OEUV. COMPL. — V
de ses longs cheveux qu'elle avait dénoués et qui la couvraient comme l'aurait fait une mantille espagnole.
— Non, sigiiora, ce n'est pas Gidsa, c'est moi, répondit Cherubino.
— Qui, vous? dit la voix avec une expression plus douce encore.
— Moi, Cherubino, l'enfant de la madone ; et le jeune homme s'avança jusqu'aux pieds du sopha.
La comtesse se souleva un instant sur le coude, et le regarda étonnée.
— Vous venez pour votre maître ? dit-elle.
— Je viens pour moi , signora. '.
— Je ne comprends pas. '
— Eh bien ! je vais vous faire comprendre : je vous ai vue aujourd'hui à la Chiaja pendant que vous preniez des glaces et j'ai dit en vous voyant : « Per Baccho, qu'elle est belle! •
La comtesse sourit.
— Alors un homme est venu à moi et m'a dit : « Voulezvous cette femme que vous trouvez si belle? je vous la donne pour 500 ducats. » Je suis rentré chez moi et j'ai pris celte somme. Arrivé à votre porte, il m'a demandé 100 ducats pour lui, et je les lui ai donnés; quant aux 400 autres, il m'a dit de les mettre dans cette corbeille d'albâtre : les voilà.
Cherubino jeta trois ou quatre poignées d'argent dans la corbeille; elle était trop pleine et dégorgea sur îa cheminée.
— Quelle horreur que ce Matl'eo ! dit la comtesse. Est-ce de cette manière que l'on failles choses?
— Je ne sais pas ce que c'est que Maffeo, répondit l'enfant ; etje nesuis pas très au courant de la manière donton failles choses. Seulement je sais ([u'on vous a promise à moi pour une nuit et moyennant une somme ; je sais encore que j'ai payé cette somme, et par conséquent vous m'appartenez pour une nuit.
Cherubino, en achevant ces paroles, fitun pas vers le divan.
— Restez là ou je sonne, s'écria la comtesse, et jevousfais jeter à la porte par mes gens.
Cherubino se mordit les lèvres et porta la main à son poignard.
— Ecoutez, signora, lui dit-il froidement, lorsque vous m'avez entendu entrer, vous avez cru voir paraître quelque petit abbé de famille ou quelque riche voyageur français, et vous vous êtes dit : J'en aurai bon compte. Ce n'esL ni l'un ni l'autre, signora; c'est un Calabrois, et non pas de la plaine encore, mais de la montagne ; un enfant, si vous voulez, mais un enfant qui a apporté de Tarsia à Naples la tête d'un brigand dans un mouchoir; et la tête de quel brigand! de Cesaris ! Cet or, voyez-vous, c'est tout ce qui reste du prix de cette tête; les 2,300 autres ducats se sont envolés au jeu, ont été noyés dans le vin, se sont perdus dans les femmes. Pour ces 300 ducats , j'aurais pu avoir encore dix nuits de femme, devin et de jeu; je n'en ai pas voulu; je vous ai voulue, etje vous aurai.
— Morte, oui, cela peut être.
— Vivante.
— Jamais !
La comtesse étendit le bras pour saisir le cordon de la sonnette ; Cherubino ne fit qu'un bond de la cheminée au divan.
La comtesse jeta un cri et s'évanouit : Cherubino venait de lui clouer avec son poignard la main sur le lambris, six pouces au-dessous du cordon de la sonnette
Deux heures après, Cherubino rentra à l'hôtel de Venise ; il secoua Celestini, qui dormait comme un bienheureux, celui ci s'assit sur le lit, se frqtta les yeux et le regarda.
— Qu'est-ce que ce sang? lui dit-il.
-. Rien.
— Et la comtesse?
— C'est une femme superbe.
— Pourquoi diable me réveilles-tu, alors?
— Parce que nous n'avons plus un bajocco et qu'il faut partir avant le jour.
Celestini se leva. Les deux enfans sortirent de l'hôtel
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comme ils avaient l'habitude de le faire, et l'on ne songea point à les arrêter.
Aune heure du matin, ils avaient dépassé le pont de la Maddalena ; à cinq lieures ils étaient dans la montagne.
Alors ils s'arrêtèrent.
— Qu'allons-nous faire? dit Celestini.
— Je n'en sais rien ; est-ce que tu es d'avis de retourner à la bergerie?
— Non, par Jésus!
— Eh bien ! faisons-nous brigands.
Les deux enfans se donnèrent la main et se jurèrent aide et amitié éternelles. Ils tinrent saintement leur promesse, ■<ar, depuis ce jour, ils ne se sont point quittés.
— Je me trompe, dit Jacomo en s'interrompant et en regardant la tombe de Hieronimo ; ils se sont quittés il y a une heure.
— Maintenant vous pouvez dormir, continua Jacomo ; jeferai la garde pour tous et je vous réveillerai lorsqu'il sera temps de partir; c'est-à-dire deux heures avant le jour.
Aces mots, chacun s'arrangea pour passer la meilleure nuit possible; et telle était la conliance de ces hommes en leui' chef, que, cinq minutes après, chacun dormait aussi tranquillement, entourée d'ennemis comme la bande l'élait, que s'il eût été couché à Terracine ou à Sonnino. Maria seule resta immobile et assise à la place où elle avait écouté le récit.
— N'essaieras-tu point de te reposer. Maria? lui dit Jacomo avec la voix la plus douce qu'il put prendre.
— Je ne suis point fatiguée, répondit Maria.
— Une trop longue veille pourrait faire mal à ton enfant.
— Je vais dormir.
Jacomo étendit son manteau sur le sable. Maria se coucha dessus, puis, le regardant timidement :
— Et vous? lui dit-elle
— Moi, répondit Jacomo, moi, je vais chercher un passage au milieu de ces damnés Français ; ils ne connaissent pas si bien la montagne, peut-être, qu'ils en aient gardé tous les déniés Nous ne pouvons rester ici éternellement sur ce roc, et, devant le quitter, le plus tût sera le mieux.
— Alors je vais vous suivre, dit Maria se levant. Le bandit fit un mouvement. — Vous savei, continua vivement Maria, combien j'ai le pied sûr, le regard juste, la respiration légère; laissez-moi vous accompagner, je vous prie.
— Avez-vous peur que je vous trahisse? Et quand ces hommes ont confiance, douteriez-vous ?
Deux larmes silencieuses coulèrent sur les joues de Maria. Le bandit se rapprocha d'elle.
— Eh bien! venez; mais laissez lî» l'enfant : il pourrait se réveiller et pleurer.
