FIN DES SOUVENIRS I) AMONV
OEI V. f.OJIl'L. — V.
BERNARD
HISTOIRE POUR lES; CHASSEURS.
Ce que je vais vous raconter n'est ni une nouvelle ni un roman, ni un drame, c'est tout bonnement un souvenir de jeunesse, une de ces clioses comme il en arrive tous les jours , et si le récit prend quelque couleur, ce ne sera ni par l'art du narrateur, ni par le talent de l'historien, mais par le caractère exceptionnel de l'homme qui en est le héros.
Commençons par dire que cet homme était tout bonnement un garde forestier.
Je suis lié au milieu d'une belle et giboyeuse forêt. Mon père, grand chasseur, me mit tout enfant un fusil entre les mains. A douze ans, j'étais déjà un excellent braconnier.
Je dis braconnier, parce que je ne chassais guère qu'en cachette; je n'étais pas d'âge à obtenir un port d'armes, je n'étais pas d'importance à être invité chez les gens qui pouvaient s'en passer; enlin, l'inspecteur de la forêt de Villers-Cottcrets, bon et excellent homme, à la mémoire duquel je garde un profond souvenir de l'amilié qu'il avait pour moi, qui était mon parent et qui m'aimait de tout son cœur, trouvant qu'il valait inliniment mieux, pour mon avenir, que j'expliquasse les Géorçjiqtiesel le De f^iris, que de tuer des lapins au départ, ou de faire coup double sur des perdrix, avait intimé l'ordre à tous les gardes de la forêt de ne jamais, sans une permission expresse de sa main, me laisser chasser sur leurs garderies.
Et pourtant cela n'empêchait point (lue je ne chassasse, ou plutôt, comme je l'ai dit, que je ne braconnasse. Ma mère, qui partageait entièrement les opinions de l'inspecteur à mon égard, et qui, d'ailleurs, craignait sans cesse les accidens qui pouvaient m'arriver, tenait sous clef mon fusil et ne le laissait sortir que les grands jours, les jours de permission spéciale, les jours où, comme récompense du travail de la semaine, monsieur deViolaine, c'était le nom de l'inspecteur, venait me dire: — Allons, Dumas, en route, mon ami, mais ne nous y habituons pas, c'est pour aujourd'hui seulement, et parce quel'alAé est content de toi. Ah ! ces jours-ia c'était grande fête. Je prenais ma carnassière, je passais mes longues guêtres de chasse, j'endossais ma veste de coutil, je jetais sur mon épaule un joli fusil à un coup qui venait de mon père , et je traversais fièrement toute la ville côte à côte avec les
chasseurs, au milieu des aboiemens de nos meules et des souhaits de toutes nos connaissances, qui nous regardaient passer du seuil de leurs portes et nous criaient : — Bonne chance !
Mais cette faveur spéciale arrivait une fois à peine par mois, et c'était bien triste de ne chasser qu'un jour sur trente aussi les vingt-neuf autres jours j'avais trouvé moyen de substituer à mon fusil enfermé une autre arme de mon invention. C'était un long pistolet du temps de Louis XIV auquel j'avais adapté une crosse. Le soir venu, je mettais la crosse dans ma poche, le canon sous ma veste, et je m'en allais innocemment, mon cerceau ou ma toupie à la main, pour qu'on n'eût aucun soupçon de l'escapade que je méditais; puis, lorsque j'étais hors de vue, je laissais dans un coin quelconque toupie ou cerceau, je prenais mes jambes à mon cou, je gagnais la lisière de la forêt, je me couchais à plat ventre dans les broussailles du fossé, je montais sur sa crosse mon pistolet chargé d'avance, et j'attendais.
Si un lapin avait le malheur de s'aventurer en plaine, à vingt-cinq pas autour de moi, c'était un lapin parfaitement mort.
Si c'était par hasard un lièvre, il va sans dire que c'était exactement la même chose. Un jour il sortit un chevreuil, et je le dis bien bas, il en fut, ma foi, du chevreuil comme si c'eût été un lapin ou un lièvre.
Ces différentes pièces de gibier me servaient à faire des cadeaux à des braves gens dénies amis qui, pour que ces cadeaux se renouvelassent , m'entretenaient de leur côté de poudre et de plomb.
Puis, disons-le encore , presque tous les gardes de la forêt avaient chassé avec mon père, et gardaient un grand souvenir de sa libéralité. D'autres étaient d'anciens soldats qui avaient servi sous lui, et que par son influence il avait fait entrer dans l'administration forestière. En somme, tous ces braves gens, qui voyaient en moi des dispositions toutes particulières à être un jour aussi généreux que le général (c'était toujours ainsi qu'ils nommaient mon père), m'avaient pris en grande amitié. Aussi m'invitaient-ils parfois à faire des rondes avec eux sur leurs garderies, puis, lorsque leur chien de
lis
OEUVRES COMPlJlTES D'ALEXANDRE DUMAS.
plaine tombait en arrêt sur quelque niallicureux lapin au gîte, ils regardaient autour d'eux si personne ne nous voyait, me niellaient vile leur fusil entre les mains. Je m'avai.çais alors de l'autre côlé du buisson sur leq'i 1 Castor ou Pyranie avait les yeux fixés; je donnais un coup de pied dedans; le lapin paii'ail, cl presque toujours c"éiaii un lapin qui, après avoir passé la nuit dans un terrier, passait la soirée dans une casserole.
Au nombre de ces gardes, il y en avait un qu'on appelait Bernard, et comme il habilait sur la route deSoissons, ft une lieue et demie de Villcrs-Collerets , une pelile maison que monsieur de Violaine avait fait bûlir pour son prédécesseur, on rappelait Bernard de la Maison-Neuve.
C'était, à l'époque dont je parle, c'est-à-dire en ISIS ou 1819, un beau garçon de trente-deux ans à peu près, à la physionomie franche et ouverte, aux cheveux blonds, aux yeux bleus, aux gros favoris encadrant admirablement son joyeux visage; du reste admirablement pris dans sa taille, et devant à l'harmonie de ses membres une force herculéenne ciiée à dix lieues à la ronde.
.\ussi Bernard était-il toujours prêt, et prêt .1 tout; le malin comme le soir, le jour comme la nuit, Bernard savait, à cinquante pas près, où baugeaient tous les sangliers de sa garderie; car Bernard était un de ces hommes qui, comme Bas-Je-Cuir, peuvent suivre une piste pendant des heures entières. Lorsque le rendez-vous de chasse était à la Maison- Neuve, qu'on devait attaquer k un quart de lieue de lu et que l'animal avaii été détourné par Bernard, on savait d'avance a quelle bêle on avait affaire : si c'était un lieran, un ragot, une laie ou un sanglier; si cette laie était pleine, et depuis combien de temps elle l'était. Le solitaire le plus rusé n'aurait pas pu lui cacher six mois de son âge. C'était merveilleux à voir, surtout pour les chasseurs parisiens qui nous arrivaient de lemps en temps. Il est vrai que pour nous autres chasseurs campagnards, qui avions fait les mêmes études que lui , mais qui étions restés dans des degrés inférieurs, la chose nous paraissait moins extraordinaire.
Bernard n'en était pas moins pour nous une espèce d'oracle.
Pais le courage conquiert vite une grande puissance sur les hommes. Bernard ne savait pas ce que c'était que la peur. Il n'avaitjamais recule devant ni homme ni animal qui fût au monde. Il allait relancer le sanglier jusque dans son bouge le plus profond; il allailatlaquerles braconniers jusque dans leurs retraites les mieux défendues. 11 est vrai que, de temps en lenips, Bernard revenait avec quelques coups de boutoir à la cuisse ou quelques chevrolines dans les reins. — Mais Bernard avait une fafon deirailer ses blessures (|ui lui ré.ississaii parfaitement. Il montait de sa cave deux ou trois bouteilles de vin blanc, tirait un de ses chiens de la niche, se couiliait i"! terre sur une peau de cerf, faisait lécher sa plaie par l'niador ou par Fanl'aro, et pour réparer le sang perdu avalait pendant ce temps-lii ce (pi'il appelait sa tisane. Le soir il n'y paraissait presque plus, et le lendemain il était parfaitemeui guéri.
lîeniaid m'aimait beaucoui), parce (pie toulnilanl il avait chassé vingt fois avec mon père, et moi j'aimais beaucoup Bernard, qui me racontait toujours une foule d'histoires qui lui élaicnt arrivées à lui et à son oncle Bcrlhelin, du temps du général.
C'était donc double fête pour moi, quand monsieur de Violaine m'invitait, comme je l'ai dil, îi quelque chasse et que le rendez-ïûus de chasse était a la Maison-Neuve.
Nous partions alors certains de ne pas faire buisson-creux, puis, au détour de cette belle route taillée au milieu de la forêl, nous apercevions de loin Bernard, debout sur le chemin, k quatre pas en avant de sa porte, son cor de chasse au poignet, et nous saluant d'un tancer ou d'un hnllali plein de verve; cela voulait dire que l'animal était à nous ou que nous serions des mazettes.
Puis dans la maison, cinq ou six bouteilles de lisane, lomme il appelait son vin blanc, des verres scrupuleusement rincés, un pain de dix li\res, blanc comme la neige, nous attendaient. On mangeait un morceau, on laisail des comi'li-
I mens à madame Bernard sur son pain et sur ses yeux et l'on se mettait en chasse.
Il faut dire que Bernard adorait sa femme, et sans motif aucun en élaitjalouxà la rage. Ses caraaradesle plaisantaient quelquefois là-dessus; mais la plaisanterie était courte. Bernard devenait pile comme la mort, puis se retournant vers l'imprudent qui touchait imprudemment à celle plaie de son cœur, que la langue de ses chiens ne pouvait guérir :
— Tiens, lui disait-il, un tel, si j'ai un conseil à te donner, lais-loi et tais-loi tout de suite, plus tôt tu te tairas, et mieux cela vaudra pour toi.
