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ARTICLE III

Possibilité de la certitude morale des miracles.

Je viens de prouver deux choses, la possibilité du miracle , et* l'existence de la certitude inorale. Il s'agit maintenant de rapprocher ces deux vérités , de faire l'application de la certitude morale au miracle, et de prouver qu'il en est susceptible de même que les faits naturels.

LXXVI. Un miracle est un fait de même qu'un événement naturel; il est également sensible , également palpable ; il ne faut , pour s'assurer de la vérité de l'un et de l'autre , que des sens. Si je puis m'en rendre certain en le voyant, en l'entendant, en le touchant, tous les autres hommes peuvent pareillement le voir, l'entendre, le toucher. Pourquoi ne les croirois-je pas quand ils me disent qu'ils l'ont fait, et quand leur témoignage réunit tous les. caractères qui annoncent la vérité? Qu'on me dise ce qu'il y a dans les miracles qui empêche qu'ils ne soient , de même que les faits naturels , les objets du témoignage. La seule différence que j'aperçoive entre les uus et les autres,

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c'est que les miracles sont l'effet immédiat de la loule-puissance divine, et que les £véncmens naturels sont produits par les causes secondes. La différence est uniquement dans leurs causes» et nullement dans les moyens de les connoître. On peut voir aussi bien le fait surnaturel qu'un autre , on peut le rapporter tfvec autant de vérité; et dès qu'on peut en avoir pour soi la oertitude physique , on peut en donner aux autres la certitude morale. Cette certitude est , comme je Tai dit , le résultat de deux autres ; elle existe toutes les foià que je suis certain que celui qui parle n'a pas été trompé*, et n'a pas voulu tromper. Or, je peux être aussi asrsuré de ces deux choses sur le fait miraeulcux, que sur le fait naturel; les témoignages peuvent , sur l'un comme sur l'autre , réunir les caractères que j'ai exposés ci-dessus , et qui les garantissent , soit de l'erreur , soit du mensonge (24); ils peuvent donc de même opérer la certitude.

LXXVII. Non seulement je puis devenir aussi certain, par le témoignage des hommes, de la réalité d'un miracle, que .si je l'avois vu moi-même; mais il y a tel cas où la certitude morale que me procurent des témoins , est mieux fondée que la certitude physique acquise par mes yeux. C'est

qu'il est beaucoup plus aisé d'en imposer à moi seul qu'à une multitude d'hommes. Je puis me déûer du rapport de mes sens : je puis soupçonner qu'un charlatan est venu à bout dé m'en imposer par des tours d'adresse : mais je suis certain que ce qui a été vu uniformément par un grand nombre de personnes différemment placées*, et affectées de diverses manières, a été bien vu : je suis certain que s'il y avoit eu une fraude, elle auroit élé immanquablement découverte par quelqu'un des assistons, qui l'auroit fait remarquer aux autres. La certitude morale d'un miracle peut donc se trouver non seulement aussi bien , mais même mieux appuyée que la certitude physique.

• LXXVIII. Remontons au principe sur lequel est fondée toute certitude. C'est que les divers moyens que nous avons pour copnottre les objets , nous ont été donnés par Dieu à cet effet ; la raison , pour connoStre les objets intellectuels; mes sens, pour connoître ce qui est hors de moi; le témoignage des hommes , pour connoître ce qui est tellement éloigné de moi, que mes sens ne peuvent y atteindre. Si quelqu'une de ces choses me trompoit forcément , et sans qu'il y eût de ma faute , je serois «conduit à l'erreur par le moyen que Dieu

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m'a donné pour me mener à la vérité; il m'auroit donné un guide infidèle; et, ce qui ne peut pas se penser sans impiété et se dire sans blasphème , ce seroit Dieu luimême qui , en m'ordonnant de le suivre, m'égareroit. Que le fait dont j'acquiers la connoissance par ces divers moyens , soit miraculeux on naturel, cela est égal relativement au moyen. On doit croire au miracle dont on a été témoin personnellement, et nos adversaires en conviennent; et on doit y croire sur le fondement que, si nos sens unanimes et bien disposés nous Irompoient , ce seroit Dieu qui causeroit l'erreur. Je puis faire avec autant de justesse le même raisonnement sur le témoignage revêtu de toutes les conditions requises, et dire de même que si j'étois trompé par un tel témoignage sur un fait, soit miraculeux, soit naturel , Dieu auroit causé mon erreur.

