HOMMES
Dufresne Céphée.
M. Vauselle • Cassiope.
M. Beiarl Andromède.
Moliere. (Ce nom est raturé.) Phinée. Chasleauneuf. Béiart. (Raturé.) Timante. Moliere.
De Vauselle Ammon.
M. de Brie Aglante.
M. Hervé. ........ Céphalie.
M. Magdelon Hiriope.
L’Èguisé . . . Un page de Phinée*
L’Estang Chœur de peuple.
M. Hervé Phorbas.
Outre ees noms , écrits par Molière sur l’exemplaire qui a servi évidemment à la distribution des rôles et ensuite au souffleur de la troupe, il y a, de
la même main, dans le cours du volume, quatre changements dans les noms des personnages : page 33, au lieu de Céphalie, Aglanle ; page 34, pareil changement; page 82, idem; page 122, dans Junon, la syllabe finale est effacée et remplacée par piter.
La date de cet autographe est précise, puisque Dufresne, M Uo Menou, L’Estang, M llc de Brie et son mari , y sont nommés comme faisant partie de la troupe de Molière. Dufresne, vieux comédien de province , que les Bejart avaient recruté à Nantes en 1648, les quitta en 1654, pour retourner en Normandie. M 1,e Menou , qui est nommée aussi dans une lettre de Chapelle à Molière, n’est autre que la fameuse M Ue Du Parc, femme de Du Parc, dit Gros- René, qu’elle épousa vers cette époque, après avoir joué avec lui dans une des deux troupes de campagne qui exploitaient Lyon avant l’arrivée des comédiens de l'illustre Théâtre de Paris. De Brie et sa femme, ainsi que Ragueneau, dit l’Estang, attachés également à l’une ou à l’autre de ces deux troupes qui ont cessé d’exister en 1653, passèrent alors dans la troupe de Molière. Ragueneau, dit l’Estang, mourut l’année suivante.
11 est facile de reconnaître les autres acteurs dont les noms de théâtre sont cités plus haut. Madeleine Bejart remplissait successivement les rôles de Junon et d’Andromède ; sa sœur, M lle Hervé (Geneviève), les rôles de Melpomène et de Céphalie. C’est Joseph Bejart, l’aîné, qu’on appelle Bejart tout court.
Vauselle est le même que le sieur de Vozelle (Jean- Baptiste-Tristan l’Hermite), frère du célèbre poète François-Tristan l’Hermite, et comme lui auteur dramatique, ancien associé de l'illustre Théâtre , ami des Bejart et allié du comte de Modène. On peut croire que M n « Vauselle était sa fille, celle-là même que le comte de Modène épousa en secondes noces. Nous ne savons pas quelle peut être M ll « Magdelon , à moins que ce ne soit M 1U Marotte, fille de Ragueneau, laquelle jouait les utilités dans la troupe de Molière et qui se maria depuis avec le comédien La Grange. Quant à l'Êguisé , nous sommes à peu près certains que c’est le sobriquet qu’avait pris au théâtre Louis Bejart, le plus jeune de la famille.
Quant à Châteauneuf, qui semble avoir échangé avec Molière le rôle de Timante contre celui de Phinée , c’est très-probablement le même qu’un nommé A. P. P. Châteauneuf, comédien de M. le Prince et auteur d’une farce en vers de quatre pieds, la Feinte Mort de Pancrace, imprimée à Maestrick en 1663. Nous n’hésitons pas à reconnaître sa femme dans une ancienne actrice de l'illustre Théâtre, M lle de Châteauneuf , à qui Desfontaines avait dédié sa tragédie â'Alcidiane , en 1644.
L 'Andromède de Pierre Corneille fut donc représentée à Lyon par la troupe de Molière en 1633; mais le précieux volume qui nous fournit ces renseignements historiques incontestables appartenait à la bibliothèque de la troupe et non à celle de Molière.
En 1847 , M. le comte d’Hauterive, membre de la Chambre des députés et directeur au département des affaires étrangères, nous apprenait, dans une lettre adressée à M. Charon, marchand d’autographes, qu’il avait eu l’occasion d’acquérir, dix ans auparavant, un petit volume portant sur sa première page la signature de Molière; mais il ne nous disait pas le titre de ce volume. (Voyez Catalogue d’une belle collection de lettres autographes dont la vente aura lieu le jeudi 16 avril 1846, page vi.)
En 1850 , on vit paraître, dans la vente des autographes de M. Lalande (voyez page 45 du Catalogue rédigé par Laverdet), un volume sur lequel la signature de Molière se trouvait au bas du titre. Ce volume était intitulé : De imperio magni Mogolis , sive Indiœ ver ce commentants (Lugd. Batav. , Elzev., 1651, petit in -12). Cette signature parut suspecte, mais le volume ne se vendit pas moins.
C’étaient là cependant les seuls vestiges de la bibliothèque de Molière, en admettant que Molière eût laissé une bibliothèque, et j’en doutais fort, par de très-bonnes raisons : la première, c’est qu’il n’en a été question dans aucun livre contemporain ; la seconde, c’est que Molière , dans ses comédies, ne fait aucune allusion à ce goût pour les livres qu’on lui avait supposé un peu trop gratuitement ; la troisième, c’est qu’il se moque indirectement de la bibliomanie , en faisant servir le gros Plutarque de Chrysale à mettre les rabats; la quatrième, c’est
que Le Boulanger de Chalussay, qui a décrit l’appartement de Molière dans Elomire hypocondre, ne mentionne pas de livres au milieu des glaces, des tapisseries, des objets d’art, dont cet appartement était rempli ; la cinquième...! Disons enfin que Molière ne nous apparaissait pas comme un bibliophile, quoique les peintres lui eussent placé un gros livre sous les yeux ou à la main dans ses portraits.
