‹ Dissertations sur la vérité de la religion, savoirChapitre 12 sur 47 · POSSIBILITÉ DU MIRACLE · texte numérisé non relu

POSSIBILITÉ DU MIRACLE

II. TVous appelons communément miracle un fait incontestablement contraire aux lois et au cours cons-

tant de la nature (1). D'autres disent que c'est une œuvre certainement supérieure aux forces des a^jents naturels. Il est clair à la seule inspection, que ces deux notions reviennent au même. Ce qui est contraire au cours de la nature est au-dessus des forces des agents naturels. Leur force ne s'étend pas à changer des lois auxquelles ils sont eux-mêmes soumis.

Sur chacune de ces notions, il y a une observation à faire. Sur la première, lorsqu'on dit qu'un miracle est contraire aux lois de la nature , on n'enlend pas que toutes les lois physiques soient suspendues ; il suffit qu'une seule de ces lois le soit, le reste de la nature conservant toujours son cours. Sur la seconde, lorsqu'on parle d'agents naturels, il n'est question ni des bons ni des mauvais agents. Nous ignorons quel degré de force Dieu leur a donné. Tout ce que nous savons, c'est qu'il n'est pas en leur pouvoir d'intervertir l'ordre établi par le Créateur , sans son commandement , ou au moins sans sa permission.

J'ai dit que le miracle est un fait incontestablement contraire au cours de la nature. Il ne suffit pas, en effet, pour qu'une œuvre quelconque soit réputée miraculeuse , que nous n'en voyions pas la cause dans la nature j il faut encore que nous connaissions positivement et avec certitude qu'elle est en contradiction avec quelqu'une des lois physiques. C'est le défaut de cette réflexion qui a trop souvent fait prendre par des esprits simples, pour des miracles, ce qui n'était que des effets

(i) Signnm rernm sériera excedere débet, et natmae consaelndinem superare, iteniqiie novum et inexpectaïuin esse, ita ut id sit insigne singnlis qui vident et audiunt, Ideo enim signnm appellatur , quod sit insigne. Insigne antem non fuerit , si delitescat in coinmunitate caeterarura lerum. (S. Joan. Chrysost. in Isai., cap. vu, n° 5.)

Contra natuiam non incongiue dicimns Deuni aliqnid (acere, qaod facit contra id quod novimus de natura. Hanc enim etiam appellamus natoram co^nilam nobis cnrsum , solilnmque natura-; contra quem Deus cnm aliquid facit, magnalia vel mirabilia nominantur. {S. August. contra Faustum. , lib. xxvi, cap. 3.)

naturels. IN'en voyant pas la cause dans la nature, ils sont allés la chercher au-delà.

III. Puisque le miracle est une dérogation aux lois de la nature, il est évident qu'il ne peut être opéré par aucun autre que par celui qui a donné des lois à la nature (1). Puisqu'il surpasse les, forces des agents naturels, il est évidemment l'œuvre de l'agent surnaturel: cette vérité n'a pas besoin d'être prouvée. Les incrédules qui refusent au Créateur le pouvoir de faire des miracles, ne prétendent pas certainement l'attribuer aux créatures. Lors donc que nous disons qu'un homme a fait des miracles , nous entendons que Dieu les a opérés par le moyen de cet homme, et que cet homme, en les faisant, a été le ministre de Dieu (2).

IV. Dieu infiniment sage ne fait rien sans motif. Il ne peut déranger l'ordre qu'il a établi dans le monde, que par des vues tirées de son infinie sagesse. Tout miracle doit donc avoir un objet. Un miracle sans but serait indigne de Dieu , et dès- lors il est impossible. Cet objet du miracle doit être de l'ordre religieux , le seul qui soit digne que Dieu intervertisse ses lois. Ainsi nous ne regarderons comme un vrai miracle que celui qui a pour objet quelque point de la religion. Qu'on fasse devant moi une chose aussi extraordinaire , aussi incroyable qu'on puisse le supposer; si c'est pour me prouver quelque chose d'étranger à la religion , je ne croirai jamais que ce soit un miracle.

(i) Qaod ultra natnram est, de anctore naturae est. (S. Ambr. de Virgin. , lib. i , oap. 2 , n" 8. )

Qais naturani mutare pofest, nisi qui creavit natnram? {^Idum .^ Epist. Lxxvi, Iren<eo^ n° 8.)

