ET SES SUITES
« Je suis bien sûr, dit Génin dans la préface de son édition (1), qu’il y a une filiation directe entre la farce de Pathelin et le Légataire , et le Tartuffe , et même le Misanthrope. » Cette farce est, en effet, la gloire de notre vieux théâtre; on peut la regarder comme la première comédie écrite dans notre lan-
(l) Maistre Pierre Patelin; texte revu iur les manuscrits et les plus anciennes éditions, avec une Introdnction et des notes par F. Géniu. Paris, Chamerot, 1854, gr. in-8. Génin, qui voulait absolument (aire dériver Pathelin de patte , a écrit Patelin , sans tenir compte de l 'orthographe que lui fournissaient toutes les anciennes éditions.
gue et représentée sur notre scène, comédie souvent imitée, souvent citée, qui a laissé des souvenirs impérissables dans les traditions de la gaieté gauloise. « En outre de la verve comique et de l'esprit de mots, dit encore Génin , un des derniers éditeurs et commentateurs de cette farce célèbre, l’auteur possédait, a un degré peu commun, même aujourd'hui, l’entente dramatique, l’art de faire rendre à une situation tout ce qu’elle renferme, sans la surcharger et la noyer dans les détails. »
Deux siècles et demi avant Génin et son édition si magnifique et si pauvre à la fois, un écrivain illustre, Étienne Pasquier, exprimait avec encore plus d’enthousiasme la même admiration pour la farce de Pathelin, qu’on ne jouait plus et qu’on ne lisait presque plus de son temps : « Ne vous souvient-il point, dit-il, de la response que fit Virgile à ceux qui lui improperoient l’estude qu’il employoit en la lecture d’Ennius, quand il leur dit qu'en ce faisant, il avoit appris à tirer de l’or d’un fumier? Le semblable m'est advenu naguère, aux champs, où, estant destitué de la compagnie, je trouvay, sans y penser, la farce de Maistre Pierre Pathelin , que je leus et releus avec tel contentement, que j’oppose maintenant cet eschantillon à toutes les comédies grecques, latines et italiennes (i). »
(t) Recherche» de la France, Ut. VIII, ch. Lix.
Malgré le mérite littéraire et dramatique de cette farce, malgré l'immense vogue qu'elle obtint à son apparition, le nom de l'auteur est resté inconnu.
Cet auteur, on le cherche depuis longtemps , et on a cru le retrouver successivement dans Guillaume de Lorris , dans Jehan de Meung, dans François Villon, dans Pierre Blanchet et dans Antoine de La Sale. Enfin , on a même supposé un joueur de farces et de moralités, un basochien, nommé Pierre Pathelin, qui aurait inventé le personnage de l'avocat rusé et narquois auquel il donnait son nom, et qu'il représentait, comme on disait alors, d'original.
Guillaume de Lorris, qui a fait la première partie du fameux roman de la Rose, terminé par Jehan de Meung, mourut vers 1240 : il n’y a pas, dans la farce de Pathelin, un seul mot qui autorise à lui assigner une origine aussi ancienne. Cette opinion erronée et insoutenable ne repose que sur une phrase, un peu légère, que le comte de Tressan a laissé passer dans ses Œuvres diverses, publiées en 1776 : a 11 est vraisemblable, dit-il (Réflexions sommaires sur l’ esprit), que Guillaume de Lorris est l'auteur de la charmante farce de l'avocat Pathelin, qui sera toujours le modèle de la plaisanterie la plus ingénieuse et la plus naïve. Ce qui peut servir à le prouver, c'est que Jehan de Meung cite des traits de cette pièce dans sa continuation du roman de la Rose, » Le comte de Tressan tenait à son système , car déjà, dans l’article Parade qu’il avait fourni à l’Encyclopé-
die de Diderot en 1765, il disait : « Quelques auteurs attribuent cette pièce à Jehan de Meung; mais Jehan de Meung cite lui-même des passages de Pathelin dans sa continuation du roman de la Rose , et d’ailleurs nous avons de bien fortes raisons pour rendre cette pièce à Guillaume de Lorris. » Le comte de Tressan ne cite pas un seul de ces passages, qu’il eût été si utile de produire , et qui par malheur n’existent nulle part dans le roman de la Rose, quoique nous ayons d’abord cru, sur sa parole, à leur existence. 11 est possible cependant que l'auteur anonyme de la farce de Pathelin ait emprunté au roman de la Rose, que tout le monde savait par cœur au XV e siècle , quelque locution proverbiale ou même quelque vers devenu proverbe.
En outre, il ne faut pas oublier un rapprochement curieux, qui peut avoir été la cause d’une erreur littéraire, accréditée par l’ignorance et par le temps. 11 y a une sorte de poème philosophique intitulé : Le Testament de Jehan de Meung ; il y a une petite farce, qu’on doit considérer comme la suite de la grande farce de Pathelin , et qui est intitulée : Le Testament de Pathelin. De là, entre ces deux ouvrages si différents l’un de l’autre, une confusion de titre et d’auteur, qu’il n’est pas difficile d’expliquer.
Quant à François Villon , le système qui lui attribue la farce de Pathelin aurait du moins quelque vraisemblance , car cette farce fut composée et jouée à l’époque même où Villon rimait aussi pour le théâ-
tre son monologue du Franc-Archer, lequel, pour le style et pour les idées, offre plus d’un point de comparaison avec cette farce , que Villon a connue certainement et dont il se souvient dans plus d’un endroit de ses poésies. Mais c’est surtout le Testament de Pathelin qui présente des analogies frappantes avec le grand et le petit Testaments de Villon. Néanmoins, si Villon avait été l’auteur de Maislr Pierre Pathelin ou du Testament de Pathelin, ses éditeurs, ses amis surtout, entre autres Jean de Calais, qui a le premier recueilli les vers du poète dans le Jardin de Plaisance, n'eussent pas manqué d'ajouter l’une ou l’autre farce aux œuvres, si goûtées alors, de cet autre maître fourbe. Villon était un sobriquet donné à François Corbueil, en témoignage de ses villonneries ou larcins; le nom de Pathelin devint aussi le synonyme de trompeur et de flnasseur, en mémoire de ses patelinages.
Il est possible qu’un avocat du nom de Pathelin ait vécu au milieu du XV e siècle, et que la notoriété de ses tromperies se trouve constatée par la farce, qu’il aurait, dit-on, écrite et jouée lui-même dans une de ces troupes de comédiens qui follioient et folâtraient, suivant l’expression technique, sous la protection de la basoche; mais cette conjecture ne s’appuie sur rien, et il faut la reléguer, comme tant d'autres, dans les espaces imaginaires de l’hypothèse.
Pierre Blanchet, au contraire, est à peu près en possession légitime de l’honneur qui doit revenir â
l’auteur de la farce de Pathelin. 11 est désigné comme auteur, sans conteste, de cette farce, dans une foule de livres imprimés depuis plus d’un siècle. Nous aurions un remords de conscience si nous cherchions, ainsi que l’a fait M. Génin, à le déposséder de cette glorieuse paternité que le temps a consacrée , à défaut de droits plus authentiques.
