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VU

Quoique nos lecteurs doivent comprendre facilement, d'après ce que nous venons de leur raconter, ce qui s'était passé pendant les six mois où nous avons perdu de vue nos héros, quelques détails sont cependant nécessaires pour l'intelligence parfaite des nouveaux événemens qui vont s'accomplir.

Le soir même du combat que, malgré notre ignorance en marine, nous avons tenté de mettre sous les yeux de nos lecteurs, Lusignan avait raconté à Paul l'histoire de sa vie toute entière : elle était simple et peu accidentée; l'amour en avait été le principal événenu'ut, et, après en avoir fait toute la joie, il en faisait toute la douleur. L'existence libre et aventureuse de Paul, sa position eji dehors de toutes les exigences, son caprice au-dessus de toutes les lois, ses habitudes de royauté à bord, lui avaient inspiré un sentiment Irnp juste du droit naturel pour qu'il suivît à l'égard de Lusignan l'ordre qui lui avait été donné. D'ailleurs, ijuuique à l'ancre sous le pavillon français, Paul, comme nous l'avons vu, appartenait à la marine américaine, dont il avait adopté la cause avec enthousiasme. Il continua donc sa croisière dans la Manihe, mais, ne tvouvaiil rien à faire sur l'Océan, il débarqua à White-llaven, petit port du comté de Cumberland, à la tête d'une vingtaine d'hommes parmi lesquels était Lusignan, s'empara du fort, encloua les canons, et ne se remit en mer qu'afirès avoir brillé des vaisseaux marchands qui étaient dans la rade. De là il avait fait voile pour les côtes d'Ecosse, dans le but d'enlever le comte de Seikirk, et de l'emmener en otage aux États- Unis; mais ce projet avait éclioué par une circonstance imprévue, ce seigneur étant alors à Londres. Dans cette entreprise comme dans l'autre, Lusignan l'avait secondé avec le courage que nous lui avons vu déployer dans le combat de ffiidienne contre le Drake; île sorte que, plus que jamais, Paul s'était félicité du hasard qui l'avait choisi pour s'oppaser à une injustice. Mais ce n'était pas le tout que d'avoir sauvé Lusignan de la déportation : il fallait lui rendre l'honneur; et, pour notre jeune aventurier, dans lequel nos lecteiirs ont sans doute reconnu le fameux corsaire Paul Jones, c'était chose plus facile que pour tout autre; car, ayant reçu des lettres de marque^du roi Louis XVI pour courir sus aux Anglais, il devait revenir à Versailles rendre (omijte de sa croisière.

Paul choisit le port de Lorient, y vint jeter uite seconde fois l'ancre, afin d'être à portée du château d'Auray. La première réponse qu'obtiin'enl les jeunes gens aux questions qu'ils tirent fut la nouvelle du mariage de Marguerite d'Auray et de monsieur de Lectoure. Lusignan se crut oublié, et, dans son premier mouvenu^nt de désespoir, il voulait, au risque de tomber aux mains de ses persécuteurs, revoir encore uiu' fois Marguerite', ne filt-ce (jue pour lui reprocher son ingratitude; mais Paul, plus calme et moins crédule, lui lit donner sa jwrole de ne point mettre pied à terre avant qu'il eiU reçu de ses nouvelles; puis, s'étant assuré que le mariage ne pouvait pas avoir lieu avant (|uinze jours, il partit |X)ur Paris, et fut reçu par le roi, qui lui donna une épée avec une poignée d'or, et le décora de l'ordre du Mérite militaire. Paul avait profité de cette bienveillance pour raconter au roi Louis XVI l'aventure de Lusignan, et avait obtenu, non-seulement sa grâce, mais encore, en récompense de ses services, le titre de gouverneur de la Guadeloup*'. Tous Ci'S soins ne lui avaient pas fait perdre de vue Emmanuel. Prévenu du départ de ce dernier, il était parti de Paris, et ayant fait dire à Lusignan de l'attendre, il était arrivé à Auray une

ŒUVRI.S COJiPLËTES D'ALEXANDRE DUMAS.

heure après le jeune comte. Nous avons vu ensuite comment il avait été détrompé sur le compte de Marguerite, commrnt il avait assisté à la scène où celle-ci avait inutilement supplié son frère de prendre pitié d'elle, et de ne pas la forcer d'épouser le baron de Lectoure, et comment enfin, en sortant du château, il avait rejoint au hord de la mer Lusignan, qui l'y attendait, prévenu par une lettre i)u'il lui avait écrite la veille.

Les deux jeunes gens restèrent ensemble jusqu'au moment où le jour commença à tomber. Alors Paul, qui, comme il l'avait dit à Emmanuel, avait une révélation personnelle à entendre, quitta son ami, et reprit à pied le chemin d'Auray. Celte fois, il n'entra point au château, et, longeant les murs du parc, il se dirigea vers une grille qui donnait entrée dans leur enceinte, et qui s'ouvrait sur un bois appartenant au domaine d'Auray.

Cependant, une heure à peu près avant que Paul quittât la cabane du pécheur oîi il avait retrouvé Lusignan, une autre personne le précédait vers celui à qui il allait demander la révélation de sa naissance; cette autn^ personne, c'était la marquise d'Auray, la hautaine héritière du nom de Sablé, que nous avons vue apparaître une seule fois dans ce récit pour y dessiner sa ligure pùle et sévère. Elle était vêtue de son même costume noir; seulement elle avait jeté sur son front un long voile de deuil (jui l'enveloppait des pieds à la tète. Du reste, le but que cherchait, avec l'hésitation de l'ignorance, notre brave et insoucieux capitaine, lui éiait familier, à elle : c'était une espèce de maison de garde située à quelques pas de l'entrée du parc, et habitée par un vieillard auprès duquel la marquise d'Auray accomplissait depuis vingt ans une de ces œuvres de bienfaisance laborieuse et continue qui lui avait valu, dans une partie de la Basse-Bretagne, la réputation de sainteté rigide dont elle jouissait. Ces soins à la vieillesse étaient rendus, il est vrai, avec ce mémo visage sombre et solennel que nous lui avons vu, et que ne venaient jamais éclairer les douces émotions de la pitié; mais ils n'en étaient pas moins rendus, et chacun le savait, avec une exactitude qui remidaçait l'abandon et le charme de la bienfaisance par la ponctualité du devoir.

La figure de là manjuise d'Auray était plus grave encore que de coutume, lorsqu'elle traversa lentement le parc de son château pour se rendre à cette petite garderie qu'habitait, à ce que l'on disait, un vieux serviteur de sa famille. La porte en était ouverte comme pour laisser pénétrer dans l'intérieur de la chambre les derniers rayons du soleil couchant, si doux au mois de mai, et si réchauffans pour les vieillards. Cependant elle était vide. La marquise d'Auray entra, regarda autour d'elle, et, comme si elle eût été certaine que ('elui (|u'elle y venait chercher ne pouvait tarder longti'mps, elle résolut de l'attendre. Elle s'assit, mais hors de l'atteinte des rayons du soleil,- pareille à ces statues sculptées sur les tombes, et qui ne sont à l'aise <iu'à l'ombre mortuaire do leurs humides caveaux.

Elle était là depuis une demi-heure à peu près, immobile et plongée dans ses réflexions, lorscju'elle vil, entre elleetlejour mourant, apparaître une ombre sur la porte; elle leva lentement les yeux, et se trouva en face de celui qu'elle attendait. Tous deux tressaillirent, comme s'ils se rencontraient par hasard, et comme s'ils n'avaient pas l'habitude de se voir cluKiue jour.

— C'est vous, Achard, dit la marquise rompant le silence la première. Je vous attends depuis une demiheure. Où donc étiez-vous ?

— Si madame la marquise avait voulu faire cinquante pas de plus, elle m'aurait trouvu sous le grand chêne, à la lisière de la forêt.

— Vous savez que je ne vais jamais de ce côté, répondit la marquise avec un frissonnement visible.

— Et vous avez tort, madaine ; il y a quelqu'un au ciel qui a droit h nos prières communes, et qui s'étonne peut-être de n'entendre (]ue cehes du vieil Achard.

— Et qui vous dit que je ne prie pas de mon côté'? dit

la marquise avec une certaine agitation fébrile. Croyezvous que les morts exigent que l'on soit sans cesse agenouillé sur leurs tombes ?

— Non, répondit le vieillard avec un sentiment de profonde tristesse; non, je ne crois pas les morts si exigeans, madame; mais je crois que, si quelque chose de nous vit encore sur la terre, ce quelque chose tressaille au bruit des pas de ceux que nous avons aimé pendant notre vie.

— Mais, dit la marquise d'une voix basse et creuse, si cet amour fut un amour coupable I

— Si coupable qu'il ait été, madame, répondit le vieillard, baissant sa voix à l'unisson de celle de la marquise, croyez-vous que le sang et les pleurs ne l'aient pas expié? Dieu fut alors, croyez-moi, un,juge trop sévère pour n'être pas aujourd'hui un pèje indulgent.

— Oui, Dieu a pardonné peut-être, murmura la marquise, mais si le monde savait ce que Dieu sait, pardonnerait-il comme Dieu?

— Le monde! s'écria le vieillard, le monde!... Oui, voilà le grand mot sorti de votre bouche! Le monde!... c'est à lui, c'est à ce fantôme que vous avez tout sacrifié, madame : sentiment d'amante, sentiment d'épouse, sentiment de mère! bonheur personnel, bonheur d'autrui!... Le monde! c'est la crainte du monde qui vous a habillée de ce vêtement de deuil derrière lequel vous avez espéré lui cacher vos remords ! et vous avez eu raison, car vous êtes parvenue à le tromper, et il a pris vos remords pour des vertus !

La marquise releva la tête avec inquiétude, et écarta les plis de son voile pour regarder celui qui lui tenait cet étrange discours; puis, après un instant de silence, n'ayant rien pu démêler sur la figure calme du vieillard :

— Vous me parlez, lui dit-elle, avec une amertume qui me ferait croire que vous avez personnellement quelque chose à me reprocher. Ai-je manqué à quelques-unes de mes promesses? les gens qui vous servent par mes ordres n'ont-ils pas pour vous le respect et l'obéissance que je leur recommande ? Vous savez que, s'il en est ainsi, vous n'avez qu'à dire un mot.

— Pardonnez-moi, madame, c'est de la tristesse et non de l'amertune ; c'est l'efTet de l'isolement et de la vieillesse. Vous devez savoir, vous, ce (jue c'est que des peines (]u'on ne peut communiquer ! ce que c'est que des larmes qui ne doivent pas sortir, et (pii retombent, goutte à goutte, sur le cn-ur! Non, je n'ai à me plaindre de personne, madame. Depuis que, par un sentiment dont je vous suis reconnaissant sans chercher à l'approfondir, vous vous êtes chargée de veiller vous-même à ce qu'il ne me manquât rien, vous n'avez pas un seul jour oublié votre promesse, et, comme le vieux prophète, j'ai même parfois vu venir un ange pour messager!

— Oui, répondit la marquise, je sais que Marguerite accompagne souvent le domestique chargé de votre service, et j'ai vu avec plaisir les soins qu'elle vous rendait et l'amilié qu'(dl(^ avait pour vous.

— Mais, à mon tour, je n'ai pas manqué non plus à mes promesses, je l'espère. Depuis vingt ans, j'ai vécu loin des hommes, j"ai écarté tout être vivant de cette maison, tant je craignais pour vous le délire de mes veilles et l'indiscrétion de mes nuits!

— Certes, certes, et le secret heureusement a été bien gardé, dit la marquise en posant la main sur le bras d'Achard; mais ce n'est pour moi qu'un motif de plus pour ne point perdre en un jour le fruit de vingt années plus sombres, plus isolées, plus terribles encore ([ue les vôtres !

— Oui, je comprends : vous avez tressailli plus d'une fois en songeant tout à coup qu'il y avait, de par le monde, un honune qui viendrait peut-être un jour me demander ce secret, et qu'à cet homme je n'avais le droit de rien taire. Ah! vous frissonnez à cette seule idée, n'estce pas? Rassurez-vous. Cet homme s'est sauvé, enfant

[ encore, du collège où nous le faisions élever en Ecosse,

LE CAPITAINE PALI

et depuis dix ans nul n'en a entendu parler. Enfant voué à l'obscurité, il a' été au-devant de son destin; il est perdu maintenant par le vaste monde, sans que personne sache où il est : perdu, pauvre unité sans nom, parmi ces millions d'hommes qui naissent, souffrent et meurent sur la surface du globe! Il aura perdu la lettre de son pf-re, il aura égaré le signe à l'aide duquel je dois le reconnaît Ire; ou mieux encore, peut-être n'existe-t-il plus!

— Vous êtes cruel, Achard, répondit la marquise, de dire une pareille chose à une mère ! Vous ne connaissez pas tout ce que le coeur d'une femme renferme en lui de secrets bizarres et de contradictions étranges! Car, enfin, ne puis-je donc être tranquille si mon enfant n'est mort"? Voyons, mon vieil ami, ce secret qu'il a ignoré vingt-cinq ans devient-il, à vingt-cinq ans, si nécessaire à son existence qu'il ne puisse vivre si ce secret ne lui est révélé? Croyez-moi, Achard, pour lui-même, mieux -vaut qu'il ignore comme il l'a fait jusque aujourd'hui. Jusque aujourd'hui, je suis sure qu'il a été heureux. Vieillard, ne change pas son existence ; ne lui mets pas au cœur des pensées qui peuvent le poussera une action mauvaise. Non, dis-lui, au lieu de ce que tu as à lui dire, dis-lui que sa mère est allée rejoindre son père au ciel, et plût à Dieu que cela fût! mais qu'en mourant ( car je veux le voir, quoique tu en dises; je veux, ne fùtn^e qu'une fois, le presser contre mon cœur, qu'en mourant, ai-je dit, sa mère l'a légué à son amie la marquise d'Auray, da ns la quelle il retrouvera une seconde mère.

— Je vous comprends, madame, dit Achard en souriant Ce n'est pas la première fois que vous ou\Tez cette voie où vous voulez m'égarer. Seulement, aujourd'hui, madame, vous abordez plus franchement la question, et, si vous l'osiez, n'est-ce pas, ou si vous me connaissiez moins, vous m'offririez quelque récompense pour me déterminer à trahir les dernières volontés de celui qui dort si près de nous?

La marquise fit un mouvement pour l'interrompre.

— Ecoutez, madame, reprit le vieillard en étendant la main, et que la chose reste dans votre esprit comme irrévocable et sainte. Aussi fidèle que j'ai été aux promesses laites à madame la comtesse d'Auray, aussi fidèle seraije à celles faites au comte de Morlaix. Le jour où son fils, où votre fils viendra me présenter le gage de reconnaissance et réclamer son secret, je le lui dirai, mailame. Quant aux papiers qui le constatent, vous savez qu'ils ne doivent lui être remis qu'après la mort du marquis d'Auray. Le secret est là. Le vieillard montra son cœur. Nul pouvoir humain n'a pu le forcer d'en sortir avant le temps, nul pouvoir humain ne pourra l'empêcher d'en sortir, le temps venu. Les papiers sont là, dans cette armoire dont la clé ne me quitte jamais, et il n'y a qu'un vol ou un assassinat qui me les puisse enlever.

— Mais, dit la marquise en se soulevant à demi, aj)puyée sur les bras de son fauteuil, vous pouvez mourir avant mon mari, vieillard; car, s'il est plus malade que vous, vous êtes plus âgé que lui, et alors que deviendront ces papiers?

— Le prêtre qui m'assistera à mes derniers momens les recevra sous le sceau de la confession.

— C'est cela, dit la marquise en se levant; et ainsi la chaîne de mes craintes se prolongera jusqu'à ma mort 1 et le dernier anneau en sera pour l'éternité scellé à mon cercueil! Il y a dans le monde un homme, un seul peutêtre, qui est inébranlable comme un rocher; et il faut que Dieu le place sur ma route, non-seulement comme un remords, mais encore comme une vengeance! Et il faut qu'un orage me pousse sur lui jusqu'à ce que je me brise!... Tu tiens mon secret entre tes mains, vieillard; c'est bien! fais-en ce que tu voudras! tu es le maître, et moi je suis l'esclave! Adieu!

A ces mots, la marquise sortit et reprit le chemin du château.

VIH.