La certitude morale du miracle a donc le mênfe fondement qu'auroit eu ma certitude physique, si j'en avois été personnellement témoin.' • -

LXXIX. Venons maintenant aux difficultés de nos adversaires. Ils nous opposent • d'abord l'expérience et l'opinion unanime du genre humain. « Tous les hommes croient » plus facilement les faits naturels que les

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» miracles. Qu'on leur présente un faît or- » dinaire, ils n'hésilerotit pas à le croire» » pour peu qu'il soil muni de preuves; mais » proposez- leur à croire un fait miraculeux, i vous les verrez se rendre difficiles , exiger « des démonstrations , examiner rigoureuse- » ment le nombre et la qualité des témoins , » et les circonstances de leur témoignage. Il » est donc reconnu par l'universalité du » genre humain, qu'il y a beaucoup plus » de difficulté à croire les miracles que les » faits naturels. »

LXXX. Et moi aussi j'invoquerai l'expérience et l'opinion universelle ; je dirai : Il n y a pas eu de religion dans le monde qui ne se soit prétendue autorisée par des miracles , que l'on ne croyoit que sur des témoignages : le genre humain est donc convaincu de l'autorité de la certitude morale pour croire les miracles;

LXXXI. L'objection proposée confond deux choses très différentes : la rigueur à exiger des preuves avant de croire, et la difficulté de croire d'après les preuves. Que l'on se montre plus rigoureux dans l'examen des témoignages sur les faits miraculeux que sur ceux de Tordre ordinaire, cela est naturel et juste : d'abord, le miracle est toujours un fait intéressant, qui a des conséquences

tno raies, et qui engage, soit à une croyance «oit même à une pratique; il y a donc un intérêt majeur à s'assurer strictement de sa réalité. Ensuite , il est plus commun d'être induit en erreur par des tours d'adresse , sur des choses extraordinaires que sur des faits de l'ordre ordinaire; il est donc tout^ simple d'être plus en garde sur les narrations de ce genre. Enfin , le miracle est opposé à Tordre général et commun qu'on est accoutumé à voir ; on se défie donc naturellement de la relation qui en est faite , et on veut de fortes raisons pour la croire. On n'est pas à beaucoup près aussi difficile sur la preuve des faits qui découlent naturellement des lois générales; on ne suit pas avec la même rigueur la règle de la certitude; on les -croit sans difficulté sur de simples probabilités , surtout si elles ont quelque force. Mais lorsqu'un examen sévère a montré que les témoignages sur le miracle sont légitimes , et que les témoins n'ont été ni trompés, ni trompeurs, on n'a pas plus de difficulté à croire ce miracle, qu'à croire des faits naturels ; et il seroit déraisonnable de ne pas en avoir la même certitude. En un mot , on croit volontiers un fait. naturel sur de simples probabilités; on exige la certitude pour croire aux miracles : voilà à quoi se réduit l'objection* 1. 10

LXXXII. « Mais , ajoutent quelques in- » crédules , il est déraisonnable de croire » aussi fermement les témoins d'un fait mi- » raculeux que les témoins d'un fait naturel : » car, pour ajouter foi au témoignage sur le » miracle, j'ai un obstacle à surmonter; » c'est la contrariété de ce fait avec toutes » les lois de la nature , c'est son impossî- » bilité- physique; au lieu que pour ajouter » foi au témoignage sur un fait naturel, je » n'ai aucun obstacle à surmonter, je ne fais » que suivre l'ordre ordinaire. »

LXXXIII. Si l'on se bornoit à dire qu'on ne doit pas croire aussi légèrement un mi* racle qu'un fait naturel , l'assertion seroit raisonnable : mais dire que , lorsqu'il est complètement prouvé, on ne doive pas le croire , c'est une absurdité. La contrariété du miracle avec les lois physiques n'est pas un obstacle à son existence; je l'ai prouvé : elle ne doit donc pas être un obstacle à ma croyance. Le fait naturel et le miracle sont également faciles à Dieu. La volonté toutepuissante agit aussi librement , soit qu'elle maintienne les lois qu'elle a établies , soit qu'elle les suspende (25). J'aurois tort d'avoir plus de difficulté à croire ce que Dieu n'a pas plus de difficulté à faire.

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