Ce fut, en effet, Godard de Beauchamps qui signala pour la première fois, en 1735, Pierre Blanchet comme pouvant être l’auteur de la farce de Pathelin : « Ce Pierre Blanchet pourroit bien être l’auteur de la farce de Pathelin », dit-il (1). Il ne faut pas croire que cette supposition soit purement gratuite de la part de Beauchamps. Cet historien du théâtre était le mieux renseigné de tous ceux qui ont écrit sur le même sujet; il avait à sa disposition une quantité de manuscrits précieux et de renseignements inédits qui ont disparu; il puisait à volonté dans plusieurs grandes bibliothèques dramatiques, qui ont été dispersées depuis et dont les livres portaient d’anciennes notes, qu’il a souvent recueillies. Nous sommes donc à peu près certain qu’il avait trouvé le nom de Pierre Blanchet écrit à la main sur un vieil exemplaire de la farce de Pathelin.
Pierre Blanchet, né à Poitiers vers 1450, avait
( I ) Recherches sur les théâtres de France , première partie , p. 133 de l’édition ln-4.
d’abord suivi le barreau dans cette ville, où la basoche donnait de si belles représentations théâtrales. Il fut avocat sans doute, probablement avocat sous l’orme, suivant l’expression de la farce qu’on lui attribue; de plus, il était poète, il composait des rondeaux, des satires et des farces. Ce n’était point assez pour le faire subsister. A l’âge de quarante ans, il quitta brusquement le palais et il embrassa l’état ecclésiastique ; on peut croire qu’il obtint un canonicat ou quelque bénéfice , dont les revenus lui permirent de vivre tranquille pendant vingt ans encore, sans cesser toutefois de rimer; mais les huitains, les noëls et les dictés ou dits avaient succédé aux farces et aux satires.
Dans une épître en vers que Pierre Gervaise, assesseur de l’official de Poitiers, adresse à Jean Bouchet, poète et procureur dans la même ville (1), la Rhétorique, personnifiée en muse, apparaît à l’auteur de cette épître et lui parle en ces termes :
Regarde aussi maistre Pierre Blanchct ,
Qui sceul tant bien jouer de mon hochet (porte-Toix),
Et composer satyres protenreuses.
Farces aussi , qui n'eatoient ennuyeuses.
Maître Pierre Blanchet semble donc avoir été le véritable prototype de maître Pierre Patheiin.
(l) EpUret familiiret de J. Bouchet, loi. îi.
L’auteur de ces farces plaisantes était mort en 1519, et son ami, son compagnon de la basoche, Jean Bouchet, avait composé une épitaphe qui vaut une biographie de Pierre Blanchet. La voici en entier, telle qu’on la trouve à la suite des Généalogies, effigies et épitaphes des Roys de France (Poictiers, Jacques Bouchet, 1555, in-fol.) :
Cy gist, dessoubi ce lapideux cachet.
Le corps de feu malstre Pierre Blanchet,
En son visant poète satyrique,
Hardy sans lettre, et fort joyeox comique.
Lny, jeune estant, il suyvit le palais,
Où composoit souvent rondeaux et laii ;
Faisoit jouer sur eschaffanlx Baxoche ,
Et y joooit par grand art sans reproche ,
En reprenant , par ses satiriex jeux ,
Vices publiez et abus oullrageux ;
Et tellement , que gens notez de vice Le craignoient pins qne les gens de justice Ne que preseheurs et concionateurs ,
Qui n’estoient pas si grans déclamateurs :
El néantmoins , parce qu'il lut affable ,
A tons estoit sa présence agréable.
Or, quand il eut quarante ans, nng peu plus.
Tous ces esbais et jeux de luy forclus ,
Il fut faict prebstre, et en cest estât digne (Duquel souvent se réputoit indigne)
11 demoura vingt ans, très-bien disant Heures et messe , et paisible gisant.
Et uéantmoins, par passe-temps honneste,
Luy, qui n’estoit barbare ne agreste ,
Il composoit bien souvent vers , huylains , Noe's , dictes , de bonnes choses plains.
Et , pour la fin , son ordonnance ultime Et testament feit en plaisante rilme ,
Oit plusieurs legs b tous ses amis feit ,
Plus b plaisir qu'b singulier proffH :
Nous feusmes trois que scs exécuteurs nomme , Lesquels chargea de faire dire en somme.
Après sa mort, des messes bien trois cens ,
Et les paTer de nostre bourse , sans
Rien de ses biens (lesquels laisseroit) prendre,
Comme assenré qu’b ce voudrions tendre.
Après mourut, sans regret, volontiers,
L’an mil cinq cens et dix-neuf, b Poicticrs , Dont fut natif. Pries donc Dieu pour l’amc Du bon Blanchel, qui fut digne qu’on l’ame f
Cette curieuse épitaphe, dont le dernier éditeur du Pathelin ne cite que des lambeaux, renferme, à notre sens, tout ce qu’il faut pour démontrer que Pierre Blanchet est bien réellement l’auteur de la farce qu’on lui dispute. Il est bon de constater d’abord qu’à l’époque où cette farce fut écrite, c’est-àdire vers 1 467 ou 1470 au plus tard, le meilleur poète satirique , le meilleur joyeux comique , était maître Pierre Blanchet. 11 suivait alors le palais à Poitiers, comme dit son épitaphe, qui en fait ainsi un clerc de procureur ou un avocat stagiaire, et il jouoil par grand art dans les farces qu’il faisoit jouer sur eschaffaulx par ses confrères de la basoche.
Quand il se fut fait prêtre, à l'âge de quarante ans et un peu plus (1), il se réputait indigne de sa nouvelle profession, et il continuait son métier de poète en composant des vers moraux et religieux. Au moment de sa mort, il rédigea en plaisante rithme son
(1) Je trouve aisément hait ou neuf ans dans cet «ti peu plus, car, en examinant les carieuses épitaphes rimées que Jean Boachet a recueillies h la suite de ses Généalogie * , effigie* et épitaphe* de* Roy* de France, j'ai remarqué qu’il employait sans cesse de* à peu prés pour traduire en vers la chronologie. J’ajouterai que, tout préoccupé qu’il était de trouver la rime , il ne se préoccupait pu toujours uses de l'exactitude des dates. Par exemple , il fait mourir François de la Jrémouille h l’Age de trente-six ans, le T janvier 1541 , quoique ce gentilhomme eût alors trente-neuf ans accomplis ; en revanche, il prolonge de deux ans la vie de Gabrlelle de Bourbon, en la faisant mourir le 20 novembre 1516, tandis que le décès de cette dame eut lieu, suivant tous les généalogistes, le 31 décembre 1514.
