‹ Dissertations sur la vérité de la religion, savoirChapitre 27 sur 47 · OBJECTION CONTRE LA PREUVE TIREE DE LA PROPAGATION DU CHRISTIANISME · texte numérisé non relu

OBJECTION CONTRE LA PREUVE TIREE DE LA PROPAGATION DU CHRISTIANISME

Telle est, dit St. Jean-Chrysostôme, la nature de la vérité , que tout ce que font ses ennemis pour l'ébranler, sert à l'affermir davantage, et qu'en s'efforçant de l'obscurcir on la fait briller d'un nouvel éclat (1). D'après cette maxime bien certaine, nous allons donner à notre démonstration une nouvelle force , en rapportant toutes les chicanes par lesquelles l'incrédulité essaye de l'affaibhr. Elle en emploie de trois espèces. Elle nie que la religion se soit aussi rapidement établie que nous le disons. Elle prétend que la prompte propagation d'une religion ne prouve rien en sa faveur. Elle soutient que le christianisme a dû son agrandissement à des causes naturelles.

LXXV. « D'abord l'incrédulité nie que le christia- « nisme se soit étendu aussi rapidement etaussi univer- * sellement que nous l'avons dit. Elle prétend qu'à la « fin du quatrième siècle le paganisme était encore la « religion la plus nombreuse de l'état ; que spéciale- « ment le sénat romain était encore tout entier païen. « A l'appui de cette assertion^ elle cite la requête pré- « sentée par Syminaque au nom du sénat entier, dans « laquelle il dit que cette compagnie l'a nommé son

(i) Vemm ipsa veiitatis natnra iisdem ipsis fitm:itar qabus ab insidiatoribus irapetitur, iisdem fulget quibui obscurari tentatur. (S. Joann. Chrys., in Joan., Homil. lvii; al. Lvr , n° r.)

« député pour solliciter le rétablissement de Tautel de ¥. la victoire (1). »

LXXyi. Quant il serait vrai que sous le règne de Valentinien II , la plus grande partie du sénat romain fût encore païenne, pourrait-on en conclure que, dans tout le reste de Tempire , la religion chrétienne ne fût pas la plus nombreuse? Nous avons vu des empereurs païens et persécuteurs en convenir quatre-vingts ans auparavant. Le fait particulier, allégué par Symmaque, en le supposant vrai , détruirait-il leurs aveux? Et peuton douter que quatre-vingts ans de faveur et de protection continuelles (excepté les dix-huit mois du règne de Julien) n'eussent encore beaucoup multiplié les chrétiens et diminué le nombre des païens?

Mais ce qui renverse absolument la difficulté , c'est que le fait avancé par Symmaque , pour donner du poids à sa requête, est formellement démenti par deux auteurs de la plus grave autorité. Le premier est St. Ambroise , lequel dit qu'il s'en faut de beaucoup que ce soit le sénat qui ait fait la demande du rétablissement de l'autel de la victoire, et que c'est un petit nombre de païens qui se sont servis d'une expression générale. Il cite l'autorité du pape Damase , qui , deux ans auparavant, lorsque les païens faisaient une semblable tentative, lui avait envoyé un écrit des sénateurs chrétiens, en nombre innombrable. Ces sénateurs déclaraient qu'ils n'avaient rien demandé de semblable; qu'il ne leur convenait point de donner leur consentement à une telle demande; et ils disaient, en particuher et en public, que si elle obtenait son effet , ils ne paraîtraient plus au sénat (2). Le second est Prudence , qui , réfutant en vers

(i) Ubi primum senatns amplissimus , sempcrqne vester, snbacta Irgibns vitia cognovit, et a prineipibus piis vidit pnrgari famam proxiniorum temporum , boni saeculi ancioritatern seculus, evoraait dia pressura dolorem : atqae iterum me qu<erelarnm saaruin jussil esse Ifgaturu. [Symmachi posta/, ad imp. epist., bb. x, epist. 6i.)

(i) SeJ absit ut boc senatas petiisse dicator. Pauci gentiles corn-

la requête de Symmaque , lui dit que le sénat , que le peuple, sont chrétiens; que Rome entière est chrétienne ; et qu'il compte pour rien un petit nombre d'hommes qui refusent d'ouvrir les yeux à la lumière (1;. Je crois que les autorités de St. Ambroise et de Prudence sont un peu plus considérables que celles de Symmaque, intéressé, pour obtenir sa demande , à grossir le nombre de ceux qui la faisaient.

LXXVIl. H Le christianisme, dit-on ensuite, ne s'est « étendu que peu à peu et par degrés; il a mis trois « siècles à s'établir. Son progrès a donc été une œuvre « purement humaine. Dieu , voulant donner au monde

muni utantur nomine. Nain et ante bienniam ferme cnm hoc paiiter tentarent , raisit ad me sanctus Damasas roman» ecclesiœ sacerdos, jadicio Dei actas, libellam quem senatores cbrbliani dederarit, et qaidem innameri ; postulantes nihil se laie raanda<-se , non congraere gentiliurn bajnsmodi pelitloni nos praebere consensora. Qaesti etiam pablice, prii'a'imque se non conversuros ad curiam , si taie qoid decerneretar. {S. Ambros. epist. xvir, ad Valentinianum itnp. n° io,j (2) Si peràona aliqua est , atit si statas orbis in bis est Si formaoi patriae facit exceilenlior 01 do, Hi faciant, jancta est qnoties sententia plebis. Atqae unam sapiant plares siniol et potiores. Respice ai illustrem lux est ubi pablica cellam. "Vix pauca invenies gentilibus obsita migis Ingénia , obiritos aegre relinenlia cultas ; Et quibas esactas placeot servare tenebras; Splendentemq'ie die medio non cernere solem, Posthinc ad popolam conyerle ocolos. Qaota pars est Quae Jovis infectara sanie non despuat aram? Omnis qui celsa scandit cœnacala valgns, Quiqae terit iilicem variis discursibas atrom Et quem panis alit gradibas dispersas ab altis , Aat Vatioano tumulnm snb monte freqaentat, Qno cinis ille latet genitoris amabilis obses , Caetibas aoî magnis laleranas curril ad aedes , Uude sacrnra re'erat regali chrismate ;-ignum. Et dabitaraus adbuc Romam tibi , Christe , dioatam In leges transis-e taas ; omniqne volentem Cam populo, ac summis cara civibos, ardaa magni Jam super astra poli terrenom extendere regnnm. N<'C nioveor quoi pars hominam raiissiraa clausos

*< une doctrine, n'aurait pas mis un si long temps à la « répandre. »>

LXXVIII. Voici en quoi consiste la difficulté. Dieu pouvait répandre universellement tout d'un coup sa religion ; donc de ce que la religion n'a été universellement répandue qu'au bout de trois siècles , il résulte qu'elle ne vient pas de Dieu. Entre la conséquence et le principe il y a une proposition intermédiaire, dont il aurait été, selon les règles de la logique , nécessaire d'é tablir la vérité ; c'est que Dieu doit tout ce qu'il peut. Sans doute Dieu peut mettre plus ou moins de temps à propager la doctrine qu'il donne au genre humain ; il peut même , s'il lui plaît , sans révélation extérieure , l'inspirer subitement à tous les esprits. En conclura-t-on qu'il y est tenu ? La question n'est pas de savoir si le miracle de la diffusion du christianisme aurait pu être opéré plus promptement : elle consiste à savoir si cette diffusion , opérée en deux siècles et demi , est ou n'est pas un miracle. Il faut, ou nommer une cause humaine qui ait pu la produire dans cet espace de temps , ou ne pas dire que puisqu'elle n'a été produite que dans cet espace de temps, elle Fa été par une cause humaine. La religion , adoptée subitement et sans résistance , par tous les hommes , au premier moment où elle leur a été annoncée, eût présenté un miracle; cela est vrai. Mais la religion adoptée plus lentement, et malgré les résistances de tous les genres que les hommes puissent opposer , présente un autre miracle , ou plutôt une suite et une continuité de miracles. Dieu n'a-t-il pas pu vouloir que tous les obstacles qu'opposeraient au christianisme l'enfer et la terre, retardassent son progrès , pour qu'il fût évident que c'était le ciel qui ordonnait , qui dirigeait , qui assurait sa marche ? Il a pu lui laisser li-

Non aperit sob luce ocolos, et gressibus enat Qaaralibet illustres ineritis , et sanguine clari.

{Prudent, cont. Symm. lib. I, vers 5io et srq. )

SDR LA RELIGION. 49î

vrer des combats pour lui donuer des triomphes. Déistes, d'où savez-vous ce que vous avancez avec tant de confiance , que Dieu n'aurait pas mis un si long temps à propager sa doctrine? Demandez-lui pourquoi il a préféré le genre de miracle que nous voyons, à celui qu'il vous plaît d'imaginer? Nous n'avons pas à vous répondre sur ce point.

