‹ DiversChapitre 103 sur 103 · SQ · texte numérisé non relu

SQ

(ion du rapporteur Francesco Froio, me doivent leurs graJes; ils auront peur d'être accusés de reconnaissance, et, moins une voix peut-être, l'arrêt sera unanime.

— Sire, si vous paraissiez devant la commission, si vous plaidiez vous-même votre cause ?

— Silence, monsieur, silence dit Murât. Tour que je reconnaisse les juges que l'on m'a nommés, il faudrait déchirer trop de pages de l'histoire ; un tel tribunal est incompétent, et j'aurais honte de me présenter devant lui; je sais que je ne puis sauver ma vie, laissez-moi sauver au moins la dignité royale.

En ce moment,lelieutenantFrancesco Froio entra pourinterroger le prisonnier, et lui demanda ses noms, son âge, sa patrie. A. ces questions. Mural se leva avec une expression de dignité terribles — Je suis Joachim Napoléon, roi des Deux- Siciles, lui répondit-il, et je vous ordonne de sortir. — Le rapporteur obéit.

Alors Murât passa un pantalon seulement, et demanda à Stralti s'il pouvait adresser des adieux à sa femme et à ses enfans. Celui-ci, ne pouvant plus parler, répondit par un geste afTirmalif ; aussitôt Joachim s'assit à une table, et écrivit cette lettre * :

• Chère Caroline démon cœur,

» L'heure fatale est arrivée, je vais mourir du dernier des supplices ; dans une heure tu n'auras plus d'époux, et nos enfans n'auront plus de père : souvenez-vous de moi et n'oubliez jamais ma mémoire.

» Je meurs innocent, et la vie m'est enlevée par un jugement injuste.

'> Adieu, mon Achille ; adieu, ma Lœtilia ; adieu, mon Lucien ; adieu, ma Louise.

» Montrez-vous dignes de moi; je vous laisse sur une terre et dans un royaume pleins de mes ennemis: montrez-vous supérieurs à l'adversité, et souvenez-vous de ne pas vous croire plus que vous n'êtes, en songeant à ce que vous avez été.

» Adieu, je vous bénis. Ne maudissez jamais ma mémoire. Rappelez-vous que la plus grande douleur quej'éprouve dans mon supplice est celle de mourir loin de mes enfans, loin de ma femme , et de n'avoir aucun ami pour me fermer les yeux.

i> Adieu, ma Caroline ; adieu, mes enfans ; recevez ma bénédiction paternelle, mes tendres larmes et mes derniers baisers.

» Adieu, adieu ; n'oubliez pas votre malheureux père.

» Pizzo, ce 15 octobre 1813.

■> Jo.\ciim MURAT. «

Alors il coupa une boucle de ses cheveux et la mit dans la lettre : en ce moment le général Nunziante entra ; Murât alla à lui et lui tendit la main : — Général, lui dit-il, vous êtes père, vous êtes époux, vous saurez un jour ce que c'est que de quitter sa femme et ses lils. Jurez-moi que cette lettre sera remise.

— Sur mes épaulettes, dit le général** en s'essuyant les yeux.

— Allons, allons, du courage, général, dit Murât; nous sommes soldats, nous savons ce que c'est que la mort. Une seule grâce : vous me laisserez commander le feu , n'est-ce pas ? Le général lit signe de la tête que cette dernière faveur lui seraitaccordée ; en ce moment le rapporteur entra, la sentence du roi à la main. Murât devina ce dont il s'agisssait: — Lisez, monsieur, lui dit-il froidement, je vous écoute. — Le rapporteur obéit» Murât ne s'éta'i-t pas trompé; il y avait eu, moins une voix, unanimifé pour la peine de mort.

Lorsque la lecture fut finie, le roi se retourna vers Nunliante : — Général, lui dit-il, croyez que je sépare, dans mon

• Nous pouvons en garantir l'authenticité , l'ayant tiaoscrite Bous-nième au Pizzo, sur la copie qu'avait conservée de l'original le chevalier Alcala.

" C' ite lettre n'est jamais parvoaue à madame Murât,

esprit, l'instruiiiciit qui me frappe de la main qui le dirige. Je n'aurais pas cru que Ferdinand m'eût fait fusiller comme un cliion ; il ne recule pas devant cette infamie ! c'est bien, n'en parlons plus. J'ai récusé mes juges, mais non pas mes bourreau.^. Quelle est l'heure que vous désignez pour mon exécution?

— Fixez-la vous-même, sire, dit le général.

