Divers
Un matin du mois de mars IS-18, en passant de ma ciiainbre à coucher dans mon cabinet de travail, je trouvai, comme d'habitude, sur mon bureau, une pile de journau-', et, sur celte pile de journau:, une pile de lettres.
Parmi ces lettres, il y en avait une dont le large cachet rouge attira fout d'abord mes regards. Elle ne portait lo timbre d'aucune poste, et était adressée tout simplement ■: «Amonsicur Alexandre Dumas, àParis»; ce qui indiquait qu'elle avait été remise par une personne tierc;-.
L'écriture avciil un caractère étranger, fiottapt cntr^' l'écriture anglaise et l'écriture allemande : celui qui lavait tracée devait avoir l'habitude du commandement, une c.f-rtaine fermeté de résolution dans l'esprit, le tout mitigé pir des élans de cœur et des caprices de pensées qui, parfois, faisaient de lui un tout autre homme que l'homme apparent.
J'aime assez, quand je reçois une lettre d'une écriture inconnue, et que cette lettre me paraît venir de quelqiie personne consiijérable, j'aime assez à me faire d'avance (•! d'après les lignes insignifiantes tracées par cette personne sur la suscriplion, une idée de son rang, de ses habitudes, de son caractère.
Mes réfli'xions faites, j'ouvris la lettre ef je lus ce qui suit :
« Monsieur,
« La Haye, 22 fiviier 18W.
» Je ne sais si monsieur Eugène Vivier, le grand artiste
» qui est venu nous visiter dans le courant de l'hiver, et
» dont j'ai été assez heureux pour faire la connaissance,
» TOUS a dit que j'étais un de vos lecteurs les plus assidus,
onv, coiipr.. — XV.
» et je puis le- dire, si nombreux qu'ils soient, car dire » avoir lu malemmelle de PeUe-hle, Amaiiry, la IvoU » M'iusquetairef, Vingt ans après, Bragelonne et Moule - » Chrislo, ce serait vous accorder un compliment par trop » banal.
» Il me tardait doiic depuis longtemps de vous offrir un » souvenir et de vous faire connaître en même temps un » de nos plus grands artistes nationaux, monsieur Back- » nisen.
» Permettez-moi donc, monsieur, de vous adresser, ci- » joint, quatre dessins de cet artiste, lescfuels représentent » les scènes les plus saillantes de votre roman des Trois ■1 Mousquetaires.
» îlainlenant, je vous dis adieu, et vous prie de me » croire, monsieur, votre affectionné,
» GrrLLALMiE, PBi>XE d'Ouaxge. »
J'avoue que cette leth-e, datée du 22 février 1S48, c'està-dire du jour où éclatait la révolution fiarisienne, reçue le lendemain ou le surlendemain d'un jour où on avait voalii me tuer sous préle;tc que j'étais nn ami des ■ ■rinces, me fit un sensible plaisir. "
En elfi't, pour le po'^te, l'étranger c'est la postérité, l'étranger placé ori dehors de nos petites haines littéraircsde nos pi.'tites jalousies artistiques ! L'étranger, comme l'avenir, Juge l'homme sur ses œu\Tes, et la couronne qui passe la frontière est tressée des mêmes fleurs que celles que l'on jette sur une tombe.
Cependant la curiosité l'emporta sur la reconnaissance. Je commençai par ouvrir le carton qui était déposé dans un coin de mon bureau, et j'y trouvai en effet quatre charmans dessins : l'un représentant l'arrivée de d'Arlagnan et de son cheval jaune à Meung ; l'autre, le bal où Jlilady coupe Icsferretsdediamansau pourpoint de Buckingham; le troisième, le bastion de Saint-Gervais ; le quatrième; la mort de Milady.
Puis j'écrivis au prince pour le remercier.
ŒUVRES COMPLÈTES D'ALEXANDRE DUMAS
Au reste, je connaissais depuis ionglomps le prince pour un artiste. Jo !« savais compositeur distingué, et deux autres [irinces qui ne se trompaient gu6res en hommes et en aris m'en avaient parlé souvent, le duc d'Orléans et le pi;ine(^ .lérômo Napoléon.
On sait que le duc d'Orléans gravait d'une façon charii:aiile. J'ai des épreuves sortant do ses mains et qui sont des miidèlcs d'euu-forle et d'a(|ua-tinla.
Quanl au prince Napoléon, j'ai de lui, chose qu'il a prohililenient oubliée, des vers républicains qui lui avaient \alu un rude pensum au colh'ge deStutlgaKl, et qui m'ont (le donn('s à Florence, en 1839 ou 18'i0, par la belle princesse Matbilde.
J'avais surtout entendu parler de la princesse d'Ol'ango comme d'une de ces femmes supérieures qui, lorsqu'elles 111' s'appellent pas Elisabeth ou Christine, s'appellent mailame de Sévigné ou madanie de Slai'l.
Il en résulle que lorsque le prince d'Orange fut appelé h succéder à son père sur le trône de Hollande, il-me vint naturellement à l'esprit celte idée de l'aire le voyage d'Amslcrdam pour assister au couronnement du nouveau roi , et de présenter tous mes remercîmcns à l'ev-princc d'Orange.
Je partis donc le 9 mai 18'i9.
Le 10, les journaux annoncèrent que je me riMidais à Amsterdam pour faire une relation des fêtes du couronjienicnl.
On avait annoncé la même chose, quand, le 3 octobre ltî46, je partis pour Madrid.
J'en demande pardon aux journaux qui veulent bien s'occuper de moi; mais quand je vais aux noces dv^ princes, j'y vais comme convive; et non comme historien.
Ceci posé, je reviens à mon départ.
Outre le plaisir de la locomotion, outre ce besoin de respirer de temps en temps un autre air (]ue celui qu'onrespire habituellement, une excellente surprise m'était réservée.
Comme j'allais passer du salon d'attente sous la gare, jo siiilis ipi'on me lirait par le pan de ma redingote.
— Où allez-vous donc comme cela? me demanda celui i|ui \enail d'attirer mon altenlion à l'aido de ce gesle.
Je j(;tai un cri de surprise.
— Ki vous?
— Kn Hollande.
— Mais moi aussi.
— Voir le couronnement?
— Oui.
— Mais moi aussi. Ètes-vous invilé directement, vous?
— Non; mais je s;iis le roi un prince artiste, et comme, depuis la mort du duc d'Orléans, il n'y a plus beaucoup de princes artistes, je veux aller voir couronner celui-là.
Mon compagnon de voyage, c'était Biard.
Vous connaisses Biard d(! nom, si vous no le connaissez pas personnellement. Biard, vous le savez, c'est le spirituel pinceau (|ui a l'ait /</ Heiiic île la garde nalioiuilc datm an village, h BdjUnnc (In lloiihonime Tropique, lef. Honneurs IHirliigcs. C'vsl le pinceau poétiipie qui vous a montré, au pied lie celle montagne di^ glaciMpii cracjue (^tipii se; fend, ces deux Lapons (lui passent chacun dans une pirogue, et (|ui s'embrassent on passant; c'est l'auteur enlin de tous ces ravissans portraits do femmes piQins de coquetterie et de lumières, que vous avez pu voir à la dernière exjiosilien, et encore ;i celle-ci ; mais c'est sin'toul, et |ilus ([ue tout cela, car j'ai la mauvaise; habitude de mettre riionnnc avant l'artiste, c'est l'esprit charmant, l'infatigable conteur, le voyageur du midi et du nord, l'ami bienveillant, lo confrère sans jalousie, cpii s'oublie quand il parle des autres; c'est entin un com[)agnon d(; voyage comme j'en souhaite un à mon lecteur pour faire le tour du monde, et comme j'i'lais enchanh' d'en avoir trouvé un pour aller en lldllande.
