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XV

Paul s'élança vers Marguerite et la prit dans ses bras ; elle était pâle et glacée. Il l'emporta dans la première chambre, la déposa sur un fauteuil, retourna fermer la

ŒUVRtS COMPLÈTES D'ALEXANDRE DUMAS.

porte, qui était restée ouverte; puis revenant près d'elle :

— Que craignez-vous? lui dit-il; qui vous poursuit, et comment venez-vous à cette heure?

— Oh ! s'écria Marguerite, à toute heure du jour et de la nuit, j'aurais fui tant que la terre aurait pu me porter! J'aurais fui jusqu'à ce que je trouvasse un cœur pour y pleurer, un bras pour me défendre! J'aurais lui!... Paul! Paul! mon père est mort.

— Pauvre enfant! dit Paul en serrant la jeune fdie dans ses bras. Pauvre enfant! qui s'échappe d'une maison mortuaire pour retomber dans une autre! qui laisse la mort au chAteau et qui la retrouve dans la chaumière!

— Oui, oui, dit Marguerite, se levant, frémissante encore de terreur et se pressant contre Paul. La mort là-bas! la mort ici! Mais là-bas on meurt dans le désespoir, tandis qu'ici... ici l'on meurt tranquille. 0 Paul! Paul! oh! si vous aviez vu ce que j'ai vu 1

— Dites-moi cela.

— Vous savez, continua la jeune fdle, quelle influence terrible ont eue sur mon père votre voix et votre présence?

— Je le sais.

— On l'a emporté évanoui et sans parole dans son appartement.

— C'était à votre mère que je parlais, dit Paul; c'est lui qui a entendu : ce n'est point ma faute.

— Eh bien! vous comprenez, Paul, puisque vous avez dil tout entendre du cabinet où vous étiez. Mon père, mon pauvre père m'avait reconnue; et moi, le voyant ainsi, je n'ai pu résister à mon inquiétude ; et, au risque d'irriter ma mère, je suis montée pour le voir une fois encore. La porte était fermée; je frappai doucement : il était revenu à lui, car j'entendis sa voix affaiblie demandant qui était là.

— Et votre mère? demanda Paul.

— Ma mère? dit Marguerite; elle était absente et l'avait enfermé en sortant, comme elle aurait fait d'un enfant. Mais lorsqu'il eut reconnu ma voix, lorsque je lui eus répondu que j'étais Marguerite, que j'étais sa lille. il me dit de prendre un escalier dérobé, qui, par un cabinet, montait dans sa chambre. Une minute après, j'étais à genoux devant son lit, et il me donnait sa bénédiction; car il m'a donné sa bénédiction avant de mourir, sa bénédiction paternelle, qui, je l'espère, appellera celle de Dieu.

î- Oui, dit Paul, Dieu le pardonnera, sois tranquille. Pleure sur ton père, mon enfant, mais ne pleure plus sur toi, car tu es sauvée !

— Vous n'avez rien entendu encore, Paul! s'écria Marguerite; écoutez! écoutez!

— Parle.

— Voilà qu'en ce moment, comme j'étais agenouillée, comme je baisais sa main, en ce moment j'entendis les pas de ma mère; elle montait l'escalier; je reconnus sa voix, ot mon père la reconnut aussi, car il m'embrassa une dernière fois, et me fit signe de fuir. J'obéis, mais j'avais la tête si perdue, si troublée, que je me trompai de porte, et qu'au lieu do prendre l'escalier par lequel j'étais venue, je me jetai dans un cabinet sans issue. Je tAtai de tous les côtés, je vis que j'étais enfermée. En ce moment, la porte de la chambre s'ouvrait : je m'arrêtai, retenant mon haleine; ma mère entra avec le prêtre. Je vous le dis, Paul, elle était plus pâle que celui qui allait mourir.

— Mon Dieu I mon Dieu ! murmura Paul.

— Le prêtre s'assit au-chevct du lit, continua Marguerite se pressant toujours plus effrayée contre Paul. >fa mère se tint debout au pied. Comprenez-vous? J'étais là, moi, en face de ce spectacle funèbre! ne pouvant fuir! Une fille forcée d'entendre la confession de son père ! n'est-ce pas affreux? dites. Je tombai à genoux, fermant les yeux pour ne pas voir, priant pour ne pas entendre ; et cependant , malgré moi , oli ! bien nialgn» moi, Paul, je vous le jure! je vis... et j'entendis... et ce que je vis et entendis ne sortira jamais de ma mémoire! Je vis mon père, retrouvant dans ses souvenirs une force

fiévreuse, se soulever sur son lit, la pâleur de la mort empreinte sur son visage. Je l'entendis !... je l'entendis prononcer les mots de duel, d'adultère et d'assassinat!... et à chacun de Cfs mots, je vis ma mère plus pâle, toujours plus pâle, et je l'entendis, haussant la voix pour couvrir la voix du mourant, et disant au prêtre : « Ne le croyez pas! ne le croyez pas, mon père !... il ment ! ou plutôt... c'est un fou, c'est un insensé! ne le croyez pas! Paul, c'était un spectacle hoiTible, sacrilège, impie!... Une sueur froide nie passa sur le front, et je m'évanouis. »

— Justice du ciel ! s'écria Paul.

— Je ne sais combien de temps je restai sans connaissance. Lorsque je revins à moi, la chambre était silencieuse comme une tombe. Ma mère et le prêtre avaient disparu, et deux cierges brûlaient près de mon père. J'ouvris la porte, je jetai les yeux sur le lit, et il me sembla, sous le drap qui le recouvrait tout entier, voir se dessiner la forme raidie d'un cadavre. Je devinai que tout était fini! Je restai immobile, partagée entre la crainte funèbre que me causait cette vue, et le désir pieux de soulever le drap et de baiser une fois encore, avant qu'on le scellât dans le cercueil, le front vénérable de mon père. Enfin, la crainte l'emporta ; une terreur glaçante, invincible, mortelle, me poussa hors de l'appartement; je descendis l'escalier, je ne sais comment, sans en toucher une marche, je crois; je traversai des chambres, des galeries, et enfin je sentis à la fraîcheur de l'air que j'étais dehors. Je courais comme une folle. Je me rappelai que vous m'aviez dit que vous seriez ici. Un instinct, dites-moi lequel, car je ne le connais pas moi-même, me poussait de ce côté. Il me semblait que j'étais poursuivie par des ombres, par des fantômes. Au détour d'une allée... étais-je insensée?... je crois voir ma mère... tout en noir... marchant sans bruit comme un spectre. Oh ! alors, alors... la terreur me donna des ailes. Je courus d'abord sans suivre de chemin ; puis les forces me manquèrent, et c'est alors que vous avez entendu mes cris. Je fis encore quelques pas, et je tombai près de cette porte ; si elle ne s'était pas ouverte, olil oui, j'expirais sur la place, car j'étais tellement troublée, qu'il me semblait toujours... Silence! murmura tout à coup Marguerite; silence!... entendez-vous?

— Oui, dit Paul soufflant la lampe; oui, oui, des pas!... Je les entends comme vous.

— Regardez... regardez!.., continua Marguerite s'enveloppant dans les rideaux de la fenêtre, et y cachant Paul avec elle, regardez!... je ne m'étais pas trompée. C'était elle.

En effet, en ce moment la porte de la maison s'ouvrit, et la marquise, vêtue de noir, pâle comme une ombre, entra lentement, lira la porte derrière elle, la ferma à la clef, et, sans voir Paul ni Marguerite, traversa la première chambre, et entra dans la seconde, où était couché le vieillard. Elle s'avança alors vers le lit d'Achard comme elle s'était avancée vers le lit du marquis. Seulement, cotte fois, elle n'avait pas de prêtre avec elle.

— Qui va là? dit Acliard, ouvrant un des rideaux do son lit.

— Moi! répondit la marquise en tirant l'autre.

— Vous, madame! s'écria le vieux serviteur avecelVroi. Que venez-vous faire au lit d'un mourant ?

— Je viens lui proposer un marché.

— Pour prendre son âme, n'est-ce pas?

— Pour la sauver, au contraire. Acliard, tu n'as plus besoin que d'une chose en ce monde, continua la marquise en se baissant sur le lit du moribond, c'est d'un |)rêtre.

— Vous m'avez refusé celui du château.

— Dans cinq minutes, dit la marquise, il sera ici, si tu le veux!...

— Faites-le donc venir alors, répondit le vieillard ; mais, croyez-moi, ne perdez pas de temps... hâtez-vous!...

— Mais... si je te donne la \m\ du ciel, reprit la marquise, me donneras-tu la paix de la terre, toi?

— Que puis-jc pour vous ? murmura le mourant, fer-

LE CAPITAINE PAUL

mant les yeux pour ne pas voir cette femme dont le regard le glaçait.

— Tu as besoin d'un prêtre pour mourir... tu sais ce dont j'ai besoin pour vin-e...

— Vous voulez me fermer le ciel par un parjure!...

— Je veux te l'ouvrir par'un pai'dou.

— Ce pardon... je l'ai reçu...

— Et de qui?...

— De celui qui seul peut-être avait le droit de me le donner.

— Morlaix est-il descendu du ciel "? demanda la marquise avec un accent dans lequel il entrait presque autant de crainte que d'ironie.

— Non, répondit le vieillard; mais avez-vous oublié, madame, qu'il avait laissé un fds suHa terre?

— Tu l'as donc aussi vu, toi ? s'écria la marquise.

— Oui, répondit Achard. >

— Et tu lui as tout dit...

— T-iut!

—VA les papiers qui constatent sa naissance ? demanda la marquise avec anxiété,

— Le marquis n'était pas mort. Les papiers sont là.

— Achard, s'écria la marquise tombant à genoux devant le lit, Achard, tu auras pitié de moi !

— Vous à genoux devant moi, madame !

— Oui, vieillard, dit la manjuise suppliante, oui, je suis à genoux devant toi, et je te prie, et je t'implore, car tu tiens entre tes mains l'honneur d'une des plus vieilles familles de France, ma vie passée, ma vie à venir!... Ces papiers, c'est mon cœur, c'est mon âme, c'est plus que tout cela, c'est mon nom ! le nom de mes aieux, le nom de mes enfans ; et tu sais ce que j'ai sonfferî pour garder ce nom sans tache ! Crois-tu que je n'avais pas au cœur, comme les autres femmes, des sentimens d'amante, d'épouse et de mère! Eh bien! je les ai étouffés tous les uns après les autres, et la lutte a été longue. J'ai vingt ans de moins que toi, vieillard; je suis pleine de vie, et tu vas mourir. Eh bien ! regarde mes cheveux : ils sont plus blancs que les tiens!

— Que dit-elle? mui'mura Marguerite, qui s'était approchée de manière à ce que son regard pût plonger d'une chambre dans l'autre. Oh! mon Dieu!

— Écoute, écoute , enfant , répondit Paul ; c'est le Seigneur qui permet que tout soit révélé de cette manière!...

— Oui, oui, murmura Achard s'af faiblissant; oui, vous avez douté de la bonté de Dieu ; vous avez oublié qu'il avait pardonné à la fenmie adultère.

— Oui, mais lorsqu'ils rencontrèrent le Christ, les hommes allaient la lapider en attendant !... Les hommes (]ui, depuis vingt générations, se sont habitués à respecter mon nom et à honorer ma famille, et qui, s'ils apprenaient ce qui. Dieu merci ! leur a été caché jusqu'à présent, n'auraient plus pour lui que du mépris et de la honte! Oh! oui... Dieu... j'ai tant souflfert qu'il me pardonnera; mais les hommes... les hommes sont implacables, ils ne pardonnent pas, eux! D'ailleurs, suis-je seule exposée à leurs injures? Aux deux côtés de ma croix n'ai-je pas mes deux enfans, dont l'autre est l'aîné!... L'autre, c'est mon enfant, je le sais bien, comme Emmalïfcel, comme Marguerite; mais ai-je le droit de le leur donner pour frère?... Oublies-tu qu'aux yeux de la loi il est le fds du marquis d'Auray? oublies-tu qu'il est le premier-né, le chef de la famille ? oublies-tu que, pour que tout lui appartienne, titre et fortune, il n'a qu'à invoquer cette loi ? Et alors, que reste-t-il à Emmanuel ? une croix de Malte ! Que reste-t-il à Jlarguerite ? un couvent !