—Oui, dit le vieillard en regardant s'éloigner la marquise; oui, je sais que vous avez un cœur de bronze, madame; insensible à toute espèce de crainte, hormis celle que Dieu vous a mise dans l'àme pour remplacer le remords. Mais celle-là suffit, n'est-ce pas? et c'est acheter bien cher une réputation de vertu que la payer le prix que vous la vend votre éternelle terreur! Il est vrai que celle de la marquise d'Auray est si bien établie que, si la vérité sortait de terre ou descendait du ciel, elle serait traitée de calomnie! Enfin, Dieu veut ce qu'il veut, et ce qu'il fait est écrit longtemps d'avance dans sa sagesse.

— Bien pensé, dit une voix jeune et sonore, répondant à la maxime religieuse que la résignation du vieillard venait de laisser échapper. Sur ma parole, mon père, vous parlez comme l'Ecclésiaste !

Achard se retourna et aperçut Paul, qui était arrivé comme la marquise s'éloignait, si préoccupée de la scène que nous venons de raconter, qu'elle n'avait pas aperçu le jeune capitaine. Celui-ci s'approchait à son tour, voyant le vieillard seul, lorsqu'il entendit les derniers mots auxquels il répondit avec sa bonne humeur habituelle. Achard, étonné de cette apparition inattendue, le regarda comme pour le prier de répéter.

— Je dis, continua Paul, qu'il y a plus de grandeur dans la résignation qui plie que dans la philosophie qui doute. C'est une maxime de nos quakers que, pour mon bonheur éternel, j'aurais voulu avoir moins souvent à la bouche et plus souvent dans le cœur.

— Pardon, monsieur, dit le vieillard en voyant notre aventurier qui le regardait, immobile, un pied posé sur le seuil de sa porte; mais puis-je savoir qui vous êtes?

— Pour le moment, répondit Paul, donnant comme d'habitude l'essor à sa poétique et insoucieuse gaîté, je suis un enfant de la république de Platon, ayant le genre humain pour frère, le monde pour patrie, et ne possédant sur la terre que la place que je m'y suis faite moimême.

— Et que cherchez-vous? continua le vieillard, souriant malgré lui à cet air de joyeuse humeur répandu sur tout le visage du jeune homme.

— Je cherche, répondit Paul, à trois lieues de Lorient, à cinq cents pas du château d'Auray, une maisonnette qui ressemble diablement à celle-ci, et dans laquelle je dois trouver un vieillard qui pourrait bien être vous.

— Et comment se nomme ce vieillard ?

— Louis Achard.

— C'est moi-même.

— Alors que la bénédiction du ciel descende sur vos cheveux blancs ! dit Paul d'une voix qui, changeant aussitôt d'accent, prit celui du sentiment et du respect; car voici une lettre que je crois de mon père, et qui dit que vous êtes un honnête homme.

— Cette lettre ne renferme-t-elle rien ? s'écria le vieillard les yeux étincelans, et faisant un pas pour se rapprocher du jeune capitaine.

— Si fait, répondit celui-ci l'ouvrant et en tirant un sequin de Venise brisé par le milieu; quelque chose comme la moitié d'une pièce d'or dont j'ai un morceau et dont vous devez avoir l'autre.

Achard tendit machinalement la main en regardant le jeune homme.

— Oui, oui, dit le vieillard, et à chaque parole ses yeux se mouillaient de plus en plus de larmes; oui, c'est bien cela, et plus encore , c'est la ressemblance extraordinaire... Il ouvrit ses bras. Enfant!... ô mon Dieu! mon Dieu!

— Qu'avez-vous? s'écria Paul étendant à son tour les bras pour soutenir le vieillard qui faiblissait sous le poids de son émotion.

— Oh! ne comprenez-vous pas. répondit celui-ci, ne

Ot'l Y. COVPL.

(ï:L■^ RES COMPLÈTES D'ALEXANDRE DLMAS.

comprenez-vous pas que vous ^les le portrait vivant de votre père, et que votre père, je l'aimais à lui donner mon sang, ma vie, comme je le ferais maintenant pour toi, si tu me les demandais, jeune homme!

— Alors embrasse-moi, mon vieil ami, dit Paul eu prenant le vieillard dans ses bras, car la chaîne des sentimens n'est pas rompue, crois-moi, entre la tombe du père et le berceau du fils. Quel qu'ait été mon père, s'il ne faut, pour lui ressembler, qu'une conscience sans reproche, un courage à toute épreuve et une mémoire qui se souvienne toujours du bienfait, quoiqu'elle oublie parfois l'injure, tu l'as dit, je suis son portrait vivant, et plus encore par l'âme que par le visage.

— Oui, il avait tout cela, votre père, répondit lentement le vieillard en serrant dans ses bras l'enfant qui lui revenait, et en le regardant tendrement à travers ses larfties : oui, il avait la même fierté dans la voix, la même flamme dans les yeux, la même noblesse dans le cœur, liais pourquoi ne t'ai-je pas revu plus tôt, jeune homme"? Il y a eu dans ma vie des heures bien sombres que tu eusses éclairées par ta présence.

— Pourquoi ■?... parce que cetto lettre me disait de venir te trouver quand j'aurais vingt-cinq ans; et «[ue je les ai eus il n'y a pas longtemps : il y a une heure.

Le vieillard baissa la tète d'un air pensif et garda un instant le silence, abîmé dans le souvenir du passé.

— Déjà, dit-il en relevant enfin la tête, il y a déjà vingtcinq ans! et il me semble, mon Dieu! que ce lut hier i|ue vous naquîtes dans cette maison, que vous ouvrîtes les yeux dans cette chambre !

Et le vieillard étendait la main vers une porte (jui donnait dans un autre appartement.

Paul à son tour parut réfléchir; puis regardant autour de lui pour renforcer par la vue des objets qui s'offraient à ses yeux les souvenirs qui se présentaient en foule à sa mémoire,

— Dans cette chaumière? dans cette chambre? répétat-il; et je les ai habitées jusqu'à l'âge de cinq ans, n'estce pas?...

— Oui, murmura le vieillard comme tremblant de l'arracher aux sensations qui commençaient à s'emparer de lui.

— Eh bien! continua Paul en appuyant ses deux mains sur ses yeux pour concentrer tous ses souvenirs, laissemoi un instant regarder à mon tour dans le passé, car je me rappelle une chambre que je croyais avoir vue en

rêve. Si c'est celle-là Écoute! bli! c'est étrange

comme tout mei-evienl.

— Parle, mon enfant, parle! dit le vieillard.

— Si c'est celle-là, il doit y avoir à droite... en entHiiil. au fond... un lit... avec des tentures vertes?

— Oui.

— Un crucifix au chevet de ce lit?

— Oui.

— Une amioire en face, où il y avait des livres... une grande Bible, entre autres... avec des gi-avures allemandes?

— La voilà, dit le vieillard montrant le livre saint ouvert sur un prie-Dieu.

— Oh! c'est elle! c'est elle! s'écria Paul en appuyant ses lèvres contre les feuillets.

— Oh! brave cœur! brave cœur! murmura le vieillard. Merci, mon Dieu, merci!

— Puis, dit Paul en se relevant, dans cette chambre, une fenêtre d'où l'on distinguait la mer, et sur la mer, trois îles?

—Oui, celles d'IIouat, d'IIoedic et de Belle-Ile-en-Mer..

— C'est donc bien cela! s'écria Paul en s'élançant vers la chambre; puis, voyant (juc le vieillard voulait l'y suivre : Non, non, lui dit-il en l'an-êlant, seul... laisse-moi y entrer seul. J'ai besoin d'y être seul. El il entra, refermant la porte deiTière lui."

Alors il s'arrêta un instant saisi de ce saint respect qui cnloui-p les souAcnirs .Veiifaiice. La chambra était bien

telle qu'il l'avait décrite, car la religion dévouée du vieux serviteur l'avait conservée pure de tout changement. Paul, chez qui un regard étranger eût sans doute arrêté la manifestation des sentimens qu'il éprouvait, certain d'être seul, s'y abandonna tout entier : il s'avança lentement et les mains croisées vers le erucilix d'ivoire, et, se laissant tomber à genoux comme il avait l'habitude de le faire soir et matin autrefois, il essaya de se rappeler une de ces naïves prières où l'enfant, sur le seuil de la vie encore, prie Dieu pour ceux qui lui en ont ouvert les portes. Que d'événemens s'étaient succédé entre ces doux agenouillemens, répétés à vingt ans de dislance! Quels horizons variés et imprévus avaient succédé à ces horizons que caresse d'un si doux regard le soleil riant de nos jeunes années! Comme le vent capricieux qui soufflait dans les voiles de son vaisseau l'avait, en l'éloignant des passions privées, poussé au milieu des passions politiques! Et voilà que croyant, insoucieux jeune homme, avoir oublié tout ce qui existait sur la terre, il se souvenait de tout! voilà que sa vie, libre et puissante comme l'Océan qui la berçait, allait se rattacher à des liens inconnus jusqu'alors qui la retiendraient peut-être en tel ou tel lieu, comme un vaisseau à l'ancre qui appelle le vent et que le vent appelle, et qui cepemlant se sent enchaîné, esclave captif de la veille, à qui la liberté passée rend plus amère encore sa servitude à venir! Paul s'abîma longtemps dans ces pensées, puis se releva lentement et alla s'accouder à la fenêtre. La nuit était calme et belles la lune brillait au ciel et argentait le sommet des vagues. Les trois îles apparaissaient à l'horizon, bleuâtres comme des vapeurs flottant sur l'Océan. Il so rappela combien do fois, dans sa jeunesse, il s'était appuyé à la même place, regardant le même spectacle, suivant des yeux quelque baripie à la voile blanche, qui glissait silencieusement sur la mer, comme l'aile d'un oiseau de nuit. Alors son cœur se gonfla de souvenirs doux et tendres; il laissa tomber sa tête sur sa poitrine, et des larmes muettes coulèrent le long de ses joues. En ce moment il sentit qu'on lui prenait la main : c'était le vieillard; il voulut cacher son émotion; mais, se repentant aussit<it de ne pas oser être homme, il se retourna de son cAté, et lui montra franchement son visage tout mouillé de larmes.

— Tu pleures, enfant! dit le vieillard.

— Oui, je pleure, répondit Paul, et pourquoi le cacherais-je ? oui, regarde-moi. J'ai cependant vu de terribles choses dans ma vie! J'ai vu l'ouragan faire tourbillonner mon vaisseau au sommet des vagues et au fond des abîmes, 'et j'ai senti qu'il ne pesait pas plus à l'aile de la ti'mpête qu'une feuille sèche à la brise du soir! J'ai vu les hommes tomber autour de moi comnie 1rs épis mûrs sous la faucille du moissonneur! J'ai entendu les cris do détresse et de mort de ceux dont la veille j'avais iiartagé le repas ! Pour aller recevoir leur dernier soupir, j'ai marché à travers une grêle de boulets et de balles, sur un plancher où je glissais à chaque pas dans le sang ! Eh l)ien! mon âme est restée calme; mes yeux ne se sont pas mouillés. Mais cette chambre, vois-tu, cette chambre dont j'avais si saintement gardé le souvenir, cette chambre où j'ai reçu les premières caresses d'un père que je ne reverrai* plus, et les derniers baisers d'une mère (|ui ne \oudra peut-être plus me revoir; celte chambre, c'est qucNiue chose de sacré comme un berceau et comme une tiiinbe. Je ne puis la reconnaître sans me laisser aller à mes émotions : il faut que je pleure, ou j'étoullcrais!

Li! vieillard le serra dans ses bras, Paul posa la tête sur son épaule, et, pendant un instant, on n'entendit que ses sanglots. Enfin le vieux serviteur reprit :

— Oui, tu as raison : celte chambre, c'est à la fois uu berceau et une tombe; car c'est là cjue tu es né; il étendit le bras, et c'est là que tu as reçu les derniers adieux de Ion père, continua-t-il en désignant du geste l'angle parallèle de l'appartemenl.

— Il est donc mort? dit Paul.

— Il est niorl.

Il' r.APlTAINE PAUL.

— Tu me diras comment. \

— Je vous dirai tout!

— Dans un instant, ajouta Paul en ciiercliant de la main une chaise et en s'asseyant. Maintenant, je n'ai pas la force de t'écoutcr. Laisse-moi me remettre. 11 appuya son coude sur la croisée, posa sa tète sur sa main, et jeta (le nouveau les yeux sur la mer. La belle chose qu'une nuit de l'Océan lorsque la lune l'édaire, comme elle le fait à cette heure! continua-t-il avec cet accent doux et mélancolique qui lui était habituel. Cela est calme comme Dieu; cela est grand comme l'éternité. Je ne crois pas qu'un Homme qui a souvent étudié ce spectacle craigne de mourir. Mon père est mort avci^ courage, n'est-ce |ias?

— Oh! certes! réponilit Aclianl avec fiei-té.

— Cela devait être ainsi, continua Paul. Je me le rappelle, mon père, quoique je n'eusse que quatre ans lorsque je le vis pour la dernière fois.

r-^ Celait un beau jeune homme comme vous, dit Achard regardant Paul avec tristesse; et justement de votre âge.

— Comment l'appelail-on?

— Le comte de Slorlaix.

— Ainsi, moi aussi, je suis d'une noble et vieille famille! Moi aussi, j'ai mes armoiries et mon blason, comme tous ces jeunes seigneurs insolens qui me demandaient mes parchemins quand je leur montrais mes blessures !

— Attends, jeune homme, attends! ne te laisse pas prendre ainsi à l'orgueil ! car je ne t'ai pas dit encore le nom de celle à qui tu dois le jour, et tu ignores le terrible secret de ta naissance!

— Eh bien! soit! Je n'en entendrai pas moins avec respect et recueillement le nom de ma mère. Comment s'appelait ma mère?

— La marquise d'Auray, répondit lentement et comme à regret le vieillard.

— Que dis-tu là? s'écria Paul en se levant d'un seul bond et en lui saisissant les mains.

— La vérité, répondit-il avec tristesse.

— Alors, Emmanuel est mon frère! Alors, Marguerite est ma sœur!

-^ Les connaissez-vous donc déjà, s'écria à son tour le vieux serviteur étonné.

— Oh! tu avais bien raison, vieillard, dit le jeune marin en retombant sur sa chaise. Dieu veut ce qu'il veut, et ce qu'il fait est écrit longtemps d'avance dans sa sagesse.

Il y eut un moment de silence, et enfin Paul, relevant la tête, fixa des yeux résolus sur le vieillard,

— Et maintenant, lui dit-il, je suis prêt à tout entendre. Tu peux iiarler.

FX.

Le vieillard se recueillit un instant, puis il commença.

— Ils étaient fiancés l'un à l'autre. Je ne sais quelle haine mortelle divisa tout à coup leurs familles et les sépara, te comte de Morlaix, le cœur brisé, ne put rester en France. Il partit pour Saint-Domingue, où son père possédait une habitation. Je l'accompagnai, car le marquis de Morlaix avait toute confiance en moi : j'étais le fils de celle qui l'avait nourri; j'avais reçu la même éducation que lui; il m'appelait son frère, et moi seul me souvenais de la distance que la nature avait mise entre nous. Le marquis se reposa sur moi du soin de veiller sur son fils, car je l'aimais de tout l'amour d'un père. Nous restâmes deux ans sous le ciel des tropiijues. Pendant deux ans, votre père, perdu dans les solitudes de cette île magnifique, voyageur sans projet et sans but, chasseur à la course ardente et infatigable, essaya de guérir les douleursde l'âme par les fatigues du corps. Mais, loin de réussir, nn ei'il ilil (|ue s(in cœur s'allujnail encore h ce soleil

ardent. Enfin, après deux ans de combats et de lutte, sou amour insensé l'emporta : il fallait qu"il la revît ou qu'il mourilt. Je cédai; nous partîmes. Jamais traversée ne fut plus belle et plus heureuse : la mer et le ciel nous souriaient : c'était à croire aux présages lieureux. Six semaines après notre départ du Port-au-Prince, nous débarquions au Havre,

Mademoiselle de Sablé était mariée; le marquis d'Au-r ray était à Versailles, remplissant près (lu roi Louis XV les devoirs do sa charge, et sa IVnnne, trop souffrante pour le suivre, était resiée dans ce vieux ciiàteau d'Auray dont vous voyez d'ici les tourelles.