IL y avait uti ou deux ans que nous ne nous étions vus. Klrange vie (pie la iiTiIre; on s'aime quand on se rencontre, on est heureux de se voir, on passe des heures, des
jours, une semaine toute joyeuse de cet accouplement que le hasard a fait; on revient dans le même vagon, on se fait l'econduire par le même liacre; on se serre la main en so disant le plus sérieusement du monde : — « Ah çà ! mais, c'est stupide de ne pas se voir ; vo) ons-nous donc un peu ; » et l'on ne se revoit jias.
Car chacun rentre dans sa vie, so rejette dans son œuvre, bâtit son édilice de fourmi ou de géant, auquel" la postérité seule assignera sa \éritablc hauteur, le temps sa véritable durée.
Ce fut une bonne nuit que cette nuit passée sur la route de Bruxelles, entre Biard et mon lils. Il y avait cuk] ou six autres personnes avec nous, dans la même diligence; ontelles compris queliiue chose à coque nous avons dit'? j'en doute ; au bout de cinquante lieues de route et de cinq ou six heures do voyage, étions-nous pour elles des gens d'esprit ou des imbéciles? je -n'en sais rien; notre esprit à nous autres est si étrange I il saute si rapidement dos hauteurs de la philosophie dans les bas-fonds du calembourg ! il a un cachet si particulier, si individuel, si excentri(iue ! il appartient tellement à une caste, qu'il faut en quelque sorte une longue initiation à cet 'esprit-là pour le comprendre !
Mais, comme on se lasse de tout, même de rire, vers deux heures du malin la conversation tarit; vers trois heures, nous nous endormions; vers cinq heures, on nous réveilla pour visiter nas malles; enlin, vers huit heures, nous arrivâmes à Bruxelles.
A Bruxelles, tout était parfaitement tranquille, et si on n'y avait pas entendu dire en français tant de mal de la France, on aiu'ait pu y oublier que la France existât.
Nous étions rentrés en pleine monarchie.
Singulier pays que la Belgique, pays qui garde son roi parce que son roi est toujours prêt à s'en aller.
Il est vrai que c'est un homme d'infiniment d'esprit ()ue le roi LéopolJ F"'.
A chaque révolution (jui se fait en France ou à chaque émeute qui gronde à Bruxelles, il accourt sur son balcon, met lo chapeau à la main, et fait signe qu'il veut parler.
On écoute.
— Mes enfans, dit-il, vous savez qu'on m'a fait roi malgré moi. Je n'avais pas envie de l'être avant de l'avoir éié, et, depuis <jue jo le suis, j'ai le désir do ne l'être plus; si donc vous êtes comme moi, et si vous avez assez de la royauté, domiez-moi une heure, je ne vous en demande pas davantage ; dans une heure, je serai hors du royaume : je n'ai encouragé les chemins de fer que pour cela. Seulement, soyez sages, ne cassez rien; vous voyez que ce serait inutile.
Ce h quoi le peu|)le répond :
— Nous ne voulons pas (pie vous vous en alliez. Nous éprouvons le besoin de faire un peu de bruit, voilîi tout; nous l'avons fait, nous sommes contens. Vive le roi I
Après quoi, lo roi et le peuple se quittent plus satisfaits l'un de l'aulre que jamais.
Tout le long de la route, Biard m'avait dit : soyez tran- (piille, en arrivant à Bruxelles, je vous mènerai voir quel- (jue cliosi! (pie vous n'avez pas vu.
ICI, dans mon orgueil, à chaque fois qu'il me faisait celte promi^sse, je liau.'^sais les épaules.
J'ai été dix fois peut-être à Bruxelles. Dansées dix voyages j'avais vu le Parc, le jardin Botanique, le palais du prince d'Orange, l'église de S.iinte-Gudule, le boulevard de Waterloo, les magasins de Meline et Cans, le jialais du prince de Ligne. Que pouvail-il donc me rester à voir ?
Aussi, à peine arrivé :
— Allons voir ce que je n'ai p;is encoiT vu, dis-jo à Biard.
— Venez, me dit-il laconiquement.
i;tnous [lartîmes, Biard, Alexandre et moi.
Notre guide nous conduisit droit <à une assez belle maison, située aux environs de la cathédrale, s'arrêta à une porle coclière, et sonna sans hcsitalioii.
Un domcsti(iuo vint ouvrir.
LKS MAUIAGES DU l'ÈUE (UlKLé.
Son aspect me frappa tout d'abord. Il avait le bout des doigts ensanglanté, son gilet et son panlalon étaient littéralement couveris de plumes ou plutôt de duvet appartenant à la dépouille de toutes sortes d'oiseaux.
De plus, il avait un singulier mouvement de tête, mouvement semi-circulaire et semblable à celui dutorcol.
— Mon ami, lui dit Biard, voulez-vous avoir la bonté de prévenir votre maître que des étrangers qui passent à Bruxelles désirent visiter sa collection "?
— Monsieur, répondit le domestique, mon maître n'y est pas, mais, on son absence, je suis cliargé de faire les honneurs de ses cabinets.
— Ah diable! fit Biard. Puis, se retournant démon côté : Ce sera moins curieux, dit-il, m.ais n'importe, allons toujours.
Le domestique attendait ; nous lui fîmes un signe de tête et il marcha devant nous.
— Regardez-le marclier, me dit Biard, c'est déjà une curiosité.
En effet, !e brave homme qui nous conduisait n'avait pas l'allure d'un homme, mais d'un ciseau, et l'oiseau auquel il paraissait avoir le plus particuhêrem.ent emprunté son allure, c'était la pic.
Nous traversâmes d'abord une cour carrée peuplée d'un chat et de deux ou trois cigognes.. Le chat paraissait défiant ; les cigognes, au contraire, immobiles sur leurs longues pattes rouges, semblaient pleines de confiance.
Pendant tout le temps qu'il traversa la cour, je ne remarquai rien d'extraordinaire dans la marche de notre guide, si ce n'est ce tournoiement de tête que j'ai indiqué, et une allure grave que lui donnait sa façon de mettre une jambe devant l'autre.
En effet, comme je l'ai dit, il marchait à la manière des pies, quand les pies marchent gravement.
Nous arrivâmes au jardin.
Le jardin est une espèce de petit jardin des plantes, carré comme la cour, mais plus grand, avec une multitude do fleurs étiquetées et divisées en ' une quantité de plates-bandes séparées par des allées, de manière à ce qu'on puisse faire facilemoBt la toilette de ces platesbandes.
A peine dans le jardin, l'allure de notre guide changea.
De la marche grave il passa au sautillement.
A trois ou quatre pas de distance, il apercevait un insecte, une chenille, un coléoptère; aussitôt, avec un mouvement de reins que rien ne peut rendre, il faisait à pieds Joints deux ou trois petits sauts en avant, puis un saut de côté, retombait sur un pied, se penchait du même coup, pinçait l'animal, sans jamais le manquer, entre le pouce et l'index, le jetait dans l'allée et retombait dessus avec le pied qu'il tenait en l'air," de toute la pesanteur de son corps.
