‹ Dissertations sur la vérité de la religionChapitre 30 sur 53 · LXXXIV. Expliquons ce que l'on entend · texte numérisé non relu

LXXXIV. Expliquons ce que l'on entend

SUR LA RELIGIOX. 219

par ce mot impossibilité physique , que les incrédules répètent souvent : il ne signifie que l'impuissance où sont les causes naturelles de produire un certain effet. Nous disons que la résurrection d'un mort est physiquement impossible , parce qu'il n'y a pas dans la nature de moyen pour la produire :

mais ce qui est au-dessus des forces des subalternes, n'est pas pour cela au-dessus du pouvoir de la cause première; ce que la loi physique n'opère pas , celui qui a posé cette loi peut très bien l'opérer; l'effet physiquement impossible est surnaturellcment possible ; il peut donc être cru ; il doit l'être, quand il est prouvé.

LXXXV. Voici une des difficultés sur laquelle les déistes insistent le plus : « Par ott » pouvons nous être assurés de la véracité p des témoins ? C'est par la connoissance que » nous avons des hommes. Et celte connors- » sance , d'où la tenons-nous ? De l'expé- » rience : ainsi toute la certitude morale rcj pose sur l'expérience. Mais une expé- » rience bien plus certaine , parce qu'elle » est plus constante , dépose contre la réa- » lité des miracles. Je suis bien plus certain » que les morts ne ressuscitent jamais , que » je ne le suis que dfcs témoins ne trompent » point. Rien de plus commun que de voir

» des témoins induits en erreur , ou y in- » duisant : jamais on ne voit d'interversion » au cours de la nature. L'auteur des Pen- » sées Philosophiques a dit avec raison : Je » croirois sans peine un seul honnête homme » qui viendroit m 'annoncer que sa majesté » vient de remporter une victoire complète » sur les alliés ; mais tout Paris viendroit » m'assurer qu'un mort vient de ressusciter » h Passy, que je n'en croirois rien. Qu'un » historien nous en impose , ou que tout un » peuple se trompe , ce ne sont pas des pro- » diges. Et que l'on ne recoure pas à la toute- » puissance de Dieu pour accréditer la foi » des miracles : nous ne connoissons les at* i tributs et les actions de Dieu que par l'ex- » périence ; or , l'expérience ne nous fait » connoître que le cours ordinaire de la na- » ture ; elle ne nous en montre , ni ne peut » nous en montrer l'interversion. •

LXXXVI. Je nie d'abord formellement la proposition, que nous ne connaissons les attributs de Dieu que par l'expérience. Quelle expérience nous fait connoître son éternité , son immensité, son immutabilité? Les attributs mêmes de la divinité qui sont relatifs à nous , tels que sa bonté et sa justice , nous les connoissons de même que les autres par la raison , et surtout par |a révélation.

Stft LA. REtlGIdN. 221

On pourroit , avec plus de vraisemblance * dire que l'expérience nous donnç l'idée de sa puissance , puisque nous en éprouvons les effets ; mais elle ne nous donne pas , elle ne peut pas nous donner la connoissance de la toute - puissance. Si nous ne savions, de la puissance divine , que ce que l'expérience nous en dit , nous n'aurions aucune raison pour croire que Dieu peut faire autre chose que ce qu'il a fait , et même pour croire qu'il a fait autre chose que ce que nous voyons :

notre expérience étant nécessairement bor-* née , notre idée de la puissance divine le se* roit aussi* Dieu peut évidemment faire plus que ce que notre expérience nous rapporte (26) ; donc nous ne pouvons pas dire que nous ne connoissons sa puissance que par l'expérience, d'où il s'ensuit ultérieurement qu'il est souverainement déraisonnable de nier une œuvre de Dieu , sur le fondement de notre expérience.

L'expérience , ajoutc-t-on , nous fait connoltre le cours de la nature et non son interversion. Tout ce qu'on pourroit en conclure , c'est que l'expérience ne peut pas nous faire connnoître un miracle. S'ensuivroit-H de là qu'on ne peut pas le connoître d'une autre manière?

