CHERUBINO ET CELESTINI
C'est une scène de brigands que je vais vous raconter, et pas autre chose. Suivez-moi danslaCalabrecitérieure; escaladez avec moi un pic des Apennins, et, arrivé sur sa cime, vous aurez, en vous tournant vers le midi, à votre gauche, Cosenza; à votre droite, Santo-Lucido ; et, devant vous, à iiiiile pas environ, s'escarpant aux flancs de la montagne même , un chemin éclairé en ce moment par un grand nombre de feux au* tour desquels se groupent des liommes armés. Ces hommes sont en chasse du brigand Jacomo avec la bande duquel ils viennent d'échanger bon nombre de coups de fusil ; mais la nuit étant venue, ils n'ont point osé se hasarder a sa poursuite, et ils attendent le jour pour fouiller la montagne.
Maintenant, baissez la tête et jetez les yeux immédiatement au-dessous de vous, fi quinze pieds de profondeur a peu près, sur ce plateau tellement entouré de rochers rouge.itres, de chênes verts et touffus, de lièges pâles et rabougris, qu'il faut le dominer comme nous le faisons pour deviner qu'il existe ; vous y distinguerez, n'est-ce pas, d'abord ([uatre iiommcs qui s'occupent des préparatifs du souper, en allumant le feu et en écorcbant un agneau, quatre autres qui jouent à la »ioi-ra{\) avec une rapidité telle que vous ne pouvez suivre le mouvement de leurs doigts; deux autres (|ui montent la garde, si immobiles que vous les prendriez pour des fragraens de rochers auxquels le hasard aurait donné une forme humaine ; une
.(l) Jeu qui consiste h présenter à son partner la main avec un nombre de doigts toujours varié, ouverts ou fermés. Il faut pour 1 avoir gagné qu'il devine le nombre des doigts ouverts. i
femme assise et qui n'ose remuer de peur d'éveillef un enfant endormi dans ses bras ; enfin, a l'écart, un brigand qui jette les dernières pelletées de terre sur une fosse fraîchement creusée.
Ce brigand, c'est Jacomo ; cette femme, c'est sa maîtresse ; et I es hommes qui montent la garde, qui jouent et qui préparent à souper, c'est ce qu'il appelle: ma bande -, quant à celui qui repose dans cette tombe, c'est Hieronimo, le second du capitaine : une balle vient de lui épargner la potence déjà dressée pour Antonio, le second lieutenant, qui a eu la bûtise de se laisser prendre.
Maintenant que vous avez fait connaissance avec les hommes et les localités, laissez-moi dire :
Lorsque Jacomo eut accompli l'oeuvre funéraire, il laissa échapper de ses mains la pioche dont il s'était servi, et s'agenouilla sur cette terre fraîche où ses genoux entrèrent comme dans du sable ; il resta ainsi près d'un quart d'heure, immobile et priant ; puis, ayant tiré de sa poitrine un cœur d'argent suspendu à son cou par un ruban rouge et orné d'une image delà Vierge et de l'enfant Jésus, il le baisa pieusement comme doit le faire un honnête bandit; puis, se relevant avec lenteur, il revint, la têle basse et les bras croisés, s'appuyer contre la base du rocher dont la cime dominait le plateau que nous avons décrit.
Jacomo avait opéré ce mouvement avec tant de silence et de tristesse, que nul ne l'avait enleudu venir prendre la place qu'il occupait. Il parait (jue ce relâchement de surveillance lui sembla contraire aux lois de la discipline; car, après avoir promené la vue sur ceux qui l'entouraient, ses sourcils se froncèrent, et sa large bouche se fendit pour laisser passer !•
OEUVRES COMPLETES D' ALEXANDRE DUMAS
plus abominable blasphème qui, de mémoire de brigand, ait épouvanté le ciel :
— Sangue di Cristo.,,
Ceux qui dépeçaient l'agneau se redressèrent sur leurs genoux, comme s'ils avaient reçu un coup de bâton sur les reins ; les joueurs restèrent les mains en l'air ; les sentinelles se retournèrent si spontanément qu'elles se trouvèrent en face l'une de l'autre; la femme tressaillit; l'enfant pleura.
