MURÂT
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à n'en savoir que {aire... Prends garde , T. anglade , prends garde, parfois en appelant le venl on éveille la tempête. — Mural tressaillit, car il semblait que cet avis, qui s'élevait de la nier, lui était donné par l'esprit des eaux; mais Fimpression fut courte, et il se remit a l'instant.
~ Tant mieux, dit-il, plus nous aurons de vent, plus vite nous marcherons.
— Oui, répondit Langlade, seulement Dieu sait où il nous tonduira, s'il continue à tourner ainsi.
— Ne partez pas cette nuit, sire, dit Blancard, joignant son Ivis à celui de ses deux compagnons.
— Mais enfin, pourquoi cela?
— Parce (|ue, vous voyez cette ligne noire, n'est-ce pas? eh bien ! au coucher du soleil elle était i^i peine visible, la voil.'i maintenant qui couvre une partie de l'horizon ; dans une heure il n'y aura plus une étoile au ciel.
— Avez-vous peur? dit>lurat.
— Peur! répondit Langlade, et de quoi? de l'orale? il haussa les épaules. C'est à-peu-près comme si je demandais à votre majesté si elle a peur d'un boulet de canon... Ce que nous en disons, c'est pour vous , sire; mais que voulez-vous que fasse l'orage à des chiens de mer comme nous?
— Partons donc ! s'écria Murât en poussant un soupir. Adieu, Marouin... Dieu seul peut vous récompenser de ce que vous avez fait pour moi. Je suis à vos ordres, messieurs.
A ces mots, les deux marins saisirent le roi chacun par une cuisse, et l'élevant sur leurs épaules, ils entrèrent aussitôt dans la mer; en un instant il fut abord, Langlade et Blancard montèrent derrière lui, Donadieu resta au gouvernail; les deux autres officiers se chargèrent de la manœuvre et commencèrent leur service en déployant les voiles. Aussitôt, comme un cheval qui sent l'éperon, la petite barque sembla s'animer; les marins jetèrent un coup d'œil insoucieux vers la terre, et Murât, sentant qu'il s'éloignait, se retourna du côté de son hôte et lui cria une dernière fois :
— Tous avez votre itinéraire jusqu'à Trieste. . N'oubliez pas ma femme!... Adieu!... Adieu.
— Dieu vous garde, sire, murmura Marouin. — Et quelque temps encore, grâce à la voile blanche qui se dessinait dans l'ombre, il put suivre des yeux la barque qui s'éloignait rapidement; enfin elle disparut. Marouin resta encore quelque temps sur le rivage, quoiqu'il ne vît plus rien ; alors un cri affaibli par la distance parvint encore jusqu'à lui : ce cri était le dernier adieu de Mural à la France.
Lorsque monsieur IMarouin me raconta un soir, au lieu même où la chose s'était passée, es détails quejeviensdedé crire, ils lui étaient si présens, quoiijue vingt ans se fussent écoulés depuis lors, qu'il se rappelait jus([u"aux moindres accidens de cet embarquement nocturne. De ce moment, il m'assura qu'un pressentiment de malheur l'avait saisi, qu'il ne pouvait s'arracher de cette plage, et que plusieurs fois l'envie lui prit de rappeler le roi ; mais, iiareil à un homme qui rêve, sa bouche s'ouvrait sans laisser échapper aucun son. Il craignait de paraître insensé; et ce ne fut qu'à une heure du malin, c'est-à-dire deux heures et demie après le départ de la barque, qu'il rentra chez lui avec une tristesse mortelle dans le cœur.
Quant aux aventureux navigateurs , ils s'étaient engagés dans cette large ornière marine qui mène de Toulon à Bastia, et d'abord l'événement parut, aux yeux du roi, démentir la prédiction de nos marins : le vent, au lieu de s'augmenter, tomba peu à peu, et deux heures après le départ, la barque se balançait sans reculer ni avancer sur des vagues qui , de minute en minute, allaient s'aplanissant. Murât regardait tristement s'éteindre, sur cette mer où il se croyait enchaîné, le sillon phosphorescent que le petit bâtiment traînait après lui : il avait amassé du courage contre la tempête, mais non contre le calme; et, sans même interrompre ses compagnons de voyage, à l'inquiétude desquels il se méprenait, il se coucha au fond du bateau, s'enveloppa de son manteau, et fermant les yeux comme s'il dormait, il s'abandonna au flot de ses pensées, bien autrement tumultueux et agité que celui de la mer. Bientôt les deux marins, croyant à son sommeil, se réu-
OEUV. COUPL. — IV.
nirentau pilote, et, s'asseyant près du gouvernail, commencèrent à tenir conseil.