LXTvIX. « On nous objecte ensuite des religions « fausses, qui se sont établies et répandues plus rapiden ment encore que la religion chrétienne : on cite spé- « cialement d'abord le mahométisme ; et on en conclut « que la propagation du christianisme en trois siècles tt n'est pas une preuve de sa divinité. »•

LXXX. Prétend-on assimiler le siècle où parut Mahomet à celui qui donna Jésus-Christ au monde; les lumières de la nation arabe d'alors , à celles des Romains du siècle qui suivit Auguste; la doctrine musulmane, qui favorise la passion la plus chère au commum des hommeSj à la doctrine chrétienne qui la réprime sévèrement; les guerres par lesquelles les mahométans ont répandu leur doclrine , à la patience par laquelle les chrétiens ont fait triompher la leur ? Tous les moyens humains qui favorisaient le mahométisme , avaient combattu le christianisme. Pour ne parler que d'un seul de ces moyens , il est évident que c'est principalement au succès de ses armées que l'islamisme a dû celui de sa doctrine, puisqu'on se sont arrêtées ses armes, là a été posée à sa doctrine une barrière impénétrable.

LXXXI. « Un autre exemple qu'on nous oppose, est « la révolution à laquelle Luther et Calvin ont donné « lieu. Tous les pays dont les princes ont embrassé la « doctrine de ces hommes célèbres , ne sont remplis que « de luthériens et de calvinistes. Et c'est ce que l'on « voit partout où un souverain embrasse une doctrine « nouvelle ; bientôt la moitié de son état change de rea ligion. Supposons que, lorsque Luther et Calvin dé- « clamaient contre la religion romaine , toute l'Europe •I eût été sous la domination d'un seul prince qui eût

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M penché pour la nouveauté; les catholiques seraient u aujourd'hui réduits à un petit nombre. »•

LXXXII. La réponse à cette objection est dans l'objection même. Si , comme il n'est que trop vrai , le peuple est porté à suivre la religion de son prince, il ne devait donc pas, dans les premiers siècles , embrasser la foi chrétienne , que persécutaient les princes. Plus on exalte la malheureuse influence des souverains, plus on fait sentir quel énorme obstacle était, à la propagation du christianisme, le paganisme des empereurs, et leur zèle si ardent à le soutenir.

La déplorable politique qui, dans le seizième siècle, fit adopter à plusieurs souverains les innovations de Luther et de Calvin , a été , et on en convient ici , la cause de la propagation de ces hérésies. Il y a donc entre l'établissement du protestantisme et celui du christianisme cette essentielle difïérence, que l'un s'est établi par la protection des princes , et l'autre par la persécution des princes ; et que ce qui a été d'un coté un moyen naturel, a été, de l'autre , dans l'ordre de la nature, un obstacle. Comment donc peut-on établir une comparaison entre la propagation de ces deux religions?

Mais ce n'est pas la seule difïerence qu'il y ait entre l'établissement du christianisme et celui du protestantisme. Dans le siècle où le protestantisme se produisit , les lettres commençaient à peine à renaître : le siècle où se montra le christianisme, était celui de toutes les connaissances. Le protestantisn^e afl'ectait un grand respect pour la religion ; sa prétention était de la rendre pure et sans tache, par la réforme de quelques abus : le christianisme heurtait de front , et prétendait détruire la religion existante. Le christianisme captivait rintelligence, en soumettant la croyance à une autorité infaillible ; le protestantisme, en renversant cette autorité, flattait la raison, dont il étendait l'empire, en la rendant juge de la foi. Le christianisme mettait un frein à toutes les passions alors très-exaltées, et assujettissait l'homme à un joug sévère : le protestantisme adoucissait le joug de

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TEglise romaine , supprimait la confession auriculaire, anéantissait plusieurs sacrements, abolissait les observances de l'Eglise, s'emparait de ses biens, dissolvait les vœux, autorisait le divorce. Le christianisme exposait ceux qui l'embrassaient aux persécutions , aux confiscations, aux emprisonnements, aux supplices : le protestantisme, favorisé par les princes, ne faisait rien craindre de tout cela. Enfin , le christianisme n'opposait à ses ennemis qu'une inaltérable patience, et ne faisait couler d'autre sang que celui de ses membres. Que de révoltes a excitées , que de guerres a fait naître , que de sang a fait répandre le protestantisme partout où il a pénétré ! Qu'on cesse donc d'opposer l'établissement des autres religions à celui de la nôtre, et qu'on ne nous donne pas des disparates pour des comparaisons.

On nous dit que, si du temps de Luther et de Calvin, tous les états n'avaient eu qu'un souverain qui eût embrassé leur doctrine, le catholicisme serait aujourd'hui considérablement diminué. Cela est vrai , humainement parlant , et indépendamment du secours divin ; mais de là même il résulte, je le répète , que la propagation du christianisme est divine. Lorsqu'il s'est établi, l'hypothèse que l'on fait ici était réalisée. L'autorité sur la plus grande partie de l'univers connu était réunie dans une seule main , et cette main si puissante frappait avec une force terrible sur quiconque se faisait chrétien.

LXXXIIL Enfin, les ennemis du christianisme prétendent que sans recourir à la puissance divine pour expliquer la propagation du christianisme, il est facile tl'en trouver la cause dans les principes naturels. Nous pouvons rapporter à trois chefs principaux les causes naturelles auxquelles les divers incrédules attribuent cet événement. Nous avons montré que les dispositions des peuples, que la nature de la doctrine , que l'autorité persécutrice des souverains , avaient été des obstacles à l'agrandissement de la religion. Ils prétendent, au contraire, trouver dans CCS trois choses des moyens qui y ont concouru.

« Ils prétendent d'abord que les dispositions natu- « relies des lionnnes , et les dispositions particulières « des esprits, à la naissance du christianisme, au lieu « de contrarier, favorisaient son succès. »

LXXXIV. « On connaît l'inconstance naturelle du a peuple. Tout ce qui est nouveau a de l'attrait pour tt lui ; et à ce titre , le christianisme , qui contrariait les « idées reçues, devait lui plaire. La liberté, naturelle à « l'esprit humain , le fit adopter dans sa naissance, « comme elle l'a fait souvent rejeter dans sa vieillesse, a Cette indépendance , plus amoureuse de la nouveauté « que de la vérité, devait lui procurer un grand nom- « bre de sectateurs. Donnez-moi , dit un déiste , une «< douzaine d'hommes à qui je puisse peisuader que ce « n'est pas le soleil qui fait le jour , je ne désespère pas ■ que des nations entières n'embrassent cette opinion.

« Un autre principe , qui est pareillement dans la « nature humaine, a du aussi attirer à la rehgion « beaucoup de partisans. Il faut au peuple du mer- « veilleux. Ce qui frappe son imagination est ce qu'il « croit le plus facilement. Quelle est la merveille la « plus absurde qui , étant annoncée , n'ait pas été crue ? «< Et sans sortir de notre temps, qui est si éclairé, n'a- « vons-nous pas tous vu Cagliostro , Mesmer , le Sour- « cier, faire une multitude de dupes , et s'attirer des « partisans dans toutes les conditions ? Une religion que « l'on fondait sur des miracles, qui présentait des mysu tères incompréhensibles, était naturellement du goût « du peuple : plus ils étaient extraordinaires , plus il M était porté à les croire. »

LXXXy. i» 3Iais si les dispositions naturelles de « l'esprit humain concouraient par elles-mêmes à l'é- « tablisseinent du christianisme , celles où étaient alors « les esprits leur donnaient une grande force, et de- «< vaient entraîner dans ce parti un grand nombre de " personnes. La raison humaine avait remporté un « triomphe facile sur les superstitions païennes. Le - paganisme vleilii ne présentait plus aux hommes que

des fables absurdes. L'incrédulité était devenue générale, non-seulement parmi les savants, mais encore parmi le peuple , et même parmi les esclaves. Si on en doute, qu'on lise ce qu'en disaient Cicéron , Lucrèce, Sénèque, et tant d'autres. L'homme est tellement enclin à la superstition, que, tù on lui en enlève une, il retombe aussitôt dans une autre. Les peuples se trouvaient tout disposés à adopter tout autre objet de culte à la place de celui que la philosophie leur avait enlevé. Dans cet état de choses, une religion nouvelle, qui annonçait un Dieu unique, créateur, tout-puissant, rémunérateur de la vertu et vengeur du vice , se présentait avec bien de l'avantage. Ajoutons à cela que la philosophie avait mis à la mode les discussions , les disputes , les diversités d'opinion. On voit aussi que dans ce temps l'imagination seule régnait. On croyait facilement aux visions. Les miracles trouvaient aisément créance. Les esprits, les prestiges, les maléfices étaient crus universellement. Faut-il s'étonner qu'on ait cru une religion qui favorisait tout cela? L'état civil et politique de l'empire était même, pour le christianisme, une cause d'accroissement. Les peuples étaient livrés à toutes sortes de maux par la barbarie des tyrans qui régissaient l'empire , par les vexations des gouverneurs de provinces , par les extorsions et les rapines des employés de tout genre , par les inondations des barbares, par les fléaux multipliés qui ravageaient alors la terre. Il est tout simple que les peuples désolés , qui ne voyaient sur la terre que des oppresseurs, aient cherché du secours dans le ciel; et que, déjà dégoûtés de leur vieille religion, qui d'ailleurs n'apportait aucun remède à leurs malheurs, ils se soient retournés vers la religion nouvelle , qui apprend à souffrir, et qui console l'infortuné par les immenses dédommagements qu'elle lui présente. » LXXXVL « Loin que la doctrine chrétienne fût de nature à être contredite, elle était au contraire très-