LXXXVII. Mais , c'est , je le prétends , une vérité incontestable , que l'expérience

nous conduit à la connoissance certaine du miracle. Rappelons ^ nous ce qui a été exposé plus haut, qu'il y a dans la nature un ordre inoral comme un ordre physique ; que l'expérience nous fait connoitre l'un de même que l'autre-, et qu'elle nous les fait connoîlre avec une égale assurance. Je suis certain que des hommes placés dans les circonstances , et doués des qualités que j'ai indiquées , ne peuvent ni être trompés ni tromper, de même que je suis certain du lever et du coucher réguliers du soleil. On peut donc dire avec vérilé que l'expérience du cours de la nature , mais de son cours moral , nous mène à la certitude des miracles, en ce qu'elle nous fait connoitre certainement la véracité de ceux qui les rapportent.

On dit qu'il n'jp a rien de si commun que de voir des témoins se tromper. L'équivoque de ce sophisme est dans le mot témoin. Si on parle des témoins en général , le principe est vrai ; mais il ne prouve rien conlre nous, puisque ce n'est que de quelques témoins , que des témoins revêtus de certaines qualités, que nous assurons l'infaillible véracité. On voit souvent des témoins se tromper , donc tels témoins sont sujets à erreur : voilà l'objection. Elle sort donc évidemment de l'élat de la question ; elle applique à un té^

moignage ce que nous disons d'un autre.

LXXXVIII. On oppose l'expérience de Tordre physique à celle de l'ordre moral ; on prétend que celle-là est plus certaine que celle 7 ci. J'observerai d'abord que cette objection peut être, proposée avec autant de force contre la certitude physique que contre la certitude morale. C'est sur l'cxpéFience de la fidélité des sens qu'est fondée la certitude physique. On pourroit opposer à cette expérience, comme à celle de l'ordre moral > l'expérience qui apprend que les morts ne ressuscitent pas ; et si le raisonnement étoit juste , il empêcheroit de croire au miracle que l'on voit, comme à celui qu'on entend rapporter.

Mais non , il n'y a pas dé conflit entre l'expérience qui m'apprend que les morts ne ressuscitent pas , et celle qui me garantit que des témoins idoines ne me trompent pas.

Qu'est-ce que nous apprend, et que peut nous apprendre l'expérience , relativement à la résurrection des morts ? C'est que , selon le cours ordinaire de la nature , les morts ne ressuscitent jamais. Qu'est-ce que , de leur côté , déclarent les témoins , en déposant qu'ils ont vu le miracle d'une résurrection ? C'est qu'ils ont vu, hors du cours delà nature, et par une interversion de ce

cours, un mort rendu à la vie. Ces deux choses ne sont pas contradictoires , si elles peuvent être vraies toutes les deux. Or, comme nous l'avons prouvé dans tout ter premier chapitre de cette dissertation , U est vrai que , selon les lois physiques donnée»

& la nature par le Législateur suprême , les morts ne reviennent jamais à h vie; et cependant il est également vrai que ce législateur , suspendant momentanément sa loi , peut faire revivre un mort. Quelle contradiction y a-t-H entre cette proposition , if n'y a pas de force naturelle capable de ressusciter un mort ; et cette autre , un mort a été ressuscité par une puissance surnaturelle ? Dès qu'il n'y a pas de contradiction entre ces deux propositions , dès que l'une et l'autre peuvent être vraies , jo peux les croire toutes les deux, et l'expérience constante que les morts nef ressuscitent pas , ne doit pas m'empêcher d'ajouter foi aux témoins d'une résurrection , pourvu que leur relation soit revêtue de caractères qui y impriment la certitude.

D'après ce qui vient d'être dit , il n'est

pas difficile de répondre à ce que dit l'auteur des Pensées philosophiques , que l'erreur de tout un peuple n'est pas un prodige. Je soutiens , au contraire , qne le faux

SUR LA RKLIGION. 22 5

témoignage de tout un peuple sur uue résurrection» seroit un prodige aussi grand et plus incroyable que celui d'une résurrection.

LXXXIX. Premièrement , prodige aussi grand. Dira-t-on qu'un peuple entier a été induit en erreur sur un fait qu'il a vu et entendu , et qu'il a pu toucher ? Mais pour faire que \& totalité d'un peuple soit trompée par le rapport unanime de tous ses sens , il faut une interversion de toutes les lois physiques , aussi forte que pour rendre un mort à la vie. Aimera- 1- on mieux prétendre que tout ce peuple a intention de tromper ? Mais le complot formé pour mentir, par un peuple nombreux , tel que celui de la ville de Paris , par un peuple composé de personnes dont la plupart ne se connoissent pas, dont quelques-unes se haïssent, qui d'ailleurs ont toutes des préjugés , des passions , des intérêts , des manières de voir de divers genres, et même contraires ; un tel complot est aussi opposé aux lois de l'ordre moral, que la résurrection d'un mort à celles de l'ordre physique. Pour entraîner un peuple entier, soit de bonne ou mauvaise foi , dans un faux rapport sur un fait passé sous ses yeùx, pour intervertir ou les lois physiques sur lesquelles est fondée l'autorité des