— Oui, oui, murmura Paul, je le connais; c'est bien : continuez.

— Quant à moi, reprit le vieillard, pendant notr(! voyage, un de mes oncles, ancien serviteur de la maison d'Aura)', était mort et m'avait laissé cette petite maison et les terres qui en font partie. J'en pris possession. Quant à votre père, il m'avait quitté à Vannes en me disant qu'il partait pour Paris, et, depuis un an que j'habitais cette maison, je ne l'avais pas revu.

Une nuit (il y a aujourd'hui vingt-cinq ans de cette nuit) on frappa à ma porte; j'allai ouvrir : votre père parut, portant dans ses bras une femme dont le visage était voilé; il entra dans cette chambre et la déposa sur ce lit; puis, revenant dans l'autre pièce 0(1 je l'attendais muet et immobile d'étoiniement : Louis, me dit-il en me mettant la main sur l'épaule et en me regardant en liomme qui implore, quoiqu'il sache (|u'il a le droit de comman- (ier; Louis, tu peux faire plus que me sauver la vie et l'honneur, tu peux .sauver la vie et l'honneur à celle que j'aime; monte à cheval, cours h la ville, et dans une heure sois ici avec un médecin. Il me parlait avec cette voix brève et pui.ssante qui indique qu'il n'y a pas un instant à perdre : j'obéis. Le jour commençait à paraître lorsque nous revînmes. Le docteur fut introduit par le comte de Morlaix dans cette ciiambre, dont la porte se referma sur eux; ils y restèrent toute la journée; vers les cinq heures du soir, le médecin partit, et, la nuit venue, votre père sortit de la chambre à son tour, emportant de nouveau entre ses bras, et toujours voilée, cette femme mystérieuse qu'il avait apportée la veille. Je rentrai derrière eux dans la chambre, et je vous y trouvai : vous veniez de naître.

— Et comment sûle.s-vous que cette femme était la marquise d'Auray? interrompit Paul, comme s'il cherchait à douter encore.

— Oh! répondit le vieillard, d'une manière aussi terrible qu'inattendue : j'avais oft'ert au comte de Morlaix de vous garder avec moi; il avait accepté cette offre, et de temps en temps il venait passer une heure auprès de vous.

— Seul? demanda Paul avec anxiété.

— Toujours, répondit Achard. Seulement j'avais la permission de mé promener avec vous dans le parc; alors il arrivait parfois que la marquise apparaissait au détour de quelque allée, comme si le hasar(i l'y eût conduite; elle vous faisait signe d'aller à elle, et elle vous embrassait connne un enfant étranger (|ue l'on a i)laisir à voir parce ((u'il est beau. Quatre ans se passèrent ainsi; puis, une nuit, on frappa de nouveau à cette porte : c'était encore votre père. Il était plus calme, mais plus sombre peutêtre que la première fois. « Louis, me dit-il, je me bats demain au point du jour avec le mar(]uis d'Auray; c'est un duel à mort et qui n'aura de témoin que toi seul; la chose est convenue. Donne-moi donc l'iiospitalité pour cette nuit et tout ce qu'il me faut pour écrire. » Il s'assit devant cette table, sur cette chaise oîi vous êtes. Paul se leva et continua de .s'appuyer sur la chaise sans s'y asseoir davantage, et veilla toute la nuit. Au point du jour, il entra dans ma chambre et me trouva debout. Je ne m'étais point couché. Quant à vous, pauvre enfant insoucieux encore des passions et des misères humaines, vous dormiez dans votre berceau.

— Après, après?

— Votre père se baissa lentement vers vous, s'appuyant contre le mur et vous regardant tristement : « Louis, me «lit-il d'une voix sourde, si je suis tué, comme il pourrait arriver malheur à cet enfant, tu le remettras avec cette lettre à Fild, mon valet de chambre, qui est chargé de le conduire à Selkirk, en Ecosse, et de l'y laisser entre des mains sûres. A vingt-cinq ans, il t'apportera l'autre moitié de cette pièce d'or, et te demandera le secret de 'sa naissance; tu le lui diras, car peut-être alors sa mère sera-telle seule et isolée. Quant à ces papiers, qui la constatent, tu ne les lui remettras qu'après la mort du marquis. Maintenant, tout est convenu; partons, me dit-il, car il est l'heure. » Alors il s'appuya sur votre berceau, se pencha vers vous, et, quoique ce fiit un homme, je vous le dis, je vis une larme tomber sur votre joue.

— Continuez, murmura Paul d'une voix ctoutTée.

— Le rendez-vous était dans une allée même du parc, à cent pas d'ici. En arrivant, nous trouvâmes le marquis; il nous attendait depuis quelques minutes. Auprès de lui, sur un banc, étaient des pistolets tout chargés : les adversaires se saluèrent sans échanger une parole. Le marquis montra du doigt les armes; chacun s'empara de la sienne, et tous deux, car les conditions avaient été réglées d'avance, ainsi que me l'avait dit votre père, allèrent se placer, muets et sombres, à trente pas de distance, et commencèrent à marcher l'un contre l'autre. Oh! ce l'ut un moment terrible pour moi, je vous le jure, continua le vieillard aussi ému que s'il revoyait celte scène, que celui où je vis la distance diminuer gi-aduellcment entre ces deux hommes. Lorsqu'il n'y eut plus que dix pas d'intervalle, le marquis s'arrêta et fit feu... Je regardais votre père. Pas un muscle de son visage no bougea, de sorte que je crus qu'il était sain et sauf; il continua de marcher jusqu'au marquis, et, lui appuyant le canon du pistolet sur le cœur...

— II ne le tua pas, j'espère! s'écria Paul en saisissant le bras du vieillard.

— Il lui dit : « Vos jours sont à moi, monsieur, et je poun-ais les prendre; mais je veux que vous viviez pour me pardonner comme je vous pardonne. » A ces mots, il tomba mort : la balle du marquis lui avait traversé la poitrine.

— Oh! mon père! mon père! s'écria le jeune marin en se tordant les bras. Et il vit, cet homme qui a tué mon père! il vit, n'est-ce pas'? il est encore jeune; il a encore la force de lever une épée ou un pistolet. Nous Tirons trouver... aujourd'hui, tout à l'heure. Tu lui diras : «C'est son fils, il faut que vous vous battiez avec lui. » Oh! cet homme... cet homme... Malheur à cet homme!

— Dieu s'est chargé de la vengeance, répondit Achard : cet homme est fou.

— C'est vrai, murmura Paul; je l'avais oublié.

— Et dans sa folie, continua Achard, il voit éternellement cette scène sanglante, et répète dix fois par jour CCS paroles suprêmes qui lui furent adressées par votre père.

— Ah! voilà donc pourquoi la marquise ne le quitte pas d'une minute.

— Et voilà pourquoi, sous prétexte qu'il ne veut pas voir ses enfans, elle a éloigné de ui Emmanuel et Marguerite.

— Pauvre sœur! dit Paul avec un accent de tendresse infinie. Et maintenant elle veut la sacrifier en la mariant malgré elle à ce misérable Lectourel

— Oui, mais ce misérable Lectourc, reprit Achard, emmène Marguerite à Paris, donne un régiment de dragons à son frère : la marquise ne craint plus la présence de ses enfans, son secret reste désormais entre elle et deux vieillards qui, demain, cette nuit, peuvent mourir... La tombe est muette.

— Mais, moi, moi !

— Vous! sait-on si vous existez même! avoz-vous donne de vos nouvelles depuis quinze ans que voiis vous êtes

échappé de Selkirk! ne pouvez-vous pas, vous aussi, avoir rencontré sur votre chemin quelque accident qui vous empêclie de vous trouver au rendez-vous où vous êtes heureusement venu? Certes, elle ne vous a pas oublié... mais elle espère...

— Oh! crois-tu que ma mère?...

— Pardon! c'est vrai, répondit Achard, Je ne crois rien; j'ai tort; oubliez ce que j'ai dit.

— Oui, oui, parlons de toi, mon ami; parlons de mon père.

— Ai-je besoin d'ajouter que ses dernières volontés furent exécutées? Fild vint vous chercher dans la journée. Vous partîtes. Vingt et un ans se sont passés depuis cette époque, et, depuis cette époque, pas un jour ne s'est écoulé sans que j'aie fait des vœux pour vous revoir au jour dit. Os vœux sont accomplis, continua le vieillard. Dieu merci! vous voilà, votre père revit en vous... Je le revois, je lui parle... je ne pleure plus, je suis consolé!...

— Et il était mort?... mort sans souffle, sans vie, sans espoir? mort sur le coup?

— Oui, mort!... Je l'apportai ici... Je le déposai sur ce lit où vous étiez né. Je fermai la porte pour que personne n'entrât, et je m'en allai creuser sa tombe. Je passai toute la journée à ce pénible devoir; car, d'après le vœu même de votre père, personne ne devait être mis dans cette terrible confidence. Le soir, je revins chercher le cadavre. C'est une étrange chose que le ca»ur de l'homme, et combien l'espérance que Dieu y met est difficile à l'abandonner. Je l'avais vu tomber... j'avais senti ses mains se refroidir... j'avais baisé son visage glacé... je l'avais quitté pour aller creuser sa tombe, et, cette tombe creusée, ce devoir de mort accompli, je revenais le cœur bondissant, car il me semblait qu'en mon absence, quoiqu'il fallût pour cela un miracle de Dieu, la vie était revenue, et qu'il allait se soulever sur son lit et me parler. Je rentrai... Hélas! hélas! les temps évangéliques étaient passés Lazare resta étendu sur sa couche... mort! mort! mort!

Et le vieillard resta un instant abattu, sans parole, sans voix; seulement des larmes coulaient silencieusement sur son visage ridé.

— Oui, oui, s'écria Paul éclatant en sanglots de son côté; oui, n'est-ce pas, et tu accomplis ta sainte mission! Noble cœ^ur! laisse-moi baiser ces mains qui ont rendu le corps de mon père à la demeure éternelle. Et tu es demeuré fidèle à la tombe comme tu l'as été à la vie. Pauvre gardien du sépulcre! tu es resté près de lui pour que (juelques larmes arrosassent l'herbe qui poussait sur la fosse ignorée. Oh! que ceux qui se croient grands, parce que leur nom retentit dans la tempête et dans la guerre jilus haut (pic l'ouragan et la bataille, sont petits près de toi, vieillard au dévoûment silencieux!... Oh! bénis-moi, bénis-moi! s'écria Paul en tombant à genoux, puisque mon père n'est plus là pour me bénir.

— Dans mes bras, mon enfant, dans mes brasl dit le vieillard; car tu t'exagères cette action si simple et si naturelle. Puis, crois-moi, ce que lu appelles ma piété n'a pas été sans enseignemens pour moi; j'ai vu combien l'honmie tenait peu de place sur la terre, et combien il était vite perdu dans le monde lors(|ue le Seigneur détournait les yeux de lui. Ton père était jeune, plein d'avenir, de courage; ton père était le dernier descendant d'une vieille lignée, il portait un noble nom, on eût cru voir d'avance son chemin tout tracé vers les honneurs de

la terre... il avait une famille, des amis Eh bien! Ion

père disparut tout à coup, comme si la terre avait manqué sous ses pieds. Je ne sais si quelque regard en larmes chercha sa trace jusqu'à ce qu'il la perdît; mais ce que je sais, c'est que depuis vingt et un ans nul n'est venu sur cette tombe; nul ne sait qu'il est couché à l'endroit où l'herbe est plus verte et plus toufi'ue. Et cependant, orgueilleux et insensé qu'il est, l'homme se croit quelque chose I

— Oh! ma mère n'y est jamais venue?

Le vieillard ne répondit pa«.

LE CAPITAINE PAUL

— Eh bien! continua Paul, nous serons deux maintenant (jui connaîtrons cette place. Viens me la montrer; car j'y retournerai, je le jure, toutes les fois que mon vaisseau touciiera les côtes de France.

A ces mots, il entraîna Achard dans la première chambre; mais, comme ils ou^Taient la porte, ils entendirent un léger bruit du côté du parc : c'était un domestique du château qui venait avec Marguerite, Paul rentra précipitamment.

— C'est ma sœur, dit-il à Achard... c'est ma sœur. Laisse-moi seul un instant avec elle, j'ai besoin d(> parler à cette enlant... J'ai un mot à lui dire qui lui fera passer une nuit heureuse. Prenons pitié de ceux qui veillent et pleurent.

— Songez, dit Achard, que le secret que je viens de vous révéler est aussi celui de votre mère.

— Sois tranquille, mon vieil ami, dit-il en poussant Achard dans la seconde chambre. Sois tranquille, je ne lui parlerai que du sien.

En ce moment Marguerite entra.

Marguerite venait, selon son habitude, apporter quelques provisions au vieillard, et ce ne fut pas sans étonnement qu'elle vit dans la première pièce, où depuis dixans elle ne trouvait jamais qu'Achard, un beau jeune homme qui la regardait d'un œil doux et avec un sourire bienveillant. Elle tît signe au domestique de déposer le panier dans un coin de la chambre; il obéit, puis il alla attendre sa maîtresse en dehors de la porte. Quant à elle, s'avançant vers Paul : « Pardon, monsieur, lui dit-elle; mais je croyais trouver ici mon vieil ami, Louis Achard... et je venais lui apporter de la part de ma mère... »

Paul étendit la main vers la seconde chambre, pour indiquer que là était celui qu'elle cherchait, car il ne put lui répoudre, tant il sentait que l'accent de sa voix trahirait son émotion. La jeune fille remercia par une inclination de tête presque imperceptible, et entra.

Paul la suivit des yeux, la main appuyée sur son cœur. Cette âme vierge où l'amour n'était jamais entré s'ouvrait, dans sa sainte virginité, aux premières émotions de famille. Isolé comme il l'avait toujours été, n'ayant pour amis que ces rudes eufans de l'Océan, tout ce qu'il avait de doux- et de tendre en son cœur, il l'avait tourné vers Dieu , et quoiqu'aux regards d'un chrétien rigoriste sa religion n'eût peut-être pas paru parfaitement orthodoxe, il n'en était pas moins vrai que cette poésie qui débordait dans toutes ses paroles u'était autre chose qu'une immense et éternelle prière. Il u'était donc pas étonnant que les premières sensations qui entraient dans son cœur, bien que toutes fraternelles, fussent désordonnées et bondissantes comme des émotions d'amour.

— Oh! murmura-t-il, lorsque la jeune fdle eut disparu,-pauvre isolé que je suis, comment ferai-je, lorsque tu vas sortir, pour ne pas te prendre et te serrer dans mes bras, pour ne pas te dire : Marguerite, ma sœur, nulle femme ne m'a jamais aimé d'aucun amour; aime-moi d'amour fraternel I Oh! ma mère! ma mère! En me privant d,e vos caresses, vous m'avez privé aussi de celles de cet ange. Dieu vous rende dans l'éternité le bonheur que vous avez éloigné de vous... et des autres.

— Adieu ! dit, en rouvrant la porte, Marguerite au vieillard; adieu; j'ai voulu venir ce soir même, car je ne sais plus maintenant quand je pourrai vous revoir.

Et elle s'achemina vers la porte, ]iensive et la tête baissée, sans voir Paul, sans se souvenir qu'il y avait là un jeune homme lorsqu'elle était entrée. Le jeune marin la .suivait des yeux, les bras tendus vers elle comme pour l'arrêter, la poitrine oppressée et les yeux humides. Enfin, lorsiju'il lui vit poser la main sur la clef de la porte :

— Marguerite! s'écria-t-il.

La jeune fille se retourna étonnée; mais ne comprenant

rien à cette familiarité étrange de la part d'un homme qui lui était complètement inconnu, elle entr'ouvrit la fiorte pour sortir.

— Marguerite! répéta Paul en faisant un pas vers sa sœur; Marguerite, n'entendez-vous pas que je vous appelle?...

— Il est vTai que Marguerite est mon nom, monsieur, répondit avec dignité la jeune fille, mais je ne pouvais penser que ce mot fût adressé seul par une personne que je n'ai pas l'honneur de connaître.

— Mais je vous connais, moi! s'écria Paul en allant à elle, en fermant la porte et en la ramenant dans la chambre. Je sais que vous êtes malheureuse, que vous n'avez pas une âme où verser votre peine, pas un bras à qui demander un appui.

