DU TARTUFFE, DE MOLIÈRE
11 s’agit d’un exemplaire de l’édition originale du Tartuffe (Paris, Jean Ribou, 1669, in— 12), que j’ai trouvé sur un étalage du quai et dont je suis devenu l 'heureux possesseur, moyennant quelques sous. C’est là une de ces bonnes fortunes de bibliophile , qui sont bien rares aujourd’hui et qui équivalent au gain d’un numéro sortant à la loterie. Mais, en ma qualité de bibliothécaire, je n’ai pas voulu garder un livre de haute curiosité et placer dans ma bibliothèque particulière un petit volume qui s’est vendu 340 fr. à la vente Solar. Je me suis empressé d’en faire don à l’amateur le plus dipe de le posséder, au savant M. Ambroise Firmin Didot, qui a la noble
passion des livres et qui certainement ne vendra pas les siens par caprice ou par nécessité. J'estime à grand honneur d’être représenté dans son admirable bibliothèque par un ex dono qu'il m'a fait le plaisir d’accepter comme un témoignage de mes cordiales sympathies de bibliophile.
Toutefois, avant de me dessaisir du précieux volume, j'ai pris le temps de l'examiner, et j'y ai puisé de nouveau cette conviction que la meilleure édition de Molière, celle de M. Taschereau, ou celle de M. Auger, ou celle de M. Aimé Martin, ne reproduit pas exactement le texte des éditions originales.
Ce n’est pas tout; l’exemplaire du Tartuffe que j'avais sous les yeux m’a permis de constater plusieurs circonstances peu connues de cette publication. M. Taschereau, dans son Histoire de la vie de Molière , n’a pas indiqué ces circonstances, qui offrent pourtant de l'intérêt; mais, dans une prochaine réimpression de cet ouvrage remarquable, il ne manquera pas sans doute d'expliquer et de compléter les faits que nous lui signalons.
Il existe, de la première édition du Tartuffe , des exemplaires qui présentent des différences notables : les uns , et l'on peut dire la plupart , n'ont pas de préface, et les 96 pages de la comédie sont précédées seulement de deux feuillets non chiffrés, comprenant le titre, le privilège et les noms des personnages ; les autres contiennent la préface en 1 1 pages préliminaires, y compris le titre, le privilège et les person-
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nages. Le Manuel du libraire, édition de 1862, donne 1S pages à la préface qui figure en tête de l’édition originale du Tartuffe, et qui, suivant M. Jacques- Charles Brunet, manque dans une partie des exemplaires. Faut-il croire à l’existence d’un tirage de cette préface en 18 pages, que nous n’avons jamais rencontrée dans les exemplaires qui ont passé sous nos yeux, ou bien doit-on supposer qu’une faute d’impression (18, au lieu de 11) aurait échappé ici à l’attention de notre célèbre bibliographe? Quoi qu’il en soit, personne encore n’a remarqué que, dans les exemplaires dont la préface doit avoir onze pages et non dix-huit, il manque un ou deux feuillets après le titre , car la première page de cette préface est signée Aiij. Il en résulte donc évidemment que le feuillet absent a disparu depuis l’impression de l’ouvrage. Or, ce feuillet, ou, si l’on veut, ces deux feuillets, signés A et Aii, qui furent enlevés dans tous les exemplaires, étaient remplis par une dédicace au roi.
Tel est le fait que nous avions vu cité, et dont nous doutions fort, avant d’avoir examiné plusieurs exemplaires de la première édition du Tartuffe, dans lesquels on avait supprimé un ou deux feuillets qui devaient précéder la préface, puisque la première page de cette préface porte pour signature Aiij . On sait tous les chagrins que la comédie du Tartuffe avait causés à Molière: il fut dénoncé, accusé, comme coupable d’outrages envers la religion et ses mi-
nistres ; il faillit tomber en disgrâce auprès de Louis XIV , qui finit par se déclarer en sa faveur et par le protéger contre ses ennemis. Molière voulut rendre sa victoire plus éclatante , en la plaçant sous l’égide du nom du roi; mais Louis XIV, qui avait probablement accepté la dédicace de la pièce qu’il venait d’autoriser, revint sur une décision prise à la légère et invita Molière à ne pas le compromettre par cette dédicace dont quelqu’un lui fit entrevoir le danger. Voilà pourquoi le Tartuffe parut sans dédicace.
Molière cependant n’eut rien de plus à cœur que de constater l’appui moral et matériel , que le roi daignait lui accorder en permettant la représentation de Tartuffe. Non-seulement il offrit un exemplaire de sa pièce à Louis XIV , mais encore il en fit relier des exemplaires en maroquin et en veau fleurdelisés, et il distribua ces exemplaires parmi les personnes influentes de la cour, et même dans la domesticité de Versailles. C’est un de ces exemplaires ornés de fleurs de lis que j ’-si eu le bonheur de trouver sur le quai, où il était arrivé je ne sais comment, après avoir traîné peut-être dans les antichambres de Louis XIV.