Jacomo frappa du pied.
— Maria , faites taire l'enfant, dit-il.
Maria ouvrit rapidement son corset écarlate brodé d'or, et, approchant des lèvres de son tils ce sein rond et brun ([ui fait la beauté des Romaines, elle se courba sur lui et 1 enveloppa de ses deux bras, comme pour le proléger. L'enfant prit le sein et se tut.
Jacomo parut satisfait de ces signes d'obéissance; son visage perdit l'expression sévère qui l'avait rembruni un instant pour prendre un caractère profondément triste ; puis il fit de la main signe à ses hommes qu'ils pouvaient continuer.
— Nous avons fini de jouer, dirent les uns.
— Le mouton est cuit, dirent les autres.
— C'est bien ; alors soupez, répondit Jacomo.
— Et vous, capitaine ?
— Je ne souperai pas.
— Ni moi non plus, ditla douce voix de la femme.
— Et pourquoi cela. Maria?...
— Je n'ai pas faim.
Ces derniers mots furent prononcés si bas et si timidement, que le bandit parut aussi touché de leur accent qu'il était dans sa nature de ^être ; il laissa tomber sa main basanée à la hauteur de la tête de sa maîtresse : elle la prit et y appuya ses lèvres.
— Vous êtes une bolïne femme, Maria.
— Je vous aime, Jacomo.
— Allons, soyez sage et venez souper.
Maria obéit, et tous deux vinrent prendre place au milieu de la natte de paille sur laquelle étaient préparés des tranches de mouloB que les bandits avaient fait rùlir en les embrochant à la baguette d'une carabine, du fromage de chèvre, des avelines, du pain et du vin.
Jacomo tirade la gaîne de son poignard une fourchette et un couteau d'argent qu'iWdonnaà Maria ; quant à lui, il ne prit qu'une tasse d'eau pure qu'il alla puiser à une source voisine, la crainte d'être empoisonné par les paysans qui pouvaient seuls lui fournir du vin l'ayant fait depuis long-temps renoncer à cette boisson.
Chacun alors se mit à l'œuvre, à l'exception des deux sentinelles qui, de temps en temps, tournaient la tête et jetaient un regard expressif sur les provisions qui disparaissaient avec un rapidité effrayante. Ces mouvemens d'in(iuiélude devenaient plus rapprochés et plus rapides au fur et à mesure que le repas s'avançait, si bien qu'à la fin ils semblaient être chargés bien plutôt de veiller sur le souper de leurs camarades que sur le bivouac de leurs ennemis.
Pendant ce temps, Jacomo était triste, et l'on voyait qu'il avait le cceur plein de souvenirs. Tout-à-coup il parut n'y plus pouvoir résister; il passa la main sur son front, poussa un soupir et dit :
— Il faut que je vous raconte une histoire, cnfans ! Vous pouvez venir, vous autres, ajouta-t-il en s'adressant aux sentinelles ; ils n'oseront pas à cette heui-e nous relancer jusqu'ici; d'ailleurs ils nous croient encore deux.
Les sentinelles ne se firent pas répéter deux fois cette invitation, et leur coopération revint donner un peu d'activité au repas qui commençait à languir.
— Voulez-vous que j'aille prendre leur place? dit Maria.
— Merci ; ce n'est pas la peine.
Maria glissa timidement sa main dans celle de Jacomo. Ceux qui avaient fini de souper s'arrangèrent dans les positions qui leur parurent les plus commodes pour entendre le récit. Ceux qui soupaienlallirèrent devant eux le plus de provisions qu'il leur lut possible d'en atteindre, afin de n'avoir rieu à demander, et chacun écouta la narration qui va suivra
avec cet intérêt qu'accordent, en général, au récit d'une histoire, tous lesliommesde la vie errante.
