LXXXV. Au quatrième siècle, un évêque nommé
(i) Dans le Nouveau Testament irapiimé à Mons, on avait altéré le texte de l'évangile de St. Jean , chap. xvii, vers. ii. Au lieu de res mot^ : Quos dedisli mihi custodi'vi , et nemo ex iis per'ut , nisijilius peiditionis ^ on avait mis sed filius perditionis : changeant ainsi par le changement d'une seule conjonction le sens de la phrase.
Trvphillus, qui avait de la réputation d'éloquence, crut, dans un sermon , devoir changer un mot de l'Ecriture , qu'il ne trouvait pas assez noble , en un autre plus relevé. Spiridion, autre évéque qui était en haute considération pour sa vertu, indigné de cette altération , lui demanda s'il se croyait plus habile que celui qui avait employé le mot qu'il changeait; et à la vue de tout le peuple il se leva de son siège et s'en alla (Ij.
LXXXyi. Théodoret raconte un fait qui lui était personnel. Le Dialesseron de Tatien , dont nous avons eu occasion île parler, était composé de passages des quatre évangélistes. Rien n'y avait été ajouté ; seulement tout ce qui était contraire à l'hérésie de l'auteur était retranché. Ainsi le texte sacré s'y trouvait, non dans son intégrité , mais dans sa pureté. Beaucoup de fidèles ne s'apereevant pas de la fraude , le lisaient avec simplicité , comme un abrégé des Evangiles. Théodoret trouva dans les paroisses de son diocèse plus de deux cents exemplaires de cet ouvrage ; il les supprima avec soin : et à leur place fit lire à ses diocésains les quatre Evangiles '2).
(i) Cnm ergo collecta celebraretnr rogatns Tiiphillias ( Ledroram episcopuâ ) ut concionera habeiet ad popalurn, cnm nece^se haberet in médium adilucere dictnm illud Saivaiuris , toile grabatum titiim ^ et ambula, mutato Domine pro grabato sriœpodium dixit. At Spiridion indignatione commotus : ^nm ta, inqnit, praesfantior est eo qui grabatum dixit, nt le pudeat hujus verbis uti P Que dicto, ef sacerdotali soUo exilt, sjiectante populo; bominem pi opter elo quentiam iusolenlius effeientem, Lac ratione ad modestiam erudiens. {Sozomen, Hist. eccles. , lib. i , caq. i ).
(2) Hic (Tatiaims) evangelium qnod diatassaroii dici;ur, compositum fecit amputatis genealog is , et aliis 01 nibus quée Dominum ex semine David secundura carnem natum ostendnnt : eoque usi sunl non modo qui ejus erantsectae, sed ii etiam qui apostolica dogmata sequebanlur, coiupositionis fraudem non cognoscen'es, .'ed siraplicius lanquam compendiario utentes. Nactns sum eliam iibros hujusmodi supra dncentos in honore habitos in e:celesiib noslris, quos omnes in anum congestos seposni ; et piohis qnataor evangelistarum evangelia introduxi. ( Theodoretus , hiBreticarum jabularum Compenpendium , lib. x , cap. 20, de Tatiano).
LXXXVII. Nous voyons St. Jérôme, entreprenant une nouvelle traduction de l'Ecriture sainte, sentir tout le danger de cet ouvrage , et prévoir les cris qu'il va faire élever contre lui par ces détracteurs, qui commencent déjà à l'accuser d'introduire des nouveautés, et de vouloir altérer l'antique version des septante (1). Et, en efïet, une épîtrede St. Augustin à St. Jérôme lui apprend le mauvais effet qu'avait produit dans une occasion sa traduction. Un évêque ayant voulu lire dans son église cette version nouvelle , il se trouva dans la prophétie de Jonas quelque chose qui différait de ce qu'on était accoutumé depuis longtemps à entendre. H se fit parmi le peuple un grand tumulte. Les Grecs surtout accusèrent l'évèque de falsifier le texte. Celui-ci, pour se justifier, appela les Juifs en témoignage de la conformité de sa version avec le texte original. Les Juifs, soit par malice, soit par ignorance, répondirent au contraire que le texte hébreu était conforme à ceux des anciens exemplaires grecs et latins. L'évèque craignant de rester sans troupeau, se vit obligé d'avouer qu'il avait fait une faute (2).
Par ces exemples du zèle et du soin avec lesquels on conservait dans l'Eglise le texte sacré dans toute sa pureté , on peut juger si une altération un peu importante eût été possible.
