‹ Dissertations sur la vérité de la religion, savoirChapitre 14 sur 47 · C. On confond ici deux choses : ceux qui nient un · texte numérisé non relu

C. On confond ici deux choses : ceux qui nient un

fait^ et ceux qui se portent comme témoins de sa fausseté ; ceux qui le combattent par des raisonnements , et ceux qui l'attaquent par le rapport de leurs sens. Celui qui croit aux miracles d'Esculape , par cela même ne croit pas aux miracles des autres religions ; mais il n'est pas pour cela un témoin de leur fausseté. Il dit : Mes miracles sont vrais ; donc les vôtres sont faux. 11 ne dit pas : Je suis témoin de la fausseté des vôtres ; j'étais sur le lieu où vous dites qu'ils se sont passés , et j'atteste que j'ai vu le contraire. Il oppose à la relation des miracles étrangers sa croyance , et non son témoignage. Il n'infirme donc pas cette relation. Malgré ces dénégations respectives , tous les témoignages conservent leur force. La dénégation du Siamois n'infirme pas l'histoire des miracles du Turc. D'après cela , l'objection tombe. Les divers témoignages n'étant pas détruits par des témoignages contraires , il reste à examiner quels sont tous ces témoignages , quels sont ceux qui sont rendus par des témoins revêtus des qualités propres à imprimer à leur déposition le caractère de certitude. Quand j'ai trouvé un témoignage de ce genre, je dois le croire. Il est très-indifférent alors que dans d'autres religions on croie d'autres miracles. La fausse relation d'un miracle ne diminue pas plus la certitude de la relation véritable , que la fausse monnaie n'altère la confiance due à la véritable.

Cl. Les incrédules poursuivent : « Pour être certain .' d'un miracle, il faut non-seulement être assuré de la « réalité du fait , mais encore être certain qu'il est con- « traire aux lois de la nature. Il est donc nécessaire de « connaître toutes ces lois. S'il y a des lois de la nature « que nous ignorons , comment pourrons-nous savoir •< si le fait que nous voyons n'est pas le résultat d'une « loi inconnue? Or , quel est l'homme qui osera croire « qu'il connaît toutes les lois physiques par lesquelles « la nature est gouvernée ? Les combinaisons des êtres « qui composent l'Univers varient à l'infini. Ne pour- •t rait-il pas aniver que , suivant une certaine combi-

o liaison, un aveugle recouvrât la vue , un sourd l'ouïe, « un muet la parole , un mort la vie? Et si cela est pos- » sible , comme rien ne prouve le contraire, le tliauma- « turge ne ferait que se faire honneur de certains évé- « uements rares que'la nature aurait produits. »

CIL J'observe 1« que ce raisonnement , ainsi que beaucoup d'autres , porte avec autant de force sur la certitude physique que sur la certitude morale. S'il était sohde , il s'opposerait également à ce qu'on crût le miracle vu et le miracle rapporté.

J'observe 2^ la contradiction des diverses objections de nos adversaires. Nous les avons vus rejeter la certitude morale des miracles sur le fondement de leur opposition aux lois invariables et certaines de l'ordre physique. Ici , ils nous disent qu'on ne peut pas être sûr d'un miracle , parce qu'il n'y a rien de certain dans les lois physiques.

Venons au fond de la difficulté. Ceux qui la proposent conviendraient-ils qu'on ne peut pas être sûr qu'une action est contraire à la loi civile ; que par conséquent on peut la commettre impunément , parce qu'on ne connaît pas la totalité des lois de l'état ? A celui qui avancerait cette ridicule proposition, ils répondraient; que pour être sûr de la prohibition et du vice de l'action , il suffit de connaître une seule loi qui l'interdise , et qui punisse ceux qui s'en rendent coupables. (>ette réponse si juste , qu'ils l'appHquent à leur raisonnement. Je suis assuré que c'est une loi constante de la nature; qu'un mort ne ressuscite pas. Quand je suis certain par mes sens , ou par une relation compétente , d'une résurrection, que m'importent les autres lois physiques que je connais ou que je ne connais pas? Quel besoin ai-je , pour me croire assuré de cette résurrection , de connaître les lois qui régissent le cours du soleil et des astres?

Dans cette objection , on suppose, d'une part, la loi physique , dont le fait cru miraculeux est le résuhat absolument inconnu à tout le monde ; et d'une autre part, que cette même loi est tellement connue à un seul agent,

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qu'il prévoit avec justesse et infailliblement son résultat à tel moment précis. On suppose dans cet homme unique la connaissance de combinaisons qui , dit-on , varient à l'infini : on suppose qu'une loi ignorée de tout le genre humain produit constamment, selon la prévision de cet homme , l'effet contraire à celui qu'elle produit aussi constamment dans toutes les autres occasions. D'où uu homme pourrait-il tenir exclusivement une science aussi immensément étendue , aussi absolument certaine , sinon de celui qui la possède éminemment , c'est-à-dire de Dieu ? Il est donc évident qu'on ne fait que changer de miracle , et que , pour refuser à cet homme un pouvoir miraculeux , on lui accorde une science tout aussi miraculeuse.