El le mauvais plaisant se taisait aussitôt : ajoutons même que dejour en jour, les allusions qu'on osait faire à la seule faiblesse de ce homme si fort devenaient plus rares et promenaient même dans un temps très court de ne pius se renouveler du tout
Un samedi soir, que j'étais occupé à donner à souper sur le pas de notre porte à deux éperviers que je nourrissais, et que je voulais absolument dresser à la chasse de l'alouette, monsieur de Violaine passa :
— Eh bien! garçon, me dit-il, avons-nous bien travailla cette semaine?
— J'ai été le second en version.
— Bien vrai?
Je lui montrai une pelite croix d'argent ijuc je portais fièrement à ma boutonnière, soutenue par un ruban rouge, el qui était la preuve incontestable de ce que j'avançais.
— Alors, monsieur le second, je vous invile à venir classer le sanglier avec nous demain.
Je bon'Ms de joie.
— El où cela, cousin?
— Chez Bernard, à la Maison-Neuve.
— Oh ! tant mieux, tant mieux ! nous aurons du plaisir.
— Je l'espère.
— Voilà donc comme vous le gâtez, dit ma mère en paraissant sur le pas de la porle. Au lieu de m'aider à le guérir de celle malheureuse passion de la chasse qui amène chaque jour tant d'accidens, vous lui en donnez le goût. Écoulez, je
1 ne vous leconlie qu'à la condiiion qu'il ne vous quittera pas, I — Soyez tranquille, je le placerai près de moi.
— Alors, à celle condition-là, c'est bien, dit ma pauvro I mère, qui ne savait rien me refuf sr ; mais souveuez-vous que, I s'il lui arrivait quelque malheur, ajoula-t-cUc à voix basseï I j'en mourrais de chagrin.
! — N'ayez donc pas peur, dit monsieur de Violaine, c'est
un gaillard qui sait son métier sur le bout du doigt; aJnsi,
j c'est chose convenue, entends-tu, garçon, à demain six heures.
— Merci, cousin, merci; je ne me ferai pas atieiulre, allez. El je remis mes éperviers sur leur perchoir, pour m'occu-
per de la chasse du leiuleniain.
Ces préparatifs consistaient à laverie canon de mon fusil à huiler les ressorts et à fondre des balles.
A six heures du malin nous pai limes; tout le lon^ de la roule nous recrutâmes les gardes qui nous attendaient sur leurs garderies respeciives ; enfin nous 3 vivantes au détour de la route, et de loin nous aperçûmes Bernard, son cor de chasse à la main.
Il sonnait d'un air si joycx c» ,ious envoyait des notes s sonores, que nous ne doulâr// point que la chasse ne fût certaine. Eu etïet, en arrivât .à 'a Maison-Neuve, nous apprîmes que Bernard avait détourné "ors la montagne de Dampieux, c'est-à-dire à une lieue de là à v-^u près, un magnilique tieran — On appelle lioran, en terme de chasse, un sanglier arrivé au tiers de son .Ige.
Monsieur de Violaine lit part alors aux gardes d'une lettre qu'il venait de recevoir de l'administration centrale des forêlsde monsieur le duc d'Orléans. Cette lettre énumérait les réclamalions des propriétaires riverains de la forêl, lesquels se iilaignaient des dégâts que C4iusaieut les sangliers, et contenait l'injonclion la plus formelle de détruire ces animaux jusqu'au dernier.
Ue pareils ordres sont toujours bien reçus des gardes : le sanglier étant un gibier royal, ils n'ont pas le droit de tirer dcssu.>,ou quand ils tirent dessus par hasard c'est (lu'on leur
liERJNARD.
Ml Jciiiande pour la bouche. Alors le coup de fusil leur est purement et simplement payé douze sous, je crois. Mais dans les cas de destruction, la bète apparlieul de droit à celui qui la tue, et un sanglier dans le saloir est, comme on le comprend bien, un fameux surcroît aux provisions d'Iiiver.
Il fut donc convenu que les chasses se continueraient jusqu'à extinction totale de tous les sangliers qui se trouvaient dans la forêt de Villers-Cotterets. Quantîi moi, je n'étais pas moins content que les gardes, car il était évident que je m'accroclierais à quelques-unes de ces belles chasses.
Nous partîmes après avoir mangé le croûton de pain et bu le verre de vin blanc, non pas en faisant les craques ordinaires, qu'on me pardonne le mot, il est consacré entre chasseurs; chacun connaissait trop bien son voisin et était trop bien connu de lui pour essayer de lui imposer par quelquesuns de ces innocens mensonges dont les habitués de la plaine Saint-Denis rehaussent leur mérite; mais en convenant, au contraire, avec une bonhomie parfaite, de l'adresse des plus forts. Or, les plus forts étaiei.t Berthelin, l'oncle de Bernard, Mona, vieux garde, qui, quelque temps auparavant s'était emporté le poignet gauche et qui n'en tirait que mieux pour cela, et un nommé Mildet, lequel, à balle surtout, faisait des choses surprenantes.
Il va sans dire que les maladroits étaient, de leur côté, raillés avec acharnement.
Parmi ceux-ci était un brave homme nommé Niquet, el surnommé, je ne sais pourquoi, Bobino, lequel avait la réputation d'être homme d'esprit, ce qui était vrai, mais lequel joignait ù celte réputation celle d'être un des plus mauvais tireurs delà troupe, ce qui était encore vrai.
On racontait donc les prouesses do Berthelin, de Mona et de Mildet; mais on raillait impitoyablement Bobino.
Ce à <iuoi Bobino répondait par les coq-à-l'ûne les plus plaisans et les plus spirituels, auxquels son accent provençal donnait une allure des plus amusantes.
Arrivés à l'endroit où le sanglier était baugé, Bernard nous fil signe de nous taire. A partir de ce moment, pas un chuchottement ne se fit entendre. Alors Bernard fit part de son plan à l'inspecteur, lequel nous donna ses ordres à voix basse, et nous allâmes prendre nos places aulour de l'enceinte que Bernard, avec son limier qu'il tenait en laisse, s'apprêtait à fouler.
Je demande bien humblement pardon de me servir de tous ces termes de chasse, ni plus ni moins que le baron des Fâcheux de Molière, mais eux seuls peuvent rendre la pensée, et d'ailleurs je les crois tous assez connus pourtju'ils n'aient pas besoin d'explication.
Monsieur de Violaine tint parole à ma mère : il me plaça entre lui et Mona, me recommanda do me tenir complètement abrité derrière un chêne, puis, si je tirais sur le sanglier et qu'il revînt sur le coup, de m'accroclier à une grosse branche, de m'onlever à la force des poignets et de laisser passer l'animal au-dessous de moi. Tout chasseur un peu expérimenté sait que c'est là la manœuvre généralement adoptée en pareille circonstance.
Au bout de dix minutes, tout le monde était à son poste; le signal fut aussitôt donné. Au bout d'un instant, la voix du chien de Bernard, qui était tombé sur la piste, retentit avec une plénitude et une fréquence qui prouvaient qu'il approchait de l'animal. Tout-à-coup on entendit craquer les arbres du fourré. Je vis pour mon compte passer quelque chose; mais, avant que je n'eusse épaulé, ce quelque chose avait disparu. Mona envoya son coup de fusil au juger; mais il secoua lui-même la tête, en signe qu'il ne croyait pas avoir touché la bête. Puis, un peu plus loin, on entendit retentir un second coup de fusil, puis enfin un troisième, lequel fut immédiatement suivi du cri d'hallali, poussé du fond de ses poumons, par la voix bien connue de Bobino.
Chacun courut à l'appel, quoiqu'on reconnaissant la voix de l'appelant chacun pensât tout bas qu'il était dupe de quoique mystillcationdola part du s-inrituel loustic.
Mais, à notre grand étonnementà tous, nous aperçûmes en arrivant sur la grande roule Bobino assis tranquillement sur
le sanglier, son brûle-gueule à la bouche, et ballant le briquet pouravoirdufeu.
A son coup de fusil l'animal avait roulé comme un lapin, et n'avait pas bougé de l'endroit où il était tombé.
On devine le concert de félicitations qui s'éleva autour du vainqueur, lequel prenait son air le plus modeste, et se contentait, toujours assis sur son trophée, de répondre entre des bouffées de fumée :
— Eh! tron de l'air! voilà comme nous carambolons ces petites bêles, nous autres Provençaux.
En effet, il n'y avait rien à dire, le carambolage était parfait, la balle avait frappé derrière l'oreille; Mona, Berti;elin ou Midlet n'aurait pas fait mieux.
Bernard arriva le dernier.
— Que diable me chante-ton, Bobino ! cria-t-il du plus loin qu'il put être entendu; on me dit que le sanglier s'est jeté dans ton coup comme un imbécile ?
— Qu'il sesoitjetédansle coup ou que le coup se soit jeté dans lui, dit I3 triomphateur, il n'est pas moins vrai que ce pauvre Bobino va avoir des grillades pour tout son hiver, et qu'il n'y aura que ceux qui pourront lui rendre la pareille qui seront invilés à en manger chez lui. A part monsieur l'inspecteur, dit Bobino en ôtant sa casquette, lequel fera toujours infiniment plaisir et honneur à son très humble, quand il voudra goûter de la cuisine de la mère Bobine.
C'était ainsi que Niquet appelait sa femme, attendu que, selon lui. Bobine était naturellement le féminin de Bobino.
— Merci, Niquet, merci, répondit l'inspecteur; ce n'est pas de refus.
— Pardieu ! Bobino, dit Bernard, comme tu ne fais pas de ces coups-là tous les jours, il faut, avec la permission de monsieur de Violaine, que je te décore.
— Décore, mon ami, décore ! il y en a plus d'un qui l'a été décoré, ctqui ne le mérite pas tant que moi.
Et Bobino continua de fumer avecle (logmele plus comique, tandis que Bernard, tirant son couteau de sa poche, s'approchait de la partie postérieure du sanglier, dont il prit la queue, que d'un seul coup il sépara du corps.