— Allez seul, dit Maria se recouchant.
Le bandit s'éloigna; Maria le suivit des yeux aussi longtemps qu'elle put apercevoir son ombre; puis, lorsqu'il eut disparu derrière un rocher, elle poussa un soupir, pencha la tête sur son enfant, ferma les yeux comme si elle dormait, et tout rentra dans le silence.
Deux heures après, un léger bruit se fit entendre du côté opposé à celui par lequel Jacomo était parti. Maria rouvrit les veux et reconnut le bandit.
— Eh bien ! lui dit-elle avec anxiété en distinguant, malgré la nuit, la sombre expression de soy visage ; qu'y a-t-il ?
— 11 y a, répondit le bandit, jetant avec humeur sa cara bine à ses pieds, il y a qu'il faut que nous ayons été tiahis par les paysans ou les bergers, car partout où il y a un passage, il y a une sentinelle.
— Ainsi aucun moyen de descendre de ce rocher?
— Aucun. Dedeux côtés, vous le savez, il est entièrement coupé ;\ pic, et, à moins que les aigles qui y font leurs nids
ne nous prêtent leurs ailes, il ne faut point songer à prendre cette route; et, je vous l'ai dit, partout ailleurs... pas moyen. Français maudits!. . puissiez-vous être brûlés pendant l'éternité, comme des païens que vous êtes. Le bandit jeta son cliapeau près de sa carabine.
— Que ferons-nous alors?
— Nous resterons ici; ils ne viendront pas nous y chercher, allez.
— Mais nous y mourrons de faim.
— A moins que Dieu ne nous envoie de la manne, ce qui n'est pas probable; mais autant vaut mourir de faim que d'être pendu.
Maria pressa son enfant entre ses bras et poussa un soupir ,qui ressemblait à un sanglot. Le bandit frappa du pied
— Nous venons de faire un bon roiias ce soir, dit-il ; nous avons encore de quoi en faire un bon demain matin : c'est tout ce qu'il nous faut pour le moment. Ainsi, dormons.
— Je dors, dit Maria.
Le bandit se coucha près d'elle.
11 avait raison, Jacomo; il avait été trahi, non point parles paysans ou les bergers, mais par Antonio, l'un des siens, qui, comme nous lavons dit, avait été fait prisonnier pendant le combat, et qui s'était racheté de la corde en promettant de li- . vrer le chef de sa bande ■ il avait commencé à tenir sa promesse en plaçant lui-même les sentinelles contre lesquelles Hieronimo avait été se heurter.
Cependant le colonel qui commandait la petite troupe formant le siège avait fait mettre Antonio sous bonne garde; car, pour que Antonio fût lout-à-fait quitte de la corde, il fallait que Jacomo fût tout-à-fait pendu, et ce colonel était un homme trop prudent pour relâcher son prisonnier avant de tenir quelque chose à sa place. Quelques minutes avant le jour, il e fit donc amener entre deux soldais, pour voir avec lui si les bandits n'étaient plus au sommet de la montagne. S'ils n'y étaient plus, c'est que les sentinelles avaient été mal posées ; en conséquence, Antonio, qui s'était chargé de cette opération, était un double traître qui méritait d'être pendu deux fois. 11 n'y avait rien à répondre à ce dilemme militaire. Aussi Antonio s'y était-il soumis de la meilleure grâce possible. Il se présenta donc devant le colonel avec la tranquillité d'une bonne conscience, car il avait été si loyal dans sa trahison, qu'il était parfaitement sûr que ses anciens camarades n'avaient pu s'échapper.
Les premiers rayons du soleil parurent, illuminant le faite du rocher, et, comme les profondeurs où les troupes Irançaises étaient bivaquées restaient encore dans l'ombre, on eût dit qu'un vaste incendie dévorait cette cime ardente comme celle du Sinaï. Peu â peu, et au fur â mesure ((ue le soleil monta au ciel, l'ombre recula devant lui; des torrens de lumières ruisselant aux flancs du colosse de pierre, vinrent éveiller dans leurs nids de grands aigles qui, s'élançant de leurs aires comme s'ils étaient attardés, donnaient deux coups d'ailes et se perdaient dans la nue; de temps en temps, des brises marines passaient toutes chargées d'un parfum humide, et allaient se briser en gémissant dans les sapins et les lièges qui couvraient le pied de la montagne. Alors les sapins et les lièges se courbaient gracieusement, se relevant, se courbant encore, jetant de ces longs murmures qui sont la langue que les forêts parlent entre elles. Enlin, toute la montagne s'éveilla, s'anima, sembla vivre : le faîte seul resta muet et désert.
Cependant tous les yeux étaient fixés sur ce faite. Le colonel lui-même, une lunette ;'i la main, ne le perdait pas de vue. Au bout d'une demi-heure, cependant, il se lassa de regarder, et, donnant sur l'extrémité de la longue-vue, avec la paume de la main, un coup qui en fit rentrer tous les tuyaux les uns dans les autres, il se retourna vers Antonio en disant ces seules paroles : — Eh bien ?...
La parole est un merveilleux instrument selon celui qui l'emploie et l'occasion dans laquelle il s'en sert. Il se rétrécit et s'allonge , bouillonne comme une vague ou murmure comme un ruisseau, bondit comme un tigre ou rampe comme le serpent, monte aux nuages comme la bombe ou descend du ciel comme l'éclair; à tel orateur il faut tout un discours
SOtVENIRS D'ANTONY.
pour développer son opinion , à tel aulre il ne faut que deux mots pour faire comprendre sa pensée.
C'est à cette dernière école d'éloquence qu'appartenait, à ce qu'il paraît, le colonel ; car, ainsi que nous l'avons dit, il n'avait prononcé que deux mots, mais deux mois si !)ien en situation, si pleins, si complets, si sonores, que la pensée intéressée aies commenter n'avait qu'à les ouvrir pour y trouver cette sentence : Antonio, mon ami, vous êtes un faquin et un drùle qui vous êtes joué de moi, qui avez cru sauver votre cou en me contant des fariboles ; mais je ne suis pas liomme à me laisser prendre par vos sornettes, et, comme vous n'avez point liMiu votre promesse, que les bandits vos camarades se sout échappés pendant la nuit, et que nous allons être obligés de nous remettre à leur piste comme des limiers, ce qui est fort humiliant pour des soldats, vous allez être pendu haut et court au prochain arbre, pendant que moi je vais déjeuner.
