteur , dans laquelle on trouverait la dédicace au roi, qui a été supprimée dans tous les exemplaires, comme l’attestent encore les signatures de la première feuille en accusant une lacune de quatre pages.
11 y a aussi plus d’un ouvrage qui devra être restitué à Molière, par exemple : les Fêles de l’Amour et de Bacchus t pastorale représentée par l’Académie royale de musique au jeu de paume de Bel-Air en 1672. Cette pastorale est, il est vrai, imprimée dans les Œuvres de Quinault, à qui on l'a toujours attribuée, sans remarquer seulement que Molière est l’auteur reconnu de la plupart des scènes qui composent la pièce formée de morceaux empruntés à ses comédies. Beauchamps à dit seulement, dans ses Recherches sur les théâtres en France (page 95 de la troisième partie de l'édition in-4) : « Quinault et Lully ont rassemblé
dans ces Fêtes ce qu’il y avoit de plus agréable dans les Divertissements de Chambord, de Versailles et de Saint-Germain ; on a lié les fragments choisis, par plusieurs scènes nouvelles, avec des entrées de ballet ajoutées, des machines, etc. ; et on en a fait une pastorale en trois actes, précédée d’un prologue. »
11 est possible, en effet, que Quinault ail composé le prologue ; peut-être a-t-il eu l’idée de la réunion des scènes appartenant au Divertissement de Chambord, c’est-à-dire aux intermèdes de M. de Pourceaugnac (1669); au Divertissement de Versailles, c’est-à-dire aux intermèdes de Georges Dandin (1668); et au divertissement de Saint-Germain , c’est-à-dire aux intermèdes des Amants magnifiques (1670). Mais, comme ces scènes appartiennent à Molière, on peut parier à coup sûr que c’est Molière lui-même qui les a liées ensemble en y ajoutant plusieurs scènes nouvelles, à la prière de son ami J. B. Lully. Ce serait donc lui qui aurait aussi écrit l'avant-propos en prose, lequel précède l’édition in-4", qu’on vendait à la porte du jeu de paume de Bel-Air.
Au reste, le sieur de Trallage dit nettement, dans ses notes manuscrites, que Molière et Quinault sont les auteurs des Fêles de l’Amour et de Bacchus, qui furent représentées dans la salle du jeu de paume de Bel- Air, près du Luxembourg, en 1672, par la troupe de l’Académie royale de musique, sous la direction de Lully, auquel le roi avait accordé le privilège de l’opéra. Ce n’est pas le seul service de ce genre que
Molière ait rendu à Luily, qui s'était bien promis de faire concourir le plus possible son illustre ami à l'exploitation de ce nouveau privilège.
M. Taschereau n’a eu garde d’oublier la querelle de Molière et de Boursault, à l’occasion de la Critique de l’École des femmes. Les ennemis de Molière avaient fait courir une clef imprimée des personnages de cette petite comédie, et, selon cette clef, le poète Lysidas n’était autre que le jeune Boursault. Celuici se vengea en composant et en faisant représenter une comédie intitulée le Portrait du peintre. 11 y a une épigramme contre Boursault sous le nom de Lysidas, dans un recueil peu connu, quoique décrit dans le Manuel du libraire et dans beaucoup de catalogues, et personne n’a remarqué cette épigramme, qui est certainement de La Fontaine, car si elle n’est pas signée, la pièce qui la précède et qui porte le nom de La Fontaine en toutes lettres suffit pour la faire comprendre sous la même signature. Voici cette épigramme : *
Tu me contes que Le...
Est uu poste plein d'esprit :
Ne sçais-tu pas qu'on le balote?
C’est un sot k porter marote.
Mais quoy ! sa sottise te plaist!
Pelletier, si les gens k cervelles mal faites Passent ainsi cher toy pour d'excellens poêles.
Sur mon Ame, Lysidu l'est.
Le jeu de mots final est un véritable calembour
qui fait allusion à la laideur de Boursault. Quant au commentaire que demande cette épigramme assez obscure à première vue, il est facile à faire. Claude Le Petit, qui fut brûlé comme athée en place de Grève dans l'année 1663, avait consacré une strophe abominable de son Paris ridicule aux comédiens de l’Hôtel de Bourgogne, et comme le Paris ridicule fut imprimé subrepticement vers 1659, on peut supposer qu’il avait depuis ajouté une autre strophe non moins injurieuse en l’honneur de la troupe du Petit-Bourbon ou du Palais-Royal. Claude Le Petit était à moitié fou, malgré les éloges exagérés que ses amis, entre autres Le Pelletier et François Colletet, ne cessaient de lui décerner dans leurs vers. On s’explique ainsi comment le bon La Fontaine avait vengé son ami Molière, en flagellant à la fois, dans un seul huitain, Le Petit, Le Pelletier et Lysidas.
Cette épigramme se trouve dans les pages préliminaires des Plaisirs de la poésie galante et amoureuse, ce recueil curieux dont ttus les exemplaires sont plus ou moins imparfaits et cartonnés. Richelet, ami de Molière, de La Fontaine, de Furetière, de Saint-Gilles et des autres poètes qui lui ouvrirent alors leurs portefeuilles, avait rassemblé ce recueil, qu’il se proposait de faire paraître en 1660 sous le titre de Nouvelles Poésies et prose galante. Le volume était déjà imprimé en vertu d’un privilège du roi , lorsque la disgrâce et le procès de Fouquet rendirent impossible la publication de ce volume, dans lequel Riche-
let avait inséré beaucoup de pièces à la louange du surintendant des finances. Il est permis de supposer que plusieurs poètes, dont les vers figuraient avec leurs noms dans le recueil de Richelet, exigèrent alors la suppression de ces vers. Ainsi, l’abbé de Maucroix avait là certain madrigal, bien innocent en apparence, qu’on n’y trouve plus (Voy. les Poésies de Maucroix, publiées en 1820 par Walkenaer, p. 312); mais Maucroix était un des agents secrets de Fouquet, et il tremblait de se voir compris dans le procès criminel de son malheureux patron.
Quoi qu’il en soit, le volume parut trois ans plus tard, en 1 663, sans nom de libraire et sans date, avec un titre gravé. Richelet ou le libraire avait fait enlever la dédicace à Fouquet, et les 60 premières pages furent remplacées par trois feuillets non chiffrés, contenant sept pièces de vers, signées la plupart, et une dédicace en prose, à madame M*** la jeune, sans signature, et par douze autres feuillets paginés, dont le verso de la page 23 est coté 60, de manière à dissimuler la suppression des premières pages du recueil. Les dernières pages, de 279 à 303, paraissent aussi avoir été imprimées qprès coup: on y a fait entrer l’Impuissance ou la Jouissance , stances, qui cachent sous ce titre l’Occasion perdue recouverte, attribuée à Pierre Corneille et intercalée presque en même temps parmi les Poésies de Cantenac.
Le recueil de Richelet commence par une admirable pièce qui est incontestablement de Molière , et
qui porte seulement pour signature l'initiale M (1). Il est tout simple que Richelet ait placé à la tête de son recueil un ouvrage de son illustre ami; on n'en doutera pas après l'avoir lu. Le voici :