Le savant Beffara , qui s'était mis à la piste des manuscrits de Molière confiés par sa veuve à La Grange, et qui ne désespérait pas de les découvrir oubliés dans un coffre au fond de la Normandie , pensait , comme nous , que Molière avait possédé peu de livres, et que ces livres étaient allés avec ses manuscrits dans les mains de La Grange , qui publia une édition des Œuvres complètes de son ami en 1682. Il s’agissait alors de retrouver l’inventaire après décès de La Grange, mort le 1 er mars 1692, à Paris, dans une maison de la rue de Bucy. Nous ne retrouvâmes pas cet inventaire, mais une indication intéressante concernant les livres de La Grange qui portaient des notes manuscrites et qui furent vendus à l’encan lors de son décès. L’abbé Bordelon rapporte, dans ses Diversités curieuses en plusieurs lettres (Amsterdam, A. de Hoogenhuysen, in-12, 1699, t. I er , p. 221), qu’il avait acheté plusieurs de ces volumes.
« J ’ay eu encore, dit-il, de la bibliothèque du mesme comédien les Œuvres de feu M. de Corneille. Il avoit
écrit à quelques-unes des pièces de cet illustre poète cette belle pensée de M. de Saint-Evremont :
« Corneille seroit au-dessus de tous les tragiques « de l'antiquité, s'il n’avoit été fort au-dessous de « luy en quelques-unes de ses pièces. 11 est si admi- « rable dans les belles , qu'il ne se laisse pas souf- « frir ailleurs médiocre. Ce qui n’est pas excellent « en luy semble mauvais ; moins pour cstre mal que « pour n’avoir pas la perfection qu’il a seu donner « à d'autres choses. 11 préféroit Rodogune à toutes « ses pièces , et le public Cinna. »
Cette belle pensée, que l’abbé Bordelon donne généreusement à Saint-Evremont, n’a pas été recueillie dans les œuvres de ce dernier. Est-elle bien de lui ? Ne serait-elle pas plutôt de Molière, si cet exemplaire d’un recueil de pièces de Corneille lui avait appartenu ? Cette conjecture-là en vaut bien une autre.
Mais ce qui me donnait à penser que Molière n’avait jamais été un amateur de livres, c’est qu’il ne s’était pas même soucié de publier lui-même une bonne et belle édition de ses œuvres, et que les éditions partielles de chacune de ses comédies, éditions faites la plupart aux dépens de l’auteur, sont mal imprimées, sur mauvais papier, avec des caractères usés et empâtés. Une édition des Œuvres, en deux volumes in— 12 , avait paru chez Louis Billaine et Etienne Loyson, en 1666; c’est la seule que Molière autorisa de son vivant. Elle n’a pas d’autre mérite que deux frontispices gravés par François Chauveau et repré-
sentant Molière et sa femme dans les costumes de leurs rôles. Elle est, dureste, fort laide d’impression, et l'on n’en connaît pas d’exemplaire tiré sur grand papier. Les éditions des pièces séparées sont encore plus négligées, et l’on est forcé d’accuser Molière de cette insouciance pour le luxe typographique , puisqu’il faisait ordinairement imprimer à ses frais, après avoir demandé et obtenu le privilège en son propre nom. On est d’autant plus surpris d’un pareil dédain à l'égard des beaux livres, que ces comédies si malproprement imprimées devaient être mises sous les yeux du roi, et contrastaient désagréablement avec le magnifique volume in-folio des Plaisirs de l’Isle enchantée , que Charles Perrault faisait exécuter à l’Imprimerie royale, avec des estampes de Silvestre et de Chauveau.
Ajoutons encore que Molière ne se préoccupait pas davantage de faire couvrir de maroquin les exemplaires qu’il offrait en présent, caron n’a point encore signalé l’existence d’un seul exemplaire dans cette condition. Nous avons bien rencontré sur un étalage des quais un exemplaire de l’édition originale du Tartuffe , portant les armes du roi ou du moins les fleurs de lis de la maison de France , mais cet exemplaire est relié en veau brun, comme tous ceux qui sortaient de la boutique du libraire Jean Ribou. Un volume de dédicace, relié en maroquin et doré sur tranche, eût sans doute été conservés soigneusement, de préférence à tant d'exemplaires analogues
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d’autres ouvrages qui se trouvent dans les collections publiques et particulières. On peut donc dire avec assurance, que Molière ne s’inquiétait pas plus des belles reliures que des belles éditions.
Pourtant , me disais-je , on aime souvent les livres avec passion, sans se soucier des beaux livres. Molière n’étaitpas un bibliomane, ni même un bibliophile, mais il pouvait être fort curieux de bouquinailles, et lorsqu’il résidait à Lyon avec sa troupe, à Lyon où les vieux livres étaient peut-être plus abondants qu’à Paris , il aurait pris plaisir à s’en aller le long des quais de la Saône, en rêvassant, en feuilletant les étalages des bouquinistes. En effet, le sieur de La Croix, dans la Guerre comique, ou la Défense de l'École des femmes, imprimée en 1861, avait dit de Molière, qu’il connaissait peut-être de longue date : « Il n’est pas de bouquin qui s'échappe de ses mains mais le bon usage qu’il fait de ces choses les rend encore plus louables. » On reprochait généralement. £ Molière de faire de nombreux emprunts à ses devanciers, et de tirer des livres plutôt que de son propr fonds les sujets de ses pièces et la plupart de ses idées comiques. On prétendit même qu’il avait acheté de Scaramouche, qui fut, dit-on, son maître dans l’art du comédien, une quantité de canevas italiens imprimés et manuscrits. L’auteur anonyme d’une comédie, que nous avions attribuée mal à propos à Donneau de Visé ou à P. Villiers : Zelinde , ou la véritable critique de l’École des femmes (Paris , Guil.
de Luynes, 1663, in-12), ne fit que se rendrel’écho des habitués du théâtre en disant : « Pour réussir, il faut prendre la manière de Molière ; lire tous les livres satiriques, prendre dans l’espagnol , prendre dans l'italien, et lire tous les vieux bouquins. Il faut avouer que c’est un galant homme, et qu’il est louable de se servir de tout ce qu’il lit de bon. »
Ces deux citations sont très explicites , la dernière surtout, extraite d’un ouvrage quia été fait incontestablement par un ami de Molière : il en résulte que Molière lisait ou plutôt avait lu quantité de bouquins, mais ni l’un ni l’autre des deux passages cités ne semble indiquer que Molière possédât en propre les bouquins dont il faisait si bon usage.