Antonio, qui était un garçon d'une capacité très grande et d'un jugement très sain, comprit qu il y avait tout cela dans ces deux mots. Aussi, soit par flatterie, soit qu'il appartint défait comme adepte à la même école dont le colonel paraissait être un des cliefs, il étendit la main et répondit ù cesdenx mois par un seul : Aspcttale; ce qui veut dire en français : Attendez.
En effet, le colonel s'éloigna sans donner l'ordre terrible dont il avait menacé Antonio, et celui-ci demeura à la même place, les yeux lixés sur la monlagnc avec une persévérance et une immobilité qui le faisaient ressembler il une statue. Au bout de deux heures il revint, déploya de nouveau sa longuevue, la braqua sur le faite du rocher, et voyant que tout pa. raissait aussi désert, il frappa sur l'épaule d'Antonio, qui, quoiqu'il ne se fùl pas retourné à son approche, l'avait reconnu à son pas.
Antonio tressaillit comme un homme sans argent auquel on présente une lettre de change, mais presque aussitôt il saisit de la main gauche le bras du colonel, et, étendant la droite vers un point de la montagne, il dit avec une expression indéfinissable : Là ! lu !
— Quoi ? dit le colonel après avoir regardé avec sa lunette.
— Vous ne voyez pas, répondit Antonio, la tèle d'un homme à l'angle de ce rocher qui ressemble à une colonne? Tenez, tenez; et il prit la tête du colonel entre ces deux mains, la fit tourner comme une girouette, et, saisissant en même temps sa longue-vue, il dirigea le tube vers le point qu'il avait si grand intérêt à faire remarquer.
— Ah bah ! lit le colonel en apercevant l'olij'-t désigné ; puis, apifs deux minutes d'observation, il abaissa sa lunette en i sant : Oui, c'est bien un homme; mais qui me dit ((uece n'i^L-i point un paysan qui cherche quelque chèvre perdue?
— Comment, vous ne voyez pas? dit Antonio bondissant, vous ne voyez pas son chapeau pointu, ses rubans qui flottent, sa carabine qui brille? Tenez, le voilà qui se penche pour essayer s'il ne peut pas descendre dans le précipice. C'est Jacomo lui-même, car derrière lui, tenez, tenez, Maria. Voyezvous, maintenant? Voyez-vous ?
I.e colonel reporta flegmatiquenienl sa lunette à son œil; puis, sans l'ôter :
— Oui, oui, je vois, dit-il. Allons, je commence à croire que tu ne seras pas pendu. Cette croyance parut faire grand plaisir à Antonio. Faites venir le chirurgien -major, continua le colonel; puis, se retournant vers Antonio : Et que trouverontils à manger au haut de cette monlagne?
— Rien, dit Antonio.
— Ainsi, s'ils ne parviennent pas à s'échapper, ou ils se rendront, ou ils mourront de faim ?
— Sans nul doule.
— Docteur, combien un homme peut-il vivre de jours sans manger?
Celui auquel s'adressait cette dernière question était un gros homme court etrond comme une sphère à laquelleun écolier a ajouté, par plaisanterie, une tête et des jambes, l'homme enfin qui semblait le moins propre à résoudre par expérience
une pareille question ; aussi parut-elle le faire tressaillir jusqu'au fond des entrailles.
— Sans manger, colonel ? répondit-il avec effroi ; sans manger ! Mais un homme bien réglé dans sa vie ne doit pas mettre plus de cimi heures entre ses repas et doit faire trois repas par jour. Quant au vin qu'il doit boire, colonel, cela varie selon les tempéramens et les âges.
— Je ne vous demande point une ordonnance hygiénique; je vous adresse une simple question de science, docteur. D'ailleurs, rassurez-vous, vous n'êtes point intéressé personnellement dans l'affaire.
— Du moment où vous me donnez votre parole d'honneur, colonel...
— Je vous la donne.
— Eh bien ! je vous dirai qu'au siège de Gênes, oli j'ai été à même de faire une foule de ces expériences, nous avons vu que, terme moyen, un homme ne pouvait supporter plus de cinq à sept jours une privation totale de nourriture.
— Ah ! vous étiez au siège de Gênes ? dit le colonel.
— Oui, répondit le major d'un air singulièrement indifl'érent.
— Et comment avez-vous pu, avec vos habitudes régulières, supporter de pareilles privations ?
— Oh ! fit le docteur, j'étais de ce fameux régiment qui avait pris dès le commencement de la famine le parti de manger de l'Autrichien, et nous ne souffrîmes pas trop de la disette.
— Et était-ce bon? continua en riant le colonel.
— Pas mauvais, répondit gravement le docteur. Comme ils reçoivent régulièrement la schlague une foispar jour, cela les mortifie.
— Eh bien! dit le colonel, nous attendrons qu'ils se rendent ou qu'ils meurent de faim. Merci de vos bons renseignemens, docteur : voulez-vous manger un morceau avec moi?
— Volontiers, colonel.
— Julien, dit le colonel se retournant vers son planton, cours dire à mon cuisinier que j'ai quatre personnes de plus à déjeuner ce matin.
En conséquence des assurances données par Antonio et des renseignemens fournis par le docteur, le colonel se contenta donc de recommander un redoublement de surveillance à ses ofliciers, et de vigilance à ses soldats. Trois mille ducats furent promis de nouveau à celui qui apporterait au camp la tête de Jacomo.
Huit jours se passèrent. Tous les malins le colonel allait aux avant-postes pour savoir si les assiégés ne s'étaient pas rendus; puis il revenait à son observatoire, braquait sa lunette sur le sommet delà montagne, apercevait quelques bandits assis les jambes pendantes dans le précipice ou couchés sur le roc, se chauffant au soleil; alors il faisait venir Antonio qui lui disait : — Je jure à votre excellence qu'à moins qu'ils ne mangent de l'herbe comme des lapins ou du sable comme des taupes, je ne vois pas de quoi ils peuvent se nourrir. Puis il envoyait chercher le docteur qui lui répondait : —Sans faute, colonel, ce sera pourdemain; le corpsderhomme ne peut supporter plus de cinq à sept jours l'absence totale de la nourriture, et demain ils se rendront ou seront morts de faim. Allons déjeuner, colonel.
Le douzième jour, le colonel perdit patience; il fit amener comme d'habitude Antonio et envoya comme de coutume chercher le chirurgien-major. Seulement, cette fois il dit au bandit ; Tu es un drôle, et au docteur : Vous êtes un imbécile. Puis il ordonna au docteur de garder les arrêts et à Antonio de songer à son âme, si toutefois il croyait en avoir une. Le docteur obéit avec l'obéissance passive d'un militaire esclave de la discipline ; quant à Antonio, il rappela le colonel qui s'éloignait déjà.