« propre à être accueillie , à raison de ses dogmes , de « sa morale et de sa discipline. »

LXXXyiI. « Elle ofïrait, à la vérité, à l'adoration « des peuples un crucifié ; mais on disait que ce crucifié « était Dieu; on annonçait qu'il avait fait des miracles : • les premiers chrétiens avaient aussi la prétention d'en c faire. Tout cela devait faire impression sur un peuple a incapable de réflexion et d'examen. Tandis qu'on « frappait son esprit du récit de ses merveilles, on « touchait son cœur en disant que c'était pour son salut « que ce crucifié était mort. La croyance inébranlable « d'une vie future était aussi très- propre à concilier à «« la nouvelle doctrine beaucoup de partisans. Parmi «t les philosophes , très-peu croyaient à l'immortalité « de Tâme ; et ceux qui admettaient cette vérité se « moquaient des peines et des récompenses futures , « que le peuple croyait réservées aux méchants et « aux bons. Les chrétiens ayant établi comme un dogme « certain la réalité de la vie future , qui jusque-là « n'avait été proposée que comme un système, durent « d'abord engager par là dans leur parti tous ceux qui « sentent le besoin qu'a la morale de cet appui. Il « n'est pas étonnant ensuite que la magnifique pro- « messe qu'ils faisaient d'une vie souverainement el « éternellement heureuse, à condition d'embrasser l'E- « vangile et de pratiquer ses commandements, ait fait « la plus grande sensation, et ait été accueillie d'un <« grand nombre de personnes. La croyance où on était , « dans la primitive Eglise, que la fin du monde et le « royaume du ciel étaient proches, faisait encore sur « les espi'its une vive impression, et les disposait à « recevoir favorablement la religion. »

LXXXyiIL a A ces dogmes étonnants et consolants « on joignait la morale la plus propre à être adoptée. « Pendant que les vices abominables des souverains " sapaient le paganisme , les vertus qui accompagnent « toujours le prosélytisme achevaient de le renverser. « Une religion née dans les calamités publiques, devait

« donner à ceux qui la prêchaient beaucoup d^empire I snr les malheureux qui se réfugiaient dans son sein. « La charité , l'union des premiers chrétiens entre eux , i était un charme qui engageait à se réunir à eux ; et I les aumônes abondantes qu'ils répandaient, un appât I qui leur attirait tous les misérables. Le désir de i soutenir la bonne réputation de leur société était un « motif qui influait principalement sur leur conduite i pure et sainte , et cette réputation qu'ils se donnaient K grossissait encore le nombre de leurs prosélytes. La » facilité d'obtenir le pardon de ses péchés, dans cette K religion, y attirait aussi beaucoup de païens agités » de remords de leur vie passée , et ne trouvant dans « leurs temples aucuns moyens de réconciliation. L'n u autre point de la morale chrétienne , très-propre à la « faire fleurir, était le zèle exclusif et intolérant qu'elle « inspirait à ses sectateurs. Regardant comme réprouvés a tous ceux qui professaient une autre religion , les « chrétiens se faisaient un devoir de prêcher la leur et 4 de l'étendre. Elle prêchait, à la vérité, la mortifi- « cation des passions et des sens; mais, bien loin que « le peuple soit éloigné d'embrasser une religion con- « traire aux sens , elle est en cela plus de son goût. »

LXXXIX. « La constitution de l'Eglise était aussi « très-propre à son agrandissement. Elle avait d'abord « été gouvernée par des prophètes; mais le don de « prophétie ayant cessé, on établit des évêques, ou « anciens, pour la régir, et des ministres de difl'érents a ordres. Ces places flattaient l'ambition et la cupidité * des chrétiens , et les attachaient de plus en plus à leur « religion. D'ailleurs , ces ministres dirigeaient et « conduisaient les autres fidèles , les retenaient dans le « même esprit, entretenaient en eux le zèle de la « religion , et donnaient à leurs efforts la supériorité « qu'un petit nombre de volontaires bien conduits ont « sur une multitude sans discipline. »

XC. « Enfin les persécutions, qae l'on regarde comme « un obstacle à l'accroissement du christianisme, n'^y

« ont pas nui , comme on veut le croire. Il s'en faut « de beaucoup qu'elles aient été perpétuelles. Il y a « eu des alternatives de persécution et de tolérance M qui ont servi le christianisme. La persécution a hdté « les progrès que lui avait ouverts la tolérance. On sait « combien Tesprit de parti a de force, surtout dans un « parti persécuté. Le silence et la proscription, la cléu mence et la rigueur , tout est devenu utile à celui-là. « Si on eût continué constamment à déployer contre « les chrétiens une exacte sévérité , on aurait détruit la « secte. Si on avait toujours suivi le plan de la mépriser, « la secte serait tombée d'elle-même. On a d'autant « plus tort de faire valoir, en faveur du christianisme , « les persécutions, que c'est aux persécutions qu'il a tt intentées qu'il a dû son agrandissement et son afferit missement. Constantin , despote crédule et barbare , « poursuivit de toute sa puissance l'idolâtrie , défendit a les sacrifices , dépouilla des temples , en fit démolir «< d'autres , et couronna son zèle par la mort du philoa sophe Sopàtre, uniquement par haine contre le paga- » nisme, ainsi que le rapporte Suidas (1). Les succes- « seurs de ce prince , tous persécuteurs ainsi que lui , a achevèrent , par leur cruauté , la ruine du paganisme. «< Le zèle intolérant des empereurs païens avait com- « mencé l'ouvrage de l'élévation du christianisme ; le « zèle intolérant des empereurs chrétiens l'acheva. »

XCI. Voilà, je crois, toutes les causes auxquelles l'incrédulité attribue l'établissement de la religion. En rapprochant ce qui est épars dans les écrits des différents déistes, je ne crois pas l'affaiblir. On pourrait même trouver , dans la réunion de ces divers moyens , quelque chose de plus spécieux que dans chacun d'eux isolé , et dire que si aucun n'était assez

(i) Sopater apamensis, sophista et philosophas, discipulus Jamblici. quem Gœsar Consraritinus interfecit , ut confirmarel se non amplius esse geniili religioni addictam, Eraf eaira ei farailiaris prias. {Suidas in Sopatro.)

fort en lui-même pour opérer la révolution dont il s'agit, chacun a pu y contribuer pour sa portion, et que, de leur coopération simultanée, l'elfet général a a pu résulter. Mais s'il est vrai qu'aucune de ces causes n'a eu part à l'établissement du christianisme , il est évident que leur concours n'a pas pu l'effectuer. Si aucune n'en a opéré une partie , l'ensemble n'a pas produit le tout. Reprenons donc , article par article , toutes les parties de l'objection , et montrons que de tous les moyens naturels qu'on nous oppose , il n'y en a aucun qui ait contribué à la propagation du christianisme , que plusieurs même y ont été des obstacles.

XCII. On nous parle de l'inconstance naturelle au peuple, de son amour pour la nouveauté. Mais, revenons à considérer ce qu'exigeait des néophytes la profession du christianisme. Il leur fallait d'abord renoncer aux préjugés , aux habitudes, aux affections, aux jouissances dont depuis longtemps ils faisaient leur bonheur; il leur fallait ensuite s'exposer au mépris, aux spoliations, aux emprisonnements, aux supplices, à la mort. Je demande si l'inconstance et l'amour de la nouveauté auraient pu déterminer les hommes à tous ces sacrifices? Est-ce l'inconstance qui produit des opinions tellement constantes, ou l'amour de la nouveauté qui excite des attachements tellement solides, qu'on meurt pour les soutenir? Supposons un homme que ces motifs eussent attiré dans le christianisme : il n'y serait pas resté longtemps ; il en serait au moins sûrement sorti trè5promptement , dès qu'il aurait commencé à souffrir quelques-uns des maux qu'entraînait la pratique de la religion.