— Oh! oui, oui, dit îlarguerile à demi-voix et tendant les bras vers la marquise ; oui, un couvent où je puisse prier pour vous, ma mère.

— Silence! silence! lui dit Paul.

— Oh ! vous ne le coiniaissez pas, madame, murnuiia le mourant d'une voix qui allait s'affaiblissanUtoujours.

— Non, mais je connais l'humanité, ii'|)ondit la mar-

OEIV. COMPI..

quise. Il peut retrouver un nom, lui qui n'a pas de nom; une fortune, lui qui n'a pas de fortune ; et tu crois qu'il renoncera à celte fortune et à son nom?

— Si vous le lui demandez. ' *«,

— Et de quel droit le lui demanderais-je ? continua la marquise. De tpiel droit le prierais-je de m'épargner, d'épargner Emmanuel, d'épargner Marguerite? Il dira : « Je ne vous connais pas, madame, je ne vous ai jamais vue ! Vous êtes ma mère, voilà tout ce que je sais. »

— En son nom, balbutia Achai'd, dont la mort commençait à glacer la langue, en son nom, madame, je m'engage... je jure... Oh! mon Dieu! mon pieu !

La marquise se souleva, suivant sur le visage du moribond les progrès de l'agonie.

— Tu t'engages!... tu jures!... dit-elle. Est-il là pour ratifier l'engagement, lui? Tu t'engages !... tu jures!... Ah ! et sur ta parole tu veux que je joue les années qu'il me reste à vivre contre les minutes qui te restent à mourir! Je t'ai prié, je t'ai imploré; une dernière fois je prie et j'implore : rends-moi ces papiers !

— Ces papiers sont à lui.

— Il me les faut, te dis-je! continua la marquise, ]irenant de la force à mesure que le mourant s'affaiblissait.

— Mon Dieu! mon Dieu! ayez pitié de moi! murmura Achard.

— Nul ne peut venir, reprit la marquise. Cette clef ne te quitte jamais, m'as-tu dit ?...

— L'arracherez-vous des mains d'un mourant?

— Non, répondit la marquise, j'attendrai.

— Laissez-moi mourir en paix! s'écria le moribond arrachant le crucitîx de son chevet, et le levant entre lui et la marquise. Sortez! sortez! au nom du Christ !...

La marquise tomba à genoux, courbant la tète jusqu'à terre. Quant au vieillard, il resta un instant dans cette posture teiTible; puis peu à peu ses forces l'abandonnèrent ! il retomba sur le lit, mettant ses bras en croix et appuyant l'image du Sauveur sur sa poitrine.

La marquise prit le bas des rideaux du lit, et, sans relever la tète, elle les croisa de manière à ce qu'ils renfermassent l'agonie du mourant.

— HoiTeur! hoiTeur! murmura Marguerite.

— A genoux et prions ! dit Paul.

Alors il y eut un moment solennel et terrible, qui n'était interrompu que par les derniers râles du moribond ; puis ces râles s'atTaiblirent et cessèrent. Tout était fini : le vieillard était mort.

La marquise releva lentement la tète, écouta quelques minutes avec anxiété, puis introduisant, sans les oumr, la main à travers les rideaux, après quelques efforts elle la retira tenant la clef. Elle se leva alors en silence, et, la tète retournée du côté du lit, marcha vers l'armoire. Mais au moment où elle allait mettre la clef dans la serrure, Paul, qui suivait tous ses mouveraens, s'élança dans la chambre, et lui saisissant le bras :

— Donnez-moi cette clef, ma mère ! lui dit-il, car le marquis est mort, et ces papiers m'appartiennent.

— Justice de Dieu! s'écria la marquise en reculant d'épouvante et tombant sur un fauteuil; justice de Dieu! c'est mon fils !

— Bonté du ciel! murmura Marguerite en tombant à genoux dans l'autre chambre; bonté du ciel! c'est mon frère !

Paul ouvrit l'armoire, et prit la cassette où étaient renfermés les papiers.

Cependant, au milieu des événemens pressés de cette nuit, qui, en faisant assister Marguerite à deux agonies, l'avaient amenée si providentiellement à la découverte du secret de sa mère, Paul n'avait point oublié les paroles mortelles échangées la veille entre lui et Leclonre. Aussi,

Œin'RES COJÎPLETES D'ALEXANDRE- DUÎIAS.

comme ce jpiine gentilhomme n'aurait pas su sans doute où le retrouver, il jugea que c'était à lui de lui épargner les ennuis de la recherche, et, vers les six heures du malin, le lieutenant Walter se présenta au château d'Auray, venant, de la part de Paul, arrt'ter les conditions du cond)at. Il trouva Emmanuel chez Lectoure. Ce dernier, en apercevant l'officier, descendit dans le parc, afin de laisser ies jeunes gens tout à fait lihres dans leur discussion. Walter avait reçu de son chef l'ordre de tout accepter. Le débat préliminaire fut donc promptenient terminé. Les jeunes gens convinrent que la rencontre aurait lieu le jour m^me g quatre heures du soir, sur le bord de la mer, prf's de la cabane du pêcheur située entre Port-Louis et le chrdeau d'Auray. Qnant aux armes, on apporterait sur le terrain des pistolets et des épées; on déciderait alors desquels les adversaires devraient se servir : bien entendu que Lectoure étant l'insulté, le choix lui appartiendrait.

Quant à la marquise, écrasée comme nous l'avons vu d'abord par l'apparition inattendue de PauVi, elle avait repris bientôt toute la fer]net(' de son caractt-ré, et, tirant son voile sur sa figure, elle était sortie de la chambre mortuaire, et avait traversé la première pièce, restée sombre, sans lumière. Elle n'y avait donc pas aperçu Marguerite agenouillée, et muette d'élonnemcnt et de terreur.' Elle avait ensuite traversé le parc, et était rentrée dans le salon où s'était passée la scène du contrat ; et là, à la lueur mourante des bougies, les deux coudes appuyés sur la table, la tête posée sur ses mains, les yeux fixés sur le papier où Lectoure avait déjà signé son nom et le mai-quis écrit la moitié du sien, elle avait passé le reste de la nuit à mûrir une résolution nouvelle ; elle avait ainsi vu venir le jour sans avoir pensé à prendre le moindre repos, tant cette âme d^ bronze soutenait le corps où elle était enfermée. Cette résolution était d'éloigner au plus vite Emmanuel et Marguerite du château d'Auray, car c'était à ses enfans surtout qu'elle voulait cacher ce qui allait probablement se passer enti-e Paul et elle.

A sept heures, entendant le bruit que faisait le lieutenant Walter en se retirant, elle étendit la main, prit une clochette, et sonna. Un domestique se présenta à la porte avec la livrée do la veille; on voyait que lui non plus il ne s'était point couché.

— Prévenez mademoiselle d'Auray que sa mère l'attend au salon, dit la marquise.

Le valet obéit, et la marquise reprit, morne et innnobile, sa première attitude. Un instant après elle entendit un léger bruit derrière elle et se retourna. C'était Marguerite. La jeune fille, avec plus de respect qu'elle ne l'avait jamais fait i)eut-élre, étendit la main vers sa mère, afin (|ue celle-ci lui dounâl la sienne à baiser. Mais la marquise resta sans mouvement, comme si elle n'eût pas compris l'intention de sa fille. Marguerite laissa retondier sa main et attendit en silence. Elle aussi portait le même vêtement que la veille. Le sommeil avait passé sur le monde, oubliant le château d'Atiray et ses bùlcs.

— Approchez, dit la marquise. .Marguerite fit un pas.

— Pourquoi, confinua la iiKinpiise, êles-vous ainsi pâle t>t tremblante ■?

— Madame! murmura Marguerite.

— Parlez! dit la marquise.

— La mort de mon père, si prompte, si inattendue ! balbutia Marguerite. lintin j'ai beaucoup souH'ert celte nuit!

— Oui, oui, dit la marquise d'une voix sourde et en fixant sur Marguerite des regards qui n'étaient pas dénués de tout inliM-êt ; oui, le jeune arbre jibe et s'efi'euille sous le vent. Il n'y a cpic Ir vieux chêne qui résist(> à toulrs les tempêtes. Moi au.ssi, Marguerite, j'ai soulferl ! moi aussi, j'ai eu une nuit lerriblc ! El cependant vous me voyez c^dme el Icrine.

— Dieu vous a l'ail nue âme forte ef sévère, madame, dit Margnerili'; mais il ne faut pas demander la même

force et la même si'vérit.- aux âmes îles autres. Yous les Ijriseriez.

— Aussi, dit la marquise, laissant retomber sa main sur la table, je ne demande à la vcMre que l'obéissance'. Marguerite, le marquis est mort ; Emmanuel est maintenant le chef de la famille ; vous allez à l'instant même partir pour Rennes avec Emmanuel.

— Moi ! s'écria Marguerite ! moi, partir pour Rennes ! Et pourquoi?...

— Parce que, répondit la marquise, la chapelle du château est tro]) étroite pour contenir à la lois les fiançailles de la fille et les funérailles du père.

— 5Ia mère, dit Marguerite avec un accent indéfinissable, ce serait une piété, ce me semble, que de mettre plus d'intervalle entre deu'^ cérémonies aussi opposées.

— La véritable piété, reprit la marquise, c'est d'accomplir les dernières volontés des morts. Jetez les yeux sur ce contrat, et voyez-y les premières lettres du nom de votre père.

— Oh I je vous le demande, madame, mon père, lorsqu'il a tracé ces lettres que la mort est venue interrompre, mon père avait-il bien toute sa raison, toute sa volonté'?

— Je l'ignore, mademoiselle, répondit la marquise avec ce ton impératif et glacé qui lui avait jusiju'alors soumis tout ce qui l'enloui-ait ; je l'ignore ; maïs ce que je sais, c'est que l'intluence ([ui le faisait agir lui survit; ce que je sais, c'est que les parens, tant qu'ils existent, représentent Dieu sur la terre. Or, Dieu m'a ordonné de terribles choses, et j'ai obéi. Faites comme moi, mademoiselle, obéissez !

— Jladame, dit Marguerite, toujours debout, mais immobile celte fois, el a^"ec quelijue chose de cet accent arrêté si terrible chez sa mère, et que cellcM'i lui avait transmis avec son sang; madame, il y a trois jours (pie, les larmes dans les yeux, le désespoir dans le co'ur, je me traîne sur mes genoux, des pieds d'Emmanuel à ceux de cet homme, et des pieds de cet homme à ceux de mon père. Aucun n'a voulu ou n'a pu m'entendre, car l'ambition ardente ou la folie acharnée était là, coinrant ma voi\. Enfin me -voilà arrivée en face de vous, ma mère. Vous êtes la dernière que je puisse implorer, mais aussi vous êtes celle (pii devez le mieux m'entendre. ftcoulez donc bien ce que je vais vous dire. Si je n'avais à sacrilier à votre volonté que mon bonheur, je le sacrifierais; que mon amour, je le sacrifierais encore ; mais j'ai à vous sacrifier... mon fils. Vous êtes mère; et moi aussi, madame!

— Mère!... mère!... murmura la marquise; mère... par une faute !