De cette façon, il n'y avait pas une seconde perdue entre la découverte, l'arrestation et le supplice de l'atiimal.
L'exéculion terminée, il se retrouvait, par un petit saut de côté, dans 1.1 même allée que nous.
Puis, à la première vue d'un animal quelconque, il recommençait 1^ même opération; msis cela, je le répète, si rapidement que nous pouvions, sans nous arrêter, continuer notre route vers un pavillon qui paraissait le numéro premier de l'exposition.
La porte était toute grande ouverte.
Le pavillon, de forme carrée, était plein de casiers.
A la première vue, il me sembla que ces casiers étaient plein de graines. Je me crus chez quelque savant horticulteur, et je m'attendais .'i voird'intc'essanles varfélés de pois, de haricots, de lentilles etde vesces ; mais, en m'approchanl et en regardant avec attention, je m'aperçus que ce que je prenais pour des légumes secs, c'étaient lout simplement des yeux d'oiseaux : yeux d'aigles, yeux de vautours, yeux de perroquets, yeux de faucons, yeux de corbeaux, yeux de pies, yeux de sansonnets, yeux de merles, yeux de pinsons^ yeux de moineaux, yeux de mésanges, yeux de toute cs(ièce enfin.
On, eût dit du plomb de toutes les dimensions, depuis les balles de douze i\ la livre, jusqu'à la plus fine cendrée
Grâce à une préparation chimique, inventée sans doute par le propriétaire de l'établissement, tous ces yeux avaient conser\é leur couleur, leur solidité, et je dirai presque leur expression.
Seulement, tirés de leurs orbites et [)ri\és de leurs paupières, ces yeux avaient pris une expression féroce et menaçante.
Au-dessus do chaque casier, une étiquette indiquait à quel volatile ces yeux appartenaient.
— Oh ! Coppélius ! docteur Coppélius! fantastique enfant dilloffniann, vous qui demandiez toujours des your, de beaux yoiix, si vous étiez venu à Bruxelles, comme vous eussiez trouvé là ce que vous cherchiez avec tant de persévérance pour votre fille Olympia.
— Messieurs, nous dH notre guide lorsqu'il crut que nous avions suffisamment examiné celte première collection, voulez-vous passer dans la galerie des corbeaux?
Nous nous inclinâmes en signe d'assentiment, et nous suivîmes notre guide, qui nous introduisit dans la galerie des corbeaux.
Jamais galerie n'a mieux justifié son titre. Imaginezvous un long corridor, large de dix pieds, b.aut de douze, éelairi par des fenêtres donnant sur un jardin, et entièrement tapissé de corbeaux cloués sur le dos a\ec les ailes étendues, les pattes et le cou tirés.
Ces corbeaux formaient le long de la muraille les rosaces les plus fantastiques, les dessins les plus extravagans.
Les uns tombant.cn poussière, les autres à tous les degrés do putréfaction; les autres frais, les autres enfin s'agitant et criant.
Il pouvait y en avoir huit ou dix mille.
Je me retournai vers Biard, plein de reconnaissance pour lui : en eft'et, je n'avais jamais rien vu de pareil.
— Et, demandai-je au domestique, c'est votre maître qui se donne la peine de tracer sur la muraille toutes ces ligures cabalistiques !
— *0h ! oui, monsieur, personne ne touche que lui à ses corbeaux. Ah bien! il serait content si l'on y mettait la main.
— Mais il a donc par toute la Belgique des fournisseurs de corbeaux ?
— Non, monsieur, il les prend lui-môme.
— Comment! il les prend lui-même? et oîi cela?
— Là, sur le loit.
Et il me montra un loit, sur lequel je voyais en eflVl une espèce de mécanique dont je ne pouvais distinguer les ingénieux détails.
Je suis grand chasseur aux oiseaux, quoique je ne pousse pas l'amour de rornithologie jusqu'à la rage, comme le faisait notre digne Bruxellois. J'ai fort prati(iué, dans m.i jeunesse, la pipée et la marotte; ce détail commençait donc à m'intéresser.
— Mais, dis-je au domcslique, voyons: dites-moi un peu comment s'y prend votre maître. Le corbeau est un des oiseaux les plus fins, les plus subtils, les plus rusés, les plus défians qui existent au monde.
— Oui, monsieur, contre les vieux moyens, contre le fusil, contre la.noix vomique, contre le cornet englué; mais pas à l'endroit de la basse.
— Comment! pas à l'endroit de la basse?
— Sans doute, monsieur; le corlieau peut se défier d'un homme qui tient un fusil, et même d'un homme qui no tient rien; mais comment voulez-vous qu'il se défie d'au homme qui joue de la basse.
— Ainsi, votre maître, comme ()rphée, attire les corbeaux en jouant de la basse?
— Je ne dis pas cela précisément.
— Que dites-vous donc?
— Tenez, je vais vous expliquer la chose ; mon maître a un traître.
— Un Irailrel
OEU\Ui;S CO.MPI.ÈTES U'ALliXANDIŒ IWMAS.
— Oui, un corboau apprivoisé. Tenez, co vieu ? gueux '[ui se promèno là dans io jarJin.
Et il nous montra un corbeau qui sautillait dans les allées. C'était un corbeau à mantelet, presque blanc de vieillesse.
— Il se lève à quatre heures du malin.
— Le corbeau ?
— Non, mon maître. Ah, lui! le corbeau; tsl<e qu'il dorl, lui : le jour comme la nuit il a les yeux toujours ouverts. Il rumine le mal. ^\o\, je crois (|ue ce n'est pas un vrai corbi^TU, mais un démon. Mon maître se lève donc à quatre heures du matin, avant le jour; il descend en robe (le chambre; il met son vieux gueux de corbeau aujpilieu du filet que vous voyez là-haut sur le toit, à l'autre coût du jardin; il attache à son pied la ficelle, qui correspond ''u fii.'l ; il prend sa basse, il se met à jouer : Une fièvre hrûlaiile; son corbeau'crie; les corbeaux de Sainte-Gùdul'^ enlendent cela, ils descendent, ils voient un camarade qui mange du fromage blanc, un monsieur qui joue de la basse, ris ne se doutent de rien, vous comprenez, ces animaux. Ils descendent auprès du traître, plus il en descend, plus mon maître fait a\ oc son archet ron-ron-ron. Puis, tout à coup, zing! il tire le pied, crac! le filclso ferme, et les imbéciles sont pris. Voilà.
— lit votre nnaître alors les cloue?
— Oh ! mon maître, alors, voyez-vous, ce n'est pins im homme, c'est un tigre. Il lâche sa basse, il détache sa fllolle, court au mur, grimpe à l'échelle, prend les corbeaux, saute à terre, met des clcus plein sa bouche, empoigne un marteau, et pan! pan! voilà un corbeau crucifié; il a beau faire coua! coua! Ah bien! oui, çarexciîe," mon maître. D'ailleurs, vous voyez bien.
— Et il va longtemps que cette maladie-là a pris votre maître?
— Oh! monsieur, voilà dix ans! c'est sa vie, cet homme. S'il était trois jours sans prendre de corbeaux, il en tomberait malade; s'il était huit jours, il en mourrait. Maintenant, voulez-vous, voir la galerie des mésanges.
— Volontiers.
