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SOI

contraire, une rumeur sourde courait par la multitude. Murat comprit ce frémissement d'orage. " Eli bien! dit-il à Tavella, si tu ne veux pas crier vive Joachim, va au moins me chercher un cheval, et de sergent que tu étais, je te fais capitaine, n Tavella s'éloigna sans répondre; mais au lieu d'accomplir l'ordre qu'il avait reçu, il rentra chez lui et ne reparut plus. Pendant ce temps, la population s'amassait toujours sans qu'un signe amical annonçât à Murât la sympathie qu'il attendait. 11 sentit qu'il était perdu s'il ne prenait une résolution rapide. • A Monteleone ! » s'écria-t-il en s'élançant le premier vers la route qui conduisait à cette ville. " A îlonteleone! répétèrent en le suivant ses officiers et ses soldats. Et la foule, toujours silencieuse, s'ouvrit pour les laisser passer.

Mais à peine avait-il quitté la place, qu'une vive agitation se manifesta. Un homme nommé Georges Pellegrino sortit de chez lui armé d'un fusil et traversa la place en courant et en criant : Aux armes ! 11 savait que le capitaine Trenla Capelli, qui commandait la gendarmerie de Coscnza, était en ce moment au Pizzo, et il allait le prévenir. Le cri aux armes eut plus d'écho dans cette foule que n'en avait eu celui de vive Joachim. Tout Calabrais a un fusil, chacun courut chercher le sien, et lorsque Trenta Capelli et Pellegrino revinrent sur la place, ils trouvèrent près de deux cents hommes ai m.és. Ils se mirent à leur tète et s'élancèrent aussitôt à la poursuite du roi; ils le rejoignirent à dix minutes de chemin à peu près de la place, à l'endroit où est aujourd'hui le pont. Murât en les voyant venir s'arrêta et les attendit.

Trenta Capelli s'avança alors le sabre à la main vers le roi. — Monsieur, luidit celui-ci, voulez-vous troquer vosépaulettes de capitaine contre des épaulettes de général? Criez vive Joachim! et suivez moi avec ces braves gens à Monteleone.

— Sire, répondit Trenta Capelli, nous sommes tous lidèles sujets du roi Ferdinand, et nous venons pour vous combattre et non pour vous accompagner : rendez-vous donc si vous voulez prévenir l'effusion du sang.

Murât regarda le capitaine de gendarmerie avec une expression impossible à rendre ; puis, sans daigner lui répondre, il lui fit signe de la main de s'éloigner, tandis qu'il portait l'autre à la crosse de lun de ses pistolets. Georges Pellegrino vit le mouvement.

— Ventre à terre, capitaine! ventre à terre! cria-t-il. Le capitaine obéit, aussitôt une balle passa en sifflant au-dessus de sa tête et alla effleurer les cheveux de Murât.

— Feu ! ordonna Franceschetti.

— Armes à terre! cria Murai; et, secouant de sa main droite son mouchoir, il. fit un pas pour s'avancer vers les paysans; mais au même instant une décharge générale parlit : un officier et deux ou trois soldats tombèrent. En pareille circonstance, quand le sang a commencé de couler, il ne s'arrête pas ; Murât savait celte fatale vérité, aussi son parti fut-il pris, rapide et décisif. Il avait devant lui cinq cents hommes armés, et derrière lui un précipice de trente pieils de hauteur: il s'élança du rocher à pic sur lequel il se trouvait tomba dans le sable, et se releva sans être blesse, le général Franceschetti et son aide-de-camp Campana firent avec le même bonheur le même saut que lui, et tous trois descendirent rapidement vers la mer, à travers un petit bois qui s'étend jusqu'à cent pas du rivage, et qui les déroba un instant ;i la vue de leurs ennemis. A la sortie de ce bois, une nouvelle décharge les accueillit ; les balles sifflèrent autour d'eux, mais n'atteignirent personne, elles trois fugitifs continuèrent leur course vers la plage.

Ce fut alors seulement que le roi s'aperçut que !e canot qui l'avait déposé à terre était reparti. Les trois navires (lui composaient sa flottille, loin d'être restés pour protéger son débarquement, avaient repris la mer et s'éloignaient ù pleines voiles. Le Maltais Barbara emportait non-seulement la fortune de Murât, mais encore son espoir, son salut, sa vie : c'était à n'y pas croire à force de trahison. Aussi le roi prit- Il cet abandon pour une simple manœuvre, et, voyant une barque de pêcheur tirée au rivage sur des filets éteiulus, il cria à ses deux compagnons : — La barcpie à la mer.

