LA BIBLIOTHÈQUE DE MOLIÈRE
Tous les bibliophiles se sont préoccupés beaucoup, non-seulement des livres que lisait Molière, mais de ceux qui lui appartenaient et qui pouvaient former sa bibliothèque particulière.
Molière avait-il une bibliothèque ? Telle était la question que se posaient à eux-mêmes les plus fins et les plus habiles devineurs d’énigmes littéraires.
Quant à moi, je l’avoue, je n’étais qu’à demi satisfait des conjectures ingénieuses qu’Aimé Martin avait émises à l’égard de cette question, qui m’intéressait surtout comme bibliophile. C’est dans la première édition des Œuvres de Molière (1824), qu’Âimé Martin a écrit là-dessus une page aussi
solide que brillante, où il recherche à priori les livres qui devaient composer la bibliothèque du créateur de la comédie en France :
« Pour entendre Molière, dit-il (tome 1 er , page xii, de cette édition), il faut connaître sa vie, ses habitudes, ses sociétés et son siècle; il faut même pénétrer dans son cabinet, examiner ses livres, se mettre, s’il se peut, dans la confidence de ses lectures ; voir si à côté des pièces de Plaute, de Térence et du théâtre italien et espagnol, on ne trouvera pas les canevas embellis par Scaramouche et Mezzetin, ainsi que les comédies de Bruno Nolano, de l’Aveugle d’Adrie , etc. ; jeter un regard curieux sur une tablette qui doit être chargée de quelques centaines de volumes, tous pétillants d’une gaieté un peu grivoise , et auxquels les amateurs donnent le nom de facéties ; se saisir, en passant, des Quinze Joies du mariage , livre qui rappelle quelquefois le naturel et le génie comique de Molière; des Serées de Bouchet et des Baliverneries d’Eutrapel , joyeux recueils de ces bons mots et de ces bons contes qui faisaient rire nos pères ; enfin , ne pas oublier le Francion , ouvrage vraiment remarquable qui parut trente ans avant le Roman comique , et qui a le double mérite d’avoir fourni plus d’un trait à l’auteur du Cocu imaginaire et à celui de Gil Bios. On verrait encore sur les mêmes tablettes quelques livres chargés de remarques et sans cesse feuilletés, tels que Rabelais , Boccace , Cervantes , Scarron , Beroalde
de Verville , la Satyre Ménippée , les Essais de Montaigne et les Provinciales. L’histoire d’un homme de lettres n’est point une chose indifférente. C’est là seulement que nous pouvons saisir à leur source les premières inspirations du génie , retrouver la page , la ligne, le mot, qui les ont éveillées , et sentir tout à coup comment une pensée qui nous eût semblé indigne de notre attention a pu faire naître une pensée sublime. »
Certes , Aimé Martin avait bien apprécié , avec infiniment de tact et de goût, le genre de livres qui convenaient à Molière , à son esprit, à ses études, à ses travaux; mais j’eusse voulu que le hasard eût fait découvrir quelques-uns de ces livres ayant appartenu au célèbre écrivain et portant témoignage de ses lectures habituelles.
Ce n’est pas tout. Si Molière avait eu des livres en sa possession, ces livres étaient-ils dignes de lui par le choix des éditions, par la beauté des exemplaires, par le luxe des reliures? En un mot, Molière était-il bibliophile ?
Ce n’est pas tout encore. Mettait-il sa signature ou sa devise sur ses livres? Y laissait-il son empreinte, en quelque sorte, en les annotant sur les marges ou sur les gardes, à l’instar de Ménage, de La Monnoye, de Huet et d’autres hommes célèbres ?
En 1836 ou 1837, un libraire me montra un ouvrage espagnol en deux volumes (j’ai oublié
lequel), dont les marges étaient couvertes de notes; sur le titre était écrit le nom de J. B. P. Molière. J’exprimai des doutes motivés au sujet de l’authenticité de cette signature, etil me sembla que les notes marginales pouvaient être de la main de Ménage. Ces deux volumes, qui paraissaient destinés à causer une vive émotion parmi les bibliographes, rentrèrent tout à conp dans l’obscurité, et je ne crois pas qu’il en ait été fait mention nulle part.
En 1843, nous eûmes le bonheur de trouver, dans la collection théâtrale de Pont-de-Vesle , acquise par M me de Montesson et ensuite par M. de Soleinne, un livre qui avait été incontestablement dans les mains de Molière, puisqu'il contenait quelques mots de son écriture. Ce volume, provenant de la bibliothèque du marquis de Crozat, avait dû sortir originairement d’une bibliothèque de théâtre ou de comédien, comme l’attestaient des coupures et des changements faits dans les rôles. C’était un exemplaire de l’édition originale de l 'Andromède de P. Corneille. (Rouen, Laurens Maury, 1 65 1 , in-4.) Cet exemplaire, décrit dans le Catalogue de la bibliothèque dramatique de M. de Soleinne sous le n° 1147, et vendu aux enchères 529 francs , se recommandait aux amateurs par une particularité bien remarquable: les noms des acteurs qui représentaient Andromède sont écrits à la plume vis-à-vis des noms imprimés des personnages, et il est impossible de ne pas reconnaître l’écriture de Molière, qui jouait le rôle dePersée dans
cette tragédie, représentée pour la première fois, avec les machines , « sur le théâtre royal de Bourbon », à Paris, en 1650.
Il est bon de rectifier quelques-unes des assertions erronées ou incomplètes que nous avions émises dans la longue note relative à ce curieux volume, en donnant ici la substance de celte note qui renferme d’ailleurs des faits très-importants pour l’histoire de Molière et de sa troupe en province.
C’est en 1653 que Molière, chef d’une bonne troupe de comédiens que les Bejart avaient formée après la déconfiture de Vlllustre Théâtre , vint se fixer dans la ville de Lyon , où son théâtre fut bientôt très-suivi, grâce surtout à la comédie de l’Etourdi qu’il y fit représenter avec éclat. Son succès comme auteur et comme acteur fut tel , que deux troupes rivales qui donnaient des représentations en même temps que lui se désorganisèrent, et que les principaux sujets de ces deux troupes se réunirent successivement à la sienne, qui devint une des meilleures de France, et qui promena de ville en ville, surtout dans le Midi , son répertoire tragique et comique.
Voici maintenant les noms des acteurs tels qu’ils sont écrits de la main de Molière en regard des noms des personnages de la tragédie :