Le sanglier poussa un grognement sciurd
— Eh bien! qu'est-co donc, petit ? dit Bobino tandis que Bernard atiachait la queue de l'animal à la boutonnière do son vainqueur, il paraît que nous tenions à ce bout de 11. celle.
Le sanglier poussa un second grognement et gigolta d'une palle.
— Bon, dit r.obino, boni nous essayons donc d'en rappeler,petit?ch bien ! tron de l'air! rappelons-en, voyons, et ce sera drôle.
Bobino avaità peine achevé ces paroles, qu'il roulait à dix pas de là, le n3z dans la poussière et sa pipe brisée entre ses dents.
Le sanglier, qui n'était qu'étourdi, s'était relevé, rappelé à la vie par la saignée que lui avait faite Bernard, et après s'être débarrassé du fardeau qui pesait sur lui, se tenait de bout, mais chancelant encore sur ses quatre pattes.
— Ah pardieu! dit monsieur de Violaine, laissez-le faire un peu; il serait curieux que celui-là en revînt.
— Tirez dessus ! cria Bernard cherchant son fusil qu'il avait posé sur le revers du fossé pour procéder plus commodément àTamputalion qu'il venait d'exécuter si heureusement -, tirez dessus, je connais les paroissiens, ils ont la vie dure; tirez dessus et plutôt doux coups qu'un, ou il nous échappe.
Mais il était trop tard ; les chiens, en voyant le sanglier se relever, s'élaienl élancés sur lui : les uns le tenaient aux oreilles, les autres aux cuisses ; tous enfin le couvraient si complètement qu'il n'y avait pas une parcelle du corps de l'animal où l'on pût envoyer uneballe.
Pendant ce temps, le sanglier gagnait tout doucement le fossé, entraînant avec lui toute la meule; puis il entra dans le fourré, puis il disparut, poursuivi par Bobino, qui s'était relevé, et ijui, furieux de l'affront reçu, voulait à toute force en avoir raison.
— Arrête, arrête ! criait Bernard; arrête-le par la queue, Bobino. Arrê;e. arrête I
OEUVRES COMPLÈTES D'ALEXANDRE DDMAS
Tout le monde se tordait de rire.
On entendit deux coups de fusil.
Puis, au bout d'un instant, on vit revenir Bobine l'oreille basse; il l'avait manqué de ses deux coups, et le sanglier avait repris chasse, poursuivis par tous les chiens, dont on entendait la voix s'éloigner rapidement.
Nous le chassâmes toute la journée, il nous mena à cinq heures de là; nous ne l'abandonnâmes que le soir, ei nous n'en entendîmes jamais reparler, quoique Bernard eût fait savoir non-seulement aux gardes de la forêt de Villers-Cotlerels, mais encore aux gardes des forets voisines, que si quelqu'un d'entre eux par hasard tuait un sanglier sans queue e! qu'il tint à l'avoir complet, il retrouverai cette queue à la houtonnièrede Bobino.
Cependant, quoique la chasse eût été sans contredit plus amusante que si elle eût complètement réussi, elle n'avait aucunement rempli lebutqueseproposaitl'inspecteur, puisqu'il avait reçu Torde de déiruire les sangliers et non de les anglaiser.
Aussi, en se séparant de ses gardes, l'inspecteur indiqua- Hl une chasse pour le jeudi suivant, en donnant l'ordre de détourner d'ici là le plus de sangliers que l'on pourrait.
Or, comme le jeudi est jour de congé, j'-oblins de monsieur de Violaine d'être non-seulement de la prochaine chasse. ■sais encore de toutes celles qui auraient lieu les Jeudis elles dimanches.
Ce jour-là îe rendez-vous était fixé au Regard-S;aint-Hubert
Nous arrivâmes, monsieur de Violaine et moi, à l'heure militaire; tout le monde s'y trouvait avec la ponctualité habituelle : il y avait trois bêles de détournées : deux ragots et une laie.
Il va sans dire que pas un garde ne manqua de demander à Bobino des nouvelles de son sanglier. Mais , à part la queue qu'il avait eu le bon esprit de conservera sa boutonnière , Bobino n'en avait reçu aucune notification.
Ce jour-là il y avait, comme nous l'avons dit, trois sangliers à attaquer : un sur la garderie de Berthelin , un sur la garderie rie Bernard, un sur la garderie de Mona.
On commença par celui qui se trouvait le plus proche : c'était un des ragots détournés par Berthelin; avant qu'il ne sortit de l'enceinte , il fut tué par Mildet qui lui coula une balle au travers du cœur.
On passa au second, qui était, comme nous l'avons dit, sur !a brigade de Bernard. C'était à une petite Peue de l'en- ■iroitoù avait été lue le premier. Bernard, selon son habitude, nous conduisit à la Maison-Neuve pour y boire un coup el ■langer un morceau; puis nous repartîmes.
L'enceinte fut formée. Monsieur de Violaine, selon la promesse qu'il avait faite à ma mère, m'avait placé entre lui et son garde particulier, qu'on appelait François. Après Françr.is venait Mona, puis après Mona je ne sais plus qui. Cette fois, nous avions aflàire à la laie.
Bernard entra dans le taillis avec son limier; un instant après le sanglier était lancé. Nous l'entendîmes venir, comme la première fois, faisant claquer ses mftchoires l'une contre l'autre. Monsieur de Violaine, à qui il passa le premier, lui envoya ses deux coups, mais sans le toucher. Je lui envoyai le mien, mais comme c'était le premier sanglier que je lirais, je le manquai aussi. Enfin, François lit feu à son tour et l'atteignit en plein corps ; aussitôt la laie fit un retour à angle droit, et avec la rapidité de la foudre fondit sur celui qui avait t[ré sur elle. François lui envoya son second coup presqu'à bout portant; mais, au même moment, François et le sanglier ne formèrent plus qu'un groupe informe. Nous entendîmes un cri de détresse; François était renversé sur le dos, la laie, acharnée sur lui, le fouillait à grands coups de groin. Nous nous précipitâmes tous pour courir à son secours ; mais à ce moment une voix cria d'un accent impératif: « Ne bougez pas ! » Chacun s'arrêta, immobile à Fa place. Nous vîmes Mona abaisser le canon de son fusil dans la direction du groupe terrible. Un instant. ^■? lireur demeura immobile comme une statue, puis le coup partit, et l'animal, frappé au délaul de l'épaule, alla rouler à quatre pas de celui qu'il tenait terrassé.
— Merci, vieux, ditFrançois en se redressant sur ses jambes; el si jamais tu as besoin de moi, tu comprends, c'est à la vie à la mort.
— Ça ne vaut pas la peine, dit Mona.
Nous courûmes tous à François; il avait une morsure au bras, voilà tout; mais ce n'était rien en comparaison de ce qui aurait pu lui arriver; aussi, lorsqu'on se fut assuré du peu de gravité de la blessure,toutes nos exclamations tournèrentelles en félicitaiions pour Mona. Mais comme ce n'était pas la première fois que pareille chose lui arrivait, Mona reçut nos complimens en homme qui ne comprend pas qu'on trouve extraordinaire une chose si simple, et, à son avis, si facile à exécuter.
Après nous être occupés des hommes, nous nous occupâmes de la bêle. Elle avait reçu les deux balles de François, mais l'une s'était aplatie sur la cuisse presque sans lui entamer la peau ; l'autre avait glissé sur sa tête et lui avait fait un sillon sanglant. Quant à celle de Mona, elle était entrée, comme nous l'avons dit, au défaut de l'épaule, et l'avait tuée ralde.
On fit la curée, et on se remit en chasse, comme si rien ne s'était passé, ou comme si l'on avait pu prévoir qu'il arriverait, avant la fin de la journée, un événement bien autrement terrible que celui que nous venons de raconter.
La troisième attaque devait avoir lieu sur la garderie de Mona, Les mêmes précautions furent prises que dans les battues précédentes, l'enceinte fut formée. Cette fois, j'étais placé entre monsieur de Violaine et Berthelin; puis Mona, à son tour, entra Ains l'enceinte pour la fouiller. Cinq minutes après, la voix du chien nous annonça que le sanglier était ia:(cé.
Tout-à-coup on entendit un coup de carabine, en même temps je vis un grès placé à quarante pas de moi à peu près voler en éclats; puis j'entendis à ma droite un cri de douleur. Je me retournai, et j'aperçus Berthelin, qui d'une main se cramponnait en chancelant aune branche d'arbre, et qui appuyait l'autre sur son colé.
Puis il s'affaissa sur lui-même en se courbant en deux, puis il se laissa aller à terre en poussant un profond gémissement.
— Au secours! criai-je ; au secours ! Berthelin est blessé. Et je courus à lui, suivi par monsieur de \ iolaine, tandis
que sur toute la ligne les chasseurs se rapprochaient de nous.
Berthelin était sans connaissance, nous le soulevâmes; le sang coulait à floLs d'une blessure qu'il avait reçue au-dessus de la hanche gauche; la balle était restée dans le corps.
Nous étions tous autour du mourant, nous inlerrogeant du regard pour savoir lequel de nous avait tiré ce fatal coup de feu, quand nous vîmes sortir du fourré Bernard, sans casquetle, pile comme un spectre, sa carabine encore fumante àla main, etcriant : — Blessé, blessé! qui est ce qui a ditque mon oncle était blessé?
Personne de nous ne répondit; mais nous lui montrâmes de la main le moribond, qui vomissait le sangà pleine bouche.
Bernard s'avança, les yeux hagards, la sueur au front, les cheveux dressés sur la tête ; arrivé près du blessé, il poussa une espèce de rugissement, brisa le bois de sa carabine contre un arbre, et en jeta le canon à cinquante pas de lui.
Puis il tomba à genoux, priant le mourant de lui pardonner ; mais le mourant avait déjà fermé les yeux pour ne plus les rouvrir.