(2) Non Moyses populo per déserta gradient!, sed Uonunns manna plnit. Non Moyses, sed Dominas in columna ignis per noctera, et nubis in die populum piacessit. Non Moyses, sed verbum quod factum est ad eiim , aquam de rupe produxit. Non Moyses, sed Dominns volatilia concnpisceniibus exbibnit. tJnde et Dominus Judaeos in patium fortiludine gloriantes reprimit , dicens : ]\'on Moyses^ sed Patpr meus dédit vobis manna de cœlo. [S. Gregor. Magn. in lib. I, Rcg. lib. I, cap. 3 , n" 8.)

SUR LA RELIGION. I4l

Le miracle est certainement impossible à tout autre qu'à Dieu ; mais Dieu lui-même peut-il en opérer? En donnant des lois à la nature , s'est-il réservé , ou s'est-il ôté le droit de les intervertir, de les suspendre? Voilà ce qu'il s'agit d'examiner.

y. Plusieurs de nos déistes ont reconnu dans Dieu ce pouvoir. Contentons-nous d'en citer un des plus célèbres. « Dieu peut-il faire des miracles, c'est-à-dire, peut-il M déroger aux lois qu'il a établies ? Cette question sérieu- « sèment traitée serait impie , si elle n'était absurde. Ce «< serait faire trop d'iionneur à celui qui la résoudrait « négativement , que de le punir ; il suffirait de Tenfer- « mer. Mais aussi quel homme a jamais douté que Dieu « put faire des miracles? Il fallait être hébreu, pour de- « mander si Dieu pouvait dresser des tables dans le dé- «* sert (1). »

YI. Il est très-vrai , comme le dit cet écrivain , que nul homme, jusqu'aux incrédules de nos jours, n'avait douté du pouvoir de Dieu de faire des miracles. Il n'y a pas eu de religion qui n'ait prétendu s'.utoriser par des prodiges. Cet accord unanime de tout le genre humain, excepté des déistes modernes, est contre eux du plus grand poids. En attribuera-t-on la cause à un sentiment naturel et inné, qui porte l'homme à croire que Dieu peut se révéler à lui de cette manière ? En fera-t-on remonter l'origine à des révélations anciennes , doni un souvenir confus s'était conservé parmi les peuples? Que ceux qui, contre la doctrine universelle , veulent contester à Dieu le pouvoir des miracles , choisissent entre ces hypothèses.

Si , comme ils le veulent, le miracle était impossible, cette impossibilité viendrait, ou du côté de l'œuvre miraculeuse , ou du côté de Dieu ; ce serait, ou la nature du miracle qui répugnerait à l'existence , ou les attributs

(i) J.-J, Roassean, troisième lettre écrite de la Montagne.

divins qui répugneraient à sa production : deux assertions également insoutenables.

VII. En prpDjier lieu , on ne peut pas dire que le miracle soit répugnant en lui-même. Ce qui répugne dans une chose , c'est ce qui est contraiie à son essence, sans quoi , elle ne peut ni exister, ni être conçue ; qui implique en elle contradiction ; qui suppose à la fois l'être et le non être. Or, il n'y a rien de semblable dans un miracle. Que le cours du soleil soit suspendu, et que cet astre soit arrêté quelque temps dans sa course , il n'en est pas moin«s le soleil , il n'en a pas moins toutes ses propriétés essentielles. Un homme ressuscité est toujours un homme , et le commandement particulier qui le rappelle de la mort à la vie n'est pas plus contraire à son essence que la loi générale qui l'avait fait passer de la vie à la mort. La suspension du cours du soleil, la résurrection d'un mort , présentent à notre esprit quelque chose d'étonnant , mais rien de contradictoire. Nous concevons le soleil s'arrêtant , et le mort ressuscitant. Ainsi, à ce premier égard , on ne peut pas dire qu'il y ait dans le miracle impossibilité et répugnance.

En second lieu, si le miracle était contradictoire à la nature divine, ce serait parce qu'il répugnerait à Dieu de pouvoir ou de vouloir en faire, parce que le miracle serait ou au-dessus de sa puissance , ou indigne de sa sagesse.

VIII. Or, d'abord, il est aussi déraisonnable qu'injurieux de prétendre donner à la toute-puissance de telles limites. Dieu ne peut pas , disent les docteurs, changer Jbes essences des choses , parce qu'il ne peut pas faire que dans le même temps une chose soit et ne soit pas telle ; mais hors cela il peut tout. Le miracle n'implique pas contradiction; il n'a rien en lui-même qui l'empêche d'exister. Dieu peut donc l'opérer. Et qui pourrait l'en empêcher? Quel obstacle extérieur ou intérieur peut limiter son pouvoir ? Au dehors il ne voit que des êtres créés par lui ; au dedans il éprouve une puissance universelle. C'est lui qui, en ordonnant au monde d'être,

lui a donné des lois selon qu'il a plu à sa volonté suprême. Oserait-on dire qu'il n'a pas eu droit d'ordonner que ces lois seraient suspendues à telle époque et dans telle occasion? Un maître absolu ne peut-il pas faire à ses commandements les exceptions qu'il veut? Si nous contemplons Dieu en lui-même, il est tout-puissant (1); si nous le considérons relativement à la nature , il est son auteur et son législateur (2). Ainsi , à toutes sortes de litres , il est le maître d'interrompre son cours.