— Enfin je le suis, madame ; et le sentiment de la maternité n'a pas besoin d'être sanctifié pour être saint. Eh bien! madame, dites-moi, — car mieux que moi vous devez savoir ces choses, — diti's-jnoi : si ceux (jui nous ont donné le jour ont reçu de Dieu une voix i|ui parle à notre canir, ceux qui sont nés île nous n'onl-ils pas une voix pareille? et quand ces deux voix se contredisent, ;i laquelle des deux faut-il obéir?

— Vous n'entendrez jamais la voix de voire enfant, rénoiidil la marquise, car vous ne le reverroz jamais.

jo ue reverrai jamais mon fils !... s'écria MarsfMerite; el ipii peut eu répondre, madame? ,f. ■■

— Lui-même ignorera ipii il est.

— Et s'il le sait un jour!... «lit Marguerite, vaincue dans son respect de fille par la dureté de sa mère ; el s'il vient alors me tlemander coini>le de s,i naissance!... Cela peut arriver, madame !

Elle prit la )iliiine.

— El ilans celle alternative, dites, laul-il que je signe?

— Signez, dit la marciuise.

— Jlais. continua Marguerite en posant sa main crispée (>l tremblante sur le contrat, si mon mari aiiprcnd un jour ri":istence de cet enfant! s'il demande raison à mon amant de la tache faite à son nom et à son honneur!... si, dans un duel acharné, solitaire et sans témoins... dan^

LE CAPITAINE PAUL

un duel à niovt, il tuait cet amant, et que, tourmenté par sa conscience, poursuivi par une voix qui sortirait do la tombe, mon mari perdît la raison 1

— Taisez-vous ! dit la marquise épouvantée, mais sans sa\oir encove si le hasard ou quelque ré\ élation inconnue dictait les paroles de sa fille ; taisez-vous 1

— Vous voulez donc, continua Marguerite, qui en avait trop dit pour s'arrêtpr, vous voulez donc que, pour conserver pur et sans tache mon nom et celui de mes autres enfans, je m'enferme avec un insensé! Vous voulez donc que j'écarte de moi et de lui tout èlve vivant ! que je me fasse un cœur de fer pour ne plus sentir! des yeux do bronze pour ne plus pleurer! Vous voulez donc que je me couvre de deuil comme une veuve, avant que mon mari soit mort !... Vous voulez donc que mes cheveux blanchissent vingt ans avant l'âge!

— Taisez-vous! taisez-vous !... interrompit la marquise d'une voix où l'on sentait que la menace commençait de céder à la crainte; taisez-vous!

— Vous voulez donc, reprit Marguerite emportée par l'amertume de sa douleur, vous voulez donc, pour que ce terrible secret meure avec ceux qui le gardent, que j'écarte de leur lit funéraire les médecins et les prêtres!... Vous voulez donc enfin que j'aille d'agonie en agonie pour fermer moi-même, non pas les yeux, mais la bouche des moribonds!...

— Taisez-vous! dit la marquise en se tordant les bras ; au nom du ciel, taisez-vous!

— Eh liien ! continua .Marguerite, dites-moi donc encore de signer, ma mère, et tout cela sera. Et alors la malédiction du Seigneur sera accornplie : Et les fautes des pères retomberont sur leurs enfans jusqu'à la troisième et à la quatrième génération!

— 0 mon Dieu! mon Dieu! s'écria la marquise éclatant en sanglots, suis-je assez abaissée! suis-je assez punie!

— Pardon, pardon, madame, dit Marguerite rendue à elle-même par les premières larmes de sa mère, en tombant à genoux ; pardon ! pardon !

— Oui, pardon, répondit la marquise marchant à Marguerite; demande pardon, fille dénaturée, qui a pris le fouet des mains de la vengeance éternelle, et qui en as frappé ta mère au visage !

— Grâce! grâce! s'écri^Iarguerite ; je ne savais pas ce que je disais, ma mère ! Ymis m'aviez fait perdre la raison ! J'étais folle!...

— 0 mon Dieu! mon Dieu! dit la marquise levant ses deux mains an-tlessus de la tête de sa fille; vous avez entendu les paroles qui sont sorties de la bouche de mon enfant ; je n'ose pas espérer que votre miséricorde ira jusqu'à les oublier, mon Dieu ! mais au moment de la punir, souvenez-vous que je ne la maudis pas!

Alors elle s'avança vers la porte ; sa fille essaya de la retenir, mais la marquise se retourna vers elle avec une expression de visage si terrible, que, sans qu'elle eût besoin de le lui ordonner, Marguerite lâcha le bord de la robe de sa mère, et resta les bras étendus vers elle, haletante et sans voix', jus(|u'à ce que la marquise fflt sortie; puis, aussitôt qu'elle eut cessé de la voir, elle se renversa en arrière avec un cri si douloureux, qu'on eût cru que celte fiiue qui avait tant souft'ert venait enfin de se briser.

XVH.

Nos lecteurs s'étonneront peut-être (pi'après la manière outrageuse dont Paul avajt, la veille, provocpu' le baron de Lectoure, la rencontre n'ei\t pas été fixée au matin même; mais le lieutenant Walter, qui s'était chargé de régler les conditions du duel avec le comte d'Auray, avait, eommc nous l'avons dit, reçu de son chef l'ordre de faire toutes les concessions, excepté une seule : Paul ne voulait se battre qTl'à la fin de la journée.

C'est que le jeune capitaine avait compris que, jusqu'au moment où il aurait dénoué ce drame ('trange, dans le-

((uel, mêlé d'abord comme étranger, il se trouvait enfin posé comme chef de famille, sa vie ne lui appartenait pas, et qu'il n'avait pas le droit de la risquer. Au reste, comme on le voit, le terme qu'il s'était accordé à lui-même n'était pas long, et Lectoure, qui ignorait dans quel but son adversaire s'était réservé ce délai, l'avait accepté sans trop se plaindre. Paul a\'ait donc résolu de mettre à profit les insfans. En conséquence, aussitôt qu'il crut l'heure convenable pour se présenter chez la marquise, il s'achemina vers le château.

Les événemens de la veille et du jour même avaien répandu un si grand trouble dans la noble demeure, qu'il y entra sans trouver un domestique pour l'annoncer; il pénétra néanmoins dans les appartemens, suivit le chemin qu'il avait déjà fait deux fois, et, en arrivant à la porte du salon, trouva sur le plancher Marguerite évanouie.

En voyant le contrat froissé sur la table et sa sœur sans connaissance, Paul devina facilement qu'une dernière scène, plus terrible, venait de se passer entre la mère et la fille. Il alla à sa sonir, la prit entre ses bras, et ontr'ouvrit la fenêtre pour lui donner de l'air. L'état de Marguerite était plut(jt une simple prostration de forces qu'un évanouissement réel. Aussi, dès qu'elle se sentit secourue avec une attention qui ne laissait pas de doute sur les sentimens de celui qui venait à son aide, elle rouvi'it les yeux et reconnut son frère, cette providence vivante que Dieu lui avait envoyée pour la soutenir chaque fois qu'elle s'était sentie près de succomber.

Marguerite lui raconta comment sa mère avait voulu la forcer de signer ce contrat, afin de l'éloigner d'elle avec son frère ; et comment, vaincue par la douleur et emportée par la situation, elle lui avait laissé voir qu'elle savait tout. Paul comprit ce qui devait, à cette heure, se passer ilans le co'ur de la mar<iuise, qui, après vingt ans de silence, d'isolemeni et d'angoisses, voyait, sans qu'elle pût deviner de quelle manière la chose s'était faite, son secret révélé à l'une des deux personnes à qui elle avait le plus d'intérêt à le cacher. Aussi, prenant en pitié le supplice de sa mère, il résolut de le faire cesser au plus tôt, en hâtant l'entrevue qu'il était venu chercher, et qui devait l'éclairer sur les intentions de ce fils dont elle avait tout fait pour neutraliser le retour. Mai'guerite, de son côté, avait son pardon à obtenir ; elle se chargea donc d'aller prévenir sa mère que le jeune capitaine attendait ses ordres.

Paul était resté seul, adossé contre la haute cheminée au-dessus de laquelle était sculpté le blason de sa famille, et commençait à se perdre dans les pensées que faisaient naître en lui les événemens successifs et pressés qui venaient de le faire l'arbitre souverain de toute cette maison, lorsque la porte latérale s'ouvrit tout à coup, et que Emmanuel parut, une boîte de pistolets à la main. Paul tourna les yeux de son côté, et apercevant le jeune homme, il le salua de la tête avec cette expression douce et fraternelle rfui reflétait sur son visage la douce sérénfté de son âme. Emmanuel, au contraire, tout en répondant à ce salut comme l'exigeaient les convenances, laissa à l'instant même lire sur sa figure le sentiment hostile qu'éveillait en lui la présence de l'homme qu'il regardait comme un ennemi persoiniel et acliarné.

— J'allais à votre recherche, monsieur, dit Emmanuel, posant les pistolets sur la table, et s'arrêtant à quehiue distance de Paul; et cela, cependant, conlinua-t-il, sans trop savoir où vous trouver : car, ainsi que les mauvais génies de nos traditions populaires, vous semblez avoir reçu le don d'être partout et de n'être nulle part. Enfin, un donïestii|ue m'a assuré vous avoir vu entrer au château. Je vous remercie de m'avoir épargné la peine que j'avais résolu de prendre, en venant, cette fois encore, au devant de moi.

— Je suis heureux, répondit Paul, que mon désir, dans ce cas, quoii|ue iirobablcnicnt inspiré par des causes différentes, ail élé en harmonie .-n-ec le vôtre. Me voilà, que vo\dez-vous de moi?

ŒUVRES COMPLETES D'ALEXANDRE DUM.\S

— Ne le devini'z-vous pas, monsieur? répondit Emmanuel avec une émotion croissante. En ce cas, et permettezmoi de m'en étonner, vous connaissez bien mal les devoirs d'un gentilhomme et d'un officier, et c'est une nouvelle insulte que vous me faites I

— Croyez-moi , Emmanuel , reprit Paul d'une voix calme...

— Hier, je m'appelais le comte, aujourd'hui je m'appelle le marquis d'Auray, inten-ompit Emmanuel avec un mouvement méprisant et hautain ; ne l'oubliez pas, je vous prie, monsieur!

Un sourire presque imperceptible passa sur les lè\Tes i\v Paul.

— Je disais donc, continua Emmanuel, que vous connaissiez bien peu les sentimens d'un gentilhomme, si vous aviez pu croire que je permettais qu'un autre que moi vidât pour moi la querelle que vous êtes venu me chercher. Oui, monsieur, car c'est vous qui êtes venu vous jeter sur ma route, et non pas moi qui suis allé vous trou^•er.

— Monsieur le marquis d'Auray, dit eu souriant Paul, oublie sa visite à bord de l'Indienne.

— Trêve d'arguties, monsieur I et venons au fait. Hier, je ne sais par quel sentiment étrange et inexplicable, lorsque je vous ai offert, je dirai non pas ce que tout gentilhomme, ce que tout officier, mais simplement ce que tout homme de cœur accepte à l'instant sans balancer, vous avez refusé, monsieur, et, déplaçant la provocation, vous ?tes allé chercher den'ière moi un adversaire, non pas précisément étranger à la querelle, mais que le bon goût défendait d'y mêler.

— Croyez qu'en cela, monsieur, répondit Paul avec le même caime et la même liberté d'esprit qu'il avait fait paraître jusqu'alors, j'obéissais à des exigences qui ne me laissaient pas le choix de l'adversaire. Un duel m'était offert par vous, que je ne pouvais pas accepter avec vous, mais qui me devenait indifférent avec tout autre; j'ai trop l'habitude des nnicontres, monsieur, et de rencontres bien autrement terribles et mortelles, pour qu'une pareille affaire soit à mes yeux autre chose (pi'un des accidens habituels de mes aventureuses journées. Seulement, rappelez-vous que ce n'est pas moi qui ai cherché ce duel ; que c'est vous qui êtes venu me l'offrir, et que, ne pouvant pas, je vous le répète, me battre avec vous, j'ai pris monsieur de Lectoure, comme j'aurais pris monsieur de Nozay ou monsieur de Lajarry, parce qu'il se trouvait là, sous ma main, à ma portée, et que, s'il me fallait absolument tuer (juclqu'un, j'aimais mieux tuer un fat inutile et insolent, qu'un brave et honnête gentilhomme campagnard qui se croirait déshonoré s'il rêvait qu'il accomplit eu songe le marché infâme que le baron de Lectoure vous pro[)Ose en réalité.