On fit à l'instant même un brancard, on pnsî le blessé dessus, puis on le transporta dans la maison de Mona, qui n'était qu'à trois ou quatre cents pas de l'endroit oû l'accident était arrivé. Bsrnaril marchait à côté du brancard, no disant pas une parole, ne versant pas une larme, et tenant lamaindeson oncle. Pendant ce tfmps, un dos gardes était moulé sur le cheval de l'inspecteur et courait ventre à terre chercher un médecin à la ville.
Le médecin arriva au bout d'une dimi-heure pour annoncer ce dont chacun sedomait déjà, c'est-à dire que la blessure était mortelle.
BERNARD
Il fallait transmettre cette nouvelle ùla femme du blessé. L'inspecteur sectiargea de ce triste message et s'apprêta à sortir de la maison. Alors Bernard se leva, et s'approchant de lui :
— Monsieur de Violaine, lui dit-il , il est bien entendu que tant que Bernard vivra elle ne manquera de rien, pauvre chère femme ! et que si elleveut venir demeurer chez moi, elle y sera r?çue comme ma mère.
— Oui, Bernard, oui, dit monsieur de Violaine, oui, je sais que tu es un brave garçon ; allons, ce n'est pas ta faute.
— Oh! oh! monsieur l'inspecteur, dites-moi encore quelques paroles comme celles que vous venez de me dire. — Ah ! je crois que je vais pleurer.
— Pleure, mon pauvre garçon, pleure, dit monsieur de Violaine, cela te fera du bien.
— Oh ! mon Dieu, mon Dieu ! s'écria le malheureux en éclatant enfin en sanglots et tombant sur un fauteuil.
Rien ne m'a jamais ému au monde comme une grande force brisée par une grande douleur. La vue de cet homme, luttant contre la mort, m'avait moins impressionné que la vue de cet homme qui pleurait.
Nous quittâmes, les uns après les antres, cette chambre mortuaire où il ne resta que le médecin, Mona et Bernard.
Dans la nuit Berthelin expira.
Le dimanche suivant il y avait chasse.
Le rendez-vous était ù la Bruyère-au-Loup. L'inspecteur avait convoqué touslesgardes à l'exception de Bernard; mais, convoqué ou non, Bernard n'était pas homme à manquer à son devoir. Il arriva à la même heure que les autres, seulement il n'avait ni carabine ni fusil.
— Pourquoi es-tu venu, Bernard? demanda monsieur de Violaine.
— Parce queje suis chef delà brigade, mon inspecteur.
— Mais du moment où je ne t'avais pas convoqué.
— Oui, oui, je comprends, et je vous remercie. Mais le service avant tout. Dieu sait si je donnerais ma vie pour que ce qui est arrivé ne fût pas arrivé. Mais quand je resterai à me lamenter à la maison, il n'en aura pas moins six pieds de terre sur le corps, pauvre cher homme ! Oh ! il y a une chose qui me tourmente, tenez, monsieur de Violaine, c'est qu'il est mort sans me pardonner.
— Comment voulais-tu qu'il te pardonnAt! il n'a pas su que c'était toi qui avais tiré ce malheureux coup de fusil.
— Non, non, il ne l'a pas su au moment de sa mort, pauvre cherhomme! mais il le sait là-haut.... Les morts savent tout, à ce qu'on dit.
— Allons, Bernard, allons, du courage.
— Oh! du courage, j'en ai, monsieur de Violaine. J'en ai, mais voyez-vous, j'aurais voulu qu'il me pardonnât; puis se penchant à l'oreUle de l'inspecteur :
— Il m'arrivcra malheur, vous verrez, lui dit-il. Et cela, parce qu'il ne m'a point pardonné.
— Tu es fou, Bernard.
— C'est possible, mais c'est mon idée...
— C'est bien, lais-toi, ou parlons d'aulres choses. Pourquoi n'as-tu pas pris un fusil ou une carabine?
— Parce que de ma vie, entendez-vous bien, de ma vie, mon inspecteur, je ne loucherai ni carabine ni fusil.
— Et avec quoi tueras-tu le sanglier, si le sanglier tient aux chiens?
— Avec quoi je le tuerai? dit Bernard, avec quoi?... Tenez, je le luerai avec cela. Et il tira son couteau de sa poche.
M. de Violaine haussa les épaules.
— Haussez les épaules tant que vous voudrez, monsieur de Violaine, ce sera commecela. D'ailleurs, ce sont ces brigands de sangliers qui sont cause que j'ai assassiné mon oncle. Eh bien ! avec mon fusil, je ne sentais pas queje les tuais, taudis qu'uvec mon couteau ce sera autre chose. D'ailleurs, avec quoi égorge-t-on les cochons? avec un couteau. Eh bien ! un sanglier, ça n'est pas autre chose qu'un cochon.
— Enfin, puisque lune veux entendre fi rien, il faut bien te laisser faire.
— Oui, laissez-moi faire et vous verrez.
OEUv. co.vpr.. — lu.
— En chasse, messieurs, en chasse! dit l'inspecteur.
On attaqua comme d'habitude, mais cette fois, quoique touché de trois ou quatre balles, le sanglier prit un grand parti, et ce ne fut qu'au bout de quatre ou cinq heures de poursuite qu'il se décida à faire tête aux chiens.
Tout chasseur sait comment, fût-on harassé à ne se tenir plus debout, la fatigue cesse au moment de l'hallali. Nous avions, en tours et en détours, fait plus de dix lieues; cependant, dès que nous entendîmes à la voix des chiens qu'ils étaient aux prises avec l'animal, chacun de nous retrouva ses forces et se mit à courir vers le point de la forêt d'oU venait le bruit.
C'était dans une jeune coupe de huit ou dix ans, c'est-h dire que le taillis pouvait avoir douze pieds de haut; à mesure que nous avancions le bruit redoublait, et de temps en temps on apercevait, au-dessus de la cime des arbres, un chien enlevé |!ar un coup de boutoir les quatre pâlies en l'air, hurlant comme un désespéré, mais ne retombant à terre que pour se jeter de nouveau sur le sanglier. Enfin, nous arrivJraes à une espèce de clairière, l'animal était acculé aux racines d'un arbre renversé ; vingt-cinq ou trente chiens l'assaillaient à la fois, dix ou douze éiaient blessés, quebiucs-uns avaient le ventre ouvert; mais ces nobles bêtes ne sentaient pas la douleur, et revenaientau combat en piétinant leurs entrailles traînantes; c'était à la fois magnifique et horrible à voir.
— Allons, allons, Mona, dit monsieur de Violaine, un coup de fusil à ce farceur-lù ; il y a assez de chiens tués, finissons-en.
— Hein! quedites-vous, monsieur l'inspecteur? s'écria Bernard arrêtant le canon de l'arme qu'abaissait déjà Mona. Un coup de fusil, un coup de fusil à un pourceau! Allons donc! un coup de couteau c'est bon assez pour lui. Attendez, attenijez, et vous allez voir.
Bernard tira son couteau, et se rua jusqu'au sanglier, écnrtantles chiens, qui revinrent aussitôt; et, se confondant à celle masse mobile et hurlante, pendant deux ou trois secondes il nous fut impossible de rien distinguer; maistoutâ-coup le sanglier fit un violent effort pour s'élancer; chacun portait déjà la main sur la gâchette de son fusil, quand, tout-à-coup, Bernard se releva, tenant l'animal par les deux pieds de derrière, et le maintenant malgré tous ses efforts, avec le poignet de fer que nous lui connaissions ; tandis que les chiens se rejetant de nouveau sur lui, le recouvraient de leur corps comme d'un tapis mouvant et bigarré.
— Allons, Dumas, me dit monsieur de Violaine, c'est à toi, celui-là : va faire tes premières armes.
Je m'approchai du sanglier, qui, en me voyant venir, redoubla de secousses, faisant claquer ses mâchoires, et me regardant avec des yeux ensanglantés : mais il était pris dans un élau, et tous ses efforts ne purent le dégager.
Je lui mis le bout du canon de mon fusil dans l'oreille, et je fis feu.
La commotion fut si violente, que l'animal s'arracha des mains de Bernard ; mais ce ne fut que pour aller rouler à quatre pas de là ; il était mort. Balle, bourre et feu, tout lui était entré dans la tête, et je lui avais littéralement brûlé la cervelle.
Bernard poussa un éclat de rire.
— Allons, allons, dit-il, je vois qu'il y a encore du plaisir à prendre sur terre.
— Oui, dit linspecleur, seulement si tu y vas de cette façon, mon brave, lu pourras bien ne pas t'amuser longtemps. Mais qu'as-tu à la main ?
— Rico, unecgralignure; le gredin avait la peau si dure, que mon couteau s'est refermé.
— Et en se refermant, il t'a coupé le doigt, dit monsieur de Violaine.
— Net, mon inspecteur, net! et Bernard étendit sa main droite à laquelle manquait la première phalange de l'index; puis au milieu du silence que cette vue produisit, s'approprochant de l'inspecteur • C'est trop juste, monsieur de Violaine, continua-t-il, c'est le doigt avec lequel j'ai tué mon oncle.
OEUVRES COMPLÈTES D'ALEXAiNDRE DUMAS.
— Mais il faut soigner cette blessure, Bernard.
— Soigner ça, ah bien ! voilà gran'dcliose ; s'il faisait du vent, ce serait déjA séclié.
Et à ces mots, Bernard rouvrant son couteau, fit la curée aussi iranquiUenientquesi rien ne lui était arrivé.
A lâchasse suivante il revint, non plus avec un couteau, mais avec un poignard en forme de baïonnette qu'il avait fait exécuter sous ses yeux par son frère, armurier à Yillers- Cotterets , et qui ne pouvait ni plier, ni se briser, ni se feraier.
Celte fois, la scène que j'ai déjà décrite se renouvela ; seulement le sanglier resta sur la place, égorgé comme un cochon domestique.
Et puis il en fut ainsi à toutes les autres chasses ; si bien que ses camarades ne l'appelaient plus que le charcutier.