— C'était en 1799. Les Français avaient pris Naples et en avaient fait une république ; la république à son tour voulut prendre la Calabre : per Baccho I prendre la montagne aux montagnards! cela n'était pas chose facile, pour des paiens surtout. Plusieurs bandes la défendaient comme nous la défendons encore ; car la montagne est à nous, et l'on avait mis la lèie des chefs de ces bandes à prix , comme on y a mis la mienne ; la tète de Cesaris, entre autres, valait 5,080 ducats napolitains.
Une nuit, pendant la soirée de laquelle on avait entendu quehjues coups de fusil, comme on a pu en entendre ce soir, deux jeunes bergers, qui gardaient leur troupeau dans la montagne de Tarsia, soupaient près du feu qu'ils avaient allumé moins pour se chaulTer que pour écarter les loups : c'étaient deux beaux enfans, deux vrais Catabrois, à moitié nus et portant pour tout vêtement une peau de mouton à la ceinture, des sandales aux pieds, un ruban pour suspendre à leur cou l'image de l'enfant Jésus, et voilà tout. Ils étaient du même âge à peu près ; ni l'un ni l'autre ne connaissait son père, vu qu'on les avait trouvés exposés à trois jours de distance, l'un à Tarente, l'autre ù Reggio, ce qui prouvait au moins qu'ils n'étaient pas de la même famille. Des paysans de Tarsia les avaient recueillis; et on les appelait généralement les cnfans delà Madone (I), comme on appelle les enfans trouvés. Quanta leurs noms d<' baptême, c'étaient Cherubino et Celestini.
Ces enfans s'aimaient, car leur isolement était le même. Ceux qui les avaient recueillis ne leur avaient pas laissé ignorer (|ue c'était par charité, et sous l'espoir de gagner le paradis, qu'ils avaient fait cette bonne action; ils savaient aussi qu'ils ne tenaient ù rien sur la terre, et ils s'aimaient davantage.
lis étaient donc, comme je viens de vous le dire, à garder leurs troupeaux dans la montagne, mangeant au même morceau de pain, buvant dans la même tasse, comptant les étoiles du ciel, et insoucians et heureux comme si la terre des riches eût été leur terre.
Tûut-^-coup ils entendirent du bruit derrière eux et se retournèrent : un homme debout, appuyé sur sa carabine, les regardait manger.
Oui, par Jésus, c'était un homme ; et son costume répondait de sa profession encore. Il avait un long chapeau calabrois, tout bariolé de rubans blancs et rougeset serré d'un velours noir avec une boucle d'or ; des cheveux nattés qui pendaient de chaque côté de son visage ; de larges boucles d'oreilles; le cou nu; un gilet avec des boutons de fil d'argent tressé, comme ou n'en fait qu'àNaples; une veste aux boutonnières de laquelle pendaient, noués par un bout, deux mouchoirs de soie rouge, dont le reste se perdait dans la poche; sa fidèle paclroncina (2), pleine de cartouches et fermée par une plaque d'argent; une culotte de velours bleu et des bas fixés à ses jambes par de petites bandes de cuir qui tenaient î» la sandale. Ajoutez à cela des bagues à tous les doigts et des montres dans toutes les poches, et deux pistolets et un couteau de chasse à la ceinture.
Les deux enfans échangèrent sous leurs grands sourcils un coup d'œil rapide comme un éclair; le brigand s'en aperçut.
— Vous me connaissez ? dit-il.
— Non, répondirent les cnfans.
— Au reste, que vous me connaissiez, oui ou non, peu m'importe. Les hommes de la montagne sont frères et doivent compter les uns sur les autres ; ainsi je compte sur vous. Depuis hier on me poursuit comme une bête fauve, j'ai faim et j'ai soif..
— Voici du pain et voici de l'eau, dirent les enfans.
Le brigand s'assit, appuya sa carabine contre sa cuisse, arma ses deux pistolets dans sa ceinture et se mita l'reuvre. Lors(iuil eut fini il se leva.
— Quel est le nom du village où l'on aperçoit une lumière? dit-il aux enfans en étendant la main vers l'endroit le plùi sombre de l'horizon.