Jean Bouchet, dont les épitaphes n’ont pu 1a régularité des actes de l’état civil, se contente parfois d’indiquer d’une manière vague ou approximative l’âge des défunts. Ainsi , Jean Dealmaigne , doyen de l’église de Poitiers,
Quand l'aage il eut de cinquante-sept ans Ou environ , il mourut...
Ainsi , Jean d'Auton , abbé d’Angle , aurait vécu ,
l’ar soixante et plu* , en bon estime ;
ce qui veut dire que Jean d’Auton avait soixante-trois ans h l’époque de sa mort. Ce* erreurs ou ces Incertitudes de date* devaient être trèsfréquentes dans un temps oh l'année commençait au jour de Pâques, et non au 1 er janvier : de là une confusion presque inévitable dans le compte des années, des mois et des jours.
testament bouffon , dans lequel il fondait plus de trois cents messes, en chargeant ses exécuteurs testamentaires de les payer de leurs deniers et en distribuant entre ses amis plusieurs legs plus à plaisir qu'à singulier profit.
Voilà bien le testament que dicte maître Pierre Pathelin dans la farce intitulée : Le Testament de Pathelin, qui fut composée évidemment après la mort du héros de la première farce pathelinoise. Il est même probable que nous n’avons qu’une très-petite partie de ce testament satirique et joyeux dans ce que l’auteur anonyme de la farce nous en a conservé : il n’y est pas question, bien entendu, des trois cents messes, mais on y voit que Pathelin lègue ses écus à Guillemette, en cas qu’elle les trouve dans la cassette où ils ne sont plus. Parmi les legs faits plus à plaisir qu’à singulier profit , on remarque celui-ci, que Pathelin ou plutôt maître Pierre Blanchet assigne à ses anciens amis de la basoche de Poitiers et du théâtre des Enfants Sans-Souci :
Après , à loua vrays gaudisseurj ,
Das perces , galians sans soucy ,
Je leur laisse les roalissenrs,
Les bonnes taternes aussi.
11 faut encore, dans cette farce du Testament de Pathelin, noter un passage qui se rapporte très-probablement à maître Pierre Blanchet, lequel d’avocat s’était fait prêtre et n’avait pas renoncé à ses vieilles
habitudes de poète satirique. Guillemette lui dit, en le voyant chercher son sac aux causes perdues :
Je ne sçay quell' mouche tous poinct!...
Par ccluy Dieu qni me flst naistre ,
Je cuyde qne , le eitiez preslre ,
Vous ne chanteriez qne de sacs Et de lettres !...
Enfin, dans la farce de Pathelin, il y a une équivoque évidente à l'occasion du mot blanchel , qui signifiait à la fois une chemise ou une camisole blanche et un petit blanc ou denier; équivoque trèsintelligible, que l'auteur oppose, par une autre équivoque gaillarde, au mot brunette, qui s’entendait en même temps d’une fille brune et d'une étoffe de laine noire. On peut imaginer de quels rires l’auditoire accueillait ce double jeu de mots, sortant de la bouche de maître Pierre Blanchet lui-méme :
J’achèteray on gril on rerd ;
Et ponr un Manchet , Guillemette ,
Me fault trois quartiers de brunette Ou une aulne...
Il nous semble donc très-juste et très-convenable de laisser à Pierre Blanchet ce que Génin a voulu donner à Antoine de La Sale.
Antoine de La Sale est le rédacteur ou l 'acteur de ce chef-d’œuvre de joyeuselé gauloise qu’on nomme les Cent Nouvelles nouvelles , recueil de cent chapitres
ou histoires , ou , pour mieulx dire, nouveaulx comptes à plaisance, racontés en 1456 au château de Genappe par le Dauphin Louis, qui fut depuis Louis XI; par le comte de Charolois , qui fut depuis Charles le Téméraire, duc de Bourgogne, et par les gentilshommes de ces deux princes. C'était une tâche difficile que de se faire le secrétaire de cette belle assemblée où l’on narrait tant de bons contes. Antoine de La Sale s’acquitta de cette tâche avec infiniment de bonheur et de talent. Son livre fut pendant longtemps le bréviaire égrillard des gens de cour. Cet Antoine de La Sale, qui devint, peut-être à cause de ses plaisants livres, gouverneur des fils du roi de Sicile, René d’Anjou, écrivit d’autres ouvrages de genre différent; le plus connu est l 'Histoire et plaisante chronique du petit Jehan de Saintré et de la dame des Belles-Cousines; le plus remarquable serait celui qui a pour titre Les Quinze Joyes du mariage.
Génin a voulu augmenter le bagage littéraire d’Antoine de La Sale en y ajoutant la farce de Pathelin, que le spirituel acteur des Cent Nouvelles nouvelles n'avait jamais songé à s’approprier de la même façon que Pathelin emporta son drap. On ne prête qu’aux riches; c’est la raison la plus valable que Génin ait mise en avant pour restituer à un prosateur l’œuvre d’un poète. Antoine de La Sale est un des joyeux conteurs des Cent Nouvelles nouvelles: donc il est l’auteur de la farce de Pathelin; Antoine de La Sale s’est montré naïf et habile écrivain dans VHistoire du
petit Jehan de Sainlré: donc ii est l’auteur de la farce de Palhelin ; Antoine de La Sale a écrit Les Quinze Joyes du mariage, œuvre qu’on est convenu de lui attribuer, faute de savoir à qui rendre ce petit chefd’œuvre de raillerie fine et de verve comique: donc il est l’auteur de la farce de Palhelin.
Telle est la force d’argumentation que Génin appelle à son aide, en se vantant d’avoir « cette délicatesse d’organe, cette sûreté de tact, cet instinct, cette finesse, » que réclame la chasse aux anonymes et pseudonymes. Ce n’est pas tout pourtant : Génin a découvert, dans la farce même de Palhelin, les preuves de l’attribution qu’il soutient et qu’il défend avec une sorte d’aveugle frénésie. Oui, Génin a remarqué que le Drapier vend du drap qui a le lé de Bruxelles : « Genappe est à une lieue de Bruxelles ! » s’écrie Génin tout glorieux de sa trouvaille. Le même Drapier jure par saint Gigon : « Saint Gigon est la forme flamande du nom de saint Gengoult !» dit Génin, avec celte assurance qui ne l’abandonne jamais, surtout quand il se fourvoie; « Guillaume Joceaume est donc Flamand ? » Palhelin , dans la scène où il feint d’avoir le délire, après avoir parlé tour à tour limousinois, picard, normand et bas-breton, se met à gergonner aussi en flamand : cela prouve, selon Génin, que la farce a été jouée d’abord sur le théâtre de Genappe! En dernier lieu, si l’on prend 1460 pour la date probable de la composition du Pathelin , l'auteur inventé par Génin, Antoine de La Sale, aurait
eu alors soixante-deux ans; Génin nous fait observer que « Molière en avait cinquante -trois lorsqu’il donna le Malade imaginaire. »
Que peut-on répondre à de pareils raisonnements? Rien , si ce n’est de conseiller à maître Génin de laisser là maître Pathelin et de retourner à ses moutons... de jésuites: car on sait que Génin a fait aux pauvres jésuites une terrible guerre avec les armes de Pascal, avant de s’attaquer à des hommes d’érudition tels que Paulin Paris, Francisque Michel et quelques autres, qui ont eu le tort de ne pas attendre la permission du dernier éditeur de Pathelin pour s’occuper avec succès de notre ancienne littérature.