— C'est bien, monsieur ! dit Emmanuel en riant ; continuez à vous poser comme redresseur de torts, à vous constituer le chevalier drs princesses opprimées, et à vous retrancher sous le bouclier lanlasti(pir lic vos mystérieuses réponses! Tant que ce don-quicliuttisnie suranné ne viendra pas se heurter à mes désirs, à mes intérêts, à mes engagemens, je lui laisserai parcourir terre et mer, aller d'un pôle à l'autre, et je me contenterai de sourire en le regardant passer; mais dès que cette folie viendra s'allaquer à moi, comme l'a fait la v(jtre, monsieur; dès que, dans l'intérieur d'une famille dont je suis le chef, je rencontrerai un inconnu qui ordoinie en maître là où moi seul ai le droit de parler haut, j'irai à lui, comme je viens à vous, si j'ai l(> bonheur de le rencontrer seul comme je vous rencontre; et là, certain ipic nul ne viendra nous déranger avant la fin d'une explication devenue nécessaire, je lui dirai : « Vous m'avez, sinon insulté, du moins blessé, monsieur, en venant chez moi me heurter dans mes intérêts et mes allV.lions de f.nuille. C'est donc avec moi, et non avec nu auliv, (pir vous devez vous battre, et vous vous battrez ! »

— Vous vous tronijHv, Kiiunaiiucl. répondit Paul ; je

ne me battrai pas, du moins avec vous. La chose est impossible.

— Eh ! monsieur, le temps des énigmes est passé ! s'écria Emmanuel avec impatience : nous vivons au milieu d'un monde où à chaque pas on coudoie une réalité. Laissons donc la poésie et le mystérieux aux auteurs de romans et de tragédies. Votre présence en ce château a été marquée par d'assez fatalescirconstancespourque nous n'ayons plus besoin d'ajouter ce qui n'est pas à ce qui est. Lusignan de retour malgré l'ordre qui le condamne à la déportation : ma sœur pour la première fois rebelle aux volontés de sa mère ; mon père tué par votre seule présence : voilà les malheurs qui vous ont accompagné, qui sont revenus de l'autre bout du monde avec vous, comme un cortège funèbre, et dont vous avez à me rendre compte 1 Ainsi, parlez, monsieur : [)arlez comme un liomme à un homme, en ])lein jour, face à face, et non pas en fantôme qui glisse dans l'ombre, échappe à la faveur de la nuit, enHaissant tomber (pielque mot de l'autre monde, prophétique et solonnel, bon à effaroucher des noun-ices et des enfans ! Parlez, monsieur, parlez ! Voyez, voyez, je suis calme. Si vous avez quelque révélation à me faire, je vous écoute.

— Le secret que vous me demandez ne m'appartient pas, répondit Paul, dont le calme contrastait avec l'exaltation d'Emmanuel. Croyez à ce que je vous dis, et n'insistez pas davantage. Adieu.

A ces mots, Paul fit un mouvement pour se retirer.

— Oii ! s'écria Emmanuel en s'élançant verslaporteeten lui barrant le passage, vous ne sortirez pas ainsi, monsieur! Je vous tiens seul à seul, dans cette chambre, où je ne vous ai pas attiré, mais où vous êtes venu. Faites donc attention à ce que je vais vous dire. Celui que vous avez insulté, c'est moi ! celui à qui vous devez réparation, c'est moi ! celui avec qui vous vous battrez, c'est...

— Vous êtes fou, monsieur ! répondit Paul ; je vous ai déjà dit que c'était impossible. Laissez-moi donc sortir.

— Prenez garde ! s'écria Emmanuel en étendant la main vers la boîte et en y prenant les deux pistolets, prenez garde, monsieur! Après avoir fait tout au monde pour vous forcer d'agir en gentilhomme, je puis vous traiter en brigand ! Vous êtes ici dans une maison qui vous est étrangère ; vous y êtes entré je ne sais ni pourquoi ni comment ; ' si \ous n'êtes pas venO pour y dérober notre or et nos bijoux, vous y êtes venu pour voler l'obéissance d'une tille à sa mère, et la promesse sacrée d'un ami à un ami. Dans l'un ou l'autre cas, vous êtes un ravisseur que je rencontre au moment où il met la main sur un trésor, trésor d'honneur, le plus précieux de tous. Tenez, croyez-moi, prenez cette arme... — Emmanuel jeta un des deux pistolets aux pieds de Paul; — et défendez-vous!

— Vous pouvez me tuer, monsieur, répondit Paul en s'aceoudaut de nouveau contre la clunninée, comme s'il continuait une conversation ordinaire, quoique je ne pense pas (pie Dieu permette un si grand crime ; mais vous ne me forcerez pas à me battre avec vous. Je vous l'ai dit et je vous le répète.

— Ramassez ce pistolet, monsieur, dit Emmanuel ; ramassez-le, je vous le dis ! Vous croyez que la menace que je vous fais est une menace vaine : détrompez-vous. Depuis trois jours vous avez lassé ma patience! depuis trois jours vous avez rempli mon canir de fiel et de haine ! depuis trois jouis enlin, je me suis familiarisé avec toutes les idées qui peuvent me débarrasser de vous : duel on meurtre ! Ne crovez pas (]ue la crainte du châtiment m'arrête : ce château est isolé. mu(>t et sourd. La mer est là, et vous ne serez pas encore dans la tombe, que je serai déjà en Angleterre. Ainsi, monsieur, uni' dernière, une suprême fois, ramassez a» pistolet et défendez-vous !

Paul, sans répondre, haussa les é[)aules et repoussa le pistolet du pied.

— i:ii bien! (II! Emmanuel, poussé au plus haut degré de l'exaspéralion parle sang-froid de son adversaire, puisque tu ne veux pas te défendre comme un homme, meurs donc comme nu chien !

LE CAPITAINE PAUL

Et il leva le pistolet à la hauteur de la poitriue du capitaine.

Au même instant un cri torriblo rc^tcntit à la porte : c'était Marguerite qui revenait et qui, du premier coup d'œil, avait tout compris. Elle s'élança sur Emmanuel. En même temps le coup partit; mais la°balle, dérangée par l'action de la jeune fille, passa à deux ou trois pouces au-dessus de la tête de Paul, et alla briser derrière lui la glace de la cheminée.

— Mon frère ! s'écria Sfarguerite en s'élançant d'un seul bond jusqu'à Paul et le prenant dans ses bras; mon frère ! n'es-tu pas blessé ?

— Ton frère ! dit Emmanuel en laissant tomber le pistolet tout fumant encore. Ton frère ?

— Eli bien ! Emmanuel, dit Paul avec le même calme qu'il avait montré pendant toute cette scène, comprenezvous maintenant pouniuoi je ne pouvais me battre avec vous?

En ce moment la marquise parut à la porte et s'arrêta sur le seuil, pâle comme un spectre ; puis, regardant autour d'elle avec une expression infinie de terreur, et voyant que personne n'était blessé, elle leva silencieusement les veux au ciel, comme pour lui demander si sa colère était enfin apaisée. Elle les y laissa quelque temps fixés dans une ac^ tion de grâces mentale. Lorsqu'elle les abaissa, Emmanuel et Marguerite étaient à ses genoux, tenant chacun une de ses mains et la couvrant de larmes et de baisers.

— Je vous remercie, mes enfans, dit la marquise après un instant de silence ; maintenant laissez-moi seule avec ce jeune homme.

Marguerite et Emmanuel s'inclinèrent avec l'expression du plus profond respect, et obéirent à l'ordre de leur mère.

XVffl.

La marquise ferma la porte deiTière eux, fit quelques pas dans la chambre, et alla, sans regarder Paul, s'appuyer sur le fauteuil oîi, la veille, s'était assis le manjuis pour signer le contrat. Là elle resta debout et les yeux baissés vers la terre. Paul eut un instant le désir d'aller s'agenouillera son tour devant elle ; mais il y avait sur le visage de cette femme une telle sévérité, qu'il réprima l'élan de son cœur, et demeura immobile et atWndant. Au bout d'un instant de silence glacé, la mar(|uise prit la première la parole.

— Vous avez désiré me voir, monsieur, et je suis venue,; vous avez désiré me parler, j'écoute.

Ces mots sortirent de la bouche de la marquise sans qu'elle fît un mouvement. Ses lèvres seules tremblèrent plut(M qu'elles ne s'ouvrirent : on e<\t dit d'une statue de marbre qui parlait.

— Oui, madame, répondit Paul avec un accent plein de armes ; oui, oui, j'ai désiré vous parler ; il y a bien long-

t(>mps que ce désir m'est venu pour la première fois et ne m'est plus sorti du cœur. J'avais des souvenirs d'enfant qui tourmentaient l'homme. Je me rappelais une femme que j'avais vue jadis se glisser jusqu'à mon berceau, et que, dans mes rêves juvéniles, je prenais pour l'ange gai'dien de mes jeunes années. Depuis cette époque, si vivante encore quoique si éloignée, plus d'une fois, madame, croyezmoi, je me suis réveillé en tressaillant, comme si je venais de sentir à mon front l'impression d'un baiser maternel ; puis ne voyant personne près de moi, je l'appelais, cette femme, croyant qu'elle s'était éloignée et qu'à ma voix elle reviendrait peut-être. Voilà vingt ans que je l'appelle ainsi, madame, et voilà la première fois qu'elli' me répond. Serait-il vrai, comme j'en ai souvent frissonné, que vous eussiez tremblé <lc me voir? Serait-il vrai, comme je le crains en ce moment, que vous n'eussiez rien à me dire? — Et si j'avais craint voire retour, dit la marquise d'une VOIX sourde, aurais-je eu tort ? Vous m'êtes apparu hier seulement, monsieur, et voilà que le mvstère terrible qui a cette heure, ne devait-être su que de Dieu et de moi, est co;iuu de mes deux enfans 1

— Est-ce donc ma faute, s'écria Paul, si Dieu s'est chargé de le leur révéler ? Est-ce moi qui ai conduit Marguerite, éplorée et tremblante, près de son père mourant, dont elle allait demander l'appui et dont elle a entendu la confession? Est-ce moi (pii l'ai ramenée chez Achard, et n'(>st-cn pas vous, madame, qui l'y avez suivie ? Quant à Emmanuel, le coup que vous avez entendu et cette glace brisée font foi ([ue j'aimais mieux mourir que de sauver ma vie aux dépens de votre secret. Non, non, crovez-moi, madame, je suis l'instrument et non le bras, l'effet et non la volonté.' Non, madame, c'est Dieu qui a tout conduit dans sa providence infinie pour (|ue vous ayez à vos pieds, comme vous venez de les y \oir, les deiix enfans que vous a^ez écartés si longtemps de vos bras !

— Mais il en est un troisième, dit la marquise d'une voix où commençait enfin à percer quelque émotion, et je no sais ce que je dois attendre de celui-là...

— Laissez-lui accomplir un dernier devoir, madame; et, ce devoir accompli, il demandera vos ordres à genoux.

— Et quel est ce devoir ? répondit la marquise.

— C'est de rendre à son frère le rang auquel il a droil, à sa sœur le bonheur qu'elle a perdu, à sa mèri> la tranquillité qu'elle implore et qu'elle ne peut trouver.