IX. Je dis ensuite que le miracle ne répugne pas non plus à la sagesse divine ; je prétends , au contraire, qu'il y est infiniment conforme. Dieu voulant parler aux hommes et leur enseigner des vérités , il est dans l'ordre de sa sagesse que les hommes puissent connaître que c'est en effet sa voix qu'ils entendent, sa doctrine qu'ils reçoivent. Or, pour leur donner cette certitude , le miracle est un langage parfaitement convenable , parce qu'il est tout à la fois et très-digne de Dieu, et très-propre à l'homme.

X. Il est digne de Dieu de parler en maître et de déployer dans la publication de ses ordres une puissance qui en procure l'exécution. Quel être dans la nature peut refuser d'obéir à celui à qui la nature entière obéit?

XL II est aussi tiès-adapté à la nature de l'homme ,

(i) Sed ciira Deus auctor sit naturarara omnium, cnr nolunt fortioiem nos reddere rationem , quando aliquid velnt impossibile nolant credeie? lisque ledd tiunem rafionis p(jscentibus respondemas hanc esse volunlatem omnipotentis Dei , qaicerte non ob aîiud vocatnr Oinnipotens,nihi qnoniam quidquid vult potest , qui potuit creare tara multa , qnac , nisi ostenderentur, aut a creden-Iis hodieqoe testibus dicerentur, profecto iinpossibilia pularentur. (S. Aitgust., de civit. Dei, lib. xxi, cap. 7.)

(2) Non sabjacet natarae legibas, a quo legem omnis natara sorlitar. {s. Hilar. , de Trinit. , lib. ix, n' 72.)

Nequ:^ enioi valet natuia contra naturae Dominum , ant pofest vas /îgiilo dice e : Quare me ista fecisti .^ aat ita licet quod pro mirai ulo signe atque portento fit, legem natura facere non possit. ( J- Hieronym., Epist. ad Vitalem Presbjt.)

144 DISSEKTATIONS

ce langage qui est complèteineiit démonstratif et universcUcnit-nt persuasif; qui par sa force convainc l'esprit , et par sa siiiq)licilL' est à la portée de tous les esprits.

XII. Premièrement , le miracle forme une démonstration rigoureuse. Quand j'entends dire , ou quand je vois faire quelque chose , qu'il n'y a qu'un certain homme qui le puisse dire ou faire , j'en conclus que c'est la parole ou l'action de cet homme. La conséquence est certaine ; et si jamais je me trompe à cet égard , ce n'est que sur le principe; c'est que je croirai qu'une chose n'a pu être dite ou faite que par un tel homme , quoiqu'elle ait pu l'être par un autre. Ce même raisonnement fonde la conviction résultante du miracle. Je vois une chose qui n'a pu être faite que par Dieu ; et je ne peux pas me tromper sur ce principe. L'ordre de la nature ne peut être dérangé que par celui qui a autorité sur la nature. Quand donc je vois un homme qui me propose une doctrine au nom de Dieu, faire en même temps un acte qui est une dérogation certaine aux lois de la nature , je suis forcé de croire qu'il est véritablement envoyé de Dieu pour m'instruire , et que la doctrine qu'il me prêche vient de celui qui seul a pu lui donner le pouvoir de faire le miracle (1).

(i) Scd hoc illo tempore d ffîcillimam fuit quo tonc praedicare legnum cœlorura invisibile miltebantnr , cnni longe lateque omnia cernèrent floicre régna terrarani. Unde et adjuncta sunt praedicatori- Los .sanciis nàracala , at Hdem verbis daret virtas bslensa , et nova lacèrent, qui nova praedicarent ; sicot in hac tadem lectione subjungitur : Infirmos citrate , mortuos suscitate , hprosos mundate , dœmonés ej'icice. Floiente niundo, crescente humario génère, diu in bac vita snbsistcn'e carne, exubérante reruin opuleniia, qnis, cuin j>adire?, vitaiD esse aliani, crederet ? Quis iii\isibilia visibilibus praefeiret ? Sed ad salutem redcuntibus intiims, ad vitam resorgenibus raortuis , carnis mundlti.uu recipieniibus lepiosis, ereptis a jure inraundornm spiritnam daeiuoniacis, toi visibilibus mir{«culis exactis, quis non crederet, qood de invisil)ilibus audiret ? Ad hoc quippe visibilia miracn- ]a corniscatit, ut corda videntinm ad Hdem invisibilioni pertrahant ;

Lorsqu'un homme s'annonçant l'envoyé de Dieu, et présentant une doctrine comme divine, offre en même temps de faire des miracles , il appelle Dieu en témoignage de ce qu'il avance. S'il opère en effet le miracle qu'il avait promis, Dieu lui-même intervient, il atteste ce que cet homme a dit en son nom , et il le dégage de sa pro I esse en la réalisant , il se rend la caution et le garant de sa véracité (1).