(1) Figli (Iulia Madoaa.
(2) Ceinture de cuir,
SOUVENIRS D'ANTONY
Les enl'ans fixèrent quelques secondes leurs regards perçans sur le point qu'il indiquait, l'isolèrent en abaissant la main sur leurs yeux; puisse mirentàrire, car ils pensèrent que le brigand se moquait d'eux : ils ne voyaient rien.
Ifs se retournèrent pour le lui dire . le brigand avait disparu. Ils comprirent alors qu'il avait employé celte ruse pour qu'ils ne pussent voir de quel côté il opérait sa rctraiic.
Les deux enfans se rassirent ; puis, après quelques instans de silence, ils se regardèrent en même temps.
— L'as-tu reconnu? dit l'un.
— Oui, répondit l'autre.
Ces quekiues mots furent échangés à voix basse et comme s'ils tremblaient d'être entendus.
— 11 a craint que nous ne le trahissions.
— Il est parti sans nous rien dire.
— Une doit pas être loin.
— Non, il était trop fatigué.
— Je le trouverais bien malgré toutes ses précautions, si je voulais.
— Moi aussi.
Les deux enfans n'en direntpas davantage; mais ils se levèrent et partirent de chaque côté de la montagne, comme deux jeunes lévriers en quête.
Au bout d'un quartd heure, Cherubino était de retour près du feu; cinq minutes après, Celestini s'asseyait à sou côté.
— Eh bien?...
— Eh bien?...
— Je l'ai trouvé.
— Moi aussi.
— Derrière un buisson de laurier-rose.
— Dans l'enfoncement d'un rocher.
— Qu'y avait-il à sa droite ?
— Un aloës en fleurs; et que tenait-il à ses mains?
— Des pistolets tout armés.
— C'est cela.
— Et il dormait?
— Comme si tous les anges veillaient sur lui.
— Trois mille ducats, c'est autant qu'il y a d'étoiles au ciel!...
— Chaque ducat vaut dix carlins, et nous gagnons un carlin par mois ; ainsi nous pourrions vivre aussi vieux que le vieux Guiseppe, que nous ne gagnerions pas encore trois mille ducats dans toute notre vie.
Les deux enfans se turent pendant quelques minutes. Cherubino rompit le premier le silence :
— C'estdit'ticile à tuer un homme? dit-il.
— Non, répondit Celestini; l'homme est comme lemouton : il a une veine au cou, il faut la couper, voilà tout.
— As-tu remarqué Césaris?
— Il avait le cou nu, n'est-ce pas?
— Ce ne seraitpasdifficileàlui...
— Non, pourvu que le couteau coupât bien.
Chacun des enfans passa la main sur le tranchant de la lame du sien; puis, se levant, ils se regardèrent un instant tous les deux sans se parler.
— Lequel fera le coup pour les deux? dit Cherubino. Celestini ramassa quelques cailloux et lui présenta sa main
fermée.
— Pair ou non?
— Pair.
— Il est impair : c'est à toi.
Cherubino partit sans dire un mot. Celestini le regarda s'éloigner dans la direction où il savait qu'était couché Cesaris; puis, lorsqu'il l'eut perdu de vue, il s'amusa à jeter les uns après les autres, dans le feu mourant, les cailloux qu'il avait ramassés. Au bout de dix minutes, il vit revenir Cherubino.
— Eh bien? lui dit-il.
— Je n'ai pas osé.
— Pourquoi?
— Il dormait les yeux ouverts, et il m'a semblé qu'il me regardait.
— Allons-y ensemble.
Ils partirent en courant, mais bientôt ils ralentirent le pas.
Bientôt encore ils marchèrent sur la pointe des pieds; enfin ils se couchèrent à plat ventre et rampèrent comme des ser. pens; puis, arrivés au buisson delaurier-rose, comme des serpens encore, ils levèrent la tête, s'introduisirent entre les branches, et aperçurent le brigand endormi, dans la même position où ils l'avaient vu.
