‹ DiversChapitre 25 sur 103 · DON MARTIN N DE FREYTAS · texte numérisé non relu

DON MARTIN N DE FREYTAS

don Martinn de Freytas à le soutenir; tous deux se connaissaient pour sages et vaiUaus capitaines : aussi ni l'un ni l'autre ne négligea-t-il rifn de son côté.

L'assaut fut donné, terrible, acharné, sanglant. Après douze heures de combat corps à corps, après avoir étreint les tours de ses six mille bras, après avoir trois fois porté la main sur les créneaux des remparts, don Manrique de Carvajal fut forcé de se retiier entraînant deux cents hommes dans les fossés de la forteresse

Quatre autres assauts se succédèrent aussi inutiles, aussi meurtriers. Don Manrique de Carvajal, après avoir perdu mille de ses meilleurs soldats, résolut d'essayer de réduire par la famine la citatlelle qu'il ne pouvait prendre par la ibrce. il convertit ce siège en blocus.

De ce moment rien n'arriva plus jusqu'à la citadelle. Don Manrique ferma jusqu'aux passages les plus secrets, et le château de la Horla fut séparé du reste du monde par une ligne infranchissable. Pendant les quatre premiers mois, don Martinn de Freytas subit ce blocus sans paraître en éprouver une grande inquiétude ; mais voyant que son ennemi ne s'apprêtait point à lever le siège et (lu'il ne lui restait plus ((ue pour deux mois de provisions, il mit tout son mondeàlad?niiration. Grâce à cette mesure, des deux mois qui lui restaient il en faisait quatre.

Don Manrique tint bon. Au bout de deux autres mois don Martinn fut encore obligé de réduire les distrtbutions de moitié : cette fois il n'y avait pas moyen de prolonger la défense par une réduction nouvelle; chaque homme recevait juste ce qu'il lui fallait strictement pour ne pas mourir de faim.

Les provisions s'épuisèrent; la forteresse ne renfermait de vivres que pour six mois, et elle en avait tenu dix. On mangea les chevaux, puis les chiens, puis les chats, puis les rats et les souris, puis enfin on commença à faire bouillir le cuir des harnais pour voir s'il n'y aurait pas moyen de mordre dedans.

Don Manrique ne bougeait pas de place. On voyait du haut de la citadelle arriver dans son camp des troupeaux de bœufs et de moulons : la vie des assiégeans se passait en festins, et quand la nuit était calme, les sentinelles entendaient les refrains d« leurs chansons à boire.

Il en était tout le contraire des assiégés; la détresse augmentait chaque jour; faibles, hâves et décharnés, à peine s'ils pouvaient soutenir le poids de leurs armes. Ce n'étaient plus des hommes, c'étaient des fantômes ; et s'il était venu à don Manrique l'idée de livrer un sixième assaut, certes il aurait eu bon marché des malheureux partisans de don Sanche. Il aimait mieux les laisser mourir de faim : c'était plus long, mais plus sûr.

Don Martinn de Freytas était au désespoir, car il ne se faisait pas illusion sur la p issibilité de tenir plus longtemps, et il voyait (ju'un moment ou l'autre il lui faudrait céd r. Sa résistance èiait à l'agonie ; c'était une question de temps: déjà il De comptait plus que par jours, et bientôt il ne compterait plus que par heures.

Ce moment arriva. Après avoir mangéjusqu'aux feuilles des arbres, la garnison, un beau malin, n'eut plus rien à manger du tout; elle jeùna un jour tout entier, n'osant pas se plaindre, car don Martinn de Freytas jeûnait depuis deux.

La nuit se passa encore tant bien que mal; chacun fit de son mieux pour dormir; quel(|ues-uns y réussirent et révèrent qu'ils étaient à même un splendide repas : ceux-là se réveillèrent plus atfaraés encore que ceux qui n'avaient pas dormi.

Le jour vint. Don Martinn n'espérait plus qu'en un miracle, car c'était un vieux chevalier, véritablement croyant et religieux. Il alla à la chapelle pour pr'er Dieu de le faire ; il le pria de se souvenir qu'il avait été deux fois en terre sainte, et avait pourfendu maint infidèle sans avoir jamais rien demandé pour cela. Mais la circonstance était si grave, qu'il ne pouvait plus faire autrement que de rappeler ses services, puisqu'on avait l'air de les oublier.

Sa prière faite, il sortit plein de foi. Ses yeux se portèrent autour de lui, et il vit un aigle pècbeur qui descendait du

ciel comme un éclair et s'abattait sur le (Icuve. Un instant l'oiseau sembla luttera la surface de l'eau, puis bientôt il reprit son vol en emportant entre ses serres une superbe truite.

L'aigle prit son vol vers le château de la Horta, et comme il passait au-dessus de la citadelle, il laissa tomber sa truite aux pieds de don Martinn de Freytas.

Don Martinn ne douta point que le miracle demandé ne fût accompli. Il ramassa la truite, la fit assaisonner du mieux qu'il put; puis, la posant sur un magnifique plat d'argent, il a fit porter à don Manrique de Carvajal avec une lettre, dains laquelle il lui disait que, peiné des privations qu'il devait soulTrir, depuis ce long siège, durant lequel il ne lui voyait manger que du bœuf et du mouton, il le priait d'accepter une truite de son réservoir pour changer son ordinaire.

Don Manrique pensa que des gens qui envoyaient de pareils cadeaux à leurs ennemis devaient vivre dans l'abondani'e, et que c'était perdre son temps que d'essayer de les prendre par famine. En conséquence, le même jour il leva le siège, déclarant seulement rebelle au nouveau roi quiconque aurait des relations avec don Martinn ou aucun des hommes de sa suite. Cette déclaration fut proclamée à son détrompe dans le; villes et dans les villages euviionnans.