Cependant, tout cela ne lui faisait pas oublier la mort de IVrlluMin; il devenait de plus sombre en plus sombre, et de temps en temps il disait à l'inspecteur :
— Voyez-vous, monsieur de Violaine, tout cela n'empêche pas qu'un jour il m'arrivera mallicur !...
Trois ou quatre ans s'étaient passés depuis les événemens que nous venons de raconter, j'avais quitté Villers-Cotterets, rt je revenais y passer quelques jours ; c'était au mois de décembre, et la terre était toute couverte déneige.
Après avoir embrassé ma mère, je courus chez monsieur de Violaine.
— Ah! ah! dit-il en me voyant, te voila, garçon! tu arrives juste pour la chasse au loup.
— S'il faut vous le dire, j'y pensais en voyant la neige, et je suis enchanté de ne pas m'étre trompé dans ma prévision.
— Oui, on a connaissance de trois ou quatre de ces messieurs dans la forêt, et comme il yen a deux sur la garderie de Bernard, je lui ai donné hier l'ordre de les détourner, en le prévenant que nous serions chez lui demain malin.
— A la Maison-Neuve, toujours?
— Toujours.
— Eh bien ! que devient-il ce pauvre Bernard ? tue-t-il toujours des sangliers à coups de baïonnette?
— Oh 1 les sangliers sont exterminés depuis le premier jusqu'au dernier. Je crois qu'il n'en reste plus un seul dans la forêt. Bernard les a tous passés en revue.
— Et leur mort l'a-t-elle consolé ?
— Non; le pauvre diable est plus sombre et plus triste que jamais. Tu le trouveras bien changé. J'ai pourtant fait avoir une pension à la veuve de Berthelin. Mais tout cela ne fait rien à son chagrin. 11 est mordu au cœur. Avec cela il est plus jaloux que jamais.
— Et toujours aussi injustement?...
— C'est-à-dire que sa pauvre petite femme est un ange.
— Alors c'est de la monomanie. Au reste tout cela ne l'empêche pas d'être toujours un de vos bons gardes, n'est-ce pas?
— Excellent.
— Et il ne nous fera pas faire buisson creux demain?
— Je l'en réponds.
— C'est tout ce qu'il faut, le temps fera le reste.
— Le temps ne fera qu'empirer la chose, et je commence à croire comme lui qu'il lui arrivera malheur.
— C'est à ce point là?
— Ma foi oui; quant à moi, j'ai fait tout ce que j'ai pu, et .«. n'aurai rien à me reprocher.
— El les autres, comment vont-ils?
— A merveille.
— Mildet?
— Coupe toujours en deux les écureuils à balles.
— ■ Mona ?
— • Nous avons chassé avanl-hicr ensemble, dans les ma-
rais de Coyolles, et il m'a tué dix-sept bécassines sans en
manquer une.
— EtBobino?
— Bobino a fait faire un sifDet pour les chiens de la queue de son sanglier, et il déclare qu'il n'aura de repos en ce monde et dans l'autre, que lorsqu'il aura remis la main sur le reste de l'animal.
— Alors, excepté Bernard, tout va bien?
— Parfaitement.
— Ainsi le rendez-vous?...
— Est à six heures du malin , au bout des grandes allées.
— Nous y serons.
Je quittai monsieur de Violaine pour aller serrer la main à tous les vieux amis que j'ai conservés dans mon pays. Un des bonheurs de ce monde est d'être né dans une petite ville, dont on connaît tous les habitans, et dont chaque maison garde pour nous un souvenir. Moi je sais que, lorsque je retourne par hasard dans ce pauvre pelit bourg à peu près inconnu au reste du monde, je descends de voiture une demilieue avant d'être arrivé, puis je m'achemine à pied, reconnaissant les arbres de la roule, parlant à cha<|ue personne que je rencontre, et retrouvant une émotion jus(iue dans les choses insensibles et dans les objets inanimés. Je me promettais donc une grande fête de me retrouver le lendemain avec tous mes gardes.
Cette fOtc commença à six heures du matin. Je revis toutes mes vieilles figures avec du givre aux favoris, car, ainsi que je l'ai dit, il avait neigé la veille, et il faisait horriblement froid. Nous échangeâmes force poignées de main, puis nous nous mimes en route pour la Maison-Neuve. Il ne faisait pas encore jour.
Arrivés à l'endroit appelé le Saut-du-Cerf, parce qu'un jour que le duc d'Orléans chassait dans la forêt, un cerf s'élança par-dessus la route, encaissée en cet endroit entre deux talus; arrivés, dis-je, au Saut-du-Cerf, nous vîmes l'obscurité qui commençait à se dissiper. .\u reste, le temps était excellent pour lâchasse; il n'était pas tombé déneige depuis douze heures, rien n'avait donc recouvert les brisées. Les loups, si on les avait pu détourner, étaient à nous.
Nous fîmes une demi-lieue encore, et nous arrivâmes en vue du tournant, où Bernard avait coutume de nous attendre. Il n'y avait personne.
Celte infraction à ses habitudes dans un homme aussi exact que l'était Bernard, commenç-a à nous inquiéter. Nous doublAmes le pas et nous arrivâmes au tournant d'où l'on voyait la Maison-Neuve, à un kilomètre à peu près.
Grâce au tapis de neige étendu sur la terre, tous les objets, même à une distance assez éloignée, étaient parfaitement distincts. Nous voyions la petite maison blanche, à moitié perdue dans les arbres, nous voyions une légère colonne de fumée, qui,s'écliappant de la cheminée, montait dans l'air; nous voyions un cheval sans maître, tout sellé et lout bridé, qui se promenait devant la porte; mais nous ne voyions pas Bernard.
Seulement nous entendions ses chiens qui hurlaient lamcn tablement.
Nous nous regardâmes les uns les autres, en secouant instinctivement la tète, et nous doublâmes le pas. En approchant, rien ne changea.
Arrivés à cent pas de la maison, nous ralenlîmes notre marche malgré nous. Nous sentions qu'en étendant la main, i:ous allions toucher un malheur.
A cinquante pas de la maison, nous avions presque fait halte.
— Cependant, dit l'inspecteur, il faut savoir à quoi s'en tenir.
Et nous nous avançâmes de nouveau, mais en silence, mais le cœur serré, mais sans dire une parole.
Et nous voyant venir, le cheval tendit le cou de notre eût/ et se mil à hennir.
De leur côié, les chiens s'élancèrent contreles barreaux de leurs niches qu'ils mordaient à belles dénis.
BERNARD
A dix pas de !a maison il y avait une flaque de sang et un pistolet d'arçon déchargé.
Puis de cette flaque de sang partait, en accompagnant des pas marqués sur la neige et qui rentraient à la maison, une trace sanglante.
Nous appelâmes : personne ne répondit.
— Entrons, dit l'inspecteur.
Nous entrâmes, et nous trouvâmes Bernard étendu .'i terre près de son lit, dont il tordait les couvertures entre ses mains crispées; ù sa tète, sur la table de nuit, étaient deux bouteilles, dont l'une vide et l'autre entamée ; il avait une large blessure au côté gaucbe,dont son chien favori léchait le sang.
li était encore chaud et venait d'expirer il n'y avait pas dix minutes.
Voilù ce qui s'était passé; nous le sûmes le lendemain parle facteur d'un village voisin qui avait presque assisté à l'événement.
Bernard était jaloux de sa femme ; et quoique, comme nous l'avons dit, celte jalousie ne reposât sur rien, elle n'avait fait qu'augmenter. 11 était parti à une heure, profitant d'un niagnilique clair de lune pour détourner les deux loups qui se trouvaient dans sa brigade.
Une heure après son départ, un messager était venu annoncer à sa femme que son père avait eu une attaque d'apoplexie, et demandait à la voir avant de mourir. La pauvre femme s'était levée et était partie à l'instant même sans pouvoir dire où elle allait. Ni elle ni le messager ne savaient écrire.
En rentrant à cinq heures du matin, Bernard avait trouvé la maison vide. Il avait tâté le lit, le lit était froid ; il avait appelé sa femme, sa femme avait disparu.
— C'est bien, avait-il dit, elle a prolité de mon absence, ne croyant pas que je rentrerais sitôt. Elle me trompe; il faut que je la tue. Il croyait savoir où elle était.
Il détacha ses pistolets d'arçon, il mil dans l'un quatorze chevrotines, et dans l'autre dix-sept. On retrouva quatorze chevrotines dans celui qui était resté chargé et les dix-sept autres dans son corps.
Puis il alla seller son cheval, le fit sortir de l'écurie et l'amena devant sa porte. Alors il prit ses pistolets, en mit un dans la fonte gauche; celui-là eulra parfaitement.
Mais la fonte droite élant par hasard plus étroite, le pistolet trouva quelque difficulté à y prendre sa place. Bernard voulut l'y faire entrer de force.
Il prit la fonte d'une main, la crosse du pistolet de l'autre, et poussa violemment le pistolet dans la fonte.
Lasecousse fit détendre le ressort, le coup partit. Pour plus de commodité, Bernard tenait la fonte appuyée contre lui ; toute la charge pénétra dans le flanc gauche, lui brùîant et lui déchirant les entrailles.
Le facteur passait dans ce momenl-là ; il accourut ù la détonation. Le colosse était resté debout, cramponné à la selle.
— Mon Dieu! qu'y a-t-il, monsieur Bernard ?demanda-t-il.
— Il y a que ce que j'avais prévu est arrivé, mon pauvre Martineau. J'ai tué mon oncle d'un coup de fusil et je viens de nie tuer d'un coup de pistolet.
— Tous tuer, vous, monsieur? Vous n'avez rien. Bernard se tourna de son côté, ses habits brûlaient encore,
et le sang coulait à flols.
— Oh! mon Dieu ! que puis-je faire pour vous? Voulcïvous que j'aille vous chercher un médecin ?
— Un médecin I Qu'est-C£ que tu veux qu'il y fasse ? Est-ce que le médecin a sauvé mon pauvre oncle Berlhclin?