Quand on voit un envoyé se présenter de la part de son prince avec des lettres de créance authentiques , on croit d'aboi'd qu'il est en effet l'envoyé de ce prince ; ensuite , que ce qu'il dit , il le dit de la part de son maître : on regarde sa parole comme celle du souverain luimême. Le miracle est la lettre de créance de Dieu , et certainement la lettre de créance la plus authentique qui puisse exister. On sent que je ne parle ici que du miracle certain et incontestable.

XIIL Secondement, le langage du miracle, si démonstratif par lui-même , est encore parfaitement digne de la sagesse divine , en ce qu'il est à la portée de tous les esprits. Il satisfait pleinement la raison du savant, et n'excède pas celle de l'ignorant. Plus :n le médite , plus on le trouve convaincant , et il n'a pas besoin d'être approfondi pour être trouvé tel. L^examen d'une doctrine exige des raisonnements , des discussions , dont la plus grande partie des hommes n'est pas capable. Le miracle tranche toutes les difficultés, abrège toutes les disputes. Il ne faut que des yeux pour s'assurer du fait ; et la conséquence est tellement immédiate , tellement claire , qu'il suffit, pour Tapercevoir, de n'avoir pas l'esprit dérangé.

at per hoc quod mirnm foris agilur , hoc qaod est intas longe mirabilias esse sentiatxir. {S. Gregor. Magn. , in Evangel. ^ lib. i , homil. 4 , n° 2 et 3. )

(i) Respondit Dominas : Ego inibo pactuna videntibas canctis. Signa faciam qaae nonqaam vba sunt saper terram , nec in allis gentibus ; nt cognoscat popalus iste , in cajus es raedio, opns Domini terrible qaod factaras sara. {Excd. xxxiv , v. lo. )

Dissert, sur la Reîig. 7

XIV. C'est donc à tort que l'incrédule oppose à la possibilité des miracles leur inutilité, «i ]N'est-il pas suru prenant, dit-il, que la Divinité trouve plus facile de «< déranger l'ordre de la nature que d'enseigner aux " lioniines des vérités claires , propres à les convaincre , « capables d'arracher leur assentiment? Ne peut-elle u pas, sans ce moyen extraordinaire, persuader les .. hommes, et leur faire vouloir ce qui lui plaît? »

XV. Quand nous ignorerions quelle est l'utilité des miracles , ce ne serait pas une raison pour en nier la possibilité. Que de choses existent dans le inonde , dont Dieu est par conséquent l'auteur, et dont il est impossible, et aux déistes et à nous , de donner la raison I

XVI. Mais l'utilité des miracles n'est pas un mystère. Nos seules lumières suffisent pour nous faire voir que c'est , sinon l'unique , au moins le plus convenable et le plus efficace moyen d'instruire la multitude des honunes des vérités et des volontés divines (1). Je ne vois que deux autres moyens que la sagesse divine pût employer pour atteindre ce but. L'un serait de rendre toute révélation inutile , en perfectionnant nos facultés au point que nous vissions clairement par notre raison toutes les vérités et tous les préceptes divins ; l'autre , de les manifester à chacun de nous par des révélations particulières. Le premier n'a nulle proportion à notre nature. Ce ne serait plus l'homme que Dieu instruirait , ce serait un autre être d'un ordre diftérent. Le Créateur, en nous accordant des facultés , tant corporelles qu'intellectuel-

(i) In omni qiiidem creaUira Dei , miiabilia ejus et quoiidiana luagna suiit. Sed quia paruuiea consnetudu iniralur, qua?(lam Doaiiaus signa et prodigia ceitis temporibus promerenda dispi)i>uit , ut per inusitata et nova , huinana excitaretur in'eiitio, et nntiiielur in ca de insolitis utilis timor. {S. Prosper. , Expos, in psal. ex.)