— Vous avez eu tort, Langlade, dit Donadieu, de prendre une barque ou si petite ou si grande . sans pont nous ne pouvons résister à la tempête, et sans rames nous ne pouvons avancer dans le calme.
— Sur Dieu ! je n'avais pas le choix. J'ai été obligé de prendre ce que j'ai rencontré, et si ce n'était pas l'époque des madragues, je n'aurais pas même trouvé cette mauvaise péniche, ou bien il me l'aurait fallu aller chercher dans le port, et la surveillance est telle que j'y serais bien entré, mais que je n'aurais probablement pas pu en sortir.
— Estelle solide au moins? dit Blancard.
— Pardieu ! tu sais bien ce que c'«st que des planches et des clous qui trempent depuis dix ans dans l'eau salée. Dans les occasions ordinaires on n'en voudrait pas pour aller de Marseille au château d'If; dans une circonstance comme la nôtre on ferait le tour du monde dans une coquille de noix.
— Chut ! dit Donadieu. Les marins écoulèrent : un grondement lointain se fit entendre, mais si faible, qu'il fallait l'oreille exercée d'un enfant de la mer pour le distinguer.
— Oui, oui, dit Langlade; c'est un averlissemcnt pour ceux qui ont des jambes ou des ailes de regagner le nid qu'ils n'auraient pas dû quitter.
— Sommes-nous loin des îles? dit vivement Donadieu.
— A une lieue environ.
— Mettez le cap sur elles.
— Et pour quoi faire? dit Murai en se soulevant.
— Pour y relâcher, sire, si nous le pouvons...
— Non, non ! s'écria Murât, je ne veux plus remettre le pied à terre qu'en Corse ; je ne veux pas quitter encore une fois la France. D'ailleurs, la mer est calme, et voilà le vent qui nous revient...
— Tout à bas ! cria Donadieu.
Aussitôt Langlade et Blancard se précipitèrent pour exécuter la manœuvre. La voile glissa le long du mât, et s'abattit au fond du bâtiment.
— Que faites-vous? cria Murât; oubliez-vous que je suis roi et que j'ordonne?
— Sire, dit Donadieu, il y a un roi plus puissant que vous ici, c'est Dieu ; il y a une voix qui couvre la vôtre, c'est celle delà tempête... Laissez-nous sauver votre majesté, si la chose est possible, et n'exigez rien de plus...
En ce moment un éclair sillonna l'horizon, un coup de tonnerre, plus rapproché que le premier, se fit entendre, une légère écume monta à la surface de l'eau, la barque frissonna comme un être animé. Murât commença à comprendre que le danger venait; alors il se leva en souriant, jeta derrière lui son chapeau, secoua ses longs cheveux, aspira l'orage comme il aspirait la fumée ; le soldat était prêt à combattre.
— Sire, dit Donadieu, vous avez bien vu des batailles ; mais peut-être n'avez-vous point vu une tempête: si vous êtes curieux de ce spectacle, cramponnez-vous au mât et regardez , car en voilà une qui se présente bien.
— Que faut-il que je fasse ? dit Murât ; ne puis-je vous aider en rien?
— Non ! pas pour le moment, sire; plus tard nous vous emploierons aux pompes...
Pendant ce dialogue, l'orage avait fait des progrès ; il arrivait sur les voyageurs comme un cheval de course, soufflant le vent et le feu par ses naseaux, hennissant le tonnerre et faisant voler l'écume ries vagues sous ses pieds. Donadieu pressa le gouvernail, la barque céda comme si elle comprenait la nécessité d'une prompte obéissance, et présenta sa poupe au choc du vent ; alors la bourrasque passa laissant derrière elle la mer tremblante, et tout parut rentrer dans le repos. La tempête renrenait haleine.
— En som.iies-nous donc quittes pour cette rafale? dit Murât.
— Non, voirs majesté, dit Donadieu, ceci n'est qu'une affaire d'avant-garde ; tout-à-l'heure le corps d'armée va donner.
— El ne faisons-nous pas quelques préparatifs pour le rc- Ctr'-ûir? répondit gaiment le roi.
— Lesquels? dit Donadieu. Nous n'avons plus un pouce lia
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0EU\TIES COMPLÈTES D'A-LEXANDRE DUMAS
toile où lèvent puisse mordre, et tant que la barque ne fera pas eau nous flotterons comme un bouchon de liège. Tenezvous bien, sire!...