— Mais, enfin, ordonnez-moi quelque chose?
— Va me chercher deux bouteilles de tisane ù la cave et détache-moi Rocador.
Le facteur, qui souvent buvait le matin la goutte avec Bernard, prit la clef, descendit à la cave, tira deux bouteilles, alla détacher Rocador et rentra.
Il trouva Bernard assis devant une table et écrivant.
— Voilà, dit-il.
— C'est bien, mon ami, répondit le blessé ; pose les deux bouteilles sur la table de nuit, et va à tes affaires.
— Mais, Bernard...
— Va, le dis-je.
— Vous le voulez donc?
— Oui.
— Au revoir.
— Adieu.
Le facteur était alors parti , tout courant , espérant que Bernard était blessé moins dangereusement qu'il ne l'était car comment, en voyant un tel sang-froid et une telle Iran quillité , penser que l'homme qui les conserve est frappé à mort?
Ce qui s'est passé après le départ du facteur, personne ne le sait.
Seulement, selon toute probabilité, Bernard avait bu ce qui manquait de vin dans les deux bouteilles. Puis il avait voulu monter sur son lit; mais ses forces lui avaient fait défaut : il était alors tombé à terre, et il était mort dans la position où nous venions de le retrouver.
Un papier était sur la table.
Sur ce papier, d'une main encore ferme, élaient écrites ces quelques lignes :
« Vous trouverez un des loups dans le bois Duqucsnoy, l'autre a décampé.
» Adieu, monsieur de Violaine. Je vous avais bien dit qu'il m'arriv<:rait malheur.
Il Votre dévoué,
BERNARD, garde-clief.
Je vous avais bien dit que ce n'était ni une nouvelle, ni un drame, ni un roman que j'allais vous raconter, mais une simple catastrophe.
Seulement, cette catastrophe a, je vous le jure, laissé dans mon esprit un ineffaçable souvenir.
DON MARimN DE FREYTAS.
— Mais mon père, dit en souriant MiOrcetlès, d'où vous vient donc ce grand et étrange amour pour le roi Sanclie 11 ?
Celui auquel la jeune fille adressait cette question était un vieillard de soixante ans à peu près, couvert d'une cotte de mailles, ajustée avec autant de soin que s'il eût été en son camp devant les Maures d'Ourique ou de Cordoue, et non en son bon chûteau de la Horla, entouré de sa fidèle garnison, en pleine paix. Le casque seul manquait à son armure complète de capitaine : encore était-il jiosé a qiiehiues pas sur un bahut, près duquel un écuyer se tenait debout et tout prêt à obéirauxordres de son maître. On pouvait donc voir sa figure vénérable, sur laquelle luttait, comme sur celle du lion, un singulier mélange de force et de calme. Cette ligure était encadrée par de longs cheveux ([ui avaient blanchi plus encore par la fatigue que par l'âge, et portait une ou deux cicatrices qui piouvaieut que les coups qui venaient en face étaient les bienvenus. Il était assis jirès d'une table et le coude appuyé près d'un lianap d'argent pli in de vin cuit, auquel de tem|)s en temps il donnait une large accolade ; entre ses jambes était à demi couché un grand lévrier africain qui, quoique la partie postérieure de son corps reposât eiilièrement îi terre, avait, en se dressant sur ses pattes de devant, glissé son long cou de serpent sur la cuisse de son maître, où, tout en paraissant dormir, il ouvrait, à chaque mouvement qu'il faisait ou ù chaque parole qui sortait de sa bouche, un œil intelligent et doux. Le reste de l'appartement, dont l'architecture appartenait au dixième siècle, et l'ameublement au douzième, était occupe par un jeune bachelier de dix neuf à vingt ans qui se tenait respectueusement debout, appuyé contre la cheminée ; par deux pages, (jui riaient dans un coin eu faisant des niches a une vieille suivante qui s'était endormie en (liant sa quenouille; par un vieillard du même âge à peu presque celui qui paraissait le maître de la maison, et qui était assis de l'autre coté de la table, mais un peu en arrière, pour indiquer ton inlérioriié; et enlin par la jeune fille aux cheveux iioirj,
aux lèvres ronges et aux blanches donls (jiu avait fait celte question, bien naturelle ù cette époque où tout le Portugal murmurait contre lui.
" Mais, mon père, d'où vient donc ce grand et étrange amour pour le roi don Sanche II? «
Le vieillard regarda son compagnon à cheveux blancs comme pour lui dire: « Elle le demande! » Puis se retournant vers sa lille:
— C'est que, lui dit-il, je l'ai vu plus petit et plus faible quejc net'ai vue toi-même, toi qui es nuiproprcfille; allendu que j'étais lu quand la reine doua Sancha, dont Dieu garde l'âme, accoucha de lui sur la terre de Sicile, où nous avions fait relftche pour lui donner du repos, et que je le vis sortir seul, pauvre et nu, comme dit l'Écriture, du lit de sa mère; tandis qu'au contraire j'étais en Terre-Saints, lorsque toi, mon enfant, lu vis le jour; de sorte que tu avais déjù trois ans lorsque je revins, et que tu étais presque aussi grande et surtout aussi raisonnable que tu l'es aujourd'hui.
— Est-ce que tout enfant, demanda le jeune écuyer, on l'emmena aussi en Palestine?
— Non, répondit le vieux chevalier; ce fut moi qui le ramenai en Portugal. Et voilà, si vous voulez le savoir, d'où m'est venu ce grand amour pour lui : c'est delà grande confiance et du grand honneur (jue m'avait fait le roi son père, car la veille du jour où nous devions faire tous nos cmbarquemens, au moment où je venais d'entT-ndre lamesse, il me fit venir dans sa propre chambre, où il était assis, entouré de sa cour, près de madame la reine ((ui,étenduesur un fauteuil , les pieds sur une chaise, était encore pille et souffrante de sa délivrance, car il n'y avait que vingt-cinq jours qu'elle élai' accouchée, et il me dit :
Il Certes, seigneur don Martiun de Freytas, s'il est un homme au monde envers lequel nous soyons obligés, la reiueet moi, c'est bien vous, n Je voulus répondre, mais il continua : " C'est bienvous,car vous étiez avec moi ù la balaillf d'Alcacar-do-Sal, où nous ballimes le roi maure de Jaen, ei où vous vous jetâtes entre moi et un Sarrasin qui allait me tuer: si bien que vous reçûtes sur votre casque, et même sur votre figure, le coup qui m'était destiné; car lorsque, frappé
DON MARTINN DE FREtTAS.
d'interdit par le souverain pontife de Rome, tout le monde m'abandonnait, vous m'êtes resté fidèle; car enfin, à la première nouvelle que je vous ai fait savoir que mon intention était de me croiser, vous êtes revenu de Ronianie me rejoindre à Calane, m'amenant vingt-cinq hommes d'armes, (nourris et habillés à vos frais, quand vous ne me deviez que 'le service de votre personne. Eh bien 1 continua-l-il, quoique les senices que vous nous avez rendus soient si grands et si nombreux que nous ne savons comment vous en donner jamais récompense, aujourd'hui, telle est notre position, qu'audessus de tous les services passés va s'élever celui que nous vous prions à cette heure de nous rendre; et cela, je me plais à le dire en présence de tous ces chevaliers et seigneurs qui nous écoulent.
« J'allai au seigneur roi, je mis un genou en terre, et lui ayant rendu grâce du bienqu'il avait dit de moi : — Seigneur, lui dis-je, ordonnez ce qu'il faut que je fasse, et tant que mon âme tiendra en mon corps, je ne manquerai à rien de ce que vous m'aurez ordonné.
» — J'attendais cela devons, me répondit-il, et ce que nous désirons, la reine et moi, nous allons vous le dire. Il est bien vrai qu'il nous serait fort nécessaire que vous vinssiez avec nous en ce voyage saint que nous avons entrepris, et que nous y aurions grand besoin de vous, mais le service que nous vous demandons nous tient tant à cœur, qu'il faut que tout autre cède à celui-là. Vous savez, puisque vous étiez présent à sa naissance, que véritablement Dieu nousa donné notre fils don Sanche de madame notre femme. Nous vous prions donc de le recevoir de nous, de le porter à la reine notre mère, et de le remettre entreses mains. Vous noliserez des nefs et armerez des galères, ou tout autre bâtiment sur lequel vous penserez qu'on puisse aller en plus grande sûreté; nous vous donnerons une lettre pour notre trésorier, afin qu'il vous avance tout l'argent dont vous aurez besoin, et qu'il croie en toutce que vous lui direzde notre part. Nous écrirons de même à madame notre mère et au seigneur roi de Mayorque , qui est notre allié, et nous vous donnerons une charte de procuration générale pour toutes les parties du monde où le vent pourrait vous pousser, du ponant au levant, du midi au nord. Tout ce que promettrez, ferez, ou direz, pour nous, à cavaliers, à gens de pieds ou à tous autres, nous le tenons pour bien promis, bien fait et bien dit, et nous le confirmons. Nous ne vous en dédirons en rien, et nous en donnerons comme caution toutes les terres, châteaux et autres lieux que nous possédons et espérons posséder avec l'aide de Dieu. Ainsi vous partirez avec notre plein et entier pouvoir; et lorsque vous aurez remis notre fils à madame la reine notre mère, vous irez chez vous, et reconnaîtrez et arrangerez toutes vos affaires, qui doivent être fort en désordre par votre campagne de Ronianie. Puis quand vous aurez tout terminé, vous reviendrez nous rejoindre avec toutes les troupes à cheval et ù pied que vous pourrez réunir; et notre allié le roi de Mayorque vous comptera tout l'argent que vous lui demanderez pour payer les troupes qui vous suivront. Yoilà ce que nous désirons que vous fassiez pour nous.