(i) Periculosum opus certe et obtrectatornm luebrom latratibns patens, qni rue asserunt in Seplnaginta interpretniu snggillationeiu nova pio veleribus cndere (5. Hieron. prologus in Genesim),
(2) Num qnidera frater rioster episcopus, cnm leclitari instituisset in ecclesia qui praeest interpretationem tuam, movit quiddam longe aliter abste posilum apad Jonam prophetaiu, quam erat omnium sensibus, meinoriaeque inveleratum , et tôt œtatum successionibus decantatum. Factns est tantus tnmuhus in plèbe, maxime graecis argaentibus , et inclamantibas calumniam falsitatis, ut cogeretnr episcopus ( ea quippe civitas erat ) , jadaeorani testimoniam flagitare. Utrum autem illi imperitia, ant malitia, bocesse in bebiœis codicibns responderont, quod et grœci et latini hiibebant et dicebant. Quid plnra? Coactus est homo velut mendositatem corrigere, volens post
LXXXVIII. A toutes ces raisons j'en ajouterai une dernière tirée d'un auteur récent. « Mais si l'incrédule « ne peut m'opposer que des hypothèses qui se détrui- « sent d'elles-mêmes, je puis l'accabler par une preuve « de fait , et qui est encore sous ses yeux. Parcourez ,lui .< dirai-je, les écrits innombrables des Pères de l'Eglise « qui , dans leurs commentaires , dans leurs traités «< dogmatiques , dans leurs homélies , ont trauiscrit en « quelque sorte le Nouveau Testament tout entier. « Vous y retrouverez le sens, et presque toujours les « paroles même de nos livres saints; en sorte que, si « par impossible ces livres venaient à disparaîtra tout à M coup , il serait aisé de les refaire ^ en rassemblant « les citations éparses dans les auteurs ecclésiastiques. «< Preuve démonstrative de l'intégrité constante des « livres du Nouveau Testament, puisqu'il en résulte « que nos exemplaires actuels sont parfaitement cona formes à ceux de la plus haute antiquité (1). )<
On a fait contre l'intégrité du Nouveau Tesiament plusieurs objections.
LXXXIX. <( On nous oppose d'abord qu'il est telle- « rnent vrai que les chrétiens ont corrompu et altéré à « leur gré, et selon qu'il leur convenait, les Evangiles, « que Celse le leur reprochait , et qu'Origènes était « forcé d'en convenir. »
XC. Cette difficulté est de la plus indigne mauvaise foi. Origènes est bien éloigné de convenir que les fidèles aient altéré les livres saints. Il répond au contraire à l'accusation, qu'il n'y a que quelques hérétiques qui s'en soient rendus coupables , les sectateurs de Marcion , de Valentin , et peut-être ceux de Lucanus ; et qu'il est injuste d'imputer ce tort à l'Eglise (2). Nous avons parlé
magnnrn pericaluin non remanere sine plebe. {S. Aiigust. epist. lxxi al. X, ad S. Hiero/i.^ cap. 3 , n° 5.)
(i) Démonstration ëvangéliqae par M. Diivoisin .^ 5® édition, page 49-
(a) Postea ex fidelibus ^ ait (Celsus), esse qui iimiles illis quoi eo
de ces falsifications du Nouveau Testament , tentées par les sectaires des premiers siècles , et nous avons vu que loin de prouver que ces livres nous soient venus avec des altérations, elles forment au contraire, par le cri qui s'éleva au même moment dans toute l'Eglise , par la résistance universelle qu'on y mit, par ce qu'y opposèrent les Pères de l'Eglise, une preuve de la fausseté que le Nouveau Testament ait jamais été corrompu.
XCI. « On prétend que l'histoire de la femme adultère, « absoute par le Sauveur, n'était pas originairement « dans l'évangile de St. Jean^ puisqu'elle manque dans «< d'anciens manuscrits. Papias , cité par Eusèbe, rap- << porte cette histoire d'après l'évangile des Hébreux où « elle était racontée , et d'où elle a été transportée dans « celui de St. Jean. Au reste, qu'elle ait été retranchée « de quelques exemplaires , qu'elle ait été ajoutée dans « quelques autres , il en résulte toujours que le texte » des Evangiles n'était pas fort respecté , et qu'il n'a « pas été impossible de l'altérer. »
XCII. L'histoire de la femme adultère ne se trouve point dans quelques anciens manuscrits de l'évangile de St. Jean : donc elle a été interpolée après coup dans ceux où elle se trouve. Telle est la manière de raisonner de nos adversaires. Nous avons souvent occasion de citer des exemples de cette logique.
L'histoire rapportée par Papias, et qui se trouve aussi dans l'évangile des Hébreux , d'une femme accusée auprès du Sauveur, est- elle la même que celle racontée par St. Jean? Eusèbe ne le dit pas, rien ne l'indique. Au contraire, il paraît que ce sont deux faits différents.
impellit ebrietas ut sibi manus inférant y plurimum evangelii contextum ter , quater, phiries mutant pervertuntcfuc , ut habeant quo res sibi objectas injiciantur. Equiderc non alios novi qui evangelii contextum immuiaverint , quam Marcionis, Valentini , forsitan et Lucani sectatores. Id vero crimini nobtrae docirinae non iraputandum est. In colpa sont qui evangelia depi avare audent, (Orj^. contra Celsum , lib. II, cap. 27 ),
Papias parle d'une femme accusée d'un grand nombre de crimes (1). Il est clair, par le texte de St. Jean, qu'on n'imputait à la femme amenée devant Jésus -Christ que le seul adultère dans lequel on venait de la surprendre (2 . Ajoutons que Papias ne rapporte pas les circonstances racontées par St. Jean, de la provocation faite par le Divin Maître, aux accusateurs, de jeter la première pierre , de l'indulgence dont il use à l'égard de cette femme , et de la défense qu'il lui fait de ne plus pécher.