En effet, une seconde bourrasque accourait, plus rapide que la première, accompagnée de pluie et d'éclairs. Donadieu essaya de répéter la même manœuvre, mais il ne put virer si rapidement que le vent n'enveloppât la barque; le mût se courba comme un roseau ; le canot embarqua une vague.
— Aux pompes, cria Donadieu! Sire, voilà le moment de nous aider...
Blancard, Langlade et Murât saisirent leurs chapeaux et se mirent à vider la barque. La position de ces quatre hommes était affreuse, elle dura trois heures. Au point du jour lèvent faiblit; cependant la mer resta grosse et tourmentée. Le besoin de manger commença à se faire sentir; toutes les provisions avaient èlé atteintes par l'eau de mer, le vin seul avait été préservé du contact. Le roi prit une bouteille, en avala le premier quelques gorgées ; puis il la passa à ses compagnons, qui burent ;1 leur tour: la nécessité avait chassé l'étiquette. Langlade avait par hasard sur lui quelques tablettes de chocolat" qu'il offrit au roi. Murât en lit quatre parts égales et força ses compagnons de manger; puis, le repas Uni, on orienta vers la Corse ; mais la barque avait tellement souffert qu'il n'y avait pas probabilité qu'elle put gagner Bastia.
Le jourse passa tout entier sans que les voyageurs pussent faire plus de dix lieues ; il naviguaient sous la petite voile; de foque, n'osant tendre la grande voile, et le vent était si variable ' que le temps se perdait à combattre ses caprices. Lesoirunevoie d'eau scdéclara; elle pénétrait à travers les planches disjointes ; les mouchoirs réunis de i'éqUipage suffirent pour tamponner la barque, et la nuit, qui descendit triste et sombre, les enveloppa pour la seconde fais de son obscurité. Murât écrasé de fatigue, s'endormit; lîlancard et Langlade reprirent iilace près de Donadieu ; et ces trois hommes, qui semblaient inseusililcs au sommeil etù la fatigue, veillèrent à la Iranquilliié de son sommeil.
La nuit fut, en apparence, assez tranquille; cependant quelquefois des craquemens sourds se faisaient entendre. Alors les trois marins se regardaient avec une expression étrange ; puis leurs yeux se reportaient vers le roi, qui dormait au fond de ce bûliment, dans son manteau trempé d'eau de mer, aussi profondément qu'il avait dormi dans les sables de l'Egypte et dans les neiges de la Russie. Mors l'un d'eux se levait, s'en allait à l'autre bout du canot en sifflant entre ses dents l'air d'une chanson provençale... puis, après avoir consulté le ciel, les vagues et la barque, il revenait auprès de ses camarades, et se rasseyait en murmurant • — C'est impossible ; à moins d'un miracle, nous n'arriverons jamais. — La nuit s'écoula dans ces alternatives. Au point du jour on se trouva en vue d'un bâtiment : —Une voile ! s'écria Donadieu, une voile ! A ce cri le roi se réveilla. En effet, un petit brick marchand apparaissait, venant de Corse et faisant route vers Toulon. Donadieu mille cap sur lui, Blancard hissales voiles au point de fatiguer la barque, et Langlade courut ù la proue, élevantle manteau du roi au bout d'une espèce deharpon. Bientôt les voyageurs s'aperçurent qu'ils avaient été vus; le brick manœuvra de manière ù se rapprocher d'eux; au bout de dix minutes ils se trouvèrent ii cinquante pas l'un de l'autie. Le capitaine parut sur l'avant. Alors le roi le héla, lui offrant une forte récompense s'il voulait le recevoir à bord avec ses trois compagnons et les conduire en Corse. Le capitaine écouta la proposition ; puis aussilùt, se tournant vers l'équipage, il donna ù demi-voix un ordre que Donadieu ne put entendre, mais qu'il saisit probablement par le geste, car aussitôt il commanda ;\ Langlade et à Blancard une manœuvre (lui avait pour but de s'éloigner du bâtiment. Ceux-ci obéirent avec la promptitude passive des marins; mais le roi frappa du [lied :
— Que faites-vous, Donadieu ? que faites-vous ? s'écria-t-il ; ne voyez-vous pas qu'il vient à nous?