Alors l'un se glissa à sa droite et l'autre à sa gauche, sous la voûte qui surplombait; puis, arrivés près de lui, les deux enfans, tenant leur couteau entre les dents, se soulevèrent chacun sur un genou. Le brigand semblait éveillé, ses yeux étaient tout grands ouverts; seulement la prunelle était lixe.
Celestini fit un signe de la main à Cherubino, ahn qu'il suivit tous ses mouveniens. Le brigand, avant de s'endormir, avait appuyé sa carabine contre la paroi du rocher, et en avait enveloppé la batu-rie avec un de ses mouchoirs de soie. Celestini dénoua doucement le mouchoir, l'étcndil au-dessus delà tête de Cesaris, et voyant que Cherubino était prêt, il l'abaissa tout-à-coup en criant ;
— Va!
Cherubino se précipita comme un jeune tigre sur le cou du brigand; celui-ci jeta un cri terrible, se dressa debout et sanglant, fit plusieurs tours sur lui-même, la tête renversée en arrière, lâcha au hasard ses deux coups de pistolet et retomba mort.
Les deux enfans étaient restés à plat ventre etsanssoudle.
Lorsqu'ils virent que le bandit avait eessé de remuer, ils se relevèrent et s'approchèrent de lui. Sa tête ne tenait plus que par la colonne vertébrale; ils achevèrent de la séparer du corps, l'enveloppèrent dans le mouchoir de soie, et, après être convenus de la porter chacun leur tour, ils partirentpour Naples.
Ils marchèrent toute la nuit dans la montagne, s'orientant sur la mer qu'ils voyaient luire à leur gauche. Au point du jour, ils aperçurent Castro-Villari; mais ils n'osèrent traverser la ville, de peur que le sang ne dénonçât le fardeau qu'ils portaient, et que quelque brigand de la bande de Césaris ne vengeât sur eux la mort de leur chef.
Cependant la faim les prit; l'un d'eux résolut d'aller chercherdupain à une auberge, tandis que l'autre l'attendrait dans la montagne; mais, lorsqu'il eut fait quelques pas, il revint.
— Et de l'argent? dit-il.
Ils portaient une tête qui valait trois mille ducats, et ni l'un ni l'autre n'avait un bajocco pour acheter du pain.
Celui qui portait la tête dénoua le mouchoir, prit une boucle d'oreille de Cesaris et la donna à son camarade. Une demiheure après, le messager était de retour avec des provisions pour trois jours.
Ils mangèrent et se mirent en route.
Pendant deux jours ils marchèrent; pendant deux nuits ils couchèrent, comme des bêtes fauves, à l'abri d'un buisson ou sous la voûte d'un rocher.
Le soir du troisième jour, ils arrivèrent à un petit village nommé Altavilla.
L'auberge était encombrée de cochersquiavaientconduit des voyageurs à Pestum, de bateliers qui avaient remonté le Sèle, et de lazzaroni auxquels il était égal de vivre là ou ailleurs.
Les deux enfans s'installèrent dans un coin qu'ils trouvèrent libre, niirent^a tête de Cesaris entre eux deux, soupèrent comme jamais cela ne leur était arrivé, dormirent chacun leur tour, payèrent avec la deuxième boucle d'oreille, et sa remirent en route quelques minutes avant le jour.
Vers les neuf heures du matin, ils aperçurent une grande ville au fond d'un golfe; ils demandèrent comment elle s'appelait : on leur répondit qu'elle s'appelait Naples.
Ils n'avaient plus à craindre les compagnons de Cesaris. Ils marchèrent donc droit à la ville. Arrivés au pont de la Maddalena, ils s'approchèrent de la sentinelle française et lui demandèrent en calabrois à qui il fallait s'adresser pour se faire payer la somme promise à ceux qui apporteraient la tête de Cesaris.
