‹ DiversChapitre 100 sur 103 · MURA.T · texte numérisé non relu

MURA.T

golfe magnifique apparurent à l'horizon comme un merveilleux mirage, et sans doute la première idée de la fatale expédition de Calabre prit naissance pendant ces jours d'enivrement qui suivirent les lieures d'agonie. Cependant le roi, ignorant encore quel accueil l'attendait en Corse, prit le nom de comte de Campo Melle, et ce fut sous ce nom que le 2o août il prit terre à Bastia. Mais sa précaution fut inutile; trois jours après son arrivée, personne n'ignorait plus sa présence dans cette ville. Des rassembleniens se formèrent aussitôt, des cris de : Vive Joachim ! se firent entendre, et le roi, craignant de troubler la tranquillité publique, sortit le même soir de Bastia avec ses trois compagnons et son mameluk. Deux heures après il entrait à Viscovato, et frappait ù la porte du général Franceschetti , qui avait été à son service tout le temps de son règne, et qui, ayant quitté Naples en même temps que le roi, était revenu en Corse habiter avec sa femme la maison de monsieur Colona Cicaldi, son beau-père II était en train de souper lorsqu'on vint lui dire qu'un étranger demandait à lui parler: il sortit et trouva Murât enveloppé d'une capote miliiaire, la tète enfoncée dans un bonnet de marin, la barbe longue, et portant an pantalon, des guêtres et des souliers de soldat. Le général s'arrêta étonné ; IMurat fixa sur lui son grand œil noir; puis, croisant les bras: — Franceschetti, lui dit-il, avez-vousà votre table une place pour votre général qui a faim? avez-vous sous votre toit un asile pour voire roi qui est proscrit?... Franceschetti jela un cri de suprise en reconnaissant Joachim, et ne put lui répondre qu'en tombant à ses pieds et en lui baisant la main. De ce moment, la maison du général fut à la disposition de Murât.

A peine le bruit de l'arrivée du roi fut-il répandu dans les environs que l'on vit accourir à Viscovato des officiers de tous grades, des vétérans qui avaient combattu sous lui, et des chasseurs corses que son caractère aventureux séduisait; en peu de jours la maison du général fut transformée en palais, le village en résidence royale, et l'ileen royaume. D'étranges bruits se répandirent sur les intentions de Murât; une armée de neuf cents hommes contribuait à leur donner quelque consi.stance. C'est alors que Blancard, Langlade et Donadieu prirent congé de lui; Murât voulut les retenir; mais ils s'étaient voués au salut du proscrit, et non à la fortune du roi.

Nous avons dit que Murât avait rencontré à bord du bateau de poste de Bastia un de ses anciens mameluks nommé Othello, et que celui-ci l'avait suivi à Viscovato : l'ex-roi de Naples songea à se faire un agent de cet homme. Des relations de famille le rappelaient tout naturellement à Caslellamare; il lui ordonna d'y retourner, et le chargea de lettres pour les personnes sur le dévofiment desquelles il comptait le plus. Othello partit, arriva heureusement chez son beaupère, et crut pouvoir lui tout dire ; mais celui-ci, épouvanté, prévint la police : une descente nocturne fut faite chez Othello et sa correspondance saisie.

Le lendemain , toutes les personnes auxquelles étaient adressées des lettres furent arrêtées et reçurent l'ordre de répondre à Murât comme si elles étaient libres, et de lui indiquer Salerne comme le lieu le plus propre au débaniuement : cinq sur sept eurent la lâcheté d'obéir , les deux autres, qui étaient deux frères espagnols, s'y refusèrent absolument : on les jeta dans un cachot.