sens, ou les lois morales qui dirigent toutes les actions humaines , il faut une cause : il n'y a que la puissance qui a donné des lois à Tordre physique et à Tordre moral , qui ait le droit de les suspendre, comme il n'y a que cette même puissance qui ait la force de ressusciter un mort; ainsi, d'un côté comme de l'autre , il faut un égal miracle.

XC. Secondement : mais, comme j'ai dit , prodige bien moins croyable. Dans l'œuvre de la résurrection je rois lé but moral du miracle ; il s'agit de confirmer une grande vérité par un acte que Dieu seul puisse opérer. Dans l'interversion des lois de Tordre physique ou moral, Dieu n'aurait d'autre but que d'entraîher ses créatures dans Terreur.

Il est conforme à la notion que j'ai de Dieu , qu ? îl daigne, pour instruire le genre humain , faire des œuvres extraordinaires; il répugne à toutes les idées que Dieu les opère pour le tromper. L'un des deux est donc croyable , l'autre ne Test pas.

XCI. « Supposons ( ce raisonnement est i d'un célèbre incrédule ) que tous les écri- » vains de l'histoire d'Angleterre s'accor- » dassent à dire que la reine Eiizabelh raou- » rut le premier janvier 1600; qu'elfe fut » vue devant et après sa mort, par ses mé- » . decins et par toute sa cour, comme l'usage

StR LA' RELIGION* 2527

» le veut à l'égard des personnes de son rang;

» que son successeur fut reconnu et proclamé

» par le parlement; et qu'après avoir été en-

» terrée pendant l'espace d'un mois , elle re-

» parut > .se remit en possession du trône , et

» gouverna l'Angleterre pendant trois ans.

» J'av&ue que je serais surpris du concours

» dé-tant de circonstances étranges , sans ce-

» pendant me sentir la moindre inclination

» à croire un événement >aussi miraculeux.

» Je ne douterois ni de la prétendue mort

» dé celte reine, ni des autres circonstances

» publiques qui l'auraient suivie; je me con-

» tenterois de soutenir que celle mort n'é-

» toit que feinte, et qu'elle n'étoit ni ne

» pouvoit ^tre réelle. En vain m'objecte-

» roit-on la difficulté , l'impossibilité même

» de tromper le monde dans une affaire de

» jCette importance ; en vain feroit-on va-

» loir la sagesse et l'intégrité de cette grande

» reine , le peu d'avantages qu'elle eût pu

» recueillir d'un si pitoyable artifice , ou

» son entière inutilité , tout cela seroit ca-

» pable de m'étonner; mais je répondrois

» encore que la fourberie et la folie des

» hommes sont des phénomènes si com-

» muns , que j'aimerois toujours mieux at-

» tribuer à leur concours les événemens les

» plus extraordinaires , que d'admettre une

228 DISSERTA TlOJf S

• aussi singulière violation des lois de la n»- 7> ture. t

XCIL Considérons la manière de raisonner de nos adversaires. Nous disons qu'il est impossible qu'un fait attesté par des témoins placés dans les circonstances , et doués des qualités requises , soit faux. Pour détruire ce principe , on suppose un fait miraculeux qui soit faux , et qui cependant soit attesté de cette manière. Il est évident que c'est là une pétition de principe. Ce n'est point par une supposition gratuite qu'on peut établir que le témoignage , tel que nous le demandons , peut être faux : H faudroii alléguer un fait attesté de la même manière , qui se fût trouvé faux ; citer le temps , le pays où on a dit qu'il s'étoit passé ; indiquer les témoins qui l'ont certifié : c'est ce que nos adversaires ne peuvent pas produire ; et la preuve qu'ils n'ont aucun fait pareil à nous opposer , c'est qu'ils recourent à des suppositions , à des fictions.

S'il se trou voit dans l'histoire des siècles un seul événement attesté par des témoins lels que nous les demandons, et qui ne fût pas véritable , imagineroient - ils une hypothèse sans réalité?