Murât lira de son gousset une montre sur laquelle était le portrait de sa femme ; le hasard lit qu'elle était tournée de manière que ce fut le portrait et non le cadran qu'il amena devant ses yeux ; il le regarda avec tendresse ■

— Tenez, général, dit-il en le montrant à Nunziante, c'est le portrait de la reine, vous la connaissez ; n'est-ce pas qu'elle est bien rcs.scnil)lanle'?

Le général détourna la tête. Mural poussa uu soupir et remit la montre dans son gousset.

— Eh bien ! sire, dit le rapporteur, quelle heure fixezvous ?

— Ah! c'est juste, dit Murât en souriant, j'avais oublié pourquoi j'avais tiré ma montre en voyant le portrait de Caroline. — Alors il regarda saniontre de nouveau, mais celte fois du côté du cadran. — Eh bien ! ce sera pour quatre heures, si vous voulez ; il est trois heures passées, c'est cinquante minutes que je vous demande, est-ce trop, monsieur?

Le rapporteur s'inclina et sortit. Le général voulut le suivre.

— Ne vous reverrai-je plus, Nunziante ? dit Murât.

— Mes ordres m'enjoignent d'assister à votre mort, sire; mais je n'en aurai pas la force.

— C'est bien, général, c'est bien ; je vous dispense d'être là au dernier moment ; mais je désire vous dire adieu encore une fois et vous embrasser.

— Je me trouverai sur voire route, sire.

— Merci. Maintenant laissez-moi seul.

— Sire, il y a là deux prêtres. — Mural fit un signe d'impatience. — Voulez-vous les recevoir? continua le général.

— Oui, faites-les entrer.

Le général sortit. Un instant après les deux prêtres parurent au seuil de la porte; l'un se nommait don Francesco Pellegrino : c'était l'oncle de celui qui avait causé la mort du roi; et l'autre don Antonio Masdea.

— Que venez-vous faire ici ? leur dit Murât

— Vous demander si vous voulez mourir en chrétien.

— Je mourrai en soldai. Laissez-moi

Don Francesco Pellegrino se retira. Sans doute, il était mal à l'aise devant Joachim. Quant à Antonio Masdea, il resta sur la porte.

— Ne m'avez-vous pas entendu? dit le roi.

— Si fait, répondit le vieillard ; mais permettez-moi, sire, de ne pas croire que c'est votre dernier mot. Ce n'est pas pour la première fois que je vous vois et que je vous implore ; j'ai déjù eu l'occasion de vous demander une grâce.

— Laquelle?

— Lorsque votre majesté vint au Pizzo, en 1810, je lui demandai 25,000 francs pour faire achever notre église ; voire majesté m'en envoya -'10,000.

— C'est que je prévoyais que j'y serais enterré, répondit en souriant Mural.

— Eh bien ! sire, j'aime ù croire que vous ne refuserez pas plus ma seconde prière que vous ne m'avez refusé la première. Sire, je vous le demande à genoux.

Le vieillard tomba aux pieds de Mural.

— Mourez en chrétien !

— Cela vous fera donc bien plaisir ? dit le roi.

— Sire, je donnerais le peu de jours qui me restent ponr obtenir de Dieu que son esprit vous visitât à votre dernière heure.

— Eh bien ! dit Mural, écoutez ma confession : Je m'accuse, étant enfant, d'avoir désobéi à mes parens; depuis que je suis devenu un homme, je n'ai jamais eu autre chose âme reprocher.

— Sire, me donnerez-vous une attestation que vous mourez dans la religion chréiienrie ?

— Sans douie, dit Muiat; et il prit une plume et écrivit :

OEUVRES COMPLEXEb D'ALEXANDUE DUMAS.

«Moi, Joachim Murât, je meurs en chrétien, croyant à la » sainte Eglise catholique, apostolique et romaine. » Et il signa.

— Maintenant, mon père, continua le roi, si vous avez une troisième grâce à me demander, hiUez-vous, car dans une demi-heure il ne serait plus temps. En effet, l'iiorloge du château sonna en ce moment trois heures et demie.

Le prêtre fit signe que tout était lini. — Laissez-moi donc seul, dit Murât. Le vieillard sortit.

I\Iurat se promena quelques minutes à grands pas dans la chambre; puis il s'assit sur son lit et laissa tomber sa tête dans ses dei.x mains. Sans doute, pendant le quart d'heure où il resta ainsi absorbé dans ses peu- ées, il vit repasser devant lui sa vie tout entière, depuis l'auberge d'où il était parti jusqu'au palais où il était entré ; sans doute, son aventureuse carrière se déroula pareille à un rêve doré, à un mensonge brillant, à un conte des Mille et une Nuits. Comme un arc-enciel, il avait brillé pendant un orage, et comme un arc-en-ciel, SCS deux extrémités se perdaient dans les nuages de sa naissance et de sa mort. Enlin il sortit de sa coniemplalion intérieure et releva son front pâle, mais traïuiuille. Alors il s'approcha d'une glace, arrangea ses cheveux : son caractère étrange ne le quittait pas. Fiancé de la *iort, il se faisait beau pour elle.