XCIII. On nous parle de la liberté naturelle à l'esprit humain , de l'indépendance amoureuse de la nouveauté. Mais ces sentiments de liberté et d'indépendance devaient retenir dans le paganisme , qui laissait toutes les opinions libres , qui permettait de prendre dans la religion et d'en rejeter tout ce que l'on voulait, comme on le voit dans les diverses sectes philosophiques. Ils

devaient, au contraire, éloigner de la religion chrétienne, qui assujettit la raison à son autorité, et lui ordonne de croire ses mystères, en lui défendant de les approfondir.

XCiy. L'hypothèse que fait un déiste, d'une douzaine d'hommes à qui on persuade , et qui persuaderont ensuite à des nations entières, que le soleil ne produit pas le jour , est à mes yeux un aveu de la faiblesse de sa cause. Il faut se sentir bien dépourvu de raison pour recourir à une supposition aussi absurde et aussi ridicule. Je crois n'avoir à y faire qu'une réponse. Je veux bien convenir qu'il est aussi possible que des moyens humains aient propagé la rehgion , qu'il est possible que douze hommes , qui ne sont pas fous , d'abord se persuadent que le jour ne vient pas du soleil j et ensuite le persuadent à des peuples entiers.

XCy. On objecte l'amour des peuples pour le merveilleux. Mais ce motif aurait dû plutôt retenir les peuples attachés aux fictions enchanteresses du paganisme, que les attirer aux dogmes austères de l'Evangile. J'ai d'ailleurs répondu à cette difficulté (1). 1° Le peuple s'engoue du merveilleux , mais de celui qui frappe ses idées et ses goûts. Son enthousiasme ne porte jamais sur les doctrines métaphysiques, beaucoup moins encore sur ce qui exige, comme le christianisme, de grands sacrifices. Mesmer promettait la santé; Cagliostro, de plus^ flattait de l'idée devoir des héros morts depuis des siècles ; Bleton devait faire trouver des fontaines utiles. On ne citera jamais que de tels exemples. Que l'on nous nomme un charlatan qui ait abusé le monde sur des objets qui présentassent autant de maux à souffrir, qu'en présentait alors la profession du christianisme. 2° Les charlatans , quelque admirables que soient leurs promesses , quelque merveilleux que soient leurs tours ,

(i) Voyez a^ Disseit., part, a , ch. IV, n° xxur , page 37a.

SUR LA RELIGION. 50t

n'abusent que le menu peuple , et quelques têtes chaudes, qui à cet égard sont peuple; mais l'illusion est bientôt dissipée quand les hommes raisonnables et de sang-froid l'examinent. Combien ont duré celles que l'on cite?

XCYI. On prétend que tout le monde était dégoûté du paganisme; que personne dans aucune classe n'y croyait plus. D'abord , en supposant l'idolâtrie facile à détruire, il ne s'ensuivrait nullement que le christianisme fût aisé à établir. Il y avait encore loin de renverser les idoles de leurs autels , à y placer Jésus- Christ. Ensuite , sur quoi fonde-t-on l'assertion ? Sur les ouvrages de trois ou quatre écrivains qui avaient senti le ridicule des fables populaires. Mais où les conduisait leur prétendue sagesse? Elle avait amené l'épicurien Lucrèce à rejeter jusqu'à Texistence de Dieu ; Cicéron et Sénèque , qui sentaient la nécessité d'une religion , à déclarer qu'on doit suivre celle qu'on trouve établie (1). Je demande si, même dans le petit nombre d'auteurs que l'on cite , c'étaient là des dispositions à embrasser la religion chrétienne. 3Iais voit-on que le grand nombre des hommes instruits partageassent l'opinion de ceux-là sur le paganisme? Ne sont-ce pas, au contraire, des philosophes, Celse , Porphyre, Jamblique, Hiéroclès, Julien, Libanius , Symmaque, qui se font, contre notie Dieu, les défenseurs des divinités païennes? et la mcisse du public , la presque totalité , disons même la totalité du peuple , loin d'être désabusée des superstitions , v

(i) A patribus acceptes deos plaçait coli... Illad ex instirntis pon* tifîcum et araspicurn non inutandam est , quibus bostiis immolandaœ cnique Deo. (Cicer., de Legibus ^ lib. ii. )

In 11 s sacris civilis theologiœ bas partes potius elegit Seneca «apienti, ut eas in animi reUgione non babeat, sed in actibas fingat. Ait enim : quce omnia sapiens servabit , tanqunm legibtis jussa. non

tanquam diis grata Oinnem islam ignobilem deorum turbam ,

quam longo (Evo supersticio congessic ^ sic adorablmus ^ ut meminerimus cultuin ejiis magis ad more m ^ quam ad rem pcrtinere. (S, August., de Civ. Dei, lib, vi, cb. lo, n'' 5.)

conservait le même attachement. Le culte était toujours aussi fréquenté; la religion faisait autant que jamais une partie de Tordre public. Si les absurdités du paganisme étaient universellement reconnues , pourquoi n'ont-elles été rejetées que quand les apôtres les ont combattues ?

XCYII. On ajoute que les discussions étaient alors de mode. Je conviens du fait, et j'en conclus le contraire de ce que prétendent nos adversaires. Si on aimait à discuter, on discuta donc, et beaucoup, les motifs de crédibilité du christianisme; il ne fut donc adopté qu'après un très-long, très-sérieux et très-profond examen.

XCYÏII. Je nie formellement que lorsque le christianisme parut, l'imagination seule régnât. Il n'y a pas eu , au contraire , de temps où la philosophie et le raisonnement aient été plus à la mode. 11 était arrivé au siècle qui suivit celui d'Auguste , ce que nous voyons dans le nôtre, qui vient à la suite de Louis XIT. Aux talents et au génie avait succédé la philosophie , ou sa prétention. C'est la marche ordinaire de l'esprit humain, que la manie de raisonner s'augmente dans les siècles éclairés, à mesure que l'imagination se dessèche et s'éteint.

XCIX. Il y avait dans ce temps-là , comme il y en a dans tous les temps, des têtes échauffées^ des esprits simples, qui croyaient facilement aux visions , aux prodiges; mais ce n'était pas plus la manie de ce siècle que des autres; c'était même, beaucoup moins que jamais, l'inclination des hommes éclairés. Les épicuriens rejetaient sans examen, comme des fables, tout ce qui sortait du cours naturel. Les académiciens avaient pour principe de tout soumettre à la discussion, et de n'admettre que ce qui leur était prouvé par la raison. La maxime des stoïciens était de s'en tenir aux doctrines antiques. Les pythagoriciens reconnaissaient pour règles les décisions de leur maître. Tous ces hommes étaientils disposés à adopter aisément des visions? Lorsque le

christianisme est venu se présenter à eux , leur apportant ses miracles , pense- t-on qu'ils les aient crus sur parole et sans examen ?

C. On nous paile de maux physiques qui pesaient sur les peuples , et qui attiraient naturellement à une religion consolatrice.

J'observe , d'abord , que parmi ces fléaux auxquels l'incrédule veut rapporter l'origine du christianisme , il place les inondations des barbares, qui ne commencent qu'au cinquième siècle, lorsque le christianisme était certainement bien établi. Cet anachronisme grossier ne doit pas donner une haute idée du reste de l'objection.

On insiste sur les vexations des tyrans et sur les malheurs des peuples sous leurs règnes. Mais que l'on considère donc qu'un des temps où le christianisme a le plus étendu ses progrès a été le second siècle, sous la domination de Trajan, d'Adrien, d'Antonin , et de Marc-Aurèle ; ce qui forme un espace de quatre-vingtdeux ans. Jamais royaume n'a été plus sagement gouverné , jamais les peuples n'ont été plus heureux que sous ces quatre empereurs.

Il est d'ailleurs tellement contraire à la vérité que les malheurs publics attirassent le peuple au christianisme, que c'était au contraire au christianisme qu'il les attri* buait , et qu'ils étaient un prétexte de persécution. INous avons vu la preuve de cette imputation, et les défenseurs de la religion se plaindre de cette injustice et la réfuter (1).

Je passe au second genre de moyens naturels que Ton prétend avoir concouru à la propagation du christianisme, et que l'on tire de sa doctrine.

CI. On argumente, d'abord, de ce qu'en présentant aux adorations des hommes un crucifié, on leur disait que ce crucifié avait fait des miracles; et de ce que les

V(jyer ci-dessas, no xl, note i, page 436.

prédicateurs de sa doctrine prétendaient avoir encore le pouvoir d'en faire.