— Vous oubliez celui qui est là-haut, répondit Marguerite en levant d'un même mouvement la tête et la main vers le ciel.

— Non, non, Marguerite, je n'oublie pas, car je suis envoyé par lui pour vous oft'rir ce qui vous manque; pour vous dire, quand toutes les bouches et tous les cœurs se ferment autour de vous : Je suis votre ami, moi, votre ami dévoué, éternel!

— Oh! monsieur, répondit Marguerite, ce sont des mots bien solennels et bien sacrés que ceux que vous murmurez là! des mots auxquels, malheureusement, il est difficile que je croie sans preuve.

— Et si je vous en donnais une, dit Paul.

— Impossible! murmura Marguerite.

— Irrécusable! continua Paul.

— Oh! alors!., dit Marguerite avec un accent indéfinissable dans lequel le doute commençait de faire place à l'espoir.

— Eh bien! alors...

— Oh! alors! mais non, non!

— Connaissez-vous cette bague? dit Paul, lui montrant l'anneau qui ouvrait le bracelet.

— Clémence de Dieu! s'écria Mai'guerite, ayez pitié de moi! il est mort!

— Il est vivant!

— Mais il ne m'aime donc plus?

— Il vous aime I

— S'il est vivant, s'il m'aime, oh! c'est à en devenir folle!... Qu'est-ce que je disais donc? S'il est vivant, s'il m'aime, comment cette bague se trouve-t-elle entre vos mains?

— Il me l'a confiée comme un gage de reconnaissance.

— Ai-je confié ce bracelet à personne, moi? dit Marguerite relevant la manche de sa robe, voyez !

— Oui, mais vous, Marguerite, vous n'êtes pas proscrite, déshonorée aux yeux du monde, jetée au milieu d'une race perdue!

— Qu'importe! n'est-il pas innocent? n'est-il pas aimé?

— Puis il a pensé, continua' Paul voulant voir jusqu'où allaient le dévoûment et l'amour de sa so-ur, il a pensé qu'il était de sa délicatesse, séparé à jamais de la société comme il l'est, de vous otïrir, sinon do vous rendre, la liberté de disposer de votre main...

— Lorsqu'une femme a fait pour un homme ce que j'ai fait pour lui, répondit avec fermeté Marguerite, elle n'a, croyez-moi, d'excuse qu'en l'aimant éternellement, et c'est ce que je ferai.

— Oh! vous êtes uu ange! s'écria Paul.

— Dites-moi? reprit Marguerite, saisissant à son tour les. mains du jeune homme, et le regardant d'un air suppliant.

— Quoi?

— Vous l'avez donc vu?

— Je suis son ami, son frère...

— Oh! parlez-moi de lui, alors! s'écria-t-elle, s'abandonnant toute entière à son amour et oubliant qu'elle voyait pour la première fois celui à qui elle adressait de pareilles iiuestious. Que fait-il, qu'espère^t-il? le malheureux!

ŒUVRES COMPLETES D'ALEXANDRE DUMAS

— Il vous aime, il psp^l■(> vous revoir.

— Alors, alors, murmura Marguerite s'éloignaut do l'aul, il vous a donc dit?

— Tout.

— Oh! s'écria-t-elle en baissant son front sur leciucl une rougeur subite passa, remplaçant, comme le vif reflet d'une flamme, la pâleur habituelle qui y était empreinte.

Paul s'approcha d'elle et la serra contre son cœur.

— Vous êtes une sainte fille, lui dit-iU

— Vous ne me méprisez donc pas, monsieur! murmura Marguerite, se hasardant à lever les yeux.

— Marguerite, dit Paul, si j'avais une sœur, je prierais Dieu qu'elle vous ressemblât.

— Oh! vous auriez une sœur bien malheureuse! réjiondit la jeune fille en s'appuyant sur soh bras et fondant en larmes.

— Peut-être, répondit Paul en souriant.

— Vous ne savez donc pas?...

— Dites.

— Que monsieur de Lcctourc doit arriver demain matin?

— Je le sais.

— Et que demain on signe le contrai ?

— Je le sais.

— Eh bien! [que voulez-vous donc que j'espère dans une pareille extrémité? A qui voulez-vous que je m'adresse? Qui voulez-vous que j'implore?... Mon frère? Dieu sait\]ue je lui itanlonne, mais il ne peut me comprendre. Ma mère?...' Oh! monsieur, vous ne connaissez pas ma mère! C'est une femme d'une réputation intacte, d'une vertu sévère, d'une volonté inflexible; car n'ayant jamais failli, elle ne croit pas que l'on puisse faillir; et lorsqu'elle a dit : « Je veux ! » il n'y a plus qu'à courber la tête, à pleurer et à obéir. Mon père!... Oui.... il faudra, je le sais, que mon père sorte de la chambre où il est enfermé depuis vingt ans pour signer le contrat. Mon père!... Pour toute autre moins malheureuse et moins condanniéi' que moi, ce serait une ressource. Mais vous ignorez (|u'il est insensé, qu'il a perdu la raison* et avec elle tout sentiment d'amour paternel. îît puis, il y a dix ans <|ue je no l'ai vu, mon père; il y a dix (pie je n'ai pressé ses mains tremblantes, (pie je n'ai baisé ses cheveux blancs! Il ne sait plus s'il a une tille; il ne sait plus s'il a un cœur; il no me reconnaîtra même pas! et, me reconiiùt-il, eût-il pitié de moi, ma mère lui mettra une plume entre les mains et lui dira : « Signez! je le veux, » et il signera, le pauvre et faible vieillard! et sa tille sera condamnée!

— Oui, oui, je sais tout cela aussi bien que vous, mon enfant, dit Paul, mais rassurez-vous : ce contrat ne sera point signé.

— Qui l'empêchera?

— Moi!

— Vous ?

— Soyez tranquille, je serai demain fi l'assemblée de famille.

— Qui vous y introduira?

— J'ai un moyen.

— Mon frère est viol(>nt, emporté ! Oh! mon Dieu! mon Dieu !... prenez garde de me perdre encore davanlage en \(iiilant me sauver!

— Votre frère m'est aussi sacré que vous-même, Marguerite. Ne craignez rien, et reposez-vous sur moi.

— Oh! je vous crois, monsieur, et je me repose sur \m\s, (lit Marguerite, comnio a(Tabl(>e par sa longue incmlulilé; car, (pic vous reviendvait-il de me tromper ? (|iiel intérêt auriez-vous à me trahir?

— Aucun, ^ ous avez raison ; mais passons à antre chose. Que comiit(>z-vous faire avec le baron de Lecloure ?

— Lui tout dire.

— Oh! dit Paul en s'iiiclinanl, laissez-moi vous adorer.

— Monsieur! inurinura Marguerite.

— Comme une s(eur! coninie une sœur!-

— Oui, vous êtes bon. s'écria Marguérile; je crois que c'est Dieu qui vous envoie.

— Croyez, répondit Paul.

— Donc, demain soir.

— Ne vous étonnez, ne vous effrayez de rien. Seulement, tâchez de me faire comprendre par une lettre, par un mot, jiar un signe, le résultat de votre entretien avec Lectoure.

— Je tâcherai.

— Et maintenant il est tard, le domestique pourrait s'étonner de la longueur de notre entretien; rentrez aii château, et ne parlez de moi à personne. Adieu.

— Adieu ! dit Marguerite, vous à qui je ne sais quel nom donner.

— Nommez-moi votre frère.

— Adieu, mon frère!

— Oh 1 ma sœur! ma sœur! s'écria Paul en la serrant convulsivement entre ses bras, tu es là première qui m'ait fait entendre une aussi douce parole, Dieu t'en récompensera.

La jeune fille, étonnée, se recula; puis, revenant à Paul, elle lui tendit la main. Paul la serra une dernière fois, et Marguerite sortit. Alors, le jeune marin revint à la porte de communication et l'ouvrit.

— Et maintenant, vieillard, dit-il, conduis-moi à la tombe de mon père.

Le lendemain du jour oii Paul avait appris le secret dé sa naissance, les habitans du château d'Auray se réveillèrent préoccupes plus (|ue jamais des craintes et des espérances que leurs intérêts divers faisaient naître, car ce jour devait être pour tous un jour décisif. La mariplise, (pie nos lecteurs connaissent maintenant pour une femme non point perverse et méchante, mais hautaine et inflexible, y voyait le terme de ses angoisses renouvelées cliaipie jour, car c'était surtout aux yeux de ses enfans (prelle voulait conserver cette réputation sans tache dont l'iisurpalidn lui coûfail si cher. Pour elle, Lecloure élait non seulemeut un gendre ronvenable et iiorlani nu nom (ligne (lu sien, mais encore uh homme ou iilut(M un bon génie, (pii, du même coup, éloignait d'elle sa fille, qu'il emmenait comme épouse, et son fils, à qui le ministre, grâce à celte alliance, avait promis de donner un régiment. Une fois ces deux enfans partis, vienne le premier né, et le secret révélé n'avait pas d'écho. D'ailleurs, il y avait mille moyens di^ lui fermer la bouche. La fortune (le la marquise était immense, et l'or était une de ces ressources (]u'elle croyait en pannl cas d'un en'et infaillible. Elle étail donc ardente à cette union de foule la force de sa crainte : de sorte que, non-seulement elle secondait l'empressement de Lectoure, mais encore elle excitait celui (l'E.mmanuel. Pour celui-ci, las de vivre inconnu à Paris ou enterr('' eu Itrelague, perdu au milieu de cette jeunesse ('h'gaule (pii formait la maison du roi, ou rélégué dans ranli(pie château de ses aieiix, en compagnie des vieil \ portraits de sa l'amille, il frappait avec (>nipresse-' ment à celle porte dorée (jue promettait de lui ouvrir, à Vorsailh^s, son futur beau-frère.

Les chagrins et les larmes de sa sonir l'avaient bien affligé un instant, car il était ambitieux plus encore par la crainte de l'ennui qui l'attendait dans son manoir. e( par désir de parad(>r à la tête d'un ivgiment, et do séduire l'esprit (les femmes par la richesse et le bon gortt de son uniforme, (pie par orgueil et sécheresse de co'ur; mais incapable lui-même d'une passion sérieuse, malgré les suites fatales que l'amour de sa so-ur avaient eues, il nv gardait cet amour comme un attachement d'enfance (pie le tumulte et les plaisirs du monde elfaceraienl bientêt de sa niéinolre. et il croyait être cerlain (pi'iiii an ne se passerait pas sans (pi'elle le remerciai la prenii(''r(> d'avoir l'ail violence à ces seiitimens. Quant il Marguerite, pauvre

Lli CAPlTAIMi PAUL.

victime condamnée si irrévocablement à être immolée aux craintes de fune et à l'ambition de l'autre, la scène de la veille avait laissé dans son esprit un souvenir profond ; elle ne pouvait se rendre compte du sentiment étrange qu'avait fait naître en elle ce beau jeune bomme qui lui avait transmis les paroles de Lusignan, qui l'avait rassurée sur le sort du pau\Te proscrit, et qui a>ait fini par la presser sur sa poitrine en l'appelant sa sœur. Une espérance vague et instinctive lui murmurait au cœur que cet homme, ainsi qu'il le lui avait dit, avait reçu de Dieu mission de la protéger; mais, comme elle ignorait quel lien l'attachait à elle, quel secret le faisait maître de la volonté de sa mère, quelle influence enfin il pouvait exercer sur son avenir, elle n'osait s'arrêter à des idées de bonheur, habituée qu'elle était, depuis six mois, à regarder la mort comme l'unique terme possible à ses malheurs. Le marquis seul, au milieu des diverses émotions qui palpitaient autour de lui, était resté dans son impassible et inerte indifférence, car pour lui le monde avait cessé de marcher depuis le jour terrible où sa raison s'était perdue ; constamment absorbé dans un seul souvenir, celui de ce duel mortel et sans témoin, murmurant pour toutes paroles celles qu'avaient prononcées, en lui faisant grâce, le comte de Morlaix, c'était un vieillard faible comme un enfant, à qui sa femme commandait d'un geste, et qui recevait de sa volonté froide et continue toutes les impulsions auxquelles obéissait, depuis vingt ans, l'instinct végétatif qui survivait en lui au libre arbitre et à la raison. Ce jour-là, cependant, une espèce de révolution avait été opérée dans ses habitudes. Un valet de chambre était entré dans son appartement, et avait remplacé la marquise dans les soins de sa toilette; on lui avait fait endosser son uniforme de mestre de camp, on ^a^■ait revêtu des ditïérens ordres dont il était décoré ; puis la manpiise, lui mettant une plume à la main, lui avait ordonné de signer son nom comme par essai, et il avait obéi, passif et insouciant, sans se douter qu'il étudiait un rôle de boun'eau.

Vers les trois heures du soir, une chaise de paste, dont le roulement avait retenti bien différcmmenl dans le cœur de trois personnes qui l'allendaient, était entrée dans la cour du cliAteau. Emmanuel s'était empressé de courir au perron pour recevoir sou futur beau-frère, car c'était lui qui arrivait. Lectoure descendit légèrement de sa Aoiture. Il s'était arrêté à la dernière poste pour faire sa toilette de présentation, de sorte qu'il arrivait dans toute l'élégance des dernières modes de la cour. Emmanuel sourit de cette précaution, car il était évidf>nt que Lectoure n'avait voulu perdre aucun des avantages de sa personne en se présentant dans un costume de voyage. Son habitude des feipmes lui avait appris que presque toujours elles jugent au premier coup d'oeil, et (jue rien n'etl'ace l'impression bonne ou mauvaise qu'il a transmise à leur psprit ou à leur conir. Au reste, justice sous ce rapport doit être rendue au baron : son aspect plein de grâce et d'élégance ertt été dangereux pour toute femme dont le cœur n'eût ])oint été prévenu pour un autre.

— Permettez, mon cher baron, dit Emmanuel en s'avançant vers lui, qu'en l'absence momentanée de ces dames, je vous fasse les honneurs du manoir de mes ancêtres. Voyez, continua-t-il en s'arrêtant au haut du perron, et en montrant du doigt les tourelles et les bastions, cela date de Philippe-Auguste comme architecture, et de Henri IV comme décoration.

— C'est, sur mon honneur, répondit le baron avec l'accent afïecté qu'avaient adopté les jeunes gens de cette époque, une charmante forteresse, et qui répand à trois lieues à la ronde une odeur de baronnie à parfumer un fournisseur. Si jamais, continua-t-il en entrant dans le vestibule, et de là dans une galerie ornée de chaque C(Mé ees portraits de la famille, il me prenait fantaisie d'entrer dn rébellion contre Sa Majesté Très Chrétienne, je vous prierais de me prêter ce bijou; et, ajouta-l-il en levant les yeux vers cette longue file d'ancêtres (juisc déroulait devant lui, et la garnison avec.

— Trente- trois quartiers! je ne dirai pas en chair et en os, répondit Emmanuel, car il y a longtemps que tout cela n'est plus que poussière, mais en peinture, comme vous voyez. Cela commence à un chevalier Hugues d'Auray, qui accompagna le roi Louis VII à la croisade; cela passe par ma tante Déborah, que tous voyez en costume de Ju- (hth, et cela vient détinitivement aboutir, sans interruption dans 4a branche masculine, au dernier membre de cette illustre famille, votre très humble et très obéissant serviteur, Emmanuel d'Auray.

— C'est tout à fait respectable, et l'on ne peut pas plus autlienti(iue.

— Oui; mais comme je ne me sens pas assez patriarche, reprit Emmanuel en passant devant le baron afin de lui montrer le chemin de sa chambre, pour jx'rdre ma vio dans cette formidable société, j'espère, baron, que vous avez pensé à m'en tirer?

— Sans doute, mon cher comte, répondit Lectoure en le suivant, je voulais même vous apporter votre commission, comme mon cadeau de noces. Je savais une lieutenance vacante aux dragons de la reine, et j'allais hier chez monsieur de Maurepas la solliciter pour vous, lorsque j'appris que la chose était accordée à la requête de je ne sais quel amiral mystérieux, une espèce de corsaire, de pirate, d'être fantastique, que la reine a mis à la mode en lui donnant sa main à baiser, et que le roi a pris en affection parce qu'il a battu les Anglais, je ne sais où... De sorte que, pour cet exploit. Sa Majesté l'a décoré do l'ordre du Mérite militaire, et lui a donné une épée avec une garde en or, comme il aurait pu faire à quelqu'un do noblesse. Bref, c'est partie perdue de ce côté; mais, soyei tranquille, uous nous tournerons d'un autre.