Quatre heures sonnèrent.

Murât alla lui-même ouvrir la porte.

Le général Nunzianle l'attendait.

— Merci, général, lui dit Murât : vous m'avez tenu parole ; embrassez moi, el retirez-vous ensuite, si vous le voulez.

Le général se jeta dans les bras du roi en pleurant et sans Ijouvoir prononcer une parole :

— Allons, du courage, lui dit Mural ; vous voyez bien que je suis tranquille.

C'était cette tran(iuillilé qui brisait le courage du général ! il s'élança hors du corridor et sortit du chùieau en courant comme un insensé.

Alors le roi marcha vers la cour: tout était prêt pour l'exécution. Neuf hommes et un caporal étaient rangés en ligne devant la porte de la chambre du conseil. Devant eux était un mur de douze pieds de haut ; trois jias avant ce mur était un seuil d'un seul degré : Murât alla se placer sirr cet escalier, ([ui lui faisait dominer d'un pied ;i peu près les soldats chargés de son exécution. Arrivé là, il tira sa montre, baisa le portrait de sa femme, et les yeux fixés sur lui, il commanda la charge des armes. .Au mot feu 1 cinq des neuf hommes tirèrent : Murât resta debout. î.es soldats avaient eu honte de tirer sur leur roi; ils avaient visé au-dessus de sa tète.

Ce fut peut-être en ce moment qu'éclata le plus magnifiquement ce courage de lion qui était la vertu particulière de

Murât. Pas un trait de son visage ne s'altéra, pas un muscle de son corps ne faiblit; seulement, regardant les soldats avec une expression de reconnaissance amère:

— Merci, mes amis, leur dit-il; mais, comme tôt ou tard vous serez obligés de viser juste, neprolongezpas mon agonie. Tout ce que je vous demande, c'est de viser au cœur et d'épargner la figure. Recommençons.

Et avec la même voix, avec le même calme, avec le même visage , il répéta les paroles mortelles les unes après les autres, sans lenteur, sans précipitation, et comme il eût commandé une simple manœuvre; mais cette fois, plus beureux que la première, au mot feu! il tomba percé de huit balles, sans faire un mouvement, sans pousser un soupir, sans lâcher la montre qu'il tenait serrée dans sa main gauche*.

Les soldats ramassèrent le cadavre, le couchèrent sur le lit, où dix minutes auparavant il était assis , et le capitaine mit une garde ù la porte.

Le soir, un homme se présenta pour entrer dans la chambre mot'tuaire : la sentinelle lui en refusa l'entrée; mais cet homme demanda ù parler au commandant du château. Conduit devant lui, il lui montra un ordre. Le commandant le lut avec une surprise mêlée de dégoût ; puis, la lecture achevée, il le conduisit jusqu'à la porte qu'on lui avait refusée.

— Laissez passer le seigneur Luidgi, dit-il à la sentinelle. La sentinelle présenta les armes à son commandant. Luidgi entra.

Dix minutes s'étaient à peine écoulées, lorsqu'il sortit tenant à la main un mouchoir ensanglanté. Dans ce mouchoi était un objet que la sentinelle ne put reconnaître.

Une heure après, un menuisier apporta le cercueil qui devait renfermer les restes du roi L'ouvrier entra dans la chambre; mais presque aussitôt il appela la sentinelle avec un accent indicible d'effroi. Le soldat entrebâilla la porte pour regarder ce qui avait pu causer la terreur de cet homme. Le menuisier lui montra du doigt un cadavre sans tète.

A la mort du roi Ferdinand, on retrouva dans une armoire secrète de sa chambre à coucher cette tête conservée dans de l'esprit-de-vin*.

Huit jours après l'exécution du Pizzo, chacun avait déjà reçu sa récompense : Trenta Capelli était fait colonel, le général Nunziante était créé marquis, et Luidgi était empoisonné.

• Madame Murât a racheté celte montre 200 louls.

*• Comme je ne crois pas aux alroci'és sans motifs, je demandai au général T. la raisou de celle-ci ; il me répondit que, comme Mur;it avait été jugé el fusillé dans un coin perdu de la Calabre, le roi de >aplcs craignait toiijour.s que quelque aventurier ne se prcsent.M sous le nom de Joacliira : on lui eût répondu alors en lui montrant la tète de Murât.

l'jiis. — lrii[irini('ric J. A'oisvciicl, 10, rue du l'.roijSiial.

It?

vT^:^-^^

'ïïrvr^-

Page 1