Sur les miracles de Jésus-Christ je propose à l'incrédulité cette alternative : Ces faits miraculeux étaient-ils prouvés, ne l'étaient-ils pas? Si on convient qu'ils l'étaient , la question est décidée. La religion s'est établie par le moyen surnaturel des miracles. Si on prétend que les prodiges attribués à Jésus-Christ n'étaient pas prouvés, je dis que la conversion du monde, par l'annonce des miracles, est un phénomène insoluble à la raison ; et pour le montrer, je fais cet autre dilemme. Ou le public fut persuadé de la réalité de ces miracles , ou il ne le fut pas. Qu'on admette l'un ou l'autre, on tombe dans une absurdité. Soutenir que l'univers ait cru, sans preuves, des miracles aussi extraordinaires; que sur la foi aussi légèrement conçue de ces miracles , et sans en avoir aucune raison, il ait consenti à admettre des mystères aussi au-dessus de la raison, et se soit déterminé aux plus rigoureux sacrifices, est souverainement déraisonnable. Des miracles jiour lesquels il faut souftrir tout ce qu'entraînait de maux la profession du christianisme, ne sont pas crus sur parole et sans de très-fortes preuves. Si on aime mieux prétendre que la religion chrétienne fut embrassée par l'univers, quoiqu'il ne crût pas vrais les miracles de son auteur, ce sera une assertion souverainement ridicule. Le monde se serait laissé entraîner à adorer un crucifié sur l'annonce de ses miracles , quoiqu'il fût persuadé de la fausseté de ces miracles.

Par rapport aux miracles des premiers chrétiens, l'objection est, s'il est possible, plus pitoyable encore. Ils se vantaient de faire actuellement des miracles. Pour savoir si leur prétention était fondée , il n'y avait pas besoin de raisonnement , il ne fallait que des yeux. On ne pouvait pas sur ce point être dans l'erreur, ni même dans l'incertitude. S'ils opéraient les prodiges qu'ils promettaient, la religion a été étabhe par un moyen surnaturel et par la puissance divine. Si, promettant des

miracles , ils n'en avaient point opéré , ils auraient perdu toute créance et décrétUlé leur doctrine. L'annonce des miracles était un moyen puissant de fonder le christianisme , s'ils étaient réels , mais en même temps elle était un obstacle insurmontable à la fondation du christianisme, s'ils étaient faux. Le christianisme a été établi par l'annonce des miracles; donc les miracles ont été véritablement opérés.

CIL On nous donne comme un moyen naturel d'attirer au christianisme les païens, la doctrine du christianisme sur la vie future , où la vertu et le vice recevront leur salaire. Ce n'était que dans quelques écoles de philosophie que Its peines et les récompenses d'une autre vie étaient rendues problématiques. Le peuple n'en doutait point. L'élysée et le tartare faisaient partie de la religion généralement reçue. Celle que l'on présentait éclaircissait et confirmait ce qu'enseignait l'ancienne. Etait-ce une raison pour en changer? D'ailleurs ^ si cette ferme croyance d'une autre vie devait naturellement attirer les hommes dans une doctrine, pourquoi ne les avait-elle pas tous attirés dans le stoïcisme, qui en faisait un dogme fondamental? Comment^ après l'établissement de cette secte , se trouvait-il encore des épicuriens qui rejetaient l'autre vie , des académiciens qui en doutaient? Quelle force a existé dans le christianisme, pour opérer ce que, durant trois siècles, le stoïcisme n'avait pu faire?

CIIL On nous donne comme la croyance de toute la primitive église, une opinion que très-peu de personnes , que peut-être personne n'avait ; savoir , que la fin du monde était proche. L'apôtre St. Paul avait réfuté cette erreur, et dissipé l'illusion où avaient pu être quelques esprits (1), D'ailleurs , supposant sans

(j) Rogamas antem vos fratrcs;... ut non cilo moveamini a vestro sensu, neque terreamini , neqne per spiritum, neqiie per epistolam , tanquam per nos missam , quasi instet dies Doraini. (2. Thesial.ll, I, 2.)

Dissert, sur la Relig, 22

506 DISSTATIERONS

fondement , et contre la vérité , que c'était une croyance générale dans TEglise, comment aurait-elle pu y attirer les païens, qui ne l'avaient pas? Pour leur imprimer cette terreur de la fin du monde, il aurait fallu commencer par leur prouver la vérité de la religion ; mais cette terreur ne pouvait pas être pour eux une raison de croire que la religion fût véritable.

CIV. On nous donne comme un moyen naturel de la propagation du christianisme, la beauté de sa morale, la manière dont elle était pratiquée, la charité et l'union des premiers chrétiens. Je crois bien que le spectacle, si nouveau parmi les païens, de la vie pure et pleine de vertus que menaient les premiers chrétiens , dût faire une grande impression , et disposer les esprits raisonnables , qui se donnaient la peine d'examiner, en faveur de la religion qui procurait ce bien à l'humanité. Mais je demanderai d'abord si on peut regarder comme une chose naturelle , que douze pécheurs , d'un esprit simple et grossier , aient présenté au genre humain une morale aussi sublime , aussi parfaite , qui sui*passe de beaucoup tout ce qu'avaient pu imaginer les plus profonds philosophes? Je demanderai ensuite si c'est encore une chose naturelle, que cette morale si austère, qui non-seulement conseille , mais commande les vertus les plus contraires à la nature et aux inclinations de l'homme , ait été adoptée si généralement à la voix de ces douze hommes sans autorité comme sans lumières ; qu'ils aient eu le pouvoir d'engager un si grand nombre d'hommes à se dépouiller des vices qu'ils avaient pratiqués toute leur vie sans scrupules et sans frein, et dans lesquels ils plaçaient leur bonheur , en leur faisant embrasser subitement toutes les vertus contraires : à l'égoïste , la charité fraternelle ; à l'orgueilleux , l'humilité; à l'ambitieux, le désintéressement; à l'avare, le mépris des richesses; au vindicatif, l'amour des ennemis ; aux voluptueux , la mortification. Que l'on compare ce qu'avaient produit depuis plusieurs siècles , pour la perfection de la morale, les plus beaux génies

dont niumanité se glorifie , à ce qu'ont opéré , dès le premier moment de leur prédication , ces esprits si épais et si bornés, et qu'on vienne nous dire ensuite que le succès de ceux-ci est un effet naturel. On nous donne comme une cause naturelle de ces vertus de l'Eglise primitive, le désir de soutenir la bonne réputation de la société. C'était véritablement un sentiment naturel à des hommes pénétrés de la vérité et de la sainteté de leur religion , de désirer en persuader tous les autres. Mais, 1" ce motif seul aurait-il été capable de les porter à tous les sacrifices qu'exigeait le christianisme? 2° Le désir de procurer au christianisme une bonne réputation , pouvait-il attirer au christianisme les païens?

Cy. Pour faire regarder comme naturelles les mœurs vertueuses et pures des premiers chrétiens , on dit que les vertus accompagnent toujours le prosélytisme. Cette assertion n'est assurément pas exacte. Combien de sectaires ont été des hommes sans vertus I combien de sectes ont dû leurs progrès à ce qu'elles lâchaient la bride aux passions !

CVI. « Comment l'incrédule ose-t-il compter parmi « les moyens de séduction les espérances, les consola- « tions, et jusqu'aux aumônes que le christianisme « offrait à ses prosélytes? Les espérances et les conso- « lations de la foi chrétienne n'étaient pas de nature à « éblouir la multitude; elles ne pouvaient faire quelque K impression que sur des âmes vertueuses , fortement « déterminées à sacrifier tous les intérêts du monde et 'i des passions au désir du salut éternel. Que le peuple « se laisse prendre à l'appât de la licence et de l'impu- « nité, c'est une chose naturelle et trop ordinaire ; u mais que, sans motif, sans examen, malgré tous ses « préjugés, il embrasse une doctrine qui l'oblige à la « vertu la plus austère , qui ne lui présente aucun « avantage temporel , et qui l'expose à de nouvelles « peines et à de nouveaux dangers, c'est un genre de « séduction dont il n'y avait pas encore eu d'exemple, u Ces aumônes, si recommandées dans les épîtres de

<( St. Paul 5 étaient un bien faible dédommagement « pour la gêne et les périls inséparables alors de la «t profession du christianisme. Tl s'en fallait de beaucoup | « qu'elles pussent suffire aux besoins de tous les con- « vertis , et certainement elles n'étaient pas destinées à « nourrir l'oisiveté. Car St. Paul fait une loi rigoureuse rt du travail , en disant que celui qui ne travaille pas ne 3 « mérite pas de manger (1). Quelle injustice, quel \ « travers d'esprit , de chercher un argument contre le « christianisme dans une institution où l'on ne devrait a qu'admirer le désintéressement et la charité qu'il i « inspire I Quelle inconséquence de ranger les aumônes j <( parmi les moyens de séduction , quand on prétend « que l'Eglise n'était alors composée que de misérables? « Etaient-ce les juifs ouïes païens qui en faisaient les « fonds? Et si c'étaient des chrétiens, comme il faut « bien le supposer, par quels motifs ces hommes opu- «« lents avaient-ils été gagnés à la nouvelle religion (2)?» CVII. On nous présente encore comme un moyen de grossir le parti chrétien la facilité qu'on y trouvait d'obtenir le pardon de ses péchés, ce que n'offrait pas le paganisme. D'abord cette dernière partie de l'objection n'est pas vraie. On connaît les initiations par lesquelles les prêtres des faux dieux prétendaient faire pardonner les plus grands crimes. D'ailleurs ce motif n'aurait pu attirer au christianisme qu'un bien petit nombre de personnes. La vie austère et pénitente qu'il prescrivait , était bien plus propre à en éloigner les grands pécheurs. Enfin, pour chercher dans une religion le pardon de ses fautes, il faut avoir reconnu la vérité de cette religion. Un homme assez repentant de ses péchés pour vouloir les expier , n'ira pas tête baissée s'adresser à une secte qu'il ne croit pas véritable.