— Très bien, répondit Emmanuel. Peu m'importe l'arme; ce que je veux, c'est un grade qui aille à mon nom, une position qui cadre avec notre fortuue.

— Parfaitement ; vous les aurez.

— Et comment, dit Emmanuel changeant la conversation, comment vous êtes-vous tiré des mille engagemens que vous deviez avoir ?

— Mais, dit le baron avec un ac«ent de laisser-aller qui n'appartenait qu'à cette classe privilégiée, et en s'étendant sur une chaise longue, car il était enfin arrivé à l'appartement qui lui était destiné; mais, en racontant franchement la chose: j'ai annoncé, au jeu de la reine, que je me mariais.

— Ah! bon Dieu! mais c'est de l'héroïsme! surtout si vous avez avoué que vous preniez une femme au fond de la Basse-Bretagne.

— Je l'ai avoué.

— Et alors, dit Emmanuel eu souriant, la compassion a fait place à la colère ?

^- Dame ! ^ ous comprenez, mon chercomte, dit Lectoure |)assant une jambe sur l'autre, et la balançant d'un mouvement régulier comme celui d'un pendule, nos femmes de la cour croient que le soleil se lève à Paris et se couche à Versailles. Tout le reste de la France, c'est pour elles de la Laponie, du Groenland, de la Nouvelle-Zemble! De sorte qu'on s'attend, vous l'avez dit, mon cher comte, à me voir ramener, de mon voyage au pôle, quelque chose d'inconnu, avec des mains teiTi blés et des pieds formidables ! Heureusement que l'on se trompe, ajouta-t-il avec un accent moitié craintif, moitié interrogateur, n'estce pas, Emmanuel ? et vous m'avez dit. au contraire, quô votre so^r...

— Vous la verrez, répondit Emmanuel.

— Ce sera un grand désappointement pour celte pauvre madame de Chaulne. Enlin... il faudra bien qu'elle s'Ptt console...

— Qu'est-ce ?

Cette interrogation était motivée par la présence du valet de chambre d'Emmanuel, qui venait d'ouvrir la porte, et se tenait debout sur le seuil, attendant, en domestique tie bonne maison, que son maître lui adressât la parole.

— Qu'est-ce? répéta Emmanuel.

QKL'VRES COMPLÈTES D'ALKXANUKE DUJUS.

— Mademoiselle Marguerite d'Âuray fait demander à monsieur le baron de Lectoure l'honneur d'un entretien particulier.

— A moi? dit Lectoure en se soulevant; mais avec le plus grand plaisir !

— Mais, non! c'est une erreur! s'écria Emmanuel. Vous vous trompez, Célestinl

— J'ai l'honneur d'assurer à monsieur le comte, ré[)0udit le valet de chambre en insistant, que je m'acquitte exactement et fidèlement de l'ordre qui m'a été donné.

— Impossible 1 dit Emmanuel inquiet au plus haut degré de la démarche hasardée de sa sœur. Baron, si vous m'en croyez, envoyez promener cette petite folle.

— Pas du tout f pas du tout ! répondit Lectoure en se levant. Ou'est-ce donc <iu'une Barbe-Bleue de frère comme celui-là? Célestinl... N'est-ce pas Célestin que vous appelez ce garçon? —Emmanuel fit avec impatience un geste affirmatif.— Eh bien ! Célestin, dites à ma belle fiancée que je suis à ses pieds, à ses genoux, et que je demande ses ordres pour l'attendre ou l'aller trouver. Tenez, voilà pour vos frais d'junliassade.— Il lui donna une bourse.Et vous, comte, j'espère que vous aurez assez de confiance en moi pour permettre le tête-à-tête.

— Mais c'est d'un ridicule achevé 1

— Point 1 répondit Lectoure, c'est au contraire parfaitement convenable. Je ne suis pas une tête couronnée, moi, pour épouser une femme sur un portrait et par procuration. Je désire la voir en personne. Allons, Emmanuel, continua le baron en poussant son ami vers une porte latérale afin qu'il ne rencontrât point sa sreur. Voyons, de vous à moi, est-ce qu'il y a... ditïormité ?

— Eh ! non, pardieu I répondit le jeune comte; au contraire , elle est jolie comme un ange !

— Eh bien 1 alors, dit le baron, qu'est-ce que cela signifie? Voyons!... encore... faut-il que j'appelle mes gardes ?

— Non ; mais, sur ma parole 1 j'ai peur que cette petite sotte, qui n'a aucune idée du monde, ne vienne détruire tout ce que nous avons arrêté.

— Oh 1 si ce n'est que cela, répondit Lectoure en ouvrant la porte, rassurez-vous. J'aime trop le frère pour ne point passer quelque caprice... queUpie bizan-erie à la sceur, et je vous donne ma foi de gentilhomme qu'à moins que le diable ne s'en mêle, — et, pour le moment, je l'espère, il est occupé dans une autre partie du monde,— mademoiselle Marguerite d'Auray sera dans trois jours madame la baronne de Lectoure, et que, dans un mois, vous aurez votre régiment.

Cette promesse parut rassurer quelque peu Emmanuel, qui se laissa mettre à la porte sans faire plus de difficultés. Lectoure courut aussitôt à une glace pour réparer les légères traces de désordre qu'avaient apportées dans sa toilette les cahots des trois dernières lieues. Il venait à peine de faire reprendre à ses cheveux et à ses habits le tour et le pli convenables, lorsque; la porte se rouvrit, et que Célestin annonça :

— Mademoiselle Marguerite d'Auray I

Le'baroii se retourna et apernit sa fiancée tremblante et pâle sur le seuil <W l.i porte. (Uielque espoir que lui eus- .sent donné les promesses d'iùninaiiuel, il lui était resté au fond du cœur certains doutes, sinon sur la beauté, du moins sur la tournure et les manières de celle qui allait devenir sa femme. Son étonnement fut donc merveilleux lorsqu'il vit apparaître cette frêle et gracieuse création, à qui la critique la plus sévère de la forme n'aurait pu reprocher qu'un peu do pAleur. Les mariages comme celui qu'allait contracter Lectoure n'étaient point rares dans un temps où les questions de rang et les convenances de fortune décidaient en général des alliances entre maisons nobles; mais ce (pii devait se présenter à peine une fois sur mille, c'était, dans la position du baron, de trouver au fond d'une province, riche d'une fortune immense, une femme qu'au premii>r aspect il pouvait juger digne, par on maintien, son éir'yaiiee et sa lieauli'.de figurer au mi-

lieu des cercles les plus brillans de la cour. Il s'avança donc vers elle, non plus avec cette supériorité d'un courtisan sur une provinciale, mais avec toute l'aisance respectueuse qui formait le cachet de la bonne compagnie do cette époque de transition.

— Pardon, mademoiselle, lui dit-il en lui ofl'rant, pour la conduire à un fauteuil, une main qu'elle n'accepta pas, c'était à moi à solliciter la faveur que vous m'accordez, et la seule crainte d'être indiscret, croyez-le bien, me donne le tort apparent de m'être laissé prévenir.

— Je vous sais gré de cette délicatesse, monsieur le baron, répondit d'une voix tremblante Marguerite faisant un mouvement en arrière et restant debout, elle m'enhardit encore dans la confiance que, sans vous avoir vu, sans vous connaître, j'ai mise dans votre honneur et votre loyauté.

— Ouelque but que se soit proposé cette confiance, elle m'honore, mademoiselle, et je tâcherai de m'en rendre digne; mais qu'avez-vous donc? mon Dieu!...

— Rien, monsieur, rien, répondit Marguerite en tâchant de comprimer son émotion; mais c'est que... ce que j'ai à vous dire... pardon... mais... je ne suis pas maîtresse...

Elle chancela ; le baron s'élança vers elle et voulut la soutenir; mais à peine l'eut-il touchée, qu'une rougeur ardente passa comme une flamme sur les joues de la jeune fille, et qu'avec un sentiment qui pouvait appartenir aussi bien à la pudeur (|u'à la répugnance, elle se dégagea de ses bras. Lectoure lui avait pris la main, et il la conduisit à un fauteuil contre letiuel elle s'appuya, ne voulant point s'y asseoir.

— Bon Dieu ! dit le baron retenant toujours la main dont il s'était emparé; mais c'est donc une chose bien difficile à dire que celle qui vous amène? ou bien, sans m'en douter, mon titre de fiancé me donnerait-il déjà l'air imposant d'un mari ?

Marguerite fit un nouveau mouvement pour dégager sa main de celle de Lectoure, ce qui força celui-ci d'y porter les yeux.

— Comment ! s'écria-t-il, ce n'est point assez d'une figure adorable, d'une taille de fée! des mains charmantes!... des mains royales 1 mais c'est vouloir que j'en meure !

— J'espère, monsieur le baron, dit Marguerite faisant un dernier ellbrt en retirant sa main, que les paroles que vous m'adressez sont des paroles de pure galanterie.

— Non, sur mon âme ! n-pondit Lectoure, c'est la vérité tout entière.

— Eh bien ! j'espère, monsieur, qu'alors même, ce dont je doute, que vous penseriez ce que vous croyez devoir me dire, ce ne seraient point de pareils motifs qui vous feraient attacher un plus grand prix à l'union projetée entre nous.

— Mais si fait ! je vous jure.

— Et cependant, continua Marguerite en reprenant haleine, tant sa poitrine était oppressée, cependant, monsieur, vous regardez le mariage comme une chose... sérieuse.

— C'est selon, ré|)ondit en souriant Lecloure; si j'épousais une douairière, par exemplt;...

— Ijifiii, ri'iiondit Marguerite avec un accent plus résolu, pardon, monsieur, si je me suis trompée, mais j'ai pensé que parfois d'avance vous vous étiez fait, peut-être, sur l'alliance proposée entre nous, des idées de réciprocité de sentimens.

— Jamais! interrompit Lectoure qui semblait mettre autant de soin à éviter une explication franche et désirée que Marguerite mettait d'insistance à la provocpier; jamais! non, depuis (pie je vous ai vue surtout, je n'ai point espéré être digne de votre amour; et, ceiiemiant. mon nom, ma position" sociale, à défaut d'intluence sur votre cœur, lieuvent me donner des droits à V()ln> main.

— Mais eonimenl, monsieur, dil Marguerite avec crainte, coinnieiit s('parez-vinis doue l'un de l'autre?

— Comme font les Irois ijuarls de ceux qui se marient, mademoiselle, répondit Lecloure avec un laisser-aller qui

LE CAPITAINE PAUL

eût arrê(é à l'instant la confidence sur les lèvres d'une femme moins candide que Marguerite. On épouse, l'homme pour avoir une femme, la femme pour avoir un mari; c'est une position, un arrangement social. Que voulezvous, mademoiselle, que le sentiment et l'amour aient à faire dans tout cela '?

— Pardon, je m'explique peut-être mal, continua Marguerite se faisant violence à elle-même afin de cacher aux yeux de l'homme de qui dépendait son avenir l'impression douloureuse que lui faisaient ses paroles; mais il faut attribuer mon hésitation, monsieur, à la timidité d'une jeune fille forcée par des circonstances imiiéricuscs à parler d'un pareil sujet.

— Point ! répondit Lectoure en s'inclinant et en donnant à sa voix un accent qui touchait à la raillerie; au contraire, mademoiselle, vous parlez comme Clarisse Harlowe, et c'est clair comme le jour. Dieu m'a fait l'esprit assez subtil pour que, croyez-moi, je comprenne à merveille même ce que l'on ne me dit qu'à demi-mot.

— Comment, monsieur, s'écria Marguerite, vous comprenez ce que j'ai voulu vous dire et vous me laissez continuer ! Comment, si, en descendant au fond de mon cœur, si, en interrogeant mes senlimens, j'y voyais l'impossibilité d'aimer... jamais... c«lui que l'on me présente pour mari...

— Eh bien! mais, répondit Lectoure avec le même accent, il ne faudrait pas le lui dire.

— Et (lourq'uoi cela, monsieur?

— Parce que... mais... parce que... parce que ce serait trop naïf.

— Et si cet aveu, je ne le faisais point par naïveté, monsieur ; si je le faisais par délicatesse ? Si j'ajoutais... et que la honte de cet aveu retombe sur ceux qui me forcent à le faire! si j'ajoutais, monsieur, que... j'ai aimé... que j'aime encore !

— Oh ! quel([ue petit cousin, n'est-ce pas? dit négligemment Lectoure croisant une jambe sur l'autre et jouant avec son jabot. C'est une race maudite, ma parole d'honneur I que ces petits cousins. Mais heureusement on sait ce que c'est que de pareils attachemens, et il n'y a pas une pensionnaire qui, à la fin des vacances, ne rentre au couvent avec une passion dans le creur.

— Malheureusement pour moi, répondit Marguerite d'une voix aussi triste et aussi grave que celle de son interlocuteur était railleuse et légère, malheureusement je ne suis plus une pensionnaire, monsieur, et, quoique jeune encore, j'ai depuis longtemps passé l'âge des jeux puérils et des attachemens enfantins. Lorsque je parle, à l'homme qui me fait l'honneur de solliciter ma main et de m'offrir son nom, de mon amour pour un autre, il doit [lenser que je lui parle d'un amour grave, profond, éternel ! d'un de ces amours enfin qui laissent leur trace dans le cœur et creusent leur passage dans la vie.

— Diable ! fit Lectoure comme s'il commençait à donner plus d'importance à la révélation; mais c'est delà bergerie, cela ! Voyons. Est-ce un jeune homme que l'on puisse recevoir.

— Oh ! monsieur, s'écria Marguerite se reprenant à l'espoir que semblaient lui donner ces paroles; oh! croyezmoi bien, c'est l'être le meilleur, l'âme la plus dév'ouée !

— Mais je ne vous demande pas cela, et je ne parle pas des qualités du cœur. Il les a toutes, c'est convenu. Je vous demande s'il est de noblesse, s'il est de race, si une femme comme il faut peut l'avouer enfin, et cela sans faire tort à sou mari.

— Son père, qu'il a perdu encore jeune, et qui était un ami d'enfance de mon père, était conseiller à la cour de Rennes.

— Noblesse de robe ! murmura Lectoure en laissant tomber la lèvTe inférieure en signe de mépris. J'aimerais mieux autre chose. Est-il chevalier de Malte, au moins ?

— Il se destinait aux armes.

— Eh bien ! alors, on lui aura un régiment pour lui faire une position. Voilà ijui est arrangé. C'est bien. Écou-

tez. Il laissera passer six mois pour les convenances, obtiendra un congé, ce qui ne sera pas difficile, puisque nous n'avons pas de guerre, se fera présenter chez vous par un ami commun, et tout sera dit.

— Je ne vous comprends pas, monsieur, répondit Marguerite en regardant le baron avec l'expression d'un profond étonnement.

— (;'est pourtant limpide ce que je vous dis, reprit celui-ci avec quelque impatience. Vous avez des engagemens de votre côté, j'en ai du mien, cela ne doit pas empêcher de s'accomplir une union convenable sous tous les rapports ; et une fois accomplie, eh bien ! mais il me semble qu'il faut la rendre tolérable. Comprenez-vous, enfin?

— Oh! pardon, pardon, monsieur! s'écria Marguerite en reculant devant ces paroles comme si elles eussent eu une main pour la repousser. J'ai été bien imprudente, bien coupable peut-être; mais, telle que j'étais enfin, je ne croyais pas encore mériter une pareille injure ! Oh !... monsieur... le rouge de la honte me brille le visage, plus encore pour vous que pour moi. Oui, je comprends. Un amour apiiarent et un amour caché ! le visage du vice et le mas(iue de la vertu ! Et c'est à moi, à moi la fille de la marijuise d'Auray, que l'on propose ce marché honteux, avilissant, infâme I Oh ! continua-t-elle en se laissant tomber dans un fauteuil, et en se cachant le visage entre ses mains, il faut donc que je sois une créature bien malheureuse, bien méprisable et bien perdue! Oh! mon Dieul mon Dieu !