On ne donne pas à ce raisonnement plus de force, en disant que la fourberie et la

folie des hommes sont dés phénomènes communs. Il y a des fourbes , il y a des fous :

mais des témoins tels que nous les demandons , peuvent -ils être des fourbes ou des fous ? Voilà ce qu'il s'ogiroit de prouver.

Que l'on nous indique une cause naturelle qui puisse rendre de tels témoins fourbes ou insensés.

XCIII. t Dieq , disent encore des incré- » dules , a-t-il besoin , pour notifier ses vo- » lontés aux hommes, du ministère d'autres » hommes ? Il a , dit-on , parlé aux hommes ; » pourquoi n'en ai-je rien entendu ? Poiir- » quoi faut-il qu'il y ait des intermédiaires » entre Dieu et moi ? »

XCIV. Ce seroit une témérité, sans doute, de prétendre que Dieu f pour se manifester aux hommes , a besoin du ministère d'autres hommes; mais c'est une autre témérité aussi répréhensible , de lui disputer le pouvoir d'employer ce ministère. Au déiste qui demande pourquoi des intermédiaires entre Dieu et lui , je demande à mon tour : Et pourquoi n'y en auroit-il pas ? Dieu doit -il à chaque homme de se révéler à lui en particulier ? Le doit-Il spécialement à raison du degré d'incrédulité qu'on lui témoigne ? Il est indubitablement le maître de me parler par ses envoyés , ou de me faire entendre sa

S»5o DISSERTATIONS

voix. Je n'ai pas besoin de connoîlre les motifs qui lui l'ont préférer l'un de ces deux moyens. Dès que je reconnois dans le miracle la lettre de créance par laquelle Dieu accrédite son envoyé , mon devoir est d'ajouter h cet envoyé une foi entière.

Mais le motif qui a déterminé Dieu à se manifester aux hommes par des ministres dont les miracles attestent la mission , n'est pas le secret de sa sagesse. J'ai montré que ce moyen , très- digne de la majesté de Dieu , est très conforme à sa sagesse , et qu'il est très adapté à la nature de l'homme. J'ai examiné les divers autres moyens qu'il auroit pu employer pour notifier ses volontés. Il est inutile de répéter ce que j'ai dit; j'ajouterai seument ici un mot. La révélation est un fait. Il est donc simple , il est donc naturel , il est parfaitement conforme à la divine sagesse d'employer, pour nous le faire connoître , le même moyen par lequel nous croyons les autres faits, c'est-à-dire la relation de ceux qui en ont été témoins. -

XCV. « C'est, disent d'autres incrédules , » une tentation bien forte que celle de passer » pour l'envoyé céleste , et de jouer dans le '» monde ce grand rôle. Que de gensoe crain- » droient pas , pour se parer d'un titKe aussi » pompeux , d'essuyer des difficultés et des » dangers ! »

SlîB LA RELIGION. 23 I

XC VI. It peut y avoir des imposteurs qui , pour se faire croire les envoyés du ciel , supposent des miracles. Il ne résulte de là qu'une chose; c'est qu'il faut examiner avec soin ceux qui s'annoncent pour opérer des miracles au nom de Dieu. Mais de ce qu'il peut y avoir, de ce qu'il y a dans le monde des imposteurs , conclure que tous les hommes le sont, est une absurdité.

XCVII. « Il n'y a rien , ajoutent nos ad- » versaires, de plus aisé que de faire adop- » ter, même à des nations entières, des

• miracles qui ne sont que des tours d'a-

• dresse. On connoît le fait de l'imposteur »~ Alexandre, qui , après avoir dupé par se»

» prestiges les Paphlagoniens , parvint à » tromper le» philosophes grecs , des per- » sonnes de la plus haute considération , » et jusqu'à l'empereur Marc-Aurèle. Un » joueur de gobelets étant allé exercer son » métier chez un peuple qui n'avoit jamais » rien vu de semblable , fut regardé unanii memenl comme sorcier, et eut été conb damné comme tel , s'il ne se fût soustrait j> au supplice par la fuite. Un autre homme , » aux Indes, persuada à un peuple nom - » breux qu'il étoit l'envoyé du ciel, en fai- » sant , par un procédé très connu dans » nos climats , de la glace , que ce peuple

» ne connoissoit pas. De ces exemples, aux- » quels on pourrait ajouter beaucoup d'au- » très, il résulte qu'il n'est nullement dif- » ficile d'en imposer sur les miracles, même » aux personnes les mieux disposées , même à • des multitudes entières. »

XGVUI. J'observe que cette difficulté attaque directement , non la certitude morale des miracles , mais la certitude physique. Si on veut l'admettre, il faut en tirer la conséquence véritable , et conclure , non pas que les témoignages des hommes sont incertains , mais que la relation des sens n'est pas assurée, et qu'on ne doit pas croire même le miracle dont on est témoin.