Cette dernière édition de la farce de Pathelin est Vexegi monumentum de la critique hargneuse de Génin : splendide édition, beau caractère, beau papier, beau tirage, mais le reste est peu de chose. Une introduction pleine de paradoxes, d’erreurs et d’inutilités, le tout assaisonné de fine fleur de pédanterie; la farce de Pathelin offrant, il est vrai, un texte plus correct et mieux étudié que dans les précédentes éditions; des notes verbeuses, qui n’expliquent presque jamais le texte de l’auteur, et qui pataugent ordinairement dans les champs vagues de l’étymologie: voilà ce que Génin nous a donné comme son testament littéraire. Mieux vaut encore le Testament de Pathelin.
Selon Génin, le nom de Pathelin, qu’il écrit arbitrairement Patelin, a pour étymologie le mot patte ,
i6 DISSERTATIONS BIBLIOGRAPHIQUES.
« ou, selon l’ancienne orthographe, pâte; Patelin est un cajoleur, un homme qui fait patte de velours : chez les Latins, palpa; chez La Fontaine et nos vieux auteurs, pate-pelu. » Génin, cette fois seulement, est en désaccord avec Ducange, dont il se fait partout le fidèle écho : car Ducange avait cru que Pathelin était le même mot que patalin et patarin , nom donné aux hérétiques albigeois, et devenu, dit-il, un adjectif caractéristique, parce que ces hérétiques s’efforçaient de séduire et d’attirer à leur doctrine par des manières insinuantes : Hos ( Valdenses ) nostri patalins et patelins vocantur... H inc patelins vulgo appellamus fallaces, adulatores, blandos assentalores , qui , ut sunt hœreticorum plerique, palpando decipiunt.v Certes, il en a dît coûter à Génin pour rompre ainsi en visière à Ducange, dont il avait fait son complice dans toutes les aventures de son érudition de contrebande. Génin, qui comptait sur la farce de maître Pierre Pathelin pour s’immortaliser, n’a pas souffert que La Monnoye eût le dernier mot sur l’étymologie du nom de ce maître fourbe : « Il faut écrire Patelin, avait dit La Monnoye dans les notes de la Bibliothèque françoise de Du Verdier, parce que ce mot ne vient ni de ir«Qo; ni de érraSov, mais du bas latin posta, de la pâte, dont on a fait le verbe appâter, dans la signification d’affirer par des manières flatteuses, comme par un appât, pour faire tomber dans le piège. » Après La Monnoye, après Ducange, et même après Génin, il serait téméraire de jouer à l’étymologie; ce-
pendant on nous permettra de rappeler que les plus anciens textes donnent Pathelin, et non Patelin , ce qui prouve que la lettre if avait sa raison d’être dansce nom aussi bien que dans mathelin, auquel nous assignons une origine contemporaine de Pathelin. Or, mathelin dérive de l’italien matto, qui veut dire fou . pourquoi pathelin ne viendrait-il pas aussi de l’italien patio, signifiant pacte , accord , contrat ? Pathelin voudrait dire alors tout naturellement un avocat fin et retors qui marchande avec le Drapier et qui pactise avec le berger Agnelet.
Mais, quel que soit le sens primitif du nom de Palhelin , il ne se montre pas dans la langue avant la fin du quinzième siècle. Dès l’année 1 469, le mot pateliner apparaît dans une charte, qui a été publiée récemment (1). Ce mot, lequel procède évidemment du nom de Pathelin, est employé, dans des lettres de rémission , de manière à faire allusion à la farce dont Pathelin est le héros : « Vous cuidez pateliner et faire du malade pour cuider coucher céans. » Génin a prétendu trouver dans les Cent Nouvelles nouvelles deux autres allusions qui seraient un peu antérieures à celles de la charte de 1469; mais Génin s’est lourdement trompé, n’en déplaise à Ducange. Dana la nouvelle LXXXI, il remarque cette phrase : « Messeigneurs, pardonnez-moy que je vous ay fait payer
(l) Bibliothèque île l’Ecole iet Chartes, 3 e série , t. IV, p. SS».
la baye. » La farce de Patheli* n'a rien à faire là-dedans. « Il est évident, dit Génin, que le rédacteur de cette nouvelle connaissait le dénoùment de Pathelin , et que déjà ce dénoùment avait mis dans la langue cette expression : payer la baye, qui s’est modifiée depuis : payer en baye , payer d'une baye. » Génin aurait dû se rappeler que le mot baye, dans le sens de tromperie mysliflcative, était bien plus ancien que le procès du berger de Pathelin. Mais, dans le passage allégué, il faut lire certainement labayée , et non la baye , suivant le texte de l’édition originale de 1486, dans lequel nous avions nous-méme proposé, par erreur, le changement que Génin s’est trop empressé d’adopter à l’appui de son système. Or, cette expression proverbiale : faire payer la bayée, signifie seulement : « leurrer d’un faux espoir, faire attendre en vain » : car bayée , c’estl’action d’attendre la bouche ouverte en bayant. Le second passage des Cent Nouvelles nouvelles que Génin essaye de rattacher à cette même farce de Pathelin est extrait de la XX e nouvelle , où certain mari , ayant invité à dîner les parents de sa femme, «lesservoit grandement en son patois à ce dîner ». 11 n’y a pas là-dedans le moindre - mot de Pathelin ; mais Génin n’est pas en peine pour si peu : « C’est encore là, dit-il, un souvenir de la farce de Pathelin, car le mot patois est une syncope de patelinois , créé depuis dans la scène des jargons , scène qui eut tant de succès qu’on a dit, à partir de là, pour marquer un homme subtil et retors : Il entend
son patelin ; parler patelin ou patelinois; langage patelinois. C'est la vraie origine du mot patois, que Balzac fait venir de patavinitas, et Chevreau, de patacinus. » Faire venir patois de patelinois \ Autant vaudrait prouver que Pathelin vient de Génin.
Suivant cet éditeur, qui ne doute de rien , la farce aurait été composée originairement sous le roi Jean , vers 1356, et depuis rajeunie, vers 1460, par Antoine de La Sale. Génin a fait intervenir le roi Jean dans la date de la composition primitive de cette farce, pour justifier des calculs absurdes sur la valeur relative des monnaies à cette époque, et pour expliquer un passage de la farce où il est question de ces monnaies. Génin n'a pas songé qu’Antoine de La Sale, en refaisant, en récrivant une farce vieille de plus d’un siècle, n’y eût pas laissé subsister un semblable anachronisme dans la désignation des espèces monétaires qui avaient cours de son temps. Au reste, Génin n’a fait que répéter ici l’allégation assez mal fondée du comte de Tressan, qui avait dit avant lui : « Vers la fin du quinzième siècle, pour pouvoir jouer la farce de Pathelin , composée probablement aux environs du règne de Charles V, il en fallut rajeunir le style. »
Une appréciation plus exacte de la valeur des monnaies qui sont citées dans la farce de Pathelin nous autorise à placer la composition de cette farce entre les années 1467 et 1470.