— Et cependant, reprit la marquise étonnée, e-ràce à vous, monsieur de Maurepas a refusé à monsieur de Lfctoure le régiment qu'il lui demandait pour mon fils.

— Parce que, dit Paul, tirant le brevet de sa poché et le déposant sur la table, pai'ce que le roi venait de me l'accorder pour mon frère.

La marquise y jeta les yeux et \it effectivement le nom d'Emmanuel.

— Et cependant, continua-t-elle, vous voulez donner Marguerite à un homme sans nom, sans fortune... et, qui plus est, proscrit ?

— Vous vous trompez, madame ; je veux donner .'Marguerite à celui qu'elle aime ; je veux donner Marguerit(>, non pas à Lusignan le proscrit, mais à monsieur le baron Anatole de Lusignan, gouverneur pour Sa Jfajesté do l'îl.de la Guadeloupe. Voilà sa commission.

La mai-quise laissa tomber un second regard sur le parchemin, et vit que, cette fois comme l'autre, Paul lui avait dit la vérité.

— Oui, j'en conviens, dit-elle, voilà pour l'ambition d'Emmanuel et le bonheur de Marguerite.

— Et en même tem[)s pour votre tranquillité, à vous, madame, car Emmanuel rejoint son régiment, Marguerite suit son époux, et vous restez seule, hélas ! comme vous l'avez désiré tant de fois. La marquise soupira. N'est-ce point cela, madame, et me serais-je trom[ié ! continua Paul.

— Mais, murmura la marquise, comment me déo-agcr avec le baron de Lectoure ? ^ '^

— Le marquis est mort, madame. N'est-ce point une cause suffisante à l'ajournement d'un mariage, que la mort d'un mari et d'un père?...

La marquise, pourlouteréponse, s'assit dans le fauteuil, prit une plume et du papier, écrivit quelques lignes, plia la lettre, et mettant sur l'adresse le nom du baron de Lectoure, elle sonna un domesliipii'. Après quelques secondes d'attente, pendant lesquelles Paul et elle gardèrent le silence, un domestique parut.

— Remettez, dans deux heures, cette lettre nu baron de Lectoure, dit-elle.

Le domestique prit la lettre et sortit.

— Maintenant, continua la manpiise en regardant Paul, maintenant, monsieur, que vous avez rendu justice aux' innocens, faites grâce à la coupable. Vous avez des papiers qui constatent votre naissance ; vous êtes l'aîné ; selon la loi du moins, vous avez droit au nom et à la fortune d'Emmanuel et de Marguerite. (Jue voulez-vous en écliançre de ces papiers?

Paul les tira de sa [loi-he et les tint au-dessus de la flamme du foyer.

—Permettez-moi de \ous appeler une seule fois ma mère, et appelez-moi une seule fois votre fils.

OEUVRES COMPLÈTE^ b'ÀLEXANDRE DUMAS.

— Est-il possible ! s'écria la mai'quise on se levant.

— A'ous parlez de rang, de nom, de fortune ! continua Paul en secouant la tète avec une expression de profonde mélancolie; eli ! qn'ai-je besoin de tout cela? Je me suis fait un rang auquel peu d'homme de mon âge sont montés ; j'ai acquis un nom qui est la bénédiction d'un peuple et la terreur d'un autre : j'amasserais, si je le voulais, une fortune à légu(n' à un roi. Que me font donc votre nom, votre rang, votre fortune, à moi, si vous n'avez pas autre chose à m'offrir, si vous ne me donnez pas ce qui m'a manqué toujours et partout, ce que je ne |)uis me créer, ce que Dieu m'avait accordé, ce que le malheur m'a repris... ce que vous seule pouvez me rendre... ime mère !

— Won fils 1 s'écria la marquise, vaincue à cet accent et à ces larmes ; mon fds !... mon fds !... mon fils !

— Ah ! s'écria Paul laissant tomber les papiers dans la tlamme, qui les anéantit aussitôt ; ah ! le voilà donc enfin sorti de voh'e cnnu-, ce cri que j'attendais, que je demandais, que j'iniiilorais ! Jlcni, mon Dieu, merci !

La marquise élail retombée assise, et Paul était à genoux devant elle, la tète cachée dans sa poitrine. Enfin la marquise lui releva le front.

— Regarde-moi, lui dit-elle. Depuis vingt ans, voilà les Iiremières larmes qui coulent de mes yeux ! Donnc^moi ta main. Elle la posa sur sa poitrine. Depuis vingt ans voilà le premier sentiment de joie qui fait battre mon cœur !... Viens dans mes bras !... Depuis vingt ans voilà la première caresse que je donne et que je reçois 1... Ces vingt ans, c'est mon expiation sans doute, puisque voilà que Dieu me donne, puisque voilà qu'il me rend les larmes, la joie, les caresses!... Merci, mon Dieu !... merci, mon fils !...

— Jla mère ! dit Paul.

— Et je tremblais de le voir ! je tremblais eu le revoyant ! Je ne savais pas, moi... j'ignorais quels senlimens dormaient dans mon propre cœur ! Oh ! je te bénis ! je te bénis!...

En ce moinenl la cloche de la chapelle se fil entendre. La marquise tressaillil. L'heure des funérailles était arrivée. Le corps du noble marquis d'Auray et celui du pauvre Âchard allaieiil être rendus ensemble à la terre. La marquise se leva.

— Celle heure doit être consacrée à la prière, (fit-elle. Je me relire.

— Je pars demain, ma mère, lui dil Paul. Ne vous reverrai-je pas".'...

— Oh ! si ! si ! s'écria la marquise. Oh ! je veux te revoir !

— Eh bien ! ma mère, je serai ce soir à l'entrée du parc. 11 est un endroit qui m'est sacré, et auquel j'ai une derinère visite à rendre : je vous y attendrai. C'est là, ma mère, que nous devons nous dire adieu !

— J'irai, dit la marquise.

— Tenez, dit l'aul, tenez, ma mère, prenez ce brevet et celte commission ; l'un est pour Ennnanuel, l'autre est pour le mari de Slarguerile. Que le bonheur de vos enfans leur vienne de vous ! Croyez-moi, ma mère, c'est à moi (|ue vous avez le plus donin'' !

La manpiise alla s'enfermer dans son oraloire ; Paul sortit du cliAteau et s'achemina vers la cabane de pêcheur, où nous l'avons déjà vu se rendre une fois, et près do laquelle était i\\(' sou rendez-\ousavec Lectoure. Il y trouva Lusignan et Waller.

A riienre convenue pour la rencontre, Lectoure parut à cheval, s'orientant de son mieux pour arriver au rendezvous, car il était sans guide, le piipieur ipii l'accompagnait étant étranger connii!' lui aux localili's. A sa vue, les jeunes gens sortirent de la c;diane. Le baron les aperrui et piijua droit à eux. Aussitôt qu'il fut à une dislance convenable, il mil pied à terre et jeta la luide de sa moutun-au bras de son domesti(|ue.

— Pardon, messieurs, dit-Il en s'a|i|irocliant de ceux cpii l'attendaieul, pardon de ce cpie ji' vous arrive ainsi seul et comme un enl'aul [iciciu; mais l'hrun" choisie par monsieur, il s'inclina devant l'aul, ciui lui rendit sou salut,

était justement celle fixée pour les funérailles du marquis : j'ai donc laissé Emmanuel remplir ses devoirs de fils, et je suis venu sans témoin, espérant avoir afl'aire à un adversaire assez généreux pour me prêter l'un des siens.

— Nous sommes à votre dévotion, monsieur le baron, ré^ pondit Paul ; voici mes deux seconds. Choisissez, et celui que vous honorerez de votre choix deviendra à l'instant le vôtre.

— Je n'ai aucune préférence, je vous jure, répondit Lectoure ; désignez donc vous-même celui de ces deux messieurs que vous destinez à me rendre ce service.

— Waller, dit Paul, passez du côté de monsieur le baron.

Le lieutenant obéit, les deux adversaires se saluèrent une seconde fois.

— Maintenant, monsieur, continua Paul, permettez que, devant nos témoins respectifs, je vous adresse quelques mots, non pas d'excuses, mais d'explication.

— Faites, monsieur, dit Lectoure.

— Lorsque je vous dis les paroles qui nous amènent ici, les événemens qui sont arrivés dep\ns hier étaient encore cachés dans ra\enir : cet avenir était incertain, monsieur, et [jouvait amener a^ec lui le malheur de toute une famille. A'ous aviez pour vous madame d'Auray, Emmanuel, le marquis ; Marguerite n'avait pour elle que moi seul. Toutes les chances étaient donc pour vous. Voilà pourquoi je m'adressai directement à vous ; car, si je tombais sons vos coups, par des circonstances qui vous demeureront éternellement inconnues, Marguerite ne pouvait pas vous épouser ; si je vous tuais, la chose se simplifiait encore, et n'a pas besoin de commentaire.

— Voilà un exorde on ne peut plus logique, monsieur, répondit le baron en souriant et en fouettant sa botte avec sa cravache ; passons, s'il vous plaît, au corps du discours.

— Maintenant, reprit Paul en s'inclinant légèrement eu signe d'adhésion, tout est changé : le marquis est mort, Emmanuel a sa commission de lieutenant, la marquisi» renonce à votre alliance, quelque honoral)le qu'elle soit, et Marguerite épouse monsieur le baron Anatole de Lusignan, que, ]iour cette raison, je ne vous ai pas donné pour témoin.

— Ab ! ah ! fil Li'cloure, voilà donc ce ijue signiliail !<• billet qu'un domesticpie m"a )'einis a\i moment oii je quiltais le chàti>au. J'avais eu la niaiserie de le prendre pour nu ajournement ! Il i)araîl ipie c'était un congé eu bonne forme. C'est bien, monsieur; j'attends la péroraison.

— Elle est simple et franche comme l'explication, monsieur. Je ne vous connais pas, je ne désirais jias vous connaître; le hasard nous a conduits en face l'un de l'autre avec des intérêts divers, et noiis nous sommes heurtés. Aloi's, connue je vous l'ai dit, d('tiant du destin, je voulais venir quehpu' peu à son aide. Aujourd'hui, lotit est arriv(! à ce point cpie ma mort ou la vôtre sérail parfailenienl inulile et n'ajouterait iprun peu de sang au dénoùnient de ce drame, l'ranchement, monsieur, croyez-vous que cesoil la peine de le verser?

— Je serais ])eul-èlre de votre a\ is, monsieur, répondit Lectoure, si je n'avais pas l'ail une si longue route. N'ayant pas l'honneur d'épouser mademoiselle Marguerite d'Auray, je veux au moins avoir le plaisir de croiser le fer avec \ous. Il ne sera jias dit (pie je serai venu pour rien en Bretagne. Oiiaud vous \ oudrez, monsieur, coulinua Lectoure, tirant son épée et saluant son adversaire.

— A vos ordres, monsieur le baron, répondit Paul a\ic la même politesse et en l'imitant en tout point.

Les deux jeunes gens tirent un pas à la rencontre l'un de l'antre. Les lames se tou(lièn>nt ; à la troisième passe, l'arme de Lectoure sauta à vingt pas de lui.

— Avant de mettre l'épée à la main, dit Paul au baron, j(> \(Mis avais olt'ert uneex|ilication; niainteiiant, monsieur, je serais heureux (pie vous voulussi(>z bien agréer uk^s excuses.

— Et celle fois je l<>s acceple. monsieur, répondit Lectoure a\ec le même laisser-idler que si rien ne s'était passé.

LE CAPITAINE PAUL

Ramassez mon épée, Dick. 11 prit l'armo des mains de son domestique et la remit dans le fourreau. :Mainl(iiant, messieurs, contiuua-t-il, si quelqu'un de vous a des commissions ijour Paris, j'y retourne de œ pas.