Cette t(!nture de cadavres emiilumés, cet air tout impn''gné de miasmes d'une fétidité sèche, ces mouvcnients convulsifs et les cris des corbeaux agonisans, tout cêîame soulevait le creu'r.
Nous travers unes le jardin à nouveau, el c'est alors, en regardant le corbeau à mantelet d'un œil et notre domestique de l'antre, que je m'aperçus de la similitude de leurs mouvemens dans la recherche et la punition des insectes.. Il était évident que le corbeau avait copié I" domestique ou le domestique imité le coi beau.
Quant à moi, comme de notoriété publique le corbeau avait cent vingt ans, et (pie le domestique n'en avait que quarante, je soupçonne le domestique d'être le plagiaire.
Nous arrivâmes à la galerie des mésanges: c'était un [letit pavillon placé à l'autre angle du jardin, tout tapissé d'ailes et de tètes de moineaux francs, brodé d'ailes, de tètes et de queues de mésanges.
Ffgiirez-vous une grande tenture grise avec des dessins jaunes et bleus.
Ces dessins représentaient des roues, des rosaces, drs étoiles, des arabesques, enfin toutes les fantaisies que peut dessiner, avec des corps, des pattes et des becs d'oiseaux, une imagination malade. ' ■
Dans les intervalles des dessins, il y avait des têtes de chats appliquées à la muraille, la gueiile ouverte, la face ridée, les yeux élincelans; ces UMes de chats surmontaient des pattes de chats croisées comme ces os dont le funèbre ornement accompagne d'ordinaire les têtes de mort.
Ces têtes étaient surmontées elles-mêmes de légendes conçues en ces termes :
MisoiF, condamné à la peine de mort, le 10 janvier 1S1(>, pour avoir endommagé deux chardonnerets et une mésimge.
Le Docteur, condamné à la peine de mort, le 7 juillet 1847, pour avoir dérobé une saucisse sur le gril.
Bi.ucnER, condamne à la peine de mort, le 10 juin 1848,
pour avoir bu à même d'une jatte de lait réservée pour mon déjeuner.
— Ali ! ail ! fis-je, il paraît que votre maître, comme nos anciens seigneurs féodaux, s'est arrogé le droil de justice basse et haute.
— Oui, monsieur, comme vous voye*; et il en use sans appel. Il dit que si chacun faisait comme lui et détruisait les [lillards, les voleurs et les assassins, il ne resterait bientôt plus sur la terre que les animaux doux et bienfaisans, el qu'alors les hommes, n'ayant j]ue de bons exemples, en deviendraient meilleurs.
Je m'inclinai devant cet axipme; je respecte les collectionneurs sans les comprendre. J'ai visité à Gand un amateur qui faisait collection de boutons; eh bien! la chosa paraissait ridicule au pi'emier abord et finissait par devenir intéressante ; il avait divisé ses boutons par séries depuis le IX<^ siècle jusqu'à nous. La collection commençait à un bouton de la lobe de Charlcmagneet finissait , ar \in boulon de l'uniforme de Napoléon; il y avait des bouJons de tous les régimens qui avaient e.isté en France, depi:is les francs-archers do Charles VII, jusqu'aux tirailleurs de Vincennes; il en avait en bois, en plomb, en cuivre, en zinc, en argent, en or, en. rubis, en énieraudes et en diamans; sa collection , valeur matérielle, était estimée 100,000 francs; elle lui avait coûté 300,000 francs peutêtre.
J'ai connu à Londres un Anglais qui faisait collection des cordes de pendus. Il avait voyagé dans une portion du globe et dans l'antre; il avait des correspondans ; par lui et par ses correspondans, il s'était mis en relation avec les bourreaux des quatre parties du monde. Aussilêt un homme pendu en Europe, en Asie, en Afrique ou en Amérique, l'exécuteur coupait un bout de la corde, et envoyait cela avec un brevet d'authenticité à nolr(> collectionneur, lequel en échange lui retournait le prix de son envoi; il y avait une de ces cordes qui lui avait coillé cent livres sterling: il est vrai qu'elle avait eu l'honneur d'étrangler Sélim III, étranglement auquel, comine chacun le sait, la politique anglaise n'avait pas été totalement étrangère.
Je venais de co|)ier l'épi laphe île maître Bluclier, le buveur de lait, lorsque la demie après neuf heures sonna à Sainte-Gudule ; nous n'avions plus qu'une demi-heure pour gagner le chemin de fer d'Anvers ; je joignis mon oll'rande à celle qu'avait déjà donnée Biard en entrant, el nous sortîmes tout courant de cette iiécroiiolis.
Notre guide, plein de reconnaissance, nous accompagna en sautillant jusqu'à la porte, et nous suivit des yeux, tout en se tordant le cou, jusqu'à l'angle de la rue.
Nous arrivâmes au débarcadère comme la machine jetait son cri de départ.
r.ACFBES ET C0BNICH0K.".
Nous arrivâmes à Anvers à onze heures. Pour ne pas manquer le bateau, qui partait à midi, nous allâmes déjeuner sur le quai en face du bateau même. A midi, nous étions installés à boni. A miili cinq minutes, nous parlions, accompagnés d'une jolie petite pluie fine que je crois particulière à Anvers, attendu que jo l'y ai constamment retrouvée à chacun des voyages que j'ai faits dans celte ville.
Biard n'iMail pas sans inquiétude sur la façon dont nous nous Ingérions à Rotterdam, à La Haye et à Amsterdam, une cérémonie comme celle à la()Uelle nous allions assister devant amener un grand concours di> voyageurs.
Mais je suis homme de précaution. D'ailleurs, quelle est la ville où je ne connaisse pas quelqu'un ?
LES MARIAGES DU PERE OLIFUS
En 1840, je descendais lo Rhône. Embarqué à Lyon à quatre heures du matin, je m'étais endormi vers onze heures ou midi, sur le pont, à l'ombre de la lente, doucement caressé par cette brise fraîche qui court à la surface des fleuves.
C'était une si douce chose que ce sommeil, que, deux ou trois fois éveillé à moitié par un aa:ident quelconque, je n'avais pas voulu rouvrir les yeux de peurdem'éveiller fout à fait. J'étais donc resté immobile, la raison suspendue au-dessus de ce vague (|ui accompagne le crépuscule du sommeil, quand, tiré de ma béate rêverie par une troisième ou quatrième secousse, je sentis pénétrer pour ainsi dire, dans le demi-jour de mon cerveau, quelques mots prononcés en français par des voix de femmes teintées d'un léger accent anglais.
Je rouvris toi t doucement les yeux, et, regardant avec précaution autour de moi, je distinguai, entre mes paupières closes aux trois quarts, un groupe composé de deux jeunes femmes de dix-huit à ^ingtans, d'un jeune homm^e de vingt-six à vingt-huit, et d'un homme de trente-quatre à trente-six.
Les deux femmes étaient charmantes, non-seulement de leur propre beauté, mais encore de cette grâce naïve et presque nonchalante toute particulière aux Anglaises.
Les deux hommes étaient remarquables de distinction.
Il y avait discussion dans le groupe.
La discussion roulait sur l'itinéraire à suivre : descendrait-on à Avignon, pousserait-on jusiui'à Arles?
C'était fort grave et surtout fort embarrassant [lour des étrangers qui n'avaient d'autre guide que Richard.
Il faudrait, hasarda une des deux femmes, que quelqu'un qui eût fait le voyage par Arles et par Avignon voulût bien nous renseigner.