Qoia enini larda est humanx sapientiae fides ad credenda qiiae uoii videt , et speranda quae nescit , oportebat divina eruditione firniandos , coiporis beneHciis ei visibilibas niiraculis inciiaii; ut cujus tain benignam experiebantur polenliain , non arubigerent salutareni esse doctrinam. (5. Léo seim. xciv, cap. i.)

les , dans une certaine mesure , les a proportionnées à nos besoins. Le cliangeincnt de ces facultés exigerait le changement de ce pour quoi elles nous ont été données. Demander que Dieu emploie ce moyen pour nous instruire, c'est demander qu'il fasse l'homme autre qu'il n'est. Le second de ces moyens, c'est-à-dire la manifestation particulière à chacun de nous , consisterait , ou dans une inspiration intérieure et puremcni spirituelle , ou dans une révélation extérieure qui frapperait nos sens. La première aurait , entr'autres défauts , celui d'être incertaine. Comment saurions-nous que telle inspiration nous vient de Dieu ? Comment la distinguerionsnous de toutes les autres pensées qui passent naturellement par notre esprit? La seconde serait plus certaine; . Dieu parlant physiquement aux hommes, et leur faisant i retentir ses préceptes, comme autrefois du mont Sinai , ' on seiait bien assuré qu'ils émanent de lui. Mais ne serait-ce pas là un miracle? IN 'est-ce pas une évidente contradiction, en rejetant tous les moyens miraculeux, d'en demander un de ce genre ?

I XVIL Ajoutons à tout ce que nous venons de dire de ' la conformité du miracle avec la sagesse divine , qu'il a l'avaiîtage de convaincre non -seulement ceux qui en sont témoins , mais tous ceux qui en acquièrent la connaissance par des relations authentiques. Si , au lieu de ce moyen général , on veut que la Providence emploie , pour l'enseignement du genre humain, des moyens individuels, ce seraient toujours des interversions de l'ordre naturel, soit physique , soit moral , qu'il faudra renouveler autant qu'il y aura d'hommes ; et voilà que , pour nier l'utilité et la possibilité d'un seul miracle, on en nécessite une multitude infinie d'autres.

XVin. « Mais, dit-on, Dieu pouvait n'enseigner «< que des vérités tellement évidentes, qu'elles subju- « guassent d'elles-mêmes l'assentiment. »

XIX. Je demanderai d'abord : si Dieu le pouvait , y était-il tenu? n'est-il pas le maître de révéler aux hom-

mes des vérités d'un ordre supérieur à celles que la raison peut atteindre ?

Je demanderai ensuite quelles sont ces vérités d'une telleévidence qu'onsoit forcé de lesadmettre. Les premiers principes de la religion, l'existence de Dieu , son unité, ses principaux attributs , rimmortalité de l'âme , les devoirs communs de la morale ; voilà sans doute ce que iios adversaires appellent des vérités si évidentes, qu'elles arrachent l'assentiment. Qu'ils nous citent donc une nation qui les ait professées sans mélange d'erreurs grossières , à moins d'en avoir été instruite par une révélation positive ? qu'ils examinent quelles étaient , sur ces vérités fondamentales , les opinions non-seulement du peuple . mais des philosophes les plus célèbres avant l'avénement de Jésus-Christ , et qu'ils aillent les chercher dans les écrits mêmes de ces philosophes (1). Les égarements du genre humain presque entier sur les points les

(i) Cam mnltas res in phiiosophia neqnaqaam satis adhnc explicatae sint; tuin perdifLlcilis , Brute, (quod tu minime ignoras) et perobscnra qnaestio est de natura dcornra, qnse ad agnitiuneiii animi pulcherrim.i est , et ad moderandum religionem necessai ia. De qna tam varice sont doctissimoium homiiiam tamque discrepantes sententiae,... Yelut in hac quaestione pleiique (quod maxime verisimile est, et que omnes dace natura vehimur) deos esse dixeruiit. Dubitare se Protagoras, nullos esse omnino Diagoras , Milius et Theodoras Cyrenaicns putavernnt. Qui vero deos esse dixerunt , tanta sunt in varietate et dissensione, ut eorura molestum sit dinoroerare sententias. ( Cicer. , de Natur. Deor. , lib. i, cap. i. )

Qnseritur primnm in ea quiestione quae est de natara deonira , sint ne dii, necne sint. Difficile est negare , credo, si in eoncione qnaeratar ; sed in ejnsmodi sermone, et in concessu, facillimnm. Iiaqne ego ipse qui, ca?remonias religionesque publicas sanctissime tuendas arbilror, id quod primum est, esse deos, persuaderi mihi , non oplnione solum, sed etiam ad veritatem plane velim. Multa enim occorrant quae conturbant , ut interdom nolli esse videanlur. [Ibid.^ cap. 22. }

Sunt enim qui discessum animi a corpore pntent este morlem. Sunî qui nullum censeant tieri discessnm, sed una animan» et corpus occidere, animamt^ue cutn corpore extingni. Qui discessere animum

plus essentiels et les plus clairs, prouvent l'utilité d'une révélation positive. L'utilité d'une révélation suppose celle des miracles.