Tous alors commencèrent à la oousser Dour la metlie à

flot, avec l'énergie du désespoir, avec les forces de l'agonie. Personne n'avait osé franchir le rocher pour se mettre à leur poursuite; leurs ennemis, forcés de prendre un détour, leur laissaient quelques instans de liberté. Mais bientôt des cris se firent entendre : Georges Pellegrino, Trenla Capelli, suivis de toute la population du Pizzo, débouchèrent à cent cinquante pas à peu près de l'endroit où Murât, Franceschetti et Campanasépuisaienten efforts pour faire glisser la barque sur le sable. Ces cris furent immédiatement suivis d'une décharge générale. Campana tomba : une balle venait de lui traverser la poitrine. Cependant la barque était à flot : le général Franceschetti s'élança dedans; Murât voulut le suivre, mais il ne s'était point aperçu que les éperons de ses bottes ù l'écuyère s'étaient embarrassés dans les mailles du filet. La barque, cédant à l'impulsion donnée par lui, se déroba sous ses mains, et le roi tomba les pieds sur la plage et le visage dans la mer. Avant qu'il eût eu le temps de se relever, la population s'était ruée sur lui ; en un instant elle lui arracha ses épaulettes, sa bannière et son habit, et elle allait le mettre en morceaux lui-même, si Georges Pellegrino et Trenla Capelli, prenantsa viesouslcurproteclion, ne lui avaient donné le bras de chaque côté, en le défendant ;"i leur tour conlre la populace. 11 traversa ainsi en prisonnier la place qu'une heure auparavant il abordait en roi. Ses conducteurs le menèrent au château; on le poussa dans la prison commune, on referma la porte sur lui, et le roi se trouva au milieu des voleurs et des assassins, qui, ne sachant pas qui il était, et le prenant pour un compagnon de crimes, 1 accueillirentpar des injures et des huées.

Un quart d'heure après, la porte du cachot se rouvrit, le commandant Mattei entra: il trouva IMurat debout, les bras croisés, la tête haute et fière. Il y avait une expression de grandeur indéfinissable dans cet homme à. demi nu, et dont la figure était souillée deboueetde sang. Il s'inclina devant lui.

— Commandant, lui dit Murât, reconnaissant son grade à ses épaulettes, regardez autour de vous, et dites si c'est ifi une prison ù mettre un roi !

Alors une chose étrange arriva : ces hommes du crime, qui, croyant Murât un de leurs complices, l'avaient accueilli avec des vociférations et des rires, se courbèrent devant la majesté royale, que n'avaient point respectée Pellegrino et Trenta Capelli, et se retirèrent silencieux au plus profond de leur cachot. Le malheur venait de donner un nouveau sacre ù Joachim.

Le commandant Mattei murmura quelques excuses, et invita Murât ù le suivre dans une chambre qu'il venait de lui faire préparer; mais, avant de sortir, Murât fouilla dans sa poche, en tira une poignée d'or, et la laissant tomber comme une pluie au milieu du cachot:

— Tenez, dit-il en se retournant vers les prisonniers, il ne sera pas dit que vous avez reçu la visite d'un roi, tout captif et découronné qu'il est, sans qu'il vous ait fait largesse.

— Vive Joachim ! crièrent les prisonniers.

Murât sourit amèrement. Ces mêmes paroles, répétées par un pareil nombre de voix, il y a une heure, sur la place publique, au lieu de retentir dans une prison, le faisaient roi de JXaples ! Les résultats les plus iinportans sont amenés parfois par des causes si minimes, qu'on croirait que Dieu et Satan jouent aux dés la vie ou la mort des hommes, l'élévation ou la chute des empires.

Murât suivit le commandant Mattei : il le conduisit dans une petite chambre qui appartenait au concierge, et que celui-ci céda au roi. Il allait se retirer lorsque Murât le rappela:

— .Monsieur le commandant, lui dit-il, je désire un bain parfumé.

— Sire, la chose est difficile.

— Voilà cinquante ducats ; qu'on achète toute l'eau de Cologne qu'on trouvera. Ah! que l'on m'envoie des tailleurs.

— Il sera impossible de trouver ici des hommes capables de faire autre chose que des costumes du pays.