— Colonel, lui dit-il, quand vous m'aurez fait pendre, vous n'en serez pas plus avancé, et cela ne fera pas rendre ou mourir un jour plus tôt ceux qui sontlà-haut; car il faut qu'ils aient trouvé quelque ressource inconnue à vous et à moi. Quanta aller les prendred'assaut, vous n'y pensez pas, je l'espère, car, rien qu'en faisant rouler des pierres, et la montagne n'en manque pas, ils écraseraient une armée, et vous n'avez qu'un régiment.Tenez,sij'étaisà votre place, etje vous parle
OEUVRES COMPLETES D'ALEXANDRE DUMAS
Dien froidement, colonel, je vous parle comme un lioranie (|ui a vu si souvent la mort, (]u' il lui dispute ses jours, il est vrai, mais qu'il ne la craint pas ; si j'étais à votre place, dis-je, je voudrais savoir par quel sortilège ces hommes ont vécu sans nourriture sur cette crête isolée, sur cette cime aride ; je voudrais le savoir, ne fût-ce que pour ma satisfaction personnelle, et dans la même circonstance employer la même ressource. J'y mettrais de l'entêtement, et comme je ne pourrais le savoir que par un moyen, je l'emploierais.
— Et quel serait ce moyen ?
— Je dirais à cet Antonio, dont la mort m'est inutile et dont la vie pourrait m'être précieuse : Tu vas me jurer sur le sang du Christ d'être de retour ici dans huit jours, et je le-laisserais libre.
— Et, pendantces huit jours, que ferait Antonio?
— Il irait rejoindre son ancien chef, lui dirait qu'il s'est échappé des mains du bourreau et qu'il revientvivre ou mourir avec lui. Alors, pendant ces huit jours, Antonio serait bien maladroit ou Jacomo bien habile, si le premier ne découvrait |)as le secret du dernier. Puis, le secret découvert, il reviendrait le dire au colonel, qui alors, selon sa promesse, le laisserait libre.
— Et s'il ne découvrait pas le secret de Jacomo ?
— Il reviendrait se remettre aux mains du colonel qui, selon sa menace, le ferait pendre.
— C'est marché fait, dit le colonel.
— Et accepté, répondit Antonio.
— Ton serment?
Antonio tira de sa poitrine ce petit reliquaire qu'y porte si dévotement tout Napolitain et qu'en patois du pays on nomme abhitkllo; puis, le donnant au colonel, il étendit la main décrus et dit : Je jure par ce reli(iuaire béni en l'église de Saint- Pierre de Rome, le saint jour des Rameaux, de venir d'ici à huit jours me rendre prisonnier, soit que j'aie surpris ou non le secret de Jacomo.
Le colonel voulut lui rendre son reliquaire, mais Antonio le repoussa.
— Gardez ce gage, dit-il, et si, dans huit jours, îi pareille heure, je n'étais pas revenu, prenez ce reliquaire ;"i témoin de mon parjure, jetez-le dans les tlammes, et le même feu qui le brûlera me dévorera pendant l'éternité.
— Cet homme est libre d'aller où il voudra, dit le colonel. Le mêm? soir, Antonio était réuni à ses anciens camarades;
Jacomo, qui l'avait cru tué ou pendu, le revit comme un père son enfant. Antonio raconta son évasion; tout le monde y crut; puis, lorsqu'il eut fini :
— Il est fâcheux que tu arrives si tard, dit Jacomo, tu aurais diné avec nous.
Antonio répondit qu'il avait mangé avant de s'enfuir, que par consé(pient il n'avait pas faim et ([u'il attendrait parfaitement jus(|u'au lendemain; d'ailleurs, ajoula-t-il, la nourriture ne doit pas être ici très abondante, et j'aime autant ne commencer que demain à rogner la portion des autres.
Jacomo lit un geste qui pouvait se traduire par ces mots : Nous ne vivons pas dans l'abondance, c'est vrai, mais nous avons le nécessaire.
Antonio avait cru voir ses anciens camarades hâves, décharnés, mourans de faim : bien loin de là, il les retrouvait au contraire lestes, dispos et bien porlans. Maria était toujours grasse, fraîche, son enfant n'avait point soufl'ert .Antonio avait cru qu'ils ne se nourrissaient que de racines et de fruits sauvages, et, en jetant les yeux sur le plateau où ils étaient campés, il apercevait des os parfaitement rongés, il est vrai ; mais puisqu'ils étaient rongés c'est ((u'il y avait eu de la chair. Comment cette chair était-elle parvenue aux mains de ces hommes isolés et perdus sur la pointe d'un rocher, c'est ce ((u'il ne pouvait concevoir; il crut un instant (jue quelque berger des environs arrivait jusqu'aux bandits par queUiue chemin caché, par quelque route souterraine ; mais il pensa aussitôt que s'il y avait une voie par laquelle on pût arriver, par cette même voie on pouvait partir ; et si cela eût été, Jacomo ne se fût certes pas amusé à rester douze jours perché au haut de sa montagne comme un coq au bout de son
clocher; il n'y comprenait plus rien, et c'était à se donner au diable , si la chose neùt déjà été à peu près faite.
Le moment de poser les sentinelles arriva ; Antonio offrit ses services au chef qui le refusa, lui disant qu'il devait être fatigué desémotkjns qu'il avait éprouvées et de la course qu'il venait de faire; que son tour viendrait le lendemain où le surlendemain
Dix minutes après, tout le monde dormait à l'exception des hommes de garde et d'Antonio.
Le lendemain chacun se réveilla gai comme les oiseaux qu'on entendait chanter au bas de la montagne ; Antonio seul était fatigué, car son esprit avait veillé obstinément, et il n'avait pu fermer l'œil de toute la nuit. A sept heures du matin, le chef consulta une liste, toucha un homme du doigt et dit : « A ton tour. » L'homme partit sans répondre , avec deux bandits. Antonio s'offrit pour cette expédition, quelle qu'elle fût. — C'est inutile, répondit Jacomo sans entrer dans aucune explication ; trois hommes suiTisent.
Deux heures après, les trois hommes revinrent. Antonio examina attentivement celui qui avait été désigné par le chef : il avait quelques égratignures au visage et aux mains : voilà tout.
Quatre heures aprèSjle chef consulta le soleil. — Il est temps de diner, dit-il.