Voici nos calculs sur la valeur de ces monnaies :
Le Drapier veut vendre à Pathelin six aunes de drap,
A Tiugt et quatre soit chascune :
Les six , neuf francs.
Pathelin, feignant de ne pas bien entendre, reprend :
Hen ! c'est pour une...
Ce sont six escus !
Plus tard , quand le Drapier vient réclamer le prix de son drap, il demande neuf francs :
Il me faut neuf francs.
Du rapprochement de ces deux passages il ressort qu’à l’époque où la farce fut composée, six escus représentaient neuf francs. On a donc cherché à fixer cette époque d’après le cours de l’argent, qui variait sans cesse au XV e siècle.
a Six aunes à 24 sous font 144 sous, dit Génin ; et, cette somme étant égale à la fois à six écus et à neuf francs, on tire, pour la valeur de l’écu, 24 sous, et, pour la valeur du franc, 16 sous. A quel règne, à quelle année, correspond cette valeur du franc et de l’écu? Au règne du roi Jean. » Génin, tout en s’appuyant ici de l’autorité de Ducange, s’est grossièrement trompé. Ce fut sous le règne de Charles VII que l’écu à la couronne valut 24 ou 25 sous, tandis que le franc d’or, émis alors au cours normal de 20 sous,
fut bientôt déprécié et ne représenta plus que 1 0 sous, quand on eut reconnu que cette monnaie était à la fois basse et légère. Voilà comment six écus faisaient neuf francs vers 1467. Le Duchat fait une observation analogue à la nôtre, en indiquant l’année 1470 comme la date de la composition de Maître Pathelin, « puisque, dit-il dans ses notes sur Rabelais (liv. 1. chap. xx], les écus d'or vieux ou à la couronne, qui en ce temps-là furent mis à 30 sols tournois, haussèrent de prix en 1473. ■»
Quant à savoir positivement en quelle ville de France la farce de Pathelin a été composée et représentée d’abord , c’est ce que l’étude la plus minutieuse du style et de tous les détails de la pièce ne nous a pas fait découvrir. On avait pensé, à vue de pays, que Pathelin devait être Normand ; mais on a trouvé aussi de très-bonnes raisons pour démontrer qu’il était plutôt Français, c’est-à-dire natif de l’Ilede-France, et on a fini par placer le lieu de la scène en pleine Brie, où il y a toujours eu tant de moutons et de bergers. 11 faut, ce me semble, choisir entre Meaux et Brie-Comte-Robert, pour y établir le théâtre des faits et gestes de maître Pathelin: car l’auteur anonyme de la farce désigne, dans la folie feinte de son personnage, un abbé d’Hyvernaux, qui devait être bien connu de tout l'auditoire devant lequel la pièce était jouée. L’abbaye d’Hyvernaux se trouvait justement à une lieue de Brie-Comte-Robert.
11 est question de Pathelin, pour la première fois,
dans les Repues franches , attribuées à Villon , et rimées vers 1480 :
Les hoirs de défunt Palhelin ,
Qui sfarei jargon Jobelin.
Dans le même recueil des Repues franches , les disciples de Villon, adressant la parole à un maître fripon de leur troupe, lui disent :
Passe tous les tours Pathelin ,
Car, se Tenir peux en la fin Pe Villon et Poquedenaire ,
Passé seras maistre ordinaire (i).
Coquillart, qui écrivait aussi vers 1480, fait allusion à la farce de Palhelin dans le Monologue des Perruques :
Les ungs , par leur fin Jobelin ,
Les antres , par leur Pathelin ,
Fournissent h l'appointement D'nn ccio bonis nettement.
Le même Coquillart, dans ses Droits nouveaux, se sert du verbe pal heliner.
Quelques années plus tard, Pierre Gringore, qui était à la fois un célèbre auteur de farces et un très-
(I) Ces quatre vers ne se trourenl point daas toutes les éditions des Repues franches-, je ne les ai pas dans la mienne (Paris, P. J ans et, 1855 , ln-H), et Génin n'en cite que deux, qui sont tout différents de cenx-ci.
habile comédien, n’a garde d’oublier la farce de Pathelin , où il avait peut-être figuré comme acteur aux représentations de la Mère Sotte et du Prince des Sols. Il enregistre, dans les Feintises du monde, ce proverbe, qui était déjà en usage parmi ie peuple de Paris :
Tel dit : Venez manger de l'oye !
Qui cbenz luv n'a rien appreiU.
Dans le même recueil de proverbes rimés, il emploie encore proverbialement le mot palhelin, qui réparait ensuite avec la même acception dans une multitude de livres en vers et en prose :
Tel if ait bien faire une maison.
Qui ne spauroit faire un moniin ; ’ ->
Tel a l’argent par beau blason.
Qui n'entend pas son Palbelin.
Enfin, Charles Bourdigné, dans la ballade qui pré* cède la Légende de maistre Pierre F ai feu, publiée en 1526, parle de la farce de Palhelin comme d’un de ces ouvrages vulgaires qu’on était las de lire et d’entendre citer tout à propos :
De Pathelln n'oyes pins les cantiques,
De Jehan de Meung la grant jolyTeté ,
Ne de Villon les subtiles trafBcques ,
Car, pour tont vray, ils n’ont que nacquetj.
En effet, depuis longtemps la farce de Palhelin ,
répandue de tous côtés par de nombreuses réimpressions successives, avait passé à l’étranger et était devenue aussi populaire en Allemagne qu’en France. Le savant professeur Reuchlin, qui avait eu sans doute occasion de la voir représenter lorsqu’il suivait les cours de l’Université d’Orléans, la paraphrasa en vers latins, et fit jouer par ses élèves, en 1497, cette mauvaise imitation de la pièce française [Scenica progymnasmata) à Heidelberg, devant l’évêque de Worms, qui distribua des bagues et des pièces d’or aux jeunes acteurs. La paraphrase latine de Reuchlin eut les honneurs de plusieurs éditions , et elle encouragea sans doute un Français, Alexandre Connibert, à entreprendre à son tour une traduction latine, plus littérale, de la fameuse farce, qu’on mettait dès lors au niveau des comédies de Piaule et de Térence. L’ouvrage de Connibert, intitulé : Patelinus alias Veteralor, nova comœdia , fut imprimé à Paris, chez Guillaume Eustache, en 1512.