Le principe du raisonnement est vrai. H y a des lois de la nature qui nous sont inconnues : mais la conséquence que Ton en tire est fausse. La seule conclusion raisonnable qu'on puisse en inférer , est ce que nous avons dit plus haut , savoir, que pour se déterminera croire un miracle, il faut user d'une grande circonspection , et examiner attentivement si le fait présenté à notre croyance ne peut pas venir d'une cause naturelle que nous ignorions. Mais de ce qu'il y a des lois que nous ignorons , conclure qu'un fait n'est pas contraire à une loi que nous connaissons, c'est une conséquence manifestement vicieuse. Je ne sais pas au juste jusqu'où peuvent aller les forces d'un homme ; je ne suis pas moins sur qu'aucun homme ne peut, par ses seules forces, emporter une maison.

CIIL Yoici enfin une objection d'un autre genre ; elle suppose la réalité du fait attesté comme miraculeux, elle admet même qu'il est supérieur aux forces de la nature. « Mais , disent ceux qui la proposent , comment tt peut-on être sûr que ce fait prodigieux a Dieu pour « auteur , puisque le démon a le pouvoir d'en opérer ? M Les magicien^ de Pharaon, la pyihonissed'Endor , « sont des faits qui ne peuvent pas être contestés par « des chrétiens. Il était défendu aux Juifs, dans le Deu-

« téronome , d'écouter un faux prophète , quand même <« il ferait des miracles (I). Jésus-Christ annonce qu'il «« viendra de faux chrits , de faux prophètes qui feront « de grands prodiges, ensorle que les élus même, s'il M était possible, en seront séduits (2). Comment discer- «« ner les œuvres diaboliques des œuvres divines ? On « dit qu'une doctrine fausse ne peut pas être autorisée u par de vrais miracles ; qu'ainsi tout miracle fait pour «« accréditer une doctrine vicieuse , est nécessairement .< faux. Il faut donc jqger les miracles par la doctrine, a Mais , d'un autre côté , les miracles sont opérés pour a faire juger la doctrine : voilà donc évidemment un « cercle vicieux , dans lequel Pascal et plusieurs autres »« sont tombés. »

CIV. D'où savons-nous que le démon , avec la permission de Dieu , peut faire et a fait des prodiges? C'est de l'Ecriture sainte. Or , la même Ecriture nous montre que toutes les fois que Dieu lui a permis d'en opérer , il a donné en même temps des moyens certains de discerner ces miracles diaboliques des miracles divins. Nous n'avons pas à examiner ici si les choses surprenantes que firent les magiciens d'Egypte , à l'imitation des premiers miracles de Moïse , furent de vraies miracles , ou des prestiges et des illusions , ou seulement des tours d'adresse. Accordons l'hypothèse la plus favorable à nos adversaires, supposons que c'étaient de vrais miracles opérés par le démon. Mais Dieu mit aussitôt dans la main de Moïse , son envoyé , d'autres miracles , que toute la puissance de l'enfer ne put imiter , et qui

(i) Si surrexerit in medio toi prophètes, aat qai somniam vidisse sedicat, et prœdixerit signam atque portentum, et evenerit quod locQtas est, et dixerit tibi : Earans et sequamur deos aliènes, qnos ignoras, et serviamas eis ; non audies verba prophetae illiiis. (^Dénier, xin, 1,2, 3.)

(a) Surgent enim pseudo cbristi et pseupo-prophetae , et dabant signa magna el prodigia, ita at in errorein indncantnr (si fieri potest), etiam electi. (^Matthieu ^ xxiv, 24.)

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forcèrent ces magiciens eux-mêmes à avouer que le doigt de Dieu était là. Ainsi il fut très-facile à tout le monde de reconnaître quel était le miracle divin , quel était le miracle diabolique. Quant à la py tlionisse d'Endor, Saùl, en allant la consulter , savait parfaitement que ce n'était pas au nom de Dieu qu'elle agissait; elle-même n'en avait pas la prétention ; ainsi ce fait ne peut pas former une difficulté.