Chacun s'assit sur la bruyère ; on apporta le dîner : il se composait de deux perdrix, d'un lièvre et de la moitié d'un agneau âgé de huit ou dix jours. Le chef découpa lui-même les portions avec une impartialité qui aurait fait honneur au bourreau du roi Salonion. Quant à l'eau, on eu eut à discrétion ; une sourcejaillissait au sommet même de la montagne. De pain, personne n'en parla, et Antonio était si étourdi de ce (|n'il voyait, (lu'il se demanda en lui-même si c'était le four ou la farine qui manquait pour le faire.
— En voilà pour jusqu'à demain à pareille heure, dit le chef à Antonio ; car ici nous ne faisons qu'un repas, et tu vois que nous ne nous en portons pas plus mal. La sobriété «st une demi-vertu, et à ce compte nous avons une dizaine de vertus à nous vingt. Ainsi, tiens-toi la chose pour dite, et serre ta ceinture pour que ta digestion se fasse le plus lenten)ent possible. Antonio fit une grimace qui avait la prétention de passer pour un sourire, puis il se mit à jouer à la morra avec trois de ses camarades : cela lui tit passer deux heures. Au bout de ce temps, le chef lui frappa sur l'épaule; il venait lui proposer de faire une promenade sur le plateau. Antonio s'empressa d'accepter.
Jaconm, dans cette excursion, fit de nouveau répéter au bandit tous les détails de sa captivité et de sa fuite. Antonio, fout en racontant la même histoire qu'il avait déjà dite, jetait les yeux à droite et à gauche. Tout-à-coup il aperçut l'entrée d'une grotte.
— Qu'est-ce cela? dit-il indifféremment au capitaine. — Notre cuisine, répondit laconiquement celui-ci.
— Ah ! ah! fit Antonio.
— Veux-tu la visiter? ditle chef.
— Volontiers, répondit le bandit avec empressement.
— Nous l'avons cachée ainsi, continua Jacomo, pour que les Français ne voient point la fumée.
— Hien joué, dit Antonio.
— Car, s'ils l'apercevaient, ils se douteraient bien que, par une chaleur comme celle-ci, nous ne faisons de feu que pour cuire nos vivres, et il faut qu'ils croient que nous en manquons.
— Oh ! quant à cela, capitaine, dit le bandit, je le réponds qu'ils croient, à l'heure qu'il est, que loi et tes hommes vivent de l'air, ou (|ue vous vous mangez les uns les autres.
— l.cs imbéciles ! fit le capitaine en haussant les épaules. Antonio prit sans rien dire sa part de l'apostrophe, entra
dans la grotte et l'examina avec soin ; il sonda ses nuirs à coups de poing, et ses murs rendirent un son mat, preuve évidente de leur épaisseur; il frappa du pied la terre, et aucun retentissement ne dénonça de profondeurs cachées; il leva les yeux vers la voûte, et elle n'avait d'autre ouverture (pi'nne gerçure naturelle par laquelle s'échappait lafumée. Au fond de l'àlre il restait du feu, et, aux i-:\i\ eûtes du feu des
SOUVENIRS D'ANTONY
chenets de bois grossièrement taillés supportaient encore la baguette de la carabine qui venait de servir de brocbe pour faire cuire le diner.
— Qu'est-ce que ce trou ? dit Antonio montrant du doigt un renfoncement qu'il n'avait point distingué d'abord, et que ses yeux, en s'habituant à l'obscurité, venaient d'apercevoir.
— Notre garde-manger, dit le chef.
— Et il est sans doute bien garni? répondit Antonio d'un air de doute.
— Mais pas mal ; d'ailleurs, tu peux voir.
Antonio monta sur une pierre qui paraissait avoir été placée, comme une espèce de marche-pied destiné à faciliter les communications; en se haussant sur le bout des pieds, il parvint à plonger les yeux dans l'enfoncement. Il y aperçut le reste de l'agneau dont le diner avait consommé une parlie, deux ou trois perdrix et quelques petits oiseaux de l'espèce des merles et des grives.
— Diable ! capitaine, dit Antonio en reposant les talons à terre et en laissant une de ses mains appuyée à l'angle du garde-manger, vous avez des pourvoyeurs qui se connaissent en provisions, et s'ils ne vous les fournissent pas abondantes, ils les choisissent délicates, au moins.
— Oui, répondit le capitaine en riant; les pauvres diables travaillent comme pour eux.
Antonio regarda le capitaine d'un air qui voulait visiblement dire : Le diable m'emporte si j'y comprends quelque chose; mais Jacomo ne parut pas s'apercevoir de ce regard interrogateur, et, sortant de la grotte, il continua sa promenade. Antonio le rejoignit. 11 en était revenu à l'idée que les paysans prolUaieut de la nuit pour apporter des provisions à la bande.
Le reste de la journée s'écoula sans qu'il fût question ni de cuisine ni de vivres : on eût dit que chacun avait peur, en entamant une pareille conversation , de réveiller la faim qui commençait à s'agiter au fond de chaque estomac.
A neuf heures du soir, le capitaine désigna Antonio poar être de garde. Il prit une carabine, bourra sa ceinture de cartouches et fit un mouvement pour se rendre à son poste; mais s'arrêtant aussitôt :
— Capitaine, dit-il, si quelqu'un venait à moi, faudrait-il tirer dessus?
— Sans doute, répondit Jacomo.
— Mais si c'était...
— Quoi?
— Vous entendez.. .
—Non!
— Un ami, par exemple; et il fit un geste qui exprimait sa pensée, en portant l'index de sa main droite à sa bouche ouverte dans toute sa largeur.
— Un ami? répéta le capitaine; imbécile! à moins qu'il ne nous en descende du ciel, car nous sommes trop bien gardés pour quil nous en vienne delà terre.
— Dam I je ne savais pas, dit Antonio en se rendant à son poste.
La nuit fut tranquille, et nul ami ou ennemi ne vint troubler la garde d'Antonio. Au point du jour, le capitaine le fit relever. Il arriva sur le plateau pour entendre, comme la veille, le capitaine dire à l'un de ses camarades : A ton tour; et, comme la veille, l'homme désigné partit sans rien dire, accompagné de deux bandits.
Antonio était écrasé de fatigue; il y avait deux nuits et deux jours qu'il n'avait reposé. Il chercha un peu d'ombre, se fit un oreiller avec une botte de bruyères, s'enveloppa de son manteau et dormit à poings fermés jusqu'à ce qu'on le réveillât pour diner.
Le repas de ce jour fut, comme celui de la veille, très délicat en gibier. Antonio y remarqua la même régularité de partage, la mêmeabondance d'eau, la même absence de pain.