Les manuscrits de la farce de Pathelin sont rares, parce que la première édition a été presque contemporaine de la composition de cette farce. On en cite seulement trois ou quatre : l’un, provenant de la collection du duc de La Vallièreet conservé aujourd’hui à la Bibliothèque impériale, serait, suivant Génin , « l’œuvre tronquée et rajeunie, en beaucoup de lieux, d’une main du seizième siècle ignorante et précipitée.» Le second manuscrit, conservé également à la Bibliothèque impériale, appartenait au savant Émery
Bigot : il paraît être d’une date plus ancienne, et présente un texte plus authentique, dans lequel le propriétaire du manuscrit a introduit de bonnes corrections. Enfin, le manuscrit, malheureusement incomplet, qui faisait partie de la bibliothèque dramatique de Soleinne, a passé dans celle de M. le baron Taylor: c’est un in-4° sur vélin, de la fin du XV e siècle, très- précieux, surtout à cause des excellentes leçons qu’il renferme, et qui n’ont pas encore été publiées.
Au reste, la première édition est peut-être aussi ancienne que ces manuscrits : car, sans admettre que l’édition sans date, sortie des presses de Pierre Le Caron, remonte à l’année 1474, comme l'a dit La Monnoye , trompé par une fausse indication que lui avait fournie l'Histoire de l’Imprimerie et de la Librairie de Paris , par de La Caille, on peut croire que la farce de Palhelin a été imprimée d'abord vers 1486 ou 1488, à Paris et à Lyon. Il existe plusieurs éditions in-4°, sans date, de cette époque : l’une attribuée à Guillaume Leroy, imprimeur de Lyon ; l’autre portant le monogramme de Pierre Levet, imprimeur de Paris. L'édition de Pierre Le Caron, sans date, est de 1489. Il y a une édition, datée de 1490, imprimée à Paris chez Guillaume Beneaut, in-4°, goth., avec fig. sur bois. Ensuite, les éditions sans date et avec date, in-4°, in-8° et in-16, se multiplient de telle sorte, qu’on en compte plus de vingt-cinq jusqu’à la fin du XVI® siècle.
Mais ce n’était déjà plus le vrai Pathelin, restitué à son naturel; c’était un Pathelin mis en meilleur langage , comme on disait audacieusement, en mutilant et en gâtant nos vieux auteurs pour les rendre plus intelligibles. Le dix-septième siècle ne compte que deux de ces éditions à la moderne; il y a deux éditions aussi dans le dix-huitième siècle, mais du moins on y a respecté le texte original, qui, après un siècle d’intervalle, reparaît de nos jours, en 1853, par les soins de Geoffroy - Château , et en 1854, dans la grande édition publiée avec tant de fracas par Génin.
C’est à la comédie de l'Avocat Pathelin, parBrueys, qu’il faut attribuer l’espèce d’abandon, sinon le dédain, dans lequel était tombée la farce originale, que Molière et La Fontaine avaient pourtant recommandée à leurs contemporains : on se contentait alors de la comédie de Brueys, qui était restée au répertoire du Théâtre-Français et qui revenait souvent divertir le parterre ; mais l’édition publiée par le libraire Coustelier en 1723 remit en honneur ce précieux monument de notre ancien théâtre, et prouva combien Brueys avait défiguré la vieille farce de Pathelin , qui est encore aujourd’hui , quoique âgée de quatre cents ans, un chef-d’œuvre d’esprit, de malice, de comique et de naïveté.
Le Testament de Pathelin, qui n’est point assurément du même auteur que la farce de Maître Pierre Pathelin, a pourtant été souvent réimprimé avec elle dans les anciennes éditions. L’histoire littéraire n’a pas confondu ensemble ces deux farces, qui sont loin d’avoir la même importance; mais elle a presque oublié la dernière, qui ne figure que pour mémoire dans les annales du Théâtre. 11 y a même des bibliographes, tels que de Beauchamps, de Leris, etc., qui n’ont pas même l’air de la connaître, quoique le premier l’ait citée en rapportant le titre amphibologique de l’édition publiée par Coustelier en i 723 : La Farce de maislre Pierre Pathelin , avec son Testament , à quatre personnages. On pourrait croire qu’il s’agit d’un opuscule en vers, dans le genre du Testament de Villon.
Ce Testament de Villon, le Petit ou le Grand, fut sans doute le modèle ou plutôt l’origine du Testament de Pathelin. Villon, condamné pour ses méfaits, avait fait mine de se repentir, à l’approche de la vilaine mort qui le menaçait, et, quoique toutes les parties de son Testament, moitié sérieux et moitié bouffon, ne fussent pas trop édifiantes, on y trouvait pourtant une apparence d’amende honorable, qui, tout en faisant rire, inspirait de la pitié pour le criminel péni-
tent. On pensa donc que Patbelin, qui n'avait pas fait dans sa vie moins de dupes que Villon, et qui peut-être eût mérité pis, s’il fût tombé sous la main de la justice, devait se repentir aussi à l’heure de la mort et faire un testament pour l'édification des bonnes âmes.
De là cette farce ou cette histoire dialoguée des derniers moments de maître Pierre. C’est une espèce d’épilogue moral , ajouté aux deux véritables farces de l’Ancien et du Nouveau Pathelin. Dans ce Testament de Pathelin , il n’y a pas la plus légère intrigue ; il n’y a pas même une donnée dramatique : en deux mots, Pathelin, dont la santé est gravement altérée, n'en veut pas moins se rendre à l’audience pour plaider; mais il se sent pris d’une faiblesse qui l’oblige à retourner chez lui; là, il demande l’apothicaire, et Guillemette songe d’abord à avertir le curé; curé et apothicaire viennent assister le moribond; l’apothicaire reconnaît en pareil cas l’inutilité de ses drogues, et le curé s’efforce de convertir ce pécheur endurci. Pathelin se confesse tant bien que mal, dicte un testament joyeux, que messire Jehan veut bien mettre sur le compte du délire, et ensuite il expire, après avoir fait, d’une manière assez peu orthodoxe, ses dernières dispositions au sujet de son enterrement.
Ce n’est pas là une pièce de théâtre, mais c’est un cadre imaginé pour faire ressortir le caractère de Pathelin et pour réunir une foule de mots plaisants.
de proverbes populaires et de sottises, qui avaient le privilège d’exciter le gros rire des spectateurs ; on remarque çà et là des emprunts plus ou moins reconnaissables faits aux deux Testaments de Villon, ce qui a pu autoriser quelques critiques à lui attribuer cette farce, dans laquelle on rencontre des idées et môme des vers entiers qui lui appartiennent. Le testament que Pathelin dicte au curé, et qui était probablement plus étendu à la représentation qu'il ne l’est dans les imprimés , offre surtout maintes réminiscences des legs comiques et satiriques qui remplissent le Grand et le Petit Testament de François Villon. On a tout lieu de croire que maître François et maître Pierre, dans la pensée du peuple de Paris, étaient deux bons compagnons de la même famille, l’un plaidant, l’autre rimant, tous deux trompant à qui mieux mieux.