En un mot, Molière était un lisard , selon l’expression du temps, mais n’était pas un bibliotier. Aurait-il eu les loisirs nécessaires pour fureter chez les libraires vendeurs d’anciens livres et pour éplucher les étalages des bouquinistes du Pont Neuf? Je ne le pense pas. Depuis son retour à Paris en 1658, jusqu’à sa mort en 1673, on peut dire qu’il ne s’est pas donné une heure de récréation. Or, il faut avoir beaucoup de temps de reste, quand on a la passion des bouquins. J’ai donc toujours cru que Molière, faute de temps, ne faisait pas la chasse aux vieux livres*
Mais, en revanche , je n’ai jamais douté que Molière ne cherchât son bien , suivant son expression , dans tous les volumes qui lui tombaient sous la main. Il
avait à sa disposition plus d’une grande bibliothèque qui offrait une pâture toujours nouvelle à son infatigable appétit de lecture. Ces bibliothèques , où il avait ses grandes et petites entrées, furent sans doute les bibliothèques du duc de Guise et du duc d’Orléans, à l’époque de l'illustre Théâtre, et plus tard la bibliothèque du prince de Condé.On sait que ces bibliothèques, très-considérables et très-bien choisies, renfermaient surtoutune multitude delivres de littérature française, italienne et espagnole. Celle de Gaston, duc d’Orléans, installée dans le palais du Luxembourg, sous la direction du savant La Poterie, ne se composait pas seulement de la riche et nombreuse bibliothèque de Simon de Maillé , archevêque de Tours à la fin du XVI e siècle. Gaston aimait pardessus tout les romans, les facéties, les pièces de théâtre, la poésie galante. Nous avons de curieux échantillons de ses goûts littéraires dans les ballets comiques qu’il faisait représenter au Luxembourg. C’est là probablement que le jeune Molière, avant même la création de l'illustre Théâtre, qui eut pour protecteur le duc d’Orléans, prit l’idée d’un genre de pièces à spectacle, mêlées de musique et de danse, qu’il devait plus tard introduire à la cour de Louis XIV. Ce fut aussi dans la maison du duc d’Orléans, où il s’était fait bien venir sous les auspices du comte de Modène, qu’il apprit l'italien et l’espagnol , en fréquentant les officiers du prince qui parlaient ces deux langues.
A partir de la fondation de l 'Illustre Théâtre , Molière n'eut plus guère le temps de penser aux livres et de feuilleter des bouquins ; il était à la fois amoureux, comédien et auteur ; de plus, il se trouvait aux prises avec les difficultés journalières de la vie matérielle; il n’avait pas tardé à dissiper son petit patrimoine maternel, en soutenant de sa bourse l’entreprise dramatique dont il était le commanditaire plutôt que le principal intéressé. Ce n’est donc pas pendant ces deux années d’efforts et de luttes contre la mauvaise fortune qu’il aurait pu songer à se former une bibliothèque, si tant est qu’il eût le goût des livres, ce qui nous semble assez peu probable. Puis il quitte Paris avec ses camarades de théâtre et se met à courir la province, à la tête d’une troupe de campagne, pendant plus de douze ans. Celte existence vagabonde, pleine d’aventures et de vicissitudes, n’était pas trop favorable, il faut l’avouer, à la bibliomanie : aussi peut-on dire à coup sûr que, dans l’intervalle de ces douze années de pérégrinations continuelles, Molière eut bien autre chose à faire que de ramasser des livres. 11 lisait sans doute ceux qui lui tombaient sous la main, et il posait peut-être en principe que le plus mauvais bouquin contient toujours quelque chose à prendre : un sujet, une idée, une page, une ligne, un mot. Sa bibliothèque personnelle était, selon toute vraisemblance, celle de ses comédiens, c’est-à-dire le répertoire des pièces que la troupe représentait çà
et là, pièces manuscrites ou imprimées, dont la plupart avaient été jouées sur les théâtres de l’hôtel de Bourgogne et du Marais. C’est à cette bibliothèque de la troupe, et non pas à celle de Molière lui-même, que devait appartenir l’exemplaire de l'Andromède , de P. Corneille, qui avait passé des mains de Crozat dans celles de Pont de Vesle, et qui s’est retrouvé chez M. de Soleinne.
On peut supposer cependant, avec quelque probabilité , que Molière , dès cette époque , possédait en propre un petit nombre de bouquins qu’il relisait sans cesse lorsqu’il avait un moment de loisir, et qui le suivaient partout dans sa malle de voyage, cette fameuse valise qui se perdit un jour au milieu de tous les villages en gnac de la Gascogne. Il avait, en outre , on doit le croire , emporté de Paris trois ou quatre gros volumes , qui provenaient peut-être de ses classes au collège de Clermont, et qui ne servaient plus que d 'accessoires dans les pièces que jouait sa troupe. Tels étaient, sans doute, ce Plutarque et ce Calepin, de format in-folio, qu’on voit figurer, quatorze ou quinze ans plus tard, dans son inventaire. Une fois que Molière est revenu à Paris et qu’il s’y fixe d’une manière définitive, il n’a pas plus un instant pour feuilleter des bouquins et, à plus forte raison, pour en acquérir. Les quatorze années qu’il passe dans la capitale et qu’il consacre à son double métier d’auteur et de comédien sont tellement remplies par ses occupations de théâtre, qu’il aurait
eu bien de la peine à en distraire la moindre parcelle de son temps au profit des livres et de la lecture.
On hésite pourtant à se persuader que Molière n’avait pas et ne pouvait avoir de bibliothèque; mais la passion des livres lui manquait totalement, et il ne lisait guère que ceux qu’il rencontrait à droite et à gauche. On sait qu’à cette époque il y avait, dans toutes les maisons, et surtout chez les grands seigneurs, des livres traînant partout à travers les salles et les antichambres : ces livres-là faisaient la récréation des laquais, des pages et des chambrières. J’ai la conviction que Molière , distrait et rêveur comme il l’était, s’accommodait volontiers de ces livres-là qui appartenaient au premier venu , et les lisait en courant, toutes les fois qu’il s’arrêtait dans une galerie, surtout chez les hauts personnages qui l’appelaient en tnsite avec ses comédiens. Voilà de quelle manière on peut interpréter les deux passages relatifs à son amour pour les bouquins, et qui se trouvent dans deux comédies de la même époque , la Guerre comique et Zélinde. Nous ne saurions donc admettre la conjecture hasardée de M. Edouard Fournier, qui, dans son ingénieux Romande Molière ( page 157), fait de Molière non-seulement un bouquinier , un bi~ bliotier , mais encore un bibliophile : « Avec des goûts de bibliophile aussi prononcés , dit-il après avoir cité les deux passages en question , il avait su se faire une bibliothèque excellente et nombreuse ; elle a disparu comme le reste. »
Nous allons voir tout à l’heure quelle était cette bibliothèque excellente et nombreuse.