Ce souhait semblait envoyé à mon adresse. J'avais fait trois ou quatre fois la route de Lyon à Slarseille par le Rhône et par chacune de ces deux villes. Je pensai que le moment était venu d" me présenter, et que le service que j'allais rendre à la société \oyageuse me ferait pardonner ma hardiesse.
Je rouvTis les yeux tout à fait, et. mïnclinant à moitié :
— Si ces messieurs veulent permettre à l'auteur des Impressions de voilage de les éclairer sur cette gi'ave question, interrompis-je, je dirai à ces dames que mieux vaut aller par Arles que par Avignon.
Les deux jeunes femmes rougirent; les deux hommes se r(^lournèrent de mon côté avec le sourire de la courtoisie sur les lèvres. Il était évident qu'ils me connais.-iaient avant que je ne leur parlasse, et que pendant mon sommeil ou leur avait dit qui j'étais.
— Et pourquoi cela, s'il vous plaît? me demanda l'aîné des deux voyageurs.
— D'abord, parce cju'en passant par Arles, vous verrez Arles, qui vaut bien la peine d'être vue. Puis, d'Aiies à Marseille, vous aurez un chemin sans poussière et extrêmement curieux, en ce qu'il longe d'un côté la Camargue, c'est à dire l'ancien camp de Marins, et de l'autre la Crau.
— Mais il faut que nous soyons à Marseille après-demain.
— Nous y serons.
— Nous partons par le bateau de Livourne.- -^ Je pars par le même bateau.
— Nous voulons être à Florence pour la Saint-Jean.
— J'y suis attendu pour cette époque.
— Comment irons-nous d'Arles à Marseille ?
— J'ai ma calèche sur lo bateau. Nous sommes cinq, on y tient six ; nous prendrons des chevaux de poste. Nous irons en pique-nique, et tout le long de la route je serai votre cicérone.
Nos deux voyageurs se retournèrent vers les deux jeunes femmes, qui firent de la tête un signe presque imperceptible ; la chose était décidée.
On en était encore à la lune de miel dans lu double ménage, et, pendant la lune de miel, la femme, on le sait, 4 l'initiative de la décision.
UBUT. COMPL. — XV.
Nous fîmes un charmant voyage. A Arles, nous visitâmes les Arènes et achetâmes des saucissons. A Marseille nous fûmes reçus par Méry et mangeâmes chez Courty. Enfin à Florence nous vîmes les courses de cliars chez monsieur Finzi et les illuminations de l'Arno chez le prince de Corsini.
Enfin, il fallut nous quitter. Je restais à Florence, et mes compagnons de voyage devaient parcœn'ir toute l'Italie. Nous nous fîmes force promesses de nous revoir. Nous échangeâmes nos adresses dans le cas où ces messieurs viendraient à Paris, et oii j'irais en Hollande.
De la part des voyageurs, les cartes étaient : l'une, celle de monsieur Jacobson à Rotterdam, l'autre celle de monsieur Wiltering à Amsterdam.
Contre les habitudes de ces sortes de promesses, elles lurent tenues, plus que tenues même, car monsieur Jacobson, de voyageur s'est fait mon ami, et, dans une circonstance, m'a rendu un service que beaucoup d'amis ne rendraient pas.
Au moment de partir pour la Hollande, j'avais donc écrit d'avance à monsieur Jacobson, à-Rotterdam, lui annonçant mon arrivée.
Ce qui m'assurait une hospitalité royale, d'abord cher lui, ensuite chez monsieur Wittering.
En eflet, monsieur Jacobson est non-seulement un voyageur plein d'esprit, un banquier plein d'honneur, mais encore c'est un cœur tout artiste.
Nos plus charmans tableaux de Decamps, de Dupré, di' Rousseau, de SchefTer, de Diaz, que nous voyons partir pour la Hollande, c'est lui qui nous les enlève; aussi à peine eus-je prononcé son nom, que Biard fut rassure,
Quant à La Haye, huit jours aupai-avant Jacquand devait y être an'ivé, avec son tableau de Guillaume le Taciturne vendant sa vaisselle à des juifs, pour soutenir la guerre de l'indépendance.
Il avait dû me retenir une chambre à l'hôtel de la Cour- Impériale.
Nous pouvions donc nous laisser aller tranquillement au cours de l'Escaut, et, pendant les rares instans où le vent et la pluie nojis permettaient de monter sur le pont, jeter un coup d'opil-sur les Paul Potier, les Hobbema, et les Van de Velde que nous côtoyions.
Nous traversâmes Dordrecht à travers une forêt de moulins près desquels les moulins de Puerto-Lapicc ne sont que pygmées. A Dordrecht, tout le monde a son moulin ; il y en a au bord de l'eau, il y en a dans 1 s jardins, il y en a sur les maisons, il y en a de petits, il y eu a de grands, il y en a de gigantesques, il y en a pour les enfans, pour les hommes, pour les vieillards; tous ont la même forme, mais chacun peint son moulin à sa fantaisie ; il y en a de gris avec des ourlets blancs qui ont l'air de veuves en demi-deuil, il y en a de carmélites avec des ourlets noirs qui ont l'air de capucins désolés, il y en a de blancs avec des ourlets bleus qui ont l'air de pierrots en goguette. Rien de jilus original que ces grands corps immobiles, rien de plus fanla-:tique que toutes ces grandes ailes qui tournent. A côté de ces moulins, à leur ombre, pour ainsi dire, de petites maisons rouges à persiennes ^■ertes, propres, épousselées, charmantes, apparaissant derrière des allées d'arbres à la chevelure frisée, aux tiges peintes à la chaux, et tout cela passant avec la rapidité de deux cent vingt chevaux : c'est un charmant panorama.
En approchant de Rotterdam les bâtimens foisonnent à leur tour : les navires glissant sur l'eau font concurrence aux moulins immobiles sur le sol. Il y en a aussi de toute grandeur, des trois-mâts, des bricks, des sloops, des chassemarée ; il y en a surtout qui ont un aspect tout particulier, avec leur grande voile écruc et leur petite voile azurée au haut du mât; on dirait d'immenses pains de sucre encore enveloppés de leur papier gris et bleu et que l'on a mis fondre dans le fleuve; et je dis fondre, parce qu'au fur et à mesure qu'Us s'éloignent ils ont l'air de s'enfoncer dans l'eau. Tout cela est vivant, actif, marcliand, on sent qu'on s'approche de cette vieille Hollande, qui n'est qu'un
nEnVBUS r.OMPLÈTES D'ALEXANDRE DUMAS.
immense port, et qui essaimait tous les ansdi:^ mille vais- SL'au^.
A huit heures du soir, le b.itcau stoppa devant le quai de Rotterdam. A peine une communication fut-elle établie entre !e paquebot et la terre, que j'entendis prononcer mon nom; c'était un commis de Jacobson m'amionçant que son patron était parti le jour même pour Amsterdam, où j'élais attendu avec impatience par son beau-frère Wiltering, chez lequel était déjà depuis la veille installé Gudin.
Encore une bonne nouvelle! Gudin venait comme moi et comme Biard pour assister au couronnement; c'était non-seulement un ami, mais encore un confrère. Gudin est pour le moins aussi poëte que peintre; rappelez-vous le naufragé n'ayant plus qu'un mât pour se soutenir et qu'une étoile pour se guider.