Rêverions à la distinction que j'ai exposée ci-dessus entre le fait et la qualité du fait (27). Le fait seul est l'objet du témoignage. Dans le jugement de l'ordre judiciaire que prononce un juge , les témoins ne déposent que du fait qu'ils ont vu ; quant aux conséquences de ce fait, c'est le juge qui , d'après l'examen des dépositions , les détermine. De même , dans le jugement de l'ordre intellectuel que nous formons sur le miracle, les témoins n'attestent que le fait, sur lequel nous jugeons ensuite s'il est naturel ou surnaturel. Pour s'assurer du fait , il ne faut que des sens , et un esprit qui ne

SUR LA RëLIGHXN. 2d3

soit pas aliéné : pour juger si un fait est naturel ou miraculeux , il faut plus de lu* mières. Il n'est pas impossible, sans doute, de tromper un peuple, et surtout an peuple simple et peu instruit , sur les causes d'un fait qu'il voit pour la première fois ; mais ce qui est physiquement impossible , c'est de le tromper sur la vérité même de ce fait.

Quelque simple , quelque grossier , quelque ignorant que soit un peuple , on ne lui persuadera jamais qu'il a vu, entendu, touché des choses qu'il n'aura ni vues , ni entendues, ni touchées. Ainsi, lorsqu'un peuple entier me dira qu'il a vu un homme faire des tours de gobelets , qu'il en a vu un autre venant à bout de consolider de l'eau , je le croirai sans difficulté , parce qu'il a tout ce qu'il faut pour s'assurer de ces faits* Mais lorsqu'il ajoutera que c'est par Sortilège ou par miracle que ces choses ont été faites, je ne lui ajouterai plus la même foi , parce que la vérité de cette seconde assertion dépend de connoissances que ce peuple peut fort bien ne pas avoir. Ce n'est plus un simple fait qu'il me présente à croire, c'est- un raisonnement qu'il veut me faire adopter. Je suis certain qu'il a vu le fait; je ne suis pas sûr qu'il ait bien raisonné.

Ce que je dis des deux exemples allégués ,

est également' vrai pour le troisième , et leseroit pour tous ceux qu'on pourroit de même nous objecter. Les tours d'adresse de l'imposteur Alexandre étoient réels ; les Paphlagoniçns et les autres qui en avoient été abusés, les avoient vus; leur erreur n'étoit que dans la conséquence qu'ils en liroient-, Jcs uns par simplicité , les autres pour n'avoir pas assez attentivement considéré. Lucien lui-même, qui le démasqua , avoit vu les faits, et ne les nie pas; mais avec plus d'esprit et d'attention que les autres , il découvrit la; fraude que cachoient ces tours.

Au reste , cet exemple me paroît prouver la difficulté , et même l'impossibilité qu'un fourbe parvienne à en imposer long-temps, par de faux miracles , à des hommes éclairés. Si pendant quelque temps il en abuse quelques-uns, il en vient bientôt de plus clairvoyans qui détrompent le public. Lucien, qui dévoila l'imposture d'Alexandre, étoil ennemi de la religion chrétienne , dont il parle avec légèreté et mépris : voit-on qu'il ait entrepris de démontrer la fausseté des miracles chrétiens ?

XCIX. « Il n'y a pas de miracles ( c'est » ici une nouvelle objection) qui ne soient » combattus par un nombre infini de té- * moins. En fait de religion , toutes les dîf-

» férences sont des contrariétés. Il seroit

» impossible que la religion de l'ancienne

• Rome , celle des Turcs , celle de Siaui , celle » des Chinois et la nôtre , fussent toutes so- » lidement établies sur de légitimes fondc- » ments. Or, chacune de ces religions pro- » duit des miracles opérés en sa faveur, et » dans la vue directe de confirmer la doc- » trine qui lui est propre. Tout miracle qui

• appuie Tune, est un démenti formel aux

• miracles vantés par les autres. »