Cependant il faut rendre cette justice à M. Edouard Fournier, qu’il a deviné, avec cette finesse et cet instinct dont il a donné tant de preuves , une partie des livres qui devaient être et qui étaient dans la bibliothèque de Molière. Quelques extraits de l’ouvrage de M. E. Fournier nous feront connaître comment il a procédé dans cette intéressante restitution : «Ce serait chose curieuse, dit-il, de rechercher ce que devait être la bibliothèque de Molière. Il va sans dire qu’il avait un Plaute de la bonne édition , et un Térence surtout, car c’était là son auteur favori : « Il l’avoit «choisi, dit Marcel, comme le plus excellent modèle « qu’il eût à se proposer. » Peut être avait-il aussi un Ménandre... Ne connaît-on pas son mot après le succès des Précieuses : « Je n’ai plus besoin, aurait-il « dit, s’il faut en croire le Segraisiana, d’éjudier « Plaute et Térence, ni d’éplucher les fragments de « Ménandre. Je n'ai qu’à étudier le monde. »
« Avait-il un Plutarque ? C’est probable; et assez grand pour y mettre des rabats, c’est certain. Son édition alors devait être celle de Vascosan, in-folio.
« Parmi les poètes français , je ne doute pas qu’il eût Marot pour le XVI e siècle, et Corneille pour le XVII e . Peut-être le vieux poète lui avait il luimême donné ses œuvres , et peut-être Molière y avait-il écrit quelques réflexions sur les marges....
« Avait-il un Rabelais ? Il n’en faut pas douter.
Quant aux Quatrains de Pibrac , on pourrait croire, puisqu’il en a parlé , qu’un exemplaire se trouvait chez lui auprès des Doctes tablettes du conseiller Mathieu...
« Molière avait-il les œuvres d’Aristote ? La torique et la Poétique , je le croirais; mais les autres ouvrages, qu’il n’avait besoin de connaître que pour y ajouter le Chapitre des Chapeaux, à quoi bon ? Les livres de science ne devaient pas être nombreux chez lui ; et, sauf la Physique de son ami Rohault, dont le volume in-4° parut deux ans avant sa mort, je ne vois pas ceux qu’il aurait pu avoir. Donnons-lui pourtant quelques livres de médecine, pour s’en moquer tout haut et s’en servir tout bas...
« Les livres, qui sont le codex de ces charlatans et qui ont l’avantage de pouvoir être interrogés en cachette, s’étaient-ils glissés furtivement dans sa bibliothèque? N'avait-il pas, par exemple, l'École de Salerne , les traités de Dioscoride , les Secrets d’Alexis Piémontois, et quelques autres de même sorte? L’inventaire nous l’apprendra. »
L'inventaire après décès de Molière avait été retrouvé, en effet, avec beaucoup d’autres actes concernant les familles Poquelin et Bejart , dans les archives des notaires de Paris. M. Eudore Soulié, conservateur du Musée historique de Versailles, était l’heureux auteur de cette importante découverte, qui fait autant d’honneur à son zèle et à sa persévérance qu’à son talent d’induction historique et de recherche
érudite. L’inventaire, la plus précieuse de ses trouvailles, comprenait une liste abrégée des principaux livres appartenant à Molière et inventoriés soit à Paris, dans son appartement de la rue de Richelieu, soit à Auteuil, dans sa petite maison de campagne. Nous attendions avec la plus vive impatience la publication de cet inventaire, lequel a paru enfin dans le remarquable volume que M. Eudorc Soulié a rempli des curieux et utiles documents qui jettent un nouveau jour sur la vie privée de Molière, et particulièrement sur les premiers temps de cette existence inquiète et tourmentée.
Quelle a été notre première impression en lisant dans l’inventaire le peu de lignes qui concernent la bibliothèque de Molière ? Une impression de regret, mais non d’étonnement, car nous avions présumé, dès longtemps, que Molière n’était pas et ne pouvait pas être un amateur de livres.
M. Eudore Soulié en avait jugé autrement que nous : « Trois cents volumes environ à Paris , dit-il (p. 93 de ses Recherches sur Molière et sur sa famille ), et une quarantaine à Auteuil , tel est le résultat de cet inventaire ; mais on doit croire que, pour l’abréger, beaucoup de livres, considérés comme sans valeur par la veuve de Molière et par l’huissierpriseur, ont été passés sous silence. Malgré son laconisme, cette liste confirme et précise l’idée qu’on se faisait de la bibliothèque de Molière, et il faut rendre à M. Aimé Martin la justice d’avoir deviné
autant que possible les livres qui la composaient. » M. Eudore Soulié, en écrivant ces lignes, ne paraît pas s 'être souvenu de la valeur totale de cette bibliothèque, prisée 130 livres, et par conséquent tout à fait indigne des autres meubles de Molière, de son linge, de ses habits de théâtre, de ses tapisseries, de son argenterie, de tout ce qui constituait sa succession mobilière. Ainsi, le corps de bibliothèque, destiné à contenir les livres que Molière avait à Paris, est « une armoire en bois d’Allemagne, à deux guichets, garnie de fer, de cuivre, et de tablettes par devant, prisée cinquante livres; » et les livres euxmêmes, au nombre de 254 volumes, renfermés dans cette armoire, sont payés cent livres !