Nous sautâmes à terre; il n'y avait pas de temps à perdre, le chemin de fer partait à neuf heures pour La llaje, il était huit heures et demie; nous traversâmes toute la ville avec cet air afl'airé qui n'appartient qu'aux gens qui courent après les locomolives.
Comme à Bruxelles, nous arrivâmes à temps.
Trois quarts d'heure après, nous heurtions une folle kermesse, pleine de bruit, de danses, de cris, de sons d'insfruraens, de baraques foraines, de boutiques de marchands de gaufres et d'échoppes de défailleurs de corniclions.
Les détailleurs de cornichons et les marchands de gaufres sont les deux spécialités industrielles qui méritent la peine d'être consignées ici, attendu que l'équivalent de ces deux spéculations nous manque complètement en France.
En Hollande, on se grise avec des cornichons et des œufs durs, et l'on se dégrise avec des gaufres et du punch.
Celui qui veut se mettre en goguette s'arrête tout simplement devant l'éclioppe d'un détailleur de fruits au vinaigre, il dépose cinq sous sur une des tablettes, prend une fourchette de la main droite et un œuf dur de la main gauche.
Puis il pique avec la fourchette dans un grand baquet où nagent comme des poissons rouges des portions de conconiLires do !a grosseur d'un cornichon ordinaire.
Il en lire une de ces portions qu'il dévore, et sur laquelle il applique immédiatement un aaïf dur.
Et il alterne ainsi tant que son cslom'.c ne crio pas assez ; tant mieux pour ceux dont la capacité gastrique est double, triple, quadruple : il no leur en cotlle pas plus cher qu'aux autres.
C'est cinq sous pour tout le monde.
Lss médecins de tous les pays ont fait des remarques scientinques et morales sur les diflerentes ivresses : ivresse 'eau-de-vie, ivresse de vin, ivresse de bière, ivresse de gin, tout a été étudié.
Il n'y a que l'ivresso do cornichons sur laquelle je crois qu'il n'a encore été fait aucun rapport.
Je vais essayer de combler la lacune.
A peine le Hollandais est-il ivre de cornichons, qu'il éprouve le besoin de faire des folies.
H s'approche en conscquenco des boutiques des marchandes de gaufres.
Ces boutiques uiévilenlunedesçriplion toute particulière.
C'est un c.irré long dont voici le plan :
CD
a.ni.i..,,.
KOl'TIOUB
Calumet particulier
uieuil
■on
Quatre femmes tiennent ordinairement ces boutiques, deux d'âge incertain, deux jeunes et jolies.
Toutes quatre portent le costume frison.
Le costume frison consiste dans un casaquin plus ou moins élégant, dans une robe plus ou moins élégante. Ce n'est pas là que gîte son originalité.
Son originalité consiste dans une double calotte de cuivre doré, qui, Je chaque cftlé, en sciTe les tempes. Deux potifs ornemens d'or se dressent à l'extrémité extérieure d9 chaque sourcil : on dirait deux petits chenets.
Sur ces plaques de cuivre, on incruste d'ordinaire deux ou trois boucles de faux cheveux. •
Sur le tout, on monte un bonnet à borbes.
Eh bien! en général, cet assemblage étrange de cuivre qui donne à la tête l'aspect d'un crâne dore, de cheveux poussant sur du cuivTe, et de dentelles éteignant les lumières trop vives sur toutes les parties qu'elles recomTent, fait un ensemble très agréable à voir.
Ces dames font le métier que font les aimées en Egypte, et les bayadères dans l'Inde, excepté qu'elles nfe dansent ni ne chantent.
Les deux femmes d'un âge raisonnable se tiennent, l'une sur le fauteuil qui est à la porte, l'autre sur le fauteuil qui est derrière le comptoir.
Elles y sont incrustées.
Celle qui est à la porte fait les gaufres.
Celle qui est au comptoir sert le punch.
Les deux jeunes filles font.... c'est assez difficile deJire ce qu'elles font, surtout après avoir dit ce qu'elles ne font pas.
Elles reconnaissent à la première vue les gens i\Tes de cornichons et leur font des signes.
Quaiiil les signes ne suffisent pas, elles sortent de la boutique et vont les chercher.
Une fois entré dans la boutique, le consommateur disjwiraît dans un dos cabinets particuliers.
Une frisonne lo suit.
Puis une assiette de gaufres et un demi-bol de punch y sont introduits.
Puis les rideaux, qui interceptent aux passanset aux habitans de la boutique l'intérieur des cabinets, relombenl avec une naïveté toute hollandaise.
Un quart d'heure après, l'homme sort complètement dégrisé.
Voilà ce que nous vîmes le 10 mai au soir, vingt-quatre heures juste après avoir quitté Paris.
Nous avons lait, grâce à tous les tours et à tous les detours de ri:scaut, cent soixante lieues pendant ces vingtquatre heures.
Sur quoi, ayant trouvé nos lits préparés par les soins de r.otre ami .lacquand, nous nous couchâmes au son do la plus infernale musique que j'aie jamais entendue.
ni
FE>niES SIABISES ET SIRÈNES.
Souvenir, doux présent du ciel à l'aide duquel l'honmie revit dans son existence passée, miroir magique qui iclléchit les objets en leur prêtant la vague poésie du crépuscule, le suave contour de la distance, c'est près de moi surtout que ta présence est réelle, ton enlraîncmenl irrésistible 1 Je prends la plume dans l'intenlion bien arrêtée de traverser l'espace à vol d'oiseau, dans le seul désir de partir et d'arriver. Mais voilà que tout le long de la route le souvenir a posé des jalons qu'il retrouve. Voilà tiue je ne m'apparlieLS plus, que je suis corps et âme au passe. Voi'.à quo mon espril, qui voulait traverser l'espace rapide comnio l'éclair, flotte incertain, pareil à la bulle do savon qu'emporte le souille du vent, et qui e»> se baignant dans le saphir, le
LES MAIIIAGES DU PÈRE OLIFUS
rubis et l'opalo, réfléchit sur son globe éphénsère les maisons, les champs, le ciel, c'est-à-tlire un monde éternel dans un monde d'un instant.
C'est cependant vrai : je voulais dans un seul chapitre franchir la France, traverser la Belgique, descendre l'I'scaut, gagner Amsterdam, et m'embarquerpourMonnikendam, où nous devions trouver le père Olifus. Mais voilà que sur la route j'ai rencontré Biard, le roi des Belges, l'homme à la basse, les moulins de Dordrecht, les bàtimens d'Ysselmonde, la lettre de Jacobson, Jacquand, la kermesse de La Haye, les défailleurs de cornichons, les marchands de gaufres, les Frisonnes aux bonnets d'or; voilà que je me suis arrêté à chacune et à chacun, aux hommes et aux choses ; voilà que j'ai tendu la main, détourné la tête, ralenti le pas : voilà qu'au commencement de mon troisième chapitre, j'en suis encore, où? à La Haye, à la veille du couronnement; voilà que je n'aurai pas trçp de ce chapitre encore pour parler du roi, de la reine, d'Amsterdam avec ses trois cents canaux, ses trente mille étendards, ses deux cent mille habitans. Que mes lecteurs me pardonnent; Dieu m'a fait ainsi, tiu'ils me prennent donc comme Dieu m'a fait, ou qu'ils ferment le livre.
Je ne perds pourtant pas l'espérance d'arriver à Monnikendam à la fln do ce chapitre. — Mais l'homme propose et Dieu dispose.