La sentinelle les écouta gravement jusqu'au bout, puis réfléchit un instant, releva sa moustache et se dit à elle-même :
— C'est extraordinaire, ces gaillards-là ne sont pas plus
loa
OEUVRES COMPLETES D'ALEXANDRE DUMAS
hauts que ma giberne, et ils parlent déjà italien. C'est bien, mes petits amis ; passez au large !
Les enfans, qui a leur tour ne comprenaient pas, répétèrent leur question.
— Il paraît qu'ils y tiennent, dit la sentinelle, et il appela le sergent.
Le sergent baragouinait quelques mots d'italien, il comprit la question, devina que le mouchoir ensanglanté que portait Celestini renfermait une léle . il appela son officier.
L'oflicier donna au\ enfans deux hommes d'escorte qui les conduisirent au palais où était le ministère de la police.
Les soldats dirent qu'ils apportaient la tête de Cesaris, et eûtes les portes s'ouvrirent devant eux.
Le ministre voulut voir les braves qui avaient délivré la Calabre de son fléau, et l'on lit entrer dans son cabinet Cherubino et Celestini.
Il regarda longtemps ces deux beaux enfans à la mine naïve, au costume pittoresque, à l'air grave; il leur demanda en italien comment ils avaient fait; et ils lui racontèrent leur action comme si c'était la chose du monde la plus simple; il exigea la preuve de ce qu'ils disaient ; Celestini mit un genou à terre, dénoua le mouchoir, prit la tète par les cheveux et la posa traniiuillement sur le bureau du ministre.
Il n'y avait rien à répondre à cela, si ce n'était de payer la somme.
Cependant l'excellence, les voyant si jeunes, leur propose de les faire entrer dans une pension ou dans un régiment, et leur dit que le gouvernement français avait besoin de jeunes gens braves et décidés.
Ils répondirent que les besoins du gouvernement français ne les regardaient pas, qu'ils étaient de loyaux Calabrois ne sachant ni lire ni écrire, et qu'ils comptaient bien ne jamais l'apprendre; que pour entrer dans un régiment, la vie sauvage à laquelle ils étaient habitués les ayant mal préparés à la discipline militaire, ils craindraient d'avoir peu d'aptitude à la manœuvre et à l'exercice; mais que, (luant aux trois mille ducats, c'était autre chose et qu'ils étaient tout prêts à les' toucher.
Le ministre leur donni un chiffon de papier grand comme les deux doigts, sonna un huissier et lui ordonna de les con duire à la caisse.
Le caissier compta la somme : les deux enfans tendirent le mouchoir de soie encore tout sangftnt, le nouèrent par les quatre bouts sur les trois mille ducats, sortirent par une porte qui donnait sur la place Santo-Francesco-Nuovo, et se trouvèrent à l'extrémité de la grande rue de Tolède.
La rue de Tolède est le palais du peuple, ils virent tout le long des maisons une foule de lazzaroni qui, couchés au soleil, faisaient voluptueusement filer le macaroni de leur écuelle de terre à leurs lèvres brunes. Cette vue leur donna de l'appétit; ils allèrent ft un marchancl, lui achetèrent une écuelle et plein celte écuelle de macaroni; ils donnèrent un ducat et on leur rendit neuf carlins, neuf grains et deux calli (I); avec ce qu'on leur rendait ils avaient de quoi vivre un mois et demi de la même manière.
Ils allèrent s'asseoir sur les marches du palais Maddaloni, et y firent un dîner de la somptuosité duquel ils n'avaient aucune idée.
Dans la rue de Tolède, ondorl, on mange, ou l'on joue. Ils n'avaient point encore envie de dormir. Ils avaient mangé; ils se mêlèrent à un groupe de lazzaroni qui jouaient à la morra.
Au bout de cinq heures , ils avaient perdu trois calli. En perdant trois calli par jour, ils auraient pu jouer pendant le tiers de l'éternité à peu près.
Heureusement que le soir même ils apprirent qu'il existait à Naples des maisons où l'on pouvait manger un ducat à son dîner et perdre des milliers de calli en une heure.