N'est-il pas étonnant que M. Eudore Soulié, dont la perspicacité est si fine et si délicate, ne se soit pas aperçu de la pauvreté d’une pareille bibliothèque, au milieu des objets de luxe et de l’ameublement splendide qui l’entouraient? Les lits seuls de Molière et de sa femme sont estimés 2,000 livres; la prisée des autres meubles s’élève à 2,600 livres, ce qui représente plus de 25,000 francs au cours de la monnaie actuelle. Molière a chez lui 240 marcs de vaisselle d’argent, et il n’a que 254 volumes de divers formats, prisés ensemble cent livres ! 11 est impossible de ne pas être frappé de ces rapprochements de chiffres. 11 faut en tirer une induction certaine, qui a échappé à M. Eudore Soulié : Molière n’avait pas de bibliothèque proprement dite, n’aimait pas les
livres, ne s’en servait pas habituellement, et ceux qui se sont trouvés chez lui au moment de sa mort provenaient, presque tous du moins, de dons que lui avaient faits les auteurs de ces livres ou les libraires qui en étaient les éditeurs.
Les 25-4 volumes, in-folio, in-4°, in-12 et in-16, prisés ensemble cent livres , ne pouvaient être que des bouquins, c’est-à-dire des livres sans importance, frappés de discrédit plutôt que fatigués et délabrés par un long usage; car, à celte époque, les bons livres conservaient leur valeur et trouvaient acquéreur aux meilleures conditions ; les libraires eux-mêmes ne laissaient jamais tomberà vil prix les éditions estimées, les ouvrages rares, les beaux exemplaires, car ils avaient tous des dépôts plus ou moins considérables d’anciens livres qu’ils vendaient concurremment avec les livres nouveaux. Ainsi, dans la fameuse bataille du Lutrin, livrée sur le perron de la Sainte- Chapelle, la boutique de Barbin, qui fournit des armes aux combattants des deux partis, paraît être aussi bien garnie de vieux livres que de livres neufs ; or, Barbin était de tous les libraires de Paris celui qui publiait le plus de nouveautés. Rien ne serait plus aisé que de constater la faveur générale qu’on accordait alors à des livres bien choisis et bien conditionnés. Dés qu’une bonne bibliothèque était à vendre, soit après décès, soit pour toute autre cause, un libraire se présentait toujours pour l’acquérir en totalité et la revendre au détail, sans lui faire subir
les chances aléatoires d’un encan. Les bouquins seuls, et l’on entendait par bouquins les livres discrédités qui ne trouvaient plus d’acheteurs, les bouquins seuls, dédaignés par les libraires, allaient tapisser les parapets du Pont-Neuf. C’était là que Guillaume Colletet et Paul Tallemant faisaient la chasse aux impressions gothiques, aux anciens poètes français, aux mystères, aux romans de chevalerie et à tous ces curieux ouvrages, aujourd’hui introuvables et inappréciables, qu’on leur cédait pour quelques sous. Ces livres-là s’appelaient bouquins , et l’inventaire de Molière nous prouve clairement qu’il ne les recherchait pas.
254 volumes payés 100 livres, cela ne les met pas à 8 sous l’un dans l’autre, in-folio ou in— 1 2, in-4 ou in-16. Or, je le répété, à cette époque, on ne vendait à vil prix que les livres décriés ou hors d’usage. Il faut conclure de ce fait constant que le taux d’estimation des livres de Molière témoigne du peu de valeur qu’ils avaient réellement. Ce n’étaient donc que des bouquins méprisables ou insignifiants ; autrement, ils eussent été estimés à plus haut prix , et même ils auraient fait l'objet d’un catalogue spécial dressé et certifié par un libraire. Loin de là, l’huissier priseur en désigne sommairement quelques-uns, les plus importants, les plus volumineux ; quant aux autres, il se borne à les compter, et il les estime en bloc , sans en nommer un seul. Et quand on songe que ces livres-là avaient appartenu à Molière, on ne
doute pas qu’ils n’eussent été décrits avec plus de soin et surtout portés à plus haut prix, s’ils en avaient valu la peine.
Quels étaient donc ces livres? L’inventaire nous donne en abrégé les titres de quelques-uns ; il n’est donc pas impossible de les reconnaître et de les décrire rétrospectivement comme si on les avait encore sous les yeux. Pour ceux qui ne sont pas désignés, leur prisée encore plus basse prouve assez qu’ils ne valaient pas grand’chose. D’ailleurs, leur reliure en parchemin était celle-là même avec laquelle ils avaient été mis en vente, car on ne vendait alors que des livres reliés en veau, en basane ou en parchemin ; le livre broché ou en blanc était inconnu.
On voit d’ici le travail de recherche et de divination auquel nous nous sommes livré d’après ces inductions générales et préliminaires. Nous n’avons pas eu de peine à retrouver exactement, sans trop recourir à des conjectures, la plupart des livres spécifiés par leurs titres ou par des noms d’auteurs. Ce premier résultat obtenu , il en résulte que tous ces livres étaient des dons que Molière avait reçus des auteurs ou des éditeurs eux-mêmes. Nous avons suivi le même procédé d’interprétation pour les livres innommés qui se trouvent compris dans une prisée collective, et nous nous sommes mis en quête des ouvrages que Molière pouvait avoir, par cela même qu’ils avaient été publiés par ses amis, ou par ses obligés, ou par ses partisans, dans l’espace des quatorze der-
nières années qui s’écoulèrent depuis son retour à Paris jusqu’à sa mort. Ce ne sont plus là, il est vrai, des certitudes manifestes, des faits incontestables; ce sont de simples hypothèses , et nous les donnons humblement pour ce qu’elles valent. Mais si nous ne nous sommes pas trompé dans la première partie de notre travail , on admettra sans doute que dans la seconde partie de ce même travail d’investigation bibliographique nous avons dû souvent rencontrer juste.
11 s’agissait, pour nous, de démontrer, par des faits précis ou par des inductions assez probables, que Molière n’avait pas d’autres livres que ceux dont on lui avait fait don; puis, on arrive tout naturellement à démontrer, comme je l’ai déjà fait, que Molière, aimât-il les bouquins cent fois plus qu’on ne l’a dit, ne lisait pas ces livres-là, qu’il n’avait pas choisis, et qu’il faisait pourtant figurer sur les tablettes de sa bibliothèque en bois d’Allemagne. En un mot, la bibliothèque de Molière n’était pas, à proprement parler, une bibliothèque.