— Qu'on aille à Monteleone, et qu'on me ramène ici lou» ceux qu'on pourra réunir.

OEUVRES COMPLETES D' ALEXANDRE DUMAS

Le comiiiandant s'inclina et sorlit.

Murât était au bain lorsqu'on lui annonça la visite du chevalier Alcala, générai du prince de l'Infantado et gouvernenr delaville.il faisait apporter des couvertures de damas, des ilrapsetdes fauteuils. Murât fut sensible h cetteatlention, et ^ en reprit une nouvelle sérénité.

Le même jour, à deux heures, le général Nunziante arriva Je Saint-Tropea avec trois mille hommes. Mnrat revit avec )laisir une vieille connaissance; mais au premier mot, le roi s'aperçut qu'il était devant un juge, et que sa présence avait pour but, non pas une simple visite, mais un interrogatoire en règle. Mural se contenta de répondre qu'il se rendait de Corse ùTrieste en vertu d'un passeport de l'empereur d'Autriche, lorsque la tempête et le défaut de vivres l'avaient forcé lie relâcher au Pizzo. A toutes les autres questions, Murât opposa un silence obstiné; puis enlin, fatigué de ses instances : — Général, lui dit-il, pouvez-vous me prêter des habits, afin que je sorte du bain ?

Legénéral comprit qu'il n'avait rien à attendre de plus, salua le roi et sorlit. Dix minutes après. Murât reçut un uniforme complet; il le revêtit aussitôt, demanda une plume et de l'encre, écrivit au général en chef des troupes autrichiennes à Naplcs, ù l'ambassadeur d'Angleterre et à sa femme, pour les informer de sa détention au Pizzo. Ces dépêches terminées, lise leva, marcha quelquelemps avec agitation dans la chambre ; puis enlin, éprouvant le besoin d'air, il ouvrit la fenêtre. La vue s'étendait sur la plage même où il avait été arrêté.

Deux hommes creusaient un trou dans la sable, au pied de la petite redoute ronde. Murât les regarda faire machinalement. Lorsque ces deux hommes eurent lini, ils entrèrent dans une maison voisine, et bientôt ils en sortirent portant entre leurs bras un cadavre. Le roi rappela ses souvenirs, et il lui sembla en efl'et qvi'il avait, au milieu de cette scène terrible, vu tomber (juclqu'un auprès de lui; mais il ne savait plus qui. Le cadavre était complètement nu; mais à ses longs cheveux noirs, ù la jeunesse de ses formes, le roi reconnut Campana : c'était celui de ses aides-de-camp qu'il aimait le mieux. Cette scène, vue ù l'heure du crépuscule, vue de la fenêtre d'une prison; cette inhumation dans la solitude, sur cette plage, dans le sable, émurent plus fortement Murât que n'avaient pu le faire ses propres infortunes. De grosses larmes vinrent au bordde ses yeux et coulèrent silencieusement sur sa face de lion. En ce moment le général Nunziante rentra et le surprit les bras tendus, le visage baigné de pleurs. Murât entendit du bruit, se retourna, et voyant l'étonnement du vieux soldat : — Oui, général, lui dit-il, oui, je pleure. Je pleure sur cet enfant de vingt-quatre ans, que sa famille m'avait confié, et dont j'ai causé la mort; je pleure sur cet avenir vaste, riche et brillant, qui vient de s'éteindre dans une fosse ignorée, sur une terre ennemie, sur un rivage hostile. G Campana! Campana ! si jamais je remonte sur le trône, jeté ferai élever un tombeau royal.

Le général avait fait préparer un diner dans la chambre attenante ù celle qui servait de prison au roi : Murât l'y suivit, se mit à table, mais ne put manger. Le spectacle au((uel il venait d'assister lui avait brisé le cœur; et cependant cet homme avait parcouru sans fronrcr le sourcil les champs de bataille d'Aboukir, d'EyIau et de la Moskowa !

Après le dincr. Murât rentra dans sa chambre, remit au général Nunziante les diverses lettres (pi'il avait écrites, et le M'ia de le laisser seul. Le général sorlit.