XX. Les incrédules de nos jours réchauffent, contre la possibilité des miracles , une objection de Spinosa. « Admettre des miracles , est contester à Dieu son im- «< mutabilité. Les lois de la nature ne sont autre chose « que les décrets divins. Un changement dans les décrets « de Dieu serait un changement dans sa volonté. Il est « contradictoire de reconnaître un être immuable , dont « la volonté soit versatile. Il est absurde d'imaginer que « ce que Dieu a décrété de toute éternité , il le change « dans le temps. Un changemeut dans les lois de la na- « ture est donc impraticable ; et , par conséquent , le « miracle est impossible. »

XXI. Lorsque Spinosa proposait cette objection , elle était une conséquence de son système d'athéisme. Selon lui , la nature entière, c'est-à-dire la collection de tous les êtres , est Dieu. Dans cette hypothèse , il est clair que tojt changement dans la nature est un changement dans Dieu. Mais en ôtant son absurde principe , il n'est plus vrai qu'il survienne un changement dans Dieu, lorsqu'il y a quelque chose de changé dans Tordre de la nature , puisque la nature est autre chose que Dieu.

XXII. Il n'est pas vrai non plus qu'il survienne un changement dans les décrets de Dieu , lorsqu'il en arrive à l'ordre qu'il a établi dans le monde (1).

censent, alii siatim dissipari, alii diu permaiiere , alii semper. {^Idem^ Tuscul. Quœst. lib. i, cap. g. )

Il serait possible de prodnire beaucoup d'auTes pasages du même auteur sur les contradictions et les erreurs grossières des plus célèbres philosophes, relativement aux premiers principes. Je me contenterai d'indiquer le livre premier, de Naliira Deorum ^ depuis le chapitre x jusqu'au cliapitre xvi.

(i) Neque enim in ea luce quse sine accessu ea quae eligit illustrât, et sine recessa ea quae respuit deserit , defectus mutabilitatis venit ; quia m seraetipsa raanendo immutabilis , mufabilia canota disponit. (5. Gregor. Magn. ^ Moral., lib. i, cap. 20, n° 34.)

Omnipotens quidem Deus in semetipso habet sine immatatione

XXIII L'opinion la plus communûinent reçue, soit parmi les métaphysiciens, soit entre les théolo{;iens, et qui est aussi appuyée de l'autorité de plusieurs saints Pères au sujet de l'éternité divine , est qu'elle ne se compose pas, comme le temps , d'une suite de mouvements se succédant les uns aux autres. Selon eux , elle est indivisible , et toujours tout entière. Pour donner une idée d»^ la relation de l'éternité au temps, ils la comparent au point indivisible qui forme le centre du cercle autour duquel tourne la circontérence composée d'une multitude de points se suivant les uns les autres. Ainsi, il n'y a réellement dans Dieu ni antériorité, ni postériorité. Le jour de la création du monde et celui de sa deslruction, qui , relativement à nous, sont séparés par un si lon?^ intervalle , ne sont pour lui qu'un seul mstant. Il est clair que dans ce système l'objection proposée est nulle. Dieu a voulu la loi générale que la nature devait suivre dans toute la durée du temps , et la suspension qui devait arriver à une époque précise^ dans le même instant et par le même acte. Il est évident qu'il ne peut pas y avoir de changement où il n'y a point de succession ; car il est impossible qu'un être soit, dans un seul et même moment, différent de lui-même.

XXIV. Mais ce n'est pas sur des systèmes , quelque accrédités , quelque raisonnables qu'ils soient, que nous fondons la défense de nos sainte s vérités. J'admets donc maintenant l'hypothèse contraire, et supposant l'éternité formée, comme le temps, de moments successifs, je piétends qu'il ne survient pas un changement aux décrets de Dieu , lorsqu'il en fait arriver à l'ordre qu'il a établi dans le monde. Remontons au-delà des tenq)s, et considérons Dieu, seul être alors existant, préparant

mutabilia disponere , sine diversitate iui diverva agere,s!ne cogitatfonam vici^sitadine dissimilia furraare. Lon^e ergo dissnalittt oj eratar dissirailia nnnquam sibi dissimilis Deus. (^Idcm , in Ezech. , 1 b. ir , h"rail. 5 , n° 10.)