Il faut avouer que le Testament de Pathelin est trèsinférieur, comme fonds et comme forme, au Nouveau Pathelin; mais, bien que ce ne soit pas une farce proprement dite, puisque la maladie et la mort de Pathelin en composent tout le sujet, on y trouve les qualités originales des ouvrages littéraires de ce temps-là, c’est-à-dire la naïveté, la malice et la bouffonnerie. Il y a aussi dans le rôle de Pathelin d’excellents détails de caractère, et parfois une fine observation du cœur humain.
Génin, bien entendu, n’a rien vu de tout cela : il se fût crevé les yeux pour ne pas admirer autre chose
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que l'ancienne farce de Pathelin, qu'il avait étudiée exclusivement toute sa vie (car, dans son examen de baccalauréat, à l’âge de dix-sept ans, il eut déjà le bonheur de débiter son Pathelin) ; Génin, toujours injuste et paradoxal par système, a foulé aux pieds le Testament de Pathelin et le Nouveau Pathelin : « Je ne parlerai guère, dit-il, que pour mémoire de deux imitations de la farce de Pathelin en français ; toutes deux, à mon avis, postérieures de beaucoup à l’original et plus inférieures encore en mérite.... Dans la première (le Testament ), nous voyons Pathelin, toujours occupé de sacs et de procès, tomber malade entre les bras de sa femme. L’apothicaire lui apporte des drogues ; messire Jean veut lui donner les sacrements, et il meurt après avoir fait un testament satirique dans le genre de celui de Villon. Cette forme de plaisanterie fut longtemps à la mode et paraît avoir été très-goûtée de nos bons aïeux du moyen âge. 11 est aisé de voir que c'est ici le bel endroit de la pièce, composée tout exprès pour amener ces excellentes plaisanteries. » Puis, Génin cite cinq strophes du Testament de Pathelin, qui ne sont pas indignes, quoi qu’il en dise, du fameux Testament de Villon.
Villon n'est pourtant pas l’auteur du Testament de Pathelin. On ne saurait donc à qui attribuer cette farce, qui fut composée vraisemblablement, vers 1474 ou 1475, par un des poètes ordinaires de quelque roupe de la Basoche ou des Enfants Sans-Souci. Nous
avons découvert, dans la pièce même, un passage qui peut servir à fixer celte date comme à peu près certaine. La date de 1520, que supposèrent les frères Parfaicl dans leur Histoire du Théâtre françois, était beaucoup trop éloignée de celle de la grande farce de Pathelin, qui avait été jouée vers 1470 : « Cette farce, dit de Beauchamps dans ses Recherches sur les Théâtres, fut presque la seule qui eut du succès à l'Hôtel de Bourgogne pendant plus de vingt ans. » Ce succès était dû, il est permis de le supposer, au talent de l'acteur qui jouait le rôle de Pathelin; mais l’Histoire du Théâtre n’a pas même enregistré le nom de cet acteur, qui , pendant plus de vingt ans , attira la foule aux représentations de cette farce immortelle. Est-ce Jean du Pont-Alais ou de Pontalais, qui s'intitulait « chef et maître des joueurs de moralités et de farces à Paris » , et qui, du haut de ses tréteaux des Halles, osait tenir tète à son voisin le curé de Saint- Eustache? Est-ce Jean Serre, excellent joueur de farces, dont Clément Marot a riméTépitaphe vers 1530?
Cy-dessous gist et loge en terre Ce très-gentil fallol Jean Serre, Qui tout plaisir alloit suivant ,
Et grand joueur enfln, vivant ;
Non pas joueur de des no quilles.
Mais de belles farces gentilles , Auquel jeu jamais ne perdit,
Mais y gagna bruit et crédit , Amour et populaire estime ,
Plus que d’escuz , comme j'estime.
Les historiens du Théâtre ont à peine daigné citer le Nouveau Pathelin, comme s’ils avaient confondu cette farce avec celle de Maître Pierre Pathelin. Quelques-uns même , entre les plus savants et les plus exacts, n’en parlent seulement pas. Ainsi, n’en estil pas question dans le Dictionnaire portatif historique et littéraire des Théâtres, par de Leris (2 e édition, 1763, in-8°), qui dit positivement que la grande farce de Maître Pierre Pathelin a été représentée à Paris, sur Véchaffaud , en 1470, et que François Villon en est l’auteur.
Cependant Simon Gueulette, savant amateur de curiosités littéraires, avait déjà fait réimprimer le Nouveau Pathelin (sans nom de lieu, 1748, in-12) comme un ouvrage,' presque inconnu, de François Villon. « M. Coustelier, libraire, dit il en tête de cette nouvelle édition, qui semble n’avoir jamais été mise dans le commerce, fit réimprimer, en 1723, la Farce de Pathelin et son Testament. Apparemment qu’il n’avoit pu trouver le Nouveau Pathelin à trois personnages, sçavoir Pathelin, le Pelletier et le Prestre, puisqu’il n’en fit point part au public. Cette farce, que je lui présente aujourd’hui, n’est pas moins originale que celle du Testament : elles ne sont ni l’une
ni l’autre du même auteur que celle de Pathelin avec le Drapier....
« Il y a plus de trente ans que j’avois copié, dans la bibliothèque des Petits-Pères de la place des Victoires, les deux farces de Pathelin et son Testament, sur une édition gothique sans date, avec des figures en bois à la tête de chacune de ces trois pièces, audessus desquelles il y avoit seulement : On les vend à Paris , en la rue Neuve-Noslre- Dame , à l’enseigne de saint Nicolas, Je prêtai , quelques années après , ce manuscrit, sur lequel j’avois mis mon nom, à une personne à qui il ne m’étoit pas permis de rien refuser ; après plusieurs remises pour me le rendre , on me dit qu'il étoit perdu. Je le crus de bonne foi, et, comme j ’avois mis beaucoup de temps à le transcrire, je ne jugeai point à propos de recommencer cet ouvrage; je n’y pensois plus, lorsqu’il me fut rapporté, il y a quatre ans, sous enveloppe. Je ne fus pas aussi sensible à cette restitution, que je l’aurois été avant l’édition de Coustelier, et j’aurois laissé encore longtemps ce manuscrit dans ma bibliothèque, sans les instances du libraire, qui, en m’engageant de lui communiquer la Farce de Pathelin et du Pelletier , qui est extrêmement rare, m’a prié d’y joindre des notes et quelques conjectures sur celui qui peut en être l’auteur. L’exemple de M. de Beauchamps m’a encouragé et m’a fait hasarder de dire que ce pourroit bien être à Villon à qui l’on auroit cette obligation.