— Dites au roi, monsieur, répondit Paul en s'inclinant et en remettant à son tour son arme dans le fourreau, qu(^ je suis heureux que l'épée qu'il m'a donnée pour combattre les Anglais soit restée pure du sang- de l'un de mes compatriotes.

A ces mots les deux jeunes gens se saluèrent; Lectoure remonta à cheval ; puis, à cent pas de la plage, il jirit directement la route de Vannes, tandis que son domesticjue allait chercher au chàt(>au sa voiture de voyage.

— Et maintenant, monsieur Walter, dit Paul, envoyez une barque dans la crique la plus proche du château d'Auray. Que tout soit prêt à bord de la frégate pour lever l'ancre cette nuit.

Le lieutenant reprit la route de Port-Louis, et les deux amis rentrèrent dans la cabane.

Pendant ce temps, Emmanuel et Marguerite avaient accompli le funèbre devoir auquel les avait conviés la cloche des funérailles. Le marquis avait été déposé dans le sépulcre armorié de sa famille, et Achard dans l'humble cimc^ tière qui attenait à la chapelle. Puis les deux enfans étaient remontés auprès de leur mère, qui remit à Emmaïuud le brevet tant désiré, et qui accorda h Marguerite le consentement si inattendn. Alors, pour ne pas renouveler des émotions d'autant plus poignantes que ceux qui les éprouvaient les concentraient en eux-mêmes, mère et enfans s'embrassèrent une ilernière fois, et se séparèrent avec la conviction intime que c'était pour ne plus se revoir.

Le reste de la journée se passa à accomplir les préparatifs du départ. Vers le soir, la marquise sortit pour se rendre au rendez-vous que lui avait donné Paul. En tra\ersant la cou-r, elle aperçut d'un côté une voiture tout attelée, cl de l'autre le jeune midshipman Arthur et deux matelots. Son cœur se serra à la vue de ce double apprêt. Elle continua sa route et s'enfonça dans le parc, sans céder à cette émotion, tant cette longue réaction de l'orgueil contre la nature lui avait donné de force sur elle-même.

Cependant, arrivée à une éclaircie d'où l'on apercevait la maison ri'Achard, elle s'arrêta en sentant ses genoux trembler sous elle, et s'adossa contre un arbre, en appuyant la main sur sou cœur comme pour en comprimer les battemens. C'est que, pareille à ces âmes que le danger présent n'a pu émouvoir, et ([ui tremblent au souvenir du danger passé, elle se rappelait à combien de craintes et d'émotions elle avait été en proie pendant le cours de ces vingt années, où chaque jour elle était venue à celte maison, fermée maintenant pour ne plus se rou\Tir. Toutefois, elle eut bientôt surmonté cette faiblesse, et, rci)renant son chemin, elle gagna la porte du parc.

Là elle s'arrêta de nouveau. Au-dessus de tous les arbres s'élevait la cime d'un chêne gigantes(|ue dont on apercevait le feuillage de plusieurs endroits du parc. iJien souvent la marquise était restée des heures entières les yeux fixés sur son dôme de verdure ; mais jamais elle n'avait osé venir se reposer sous son ombre. C'était là cependant qu'elle avait promis de joindre Paul, et que Paul l'attendait. Enlin, elle fit un dernier effort sur elle-même, et entra dans la forêt.

De loin elle aperçut un homme agenouillé et priant : c'était Paul. Elle s'approcha lentement, et, s'agenouiUant à son tour, elle pria avec lui. Puis, la prière (inie, ils se relevèrent tous deux, et, sans dire une parole, la marquise passa son bras autour du cou du jeun(! honmie et appuya sa tête sur son épaule. Au bout de quelques instans de silence et d'immobilité, le bruit d'une voitvn-e parvint jus- (pi'à eux. La marquise Iressaillil et lil >i,i:ue à Paul d'écouter : c'était Emmanuel i|ui rfJoiun.nl mhi n'-iiiKnit. Eu même temps Paul étendit la main dans la iiiiviiion opposée à celle d'où venait le bruit, et montra à la marquise une barque glissant, légère et silencieuse, sur la surface do la mer ; c'était Slai'guerile se rendant au vaisseau.

La marquise écouta le hruit de la voiture tant qu'elle put l'enlenili'e, et suivit des yeux la barque aussi longtemps (lu'elle put la voir; puis, lorsiiue l'un se fut éteint dans l'espace, lorsque Pautre eut disparu dans la nuit, elle se retourna vers Paul, levant les yeux au ciel et comprenant que l'heure était venue où celui sur lequel elle s'appuyait devait la quitter à son tour :

— Dieu bénisse, dit-elle, comme je le bénis, le fils pieux (jui est resté le dernier auprès de sa mère !

Et, rappelant toutes ses forces, elle embrassa une dernière fois le jeune homme agenouillé devant elle; puis, s'arrachant de ses bras, elle reprit seule le chemin du château.

Le lendemain, les habitans de Port-Louis cherchèrent vainement, à la place où ils l'avaient vue encore la veille, la frégate qui depuis quinze jours était en station dans le havre extérieur de Lorient. Comme la première fois, elle avait disparu, sans qu'ils pussent deviner ni la cause de son arrivée ni le motif de son départ.

ÉPILOGUiï.

Cinq ans s'étaient écoulés depuis les événemens (]uo nous venons de raconter : l'indépendance des Elats-Unis avait été reconnue. New-York, la dernière pliicc forte occupée par les Anglais, venait d'être évacuée. Le hruit du canon, qui avait retenti à la fois dans la mer des Indes et dans le golfe du Mexique, cessait de gronder sur les deux Océans. Washington, dans la séance solennelle du 28 décembre 1783, avait remis sa commission de i:i'ni'ral en chef, et s'était retiré dans son domaine de Montvernon, sans autre récompense que de recevoir et d'envoyer ses lettres par la poste sans qu'elles fussent taxées, et la tranquillité dont commençait à jouir l'Amérique s'étendait aux colonies françaises des Antilles, qui, ayant pris parti dans la guerre, avaient eu plusieurs fois à se défendre contre les tentatives hostiles de la Grande-Bretagne. Parmi ces îles, la Guadeloupe avait été |ilus particulièrement menacée, à cause de son importance militaire et commerciale; mais, grâce à la vigilance de son nouveau gouverneur, les tentatives de débarquement avaient toujours échoué, et la France n'avait eu à déplorer dans cette importante possession aucun aw'ident sérieux ; de sorte que, vers le commencement de l'année 1783, l'île, sans être tout à fait dépouillée d'un reste d'apparence guerrière, qu'elle conservait encore plutôt par habitude que par nécessité, était déjà cependant presque tout entière rendue à la culture des di\erses |>rodiiclions qui font sa richesse.

Si nos lecteurs veulent bien, par un dernier effort de complaisance, nous accompagner au-delà de l'Atlantique et aborder avec nous dans le port de la Basse-Terre, nous suivrons, au milieu des fontaines jaillissantes de tous côtés, une des rues qui moulent h la iironicuade du Cliampd'Arbaud; puis après avoir prolili' pemlant un tiers de sa longueur à peu près de l'ombre fraiclie des tamai'ins qui la bordent de chaque côté, nous prendrons à gauche un petit chemin ballu conduisan! à la porte d'un jardin qui, dans sa partie la plus élevi'c, domine tonte la ville.

Arrivés là, qu'ils respirent un instant la brise du soir, si douce par une après-midi du mois de mai, et qu'ils jettent un coup d'œil avec nous sur cette nature luxuriante des tropiques.

(.ltlj\Ut.& COiiPLtïtS D'ALLXAMjIŒ DUMAS.

Adossés comme nous le sommes aux montagnes boisées et volcaniques qui séparent la pai-tie de l'ouest en deux versans, et parmi lesquelles s'élèvent, couronnés de leur panache de fumée et d'étincelles, les deux pitons calcinés de la Soufrière, nous avons à nos pieds, abritée par les mornes de Bellevue, de Mont-Désir, de Beau-Soleil, de l'Espérance et, de Saint-Charles, la ville qui descend gracieusement vers la mer, dont les flots étincelans des derniers rayons du soleil viennent baigner les murailles; à l'horizon, l'Océan, vaste et limpide miroir, et à notre droite et à <^ notre gauche les plantations les plus belles et les plus riches de l'île; ce sont des carrés de caféiers, originaires d'Arabie, aux rameaux noueux et flexibles, garnis de feuilles d'un vert foncé et luisant, et de forme oblongue, pointue et ondulée, portant chacune à son aisselle un bouquet de fleurs d'un blanc de neige; des quinconces de cotonniers, couvrant d'un tapis de verdure le teiTain sec et pierreux qu'ils affectionnent, et parmi lesquels apparaissent, pareils à des fourmis colossales, les nègi'es occupés à réduire à deux ou trois les milliers de jets qui s'élancent de chaque tige. C'est encore, au contraire, dans les cantons unis et abrités, et dans les terres grasses et généreuses, introduit aux Antilles par le juif Benjamin Dacosta, le cacaoyer au tronc élancé, aux rameaux poreux i'n\elo[)pés d'une écorce fauve, et garnis de grandes feuilles oblongues, alternes et lancéolées, parmi lesquelles quelquesunes, et ce sont les pousses naissantes, semblent des fleurs d'un rose tendre qui contrastent avec le fruit long, recourbé et jaunâtre, qui fait plier les branches sous son poids. Enfui, des champs entiers de la plante découverte à Tabago, transportée en France pour la première fois par l'ambassadeur de François II, qui en fit hommage à Catherine de Médicis, d'où lui vint son nom d'herbe à la reine. Ce qui n'empêcha que, comme toute chose populaire, elle ne commençât par être excommuniée et proscrite, en Europe et en Asie, par les deux pouvoirs qui se partageaient le monde, proscrite par le grand-duc de Moscovie Michel Fédorowitch , par le sultan turc Amurat IV, par l'empereur de Perse, et excommuniée par Urbain VIII. Puis de temps en temps, s'élançant d'un seul jet et dépassant de quarante ou cinquante pieds tous les végétaux herbacés qui l'entourent, le bananier du paradis, dont, s'il faut en croire la tradition biblique, les feuilles ovales, obtuses et longues de sept ou huit pieds, rayées de nervures transversales, comme des banderoles enrubanées, servirent à faire le premier vêlement à la première femme. Enfin, régnant sur le tout, et se découpant, tantôt sur l'azur du ciel, tantôt sur le vert glauque de l'Océan, selon qu'ils s'élèvent sur la crête des montagnes ou sur les grèves de la mer, le cocotier et le palmiste, ces deux géans des Antilles, gracieux et prodigues comme tout ce qui est fort. Qu'on se figure donc ces côtes merveilleuses, coupées par soixante-ilix rivières encaissées dans des lits de quatre-vingt pieds de profondeur; ces montagnes éclairées le jour par le soleil des tropi(iues, la nuit parle volcan de la Soufrière; cette végétation qui ne s'arrête jamais, et dont les feuilles qui poussent succèdent sans cesse aux feuilles qui tombent ; ce sol enfin si sanitaire et cet air si pur, i]ue, malgré les essais inscns('s que 'homme, ce propre "unenii de lui-même, eu a lait, des serpens, transportés de la Mnrtiniipic et de Saintc-I.ucie, n'ont pu y vivre ni s'y reproduire, et ((u'on juge, après les souffrances éprouvées en Europe, de quel bonheur ont dû jouir, depuis cin(i ans qu'ils babiti-nt ce paradis du monde, Anatole de Lusignan et Marguerite d'Auray, que nos lecteurs ont vu figurer au premier rang parmi 1rs personnages du drame ([ue nous venons de dérouler sous leurs yeux.