dans sa sagesse les lois qu'il se proposait de donner aux créatures qu'il ferait sortir du néant. Pouvons-nous douter que sa prescience infinie embrassant dans une seule pensée tous les temps et tous les événements qu'il ferait ëclore (l), n'eût prévu dès-lors et n'eût fixé toutes les dérogations qu'il lui plairait d'apporter à ces lois (2) ? Si les lois générales qu'il a données à la nature sont de toute éternité , les exceptions qu'il y a apposées sont également éternelles (3). C'était lorsqu'il traçait au soleil sa

(tl Sed et sciendnm esi, qaod ex praescientia et praedesiinatione Dei jam ea facta sunt qaae futara sont. (.S". Hieron y Comment, in F.cclesiastem , cap. i.)

(2) A|)ad fe reroni omnmm insffbiliurn stant ransae, et rerum omniam maîabilium immu'abiles mnnent origines, et onii ium irralionaliam et teraporaliain serapiternae vivant rationes. (5. Aiig. Con-

Jess. , lib. t , cap. 6, n^ 9. )

Et ajud Deum qui lem dsposita et fixa snnt otnnia ; rec aliad farit qnasi consilio repentino, quod non ex aeternitate se facturnra esse praescivit. Sed in creaturae temporalibus motibus qoam gubernat mirabililer, ipse non temporab'ter raotus, qnasi repentina volnnta'e facere dicitur, qnod ordinatis rerara causis consilii sni secretissimi immafabilitate disposait, qiia? suis q'iajqae temporibus agnita, et praesentia facit et futara jam fecit. {^Id. Enarr. in ps. cv , n° 35.)

Etsi apud nos qaaedain ipsins judicia et opéra variantur, apnd îpsnm tamen , oiuiiinm reram exitus praescientera , nihil nova iispositione agitur, qui fecit quae futnra sont. (S. Prosp. Exposit. in psalm. cv. )

Nnlla qnae in hoc raundo honiinibns fiant , absqne omnipotenlis Dt-i occulto consilio veniant. Nam cnncta Deas fniura praesciens ante seciila decrevit qaaliier per secnla disponitar. (J. Gregor. Magn. ^ Moral. , lib. xii, cap. i i , n° 2. )

(3) Hinc Ciiim maxime isti errant , ut in circnniitu fa!so ambalare, quam vero et recto itinere nialint , qnam menfem divinam omnino imraiitabilem , cnjadibet infirmitatis capacera, et innameia omiiia sine cogitaiioiiis attentione memoraiitem , de sui buraana, mu'abili, angiistaqne meiiantnr. Et fit illis qaod ait apostolus : Comparantes enim semet'psos sibimetipsis , non intelligunt. Nam quia iUis qaidquid novi facei. dam vent in mentera, novo consilio î'aciant , (mntabiles qnippe mentes gérant) prufecto , non Denra qnera cogitare non poS' snnt, sed semetipsos pro il!o cogitantes, non iliara «-ed seipsos, nec illi «ed sibi comparant.... Polest ad oj-us novum non novura , sed sempitrrnura adhibrre consilinm, nec pœnitendo, qaia prins cessayeiat, cœpit facere quoi non fecerat. Sed etsi prias cessa\it, et pos-

marche régulière, qu'il lui ordonnait de l'interrompre à telle époque , sur la voix de Josué. Le décret d'excep- .tion est contemporain du décret de la loi générale. Supposons un prince qui, en dictant une loi à tous ses sujets, prévoie une circonstance particulière, dans laquelle il déclare que sa loi n'aura pas d'exécution : dira-t-on, ce cas arrivant , que la loi est changée ? Dieu a certainement eu , de toute éternité, autant de pouvoir pour ordonner des suspensions au cours de la nature , qu'il en a eu pour le régler. Il a donc pu ordonner des miracles ; et , lorsqu'il en opère , sa volonté ne change pas , elle reste toujours la même (1). Ses décrets ne §ont pas intervertis, ils sont exécutés.

Que les déistes cessent donc de nous parler de l'impossibilité qui résiste selon eux à l'existence d'un miracle. Devant Dieu les faits naturels et les faits surnaturels sont également possibles. Il est aussi facile à sa puissance de rendre la vie à un homme, qu'il l'avait été de la lui don-

terias operatus est (qnodnescio quemadmodum ab Loinine possit iutelligi), haud procul dubio , qood dicitur jtrius et posteiias,. in rébus piius non existeniibus,et posterius exisîenîibus fuit. In illo auteni non alterara pîaecedentem altéra sabseqnens motavit , aut abstulit voluntaîein ; ted una eademqne sempiterna et irumatahili voluntate, re5 qnas condidit nt prias non essent egit ^ quandiu non faerunt, et ut posterins essent, qnaado esse cœperutit. {S. Aug. de Civit. Dei ^ lib. cap. 17 , n° 2. )

(i) Non sunt enim multee Dei voluntates, ut tu existimas. Non enim, quia di versa sunt opificia, diversae qaoqne snnt voluntates. ( S. Athan. de S. Trinit., dialog. ir., n" 6.)