Le lendemain, les mêmes incidens se renouvelèrent; le surlendemain n'apporta aucun changement dans la manière de vivre. Enlin, six jours s'écoulèrent et Antonio avait fait ses six repas à heure fixe, sans avoir pu deviner encore par quel moyen le miraculeux garde-manger renouvelait ses provisions.
Le matin du septième jour, Antonio alla se promener tout pensif sur l'extrémité du rocher qui regardait la mer ; car il songeait qu'il ne lui restait plus que vingt-quatre heures pour découvrir un secret que, depuis sept jours, il cherchait vainement. A peine eut-il jeté les yeux sur la vallée, qu'il aperçutle colonel maudit à la même place ofi il avait juré de le rejoindre, lunette braquée et ayant près de lui le gros docteur. Au mouvement que fit le colonel en l'apercevant, Antonio vit qu'il était reconnu, car il passa sa longue-vue au chirurgien-major qui regarda à son tour et fit un signe de tête, comme pour dire : Vous avez raison, colonel ; c'est pardieu bien lui.
— Oui, oui, vous avez raison, se disait Antonio en luimême; c'est bien lui, c'est bien l'imbécile, c'est bien le sot Antonio. Puis il regardait avec une attention particulière les beaux arbres qui entouraient le groupe qui le consdiérait avec tant d'attention, et se demandait lequel il devait choisir pour y être le plus agréablement pendu. Il était plongé dans la plus profonde de ces réilexions, lorsqu'il se sentit frapper sur l'épaule; il se retourna vivement et vit le capitaine debout derrière lui.
— Je te cherchais, dit Jacomo.
— Moi, capitaine?
— Oui, c'est à ton tour.
— A mon tour? dit Antonio.
— Oui, sans doute, à ton tour.
— Et de quoi faire?
— D'aller à la provision, pardieu I
— Ah! fit le bandit.
— Allons, dépêche-toi, dit Jacomo: tu vois bien que tes camarades t'attendent là-bas. Les yeux d'Antonio suivirent la direction indiquée par la main du capitaine, et il vit effectivement deux de ses camarades qui lui firent un signe de tête.
— Me voilà, dit Antonio; et il les rejoignit sans perdre une minute.
Tous trois s'avancèrent alors silencieusement vers une partie du rocher coupée si perpendiculairement à pic et à une telle hauteur, que le colonel avait jugé inutile d'y placer ni poste ni sentinelle. Arrivé au bord de ce précipice, et tandis que Antonio le considérait avec la tranquillité d'un montagnard, un de ses compagnons fit quelques pas de côté, fouilla dans un buisson de chêne, en tira un sac et une corde, et, revenant à Antonio, lui passa le stc au cou et la corde sous les bras.
— Que diable allez-vous faire? dit celui-ci que cette cérémonie commençait à inquiéter. Un des hommes se coucha alors à plat ventre de manière à ce que sa tête seulement plongeât dans le précipice.
— Fais comme moi, dit-il alors à Antonio. Antonio obéit et se plaça côte à côte de son camarade.
— Vois-tu cet arbre? dit-il en lui montrant du doigt un sapin qui poussait dans les fentes du rocher, à vingt pieds audessous d'eux et à mille pieds au-dessus du fond de la vallée.
— Oui, répondit Antonio.
— Derrière ce sapin, aperçois-tu un enfoncement?
— Oui, répondit Antonio.
— Eh bien I dans cet enfoncement, il y a un nid d'aigle, nous allons te descendre jusqu'au sapin, tu t'y cramponneras d'une main, et de l'autre tu fouilleras dans le nid, et ce que tu trouveras tu le mettras dans le sac.
— Comment, les aiglons? dit Antonio.
— Non pas, mais le gibier que le père et la mère leur apportent et dont nous mangeons les trois quarts et eux l'autre.
Antonio bondit sur ses pieds.
— Et qui a eu cette idée ? dit-il.
— Parbleu, qui? le chef, répondit le bandit.
— Sublime! s'écria tout haut en se frappant le front Antonio. Et c'est cet homme que je vais trahir, ajouta-t-il tout tout bas en soupirant.
En effet, Jacomo, traqué comme une bête fauve, isolé sur une pointe de rocher, sans communication avec la terre, avait chargé les aigles du ciel d'être ses pourvoyeurs ; et les ban
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œUVRES COMPLETES D'ALEXANDRE DU.M^S.
dits de l'air et de la montagne pai'lageaicnt entre eux comme des frères.
Le soir Antonio disparut.
Le lendemain, le colonel fit mettre son régiment sous les armes; puis, lorsqu'il eut passé l'inspection :
— Quels sont ceux d'entre vous, dit-il, qui sont sûrs de casser une bouteille en trois coups, à cent cinquante pas de distance, à balles franches et avec vos fusils de munition ?
Trois hommes sortirent des rangs.
— Essayons, dit le colonel.
Une bouteille fut placée à la distance désignée. Un des tireurs cassa les trois bouteilles , et deux autres n'en cassèrent que chacun une.
— Tonnom?dit le colonel à celui qui avait donné cette preuve extraordinaire de son adresse.
— André, répondit le voltigeur s'appuyant d'une main sur son fusil et retroussant de l'autre sa moustache, — et prêt à vous servir si j'en étais quelquefois capable, ajouta-t il avec un mouvement d'épaules qui n'appartient qu'à l'homme quia porté dix ans le sac.
— Vois-tu cet aigle qui tournoie au-dessus de nous?
Le voltigeur se lit un abat-jour avec sa main et leva la tète
— C'est bon: on le voit, mon colonel, répondit-il. Puis il ajouta avec la satisfaction intérieure du soldat content de lui-même : Dieu merci, on n'est pas myope.
— Eh bien ! continua le colonel, il y a dix louis pour toi si tu le tues.
— Acette distance? reprit le voltigeur.
— A cette distance ou à toute autre.
—Au vol?
— Au vol ou posé, cela te regarde. Mets-toi à raflïit jour et nuit, s'il le faut. Je te dispense pendant trente-six jours de tout service.
— Eh bien! mon coucou, tu entends? dit le voltigeur à l'aigle, comme si le roj de l'air eût pu l'entendre, tu n'as qu'à bien tenir ton bonnet: je ne te dis que ça.