C'est qu'à cette vie agitée par les passions, à celte lutte du droit naturel contre le pouvoir légal, à cette suite de scènes où toutes les douleurs terrestres, depuis l'eufantrteinent jusqu'à la mort, étaient venues jouer un rôle, avait succédé une vie sereine dont cba(|iie jour s'était écoulé calme et tramiuille, etdont les seuls nuages étaient

cette vague inquiétude pour les amis éloignés qui parfois passe dans l'air et vous serre le cœur comme un pressentiment douloureux. Cependant, de temps en temps, soit par les journaux publics, soit péu' des bâtimens en relâche, les deux jeunes gens avaient appris quelques nouvelles de celui qui leur avait si puissamment servi de protecteur ; ils avaient su ses victoires ; comment, en les quittant, il avait été mis à la tête d'une escadrille et avait détruit les établissemens anglais sur les côtes d'Acadie, ce qui lui avait valu le titre de comniodoro ; comment, dans un engagement avec le Sérapis et la Comtesse de Scarborotigh, et après un combat vergue à vergue qui dura près de quatre heures, il avait forcé les deux frégates à se rendre, et comment, enfin, en 1781, il avait reçu, en récompense des services qu'il avait rendus à la cause de l'indépendance, les remercîmens publics du congrès, qui lui avait voté une médaille d'or, et l'avait choisi pour commander la frégate V Amérique, à qui l'on avait donné ce nom comme à la plus belle, et dont on lui confiait le commandement comme au plus brave; mais ce splendide vaisseau ayant été offert |jar le congrès au roi de France, en remplacement du Magnifique, qui avait été perdu à Boston, Paul Jones, après avoir été le conduire au Havre, s'était rendu à bord de la flotte du comte de Vaudreuil, qui projetait une expédition contre la .lamaïque. Cette dernière nouvelle avait comblé de joie Lusignan et Marguerite, car cette entreprise ramenait Paul dans leurs parages, et ils espéraient enfin revoir leur frère et leur ami ; mais la paix, comme nous l'avons dit, était survenue sur ces entrefaites , et ils n'avaient plus entendu, depuis cette époque, reparler de l'aventureux marin.

Le soir du jour oîi nous avons transporté nos lecteurs des côtes sauvages de la Bretagne aux rivages fertiles de la Guadeloupe, la jeune familfe était, comme nous l'avons dit, rassemblée dans le jardin même où nous sommes entrés, et dominait le panorama immense dont la ville couchée à ses pieds formait le premicn- plan, et l'Océan semé d'îles le merveilleux lointain. Marguerite s'était promptement habituée au laisser-aller de la vie créole, et, i'àme désormais tranquille et heureuse, elle abandonnait son corps, toujours pâle, frêle et gracieux comme un lis sauvage, au doux far niente qui lait de l'existence sensuelle des colonies une espèce de demi-sommeil où les événemens semblent des rêves. Couchée avec sa fille dans un hamac péruvien tressé avec les fils de soie de l'aloès et brodé de plumes éclatantes fournies par les oiseaux les plus rares du tropique, balancée d'un mouvement doux et régulier par son fils, une main dans les mains de Lusignan, et le regard mollement prrdu dans une inconmiensurable étendue, elle snitail pi''ni''trer en elle, par I'àme e par les sens, tontes les félicités que [iromel le ciel, et toutes les jouissances que peut accorder la terre. Eu ce moment, et comme si tout avait di"! concourir à compléter le tableau magiipie qu'elle venait contempler chaque soir, et que cliaqni^ soir elle trouvait plus merveilleux, pareil au roi de l'Océan, un navire doubla le cap des Trois-Pointes, glissant à la surface de la mer sans plus d'efforts apparens qu'un cygne qui joue sur le miroir d'un lac. Marguerite ra[>erçut la première, et, sans parler, tant chaque action de la vie est nue fatigue sous ce climat brûlaul, elle lit un signe de la tête à Lusignan, (pii dirigea ses regards du côté qu'elle lui indi(iuait, et suivit des yeux en silence, et comme elle, la marche rapide et gi'acicuse du bâtiment. A mesure qu'il ap|irochait et que les détails fins et éb'gans d(> sa mâture aiiiiaraissaient au milieu de celle masse de toiles, qui semlilait d'abord nu nuage courant à l'horizon, ou commençait de distinguer, au quartier de sou pavillon, fascé d'argent et de gueules, les étoiles de l'AniiTiiiue, (|ui se détachaient sur leur champ d'azur en nondire (''gai à celui <les Provinces-Unies. Une même id(''e leur vint alors à tous deux à la fois, et leurs regards se rencontrèrent tout radieux de l'espdir iprils allaient peut-être apprendre (]uel(|ues nouvelles (l(> Paul. Aussitôt Lusignan ordonna à un nègre d'aller chercher une

LE CAPITAINE PAUL

longue-vue; mais déjà, avant qu'il fût revenu, une pensée plus douce encore avait fait battre le cœur des deux jeunes gens : il semblait à Lusignan et à Marguerite reconnaître pour une ancienne amie la frégate qui sapprocbait. Cependant, à quiconque n'en a pas l'habitude, il est si difficile de distinguer à une certaine distance les signes qui pai'lent à l'œil du marin, qu'ils n'osaient croire encore à cette espérance, qui tenait plus du pressentiment instinctif que de la réalité positive; enfin, le nègre re\int porteur de l'instrument désiré ; Lusignan porta la longue-vue à ses yeux .et jeta un cri de joie en la passant à Marguerite : il avait reconnu à la [iroue la sculpture de Guillaume Coustou, et c'était ['Indienne qui s'avançait à pleines voiles vers la Basse-TeiTc.

Lusignan enleva Marguerite de son hamac et la déposa à leiTe, car leur premier mouvement à tous deux avait été de courir vers le port ; mais alors l'idée leur vint que V Indienne, que depuis près de cinq ans Paul avait quittée, lorsqu'un grade plus élevé lui avait donné droit au commandement d'un vaisseau plus fort, pouvait bien être montée par un autre capitaine, et ils s'arrêtèrent le cœur palpitant et les jambes tremblantes. Pendant ce temps lo jeune Hector avait ramassé la longue-vue, et la portant à son œil comme il avait vu faire tour à tour à ses parens : « Père, dit-il, regarde donc, il y a sur le pont un officier couvert d'une redingote noire brodée d'or, pareille à celle du portrait de mon bon ami Paul. » Lusignan prit vivement la lunette des mains de l'enfant, regarda quelques secondes, et la passa de nouveau à Marguerite, qui, au bout d'un instant, la laissa tomber ; puis tous deux se jetèrent dans les bras l'un de l'autre : ils avaient reconnu le jeune capitaine qui, pour revenir près de sps amis, avait pris le costume que nous avons dit lui être le plus habituel. En ce moment, le vaisseau passa devant le fort qu'il salua de trois coups de canon, et aussitôt le fort répondit au salut par un nombre égal de coups.

Dès l'instant où Lusignan et Marguerite avaient acquis la certitude que c'était bien leur frère et leur ami qui montait l'Indienne, ils étaient descendus vers la rade, suivis du jeune Hector, et laissant dans le hamac la petite Blanche. Mais, de son côté, le capitaine les avait reconnus, de sorte qu'en même temps qu'ils quittaient le jardin, il avait fait mettre la yole à la mer, et que, grâce aux efforts redoublés de dix vigoureux rameurs, il avait franchi rapidement l'espace qui s'étendait du mouillage à la terre, et s'élançait sur la jetée au moment où ses amis arrivaient sur le port. De pareilles sensations sont sans paroles et ne se traduisent que par des larmes. Aussi l'expression de leur joie ressemblait-elle à la douleur. Et tous pleuraient ; jusqu'à l'enfant qui pleurait de les voir pleurer.

Après avoir donné quelques ordres relatifs au service du bâtiment, le jeune commcdore prit lentement avec ses amis le chemin qu'ils avaient parcouru si vite pour venir à lui : l'expédition de monsieur Vaudreuil ayant manqué, il était revenue à Philadelphie, et la paix ayant été signée, ainsi que nous l'avons dit, avec l'Angleterre, lo congrès, comme un souvenir de reconnaissance, lui avait fait don du premier vaisseau qu'il avait monté comme capitaine.

A ce récit, Lusignan et Marguerite eurent un instant de joie immense, car ils espérèrent que leur frère venait pour toujours demeurer avec eux ; mais le caractère du jeune marin était trop aventureux et trop avide d'émotions pour s'astreindre à cette vie décolorée et uniforme des habitans de la terre. Il annonça donc à ses amis qu'il n'avait que huit jours à leur donner, après lesquels il irait chercher dans une autre partie du monde une vie qui continuât celle «lu'il avait menée jusqu'alors.

Ces huit jours pass rent comme un songe, et quelques instances que fissent Lusignan et Marguerite, Paul ne voulut pas même leur accorder vingt-quatre heures de plus: c'était toujours le même homme, ardent, entier, absolu, transformant en devoir les résolutions prises, et sévère pour lui-même encore plus que pour les autres.

L'heure de se quitter arriva ; Marguerite et Lusignan

voulaient accompagner le jeune commodore jusque sur sou bâtiment ; mais Paul ne voulut pas prolonger la douleur de ces adieux. Parvenu à la jetée, il les embrassa une dernière fois, puis s'élança dans la barque, qui s'éloigna aussitôt, rapide comme une flèche. Jlarguerite et Lusignan la suivirent des yeux jusqu'à ce qu'elle eût disparu à tribord de la frégate, et ils remontèrent tristement, afin de la voir partir, sur le plateau d'où ils l'avaient vue arriver.

Au moment où ils y parvinrent, cette activité intelligente ([ui précède le moment du départ régnait à bord de la frégate. Les matelots, assemblés au cabestan, commençaient à virer le câble, et, gi-àce à la limpidité de l'air, leur cri sonore et enjoué parvenait jusqu'aux deux jeunes gens. Le bâtiment arrivait lentement sur son ancre ; bientôt on vit la double dent de fer sortir de l'eau, puis les voiles tombèrent successivement tles vergues, depuis celles de pen-oquet jusqu'aux plus basses ; le navire, comme doué d'un sentiment instinctif et animé, tourna sa proue vers la sortie du port, et commençant à se mouvoir, fendit l'eau d'un mouvement aussi facile que s'il glissait à sa surface. Alors, comme si désormais la frégate pouvait être abandonnée à sa propre volonté, on vit le jeune commodore monter sur le gaillard d'an-ière et tourner toute son attention, devenue inutile à la manœu^Te, vers la ten-e qu'il quittait. Lusignan tira aussitôt son mouchoir et fit un signal auquel Paul répondit ; puis, lorsqu'il ne leur fut plus possible de se voir à l'œil nu, chacun d'eux eut recours à la lunette, et, grâce à cet ingénieux instrument, ils retardèrent d'une heure encore cette séparation, que des deux côtés chacun pressentait sentimentalement devoir être éternelle. Enfin le navire diminua graduellement à l'horizon en même temps que la nuit descendait du ciel : alors Lusignan fit apporter un amas de branches sur le plateau, et ordonna d'y mettre le feu, afin que les regards de Paul, dont la frégate commençait à se perdre dans l'obscurité, pussent continuer de se fixer sur ce phare jusqu'à ce qu'il eût doublé le cap des Trois-Pûintes. Depuis une heure déjà, Marguerite et Lusignan a\aient complètement perdu de vue le navire, qui, grâce à leur foyer entretenu clair et brillant, pouvait les apercevoir encore, lorsqu'une flamme pareille à un éclair sillonna l'horizon ; quelques secondes après, le bruit d'un coup de canon parvint à leurs oreilles, pareil au grondement sourd et prolongé du tonneiTe ; puis tout rentra dans la nuit et dans le silence. Lusignan et Marguerite avaient reçu le dernier adieu de Paul.

Maintenant, quoique le drame intime que nous avions pris l'engagement de raconter soit réellement terminé ici, quelques uns de nos lecteurs auront peut-être pris assez d'intérêt au jeune aventurier dont nous avons fait le héros de cette histoire, pour désirer de le suivre dans la seconde partie de sa carrière; à ceux-là nous allons, en les remerciant de l'attention qu'ils nous accordent, dérouler purement et simplement les faits que des recherches minutieuses sont parvenues à porter à notre connaissance.