Tous les exemples que l'on allègue de miracles faits par le démon , montrent Dieu attentif à prévenir l'erreur où ils pourraient jeter, et donnant des moyens de reconnaître leur auteur. Ainsi la véracité de Dieu employant la voie des miracles, n'a pas été compromise par les miracles qu'il a permis au démon d'opérer (1) : elle ne le sera pas davantage , quand il permettra à de faux prophètes ou à Tantechrist de faire des prodiges, parce qu'alors il donnera , comme il a toujours fait, des moyens certains de discerner ces faux miracles des véritables. Indépendamment des faits qui montrent que c'est la marche ordinaire de sa sagesse ^ j'en suis assuré, comme on le dit dans l'école , à 'priori ^ par la nature même de Dieu. Il répugnerait à cet être essentiellement vrai de m'entraîner nécessairement dans l'erreur , de permettre que le moyen qu'il me donne pour connaître ses vérités m'induisît forcément à croire des faussetés. Or , c'est ce qui arriverait , si , permettant qu'il se fit des miracles pour accréditer le mensonge, il ne me donnait pas en même temps des moyens assurés de me

(i) Nam qnemadraodam jEgyptioram incanfatomm par non erat potestas rairilicae illi , qnae in Muyseerat, gratiae, et eorain opéra loeras esse praesligias; quae vero Moyses fecit à divina virtuie proficisci comprobavit exitus ; ita quae mira facient antichristi , iique sepatrandis miracalis pares Jesn discipulis esse venditant, vocantur signa et prodigia mendacia, qnae in omni seductione iniquitatis vim habent in eos qoi pereunt. Miracnloram autem Clirisli et ejus discipulornm fiuctus est, non deceptio, sed animaruin salas. {Origen. contra Celsum, lib. ir, n° 5o.)

garantir de l'erreur. Je suis done certain que ce qu'ii a fait, quand il a laissé le démon produire des miracles, il le fera toutes les fois qu'il lui accordera la mêmepuissance, parce qu'il le devra pareillement à lui-même et à sa propre véracité. J'i[jnore s'il prendra le même moyen de prévenir l'erreur qu'il prit vis-à-vis des magiciens de Pharaon, de faire lui-même d'autres miracles que l'imposture ne puisse pas imiter; mais je ne puis pas douter qu'il n'en prenne quelqu'un qui soit suffisant pour empêcher la séduction.

CV. Les théologiens disent qu'un moyen de reconnaître qu'un fait extraordinaire bu n'est pas miraculeux, ou s'il l'est, vient de l'ange des ténèbres, est de considérer la doctrine en faveur de laquelle il est opéré , afin de le rejeter si cette doctrine est mauvaise. Dans cette assertion, 1° il n'y a rien que de très-raisonnable; 2" il n'y a pas de cercle vicieux.

Premièrement , quand une doctrine a été démontrée véritable par des faits bien authentiques et bien certainement miraculeux , toute doctrine qui y est opposée est par cela même évidemment démontrée fausse. La vérité ne peut pas se contredire , ce qui la combat est nécessairement erreur. Lors donc qu'en faveur d'une doctrine opposée à la véritable, on produit un miracle , il est certain ou que ce n'est pas réellement un miracle, ou , si c'en est un , qu'il est opéré par le père du mensonge, et que par conséquent il doit être rejeté, même sans examen.

Secondement, il n'y a pas en cela de cercle vicieux; et Pascal , ce profond penseur , a dit avec raison : « Il «< faut juger de la doctrine par les miracles; il faut « juger des miracles par la doctrine. La doctrine dis- « cerne les miracles : les miracles discernent la doc- « trine. » Tout cela est vrai. C'est que le jugement qu'on porte sur la doctrine d'après le miracle , et le jugement qu'on porte sur le miracle d'après la doctrine, sont de deux genres absolument difterents. Le miracle est une preuve positive , la doctrine forme une

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preuve négative ; le miracle prouve la vérité de la doctrine , la doctrine prouve seulement la fausseté du miracle , c'est-à-dire sa nullité ou son origine impure. Quand il a été démontré par des miracles qu'une doctrine vient de Dieu , il est démontré ensuite par la vérité de cette doctrine, que le miracle opéré pour établir une doctrine contraire ne peut pas être l'œuvre de Dieu , parce qu'il est impossible qu'il se contredise. Comment peut- on voir là un cercle vicieux? Le cercle vicieux a lieu quand deux propositions sont réciproquement l'une à l'autre principe et conséquence , c'està-dire quand, après s'être servi de la première pour prouver la seconde, on donne ensuite la seconde pour preuve de la première. Nous démontrons, il est vrai, par les miracles, la vérité de la doctrine chrétienne; d'où nous concluons d'abord la fausseté de toute doctrine qui y est opposée , et ensuite celle des miracles par lesquels on prétendait l'autoriser : c'est là un enchaînement de principes et de conséquences ; mais ce n'est pas un cercle vicieux, car il n'y a pas de réciprocité. Nous ne disons ni que la fausseté des doctrines opposées au christianisme prouve la vérité des miracles chrétiens , ni que la fausseté des miracles étrangers prouve notre doctrine.

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