C. On confond ici deux choses: ceux qui nient un fait, et ceux qui se portent comme témoins de sa fausseté ; ceux qui le combattent par des raisonnements > et ceux qui l'attaquent par le rapport de leurs sens. Celui qui croit aux miracles d'EscuIape , par cela même ne croit pas aux # miracles des autres religions; mais il n'est pas pour cela un témoin de leur fausseté. Il dit : Mes miracles sont vrais , donc les vôtres sont faux. Il ne dit pas : Je suis témoin de la fausseté des vôtres; i'étois sur le lieu où vous dites qu'ils se sont passés, et j'atteste que j'ai vu le contraire. Il oppose à la relation des miracles étrangers sa croyance , et non son témoignage. Il n'infirma donc pas celle relation. Malgré ces dénégations respectives , tous les témoignages conservent leur force.

La dénégation du Siamois n'infirme pas l'histoire des miracles du Turc. D'après cela , l'objection tombe. Les divers témoignages n'étant pas détruits par des témoignages contraires, il reste h examiner quels sont tous ces témoignages , quels sont ceux qui sont rendus par des témoins revêtus des qualités propres à imprimer à leur déposition le caractère de certitude. Quand j'ai trouvé un témoignage de ce genre , je dois le croire. II est très indifférent alors que dans d'autres religions on croie d'autres miracles. La fausse relation d'un miracle ne diminue pas plus la certitude de la relation véritable , que la fausse monnoie n'altère la confiance due à la véritable.

CI. Les incrédules poursuivent : « Pour » être certain d'un miracle, il faut non seu- » lement être assuré de ta réalité du fait , » mais encore être certain qu'il est contraire • aux lois de la nature : il est donc nécessaire » de connoître toutes ces lois. S'il y a de& » lois de la nature que nous ignorons, com- » ment pourrons-nous savoir si le fait que » nous voyons n'est pas le résultat d'une loi » inconnue ? Or, quel est l'homme qui osera » croire qu'il connoSt toutes les lois physi- » ques par lesquelles la nature est gouver- » née? Les combinaisons des êtres qui corn-

SUR LA RELIGION. tôj

t posent l'univers varient à l'infini. Ne » pourroit-il pas arriver que , suivant une » certaine combinaison , un aveugle re- » couvre la vue, un sourd l'ouïe,- un muet » la parole, un mort la vie? Et si cela est i possible , comme rien ne prouve le coni traire , le thaumaturge ne feroit que se » faire honneur de certains événemens » rares que la nature auroit produits. •

CH. J'observe i° que ce raisonnement , ainsi que beaucoup d'autres , porte avec autant de force sur la certitude physique que sur la certitude morale. S'il étoit solide , il s'opposeroit également à ce qu'on crût le miracle vu et le miracle rapporté.

J'observe 2° la contradiction des diverses objections da nos adversaires. Nous les avons vus rejeter la certitude morale* des miracles , sur le fondement de leur opposition aux lois invariables et certaines de l'ordre physique ; ici, ils nous disent qu'on ne peut pas être sûr d'un miracle, pareequ'il n'y a rien de certain dans les lois physiques.

Venons au fond de la difficulté. Ceux qui la proposent conviendroient-rils qu'on ne peut pas être sûr qu'une action est contraire à fa loi civile; que par conséquent on peut la commettre impunément , parce qu'on ne connoît pas Ja totalité des lois de l'état? À

celui qui avanceroit cette ridicule proposition , ils répondroient : que pour être sûr de la prohibition et du vice de l'action, il suffit de connoître une seule loi qui l'interdise-, et qui punisse ceux qui s'en rendent coupables. Celte réponse si juste, qu'ils l'appliquent à leur raisonnement. Je suis assuré que c'est une loi constante de la nature , qu'un mort ne ressuscite pas. Quand je suis certain par mes sens, ou par une relation compétente, d'une résurrection, que m'importent les autres lois physiques que je connois ou que je ne connois pas ? Quel besoin ai-je, pour me croire assuré de cette résurrection , de cônnoîlre les lois qui régissent le cours du soleil et des astres ?