A l'époque où nous sommes arrivés, c'est-à-dire au mois de mai ITai, l'Europe tout entière était à peu près retombée dans cet état de torpeur que les hommes imprévoyans prennent pour la tranquillité, et que les esprits plus profonds regardent comme ce repos morne et momentané qui précède la tempête. L'Amérique, par son affranchissement, avait préparé la France à sa révolution : rois et peuples, défians les uns des autres, se tenaient de chaque côté sur leurs gardes, invoquant ceux-ci le fait et ceux-là le droit. Un seul point de l'Europe semblait vivant et agité au milieu de ce sommeil général : c'était la Russie, que le czar Pien-e avait portée au rang des Etats civilisés, et que Catherine II commençait à inscrire au nombre des puissances eui'opéennes. Pierre 111, devenu odieux aux Russes par un caractère sans noblesse, par des vues politiques sans portée, et surtout par son idolâtrie pour les mœurs et la discipline prussiennes, avait été déposé sans opposition s t (■•tran°lé sans lutte. Catherine s'était donc trouvée, à l'âge

CEUVKES COMPLETES D'ALEXANDRE DUMAS

i\c IrPiito-dcux ans, maîti-fsse d'un ompirn qui couvvp de sa superficie la seplic^-mc partie du gloho ; son premier soin avàilélé de s'imposer par sa puissance niAme comme médiatrice enlre les peuples voisins qu'elle voulait l'aire relever d'elle. Ainsi elle avait forcé les Courlandais à chasser leur nouveau duc, Charles de Saxe, et à rappeler Biren ; elle a\'ait envoyé ses ambassadeurs et ses armées pour faire couronner à Varsovie, sous le nom de Stanislas-Auguste, son ancien amant Poniatowski ; elle s'était alliée avec l'Anjj-leteiTe ; elle avait associé à sa politiqui' les cours de Berlin et de Vienne; et ceiiendant ces gi'anils projets de politique étrangère ne lui faisaient pas oublier l'administration intérieure, et dans les intervalles de ses amours si souvent renouvelées, elle trouvait le temps derécompenser l'industrie, d'encourager l'agriculture, de réfoi-mer la législation, de créer une marine, d'envoyer Pallas dans des provinces dont on ignorait jusi|u"au\ productions, Blumager dans l'archipel du Nord, et Billingsdans l'océan Oriental; enûn, jalouse de la réputation littéraire de son frère le roi do Prusse, elle écrivait, de la même main qui signait l'érection d'une nouvelle ville, la sentence de mort du jeune Ivan, ou le partage de la Pologne, la lUfiitalion du voyage en Sibérie, par l'abbé (Vnappe, un roman le czarorich Chlore; des pièces de théâtre, parmi lesquelles une traduction en français d'Oleg, drame de Derscliawin ; de sorte que Voltaire l'appelait la Sémiramis du Nord, et que le roi de Prusse la plaçait, dans ses lettres, entre Lycurgue et Solon. On devine l'etTel que produisit au milieu de celte cour voluptueuse et chevaleresque l'arrivée d'un honnne comme notre marin. La réputation de courage qui ra\'ait rendu la terreur des ennemis de la France et de l'Amérique, l'avait précédé près de Catherine, et, en échange du don qu'il lui fit do sa frégate, il reçut le grade de contre-amiral. Alors, le pavillon de la Russie, après avoir fait lo tour de la moitié du vieux monde, apparut dans les mers de la Grèce, et, sur les ruines d(î Lacédémonc et du Parthénon, celui qui venait d'accomplir l'atTranchissement de l'Amérique rêva le rétablissement des répuliliques de Sparte et d'Athènes. Enfin, le vieil empire ottoman fut ébranlé jusaue dans sa base; les Turcs, battus, signèrent la paix à Kaînardji. Catherine retint pour elle Azof, Tangarok et Kinhurn, se fit accorder la libre navigation de la mer Noire et l'indépendance de la Crimée ; alors, devenue dominatrice de la Tauride, elle désira connaître ses nouvelles possessions. Paul, rappelé à Saint-Pétersbourg, l'accompagna dans ce voyage tracé parPotemkin. Sur une route de près de mille lieues, tous les prestiges d'un triomphe continuel furent oITerts à la conquérante et à sa suite : c'étaicnl des feux allumés sur toute la lon^;ueur du chemin, des jlluminalions l'clalaut comme par féerie dans toutes les villes, des palais magnifiques élevés pour un jour au milieu des campagnes désertes, et disparaissant le lendemain ; des villages se groupant comme sous la baguette d'un enchanteur dans les solitudes où huit jours auparavant les Tatai's paissaient leurs troupeaux; des villes apparaissaient à l'horizon, dont il n'existait que les murailles extérieures; partout des hommages, (les chants, des danses ; une population pressée sur la route, et, la nuit, courant, |iendanl (pie l'imiiéralrii'etlormait, s'échelonner de nouveau sur le cliemiu quesn souveraine (levait parcourir eu si^ réveillant ; un roi et un empereur marchant à ses c/jtés, et s'intitulant, non pas ses égaux, mais ses courtisans ; enfin, un arc de triomphe élevé au terme du voyage, avec celt(^ inscriplion qui révélait, sinon l'audiition (le Catherine, du moins la polilicpie de l'otenikin : ("est ici te chemin île llyr/uicc. Aiiirs, la Hussie s'affermit dans sa tyrannie comme l'AnK'rique dans son inilé|iendance.

Catherine ofi'rit à son amiral des places à rassasier un courtisan, des honneurs à combler un ambitieux, des terres à consoler un roi d'avoir perdu un royaume; mais c'était le pont mouvant de son vaisseau, c'était la mer avec ses combats et ses lemiiéles, c'était l'Océan immense et sans bornes (|u'il fallail /i noin; aventureux et poétitjue marin. Il (piilta don,- |,i couv brillante de Catherine comme

il avait quitté l'assemblée sévère du congrès, et vint chercher en France ce qui lui manquait partout ailleurs, c'està-dire une vie d'émotions, des ennemis à combattre, un peuple à défendre. Paul arriva à Paris au milieu de nos guerres européennes et de nos luttes civiles, tandis que d'une main nous étouffions l'étranger, et que de l'autre nous déchirions nos propres entrailles. Ce roi qu'il avait vu dix ans auparavant chéri, honoré, puissant, était, à cette heure, captif, méprisé, sans forces. Tout ce qui était élevé s'abaissait, les grands noms tombaient comme les hautes tètes. C'était le règne de l'égalité, et la guillotine était le niveau. Paul s'informa d'1-mmanuel; on lui dit qu'il était proscrit. 11 demanda ce qu'était devenue sa mère, on lui répondit qu'elle était morte. Alors il lui prit un immense besoin de visiter une fois encore, a\ant de mourir lui-même, les lieux où il avait, douze ans auparavant, é|)rouvé des émotions si douc(>s et si terribles. Il partit pour la Bretagne, laissa sa voiture à Vannes, et prit un cheval comme il l'avait fait le jour où il avait vu pour la première fois Marguerite; mais ce n'était plus le jeune et enthousiaste marin, aux désirs et aux espérances sans horizon : c'étaft l'hounne désillusionné de tout, parce qu'il a tout goûté, miel et absinthe; tout approfondi, hommes et choses; tout connu, gloire et oubli. Aussi, ne cherchait-il plus une famille, il venait visiter d(>s tombeaux.

En arrivant en vue du château, il tourna les yeux vers la niaisiin d'Acliard, et, ne la voyant plus, il tâcha de s'orienter par la forêt ; mais la forêt semblait s'être évanouie par enchantement. Klle avait été vendue, comme propriété nationale, à vingt-cinq ou trente fermiers des environs, qui l'avaient défriclK'e et en avaient fait une vaste plaine. Le gi'and chêne avait disparu, et la charrue avait passé sur la tombe ignorée du comte de Morlaix, dont l'œil même de son fils ne pouvait plus reconnaître la place.

Alors, il prit la porte du parc et^avança vers le château, plus sombre et plus triste encore à celte heure (|u'il ne l'était autrefois; il n'y avait plus qu'un vieux concierge, ruine vivante au milieu de ces ruines mortes. On avait eu d'abord l'intention d'abattre le manoir comme la forêt : mais la réputation de sainteté de la marquise, conservée religieusement dans le pays, avait protégé les vieilles pierres qui, pondant quatre siècles, avait abrité sa famille. Paul visita les appartemens que, depuis trois ans, l'on n'avait point ouverts et que l'on rouvrit pour lui. Il parcourut la galerie des portraits; elle était restée telle qu'il l'avait vue autrefois, mais aucune main pieuse n'avait ajouté à l'antique (Collection Icrs portraits d'i marquis et de la. manjuise. Il entra dans la liibliolhèque où il s'était caclu', retrouva à la même place un livre (pi'il avait ouvert, l'ouvrit et relut les pages qu'il avait lues; puis, il poussa la porte qui donnait sur la chambre du contrat, où s'étaient passées les scènes les plus animées du drame dont il avait été le principal acteur. La table était à la même place, et la glace au cadi'e de Venise, qui se trouvait sur la cheminée, brisée en- (we parla balle du iiistolet d'Lmmanuel. Il alla s'appuyer contre le chambranle (Je la cheminée, et demanda des détails sur les dernières aimées de la marquise.

Ils (''laient simples et sé\ères, (■omm(> tout ce (pie l'on connaissait d'elle. Uest(''e seule au cliàleau ainsi cpic nous l'avons dit, sa vie toute entière s'était unilormément écoulée dans trois endroits diff('rens:son oratoire, le caveau où dormait son mari, et l'espace abrité par le chêne au pied du- (|uel avait éh'' enterré son amant. Pendant huit ans encore, a|)rès la solri'e oîi Paul avait jiour la dernièn! fois pris congé d'elle, on l'avait vue errer dans ces vieux corridors et dans ces sombres allées, pAle et lente comme une ombre; [luis enfin, une maladie de cnnir, causée par l(\s émotions amassées dans sa poitrine, s'(''tait déclan'c; elle avait ét(' s'all'aiblissant toujours; (Mdin, un soir qu'elle ne pouvait plus marcher, elle s'(''tait l'ait porter au pied du chêne, sa prom(Mia(le favorite, pour voir une fois encore, disait-elle, le soleil se coucher dans l'Océan, ordoimaut qu'on vînt la reprendre dans une demi-b(Mn'e. A leur retour, ses gens la trouvèrent évanouie. Ils la transportèrent vers lechilleau;

I E CAriTAlNP: PAUL.

plie revint à elle dans le trajet, et, au lieu de se faire conduire à sa chambre, elle ordonna qu'on la descendît dans le caveau de sa famille. Là, elle eut la force de s'agenouiller encore au tombeau de son mari et de faire de la main signe qu'on la laissât seule. Quelque imprudence qu'il y eilt de le faire, on obéit, car elle était habituée à ne jamais répéter deux fois le mt^ine ordre. Cependant, au lieu de sortir, les domesti(jues restèrent dans un enfoncement, atin d'être prêts à la secourir. Au bout d'un instant, ils la virent se coucher sur la pieire devant laquelle elle priait. Ils crurent (|u'uno seconde fois elle était évanouie; ils accoururent, elle était morte.

Paul se fit conduire danr les caveaux, y entra lentement et la tête découverte; puis arrivé à la pierre (pii couvrait la tombe de sa mère, il s'agenouilla devant elle. Elle présentait cette seule inscription, que l'on peut voir encore dans une des chapelles de l'église de la petite ville d'Auray, oîi elle a été transportée depuis, et que la marquise eile-mèmo avait, avant de mourir, laissée à cette intention :

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