St. Augustin explique la raison qui a fait supprimer cette histoire par des gens de peu de foi, dit-il, ou plutôt ennemis de la vraie foi. Oubliant qu'après avoir absous cette femme , Jésus-Christ lui avait ordonné de ne plus pécher dans la suite, ils ont craint que la clémence dont il avait usé envers elle ne fut prise pour une impunité de ce péché; et ils ont imaginé que Dieu ne devait point lui remettre une telle offense , pour ne pas blesser des esprits insensés (3). N'avons-nous pas vu , en effet , les incrédules de nos jours imiter les falsificateurs que blâme St. Augustin , et faire de la respectable indulgence de Jésus-Christ, le sujet de leurs railleries?
XCIII. « On nous objecte enfin Victor , évéque de « Tmuis, ou de Tunnone, qui, dans sa chronique, «' rapporte que sous le consulat de Messala les saints
(i) Aliam qaoqae exponit (Papias, liistoriaji de maliere quae multorum criminum curara Domino accnsata est ; qnae quideminevangeli» secandum haebreos habetur. (Euseb., Histor. eccl. ^ lib. ui, cap. 39.)
(ajAddacunt aulem scribi et pharisaei.mnlieierii in adalterio deprehensam , et stataeront eam in medio , et dixernnt ei : magister, haec mulier modo deprehensa est in adaiterio. [Joan., viii, 3,4).
(3j Sed hoc videlicet infidelium sensus exhorret ; ila nt uonoalli modicae fidei , vel polius inimici verae fidei , ciedo melnenfes peccati impnnitatem dari mulieribas suis, illud qnod de adulterae induigentia Dominos fecit auferrent de oodicibus suis : quasi perraissionem peccandi tribnerit qui dixit : jam deînceps noli peccare ; aui ideo non debuerit mulier a med.co Deo illias peccali reniissione sanarJ, ne ©ffenderentar msziïi.{S. j^ug. de Conjitg. adulterinis ^Mh. n, cap. 6).
•< Evangiles furent repris à Constantinople, par l'ordre « de l'empereur Anaslase , comme ayant été composés •< par des évangélistes imbéciles (I). »
XCIV. D'abord l'autorité d'un chroniqueur isolé , et dont la narration n'est confirmée par aucun auteur, n'est pas en soi bien considérable. Ensuite, en suppo- ,sant le fait vrai , que s'ensuivrait-il? qu'un empereur qui favoriserait les hérétiques, avait vonlu falsifier les évangiles : mais Victor ne dit pas que ces évangiles ainsi corrompus aient été publiés, qu'ils aient été reçus dans aucune église. Ce n'est pas la tentative d'altérer les livres saints, qui est impossible; c'est le succès. La preuve que ces prétendus évangiles altérés n'ont jamais paru dans le public, c'est qu'on ne voit aucune trace des réclamations , des contestations qui n'auraient pas manqué de s'élever au sujet de la falsification ; , c'est qu'aucun autre écrivain , ni du même temps , ni des temps suivants, ne dit un seul mot d'un fait aussi important. Nous lisons dans un auteur contemporain de Victor de Tunnone, un fait qui contredit celui dont il s'agit,, et qui peut-être éclaircit la difficulté. Cet auteur est Libérât, diacre de Carthage , qui , dans son abrégé des hérésies nestoriennes et eutichieanes, rapporte que Macédonius , évêque de Constantinople , fut chassé de son siège par l'empereur Anastase , comme ayant falsifié les évangiles (2). St. Anastase punissait les corrupteurs des livres saints , il n'ordonnait donc pas qu'on les corrompît. Peut-être Victor et Libérât, dans leurs narrations opposées, ont-ils en vue le même fait. La narration de Libérât est beaucoup plus vraisemblable , d'autant qu'il
(x) Messala viro clarissimo consule Constantinopoli, jubente Anastasio iinperatore, sancla evar.gelia tanqaain ab idiotis evangelistis eomposita, reprehendantur et emeiidantur. (^Victor. Tuimouensis Chronicon. )
(2) Hue tempore Macédonius Constanlinopolitanus episcopns ab imperatore Anaslasio diciinr expulsas, tanquam evangelia falsasset. [Liberati ùreina? iuin , cap. 19.)
y joint diverses circonstances; et on peut croire que Victor a pu trop facilement ajouter foi à quelques bruits populaires répandus sur un empereur qui était odieux , et que son attachement à des doctrines perverses pouvait faire soupçonner de chercher à altérer les sources de la saine doctrine.