Dans celte objection, on suppose, d'une part, la loi physique dont le fait cru miraculeux est le résultat, absolument inconnue à tout le monde; et d'une autre part, que cette même loi est tellement connue à un seul agent, qu'il prévoit avec justesse et infailliblement, son résultat, à tel moment précis. On suppose dans cet homme unique la connoissance de combinaisons qui , dit-on , varient à l'infini ; on suppose qu'une loi ignorée de tout le genre humain produit constamment, selon la prévision de cet homme , l'effet contraire à celui qu'elle pro-

duît atisiî constamment dans toutes les autres occasions. D'où un homme pourroitil tenir exclusivement une science aussi immensément étendue , aussi absolument certaine , sinon de .celui qui' la possède éminemment , c'est-à-dire de Dieu ? Il est donc évident qu'on ue fait que changer de miracle, et que, pour refuser à cet homme un pouvoir miraculeux , ou lui accorde une science tout aussi 'miraculeuse.

Le principe du raisonnement est vrai ; il y a des lois de la nature qui nous sont inconnues. Mais la conséquence que Ton en tire est fausse. La seule conclusion raisonnable qu'on puisse en inférer , est ce que nous avons xlit plus haut, savoir : que pour se déterminer à croire un miracle, il faut user d'une grande circonspection, et examiner attentivement si le fait présenté à notre croyance ne peut pas venir d'une cause na* lurelle que nous ignorioos. Mais de ce qu'il y a des lois que nous ignorons , conclure qu'un fait n'est pas contraire à une loi que nous connoissons, c'est une conséquence manifestement vicieuse. Je ne' sais pas au juste jusqu'où peuvent aller les forces d'un homme; je n'en suis pas moins sûr qu'aucun homme ne peut, par ses seules forces, emporter une maison.

CHI. Voici enfin une objection d'un autre genre ; elle suppose la réalité du fait attesté comme miraculeux, elle admet même qu'il est supérieur aux forces de la nature.

« Maia, disent ceux qui la proposent, com- » ment peut -on être sûr que ce fait prodit gieux a Dieu pour auteur, puisque le dé- » mon a le pouvoir d'en opérer? Les magi- » ciens de Pharaon, la pylhonisse d'Endor, » sont des faits qui ne peuvent pas être con- • testés par des chrétiens. Il étoit défendu » aux Juifs, dans le Deuléronome , d'écouter » un faux prophète, quand même il feroit » des miracles (9.8). Jésus -Christ annonce » qu'il viendra de faux christs, de faux pro- » phètes, qui feront de grands prodiges, en » sorte que les élus mêmes , s'il étoit possible , » en seront séduits (29). Comment discerner » les œuyres diaboliques des œuvres divines?

» On dit qu'une doctrine fausse ne peut » pas être autorisée par de vrais miracles; » qu'ainsi tout miracle fait pour accréditer » une doctrine vicieuse , est nécessairement » faux. Il faut donc juger les miracles par la 1 doctrine. Mais, d'un autre côté, les mi- » racles sont opérés pour faire juger la doc- » trine : voilà donc évidemment un cercle » vicieux, dans lequel Pascal et plusieurs » autres sont tombés. »

ClV, D'où savons - nous que le démon , avec la permission de Dieu , peut faire et a fait des prodiges? C'est de l'écriture sainte. Or, la même écriture nous montre que toutes les fois que Dieu lui a permis d'en opérer, il a donné en même temps des moyens certains de discerner ces miracles diaboliques , des miracles divins. Nous n'avons pas à examiner ici si les choses surprenantes que firent les magiciens 'd'Egypte , à l'imitation des premiers miracles de Moïse, furent de vrais miracles , ou des prestiges et des illusions, ou seulement des tours d'adresse. Accordons l'hypothèse la, plus favorable à nos adversaires : supposons que c'étoient de vrais miracles opérés par le démon. Mais Dieu mit aussitôt dans la main de Moïse , son envoyé., d'autres miracles, que toute la puissance de l'enfer ne put imiter, et qui forcèrent les magiciens eux-mêmes à avouer que le doigt de Dieu étoit là. Ainsi il fut très facile à tout le monde de reconnoître quel étoit le miracle divin, quel étoit le miracle diabolique. Quant à la pylhonisse d'Endor, Saiil , en allant la consulter, savoit parfaitement que ce n'étoit pas au nom de Dieu qu'elle agissoit ; elle-même n'en avoit point la prétention : ainsi ce fait ne peut pas former une difficulté.