Neque enim Deus cogitât sicut homines , ut aliqua c! nova succédât senfentia.( iS". Ambros. de Aoe et Arca , cap. iv, n° 9. )

Altitudinem Dei penetrare non possunt ; quia cnm ipse sit îeternns et sine inilio , ab aliqno tamen inilio exorsus est tempora ; et liominem qnem nunquam ante fecerat , fecit in teinpore, non tamen novo et rej.entino, sed immutabili aeternoque consilio. {S. AugusC. ^ de Civit. Dei ^ lib. xir, cap. 14.)

Cam ergo exterias mntari videtar sententia , interins consilinm non mutaïur; quia de unaquaque re iramutabiliter , intus constitoilur quidqnid foris matabiliter agitnr. {S. Gregor. Nagn., Moral., Ub. xvr , cap. 37 , n© 46.)

lier (1). Il peut , au gré de sa sagesse , diriger les êtres qu'il a créés , ou tous ensemble par des lois générales , ou chacun par des lois particulières. Il peut soumettre les uns aux règles communes, et en affranchir les autres. Sa volonté suprême n'est gênée par rien. '

XXV. Cette objection que je crois suffisamment réfutée, les incrédules la répètent , la retournent de plusieurs manières, et la présentent sous différents termes.

Les uns disent que le miracle est une violation des lois divines : mais une dérogation momentanée faîte par le législateur à sa loi , et décrétée par lui en même temps que la loi, n'est pas la violation de cette loi.

D'autres veulent que le miracle soit l'infraction des lois mathématiques qui régissent le monde. S'entendentils bien eux-mêmes, quand ils parlent de lois mathématiques? C^est par des lois physiques que le cours du monde physique est réglé.

Selon d'autres , c'est aux lois immuables que le miracle est contraire. Immuables , par rapport à qui ? Poui les créatures qui, y étant soumises, n'ont pas la force d'y faire aucun changement ; à la bonne hem-e : mais

(i) Qais anfem animal qnœqae viva nascentia , nisi qni illaixi se»peutem ad horan», sicut opus fuerat , animavit? Et qais reddidit cadaveribus animas suas, cam resurgeient mortai, nisi qui animât carnes in uteris malrum , ut oriantur raorituii? Sed cum fiant ilia , quasi fluvio labentinm, manantiuraqne rernm, et ex occallo in promptum, atqne ex prompto in occullum usitato itinere iranseantium , na turalia dicantur. Cum vero admonendis hominibus inusitata mntabilitate ingerutitur, magnalia nominantur. (iS. August. , de Triait., lib. ne , cap. 6 , 11° 11.)

Mirati sunt bomines Doniinnm nostrum Jcsam CUristam de quinque panibus saginasse ter millia , et non mirantar per pauca grana impleri segetibus terras. Quae aqua eiat vinuin faclum viderunl hominés, et obstupaerunt. Qnid aliud fit de pluvia , per radiceni vitis ? Ipse illa fecit, ipse ista ; illa ut pascaris , ista ut raireris. Sed ulraqne miranda sunt, quia opéra Dei sont. Videt bomo insolita , et miratur. Unde est ipse homo qui miratur ? ubi erat? unde processif? nnde forma corporis ? unde membrorum distiiictio? unde babilu» ille speciosns? de qnibus primordiis, de quam conteiuptibilibus? et miratut alia, cum sit ipse miraior magnum miraculum. {S. Aug. , sermo txxvr, de verbis evang. alias xxxu, et hom. l, n** 4.)

Dieu qui les a posées, y est-il pareillement astreint? voilà ce qu'il serait nécessaire , et ce qu'il est impossible de prouver.

Il y en a qui prétendent qu'en changeant ses lois physiques , Dieu dérangerait sa machine, d»'figurerait son ouvrage. Une suspension momentanée d'une loi physique n'est pas le dérangement du inonde , ne le défigure point. L'univers ne cesse pas d'être aussi beau, aussi parfait qu'il ait jamais été , parce qu'un mort y est ressuscité.

Concluons. Le miracle ne répugne point en lui-même, il n'est contraire à aucun des attributs divins ; au contraire , il est parfaitement conforme à la suprême sagesse. Il est donc possible.

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