— Oui, sur mon ùme! je le vois... Obéissez, Langlade; alerte, Blancard. Oui, il vient sur nous, et peut-être m'en
suis-jc aperçu trop tard. C'est bien, c'est bien ; à moi maintenant. Alors il se coucha sur le gouvernail, et lui imprima un mouvement si subit et si violent, que la barque, forcée de changer immédiatement de direction, sembla se raidir contre lui, comme ferait un cheval contre le frein ; enfin elle obéit. Une vague énorme, soulevée par le géant qui venait sur elle, l'emporta avec elle comme une feuille ; le brick passa à quelques pieds de sa poupe.
— Ah ! traître! s'écria le roi, qui commença seulement à s'apercevoir de l'intention du capitaine ; en même temps il tira un pistolet de sa ceinture, en criant : A l'abordage, à l'abordage ! et essaya de faire feu sur le brick; mais la poudre était mouillée et ne s'enflamma point. Le roi était furieux, et ne cessait décrier : A l'abordage, à l'abordage !
— Oui, oui, le misérable, ou plutôt l'imbécile, ditDonadieu, il nous a pris pour des forbans, et il a voulu nous couler, comme si nous avions besoin de lui pour cela.
En effet, jetant les yeux sur le canot, il était facile de s'apercevoir qu'il commençait à faire eau. La tentative de salut que venait de risiiuer Donadieu avait eû'royablement fatigué la barque, et la mer entrait par plusieurs écartemeus de planches; il fallut se mettre à puiser l'eau avec les cliapeauN; ce travail dura dix heures. Eiilin Donadieu lit, pour la seconde fois, entendre le cri sauveur : — Une voile' une voile!...
Le roi et ses deux compagnons cessèrent aussitôt leur travail ; on hissa de nouveau les voiles, on mit le cap sur le bàliiiu'ut qui s'avançait et l'on cessa de s'occuper de l'eau, qui, n'étant plus combattue, gagna rapidement.
Désormais c'était une (lucstion de temps, de minutes, de secondes, voilà tout ; il s'agissait d'arriver au bâtiment avant découler bas. Le bâtiment, de son côté, semblait comprendre la position désespérée de ceux qui imploraient son secours, il venait au pas de course; Langlade le reconnut le premier, c'était une balancelle du gouvernement, un bateau de poste qui faisait le service entre Toulon et Bastia. Langlade était 1 ami du capitaine, il l'appela par son nom avec cette voix puissante de l'agonie, et il fut entendu. Il était temps, l'eau gagnait toujours ; le roi et ses compagnons étaient déjà dans la mer jus(|u"aux genoux ; le canot gémissait comme un mourant qui râle; il n'avançait plus et commençait ù tourner sur lui-même. En ce moment, deux ou trois câbles, jetés de la balancelle, tombèrent dans la barque ; le roi en saisit un, s'élança et saisit l'échelle de corde : il était sauvé. Blancard et Langlade en tirent autant presque aussitôt ; Donadieu resta le dernier, comme c'était son devoir de le faire, et au moment où il mettait un pied sur l'échelle du bord, il sentit sous l'autre s'enfoncer la barque qu'il quittait; il se retourna avec la tranquillité d'un marin, vit le gouffre ouvrir sa vaste gueule au-dessous de lui, et aussitôt la barque dévorée tournoyaetdisparut. Cinq secondes enL-ore, et ces quatre hommes, qui maintenant étaient sauvés, étaient à tout jamais perdus!... *
Murât était à peine sur le pont, qu'un homme vint se jeter a ses pieds ^c'était un mameluk qu'il avait autrefois ramené d'Egyplc, et qui s'était depuis marié à Castellamare; des affaii-cs de commerce l'avaient attiré à Marseille, où, par miracle, il avait écha|)péau massacre de ses frères ; et, malgré le déguisement qui le couvrait et les fatigues qu'il venait d'essuyer, il avait reconnu son ancien maître. Ses exclamations de joie ne permirent pas au roi de garder plus longtemps son incognito; alors le sénateur Casablanca, le capitaine Oletia, ui^ neveu du prince Baciocchi, un ordonnateur nommé Boèrco, qui fuyaient eux-mêmes les massacres du Midi, se trouvant sur le bâtiment, le saluèrent du nom de majesté et lui improvisèrent une petite cour: le passage était brusque, il opéra un changement rapide; ce n'était plus Murât le proscrit, c'était Joachim 1", roi de Naples. La terre de l'exil disparut avec la barque engloutie; à sa place, Kaples et son
• Ces détails sont populaires à Toulon, et m'ont él6 racontés vingt fois h moi-mômc pend.inl le double séjour que je fis en tS3t et 1335 dans cclli' ville; quelques-uns de ceux qui me les rapportaient les tenaient de la bouche môme de Langlade ei de Donadieu.