Voici maintenant l’explication et le développement de chaque article de cette bibliothèque , suivant la prisée et estimation de Jacques Taconnet, huissier sergent à verge au Châtelet, juré-priseur et vendeur de biens meubles de la Ville, lesquelles prisées et estimation furent faites en présence de la veuve Armande-Gresinde-Claire-Elisabeth Bejart, et de H. Boudet, tapissier, oncle paternel de la fille du
défunt, dans la première séance de l’inventaire, le 12 mars 1673.
Livres trouvés dans une des chambres de l’appartement de Molière, sis en la maison du tailleur Beurdelet, rue de Richelieu, vis-à-vis de la rue Viledo.
« Quatorze volumes in-folio, reliés en veau, « savoir :
« Deux tomes du sieur de La Mothe Le Vayer. » Les Œuvres de Franç. de La Mothe Le Vayer. Paris , Auguste Courbé, 1656, 2 vol. in-fol.
« Deux tomes de Sénèque. »
Les Œuvres de Sénèque, traduites parM. François de Malherbe, gentilhomme ordinaire de la chambre du roy, continuées par Pierre Du Ryer , avec la mort et les paroles de Sénèque (par P. Ant. Mascaron ; et les controverses de Sénèque père, par B. Lesfargues). Paris, Sommaville, 1659, 2 vol. in-fol.
Nota. — 11 y a une autre édition des Œuvres de Sénèque, Paris, 1604, 2 vol. in-fol., mais nous avons donné la préférence à la dernière édition, qui devait être un présent du traducteur Pierre Du Ryer, sinon de son libraire Antoine de Sommaville.
« Un , des Triomphes de Louis treize. »
Les Triomphes de Louis le Juste, XIII e du nom, roy de France, contenant les plus grandes actions où Sa Majesté s’est trouvée, représentées par un poëme héroïque de Ch. Beys, et accompagné de vers françois composez par P. de Corneille, avec les portraits des rois, princes et generaux qui ont assisté Louis le
Juste combattant, et leurs devises, etc., parEstienne, sieur des Fossez ; avec un abrégé de la vie de ce grand monarque par René Barry ; le tout traduit par le R. P. Nicolaï. Ouvrage entrepris et fini par Jean Valdor, calcographe duroy. Paris , Impr. roy. , par Anl. Eslienne, 1649, in-fol., fig.
Nota. — Cet exemplaire était certainement un présent de Pierre Corneille, ou de Charles Beys, ancien comédien de la troupe de Molière.
a Un , intitulé Rome vaincue. »
Alaric ou Rome vaincue, poëme héroïque, par Georgesde Scudery . Paris, Aug. Courbé, 1654, in-fol. , fig. de Chauveau.
Nota. — Cet exemplaire était sans doute un présent du graveur, et non du poète, qui ne fut jamais etv bonne intelligence avec Molière ni avec ses illustres amis.
« Deux du sieur de Corneille. »
Le Théâtre de P. Corneille, reveu et corrigé par l’Autheur. Imprimé à Rouen el se vend à Paris, chez Guillaume de Luyne, 1664, 2 vol. in-fol.
Nota. — C'était certainement un présent de l’auteur, avec un ex dono , comme dans tous les exemplaires donnés par P. Corneille.
« Deux Dioscoride. »
Nota. — Cette désignation semble correspondre à deux traductions différentes de Dioscoride ou plutôt de son commentateur Matthiole, et nous ne croyons pas pousser trop loin nos conjectures en disant que
ces deux traductions avaient été acquises à Lyon par Molière pour y chercher des noms de plantes et de maladies à citer dans ses comédies contre les médecins. Voici les traductions, dont la seconde a été réimprimée sept ou huit fois, surtout à Lyon : les Commentaires de Pierre André Matthiole sur les VI livres de Pedacius Dioscoride, de la Matière medicale, traduits en françois par Jean Des Moulins. Lyon, Guill. Roville , 1579, in-foi. — Les mêmes, traduits par Antoine Du Pinet. Ibid,., Gab. Coder, 1561, in- fol.
« Un tome de Plutarque. »
Nota. — Il nous est impossible de dire s'il s’agit ici des Vies des Hommes illustres ou des Œuvres morales de Plutarque ; on ne saurait davantage deviner quelle était l’édition in-folio dont Molière avait un seul tome à Paris, tandis qu’il en possédait dans sa maison d’Auteuil un autre exemplaire complet en deux volumes in-folio; mais on peut affirmer que ce tome unique était de la traduction d’Amyot, et l'on reconnaît là le gros Plutarque à mettre les rabats, dont Molière a fait mention dans les Femmes savantes (acte II, sc. 7). On doit aussi supposer que ce Plutarque est celui-là même (Fies des hommes illustres) qui avait figuré quarante ans auparavant dans l’inventaire après décès de Marie Cressé, femme Poquelin, mère de Molière.
« Un , des Antiquités romaines. »
Trésor de Antiquitez romaines, par César Egasse
du Boulay. Paris , Denis Thierry, 1650, in fol., fig.
Nota. — Le libraire Denis Thierry étant un des principaux éditeurs de livres nouveaux de littérature à l’époque où Molière vint avec sa troupe s’installer à Paris , on peut supposer que ce libraire lui avait offert ce beau volume pour se mettre dans ses bonnes grâces.
« Deux tomes de Tite Live. »
Les Décades de Tite-Live, avec les supplemens de Freinshemius sur le mesme autheur, de la traduction de Pierre Du Ryer. Paris, de Sommaville, 1653 , 2 vol. in-fol.
Nota. — Il y a une autre traduction des Décades, par Biaise de Vigenere [Paris, 1604, 2 vol. in fol.) ; mais nous n’avons pas hésité à choisir la traduction de Pierre Du Ryer, qui en avait probablement offert un exemplaire à Molière.
« Un tome de l'Histoire d’Espagne. »
Histoire generale d’Espagne avec les généalogies des princes qui ont gouverné ce royaume, par Loys de Mayerne Turquet. Paris, Abel Langelier, 1608, 3 tom. in-fol.