Comme ils voulaient souper, ils se firent conduire dans l'une de ces maisons : c'élait une table d'hôte. Le patron regarda leur costume et se mît à rire : ils montrèrent leur argent, le
(1) Un ducat vaut 10 carlins, un carlin 10 grains, et un grain 12 calli.
patron les salua jusqu'à terre, et leur dit qu'on les ser\iraU dans leur chambre, en attendant que leurs excellences eussent fait faire des habits décens qui leur permissent de manger avec tout le monde.
Cherubino et Celestini se regardèrent : ils ne savaient pas trop ce que l'hôte voulait dire avec ses habits décens : ils trouvèrent leur eoslume de fort bon goût; en effet il était composé, comme nous l'avons dit, d'une jolie peau de mouton, roulée autour de la ceniture, et de bonnes sandales ficelées aux pieds; tout le reste du corps était nu, et cela leur paraissait plus commode et moins chaud. Cependant ils se résignèrent lorsqu'on leur eut expliqué qu'il fallait porter un habit complet pour avoir le droit de manger un ducat à son dineret de perdre des milliers de calli en une heure.
Pendant qu'on dressait leur table, un tailleur entra dans leur chambre et leur demanda quel genre d'habits ils voulaient.
Ils répondirent que, puisqu'il leur fSUait absolument des habits, ils voulaient chacun un costume calabrois pareil à ceux que les jeunes gens riches portaient le dimanche à Cesenzaet à Tarente.
Le tailleur fit signe que cela suffisait, et ajouta que leurs excellences auraient ce qu'cllesdésiraient le lendemain matin. Leurs excellences soupèrent et trouvèrent que le ravioli et le sambajone valaient mieux que le macaroni ; que le lacrymachristi était préférable à l'eau pure, et que le pain de gruau s'avalait plus couramment que la galette d'orge.
Lorsqu'ils eurent fini, ils demandèrent au garçon s'il leur était permis de coucher par terre : le garçon leur montra deux lits ; ils les avaient pris pour des chapelles.
Celestini, qui décidément était le caissier, enferma le mouchoir et les ducats dans une espèce de secrétaire, en prit la clef et la pendit au ruban qu'il portait au cou.
Puis ils firent dévotement leur prière à la Vierge, baisèrent leur scapulaire, se couchèrent chacun dans un lit où l'on pouvait tenir cinq sans être gêné, et s'endormirent jusqu'au jour. Le lendemain, leur tailleur leur tint parole; et ce jour là, comme ils avaient un costume complet, ils purent dîner à table d'hôte et entrer dans la salle de jeu : ils y perdirent cent vingt ducats.
Un garçon d'hôtel leur proposa, pour les consoler , de les conduire le soir dans une maison où ils s'amuseraient davantage encore.
Lorsque l'heure fut venue, ils prirent des ducats plein leurs poches cl suivirent le garçon; ils ne rentrèrent à l'hôtel que le lendemain matin, mourant de faim et les poshes vides.
C'était une bonne vie. Us avaient parfaitement retenu l'adresse de la maison où l'on passait la nuit, et ils aimaient presque autant ce qu'on y faisait que la table et le jeu. Us y retournèrent donc la nuit suivante.
Ils menèrent cette existence quinze jours, et cela les forma considérablement. Au bout de ce temps, ils eussent tenu tête à un abbé romain ou à un sous-lieutenant français, ce qui est à peu près la même chose.
Un soir, ils se présentèrent comme de coutume à la maison. Elle était fermée par ordre supérieur : je ne sais quel assassinat y avait été commis.
Ils virent une grande quantité de monde suivant une même direction, et ils suivirent le monde.
Quehpies minutes après, ils se trouvaient près de la Villa- Reale, dans la magnifique rue delà Chiaja : ils ne la connaissaient point encore.
La (;iiiaja est, à dix heures du soir, le rendez-vous du beau monde; Naples vient y respirer la brise du golfe, toute chargée du parfum des orangers de Sorrente et des jasmins du Pausilippe. 11 y a là plus de fontaines et de statues que sur tout le reste de la terre ; puis au-delà de ces fontaines et de ces statues, il y a une mer comme on n'eu voit nulle part.