a L’édition gothique sur laquelle j’ai copié cette
farce étoit jointe aux œuvres de Villon, poète françois de ce temps-là : même papier, même gravure en bois, à peu prés même style , même impression , et même conformité d'une des friponneries de cet auteur avec la Farce de Pathelin et du Pelletier. » L’édition gothique qui contient le Nouveau Pathelin 11 ’était pas alors absolument introuvable, car, outre l’exemplaire de la bibliothèque des Petits-Pères , il en existait au moins deux : l’un dans la bibliothèque théâtrale de Pont de Vesle (et cet exemplaire y est resté, en quelque sorte, ignoré et oublié, jusqu'à l’époque de la vente et de la dispersion de cette précieuse collection, en 1847), et l’autre dans la bibliothèque de Delaleu. Voici comment cette édition est décrite en 1774 dans le Catalogue de Pont de Vesle : « N ü 156. Maître Pierre Pathelin, le Testament et le Nouveau Pathelin. Paris, in-16, goth.» Dans le Catalogue de Delaleu, publié en 1775, la description de ce rare recueil semblerait annoncer une édition différente : « N° 532. Pathelin grand et petit, c'est a diré l'Ancien et le Nouveau, avec le Testament à quatre personnages en rime françoise. Paris, sans date, in-16, goth. » C’est là une description de fantaisie, car notre illustre maître en bibliographie, M. J.-C. Brunet, nous apprend, dans son Manuel du libraire et de l’amateur, que l’exemplaire de Delaleu (vendu 19 fr. 19s., et non 15fr., comme le prix en est indiqué dans le Manuel) était de l’édition sans date, portant le nom de Jehan Bonfons. Cet exemplaire fut acheté par
le duc de LaVallière; mais les rédacteurs du premier Catalogue de l’immense bibliothèque de cet amateur éclairé de la littérature dramatique avaient négligé de mentionner la présence du Nouveau Palhelin dans le volume, qui ne fut vendu, à cause de cette omission, que 9 fr. 1 s. en 1788!
Un autre exemplaire de cette même édition , relié en maroquin bleu par Derome, est décrit, comme il le fallait, sous le n° 666 du catalogue Soleinne : « Maistre Pierre Pathelin, — le Testament de maislre Pierre Pathelin , — le Nouveau Palhelin, à trois personnages, c’est assavoir : Pathelin , le Pelletier et le Prestre (en vers, attribué à Villon). — Cy (inelegrant Maistre Pierre Pathelin , à trois personnages. Ensemble Testament A’iceluy. Et après s'ensuyt un Nouveau Pathelin à trois personnages. Nouvellement imprimé à Paris par Jehan Bonfons, demeurant en la rue Neufve- Nostre-Dame, à renseigne Saincl-Nicolas. Sans date, in-S, goth., de 80 ff., y compris le dernier, où se trouve la marque du libraire, fig. s. b. » Cette édition serait postérieure à l’année 1548, si le libraire-éditeur Jean Bonfons est le même que celui dont la réception dans la compagnie des libraires de Paris est fixée à cette année -là par le Catalogue chronologique de Lottin. Quoi qu’il en soit, il y a une autre édition des trois farces de Pathelin , édition beaucoup plus ancienne que la précédente, également sans date, et dont nous ne connaissons qu’un exemplaire, qui est à la Bibliothèque de l’Arsenal. Voici, d’après le Manuel
du libraire, la description de la troisième partie, qui contient le Nouveau Pathelin avec un titre particulier : « Le Nouveau Pathelin, à troys personnages. C’est assavoir Pathelin, le Pelletier et le Prebstre. On les vend à Paris en la rue Neufve-Nostre-Dame , à l’enseigne Sainct Nicolas. 24 ff. Sign. A. C. Au verso du dernier feuillet se voit la môme vignette en bois qui est sur l’édition de G. Nyverd, et qui représente Pathelin au lit. »
II n ’est donc pas étonnant, vu la rareté du Nouveau Pathelin, que cette farce soit restée à peu près inconnue.
D’ailleurs, la célébrité de la farce de MaitrePierre Pathelin avait absolument étouffé le souvenir de cette autre farce contemporaine, qui n’est, à vrai dire, qu’une imitation et un complément de la première , mais qui, pourtant, passerait aussi pour un chefd’œuvre, si elle eût été seule conservée. Génin l’a jugée avec une incroyable légèreté. On pourrait presque croire qu’il ne l’avait pas lue, car, malgré les lubies de son goût partial et systématique , il était homme à savoir apprécier les œuvres originales qui portent le cachet de l’esprit gaulois. Or, le Nouveau Pathelin est une de ces œuvres où se reflète le mieux le génie de l’ancien théâtre des farces.
« Le Nouveau Pathelin est moins mauvais que le Testament de Pathelin , dit Génin (p. 73 de son édition monumentale) : il y a de l’esprit dans les détails. L’idée en est prise du second chapitre des Repues
franches : « La manière comment ils eurent du pois- « son. » Tout le monde connaît cette industrieuse friponnerie de maître Villon s’en allant acheter une provision de marée et mettant le porte-panier aux prises avec le pénitencier de Notre-Dame, qui s’imagine avoir affaire à un fou et veut à toute force le confesser, tandis que l’autre réclame obstinément le prix de son poisson. Le quiproquo avait été préparé par Villon, qui s’esquive et court se régaler et rire avec ses amis, aux dépens de l’une et de l’autre dupes :
C'esloit la mère nourricière De ceuix qui n’avoient point d'argent ;
A tromper devant et derrière Estoit un homme diligent.
« A Villon substituez Pathelin; au marchand de poisson, un Pelletier; le personnage du Prêtre demeure comme dans le conte, et vous avez la farce du Nouveau Pathelin. La première partie en est copiée servilement sur l’ancien Pathelin , moins le rêie de Guillemette, qui disparaît ici. Le patelinage auprès du Pelletier pour emporter ses fourrures à crédit est le même exactement qui avait escroqué son drap à Guillaume Jousseaume. Pathelin se forge de même une parenté avec sa victime; il l’invite de même à dîner; seulement l’oie proverbiale est ici remplacée par une belle grosse anguille. Rien ne manque à l’imitation, que la verve et le trait de l’original. La scène de la confession, qui forme la seconde partie, pouvait être
comique ; mais elle n'est qu’ennuyeuse à force de prolixité. Tout ce verbiage, d’ailleurs, ne la fait point avancer d’un pas; c’est toujours la même chose. Cependant, à défaut d’autre mérite, l’auteur a celui d’une versification facile ; parfois il rencontre nn vers heureux, un mot tin et naïf. En un mot, le Nouveau Pathelin me semble très-inférieur au Testament de Pathelin. 11 pourrait être, comme les Repues franches , l’ouvrage d’un disciple de Villon; mais on n'y saurait reconnaître la main de Villon lui-même, à qui Gueulette essaye de l’attribuer dans la préface de son édition du Nouveau Pathelin, donnée en 1748. Au surplus, Gueulette ne produit pas le moindre argument à l’appui de son hypothèse. »
Voici le chapitre des Repues franches, où l’on retrouve, en effet, l’idée de la tromperie que Pathelin met en œuvre à l’égard du Pelletier :