(i) Si qais non vult operari , neç nianducet. {1. Thessal. III, 10.) (2) Démonstration évangëlique, par M. Duvoisin ; cinquième édition, pages 181 et 182.

GVIII. Il est vrai que la religion de Jésus-Christ est intolérante, en ce qu'elle est une , et qu'elle n'admet le mélange d'aucune erreur, à la différence du paganisme, qui était un composé de diverses idolâtries. 3Iais cette insociabilité du christianisme avec lus autres religions, au lieu d'être un attrait pour ceux qui professaient ces religions, devait être au contraire un obstacle qui les repoussât. Je conçois aisément qu'un païen admît sans beaucoup de difficulté un Dieu qui ne l'empêchait pas d'adorer ses autres dieux ; mais que, pour recevoir un Dieu nouveau , on abjurât tout ce qu'on avait de préjugés de naissance, d'éducation, d'exemple, cela n'est pas aussi aisé à croire. La persuasion où étaient les chrétiens , de la vérité de leur religion , et de la fausseté de toutes les autres, était bien une raison pour donner à leur prédication de l'activité , mais nullement pour lui attirer du succès.

CIX. On prétend qu'une religion qui prêche la luortification des passions et des sens , loin d'éloigner le peuple , est en cela même plus de son goût. Quand on avance une assertion aussi contraire à toutes les idées reçues , il faudrait en donner quelque preuve , tirée du raisonnement ou de l'expérience. Tous les hommes , en général , sont portés au plaisir des sens , à la satisfaction des passions. Si on se bornait à dire qu'il peut se trouver quelques esprits amateurs des idées abstraites, qui, se montant au goût de la métaphysique , s'enthousiasmèrent d'une doctrine qui ordonnait de renoncer aux sens , on pourrait passer cette assertion. Mais les esprits de cette trempe sont excessivement rares , ils font une exception très-peu nombreuse dans la masse du genre humain , qui est d'une nature absolument contraire , et pour qui par conséquent les sacrifices exigés par le clnistianisme étaient une très- forte raison de le rejeter. On nous citera peut-être le stoïcisme comme un exemple de l'empire que peut avoir une doctrine qui réprime les passions, et qui est contraire aux sens. Mais d'abord, estil vrai que le stoïcisme interdit les plaisirs des sens ;

que le christianisme condamne? Ensuite le motif qui animait les stoïciens n'était-il pas l'orgueil et l'amour de la réputation? Ils ne réprimaient les autres passions que pour donner plus de carrière à celle-là, que le christianisme réprouve ainsi que toutes les autres. Enfin , si le sacrifice des passions et des sens est naturel à l'homme, pourquoi le stoïcisme^ depuis Zenon, avait-il fait peu de prosélytes? Pourquoi le christianisme , sous les apôtres, fit-il tant de conquêtes?

ex. La uiorale chrétienne est subhme; mais elle était calomniée. On accusait les chrétiens des barbaries les plus atroces, des dissoluiions les plus honteuses; c'était là ce que le vulgaire croyait de leurs mœurs. Nous avons vu qu'un des principaux objets des apologistes était de justifier le christianisme de ces imputations, qui le rendaient généralement odieux (1). Il n'est donc pas vrai que la beauté de sa morale attirât en général les païens dans son sein.

CXI. De la morale de notre religion on passe à sa discipline. On donne la constitution de l'Eglise comme un moyen naturel , qui a dii contribuer à son agrandissement. Sur cela , j'observe d'abord que ce qui est dit de cette constitution est absolument faux. On prétend que l'Eglise, gouvernée d'abord par des prophètes , le fut, après la cessation du don de prophétie , par des évéques. Il y a eu dès le premier temps , et lorsque le don de prophétie existait encore , des évèques à la tête des églises. Les apôtres, à mesure qu'ils en avaient fondé une, y préposaient un évèque , et St. Paul, qui fait souvent mention du don de prophétie , comme existant, avait établi des évêques en divers lieux de sa prédication.

On dit que les diverses places établies dans le clergé excitaient l'ambition des chrétiens. C'étaient de bien misérables objets de l'ambition humaine, que ceux qui ,

(i) Yi)yez ci-dessas , n° LUI, note i, page 456.

SUR LA RELIGION. 51 l

ne rapportant aucun avantage temporel , dévouaient à déplus grandes fatigues, et exposaient, dans ces temps de persécution, à de plus grands dangers. D'ailleurs, ces divers ministères excitaient-ils aussi l'ambition des païens pour les faire entrer dans le christianisme?

On ajoute que ces ministres, dirigeant les infidèles, unissaient les efforts de leur zèle. Mais je voudrais savoir comment des évèques, répandus d'une extrémité du monde connu jusqu'à l'autre, et qui n'avaient entre eux que de très-difficiles communications, auraient pu donner cette unité à un zèle qui n'aurait pas été fondé sur la vérité. Je voudrais aussi que l'on me dît si les efforts dirigés contre le christianisme par un seul souverain, revêtu d'une immense puissance, ne devaient pas avoir plus d'unité que ceux que pouvait faire cette multitude d'évèques dispersés. Les nombreux volontaires , puisqu'on se sert de cette comparaison^ qui combattaient la rehgion, devaient, humainement parlant, être mieux disciplinés que le petit nombre de volontaires qui la défendaient.

CXIl. Il ne me reste à répondre qu'à la dernière partie de l'objection , qui donne les persécutions comme un moyen qui a dû naturellement contribuer à l'agrandissement du christianisme. Elles n'y ont pas nui, dit-on. Si on entend par là qu'elles ne l'ont pas empêché de se propager, on ne dit rien que de vrai; mais de cette vérité il résulte qu'une force supérieure (1) à celle des souverains l'a protégé contre leur

(i) Qaibasnara snffragiis ad praedicandam evangelinm apostoli usi snnt? Quibus adjuti potestatibus Christum praedicavemnt, gentesque fere omnes ab ido'is ad Deam transulerunt? Anne aliqaam sibi assamebant e palatio dignitaJem, hymnnm Deo in carcere inter catenas , et post flagella cantantes, edictisque regiis Paulus cam in theatro spectaculura ipse esset Christo ecclesiam congregabat? Nerone se, credo, ant Vespasiano aut Decio , pairocinaniibas tuebatur, quorum in nos odiis confessio divinae praedicalionis efflornit, Illi maiia atqae opère se celantes, intra cœnacala secretaqne ooeuntes, vicos et castella , gentesqae fere omnes, terra acmari, contra senalusconsalta ,

violence. Si on prétend que les persécutions ont servi le christianisme, je demanderai que l'on montre comment la persécution est un moyen naturel de propager une religion , et que l'on donne quelque raison de ce singulier paradoxe.

On croit l'expliquer , et lui donner un air de vérité , en disant que la persécution ne fut pas perpétuelle , qu'i y eut des alternatives, et que la persécution hâta les progrès qu'avait ouvert la tolérance l La tolérance I et dans quel temps ouvrit-elle les progrès du christianisme? Nous avons vu que ceux mêmes des empereurs qui n'avaient pas donné d'édits pour persécuter les chrétiens, n'avaient pas révoqué ceux de leurs prédécesseurs. Nous avons vu que sous les empereurs les moins portés à la persécution, le zèle barbare de plusieurs gouverneurs de provinces, abusant des lois anciennes, sévissait contre les chrétiens, sans que jamais on le réprimât. Nous avons vu que pendant deux cent cinquante ans il y eut contre l'Eglise une persécution continue, qui était redoublée par intervalles. Il est aussi contraire à la vérité de dire que la tolérance a ouvert les voies au christianisme , qu'il répugne à la raison que la persécution ait pu hâter ses progrès.

CXIII. On parle de l'esprit de parti qui attache surtout à une religion persécutée. Tertullien répondait , il y a seize cents ans : Nous fûmes autrefois des vôtres ; on devient, on ne naît pas chrétien (1). L'esprit de parti ne fait pas changer de parti. On ne montre point son attachement à sa secte, en la quittant. Que l'on accuse de cette opiniâtreté les païens , qui refusaient de se convertir; mais il est déraisonnable et ridicule de l'imputer

et regam edic!a peragrantes, claves regni cœlorum non habebant? Ant non manifesta se tnm Dei virtas contra odia humana porrexit , cnm tanto raagis Christus praedicaretar, qaanto magis praedicari inbibereînr. {S. Hilariiis contra jéuxeiitium ^ n° 3.)