» Et moi, continua le chevalier après une courte pause, je fus fort ébahi de la grande charge qu'il plaçait sur mes épaules, c'est-à-dire le seigneur infant son fils, qui tout petit qu'il, fût se trouvait déjà l'héritier d'un royaume. Je demandai en grâce au seigneur don Alphonse et à la reine de me donner un collègue (jui partageât au moins ma responsabilité. Le roi me répondit qu'il ne me donnerait aucun collègue, mais que je me tinsse prêt à le garder comme mon seigneur et mon propre fils ; et il ajouta : — Maintenant, don Martinn de Freytas, comme nous ne savons pas ce que Dieu peut décider de nous, faites-moi serment qu'en mon absence ou après ma mort, vous regarderez toujours l'infant don Sanche comme votre seul roi, et que vous ne remettrez à d'autres qu'à lui, et en ses propres mains, les clefs des villes, forteresses ou châteaux qui vous seraient confiés; enfin, que vous lui demeurerez, jusqu'à sa mort ou la vôtre, fidèle et loyal serviteur, comme vous l'avezété pour moi, à moins que lui ou moi ne vous relevions de votre serment. »
• Alors je me mis de nouveau à genoux, lui baisai la main,
prononçai sur cette épée le serment qu'il demandait, et je fis e signe de la croix pour que ce serment fût reçu du ciel.
» Et aussitôt le seigneur roi ordonna à don Luiz delà Trueba, qui tenait son fils en garde dans le château de Catane, de me le livrer à moi, et non à aucun autre, toutes et quanies fois que je jugerais à propos de le réclamer. Le chevalier me fitserment et hommage, et à compter de cette heure l'infant don Sanche fut en mon pouvoir : et ce jour-là, il y avaitvingt-cinq jours qu'il était né, et pas davantage.
«Et ceci étant terminé, le seigneurroi s'embarqua le même jour, et me laissa à Catane, très fier et très embarrassé de la mission qu'il m'avait donnée. "
Don Martinn de Frcytas en était là de son récit lorsque l'on entendit le son d'un cor qui retentissait vers la porte du Douro, aux pieds des murailles du château de la Horta. Don Martinn se retourna aussitôt vers l'ccuyer qui gar-lail son casque, lui ordonna d'aller demander ce que voulait celui qui donnait du cor à une pareille heure, et continua son récit.
" Je ne perdis pas de temps pour accomplir mon message; je noiisai une nef de Baraoas, qui se trouvait au port de Palerme et qui appartenait au seigneur don Juan de Carralhal, qui voulut bien me la céder. Aussitôt ce premier point arrêté, j'allai trouver le noble don Bérenger de la Sarria, qui avait pour femme une très noble dame, qui se nommait madame Agnès d'Adri, et qui avait eu vingt-deux enfans. Je priai ledit seigneur don Bérenger, qui était un mien ami, de me prêter sa femme, afin de confier à ses soins le seigneur infant don Sanche. Il voulut bien m'accorder ma demande, ce dont je fus fort content, d'abord parce que madame Agnès était fort bonne, fort pieuse, de très noble parage, et me paraissait devoir merveilleusement se connaître en faitd'enfans, en ayant eu, comme je l'ai dit, un aussi beau nombre. Alors je fis choix de six autres dames, dont chacune avait un enfant en core à la mamelle, afin que si l'une venait à manquer, les au très pussent la remplacer, et je les pris avec leurs enfans, afin que leur lait ne vînt point à se gâter Puis, comme le seigneur infant don Sanche avait déjà une nourrice qui était de Catane, et le soignait à merveille, je m'en procurai encore deux autres en cas d'accident; et outre cela j'embarquai une chèvre. Enfin, toutes ces mesures prises, je disposai mon propre passag.^, j'armai fort bien ma nef, la pourvoyant de tout ce qui était nécessaire à notre nouniture et à notre défense. J'y plaçai cent vingt hommes d'armes, dont chacun valait trois hommes ordinaires pour le courage et la noblesse. Je fis ranger tout mon monde sur le pont, et je sommai don Luiz de la Trueba de me faire remettre le seigneur infant à la porte de Catane où je raltendais.
" Au bout d'une heure je le vis venir, accompagné de tout ce qu'il avait pu rassembler de chevaliers portugais, catalans et latins, tous notables citoyens ou seigneurs de race. Quand il fut en ma présence, il se iourn» de leur côté, et, leur montrant le seigneur infant qu'il portait entre ses bras: » — :\Iesst-igneurs, leur dit-il, reconnaissez-vous que cet enfant soit l'infant don Sanche, fils du roi Alph:)nseII de Portugal et de donaSancha, son épouse ? »
» Et tous répondirent :
-, — Oui, bien assurément! car nous avons assisté à sos baptême, puis nous l'avons vu et connu presque tous les jours depuis celte époque, et nous déclarons comme chose certaine que cet enfant f st bien l'infant don Sanche. »
» Alors il me présenta le seigneur infant ; mais je ne voulus pas le prendre qu'on ne l'eût déshabillé en la présence de tous, afin de m'assurer qu'on me le remettait sain de corps et en bon étal, ce dont je pus m'assurer ainsi que tout le monde. Mais comme pendant l'opération le seigneur infant avait toussé trois ou quatre fois, j'eus soin de consigner sur mon reçu qu'on me l'avait remis enrhuDié; puis j'apposai mon sceau auprès de ma signature, et je donnai celte charte de décharge à don Luiz de la Trueba. Tout ceci étant terminé, je pris à mon tour le seigneur infant dans mes bras, et l'emportant hors de la ville, suivi de plus de six mille personnes qui m'accompagnèrent jusqu'au port, je le déposai dans la nef entre les bras de sa nourrice, que ne devaient pas perdre de vue les six dame jsur lesquelles veillait à son
ŒLVRES COMPLÈTES DALEXANDRK DUMAS.
tour madame Agnès. Et tous le signèrent et le liénirent.
» En ce moment arriva ù bord un luiissier du seigneur roi de Sicile, qui apportait de la pari de son maître deux paires d'habits de drap d'or pour le seigneur infant. Puis incontinent nous mîmes à la voile. C'était le pre:-nier du mois d'avril de l'an de grâce mil deux cent dix-huit.
» Arrivé à Trapani, je reçus des lettres dans lesquelles on me disait de me bien garder de quatre galères armées qui croisaient dans cette mer, montées par des Sarrazins d'Afrique, et guettant les vaisseaux portugais, génois ou catalans qui naviguent en grand nombre entre Sardaigne et Sicile. Je lis en conséquence renforcer ma nef, j'y mis le meilleur armement et le plus grand nombre d'hommes qu'il me fut possible, et je me remis en mer, confiant dans la sagesse de Dieu, qui veille sur les rois ; de sorte que nous arrivâmes sans danger et par le plus beau temps du monde à Pile Saint- Pierre.
11 Pendant cette première traversée, le Seigneur permit que ni le seigneur infant ni personne de sa suite ne fût indisposé.
» Nous restâmes vingt-sept jours en station dans l'île; puis y ayant été rejoints par vingt-quatre bâtimens montés de Catalans et de Génois qui faisaient même route que nous, nous partîmes tous ensemble, par un saint jour de dimanche, après avoir dévotement entendu la messe â terre.
11 Après les trois premiers jours de traversée, nous fûmes assaillis par un orage terrible. Mon premier soin fut de monter sur le pont et de donner tous les ordres nécessaires. Je rappelai au pilote qu'outre nous, qui n'étions que d'humbles pécheurs, il eût à se rappeler qu'il avait ù bord un dépôt royal et précieux. Le pilote répondit qu'il ferait tout son possible pour sauver le seigneur infant, puis nous, puis lui-même. Alors je redescendis dans la chambre des femmes pour voir comment cela se passait.
» Toutes choses étaient au pire : les unes avaient le mal de mer et étaient couchées, pareilles ù des cadavres; les autres avaient perdu la tête de frayeur, et criaient que leur lait allait tourner. Au milieu de tout ce sabbat je cherchai la nourrice ; elle était assise contre un panneau, les bras pendans , les yeux morts, et avait laissé glisser le seigneur infant de ses genoux sur le parquet, uù il faisait à lui seul des cris plus perçans que toutes les femmes ensemble.
Je le pris respectueusement dans mes bras et cherchai quelqu'un ù qui le remettre; mais toutes les femmes, y com pris madame Agnès, étaient dans un tel état d'atonie ou de terreur, que je ne voulus me fier qu'à moi-même. Comme la tempête continuait, et au lieu de diminuer allait toujours croissant, j'ordonnai à tous les hommes de l'équipage qui n'étaient point occupés à la manœuvre de se mettre en prières; puis je me lis attacher le seigneur infant autour du corps, alin de me noyer ou de me sauver avec lui ; et comme il continuait de pleurer, je commençai à croire que ce n'était pas le mal de mer, mais bien la faim qui le faisait gémir ainsi. Je m'assis donc au pied du grand mât, et faisant venir la chèvre, j'approchai le seigneur infant qui, dès qu'il sentit les mamelles cessa de pleurer, et se mit à téter comme s'il n'avait fait autre chose de sa vie. Ce fut alors que je bénis ardemment le ciel de ne m'en être pas rapporté à madame Agnès,
mes trois nourrices et à mes six daraes pour m'aecompagner.
" La tempête dura ainsi pendant tout le jour et toute la nuit. Pendant cet intervalle je ne quittai pas d'une minute le seigneur infant, le berçant entre mes bras tandis qu'il dormait, et l'approchant de la chèvre aussitôt qu'il poussait le moindre cri. Dieu permit que pendant tout ce temps, ni le seigneur infant, ni moi, ni la chèvre, n'eussions le mal de mer. Lorsque le jour vint, le temps commença de s'améliorer> et ce fut une grande grâce que nous lit le ciel, car notre nef commençait de faire eau, et sept bâtimens de notre convoi avaient été engloutis.
11 Peu 4 peu chacun se remit : madame Agnès revint la première, puis les trois nourrices, puis les six dames; quant aux nourrissons, comme personne ne s'était occupé d'eux, bur huit on en trouva trois de morts, et deux ne se trouvèrent
ni morts ni vivans. On présuma que les morts avaient été éloutlés cl que les absens étaient tombés à la mer.