— Emmanuel! Emmanuel ! dit le baron ouvrant la porte derrière laquelle il se doutait qu'était resté le frère de Marguerite. Eh ! venez donc, mon cher, votre sœur a des spasmes ! il faut faire attention à ces choses, ou elles deviennent chroniques !...Madamede Meulan en est morte!... Tenez, comte, voilà mou flacon, faites-le lui respirer; quant à moi, je descends dans le parc. Si vous n'avez rien à faire, venez m'y joindre, et donnez-moi, je vous prie, des nouvelles de votre sœur.

A ces mots, le baron de Lectoure sortit avec une aisance miraculeuse, laissant Marguerite et Emmanuel en face l'un de l'autre.

Le même jour où avait lieu l'enlrcvue de Marguerite et de Lectoure, entrevue dont nous avons raconté les détails et qui eut un résultat tout contraire à celui qu'avcut espéré la jeune fille, ce jour-là même, à quatre heures, la cloche du dîner rappela le baron au château. Emmanuel faisait les honneurs de la table, car la manjuise était restée auprès de son mari, et Marguerite avait demandé la permission de ne pas descendre. Les autres convives étaient le notaire, les parens et les témoins. Le repas fut triste, malgré l'imperturbable entrain de Lectour(>; mais il était visible que, par cette joyeuse humeur, si active qu'elle ressemblait à unefiè^Tc, il avait l'intention de s'étourdir lui-même. De temps en temps, en eflet, cette acre gaîté tombait tout à coup comme s'éteint une lampe à laquelle l'huile fait défaut; puis elle jaillissait de nouveau, jetant des lueurs plus vives, comme fait la flamme lorsqu'elle dévore son dernier aliment. A sept heures on se leva pour passer dans le salon.

11 est difficile de se faire une idée de l'aspect étrange que [irésentait ce vieux château, dont les vastes appartemens étaient tendus d'étotfes de damas aux dessins gothiques, et garnis de meubles du temps de Louis XIII; fermés qu'ils avaient été depuis si longtemps, ils semblaient s'être déshabitués de la vie. Aussi, malgré le luxe de lumières que les valets avaient déployé, la lueur faible et tremblante des bougies était insuffisante à ces chambres immenses dont tous les rentrans restaient sombres, et dans lesquelles la voix rentissait comme sous les arceaux d'une cathédrale. Le petit nombre des convives, auxquels devaient se joindre à peine, dans la soirée, trois ou quatre

Œl \ RES t.OMPLÈTES D'ALKXAXDRE DUiMAS.

gentilsliommes des environs, augmentait encore la tristesse qui semblait planer sous les voûtes blasonnées du vieux manoir. Au centre de l'un dos salons, celui-là même où Emmanuel, au moment de son arrivée à Paris, avait reçu la veille le capitaine Paul, une table. s'élevait', solennellement préparée, supportant un portefeuille fermé, qui, aux yeux d'un étranger ignorant ce qui se préparait, pouvait aussi bien renfermer une sentence do mort qu'un contrat do mariage. Au milieu do ces aspects tristes et de ces impressions sombres, de temps en temps un éclat do rire moqueur, strident, aiTivait à un groupe de personnes parlant bas; c'était Lectoure qui s'amusait aux dépens do quelque honnête campagnard, sans pitié pour Emmanuel sur qui retombait en quelque sorte une partie de la raillerie. Parfois cependant le fiancé regardait avec anxiété d'une extrémité à l'autre de l'appartement; puis tout à coupun nuage rapide passait sur son front, car il ne voyait paraître ni son beau-péro, ni la marquise, ni Marguerite. Les deux premiers, comme nous l'avons dit, n'étaient point descendus au dîner, et son entrevue d'un instant avec la dernière ne l'avait pas, tout insoucieux qu'il s'efforçait de paraître, laissé sans inquiétude sur ce qui se passerait à la signature du contrat qui devait avoir lieu dans la soirée.

Emmanuel n'était pas non plus exempt de quelipios craintes, et il venait de se décider à monter chez sa sœur, lorsqu'on passant dans une chambre il croisa Lectoure qui l'appela d'un signe de la main.

— Pardieu 1 vous nous an-ivez à merveille, mon cher comte, lui dit-il tout on ayant l'air de prêter une attention profonde à ce que lui racontait un bravo gontilbomme avec lequel il paraissait dans les termes d'une parfaite amitié. Voilà monsieur de Nozay qui me raconte une chose fort curieuse, sur ma parole ! Mais savez-vous, continuat-il en se retournant vers le nan'atour, que c'est une chasse charmante et tout à fait de bonne compagnie ! Moi aussi j'ai des marais et des étangs; il faudra que je demande à mon intendant, en arrivant à Paris, où tout cola est situé. Et prenez-vous beaucoup de canards de cette manière?

— Inmiensémcnt ! répondit le gentilhomme avec un accent de parfaite bonhomie qui prouvait que Lectoure pouvait sans inconvénient soutenir la conversation quelque temps encore sur le même ton.

— Qu'est-ce donc, dit Emmaiiuel, que cette chasse miraculeuse"?

— Imaginez-vous, mon cher, reprit Lectoure avec le plus grand sang-froid, que monsieur se met dans l'eau jusqu'au cou.

— A quelle époque, sans indiscrétion?

— Mais, répondit le gentilhomme, au mois de décembre ou de janvier.

— D'est on ne peut plus [littoresque. Je disais donc que monsieur se met dans l'eau jusqu'au cou, se coilïe la tête d'un potiron et se faufile dans les roseaux. Cela le cliange au point que les canards ne le reconnaissent aucunomont et le laissent approcher à portée. N'est-ce itoinl cela?

— Comme d'ici à vous.

— Bah ! vraiment ? s'écria Emmanuel.

— Et monsieur en tue autant qu'il veut, continua Lectoure.

— Des douzaines ! reprit le gontilhonimo, enchanté de l'atloiition que les doux jeunes gens lui prêtaient.

— Cela doit faire grand plaisir à votre fommo, si elle aime les canards, dit Emmanuel.

— Elle les adore, répondit monsieur d(> Nozay.

— J'espère que vous me ferez l'honneur de me présenter à une personne si inléressante, rejivit en s'inclinànt Lectoure.

— Comment donc, monsieur le baron I

— Je vous jure que, de retour à Versailles, la première chose i|ue je forai sera do parler do cette chasse, au petit lover, et je suis convaincu (pio Sa Majesté en fera l'essai dans la pièce d'eau des Suisses.

— Pardon, cher baron, dit Emmanuel en iironanf le bras

I de Lectoure et en se penchant à son oreille ; mais c'est un voisin do campagne qu'il était impossible de ne pas recevoir dans une solennité comme celle-ci.

— Comment donc ! répondit Lectoure en employant la même précaution pour ne pas être entendu de colui dont il était question; mais vous auriez eu grand tort de m'en priver. Il entre de droit dans la dot de ma future épouse, et j'aurais été désolé de ne point faire sa connaissance !

— Monsieur de Lajarry ! annonça le domestique.

— Un compagnon de chasse ? dit Lectoure.

— Non, répondit monsieur de Nozay, c'est un voyageur.

— Ah! ah! fit Lectoure avec un accent qui annonçait que lo nouveau venu n'avait que juste le temps de se mettre en garde. A peine cette exclamation fut-elle échappée, que le nouveau venu entra, revêtu d'une polonaise garnie do fourrures.

— Eh ! mon cher Lajarry, s'écria Emmanuel on allant au devant de lui et en lui donnant la main, comme vous voilà garni ! Sur mon honneur! vous avez l'air du czar Pierre.

— C'est que, répondit Lajan'y en frissonnant, quoiqu'il no fit pas autrement froid, voyez-vous, mon cher comte, lorsqu'on arrive de Naples, prrrrrou !

— Ah I monsieur arrive de Naples ! dit Lectoure en se mêlant à la conversation.

— En droiture, monsieur.

— Monsieur est monté sur lo Vésuve?

— Non : je me suis contenté de lo regarder do ma fenêtre. Et puis, continua lo gentilhomme voyageur avec un accent de mépris très humiliant pour le volcan, ce n'est pas ce qu'il y a do plus curieux à Naples, le Vésuve! Une montagne qui fume ! Ma cheminée en fait autant quand h? vent vient de Bollo-Isle. Et puis madame Lajarry avait une pour eft'royable des éruptions!

— Mais vous avez visité la Grotte du Chien? continua Lectoure.

— Pour quoi faire ? reprit Lajarry ; pour voir une bêtp qui a des vapeurs! donnez des boulettes au premier caniche qui passe, il en fera autant. Et puis madame Lajarry a la passion dos chiens, et cela lui aurait fait de la jieine.

— J'espère au moins, dit Emmanuel en s'inclinànt, qu'un savant comme vous n'aura pas négligé la Solfatarc?

— Moi? je n'y ai pas mis lo pied ! Je me figure pardieu bien ce «pie c'est ()uo trois ou quatre arpens de soufre, i|ui ne rapportent absolument rien que des allumettes 1 IVailleurs madame Lajarry ne peut pas sentir l'odeur du soufre.

— Commonl trouvez-vous celui-là ? dit Emmanuel conduisant Lectoure dans la salle du contrat.

— Je no sais si c'est parce que j'ai vu l'autre le premier, répondit Loçioiiro, mais je lo préfère.

— Monsieur Paul ! annonça tout à coup le domestiquoi

— Hein ! fit Emmanuel en se retournant.

— Qu'est-ce ? dit Lectoure en se dandinant. Encore un voisin de campagne?

— Non ; celui-là c'est autre chose ! ré[iondit Eimnanuel avec inquiétude». Comment cet homme ose-t-il se prosonlor ici?

— Ah ! ah ! roturier, hein? vilain, n'est-ce pas?

mais riche? Non? Poète?... musicien?... peintre?... Eh bien! mais je vous assure, Emmanuel, que l'on commence à recevoir cette espèce. La philosophie maudite a tout confondu. Que voulez-vous, mon cher, il faut on [irendrn bravement son parti. On est âiTivé là. Un artiste s'assirni près d'un grand soigneur, lo coudoie, lo salue du coin du cbapenn. reste sur son siège quand il se lève; ils parlent onsemblo des choses de la cour, ils ricanent, ils jijaisantont, ils chamaillent. C'est un mauvais goût de très bon ton.

— Vous vous trompez, Lectoure, répondit Emmanuel ; ce n'est ni un poëlc, ni un peintre, ni un musicien, c'est

LE CAPITAINE l'ALL.

un bOhini(? à (}ui je dois parler seul. Ecartez donc Nozay, tandis que J'écarterai Lajarry.

A ces mois, les deux jeunes gens prirent cliacun le bras d'un des deux campagnards, et s'éloignèrent en parlant chasse et voyages. A peine les portes latérales s'étaientelles refermées derrière eux, que Paul parut à celle du milieu.

Il entra dans cette chambre qu'il connaissait déjà, et dont chaque angle cachait une porte, l'une donnant dans une bibliothèque et l'autre dans le cabinet où il avait attendu, lors de sa première visite, le résultat de la conférence entre Marguerite et Emmanuel. Puis, s"ap[)rochant de la table, il resta un instant debout, regardant alternativement ces deux portes, comme s'il se fiU attendu à voir ouTOi' l'une ou l'autre. Son espérance ne fut pas trompée. Au bout d'un instant, celle de la bibliothèque s'entr'ouvrit, et il aperçut dans l'ombre une forme blanche. Il s'élânra vers elle.

— Est-ce vous, Marguerite? lui dit-il.

•^ Oui, répondit une voix tremblante.

— Eli bien ?

— Je lui ai tout dit.

— Et?

— Et dans dix minutes on signe le contrat !

— .le m'en doutais : c'est un misérable !

— Que faire? s'écria la jeune fdle.

— Du courage, Marguerite !

— Uu courage ? Oh ! je n'en ai plus.

— Voilà qui vous en rendra, lui dit Paul en lui n-nietlant un billet.

— Que contient cette lettre ?

— Le nom du village où vgus attend votre lils et le nom de la femme chez qui on l'a caché.

■*- Mon fils!... Oh! vous êtes donc un ange! s'écria Marguerite, essayant de baiser la main ipii lui tendait le papier.

' — Silence! on vient, dit Paul. Quelque chose qu'il arrive, vous me retrouverez chez Achard.

Marguerite referma vivement la porto sans lui répondre, car elle avait reconnu le bruit des pas de son frère. Paul se retourna et marcha à sa rencontre; les deux jeunes gens se joignirent près de la table.

— Je vous attendais à une autre heure, monsieur, et devant moins nombreuse compagnie, dit Emmanuel, rompant le premier le silence.

— Mais nous sommes seuls, ce me semble, répondit Paul en jetant les yeux autour de lui.

— Oui, mais c'est ici que l'on ^gne le contrat, et dans un instant le salon sera plein.

' — On dit bien des choses eu un instant, monsieur li; comte !

-^ Vous avez raison, répondit Emmanuel ; mais il tant rencontrer un homme qui n'ait pas besoin de plus d'un instant pour les comprendre.

— J'écOute, dit Paul.

— Vous m'avez parlé de lettres, continua Emmanuel se rapprochant encore de son interlocut(Hir et baissant la voix.

— Cest vrai, i-épondit Paul avec le même calme.

— Vous avez fixé un prix à ces lettres?

— C'est encore vrai.

— Eh bien ! si vous êtes homme d'honneur, pour cette somme renfermée dans ce portefeuille, vous devez être prêt à me les rendre.

— Oiii, répondit Paul, oui, monsieur; il en était ainsi tant que j"ai cru . que votre so'ûr, oubliant les sermens faits, la faute commise, et jusqu'à l'enfant qu'elle avait mis au jour, secondait votre ambition de 'son parjure. Alors je pensai que c'était un baptême de larmes assez amer d'entrer dans le monde sans nom et sans famille, pour ne pas du moins y entrer sans fortune. Et je vous avais demandé, il est vrai, cette somme en échange de ces lettres. Mais aujourd'hui la position est changée, monsieur. J'ai vu votre sœur se jeter à vos genoux, je l'ai en-

tendue vous supplier de ne point la forcer à ce mariage infâme; et ni prières, ni supplications, ni larmes n'ont eu de pouvoir sur votre cœur. C'est donc aujourd'hui à moi, qui tiens votre honneur et celui de votre famille entro mes mains, c'est donc à moi de sauver la mère du déses-^ poir, comme je voulais sauver l'enfant de la misère. Ces lettres, monsieur, vous seront remises lorsque, sur cette table, au lieu du contrat de mariage de votre sœur avec le' baron de Lectoure, nous signerons celui de mademoiselle Marguerite d'Auray avec monsieur Anatole de Lusignan.

— Jamais, monsieur, jamais.

— Vous ne les aurez cejiendant qu'à cette condition, comte.

— Oh ! peut-être y a-t-il bien quelque moyen de vous forcer à les rendre.

— Je n'en connais pas, répondit froidement Paul.

— Voulez-vous me rendre ces lettres, monsieur?

— Comte, dit Paul regardant Emmanuel avec une ex*pression de physionomie inexplicable pour le jeune homme, comte, écoutez-moi.

'— Voulez-vous me rendre ces lettres, monsieur?

— ("omte...

— Oui, ou non !

— Deux mots...

— Oui, ou non !

-^ Non, dit froidement Paul.

— Eh bien ! monsieur, vous avez votre épée au côté, comme moi la mienne; nous sommes gentilshommes tous deux, ou je veux bien croire que vous l'êtes. Sortons, monsieur, sortons ; que l'un de nous deux rentre seul, et que celui-là, libre et fort de la mort de l'autre, fasse alors ce qu'il voudra.

— Je regrette de ne pouvoir accepter l'ofTi-e, monsieur le comte.

— Comment ! vous avez sur k; Icorfis cet uniforme, au cou cette croix, au côté cette épée, et vous refusez un duel !

— Oui, Emmanuel, je le refuse.

— Et pourquoi cela ?

— Parce (jue jf ne puis me battre avec vous, cuinle. Croyez ce que je vous dis.

— Vous ne pouvez vous battre avec moi ?

— Sur l'honneur !

— Vous ne pouvez vous battre avec moi, dites-vous? Eu ce moment un éclat de rire se fit entendre derrière

[CS deux jeunes gens; Paul et Emmanuel se retournèrent; Lectoure était derrière eux.

— Mais, continua Paul en étendant la main vers le ba^ ron, je puis me battre avec monsieur, qui est un misérable et un infâme !

Une rougeur brûlante passa *ur le visage de Lectoure comme le reflet d'une flamme. Il fit un mouvement pour marcher à Paul, puis il s'arrêta.