Us se promeiuiient donc là, nos deux birboni, coudoyant les femmes, heurtant les hommes, une main sur leur argent, et l'autre sur leur poignard.
Us arrivèrent à un groupe arrêté devant un café : au milieu de ce groupe il y avait une calèche, et dans cette calèche une
SOUVENIRS D'A-NTONY.
femme qui prenait des glaces. Le groupe s'était formé pour voir cetle femme.
C'était bien, en effet, la plus belle créature qui, depuis Eve, fût sortie des mains de Dieu ; une créature à faire damner un pape.
Nos Calabrois entrèrent dans le café, demandèrent deux sorbets et se mirent à la fenêtre pour voir cette femme de près : elle avait surtout des mains merveilleuses.
— Corpo di Baccho, qu'elle est belle! s'écria Clierubino. Un homme s'approcha de lui et lui frappa sur l'épaule.
— Le moment est bon, mon jeune seigneur, lui dit-il.
— Qu'est-ce que cela signifie ?
— Cela signilie que la comtesse Fornera est brouillée, depuis deux jours, avec le cardinal Rospoli.
— Après ?
— Et que si vous voulez, pour cinq cents ducats et du silence?...
— Elle est à moi?
— Elle est à vous.
— Ah! tu es donc?...
— Un ruffiano ptr servir ta
— Un instant, dit Celestini, c'est que je la veux aussi, moi, cette femme.
— Alors, mes excellences, ce sera le double.
— Très bien.
— Mais qui l'aura le premier?
— Cela nous regarde ; va t'assurer si elle est libre cette nuit , et viens nous rejoindre à l'hôtel de Venise, où nous logeons.
Le rufien tira de son côté, nos enfans du leur. La voitu ra de la comtesse partit. Clierubino et Celestini rentrèrent à l'hôtel : il leur restait cinq cents ducats tout juste ; ils se mirent de chaque côté d'une table, posèrent un jeu de cartes entre eux deux, et chacun prit une carte à son tour.
L'as de cœur tomba à Clierubino.
— Bien du plaisir, lui dit Celestini, et il sejetasurson lit.
Cherubino milles cinq cents ducats dans sa poche, examina si son poignard sortait facilement du fourreau, et attendit le rufien : au bout d'un quart d'heure il arriva.
— Elle est libre, cette nuit, dit-il.
— Eh bien ! partons.
Il descendirent : la nuit était superbe, le ciel regardait la terre de tous ses yeux ; la comtesse logeait dans le faubourg de la Chiaja ; le rufien marchait le premier; Cherubino le suivait en chantant :
Che bella cosa è de morire ucciso Inauze a la porta de la innamorata.
L'anima se ne sagli in pai adiso, E lo cuorpo lo chiegDO la scasala ! (1)
Ils arrivèrent à une petite porte dérobée . une femme les attendait.
— Excellence, dit le rufien, il y a cent ducats pour moi, et vous mettrez les quatre cents autres dans la petite corbeille d'albâtre, que vous trouverez sur la cheminée.
Cherubino lui compta les cent ducats et suivit la femme.
C'était dans un beau palais de marbre ; il y avait de chaque côté de l'escalier des lampes dans des globes de cristal, et entre chaque lampe des cassolettes de bronze où brûlaientdes parfums.
Ils traversèrent ainsi des apparteraens à loger un roi et sa cour ; puis, au bout d'une grande galerie, fermée par une cloison, la camérière ouvrant une porte, poussa Cherubino et la referma derrière lui.
— Est-ce vous, Gidsa ? dit une voix de femme.
Cherubino regarda du côté d'où venait cette voix, et il reconnut la comtesse vêtue d'une seule robe de mousseline, couchée sur un sofa recouvert de basin, jouant avec une boucle
(1) La belle chose que de mourir frappé devant la porte de son amoureuse! Tandis que l'àme monte en paradis, la maîtresse pleure sur le corps.