Nota. — Ces trois tomes étant ordinairement reliés ensemble, l’expert priseur a supposé, en ouvrant le volume, que c’était un premier tome dépareillé. C'est dans cet ouvrage que Molière a pris les noms et différents traits de son Garde de Navarre.
a Neuf autres tomes in-quarto de Lucien, Voyages et autres, le tout prisé 50 livres. »
Œuvres de Lucien, de la traduction de Nicolas Perrot, sieur d’Ablancourt. Paris, Aug. Courbé, 1654 2 tom. in-4.
« Onze autres volumes in-folio, savoir :
« Deux des Œuvres de Virgile. »
Œuvres de Virgile, traduction en prose avec des remarques par Michel de Marolles. Paris , Toussaint Quinet , 1649, in-fol., lig.de Chauveau. — Les mêmes, seconde édition. Ibid., 1655, in-fol., fig.
Nota. — Nous avons supposé que Molière , qui connaissait très-certainement l’abbé de Villeloin et qui en était particulièrement estimé, puisque celui-ci en parle avec éloges, sans le nommer, dans sa traduction en prose de Lucrèce, et, en le nommant, dans sa traduction en vers du même poète latin , avait reçu en présent les deux éditions du Virgile traduit par cet infatigable traducteur. Cependant, comme il connaissait beaucoup aussi le libraire Toussaint Quinet et le graveur Chauveau, ces deux exemplaires pouvaient bien lui avoir été donnés par l’artiste qui en avait gravé les figures et par le libraire qui avait publié le livre.
Il n’existe pas d’édition française des Œuvres de Virgile en deux volumes in-folio ; nous ne connaissons pas non plus de Virgile latin en deux volumes de ce format, mais les éditions en un volume in-folio sont très-nombreuses.
« Un autre, Alliance. »
Ailiancesgenealogiques des roisdeFranceet princes des Gaules, par Claude Paradin. Lyon , de Tournes , 1606, ou Genève, Sloer , 1636, in-fol.
Nota. — On pourrait croire aussi que l’expert désigne sous ce nom d 'Alliance, in-folio, un exemplaire en grand papier d’un des deux tomes, publiés séparément, de l’ouvrage du père Labbe : Abrégé royal de l’Alliance chronologique de l’histoire sacrée et profane (Paris, Gaspar Meturas, 1651 et 1653, 2 vol. in-4).
« Un Cassandius. »
Nota. — Ce n’est pas un Cassiodore, comme le suppose M. Soulié, mais c’est évidemment un ouvrage de Gassendi, le professeur de Molière, quoique le nom de cet illustre philosophe soit imprimé d’ordinaire en français sur le titre de ses livres latins et que ses contemporains aient latinisé son nom en Gassendus plutôt que Gassendius, qui eût été plus régulier. Nous avons cherché quel ouvrage de Gassendi devait se trouver chez Molière, et nous nous sommes arrêté aux deux suivants, qui étaient probablement l’un et l’autre dans sa bibliothèque :
De vita et moribus Epicuri, in X librum Laertii animadversiones, a Petro Gassendi. Lugduni, B. Barbier, 1649, 2tom. en 1 vol. in-fol.
Philosophia Epicuri, cum animadversionibus , a Petro Gassendi. Lugduni, 1649, 3 tom. en 1 vol. infol.; Hagæ Comitis, 1659, 2 tom. en 1 vol. in-fol.
« Un Juvenal. »
Nota. — Il n’y a pas de traduction française de Ju-
DISSERTATIONS B1BL10GBAPHIQIES. 309 vénal imprimée dans le format in-folio, mais on peut citer dans ce format un grand nombre d’éditions du texte latin, avec des commentaires. Il est absolument impossible de savoir celle que Molière possédait dans sa bibliothèque; cependant nous désignerons de pré férence la dernière édition de Decius, contenant les notes de tous les commentateurs, et publiée à Paris en 1644, in-fol.
« Un livre italien. »
Nota. — Quel pouvait être ce volume italien , de format in-folio, que l’inventaire ne désigne pas autrement? Était-ce un Boccace, édition de Venise, 1510, ou 1518, ou 1525? Était-ce la Gerusalemme liberala . du Tasse, édition de Gênes, 1617, ou plutôt édition de Paris, nella Slampa reale, 1644, in-folio? Était-ce encore quelque vieux roman de chevalerie italien , dont Molière aurait trouvé à Lyon une édition gothique? N’était-ce pas aussi un livre espagnol que le juré-expert aurait pris pour un livre italien ? Les conjectures, à cet égard, s’égareraient longtemps de la sorte dans le vaste champ de la bibliographie, sans arriver seulement à l’apparence d’une probabilité, Cependant il faut constater, en passant, que les seuls ouvrages de littérature italienne qui avaient une raison d’être dans la bibliothèque de Molière n’ont pas été imprimés dans le format in-folio. Quant aux livres italiens, de ce format, qui sont nombreux dans la classe de l’Histoire comme dans celle de la Théologie, nous ne voyons pas trop d’ailleurs corn-
ment un livre de cette espèce se serait rencontré là, à moins que Molière ne l’eût reçu en présent. Il est donc permis de supposer que ce livre italien , mentionné dans l’inventaire, n’était entré que par hasard chez l’illustre comique.
Une autre induction se présente naturellement à notre esprit : ce livre n’étant pas désigné dans l’inventaire ou par son titre ou par le nom de son auteur, on peut en conclure que le juré-priseur s’était trouvé bien empêché de citer un titre écrit dans une langue qu’il ne connaissait pas. Nous avons fini par nous persuader que cet in-folio innommé devait être un recueil de panégyriques en l’honneur du cardinal Mazarin, recueil qui sortait des presses de l’Imprimerie royale et qui avait été distribué, de la part du cardinal, à tous les savants et littérateurs contemporains ; en voici le titre :
11 Colosso sacro, panegirico al card. Mazarino, da Girolamo Gratiani. Parigi, Stamp. reale, 1 658, in-fol.
Il y eut, en outre, à cette époque, quelques grands ouvrages de cérémonial, écrits en italien et imprimés avec des planches gravées, notamment le suivant, qui contient la relation des fêtes et du carrousel exécutés en l’honneur du mariage de la seconde fille de Gaston d’Orléans avec le grand-duc de Toscane : Il Mondo festeggianle , balletto a cavallo..., per le reali nozze de Seren. principe Cosimo, duca di Toscana, e Margherita Luisa d’Orléans. Firenze , 1661, gr. in-4. Il est permis de supposer que Molière avait
eu, de la main même de la duchesse douairière d’Orléans, veuve de Gaston, un exemplaire de cet ouvrage, ou bien le comte de Modène, qui était un des gentilshommes ordinaires de ce prince, aurait donné à son ami Molière, sinon à Madeleine Béjart, l’exemplaire qu’il devait aux attributions de sa charge dans la maison d’Orléans.