— C'est bien, monsieur, lui dit-il, envoyez votre témoin à Emmanuel; ils arrangeront toute l'affaire.

— Vous comprenez qui' ce n'est entre nous que partie remise, dit Emmanuel.

— Silence! répondit Paul, on annonce votre mère.

— Oui, silence, et à demain! Lectoure, ajouta Emmanuel, allons au-devant de ma mère.

Paul regarda en silence s'éloigner ces deux jeunes gens, puis il rentra dans le cabinet qu'il connaissait déjà pour s'y être enfermé une première fois.

Mir.

Ati moment où le capitaine Paul entrait dans le cabinet, la marquise se présentait à la porte du salon, suivie du notaire et des différentes personnes invitées à la signature du contrat. Quelque solennelle que filt la circonslance, la marquise n'avait pas cru devoir renoncer à ses habits de deuil, et, vêtue de noir comme d'habilude, elle précédait de quelques instans le marquis, ipi'aucun de

OKUVRES COMPLETES D'ALEXANDRE DDMAS.

eux qui se trouvaient là, même son fils, n'avaient vu depuis des années. Telle était la puissance des traditions de l'étiquette, que la marquise n'avait point voulu (]ue l'on signât le contrat de sa fille sans que le chef de la iamille, tout insensé qu'il était, présidât à cette cérémonie. Quelque peu disposé que fût Lectoure à se laisser intimider, la marquise produisit sur lui son etfet habituel, et la voyant entrer si grave et si digne, il s'inclina avec un sentiment de profond respect.

— Je suis reconnaissante, messieurs, dit la marquise en saluant ceux qui l'accompagnaient, de l'honneur que vous voulez bien me faire en assistant aux fiançailles de mademoiselle Marguerite d'Âuray avec monsieur le baron de Lectoure. Aussi ai-je désiré que le marquis, tout souffrant qu'il est, assistât à cette réunion et vous remerciât, du moins par sa présence, s'il ne peut le faire par ses paroles. Vous connaissez sa situation, vous ne vous étonnerez donc point si quelques mots sans suite...

— Oui, madame, interrompit Lectoure, nous savons le malheur qui l'a frappé, et nous admirons la femme dévouée qui, depuis vingt ans, supporte la moitié de ce malheur.

— Vous le voyez, madame, dit Emmanuel en s'approchant à son tour et en baisant la main de sa mère, tout le monde est à genoux devant votre piété conjugale.

— Où est Marguerite'? murmura la marquise à demivoix.

— Elle était là il n'y a qu'un instant , répondit Emmanuel.

— Faites-la prévenir, continua la marquise sur le même ton.

— Le marquis d'Âuray ! annonça alors le domestique. Chacun s'écarta do manière à démasquer la porte, et

tous les yeux se tournèrent du côté où ce nouveau personnage devait apparaître. Cette curiosité ne tarda point à être satisfaite; le manjuis s'avança presque aussitôt, soutenu par deux domestiques.

C'était un vieillard dont la figure, malgré les traces de souffrances qui l'avaient sillonnée, conservait encore l'aspect de noblesse et de dignité qui en avait fait un des hommes les plus distingués de la cour. Ses grands yeux caves et fiévreux se promenaient sur toute l'assemblée avec une expression étrange d'étonnemont. Il avait son costume de mestre de camp, portail l'ordre du Saint-Esprit au cou, et celui de Saint-Louis à la boutonnière. 11 s'avança lentement, sans prononcer une parole. Les deux valets le conduisirent, au milieu d'un profond silence, vers un fauteuil sur lequel il s'assit; après quoi ils se retirèrent. La marquise se plaça à sa droite. Le notaire tira le contrat du portefeuille et le lut à haute voix. Le marquis et la marquise reconnaissaient cinq cent mille francs à Lectoure, et constituaient en dot la même somme à Marguerite.

Pendant toute cette lecture, la marquise, malgi-é son apparente impassibilité, avait donné quelques marques d'inquiétude. Enfin, comme le notaire reposait le contrat sur la table, Emmanuel rentra et se rai)procha de sa mère :

— Et Marguerite"? dit la marquise.

— Elle me suit, répondit Emmanuel.

— Madame! murmura Marguerite entr'ouvrant la porte et en joignant les mains.

La marquise fit semblant de no pas renlcndre, et montrant du doigt la plume :

— A vous, monsieur le baron, dit-elle.

Lectoure s'approcha de la table, prit la plume et signa.

— Madame! dit une seconde fois Marguerite d'une voix suppliante et en faisant un pas vers sa mère.

— Passez la plume à votre fiancée, monsieur de Lectoure, dit la marquise.

Le baron fit le tour de la table et s'approcha de Marguerite.

— Madame ! dit une troisième fois celle-ci avec un accent de voix si plein di; larmes, i|u'il retentit jusqu'au fond de tous les cœurs, et que le marquis lui-même leva la tête.

— Signez, dit la marquise en indiquant du doigt le contrat de mariage.

— Oh ! mon père! mon père! s'écria Marguerite en se jetant aux pieds du marquis.

— Que faites-vous? dit la marquise s'appuyant «ur le bras du fauteuil de son mari et se penchant devant lui. Etes-vous folle, mademoiselle?

— Mon père! mon père! dit Marguerite entourant le

marquis de ses bras; mon père, prenez pitié de moi!

mon père, sauvez votre fille!

— Marguerite! murmura la marquise avec un accent terrible de menace.

— Madame, répondit cellcH-i, je ne puis m'adresser à vous. Laissez-moi donc implorer mon père. A moins, continua-t-elle en montrant le notaire avec un geste ferme et décidé, que vous n'aimiez mieux que j'invoque la loi !

— Allons, dit la marquise en se relevant et avec un accent d'amère ironie, c'est une scène de famille, et ces sortes de choses, fort attendrissantes pour les grands parens, sont en général assez fastidieuses aux étrangers. Messieurs, vous trouverez des rafraîchissemens dans les chambres voisines. Mon fils, faites les honneurs. Monsieur le baron, pardonnez...

Emmanuel et Lectoure s'inclinèrent en silence et se retirèrent, suivis de toute l'assemblée. La marquise demeura Immobile jus(iu'à ce que le dernier assistant fût éloigné, puis elle alla fermer les portes, et revenant près du marquis que Marguerite tenait toujours embrassé :

— Maintenant, dit-elle, qu'il n'y a plus ici que ceux qui ont le droit de vous donner des ordres, signez ou sortez, mademoiselle !

— Par pitié, madame, par pitié ! dit Marguerite, n'exigez pas de moi cette infamie !

— Ne m'avez-vous pas entendu ? dit la marquise donnant à sa voix un accent impératif auquel il semblait impossible que l'on put résister, et faut-il que je le répète? Signez ou sortez!

— Oh! mon père! mon père! s'écria Marguerite; grâce pour moi! grâce! Non, non, il ne sera pas dit que, depuis dix ans que je n'ai vu mon père, on m'arrachera de ses bras au moment où je le revois! et cela sans qu'il m'ait reconnue, sans qu'il m'ait embrassée! Mon père!... c'est moi... c'est votre fille!...

— Qu'est-ce que cette voix qui m'implore? murmura le marquis. Qu'est-ce que cette enfant qui m'appelle son père?

— Cette voix, dit la marquise saisissant le bras de sa fille, c'est une voix qui s'élève contre les droits de la nature ! Cette enfant, c'est une fille rebelle!

— Mon père, s'écria Marguerite, regardez-moi!... sauvez-moi!... défendez-moi!... je suis Marguerite!

— Marguerite?... Marguerite?... balbutia le marquis; j'ai eu autrefois un enfant de ce nom.

— C'est moi!... c'est moi!... reprit Marguerite; c'est moi qui suis votre enfant ! c'est moi qui suis votre fille!

— Il n'y a d'enfans que ceux qui obéissent! dit la marquise. Obéissez, et vous aurez le droit de dire que vous êtes notre fille.

— Oh! à vous, mon père!... oui, à vous, je suis prête à oliéir. Mais vous ne l'ordonnez pas, vous!... Vous ne voulez pas que je sois malheureuse!... malheureuse à désespérer!... malheureuse à mourir!

— Viens ! viens! dit le marquis, la retenant et la pressant à son tour dans ses bras. Oh! c'est une sensation inconnue et délicieuse (jue celle (pie j'éprouve! Et maintenant... attends!... attends!... Il porta la main à son front. 11 me semble que je me souviens!

— Monsieur, s'écria la marquise, dites-lui qu'elle doit obéir, que Dieu maudit les enfans rebelles; dites-lui cela plutiM (jue do l'encourager dans son imiiiété!

Le maniuis releva lentement la tête et fixa ses yeux ardens sur sa femme; puis d'une voix lente :

— Prenez garde, madame, lui dit-il, prenez garde! Ne vous ai-jc pas dis que je commençais à me souvenir?

LE CAPITAINE PAUL

Puis laissant retomber son front sur celui de Marguerite, de manière à ce que ses clieveux blancs se mêlassent aux cheveux noirs de la jeune tille : Parle! parle! continua-til. Qu'as-lu, mon enfant? dis-moi cela.

— Oh! je suis bien malheureuse!

— Tout le monde est donc malheureux ici 1 s'écria le marquis. Cheveux noirs et cheveux blancs!... enfant et vieillard !... Oh! moi aussi, moi aussi... je suis bien malheureux, va!

— Monsieur, remontez dans votre appartement ! il le faut, dit la marquise.

— Oui, pour que je me retrouve encore face à face avec

vous! enfermé comme un prisonnier! C'est bon

quand je suis fou, madame !

— Oui, oui, mon père, vous avez raison. Il y a bien assez longtemps que ma mère se dévoue. Il est temps que ce soit votre fille. Jlon père, prenez-moi, je no vous quitterai ni jour ni nuit. Vous n'aurez qu'à faire un geste, qu'à dire un parole : je vous servirai à genoux !...

— Oh ! tu n'aurais pas le courage de le faire!

— Si, mon père ; si! je le ferai. Aussi vrai que je suis votre fille !

La marquise se tordit les bras d'impatience.

— Si tu es ma fille, reprit le marquis, pourquoi, depuis dix ans, ne t'ai-je pas vue?

— Parce qu'on m'a dit que vous ne vouliez pas me voir, mon père; parce :,u'on m'a dit que vous no m'aimiez pas.

— On t'a dit que je ne voulais pas te voir, figure d'ange ! s'écria le marquis lui prenant la tète entre les mains et la regardant avec amour; on t'a dit cela! on t'a dit qu'un pau\Te damné ne voulait pas du ciel! Eh! qui donc a dit qu'un père ne voulait pas voir sa fille! qui donc a osé dire à un enfant : « Enfant, ton père ne t'aime pas ! »

— Moi, dit la marquise en essayant une dernière fois d'arracher Marguerite des bras de son père.

— Vous ! interrompit le marquis ; c'est vous! Mais vous avez donc reçu la mission fatale de me tromper dans toutes mes aflections! Il faut donc que toutes, mes douleurs prennent leur source en vous! il faut donc que vous brisiez aujourd'hui le cœur du père comme vous avez brisé il y a vingt ans le cœur de l'époux!

— Vous délirez, monsieur, dit la marquise, lâchant sa fille et passant à la droite du marquis. Taisez-vous, taisezvous I

— Non, madame, non, je ne délire pas! répondit le marquis; non!... non!... dites plutôt... dites, et ce sera la vérité, dites que je suis entre un ange qui veut me rappeler à la raison et un démon qui veut me rendre à la folie! non! je ne suis plus insensé!... faut-il que je vous le prouve? Il se souleva en appuyant les mains sur les bras de son fauteuil. Faut-il que je vous parle de lettres? d'adultère? de duel?

— Je vous dis, répondit la marquise en lui saisissant le bras, je vous dis que vous êtes plus abandonné de Dieu que jamais, lorsque vous dites de pareilles choses, sans songer aux oreilles qui nous écoulent!... Baissez les yeux, monsieur; regardez qui est là,, et osez dire que vous n'êtes pas fou I

— Vous avez raison, dit le marquis en retombant sur son fauteuil. Elle a raison, ta mère, continua-t-il en s'adressant à Marguerite; c'est moi qui suis un insensé; et il faut croire, non à ce que je dis, mais à ce qu'elle dit, elle. Ta mère! c'est le dévoùnient, c'est la vertu. Aussi, elle n'a ni insomnie, ni remords, ni délire. Que veut-elle, ta mère?

— Mon malheur, mon père 1 s'écria Marguerite ; mon malheur éternel !

— Et comment puis-je l'empêcher, ce malheur, moi ? dit avec un accent déchirant le malheureux vieillard. Comment puis-je empêcher, moi, pauvre fou, qui crois toujours voir du sang couler d'une blessure 1 qui crois toujours entendre une tombe qui parle !

— Oh 1 vous pouvez tout ! Dites un mot, et je suis sauvée ! On veut me marier. Le marquis renversa la tête en

arrière. Ecoutez-moi donc!... On veut me marier à un homme que je n'aime pas!... comprenez-vous?... à un misérable !... et l'on vous a amené ici... dans ce fauteuil... devant cette table... vous, vous, mon père... pour signer ce contrat infâme ! là... là... tenez... ce contrat que voici !

— Sans me consulter ! répondit le marquis en prenant le contrat; sans me demander si je veux ou si je ne veu

pas ! Me croit-on mort? et si l'on me croit mort, me

craint-on moins qu'un spectre?... Ce mariage ferait ton maliieur, as-tu dit?

— Eternel ! éternel 1 s'écria Marguerite.

— Eh bien ! ce mariage ne se fera pas !

— J'ai engagé votre parole et la mienne, votre nom et le mien, dit la marquise avec d'autant plus de force qu'elle sentait le pouvoir lui échapper.

— Ce mariage ne se fera pas, vous dis-je, répondit le marquis d'une voix qui couvrait la sienne. C'est une chose trop terrible, continua-t-il d'un accent sombre et caverneux, qu'un mariage où une femme n'aime pas son mari! cela rend fou... Moi, la marquise m'a toujours aimé... aimé fidèlement. Ce qui me rend fou moi, c'est autre

chose.

Un éclair de joie infernale brilla dans les yeux de la mar quise, car elle vit à l'exaltation des paroles du marquis et à la teiTeur peinte dans ses yeux que la folie était près de revenir.

— Ce contrat? continua le marquis... Et il s'apprêta à le déchirer. La marquise y porta vivement la main. Marguerite semblait suspendue par un fil entre le ciel et l'enfer.

— Ce qui me rend fou, moi, reprit le marquis, c'est une tombe qui se rouvre ! c'est un spectre qui sort de terre ! c'est un fantôme qui vient! qui me parle ! qui médit !

— « Vos jours sont à moi! » murmura à l'oreille de son mari la marquise, répétant les dernières paroles de Morlaix mourant, « je pourrais les prendre. »

— L'entends-tu ! l'entends-tu ! s'écria le marquis, tremblant alïreusement et se levant comme pour fuir.

— Jlon père ! mon père ! revenez à vous ! Il n'y a pas de tombe, il n'y a pas de spectre, il n'y a pas de fantôme. Ces paroles... c'est la marquise...

— « Mais je veux que vous viviez, » continua celle-ci, achevant l'œuvre qu'elle avait commencée, « pour me pardonner comme je vous pardonne. »

— Grâce! Morlaix, grâce ! cria le marquis retombant sur son fauteuil, les cheveux dressés de terreur et la sueur de l'effroi sur le front.

— Mon père ! mon père !

— Vous voyez que votre père est insensé, dit la marquise triomphante. Laissez-le !...

— Oh ! dit Marguerite, oh ! Dieu fera un miracle, je l'espère. Mon amour, mes caresses, mes larmes, le rendront à la raison.

— Essayez ! répondit froidement la marquise, abandonnant à sa fille le marquis sans volonté, sans voix et presque sans connaissance.

— Mon père!... dit Marguerite d'une voix déchirante. Le marquis resta impassible.

— Monsieur! dit la marquise d'un ton impératif.

— Hein !... hein !... fit le marquis frissonnant.

— Mon père ! mon père!... cria Marguerite en se tordanl les bras et se renversant de désespoir; mon père, à moi ! à moi !

— Pi'enez cette plume et signez, dit la marquise, lui mettant la plume à la main et la main sur le contrat. Il le faut!... je le veux!