Le seul exemplaire qui nous soit parvenu du pamphlet de Pierre Soûlés, curé de Saint-Barthélemy , est également décoré de fleurs de lis, et l’on y reconnaît l’exemplaire de dédicace que ce furieux ennemi de Molière avait envoyé au roi, qui le fit dé-
poser dans sa bibliothèque en ordonnant que l'édition entière fût supprimée. C’est dans ce pamphlet intitulé : Le Roy glorieux au monde , ou Louis XIV , le plus glorieux de tous les roys du monde (Paris, Montcornet, 1668, in— 12), qu’on lit cet incroyable paragraphe relatif à Tartuffe et à son auteur : a Un homme ou plutost un démon vestu de chair et habillé en homme, et le plus signalé impie et libertin qui fut jamais dans les siècles passez, avoit eu assez d’impieté et d’abomination pour faire sortir de son esprit diabolique une pièce toute preste d’estre rendue publique en la faisant monter sur le théâtre à la dérision de toute l’Eglise et au mépris du caractère le plus sacré et de la fonction la plus divine, et au mépris de ce qu’il y a de plus saint dans l 'Eglise ordonné du Sauveur à la sanctification des âmes, à dessein d’en rendre l’usage ridicule, contemptible, odieux, llméritoit par cet attentat sacrilège et impie un dernier supplice exemplaire et public, et le feu mesme, avantcoureur de celui de l 'enfer, pour expier un crime si grief de leze majesté divine, qui va à ruiner la religion catholique, enblasmant etjouantsaplus religieuse et sainte pratique, qui est la conduite et direction des âmes et des familles par de sages guides et conducteurs pieux. Mais Sa Majesté , après luy avoir fait un sévère reproche animé d’une juste colère, par un trait de sa clemence ordinaire, en laquelle il imite la douceur essentielle à Dieu, luy a, par abolition, remis son insolence et pardonné sa hardiesse démoniaque,
pour luy donner le temps d’en faire penitence publique et solemnelle toute sa vie, et afin d’arrester avec succès la vue et le débit de sa production impie et irreligieuse, et de sa poésie licentieuse et libertine, elle luy a ordonné, sur peine de la vie, d’en supprimer et déchirer, estouffer et brûler tout ce qui en estoit fait, et de ne plus rien faire à l’avenir de si indigne et infamant...» On sait que le pauvre curé de Saint-Barthélemy mourut d’un accès de rage en apprenant que le Tartuffe avait été joué en plein théâtre au bruit des applaudissements de l’auditoire.
Louis XIV, qui prononçait en même temps la suppression du livre de Pierre Soûlés et l’autorisation de la comédie du Tartuffe , ne pouvait accepter la dédicace de cette comédie qui lui devait de paraître en public. On s’expliquera donc pourquoi nous n’avons pas découvert un seul exemplaire dans lequel cette dédicace imprimée ait été conservée par mégarde ou avec intention. Quant aux exemplaires à la reliure fleurdelisée, il s’en trouve un maintenant dans la bibliothèque de M. Ambroise Firmin Didot. Au reste, répétons-le, les exemplaires de cette première édition, achevée d’imprimer le 25 mars 1669, sont trèsrares, soit qu’ils aient été tirés à petit nombre aux despens de l'aulheur, soit qu’ils aient été détruits avec soin, ce qui détermina peut-être Molière à faire réimprimer immédiatement son Tartuffe , avec la préface, l’avis du libraire et les placets au roi, seconde édition dont l'impression fut terminée le 6 juin 1669.
En décrivant ces deux éditions dans le Catalogue de la bibliothèque dramatique de M. de Soleinne, j’avais indiqué rapidement quelques-unes des différences qu’un coup d’œil rapide m’avait fait remarquer dans le texte de chacune d’elles; j’avais aussi conseillé aux éditeurs à venir de chercher dans ces deux éditions le véritable texte du Tartuffe. Les éditeurs n’ont pas encore profité de mes conseils à cet égard; et, en relisant l’édition originale du chefd’œuvre de Molière , je me suis convaincu qu’on avait à y prendre beaucoup de variantes qui ont été négligées par oubli, sinon par insouciance. On jugera du mérite de ces variantes par celles que j’ai notées au courant de la plume.
Il ne faut pas perdre de vue que la première édition du Tartuffe a été revue et corrigée par Molière lui-même, puisque le privilège, accordé à son nom, est ainsi formulé : « Permis à J. B. P. de Molière de faire imprimer, vendre et débiter par tel libraire ou imprimeur qu’il voudra choisir, une pièce de théâtre de sa composition intitulée : l’Imposteur. » Tout a donc une importance réelle dans une impression que Molière a surveillée , et la moindre virgule , pour ainsi dire , a sa raison d’être. On doit ainsi s’étonner que les noms des personnages, au commencement de chaque scène, aient été placés, par tous les éditeurs , dans un autre ordre que celui que' Molière avait fixé , suivant la position des acteurs sur le théâtre. Voici, par exemple, comment Molière avait
rangé ses personnages à mesure qu'ils entraient en scène à l’ouverture du premier acte : M me Pernelle et Flipote sa servante, Elmire, Mariane, Donne, Damis , Cle'anle. Celte nomenclature , qui représente la mise en scène , est tout à fait intervertie dans les éditions modernes.
Prenons pour point de comparaison du texte l’édition d’Aimé Martin, qu’on a l’habitude de préférer aux autres , quoiqu’elle ne soit pas préférable à celle de M. Taschereau (1823). Commençons par la préface.
Edit, de 1669.
Le moindre pas A droit et A gauche.
il ne tient pas un seul moment l'auditeur en balance.
Je ne rois pas quel grand crime c'est que de s'attendrir.
Edition d’Aimé Martin,
A droite et A gauche...
L’auditoire.
C’est de s'attendrir.
Passons au second acte de la comédie , et voyons ce que sont devenus les jeux de scène, soigneusement indiqués par Molière :
Edit, de 1669.