« Deux volumes de Calepin. »
Ambrosii Calepini Dictionnarium, edit. novissima révisa et aucta a Laur. Chiffletio et Ludov. de la Cerda. Lugduni , sumpt. Fr. Anissoniorum, 1636, 2 vol. in-fol.
Nota. — Il y a plusieurs éditions de ce Dictionnaire polyglotte , en 2 volumes in-fol. ; nous avons choisi une de celles que Molière avait pu acheter au moment où elle paraissait à Lyon, lorsqu’il donnait des représentations dans cette ville.
« Deux de Térence. »
Nota. — Il n’y a aucune édition latine ou française de Térence en deux volumes in-folio ; nous avons donc présumé que Molière pouvait avoir dans sa bibliothèque deux exemplaires de Térence en latin avec les commentaires; il en existe dix ou douze éditions différentes , de format in-folio , et ce n’est pas trop de deux exemplaires, pour un livre que Molière relisait sans cesse , suivant le témoignage de ses amis. Il faut signaler aussi un Térence français, du même format; ce dernier est intitulé : Le grand Therence en françoys tant en rime qu’en prose.
Paris, Jehan Petit, ou Guillaume Le Bret, 13311, infolio. C’est une traduction très-remarquable et trèscurieuse , imitée d’une autre plus ancienne, par Oclavien de Saint-Gelais. N’était-ce pas un des bouquins qu’on avait vus souvent dans les mains de Molière?
« Un tome de Virgile. »
A’ota. — Nous ne savons pas trop quel est ce Virgile, que l’expert semble présenter comme un ouvrage dépareillé. Nous sommes tenté de croire qu’il s’agit d’un exemplaire en grand papier du premier volume de la nouvelle traduction en vers de Toutes les œuvres de Virgile, par Michel de Marolles (Paris, Jacques et Emmanuel Langlois, 1673, 2 vol. in-4 (1), sinon de l 'Enéide de Virgile , traduite en vers françois par le môme abbé de Marolles et imprimée séparément en 1671, gr. in-4. Ce traducteur sempiternel faisait tirer des exemplaires en grand papier de tous les ouvrages qu’il publiait à ses frais et qu'il adressait tout reliés aux principaux écrivains français et étrangers. 11 avait publié aussi deux éditions des Œuvres de Virgile, en prose, avec des remarques
(l) La date de cet ouvrage n’est pas un motif qnl doive le faire écarter ici à cause de la mort de Molière, qui eut lieu en février 1673. Un livre qu’on achevait d'imprimer à la fin d’une année portait toujours le millésime de l’année suivante. En outre, à cette époque surtout, lorsqu'un ouvrage devait avoir deux ou plusieurs volumes, les volumes paraissaient successivement et souvent k de longs intervalles l’un de l'autre.
et des figures , et nous ne serions pas surpris que l’une ou l’autre de ces éditions, in-folio (1649 ou 1655), fût entrée dans la bibliothèque de Molière, ex dono auloris. Quant aux éditions latines de Virgile, dans le format in-folio, elles sont innombrables.
« Dix-huit tomes in-quarto : Dictionnaire de philosophie et autres. »
Nota. — Il n'y avait pas encore de dictionnaire de philosophie en français à cette époque ; il faut donc opter entre l’un des deux dictionnaires écrits en latin qui servaient dans les universités : Rob. Gocleuii lexicon philosophicum (Francofurti , Musculus, 1613, in-4), et Joh. Slicrœlii Dictionnarium philosophicum (Stetini, 1662, in-4). On faisait usage aussi, et plus particulièrement en France, du Florelum philosophicum seu Ludus meudonianus (Paris, Debin, 1649, in-4), par Antoine Le Roy, que Molière avait pu rencontrer chez le célèbre docteur Guy Patin.
« Douze autres volumes in-quarto, et cinquante autres volumes in-douze, in-seize, en parchemin. Le tout prisé quarante livres. »
En présence de cette désignation vague et muette des volumes que l’inventaire a négligé de nous faire connaître, nous sommes obligé de nous jeter dans les conjectures, mais elles acquiérent une espèce de probabilité si l’on veut bien admettre que Molière devait avoir surtout des livres donnés par leurs auteurs. Nous allons donc essayer d’énumérer les ou-
vrages que ses amis, ses connaissances et ses obligés lui avaient sans doute offerts.
Commençons par les in-octavo.
1. Epitome de l’Histoire romaine de Florus, en françois, sur les traductions de Monsieur, frère unique du Roy, par de La Mothe Le Vayer le fils. Paris, Jolly , 1656, in-8.
Nota. — On sait quelle amitié attachait Molière à l’abbé de La Mothe Le Vayer, qui avait été précepteur de Monsieur, frère du roi. Un sonnet sur la mort prématurée de ce savant a été recueilli dans les dernières éditions de Molière.
2. Les Heures du Chreslien, divisées en trois journées, qui sont la journée de la pénitence, la journée de la grâce et la journée de la gloire ; le tout traduit en vers et en prose par le sieur Magnon ; dédiées à Mademoiselle, avec des figures gravées par François Chauveau. Paris, Séb. Martin, 1654, in-8.
Nota. — Magnon avait été un des poètes ordinaires de V Illustre Théâtre, où l’on représenta deux ou trois de ses tragédies. 11 devint dévot, mais il resta l’ami du graveur Chauveau et de Molière, qui lui fit plusieurs dons d’argent et qui joua sa tragédie de Zénobie sur le théâtre du Palais-Royal, au mois de décembre 1659.
3. Recueil des poésies de M' le des Jardins. Paris, Cl. Barbin, 1664, in-12.