— Oh ! maintenant je suis perdue !... s'écria Marguerite, écrasée de la lutte et se sentant sans force pour la soutenir.

Mais au moment où le marquis, vaincu, allait signer; où la marquise, triomphante, se félicitait de sa victoire ; où Marguerite, désespérée, était près de fuir, un incident inattendu vint changer tout à coup la face des choses. La porte du cabinet s'ouvrit, et Paul, qui avait assisté, invisible, à cette scène, apparut tout à coup.

ŒUVRES COMPLETES D'AI^XANDRE DUMAS

— Madame la marquise «l'Auray, dit-il, avant que ce contrat ne se signe, un mot !

Qui m'appelle "î dit la maniuise, essayant de distinguer celui qui lui parlait dans l'éloignement, et par conséquent dans l'ombre.

— Je connais cette voix! s'écria le marquis, tressaillant comme si un fer rouge l'eilt touchée

Paul fit trois pas et entra dans le cercle de lumière que répandait le lustre.

— Est-ce un spectre "? s'écria à son tour la marquise, frappée de la ressemblance du jeune homme avec son ancien amant.

— Je connais ce visage ! murmura le marquis, croyant revoir l'homme qu'il avait tué.

— Mon Dieu ! mon Dieu ! protégez-moi 1 balbutia Marguerite, à genoux et les bi"as vers le ciel.

— Morlaix ! Morlaix I dit le marquis, se levant et

marchant à Paul. Morlaix ! Morlaix ! pardon !... grilci' 1... Et il tomba de toute sa hauteur, évanoui, sur le plancher.

— Mon père 1 s'écria Marguerite en se précipitant vers lui.

En ce moment un domestique entra tout eflaré, et s'adressant à la marquise :

— Madame, lui dit-il, Achard fait demander le prêtre et le médecin du château. Il se meurt !

— Dites-lui, réjwidit la marquise, lui montrairt lo corps que sa fille était inutilement occupée à rappeler à la vie, dites-lui que tous deux sont retenus auprès du marquis.

Comme on l'a vu à la fin du diapitre précédent. Dieu, par une de ces combinaisons étranges de sa providence que les hommes aveugles attribuent presque toujours au hasard, rappelait à lui en même temps, pour qu'ils lui rendissent le même compte, le noble maniuis d'Auray et le pau\Te Achard. Nous avons vu le premier, frappé à la vue de Paul, portrait vivant de son père, comme d'un coup de foudre, tomber sans connaissance aux pieds du jeune homme, épouvanté lui-même de l'effet teiTible qu'il avait produit. Quant à Achard, les circonstanC:es, qui avaient amené son agonie en même temps que celle du marquis, ressortaient, quoique diflerentes, du même drame et de la même situation. La vue de Paul, sur l'un comme sur l'autre, avait causé une émotion funeste h celui-ci par l'excès de la terreur, à celui-là par l'excès de la joie. Pendant la journée qui avait précédé la signature du contrat, Achard s'était donc senti plus faible que d'habitude. Toutefois, le soir, il n'en était pas moins sorti pour aller faire sa prière ordinaire à la tom'^e de son maître. De là il avait vu, avec une piété plus profonde que jamais, ce spectacle toujours nouveau et toujours splendide du soleil qui se couche dans l'Océan; il avait suivi la ilégradation de sa lumière pourprée : et comme si ce llambeaudu monde attirait à lui son âme, il avait senti s'éteindre ses forces avec le dernier rayon du jour; de sorte (pie, (]uand le doniesli- <|ue du château vint le soir, comme d'habitude, afin de prendre ses ordres, ne lo rencontrant pas dans sa chambre, il s'était mis à le chercher au dehors ; et comme sa promenade ordinaire était connue, il l'avait bient(M trouvé au pied du grand chêne, évanoui sur la fosse de son maître, fidèle jusqu'à la fin à cette religion de la tombe qui avait été le sentiment exclusif des dernières années de sa vie. Alors le domestique l'avait pris ilans ses bras et l'avait rapporté chez lui; puis, tout efi'rayé de cet accident inattendu, il était accouru réclamer auprès delà marquise les derniers secours du médecin et du prêtre, que celle-ci avait refusés, sous le prétexte qu'à cette heure ils étaient aussi nécessaires au marquis r]u'au vieux serviteur, et que la hiérarchie des rangs, puissante jusqu'en face de la mort, donnait à son époux le privib'ge d'en user le premier.

Mais cette nouvelle, annoncée à la maniuise dans ce moment de [Kii-oxysinp suprême oii lesditféiens intérêts et les

différentes passions jetaient les acteurs de ce drame intime dont nous nous sommes fait l'historien, cette nouvelle avait été entendue de Paul. Jugeant impossible la signature du contrat dans l'état oîi était le marquis, il n'avait pris que le temps de rappeler une seconde fois à Marguerite qu'elle le retrouverait chez Achard, si elle avait besoin de lui : après quoi il s'était élancé dans le parc, et s'orienlant au milieu de ses allées et de ses massifs avec celte habileté du marin qui lit tout chemin au ciel, il avait retrouvé la maison et était entré tout haletant dans la chambre du vieillard au moment ou celui-ci commençait à reprendre ses sens, et s'était jeté dans ses bras, Alors la joie avait rendu quelque force au vieux serviteur, sur au moins de mourir sur le cœur d'un ami.

— Oli ! c'est toi ! c'est toi I s'écria le vieillard, jo n'espérais pas te revoir.

— Et tu as pu penser que j'apprendrais ton état, s'écria Paul, et que je n'accourerais pas à l'instant !

— Mais je ne savais où te chercher, moi; oîi te faire dire que je voulais te voir une dernière fois avant de mourir.

— J'étais au cliàteau , père ; j'ai tout appris et je suis accouru.

— VA comment étais-tu au château"? dit le vieillard étonné.

Paul lui raconta tout.

— Providence de Dieu 1 murmura Achard lorsque Paul eut terminé son récit, que tes décrets sont cachés et inévitables 1 Toi qui au bout de vingt années ramènes le jeune homme au berceau de l'enfant, et qui lues l'assassin du père [lar le seul aspect du fils !

— Oui, oui, cela s'est passé ainsi, répondit Paul ; et c'est cette même Providence qui me conduit à toi pour que je te sauve. Car, jo le sais, ils t'ont refusé le médecin et le prêtre.

— Nous aurions dû cependant partager, en bonne justice, répondit Achard. Le marquis, puisqu'il craint la la mort, n'avait qu'à garder le médecin, et à moi, qui suis las de la vie, ni'envoyer le prêtre.

— Je puis monter à cheval, s'écria Paul, et avant une heure...

— Dans une heure il sera trop tard, dit le mourant d'une voix afl'aiblie. Un prêtre!... un prêtre seul!,.. Je ne demandais qu'un prêtre,

— Père, répomlit Paul, je ne puis le remplacer, je la sais, dans ses fonctions sacrées ; mais nous parlerons de Dieu ensemble, de sa grandeur, de sa bonté.

— Oui, mais terminons d'abord avec les choses de la terre, pour ne plus penser qu'à celloK du ciel. Tu dis que, comme moi, le marquis se meurt?

— Je l'ai laissé agonisant.

— Tu sais qu'aussitiM après sa mort, les papiers renfermés dans cette armoire, et qui constatent ta naissance, t'appartiennent de droit ?

— Je le sais.

— Si je meurs avant lui, si je meurs sans prêtre, à qui confier ce dépôt '? Le vieillard se souleva, et lui montra sous le chevet «le son lit une clef. Tu prendras cette clef : elle ouvre cette armoire ; tu y trouveras une cassette. Tu es homme d'honneur, jure-moi que tu n'ouvriras cette cass('lle que lorsciue le marquis sera mort.

— Je vous le jure! dit Paul en étendant solennelk'meiil la main vers le cruciliv cloué au-<lcssus du chevet.

— C'est bien, répondit Achard. Maintenant je mourrai lianquille.

— Vous le pouvez, car le fils vous lient la main dans ce monde, et le père vous la tend dans le ciel.

— l'.rois-tu, enfant, qu'il sera content do ma fidélité?

— Jamais roi n'a été obéi pendant sa vie comme lui l'aura été après sa mort.

— Oui, murmura le vieillard d'une voix sombre, oui, je n'ai éti' ipu" trop exact à suivre ses cominandemens. J'au-. rais dil ne pas soulfrir ce duel, j'aurais di^ me refuser à en être le témoin. Écoute, Paul : voilà ce que je voulais dire à un prêtre, car c'est la seule chose qui charge ma

LE CAPITAINE PAUL

conscience ; écoute : il y a des momeiis de doute où j'ai regardé ce duel solitaire comme un assassinat. Alors... alors, compi-ends-tu, Paul? c'est que je ne serais plus témoin, je serais complice I

— Mon père, répondit Paul, je ne sais si les lois de la terre sont toujours d'accord avec les lois du ciel, et si l'honneur selon les honnnes est la vertu selon le Seigneur; je ne sais si notre Église, ennemie du sang, permet que l'offensé t(mte de venger lui-même son injure sur l'offenseur, et si, dans ce cas, le jugement de Dieu dirige toujours ou la balle du pistolet ou la pointe de l'épée. Ce sont là des questions qu'on décidi , non pas avec le raisonnement, mais avec la conscience. Eli bien! ma conscience me dit qu'à ta place j'aurais fait ce que tu as lait. Si la conscience, qui me trompe, t'a trompé aussi, plus qu'un prêtre, j'ai, dans cette circonstance, le droit de le pardonner ; et, en mou nom et en celui de mon père, je te pardonne !

'— Merci I merci! s'écria le vieillard en pressant les mains du jeune homme ; merci ! car voilà des paroles comme il en faut à l'ànie d'un mourant. Un remords est une chose terrible, vois-tu ! un remords conduit à douter de Dieu. Car, une fois qu'il n'y a plus de juge, il n'y a plus de jugement.

— Écoute, dit Paul avec cet accent poétique et solemiel qui lui était particulier; moi aussi j'ai souvent douté de Dieu. Car, isolé et perdu comme je l'étais dans le monde, sans famille et sans appui sur la terre, je cherchais un appui dans le Seigneur, et je demandais à tout ce qui 'm'entourait une preuve de son existence. Souvent je m'arrêtais au pied de l'une de ces croix qui bordent le chemin, et, les yeux fixés sur le Sauveur des hommes, je demandais en pleurant une certitude de son existence et de sa mission; je demandais que son œil s'abaissât vers moi; je demandais qu'une goutte de sang tombât de sa blessure, ou qu'un soupir sortît de sa bouche. Le crucifix restait immobile, et je me relevais le désespoir dans le cœur m disant : Si je sava|f où trouver la tombe de mon père, je l'interrogerais comme Hamiet le fantôme, et elle me répondrait peut-être !

— Pauvre enfant !

— Alors, j'entrais dans une église, continua Paul, dans une de ces églises du Nord, tu sais, sombre, religieuse, chrétienne. Et je me sentais inondé de tristesse; mais la tristesse n'est pas la foi! Je m'approchais de l'autel, je m'agenouillais devant le tabernacle où l'on dit que Dieu habite; j'appuyais mon front contre le marbre des marches; et lorsque j'étais resté prosterné, perdu dans mon doute pendant des heures, je relevais la tète, espérant que ce Dieu que je cherchais se manifesterait enfin à moi par un rayon de sa gloire, ou par un éclair de sa puissance. Mais l'église restait sombre comme le crucifix était resté immobile, et je me précipitais sous son portique comme un insensé, en disant : « Seigneur! Seigneur! si tu existais, tu te révélerais aux hommes. Tu veux donc que les hommes doutent de toi, puisque tu peux te révéler à eux, et que tu ne le fais pas. »

— Pi'ends garde à ce que tu me dis, Paul, s'écria le vieillard ; prends garde que le doute de ton cœur n'atteigne le mien! Tu as du temps pour croire, toi, tandis que moi... je vais mourir!

— Attends, père, attends, continua Paul avec une voix douce et un visage calme, je n'ai pas fini. C'est alors que je me suis dit : a Le crucifix du chemin, l'église des villes, sont l'œuvre de l'homme. Cherchons Dieu dans rœu>Te de Dieu. » Dès ce moment, mon père, a commencé cette vie errante qui restera un mystère éternel entre le ciel, la mer et moi... Elle m'a égaré dans les solitudes de l'Araéri(|ue, car je pensais que plus un monde était nouveau, plus il avait dii garder empreinte la main de Dieu! Je ni' m'étais pas trompé. Là, souvent, dans ces forêts vierges où le premier peut-être parmi les hommes j'avais pénétré, sans autre abri que le ciel, sans autre couche que la terre. abîmé dans unç souIe pensée, j'ai éi-oiilé ces nulle bruits

divers ilu monde qui s'endort et de la nature qui s'éveille. Longtemps encore je suis resté sans comprendre cette langue inconnue que forment en se mêlant ensemble le murmure des fleuves, la vapeur des lacs, le bruissement des forêts et le- parfum des fleurs, Enfin peu à peu se souleva le voile (jui coim-ait mes yeux, et le poids qui oppressait mon cceur. Dès lors je commençai à croire que ces rumeurs du soir et ces bruits du crépuscule n'étaient qu'un hymne universel par lequel les choses créées rendaient grâces au Créateur.

— Mon Dieu! dit le mourant, joignant les mains et levant les yeux au ciel avec l'expression de la foi ; mon Dieu! j'ai crié vers vous du fond de l'abîme, et vous m'avez entendu dans ma détresse! mon Dieu, je vous remercie !

— Alors, continua Paul avec une exaltation croissante, alors j'ai cherché sur l'Océan ce reste de conviction que me refusait la terre. La terre, ce n'est que l'espace; l'Océan, c'est l'immensité, L'Océan, c'est ce qu'il y a de plus grand, de plus tort et de plus puissant après Dieu! L'Océan, je l'ai entendu rugir comme un lion irrité, puis, à la voix de son maître, se coucher comme un chien soumis; je l'ai senti se dresser comme un Titan qui veut escalader le ciel, puis, sous le fouet de l'orage, j(> l'ai entendu se plaindre comme un enfant qui pleure. Je l'ai vu lancer des vagues au-devant de l'éclair, et essayer d'éteindre la foudre avec son écume, puis s'aplanir comme un miroir, et réfléchir jusqu'à la dernière étoile du ciel. Sur la terre, j'avais reconnu l'existence de Dieu; sur l'Océan , je recoimus son pouvoir. Dans la solitude , comme Moïse, j'avais entendu la voix du Seigneur ; mais, pendant l'orage, je le vis, comme Ézéchiel, passer avec la tempête. Dès lors, mon père, dès lors, le doute fut à jamais chassé loin de moi, et, le soir du premier ouragan, je crus et je priai.

— Je crois en Dieu tout-puissant, créateur du ciel et de la terre, dit le vieillard d'une voix ardente de foi; et il continua ainsi le Symbole des apôtres jusqu'à sa dernière ligne. Paul l'écouta en silence et les yeux au ciel; puis, lorsque le mourant eut fini :

— Ce n'est point ainsi qu'un prêtre t'eîlt parlé, père, dit-il en secouant la tête; car, moi, je t'ai parlé en marin et avec une voix plus habituée à prononcer des paroles de mort que de consolation. Panlonne-moi, père, pardonne-moi.

— Tu m'as fait prier et croire comme toi, répondif le vieillard; dis-moi, qu'aurait donc fait de plus un prêtre? Ce que tu m'as dit est simple et grand : laisse-moi penser à ce que tu m'as dit.

— Ixoute! dit Paul en tressaillant.

— Quoi?

— N'as-tu pas entendu?...

— Non.

— Il m'a semblé qu'une voix en détresse... m'appelait... Entends-tu? entends-tu?... C'est la voix de Marguerite!...

— Va au-devant d'elle, lui dit le vieillard, j'ai besoin d'être seul.

Paul s'élança dans la chambre voisine, et, comme il y mettait le pied, il entendit son nom répété une troisième fois tout auprès de l'entrée. Courant alors à la porte, i I l'ouvrit avec empressement, et, sur le seuil, il trouva Marguerite, à qui la force avait manqué pour aller plus loin, et qui était tombée à genoux.

— A moi! à moi! cria-t-elle avec l'expression de la plus profonde terreur en apercevant Paul, et en se traînant vers lui.

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