Puis, avec le soin minutieux du chasseur, il commença la toilette de son fusil, lui mil une pierre neuve, passa un chiffon dans le canon, choisit parmi ses douze cartouches celles dont les balles lui parurent le plus en harmonie avec son calibre, remplit son bidon d'eau-de-vie, prit un pain de munition sous son bras, s'éloigna en fredonnant une chanson militaire dontle refrain était:
Oh Me triste état Que d'être gendarmel Oh !Ienol)lectat Que d'ôire soldai I
Ce qui prouvait que le voltigeur était parfaitement content de sa position, et du rang élevé qu'elle lui donnait dans la société
Le colonel s'assit en dehors de sa tente, suivant des yeux celui sur l'adresse duquel reposait tout son espoir; puis, lorsqu'il l'eut perdu de vue dans un petit bois de sapins qui couvrait le pied delà montagne, il reporta ses regards vers l'aigle qui, en décrivant toujours ce vol circulaire, habituel aux oiseaux de proie, s'était progressivement rapproché du sommet du rocher. Tout-à-coup il s'abattit avec la rapidité de l'éclair, puis bientôt, remontant un levreau entre ses serres, il alla s'enfoncer avec sa proie dans le trou où était son aire.
Cinq minutes après, il reparut et alla se poser sur la pointe d'un rocher faisant aiguille.
Il avait à peine replié ses ailes, qu'un coup de fusil partit.
L'aigle tomba.
j Dix minutes après, André sortait du petit bois, portant sa I chasse.
i — Voilà le poulet d'Inde, dit-il en jetant son royal gibier
aux pieds du colonel : c'est un mâle.
— Et voilà les dix louis, répondit celui-ci.
— Y en a-t-il autant pour la femelle':' continua André.
— Il y a le double, répondit le colonel.
— Vingt louis? excusez du peu! Faut que vous ayez un drôle de goût tout de même de payer ce prix-là un pareil volatile, qui n'est pas bon à faire de la soupe à des soldats du train; mais c'est égal, c'est égal, faut pas disputer des goùis. Vous aurez votre femelle, et, si vous voulez l'empailler, ça vous fera une paire de jolies bêtes.
— Tu entends? vingt louis, dit le colonel.
— Suffit, suftit, répondit André en mettant les dix qu'il venait de gagner dans la poche de son gilet. On a entendu. Soyez calme; on ne reviendra pas sans lachose.
Puis il se remit en route en sifflant son refrain favori. Cette fois il ne revint que le lendemain matin; mais, comme la veille, il avait tenu parole.
— Ah! fit le colonel en bondissant de joie.
— Enfoncé jusqu'à la troisième capucine, dit André en frappant sur sa poche.
Le colonel le regarda en riant.
— Que fais-tu ? conlinua-t-il.
— Vous le voyez, je bats le rappel.
— Tiens, fit le colonel en lui présentant sa bourse.
— Entrez au quartier , mes conscrits, dit André introduisant Les nouveaux venus dans son gousset; vous trouverez la les anciens, et vous leur direz bien des choses de ma part.
— Maintenant, dit le colonel, tu peux te retirer: je n'ai plus besoin de toi.
— Vous ne voulez pas que je vous les plume ?
— Merci.
— C'est que, pour le prix, je vous devais bien cela. La chose vous dérange? Prenez que je n'ai rien dit, colonel, et pas d'affront , seulement je vous demande votre pratique.
A ces mots, André rapprocha ses jambes l'une de l'autre, raidit le corps, fit le salut militaire et sortit.
— Capitaine, dit le lendemain à Jaeonio le bandit qui venait de la provision, il n'y avait rien dans le nid.
— Les aiglons sont-ils envolés? s'écria le capitaine en tressaillant.
— Non, ils y sont encore; mais il faut croire que le père et la mère ont trouvé qu'ils mangeaient trop et se sont lassés de les nourrir.
— C'est bien, dit Jacomo ; on vivra comme on pourra aujourd'hui, des restes d hier.
Le lendemain, Jacomo voulut aller à la provision lui-même : il se fit attacher la corde autour du corps et se fil descendre. Arrivé au nid, il y plongea la main : les deux aiglons étaient morts de faim.
— Cet infâme Antonio nous a trahis, dit le chef. Ce jour-là, les bandits mangèrent un des aiglons. Le lendemain, ils mangèrent la moitié de l'autre. Le surlendemain, l'autre moitié.
Après le diner, Jaconw s'approcha du bord du rocher et vit le colonel, dont la longue-vue était braquée sur le sommet de la montagne. Il causait avec le docteur, dont il avait levé les arrêts le jour où il avait appris par quels moyens Jacomo et ses bandits pourvoyaient à leur nourriture. Le colonel l'aperçut, mit un mouchoir blanc au bout de son épré et l'agita en l'élevant en l'air. Jacomo comprit qu'on lui offrait de parlementer. Il appela Maria, lui dit de détacher son tablier, et, l'attachant au bout d'une perche comme un drapeau, il planta la perche sur le point le plus élevé de la montagne. Le colonel vit qu'on était prêt à écouler ses propositions : il demanda un homme de bonne volonté pour les porter. André se présenta.
L'ambassade n'était point sans quelque risque; les brigands calabrais no se piquent pas de respecter régulièrcmcnl
SOUVENIRS D'ANTONY
Itt
les usages adoplés en pareille occasion entre ennemis ordi- •naires. Mis hors la loi eux-mêmes, ils pouvaient bien mettre le parlementaire hors le droit: aussi André demanda-t-il à son colonel la permission de lui dire deux mots en particulier. Arrivée l'écart, André tira de sa poclie les trente louis qu'il avait reçus trois jours auparavant de son colonel, et les lui mit dans la main.
— Qu'est-ce que cela signifie? dit le colonel.
— Cela signitie, répondit André, que si ces farceurs qui sont là-haut me donnaient mon étape, ce qui pourrait bien arriver, entre nous soit dit, colonel , je ne me soucie pas qu'ils héritent de moi. En conséquence, voiU1,mon colonel : vous enverrez vingt louis à ma vieille mère, et les dix autres vous les donnerez à la vivandière de notre compagnie; brave tille qui lave notre linge gratis, nous donne la goutte à crédit, et qui le soir, au bivac, se couche à droite du peloton et le lendemain se trouve de l'autre côté à gauche.
Le colonel promit à André de remplir scrupuleusement ses dernières intentions, s'il lui arrivait malheur, et lui donna SCS instructions. Il promettait la vie sauve à tout le monde, excepté àJacomo.
André se mit en route et commença à gravir la montagne avec cette merveilleuse confiance du militaire français, conliance qui s'appuie sur deux points : le courage qu'il a, et l'éloquence qu'il croit avoir. Arrivé au sommet, il se trouva à cinquante pas de la sentinelle de Jacomo, qui lui cria en calabrais :
— Qui vive?
— Parlementaire, répondit tranquillement André; et il continua son chemin.
— Qui vive? cria une seconde fois la sentinelle.