Tous les exemples que l'on allègue de miracles faits par le démon , montrent Dieu attentif à prévenir Terreur où ils pourroient jeter, en donnant des moyens de reconnoîlre leur auteur. Ainsi la véracité de Dieu employant la voix des miracles, n'a pas été compromise par les miracles qu'il a permis au démon d'opérer (3o) : elle ne le sera pas davantage, quand il permettra à de faux prophètes, ou à l'Antc-Christ de faire des prodiges, parce qu'alors il donnera, comme il a toujours fuit , des moyens certains de discerner ces faux miracles des véritables. Ih* dépendamment «des faits qui «montrent que c'est la marche ordinaire de sa sagesse , j'en suis assuré, comme on le dit dans l'école , à priori 3 par la nature même de Dieu. Il répugneroit à cet être essentiellement vrai , de m'entraîner nécessairement dans l'erreur, de permettre que le moyen qu'il me donne pour connoître ses vérités m'induisît forcément à croire des faussetés. Or, c'est ce qui arriveroit , si , permettant qu'il se fit des miracles pour accréditer le mensonge , il ne me donnoit pas en même temps des moyens assurés de me garantir de l'erreur. Je suis donc certain que ce qu'il a fait , quand il a laissé le démon produire des miracles , il lo fera toutes les fois qu'il lui accordera la mô-

me puissance , parce qu'il le devra pareil leînent à lui-même et à sa propre véracité.

J'ignore s'il prendra le même moyen de prévenir Terreur qu f il pril vis-à-vis des magiciens de Pharaon , de faire lui-même d'autres miracles que l'imposture ne puisse p&s imiter; mais je ne puis pas dotiter qu'il n'en prenne quelqu'un qui soit suffisant pour empêcher la séduction.

CV. Les théologiens disent qu'un moyen de reconnoître qu'un fait extraordinaire ou n'est pas miraculeux , ou , s'il Test , vient de l'ange des ténèbres , est de considérer la doctrine en faveur de laquelle il est opéré, afin de le rejeter si celte doctrine est mauvaise. Dans celte assertion, i° il n'y a rien que de très raisonnable; *° il n'y a pas de cercle vicieux.

Premièrement, quand une doctrine a élé démontrée véritable par des faits bien authentiques et bien certainement miraculeux, toute doctrine qui y est opposée est par cela même évidemment démontrée fausse. La vérité ne peut pas se contredire : ce qui la combat est nécessairement erreur. Lors donc qu'en faveur d'une doctrine opposée à la véritable , on produit un miracle , il est certain ou que ce n'est pas réellement un miracle» ou, si c'en est un, qu'il est opéré par

le père du. mensonge , et que par conséquent SI doit être rejeté, même sans examen.

Secondement , il n'y a pas en cela de cercle vicieux; et Pascal, ce profond penseur > a dit avec raison : « 11 faut juger de la doc*- » trine ppr les miracles ; il faut juger des » miracles par la doctrine. La doctrine dis- * cerne les miracles , les miracles discernent b la doctrine. » Tout cela est vrai. C'est que le jugement qu'on porte sur la doctrine d'après le miracle, et le jugement qu'on porte sur le miracle d'après la doctrine, sont de deux genres absolument différons. Le miracle est une preuve positive , 4a doctrine forme une preuve négative ; le miracle prouve la vérité de la doctrine , la doctrine prouve seulement la fausseté du miracle , c'est-àdire sa nullité ou son origine impure. Quand il a été démontré par des miracles qu'une doctrine vient de Dieu, il est démontré ensuite, par la vérité de cette doctrine, que le miracle opéré pour établir une doctrine >comtraire ne peut pas être l'épreuve -de Dieu , parce qu'il est impossible qu'il se contredise. Gomment peut-on voir là un cercle vicieux?

Le cercle vicieux a lieu , quand deux propositions sont réciproquement l'une à l'autre principe et conséquence, c'est-à-dire quand , . après s'être servi de la première pour prou-

ver la seconde , on donne ensuite la seconde pour preuve de la première. Nous démontrons, il est vrai , par les miracles , la vérité de la doctrine chrétienne; d'où nous concluons d'abord' la fausseté de toute doctrine qui y est opposée, et ensuite celle des miracles par lesquels on prétendoit l'autoriser : c'est la un enchaînement de principes et de conséquences ; mais ce n r ést pas un cercle vicieux, car il n'y a pas de réciprocité. Nous ne disons ni que la fausseté des doctrines opposées au christianisniejprouve la vérité des miracles chrétiens, ni que la fausseté des miracles étrangers prouve

notre doctrine.

Page 1