Le lendemain tous les assiégeans avaient disparu. Il était temps ! un jour de plus, tous les assiégés étaient morts.

Don Martinn de Freytas n'avait fait que changer de blocus; seulement celui ci était plus étendu. Les villages environnans, effrayés par la menace de don Manrique de Carvajal, traitaient don Alartinn de Freytas et sa petite troupe comme des parias. Ceux-ci étaient obligés de pécher et de chasser pour vivre, car personne ne voulait leur vendre ni viande ni poissons. Quant aux jeunes filles, lorsqu'elles apercevaient par hasard un page ou un écuyer d'un côté, elles fuyaient de l'autre.

Au bout d'un an d'isolement au milieu de cette espèce de cordon sanitaire, celte brave garnison qui avait supporfé six jours d'assaut et dix mois de faim, ne pouvant suppoi ter l'ennui, se trouva réduite par la désertion à une vingtaine d'hommes, (^eux qui étaient restés étaient lesécuyers elles pages, tous jeunes gens de grande et haute famille qui tenaient à lâcheté d'abandonner leur capitaine; cependant leur tourvint d'être découragés comme les autres, et ils envoyèrent l'un d'entre eux à don Martinn de Freytas.

— Monseigneur, dit le député, je viens, au nom de mes camarades, vous supplier humblement de prendre en considération leur misère.

— De quoi se plaignent-ils? demanda don Marliiin.

— Ils se plaignent, monseigneur, d'être obligés comme des manans de chasser et de pêcher pour vivre ; ils se plaignent de rester dans l'obscurité et l'oubli, tandis que beaucoup, qui ne les valent ni en race ni en courage, sont com blés d'honneur à la cour.

— Allez dire à ceux qui vous envoient, répondit don Martinn de Freytas, que la chasse et la pêche sont des plaisirs de roi et non de vilain, et la preuve est que notre roi don Sanche, que Dieu conserve, a perdu son trône pour avoir trop chassé. Ajoutez que, loin d'être dans l'obscurité et dans l'oubli, le nom du dernier de nos pages est, à celte heure, plus connu dans tout le Portugal que celui du premier seigneur de la cour du roi don Alphonse, et quà défaut des honneurs qui entourent les courtisans, ils ont l'honneur qui immortalise les fidèles.

Le député retourna vers ceux qui l'avaient envoyé, et leur rapporta textuellemenlla réponse de don Martinn de Freytas.

Ils prirent patience.

Un an s'écoula encore. Au bout de cette année un envoyé du roi don Alphonse se présenta devant la citadelle delà Horta; il venait annoncer de la part du roi don Alphonse à don Martinn de Freytas qu'il pouvait présentement lui re» mettre les clefs de la citadelle, le roi don Sancheéiant mort à Tolède.

— Envoye^moi un sauf conduit, répondit don Martinn de Frevtas.

OEUVRES COMPLÈTES D'ALEXANDRE DUMAS

Quinze jours après le messager revint avec le passeport demandé.

Don Martinn laissa la garde du château à son vieil écu; er, qui était un autre lui-même, se revêtit de sa plus forte cuirasse, ceignit sa plus forte épée, prit en main sa meilleure lance, monta sur son ctieval de bataille, et chemina tant par voies et par chemins qu il arriva à Tolède. A peine arrivé il alla trouver le bailli :

— Est-il vrai, lui dit-il, que le roi don Sanche soit mort?

— Oui, répondit celui-cL

— Où est-il enterré? demanda don Martinn.

— Dans l'église des frères mineurs.

— Merci.

Don Marlinn se rendit flans l'église des frères mineurs.

— Est-il vrai, dit-il au sacristain, que le roi don Sanche soit enterré dans cette église?

— Oui, répondit celui-ci.

— Où est son tombeau? demanda don Martinn.

— Le voici.

— Levez la pierre.

Le sacristain leva la pierre, et dont Martinn reconnut le roi.

Il se mita genoux, fit une prière pour le salut de son âme, puis se relevant et tirant une clef de sa poche, il la lui remit dans la main.

• Monseigneur et cher sire, lui dit-il, voici la clef de ton

château delà Horta que je t'ai ndèlement gardé pendant ta vie, et que je te rends fidèlement après ta mort; j'ai tenu mon serment, dors en paix. »

Puis il fit refermer la tombe, et partit pour Lisbonne, où il se fit annoncer au roi Alphonse IIL

Le roi Alphonse Ilf, curieux de voir un homme aussi extraordinaire, le fit aussitôt entrer au milieu de son conseil, qu'il présidait en ce moment.

— Sire, lui dit don Martinn de Freytas, vous pouvez envoyer maintenant quatre femmes de la reine avec leurs quenouilles, et elles prendront le ehûteau de la Horta, que don Manrique de Carvajal n'a pas pu prendre avec quatre mille lances.

— Jure-moi fidélité comme tu l'as juré à mon frère don Sanche, r^nndit le roi, et je t'en laisse non-seulement le gouvernement, mais je t'en donne la propriété, ainsi que celle de toutes les terres qui l'entourent.

— Merci, sire, répondit don Martinn de Freytas en secouant la tête et en poussant un soupir. Je n'ai fait qu'un serment, et il m'a cotité trop cher.

Six ans après, don Martinn de Freytas mourut moine et en odeur de sainteté dans le couvent des franciscains de Setuval.

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