Murât fit plusieurs fois le tour de sa chambre, se promenant à grands pas et s'arrêlanl de lenq)S en temps devant la fenêtre, mais sans l'ouvrir. Enlin il parut surmonter une répugnance profonde, porta la main sur l'espagnolette et tira la croisée à lui. La nuit était calme, on distinguait toute la plage. Il chercha des yeux la place oit était enterre Campana : deux chiens qui grattaient la tombe la lui indi(]uèrcnt. Le roi repoussa la fenêtre avec violence, et se jeta loul habillé sur son lit. Enfin, craignant qu'on attribuât son agitation ù une crainte personnelle, il se dévêtit, se coucha et dormit, ou parut dormir toute la nuit.

Le 9 au malin, les tailleurs que Murât avait demandés arri-

vèrent. Il leur commanda force habits, dont il prit la peine de leur expliquer les détails avec sa fastueuse fantaisie. Il élait occupé de ce soin, lorsque legénéral Nunziante entra. Il écoula tristement les ordres que donnait le roi : il venait de recevoir des dépèches télégraphiques qui ordonnaient au général de faire juger le roi de Naples, comme ennemi public, par une commission militaire. Mais celui-ci trouva le roi si confiant, si tranquille, etprescjuc si gai, qu'il n'eut pas le courage de lui annoncer la nouvelle de sa mise en jugement; il prit même sur lui de retarder l'ouverture delà commission militaire jusqu'à ce qu'il eût reçu une dépêche écrite. Elle ai* riva le 12 au soir. Elle était conçue en ces termes :

Naples, 9 octobre 1815

" Ferdinand, parla grâce de Dieu, etc., avons décrété et décrétons ce qui suit:

" Art. 1". Le général Murât sera traduit devant une commission militaire, dont les membres seront nommés par notre ministre de la guerre.

f' Art. 2. Il ne sera accordé au condamné qu'une demi-beure pour recevoir les secours de la religion.

» Signé Ferdinand. •

Un autre arrêté du ministre contenait les noms des membres de la commission ; c'étaient :

Giuseppe Fasculo, adjudant, commandant et chef de l'état-major, président;

Laft'aello Scalfaro, chef de la légion de la Calabre inférieure;

Latereo Natali, lieutenant-colonel de la marine royale ;

Gcnnaro Lanzetta, lieutenant-colonel du corps du génie ;

W. T., capitaine d'artillerie;

François de Vengé, idem ;

Francesco Martellari, lieutenant d'artillerie,

Francesco Froio, lieutenant au 5' régiment;

Giovanni dclla Caméra, procureur général au tribunal criminel de la Calabre inférieure;

Et Francesco Papavassi, grellier.

La commission s'assembla dans la nuit. Le 13 octobre, à six heures du malin, le capitaine Stralti entra dans la prison du roi, il dormait profondément : Stralti allait sortir, lorsqu'on marchant vers la porte il heurta une chaise ; ce bruit réveilla Murât. — Que me voulez-vous, capitaine ? demanda le roi.

Stralti voulut parler, mais la voix lui manqua.

— Ah I ah ! dit Murât, il paraît que vous avez reçu des nouvelles de Naples?...

— Oui, sire, murmura Stratli.

— Qu'annoncent-elles ? dit Murât.

— Votre mise en jugement, sire.

— Et par qui l'arrêt sera-t-il prononcé, s'il vous platt ? Où Irouvera-l-on des pairs pour me juger'? Si l'on me considère comme un roi, il faut assembler un tribunal de rois ; si l'on me considère comme un maréchal de France, il me faut une cour de maréchaux, et si l'on me considère comme général, et c'est le moins qu'on puisse faire, il me faut un jury de généraux.

— Sire, vous êtes déclaré ennemi public, et comme tel vous êtes passible d'une commission miliiaire; c'est la loi que vous avez rendue vous-même contre les rebelles.

— Celle loi fut failc pour des brigands, et non pour iI.n têtes couronnées, monsieur, dit dédaigneusement Mur;i.'. .'e suis prêt, que l'on m'assassine, c'est bien; je n'aurais pas cru le roi Ferdinand capable d'une pareille action.

— Sire, ne voulez-vous pas connaître la liste de vos juges ?

— Si fait, monsieur, si fait ; ce doit être une chose curieuse : lisez, je vous écoule.

Le capitaine Stralti lut les noms que nous avons cités. Muratlcs entendit avec un sourire dédaigneux.

— Ah !continua-l-il lorsque le capitaine eut achevé, il parait que toutes les précautions sont prises.

— Comment cela, sire ?

— Oui, ne savez-vous pas que tous ces homme?, ù l'excep-

îkîURAT.

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