Comme les bateaux de papier que les enfans mettent sur un ruisseau, qui pour eux est uu fleuve, je vais donc me laisser aller au cours de mon récit, au risque de chavirer aujourd'hui et do n'arriver que demain.
J'avais une lettre du roi Jérôme Napoléon pour sa nièce la reine de Hollande. Dès mon arrivée, j'avais fait remettre cette lettre à son adresse ; de sorte que je fus réveillé par un messager du i^alais. ,
J'allongeai ma tète hors du lit de plume dans lequo j'étais enseveli, et m'informai de la cause de mon réveil.
L'aide de camp du roi me faisait passer, de la part de Sa Majesté, une autorisation de prendre, avec mes compagnons de route, le convoi spécial, et m'envoyait des caries pour assister au couronnement dans la tribune diplomatique.
Le convoi spécial partait à onze heures, il en était neuf; je remerciai le messager et essayai de me tirer hors de mon lit.
Je dis que j'essayai de me tirer de mon lit, et c'est le mot propre ; ce n'est pas chose facile que de se tirer d'un lit hollandais, fait en forme de caisse et garni de doux matelas bourrés de plume, dans lesquels on creuse son moule et qui se i îferment sur vous.
H y a une chose incroyable, c'est la variété apportée dans les accessoires et dans la forme d'un meuble qui, dans tous les pays du monde, a le même but, celui de reposer le coi'ps humain. Les esprits sédentaires croient que partout l'on doit se coucher de la même manière, ou à peu près ; ceux-là se trompent grandement.
Mettez à cùtô les uns des autres un lit anglais, un lit italien, uu lit espagnol, un lit allemand et un lit hollandais, faites-les étudier par un savant parisien qui n'aura jamais vu d'autre lit qu'un lit français, et vous aurez un volume de conjectures, plus curieuses les unes que les autres, sur les diftërens usages auxquels peu'.'ent êtres employés ces diûerens meubles.
Il leur assignera cent destinations différentes avant de deviner que ce sont des machines à sommeil.
Heureusement je suis depuis longtemps familiarisé avec les lits les plus extravagans, et j'avais parfaitement dormi dans mon lit hollandais.
H n'en était pas de même d'Alexandre et de Biard, qui étaient depuis sept heures du matin à la recherche d'une maison de bains; Ils espéraient que l'eau les remettrait de la plume, et la baignoire de la couchette.
Ils revinrent à neuf heures et demie, ayant fait trois fois le tour de La Haye, ayant visité tous les musées, tous les magasins de bric-à-biac, mais n'ayant pas pu découvrir une seule maison de bains.
Il est vrai que la mer n'est iju'à une liouo do La Havc,
Il me restait juste le temps d'aller moi-même au musér.
11 y avait une chose que je voulais voir, à part les Reni brandt, les Van Dick, les Hobbémn, les Paul Potterettolw les chefs-d'œuvre de la peinture hollandaise, c'était, dans les salles basses, au milieu de ce musée pittoresque, une case vitrée dans laquelle on conserve plusieurs échantillons de femmes marines.
La femme marine est un produit particuliev à la Hollande et à ses colonies.
Comme on lésait, ou comme on ne le sait pas, la femme marine se divise en deux classes :
La sirène et la néréide.
La sirène, c'est le monstre antique, à tête de femme et à queue do poisson. Ce sont les fdies de Parthénope, de Ligée et de Lcucosie. S'il faut en croire les auteurs du XYls du XVII» et même du XYIII" siècle, les sirènes ne sont point rares. Le capitaine anglais John Smith vit en 1614, dans la Nouvelle-Angleterre aux Indes-Occidentales, une sirène ayant la partie supérieure du corps parfaitement semblable à celle d'une femme. Elle nageait avec toute la grûce possible, lorsqu'il l'aperçut au bord de la mer. Ses yeux grands, quoiqu'un pou ronds, son nez bien fait, quoiqu'un peu camus, ses oreilles d'une jolie forme, quoiqu'un peu longues, en faisaient une personne fort agréable, à laquelle de longs cheveux verts donnaient un caractère d'étrangeté qui n'était pas sans charmes. Malheureusement la belle baigneuse fit une culbute, et le capitaine John SmiC.i, qui commençait à en devenir amoureux, s'aperçut qu'à partir du nombril la femme n'était plus qu'un poisson.
li est vrai que ce poisson avait une double queue, mais une double queue ne remplace pas deux jambes.
Le docteur Kircher constate, dans un rapport scientillque, qu'une sirène fut prise dans le Zuyderzée, et disséquée à Leyde par le professeur Pierre Paw; et, dans le même rapport, il parle d'une sirène qui fut trouvée en Danemarck, et qui apprit à filer et à prédire l'avenir. Cette sirène avait une longue chevelure, formée, non de poils, mais de filets charnus. Elle avait le visage agréable, les bras plus longs que ceux des hommes, les doigts des mains joints par un cartilage en forme de patte d'oie, les mamelles rondes et fermes, la peau couverte d'écaillés s' blanches et si fines que, do loin, on pouvait les prendre pour une peau blanche et grasse. El'e racontait que tritons et sirènes forment une population sous-marine qui. tenant pour l'adresse du singe et du castor, se 'Construisent, dans des lieux inaccessibles aux plongeurs, des grottes de rocaifles, où ils étendent des li*3 de sable, sur lesquels ils se reposent, dorment et aiment.
Jean-Philippe Abclinus rapporte, dans le premier volume de son Théâlie de l'Europe, qu'en l'an 1619, des conseillers du roi de Danemark, naviguant de la Norwège à Copenhague, virent un homme marin se promenant dans la mer, et portant une botte d'herbes sur sa tête. On lui jeta un appât qui cachait un hameçon. L'homme marin étaii gourmand, à ce qu'il paraît, comme un homme terrestre. H se laissa prendre au morceau de lard, y mordit, et fut attiré à bord du vaisseau. Mais à peine .'"ut-il sur le pont, qu'il se mit à parler le plus pur danois et à menacer le bâtiment de sa perle. Aux premières paroles qu'il prononça, les matelots, comme on le pense bien, furent fort étonnés. Mais quand des simples paroles il passa aux menaces, leur étonnement se cnangea en épouvante. Ils so hâtèrent de rejeter l'homme marin à la mor on lui faisant toutes sortes d'excuses.
Il est vTai que, comme c'est le seul exemple d'homme marin qui ait parlé, les commentaires d'Abelinus prétendent que ce n'était point un triton, mais un spectre.
Johnslon raconte qu'en 1403, on prit une femme marine dans un lac de Hollande où elle avait été jetée par la mer. Elle se laissa habiller, s'accoutuma à manger du pain et du lait, apprit à filer, mais resta muette.
Enfin, pour finir comme un feu d'artifice, e'est-à-dire
IWl
ŒUVRES COMPLETES D'ALEXANDRE DDMAS
par le bouquet, Dimas Bosque, médecin du vice-roi de l'île de Manara, raconte, dans une lettre insérée à VHhtoire d'Asie de Bartliole, qu'étant à se promener ati bord de la mer avec un jésuite, une troupe de pêcheurs vint tout courant inviter le père à entrer dans leur barque pour voir un prodige. Le père se rendit à leur invitation, et Dimas Bosque l'accompagna.