— On te dit: Parlementaire, imbécile! répéta André en haussant la voix et en faisant de nouveau quelques pas.
— Qui vive? cria une troisième fois le bandit en appuyant sa carabine contre son épaule.
— Ah ç;\ ! mais tu n'as donc pas entendu? dit André criant de toute la force de ses poumons et séparant chaque syllabe de sa voisine : — Par-le-men-taire, par-le-men-taor! ah! es-tu content?
Il paraît que le mot italianisé par André ne produisit pas l'effet qu'il en attendait, car au moment oii il venait de donner cette preuve de philologie, la balle, atteignant la plaque du shako du voltigeur, emporta dans le précipice la coitfure que son propriétaire avait eu la négligence de ne point assujettir par des gourmettes.
— Enfant de... louve! dit André qui connaissait son histoire romaine, tu as fait là un beau chef-d'œuvre, va... Un shako qu'il y avait dans sa coiffe plus de trente lettres de mes amantes et qui m'étaient plus chères les unes que les autres, encore... Ah! brigand, tu veux donc que je te mange l'âme ! !!...
Cette dernière exclamation lui était arrachée par l'approche du bandit, qui, voyant que André, en sa qualité de parlementaire, n'avait pas d'armes, accourait afin de frapper de son poignard celui qu'il avait manqué avec sa carabine.
André mit machinalement la main à la place où il aurait dû trouver son sabre, mais il n'y rencontra que le fourreau. En même temps, il vil briller à un pied de sa poitrine le poignard du bandit. Par un mouvement rapide comme la pensée, il saisit avec la main le poignet de son adversaire. Le coup qui allait le frapper resta donc suspendu, et une lutte s'engagea entre ces deux hommes.
Le terrain sur lequel elle avait lieu était une espèce de chemin s'appuyant d'un côté contre un rocher coupé à pic, et de l'autre s'inclinant en talus vers un précipice de deux mille pieds de profondeur. Cet étroit espace, couvert d'herbe rase et sèche que la chaleur rendait glissante , n'était pas sans danger pour ceux mêmes qui le traversaient seuls et avec précaution; aussi chacun des deux lutteurs comprit-il (oui le danger de la situation, et commença-t-il d'employer toutes les ressources de sa force ou toutes les ruses de son adresse pour s'éloigner le pluspossibledu bord, car il y avait peu de chance que l'un précipitât l'autre sans être entraîné dans sa chute. Toutes les tentatives du bandit se bornaient
donc à dégager son poignet de l'étau où il était serré, tandis que André rassemblait toutes ses forces pour l'y retenir. Chacun, du reste, avait jeté autour du cou de son adversaire la main qui lui restait libre, si bien que ces deux hommes animés l'un contre l'autre d'un désir effréné de mort, eussent semblé, à celui qui les eût vus d'une certaine distance, deux frères aux bras l'un de l'autre et s'étreignant après une longue absence.
Ils demeurèrent ainsi quelque temps immobiles, sans que ni l'un ni l'autre pût prévoir auquel resterait l'avantage. Enfin, les genoux du bandit commencèrent à trembler, ses reins se courbèrent lentement en arrière, sa tête se renversa comme le faîte d'un arbre qui plie, puis ses pieds se détachandu sol, il tomba lourdement comme un chêne déraciné, ent traînant André dans sa chute, et, par un mouvement machinal à l'homme qui cherche un appui, ouvrant la main que André tenait serrée dans la sienne et dont le poignard, s'échappant aussitôt, alla tomber à un demi pied du précipice.
Alors la lutte continua pour la même cause, le bandit tâchant de pousser du pied le poignard dans l'abîme, André tâchant de s'en emparer; mais pour l'une comme pour l'autre cause, il fallait que ces deux hommes se rapprochassent du bord. De temps en temps, leurs yeux ardens jetaient un regard sur le gouffre vers lequel tous deux s'avançaient insensiblement; puis sans dire un mot, sans proférer une menace, leurs membres se raidissaient par une étreinte plus violente- Enfin, André parut devoir conserver jusqu'à la fin l'avantage sur son adversaire, dont en ce moment il serrait la gorge d'une main tandis que les doigts de l'autre touchaient presque le manche du poignard. Il fit un dernier effort et l'atteignit. Le bandit vit qu'il était perdu. Aussitôt sa résolution fut prise de mourir, mais de mourir en entraînant son ennemi. Il appuya donc son pied contre le rocher sans que André s'en aperçut, et, au moment où le poignard brillait au-dessus desapoitrine, il raidit sa jambe comme un ressort, et André, qui était couché sur lui, se sentit glisser avec lui dans le gouffre. Un cri terrible retentit : c'était la double malédiction de ces deux hommes, c'était le puissant et dernier adieu de la créature à la création . Le bandit et le soldat avaient perdu terre.
Un autre cri lui répondit : celui-là , c'était Jacomo qui le poussait. Attiré par lecoup de fusil, il était accouru de loin, avait vu la lutte, et arrivait au moment où elle se terminait par la chute commune des deux ennemis. li étendit le bras, comme s'il avait pu les retenir; puis, les voyant disparaître, il bondit, avec l'agilité du jaguar, sur l'extrémité d'un roc qui surplombait le précipice , jeta ses yeux avides dans le gouffre et vit au fond le corps mutilé du bandit que les eaux d'un torrent entraînaient avec elles.
— Camarade ! dit en ce moment une voix qui parlait de quelques pieds au-dessous de lui ; camarade !
Jacomo tourna les yeux dans la direction où les attirait le son, et il aperçut André à cheval sur un arbre qui avait poussé dans les fentes du roc.
Au commencement de leur chute, les deux adversaires s'étaient lâches, et André avait eu le bonheur de s'accrocher à cetarbre sauveur, puis il avait si bien fait, qu'il était parvenu à s'y placer à califourchon, ayant au-dessus de sa tête dix pieds de roc nu qu'il ne pouvait gravir, et sous ses pieds l'abime où l'avait précédé le bandit.
— Ah! fil Jacomo étonné; qui es-tu?
— Pardieu ! en voilà un qui parle français, et nous allons nous entendre au moins, dit André prenant sur son arbre un aplomb plus solide qu'il ne l'avait encore fait.
— Qui je suis? Je suis André Frochot, natif de Corbeil, près Paris, voltigeur au 34" de ligne, que l'empereur a surnommé le Foudroyant.
— Que viens-tu faire? continua Jacomo.
I — Je viens de la part de mon colonel vous apporter, comme
I on dit, son ultimaton.
I —C'est bien, dit Jacomo.