(i) Aliqaando de vestris faimus, Fiunt , non nascuntur christiani. ( TertiilL, Apol.^ cap. xvni. )

aux néophytes chrétiens qui commençaient par fouler aux pieds les opinions auxquelles ils avaient été attachés.

D'où savent les incrédules que, si on avait continué de persécuter avec la même violence le christianisme , pendant une longue suite d'années, on l'aurait étouffé ; et que si on avait toujours suivi le plan de le mépriser, on l'aurait fait tomber de lui-même? Ce n'est point par des présomptions qu'il faut combattre des faits positifs. Tout ce que l'on peut dire, c'est que la persécution et le mépris sont des moyens propres à faire tomber une fausse doctrine. Mais cette vérité milite pour notre religion. Elle a subi la double persécution de la cruauté et du mépris, plus de temps qu'il n'en aurait fallu pour anéantir dix religions qui auraient été fausses.

CXIV. On veut enfin attribuer l'accroissement du christianisme aux persécutions des empereurs chrétiens contre le paganisme. Avant d'examiner le fait, examinons ce qu'on peut en conclure. Deux siècles et demi de persécution, depuis Néron jusqu'à Constantin, ont agrandi le christianisme. Un peu plus d'un siècle de persécution, depuis Constantin jusqu'à 31arcien , ont anéanti le paganisme. Quelle peut être la raison de cotte différence, sinon la vérité de l'une de ces religions, et la fausseté de l'autre?

Reprenant l'assertion en rlie-mème , je dis qu'elle est tellement démentie par tous les monuments historiques, qu'il est étonnant qu'on ait osé la produire. Le christianisme était, au commencement du règne de Constantin, la religion la plus nombreuse. J'ai prouvé cette vérité par l'autorité des païens , des persécuteurs eux-mêmes , par la conduite de 3Iaxence, jiar les édits de JMaximin (1). Comment peut-on attribuer aux persécutions

(i) Voyez ci-deà?uî, n'' xxi et xxii, page 417, note i et 3.

de Constantin et de ses successeurs un accroissement qui existait avant Constantin?

CX\. Les ennemis du christianisme déchirent ce prince qui , le premier , a professé et protégé le christianisme. Je n'entreprends point de venger la mémoire de ce grand empereur ; je laisse ce soin à l'Iùsloire. Elle lui reproche quelques défauts, quelques fautes; mais avec la même impaitiaUté elle raconte ses hautes vertus, ses brillantes qualités, ses grandes actions. Je n'ai ici à le laver que de l'inculpation de persécution.

Si Constantin avait été persécuteur, Eusèbe aurait-il osé avancer le contraire , à la face de tout l'empire qui l'aurait démenti? Ce qui est plus fort encore, si Constantin eût été persécuteur , Zozime, si ardent contre sa mémoire, Julien, Libanius, Ammien-Marcellin, Eunape , tous écrivains païens , ne le lui auraient-ils pas reproché ?

Pour justifier entièrement Constantin à ce sujets il n'y a qu'à lire l'édit qu'il donna en faveur de la religion chrétienne , où il permet formellement l'exercice de l'idolâtrie. Eusèbe nous Ta conservé en entier (1).

Il serait trop long de suivre le détail des imputations faites à ce prince sur l'interdiction de l'idolàlrie , la des-

(i^ Equidem populnin tnum pacale 3C sine ulla diîione degere , pro coinmani totius orbis et cnnc'orum mortalium ulil:tate desidero. Qui autem gentilitatis errore iinplicali sont , ipsi quoque eauidein cuin fidelibus pacis et quietis oblectationera laeii petcipiant. Haec enim coinmnnionis et societatis inntuae reparalio ad homjnt-s in reclam viam reducendos pb^rimam valet. Nemo alteri molestiam facessat. Quod atriqae bbi'uiu fuerit , id agat, Illud tamen apad eos qui recte sentiant fixutn, rataraqne esse oportet , so!os illos sancte, casteqne esse victuros, quos tu ipse ad hoc vocasti, ut sacrosancfis tnis legibns acquiesçant. Qui veio se ipsos snbtrahnnt , habeant siLi raendaciorum delnbra, quando ita volunt. Nos splendidissimam doiiiura veiitatis tuœ , quani nascentibus nobis donasti retinerons. Id ipsam qnoqoe illis optanius, nt scilicet ex coramuni oinniTim consensu , atqae concordia inaximnm capiant volaptalem. (Eiiseb. vita Constan-^ tini ^ lib. II. cap. 56.)

truction et la spoliation des temples. Ce point a été savamnieait discuté dans un mémoire de 31. le baron de la Bastie, sur le souverain pontificat des empereurs romains (1). Il y établit que si Constantin supprima quelques cultes, c'étaient ceux qui servaient d'occasion au libertinage ; que si ce prince se saisit des revenus des temples, et fit enlever quelques-unes de leurs statues pour décorer sa ville de Constantinople, il les laissa , en tout le reste , dans leur premier état ; ce qu'il prouve par les autorités non suspectes de Libanius et de Julien. Il cite une loi de Constance et de Constant, fils de Constantin , par laquelle ils confirment la loi de leur père sur les sacrifices, mais sans aller au-delà. Il convient qu'il existe dans le cod^ Tliéodosien des lois de sang contre la pratique de l'idolâtrie; mais il ajoute que ces lois n'ont jamais été exécutées, ni même publiées, et que Tliéodose le Jeune les a fait mettre dans son recueil , parce qu'on les avait trouvées dans les papiers de la secrétairerie d'état. Il confirme son assertion par l'autorité de Simmaque, qui dit positivement que cet empereur ne porta aucune atteinte à l'ancien culte, et par des monuments que rapporte Gruter, lesquels prouvent que les fêtes païennes se célébraient malgré ces prétendues lois.

Nous avons de très-graves autorités qui prouvent que ni Constantin , ni ses successeurs dans le quatrième siècle , et au commencement du cinquième, n'intentèrent contre les païens les violentes persécutions qu'on leur impute.

Saint Ambroise, écrivant à Yalentinien [I , lui dit qu'il est juste qu'on lui laisse la liberté de pratiquer sa religion, comme lui-même l'accorde aux autres '2}.

(i) Mémoires de rAcadéraie des Inicriptions el Belles Lettre* , tom. XV, in- 4°, page 90 et sniv.

(2) Inviturn non cogiiis culere qnod nolit. Hoc idem vobis liceat imperator : et unasqaisqne patienter ferai si non exrorqneat iraperatori , quod moleste ferret si ei extorquere cnperet imperator. [S, Ambros., epist. xvii, ad Falentinianum y u" 6.)

Prudence, dans son poënie en réponse à Symmaque , dit que c'est librement, de cœur, et sans contrainte, qu'on se donne à la religion chrétienne. 11 ajoute que la profession du paganisme n'exclut personne des honneurs qu'il a mérités ; et il cile par exemple Symmaque lui-même, éievé par l'empereur à la dignité de consul (2).

Saint Jean Chrysostôme déclare en propres termes qu'aucun des empereurs chrétiens n'a employé la violence pour faire embrasser le christianisme ; mais que l'idolàtrie , malgré la paix dont on la laissait jouir , s'est détruite d'elle-même , semblable aux coi-ps intérieurement gangrenés , qui , sans qu'on les touche , tombent en dissolution (1).

(i) Qua vocal egregii senientia principis, illac L'bera , cnm pedibus , tum corde freqneniia transit. TSec locos invidiae est : nallarn vis aspera terret; Ante octilos sic velle patet : cunctique probatQiu , Non jassnm, sola capli ratione seqauulur. Denique pro meritis terrestribus seqaa rependens Munera, sacricolis œqoos impertit honores Dux bonus, et certare sinit cura lande snornnj. Nec pago impbcitos per débita culraina raaiidi Ire viros probibet : quoniam cœlestia nunqaam Terrenis solitara per iter gradientibus obstant. Ipse magi-itratum tibi consalis, ipse tribunal Contalit, anratnmqae togœ donavit amictuia , Cajas religio tîbi displicet , o pereantnra Asserlor Divara !

{Prudent, cont. Symmach. lib. I, vers. 6i2 et seq.) (2) Nullus autem ex piis imperatoribus nnqaam abdnctus est nt virum infidelem torqaeret, ac snppliciis togeret ab errore d scedere. {S. Joaii. Chry'sosC, Homil de Droside ^ n° 2.)