Dans cette barque se trouvaient seize poissons à figure humaine, neuf femelles et sept mâles, que les pécheurs venaient de prendre d'un seul coup do filet; on les tira sur le rivage et on les examina minutieusomenl. Leurs oreilles étaient éminentes comme les nôtres, cartilagineuses et couvertes d'une peau mince. Leurs ytiix étaient semblables aux nôtres par la couleur, la forme et la situation, ils étaient enfermés dans des orbites cachés sous le froni, étaient garnis de paupières, et n'avaient pas, com.me ceux des poissons, différens axes de vision. Le nez no ditlérait du nez humain qu'en ce qu'il était un peu aplati comme celui du nègre, et légèrement fendu comme celui du boule-dogue. La bouche et les lèvres étaient parfaitement semblables aux nôtres. Les dents étaient carrées et serrées l'une contre l'autre. Ils avaient la poitrine large et couverte d'une peau extrêmement blanche, qui laissait apercevoir les vaisseaux sanguins.
Les femelles avaient les mamelles rondes et fermes, et Naiis doute quelques-unes nourrissaient, car, en pressant les mamelles, on en faisait jaillir un lait très blanc et très pur. Leur bras, longs de deux coudées, plus pleins que les nôtres, étaient sans jointures, les mains étaiert attachées au cubitus. Enlin le dessous du ventre, à commencer aux hanches et aux cuisses, se partageait en une queue double, pareille à celle des poissons.
On comprend qu'une pareille prise fit grand bruil. Le vice-roi Iraita de ce coup de filet avec les pêcheurs, et fit eadeau, en la détaillant, de toute cette société de tritons et lie sirènes à ses amis et coiinais-iances.
Le résident hoUand^iis rcnit pour sa part une sirène, qu'il adressa à sou gouvernement, lequel la retourna au musée de La Haye.
On comprend qu'une véritable sirène, une siièiie authentique, une sirène casée «H étiquetée dans un uiuseï', une sirène que la science a déclaré n'être point de la famille des Lazarille de Tonnes ou de Cadet-Roussel-Esturgeon, mais bien une descendante authentique du tleuve Achéloiis et de la nymphe Calliope, était bien autrement curieuse qu'une galerie de corbeaux, y e-^t-il dix raille corbeaux dans cette galerie.
Car enfin des corbeaux, on eu voit tous les jours, et les sirènes au contraire deviennent de plus en plus rares.
Si bien que no sachant pas si je viendrais jamais à La Haye, je no voulais pas manquer cette occasion de voir une sirène.
Mais, SI pressé que je fusse de me donner ce plaisir, je fus arrêté court eu entrant.
Je savais que c'était dans ce même musée que se trouvait exposé le costume complet que portait Guillaume de Nassau, prince d'Orange, que l'histoire a surnomme le Taciturne, lorsqu'il fut assassiné à Delft, par Ballhazar (Jérard, le 10 juillet 1584.
Ce souvenir historique avait pour moi un attrait positif (lui valait bien celui des sirènes et des femmes marines de tous les pays.
Je priai donc le cicérone de m'indiquer d'abord la case où étaient enfermés les vêtemens de Guillaume, ensuite l'armoire où était le cadivre do la femme marine.
La dépouille du fondateur de la république hollandaise, de l'auteur de l'union d'Utrccht, de l'époux de la veuve de Téligny, se trouve à gauche en entrant dans la première salle; depuis deux cent soixante-quatre ans, elle est exposée à la vénération du peuple pour lequel fut le dernier sou|iir de Guillaume.
— Seigneur, ayez pitié de mon âme et de ce pauvre \\c\iple! dit le Taciturne en tombant.
Le pourpoint, la veste et la chemise teints de sang .sont
là, avec la balle qui lui traversa la poitrine, avec le pistolet d'où elle sortit.
C'est un malédiction vivante et éternelle contre l'assassin.
Je ne sais rien qui pousse à la méditation, au rêve, à la poésie, comme la vue des objets matériels.
Que de choses dans le couteau de Ravaillac! que de choses dans la balle de Balthazar Gérard!
Qui dira ce que trois pouces de fer ou une once de plomb pèsent dans la destinée des peuples 1
Hasard, providence ou fatalité, le monde blanchira sur ces trois mots.
Le sphinx qui veille sur eux, c'est le doule.
Je reviendrai à La Haye rien que pour revoir cette chemise teinte do sang, ce pistolet et cette balle.
Mais il était onze heures moins un quart, je n'avais plus que quelques minutes à moi. Je demandai à voir ma sirène; on me conduisit à la case i\° 449 : cette case contenait trois monstres : un fauae, un vampire et une sirène.
C'était à la sirène que j'en voulais. Je laissai de côté le vampire et le faune.
Elle était desséchée et à peu près de la couleur d'une tête de Caraïbe. Ses yeux étaient fermés; le nez s'était aplati; les lèvres s'étaient collées aux dents, devenues jaunes; le sein était évident, quoique déprimé; quelques cheveux rares et courts se hérissaient sur sa tète; ciilin la partie inférieure du corps se terminait en queue de poisson.
Il n'y avait rien à dire : c'était bien une sirène.
Interrogé par moi, mon cieéione me raconta alors l'histoire du médecin Dimas Bosque, du père jésuite, du viceroi de Manara et du résident hollandais, telle que je l'ai racontée.
Puis, comme il vit que j'insistais pour avoir d'autres détails :
— 11 paraît, me dit-il, que vous êtes curieux de renseignemens sur ces sortes d'animaux.
Je trouvai mon cicérone assez impertinent de ranger au nombre des animaux une créature ayant la tête d'une femme, les mains d'une femme et le sein d'une femme; mais comme je n'avais pas le temps de discuter avec lui :
— Très curieux, lui répondis-je, et si vous pouviez m'en donner...
— Oh! pas moi précisément; mais je puis vous indiquer où vous en trouv(Tez.
— Où cela? dites vite.
— A Monnikendam.
— Qu'<'st-ce que c'est que Monnikendam?
— C'est un bourg à deux lieues d'Amsterdam, au fond d'un petit golfe du Zuyderzée.
— Et je trouverai là des renseignemens sur les sirènes'?
— Oh! bien oui, sur les sirènes! sur les femmes marines, ce qui est bien plus curieux encore.
— Il y en a donc une dans le musée de Monnikendam?
— Non, mais il y en a une dans le cimetière; vous verrez son mari et ses enfans, ce qui sera bien aussi amusant.
— Elle s'est donc mariée? elle a donc eu des enfans? votre femme marine.
— Elle s'est mariée et elle a eu des enfans. Il est vrai que ses enfans la renient, mais son mari vous racontera tout, lui.
— Parlo-t-il français?
— Oh! il parle toutes les langues. C'est un vieux loup di' mer.
— Et vous le nommez ?
— Le père Olifus.
— Où le trouverai-je?
— Peut-être à Amsterdam même; il a un bateau avec lequel il passe les voyageurs d'Amsteidam à Monnikendam. Si vous ne le trouvez pas à Amsterdam, vous le trouverez
LES MARIAGES DU PËUE OLIFUS
à Monnikendam, où sa fillw Marguerite lient l'hdtel du Bonhomme Tropique.
— Le père Olifus, vous dites?
— Le père Olifus.
— Bon.
Je jetai un dernier regard à l.i sirène, dontBiard fit un croquis, et nous sautâmes dans notre remise en criant :
— Au chemin de 1er.