Cependant, le 17 septembre. Murât quitta Viscovato, le général Franceschetti , ainsi que plusieurs officiers corses, lui servirent d'escorte; il s'achemina vers Ajaccio par Cotone, les montagnes de Serra et Bosco, Venaco, Vivaro, les gorges de la forêt de Vczzanovo et Bogognone; partout il fut reçu et fêté comme un roi, et à la porte des villes il reçut plusieurs députations qui le haranguèrent en le saluant du titre de majesté; entin le 23 septembre il arriva à Ajaccio- La population tout entière l'attendait hors des murs ; son entrée dans la ville fut un triomphe; il fut porté jus(|u'à l'auberge qui avait été désignée d'avance par les maréchaux-delogis : il y avait de quoi tourner la tête à un homme moins impressionnable que Murât : quant à lui, il était dans l'iytesse; en entrant dans l'auberge, il tendit la main à Fran-

ceschetti. — Voyez, lui dit-il, à la manière dont me reçoivent les Corses, ce que feront pour moi les Napolitains. —C'était le premier mot qui lui échappait sur ses projets à venir, et dès ce jour même il ordonna de tout préparer pour son départ.

On rassembla dix petites felouques : un Mallais, nommé Barbara, ancien capitaine de frégate delà marine napolitaine, fut nommé commandant en chef de l'expédition; deux cent cinquante hommes furent engagés et invités use tenir prêts ù partir au premier signal. Murât n'attendait plus que les réponses aux lettres d'Othello ; elles arrivèrent dans la matinée du 28. Murât invita tous les officiers à un grand diner, et fit donner double paye et double ration à ses hommes.

Le roi était au dessert lorsqu'on lui annonça l'arrivée de monsieur Maceroni : c'était un envoyé des puissances étrangères qui apportait à Murât la réponse qu'il avait attendue si longtemps à Toulon. Murât se leva de table et passa dans une chambre à cùlé. Monsieur Maceroni se fit reconnaître comme chargé d'une mission officielle, et remit au roi luliimatura de l'empereur d'Autriche. Il était conçu en ces termes :

" Monsieur Maceroni est autorisé par les présentes à prévenir le roi Joachim que sa majesté l'empereur d'Autriche lui accordera un asile dans ses États, sous les conditions suivantes:

<i 1° Le roi prendra un nom privé. La reine ayant adopté celui de l.ipano, on propose au roi de prendre le même nom.

» a» Il sera permis au roi de choisir une ville de la Bohême, de la Moravie, ou de la Haute-Autriche, pour y fixer son séjour. Il pourra même, sans inconvénient, habiter une campagne dans ces mêmes provinces.

•1 ô" Le roi engagera sa parole d'honneur envers S. M. I. et R. qu'il n'abandonnera jamais les Etals autrichiens sans ié consentement exprès de l'empereur, et qu'il vivra comme uii particulier de distinction, mais soumis aux lois qui sont en vigueur dans les Etats autrichiens.

" En foi de quoi, et afin qu'il en soit fait un usage convenable, le soussigné a reçu l'ordre de l'empereur de signer la présente déclaration.

« Donné à Paris le {" septembre 1815.

■> Signé le prince de METTERmai. «

Murât sourit en achevant cette lecture, puis il fit signe à monsieur Maceroni de le suivre. Il le conduisit alors sur la terrasse de la maison, qui dominait toute la ville et qui était dominée elle-même par sa bannière qui flottait comme sur un château royal. Delà on pouvait voir Ajaccio toute joyeuse et illuminée, le port où se balançait la petite flottille et les rues encombrées de monde, comme un jour de fête. A peine la foule eut-elle aperçu Murât, qu'un cri partit de toutes les bouches: Vive Joachim ! vive le frère de Napoléon 1 vive le roi de Naples! Murât sa'ua, et les cris redoublèrent, et la musique de la garnison fit entendre les airs nationaux. Monsieur Maceroni ne savait s'il devait en croire ses yeux et ses oreilles. Lorsque le roi eut joui de son étonnement, il l'invita à desrendre au salon. Son état-major y était réuni en grand uniforme: on se serait cru à Caserte ou à Capodimonte. Enfin, après un instant d'hésitation, Maceroni se rapprocha de Murât.

— Sire, lui dit-il, quelle réponse dois-je faire à sa majesU* l'empereur d'Autriche?

— Monsieur, lui répondit Murât avec cette dignité hautaim qui allait si bien à sa belle figure, vous raconterez ù mon frère François ce que vous avez vu et ce que vous avez entendu; et puis vous ajouterez que je pars cetle nuit même poj' reconquérir mon royaume de Naples.

OEUVRES COMPLETES D'ALEXANDRE DUMAS

Page 1