Et nostraram quideni rerum illa est raljo : vestras autem res oppagnavit nenio onqaam. Neqae enim fas est christianis necessitate ac violentia errorein subvertere; &ed saadela , serruone et raansnetadine borainnm salus cnranda est. Qaamobrem neino ex christianis iraperatoribas talia contra vos posait décréta, qnalia contra nos ii qai dacmones colebjnt. Attamen error ille gentilium, tantara consecatas qaietem, et a neraine tarbatas nnqaam, per se tamen extinctns est , et in se ipse corruit : more corpornm , qaae diuturna tabe

SUR LA. RELIGION. 5l7

Nous voyons dans ce même temps plusieurs païens , honorés de places distinguées , spécialement , outre Symmaque, Boèce, et Macrobe proconsul d'Afrique et grand chambellan de Théodose II. Des empereurs persécuteurs du paganisme auraient-ils traité ainsi des païens célèbres?

CXyi. Quand nous disons que le christianisme a essuyé , pendant deux siècles et demi , de violentes et sanglantes persécutions, nous en produisons les preuves. Nous montrons une suite continue et très-nombreuse de martyrs, dont le sang a été répandu en haine de la religion. Pour soutenir que les mêmes persécutions ont eu lieu contre le paganisme , les incrédules devraient produire la même preuve ; ils devraient nommer ceux qui ont été mis à mort pour les forcer à quitter l'idolâtrie. Mais ils ont eu beau se retourner de tous côtés , chercher dans tous les écrivains, chrétiens et païens, contemporains et 'postérieurs, ils n'ont pu trouver que le seul philosophe Sopàtre, décapité, disent-ils, pour cause de religion ; et c'est sur ce seul fait qu'ils assurent qu'il y a eu une persécution continue et violente , sous Constantin et ses successeurs : mais leur assertion même est fausse , et il est aisé de le démontrer.

Le seul écrivain qui attribue la mort de Sopâtre à l'aversion de Constantin contre le paganisme , est Suidas, postérieur de cinq ou six siècles , et dont l'autorité n'est pas en elle-même fort cansidérée. Mais nous avons à lui opposer deux auteurs beaucoup plus croyables ; d'abord , parce qu'étant très-voisins du fait, ils ont dû en être bien instruits; ensuite , parce qu'étant païens et haïssant violemment Constantin , leur témoignage en sa faveur ne peut être dicté que par la vérité. Le premier est Zozime, lequel rapporte que Constantin le jeune condamna à mort Abladius, préfet du prétoire, parce qu'd

infecta, nemine laedente, per se corrampuntar, et paalatimdissolata pereufit. (5. Joann Chijsost., lib. in S. Babylam , n" 3.)

avait fait périr Sopâtre par ses intrigues, étant jaloux de la familiarité dont l'honorait Constantin (1). L'autre est Eucrape^ qui entre dans un peu plus de détails. Selon son récit , Sopâtre vint à la cour pour calmer par ses raisons la haine de Constantin contre le paganisme. Il acquit auprès de ce prince tant de faveur, et reçut de lui tant d'honneurs, qu'il donna de l'envie aux courtisans. Ils profitèrent d'un moment où Byzance souffrait d'une disette de blé , pour accuser Sopâtre de retenir les vents par son art magique , et d'empêcher les navires d'apporter les grains. L'auteur de cette intrigue fut Abladius , préfet du prétoire, jaloux de la supériorité qu'avait sur lui Sopâtre. Constantin crût la calomnie, et fit mourir Sopâtre (2). Il résulte de la narration de ces auteurs deux choses : 1° Que ce fut une intrigue de cour, et non un motif de religion qui fit mourir Sopâtre. 2° Que Constantin vivait avec lui dans une grande intimité, quoiqu'il sût fort bien qu'il était païen; ce que dit aussi Suidas. Un prince qui admettait des païens à sa familiarité, ne persécutait certainement pas les païens.

(i) Tanc et Abladins praefectDs praetorio necatas est , ipsa vindicta mérita hotuinera pœna mnlctante, qaod per insidias Sopatro philosophe mortem raachinatus fuisset , dura ei Constantini familiaritatem invideref. {Zozimi Historia ^ lib. II, cap. 40.)

(2) At Sopaler caeteris eloquentior, natura snblimiornm honoram appetens , animoque magnus et ferox, a>peinatus leliqna in tarba aetatem degere , icagna celeiifate ad snlain imperatoriara accurrit , qaasi Constantini propositnm atqae impetura domiturus, et ratione «aperatnrus. Cerle eo existimationis potentiaeque pervenit, nt imperator deiinitus, captuique ab hoinine , assessoiem eam ad dexteram. publiée habuerit ; res auditu , visuqae incredibilis : proceres aobci invidia dirupti.... AccidJt forte ut cum Bysantii posita raale conveniret naviam appellantium atcosus, ni secundus, purusque auster afflaret... Interea invidi opportnuam ciim priiuis tempus se inveriisse rati, Sopater, inquiant , tantis per te honoribus cumulatus bénéficie somraae peritiae quae te quoque laudatorem habet, et per quain imperatorio in sulio residet, ventos vinxit. Qiio audito ciedulus Conslantinus secari virum percati mandat. Malevoli dicto citias cxequi

CXVII. A toutes ces preuves que je viens de donner, qu'il n'est pas vrai que les empereurs clirétiens aient propagé leur religion par des persécutions contre l'idolâtrie j j'ajouterai ce que répondait Théodoret à ceux qui auraient pu dire que l'autorité impériale a été le principe de l'agrandissement du cliristianisme. Si l'on veut croire que ^autorité des empereurs a donné quelque poids aux dogmes prêches par les péclieurs, que l'on considère quelle a été la force de ces dogmes. Les princes n'auraient jamais abandonné tes lois antiques, les institutions des ancêtres, la coutume immémoriale^ s'ils n'avaient pas admiré la vérité de notre doctrine. Pour combattre cette opinion que la puissance des Césars a contribué à augmenter l'Eglise , il rappelle les persécutions qu'un grand nombre d'entre eux ont suscitées contre l'Eglise , et par lesquelles l'Eglise s'est accrue. Il rend cette preuve encore plus sensilDle , en rapportant la persécution récemment élevée en Perse contre les chrétiens , et qui ne peut pas détacher les chrétiens de leur religion (1). Je le dirai à la suite de ce célèbre

jussa festinant. lUiu'» raali auctor fuit Ablavias praetorii praefecta* , qai a Sopatro claritate saperabatnr. (Eunap., in vita Edesii.)

(i) Qaod si qnis existimat fidem chrisiiiiriam iiuperatorum robur p:scatorain dogmalibus acldidisse, vel hoc ipso quanta dogrnatam illoram vis faerit osfendit. Neqne enira et antiquas leges et majoram scripta monumenta et inoliiam consuetadinem , et patria iustitata contempsissent, nisi illoru.n admiiati essent veritatem, istoram odium concepissent. Car aafem memoria non repetitis illata ecclesise bella. Inde enim profecto opinionem istara facile diluetis. Si enim tut tantique imperatores omni contentione contra ecclesiam pngnantes, cnnctis illalis machinis, ne niinimani quidera concussionein ill'os manibus attalerunt , slo'.idus profecto ac plane stupidus horao sit , qui non divinara pctat esse piscatorum virfatem , sed hanc iinperatorum potentia auctain fuisse oj;inalur. Quod ut vobis cljrius innotescat , audite, quaeso , qaalia Persae nnpcr sint ausi. Qaod enina sapplicii genns in christianos non est excogitatnm? Non excorialiones , non manuum, pediiiuque abscissiones ; non aurinm , naiiumqne mutilationes; et ad doloris excessura coraparala vincla ; et foveae accuratissime oblitae, niaribusque maxiîcis refertae , qui colligatos dévorent. Et tamen, cura tantos cruciatus, afqne bis similes contra

écrivain : Si c'était la persécution des empereurs chrétiens contre le paganisme qui de son temps eût élevé le christianisme sur les débris de l'idolâtrie, qui est-ce qui dans le même temps soutenait en Perse le christianisme contre la persécution des rois ?

ex VIII. Je viens , en reprenant toutes les causes naturelles que l'incrédulité a pu imaginer pour leur attribuer la grande révolution opérée dans le monde par le christianisme , de montrer qu'aucune d'elles n'y a concouru. Je termine cette réponse par une réflexion générale. Pour qu'une chose puisse être regardée comme la cause naturelle de l'établissement du christianisme , il faut d'abord qu'elle soit naturelle en elle-même ; ensuite, que par sa nature elle ait dû produire l'effet de faire embrasser la religion chrétienne. Or, tout ce qu'on nous présente de prétendues causes naturelles de la propagation du christianisme ne peut pas l'être, au moins par le défaut de l'une de ces conditions, quelquefois même par l'absence de toutes les deux.

christianos exercèrent, concidant qnidem illis corpora et obtruncant, penitasqae destraunt : fidei autem thesaarum diripere non possunt : atqoe aliis quidera legibm suis snccarabere subd^tos suos cogunt : at plscatoiam leges nt ejicerent, fidebbas non persuadent. {Tbcod. de Prov'.d.^ serra. IX, de Lesriixis.)

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