11 Quant au seigneur infant, par la grâce de Dieu et les soins que j'en avais eus, il se portait que c'était merveille.
11 Je le remis aux mains de madame Agnès, qui ne voulail pas le reprendre, disant qu'elle était indigne ; mais j'insistai fort, et elle céda.
» A compter de ce moment, le vent fut favorable, et quin' jours après nous abordâmes à Mafra, dans l'Estramadure,
» Dès que nous eûmes mis pied à terre, je fis prévenir n.^ dame la reine-mère, qui était à Coimbre, que j'étais débarqua àlMafraavcc le seigneur infant, son petit-fils, et que je me metirais en route pour aller la rejoindre aussitôt que le seigneur infant aurait pris quelque repos. Je m'occupai aussitôt, comme le temps était pluvieux, à faire faire une litière. C'était une espèce de palanquin recouvert d'un drap enduit de cire, afin qu'il ne fût pas accessible à la pluie, et orné pardessus ce drap d'une étoffe de velours rouge. J'y fis étendre un matelas, sur lequel auraient pu tenir six hommes de taille ordinaire ; la nourrice s'y coucha avec ses plus bea;ix vêtemens, et près d'elle le seigneur infant, que je fis revêtir d'un des habits de drap d'or que lui avaitdonnés le roi de Sicile; puis vingt hommes le portèrent, les uns avec des bâtons, les autres avec des lisières. Au bout de deux jours de marche, nous rencontrâmes, à quatre lieues en avant de Leria, monseigneur Raymond de Sagardia, avec dix chevaucheurs, qui nous étaient envoyés par les deux reines, à savoir, la reine douairière de Portugal et la reine de Mayorque, sa fille; et nous continuâmes la route avec eux. Quand nous fûmes près de Pombal, comme il y avait un ravin à passer, les plus notables sortirent de la ville et prirent les bâtons et les lisières des mains des porteurs, et ils firent passer le ravin au seigneur infant, à qui mon invention plaisait tellement, que c'est tout au plus si dans toute la roule il pleura plus de trois ou quatre fois par jour. -^
11 A la porte de la ville de Coïmbre, et en avant du pont jeté sur le Mondego, nous trouvâmes, comme à Pombal, les consuls et les prud'hommes de la ville, accompagnés de quatre huissiers, qui venaient nous recevoir. Ils prirent les bâtons à leurs mains et les lisières à leur cou, et nous entrâmes à grand honneur dans la ville ; puis nous nous dirigeâmes vers le château où se trouvaient madame la reine, aïeule du seigneur infant, et la reine de Mayorque, sa tante. Toutes deux attendaient sur la plus haute tour, et dès qu'elles virent que nous montions vers le château, elles descendirent jusqu'à la porte. Alors, comme elles avaient été obligées de s'asseoir toutes deux sur un banc de pierre, tant elles étaient joyeuses, je pris entre mes bras le seigneur infant, et plein d'une véritable joie d'être venu si heureusement â bout d'une si pénible entreprise, je le portai devant les reines. — Que Dieu vous accorde autant de joie, mes enfans, dit le vieux chevalier interrompant son récit et étendant les mains comme pour bénir ceux qui l'entouraient, qu'en eurent ces nobles dames quand elles virent leur petit-IHs et leur neveu si bien porlani et si gracieux, avec sa petite figure riante et belle, vêtu d'un manteau à la catalane et d'un paletot de drap d'or. — Alors, continua le vieillard, dont les yeux se mouillaient de larmes et dont la voix tremblait à ce souvenir, je m'agenouillai, je baisai la main des reines, et je fis baiser par le seigneur infant la main de son aïeule. Elle voulut le prendre dans ses bras ; mais alors je lis un pas en arrière et je lui dis : « Madame, sauf votre bonne grâce et merci , ne me sachez pas mauvais gré; mais tant que je n'aurai pas un reçu en bonne forme du seigneur infant, comme j'en ai donné un moi même, vous ne le toucherez pas, quand vous seriez la vierge Marie en personne. 11 La reine se mita rire à ces paroles et me dit (|u'elle trouvait bon que je fisse ainsi. Alors je demandai : « Madame, y a-t-il ici un lieutenant du seigneur roi? » La reine me répondit : « Oui, seigneur, » et elle le fit avancer. Je demandai ensuite si se trouvaient présens au château le bailli, le viguier et les consuls de la ville de Coïmbre. Ils répondirent : (1 Nous voici. » Car tous ceux que j'avais nommés étaient attelés à la litière. Je demandai encore un notaire public; et il s'y trouva comme les autres, tant tous ceux qui avaient
DON MARTINN DE FREYTAS.
quelque nom ou quelque eliarge s'étaient empressés de venir au-devant de nous. Il y avait déplus, et outre ceux que je viens de nommer, un grand nombre de clievaliers et d'hommes notables de Coïmbre. Lorsque tous furent présens, je lis venir madame Agnès, puis les deux nourrices, puis les six dames pour accompagner, et en présence des reines, je leur demandai trois fois : " Cet enfant que je liens entre mes bras est-il bien le seii;neur infant don Sanclie, lils de don Alphonse II , roi de Por.ugal, et de doua Sancha, son épouse? «Et tous répondirent : « Oui !» Et de cette première déclaration je fis dresser par le notaire une ch ne publique; après quoi, je dis à madame la reine, aïeule du seigneur infant : « Madame, croyez-vous que cet enfant que je tiens dans mes bras soit le seigneur infant don Sanehe, fils de don Alphonse II, roi de Portugal?» Je lui lis trois fois la même demande, et trois fois elle me répondit: «Oui;» et de cette parole je lis aussitôt dresser une seconde charte par le notaire. Puis, j'ajoutai encore : Il Ma lame, en votre nom, au nom du roi don Alphonse et de la reine dona Sancha, déclarez vous ici me tenir pour bon et loyal, et pour entièrement quitte et déchargé du dépôt royal qui m"a été remis en la personne du seigneur infant? » F-l elle me répondit : " Oh! oui, seigneur; et Dieu m'est témoin que je ne crois pas qu'il existe un homme, je ne dirai pas même en Portugal, ni en Castille, ni dans toutes les Espagnes, mais dans le monde entier, plus fidèle et plus loyal que vous n'êtes^ et que je le reconnais en face de tous. i> Alors je me retournais vers les assistans et leur demandai s'ils avaient entendu les paro es que la bonne reine venait de me dire et s'ils en feraient serment à l'occasion; et tous crièrent : « Oui! oui I ■> Donc, me croyant quitte et déchargé, je livrai le seigneur infant à la reine-mère, qui le baisa plus de dix l'ois, tant elle était aise d'avoir un petit-lils.
1) Quanta moi, continuais vieillard, j'allai rejoindre en Palestine monseigneur Alphonse II, avec deux cents hommes de pied et cinquante chevaux, levés, non point avec l'argent du roi de Mayorque, mais sur mes propres terres.
» Et maintenant, acheva le vieillard, vous savez tous pourquoi j'ai en si grand amour le roi don Sanehe: c'est qu'il m'a coûté si grande peine et causé si grande terreur, que je m'y suis attaché comme à mon propre enfant, quoiqu'il ne m'ait pas toujours regardé comme son père. »
En ce moment la porte s'ouvrit, et un héraut couvert de poussière parut sur le seuil. C'était celui qui avait sonné du cor à la porte du château, vers le milieu du récit de don Martinn deFreytas.En l'apercevant, le vieillard se leva pour le recevoir, et lui fit signe d'entrer, mais le messager demeura debout et immobile à la porte, et faisant un geste de la main pour commander le silence :
— Vous, seigneur Martinn de Freytas, gouverneur du château de Horta, dit-il, et vous tous chevaliers, écuyers ou cr toyens, écoutez.
Le roi don Sanehe II ayant été jugé indigne de la couronne, qu'il déshonorait, il a plu à Dieu, par l'entremise des nobles confédérés, de le condamner à la déposition qu'il a méritée, et d'élire son frère, monseigneur Alphonse 111, en sa place.
En conséquence , les nobles confédérés m'envoient à vous, seigneur don Martinn de Freytas, et à tous gouverneurs de château, places et forteresses, pour vous prévenir qu'ils vous relèvent du serment de fidélité que vous avez fait entre les mains du seigneur don Sanehe, autrefois roi de Portugal.
— Ce que vous dites là, seigneur héraut, peut regarder d'autres, mais non pas moi, car j'ai un serment particulier qui me lie, et ce n'est qu'aux mains mêmes du seigneur don Sanehe, que je tiens toujours pour mon roi, que je puis remettre les clefs du château de la Horta.
Le héraut continua sa route, et derrière lui don Marlinn de Freytas lit fermer les portes et doubler les sentinelles.
Or, voilà ce qui s'était pasjé à Lisbonne entre don Sanehe II et les grands de son royaume :
Les nobles étaient assemblés dans la salle du conseil et attendaient le roi Sanehe 11 pour délibérer avec lui des affaires du royaume. Soudain la porte s'ouvrit, et, au lieu du roi, l'on vit paralire don Hernand d'Alméida, son favori, vêtu d'un habit de cheval, un cor au côlé et un fouet à la main; il venait annoncer que le seigneur roi ne pouvait venir présider le conseil, attendu qu'il parlait le lendemain malin pour chasser dans ses forêts de Sarzedar et de Caslel Branco; et que, tout entier à ces préparatifs importans, il ne pourrait s'occuper des affaires de l'état.
Cette mission, dont le favori s'acquitta avec sa morgue accoutumée, fut suivie aussiiôi son départ d'un murmure terrible dans toute l'assemblée En effet, don Sanehe ne pouvai' choisir un messager plus odieux pour un message plus insolent. Don Hernand, qu'il avait fait comte d'Alméida, sans être d'une naissance tout-àfait obscure, était du moins de noblesse si nouvelle, qu'à côté des vieux noms portugais auxquels on avait voulu l'égaler, son nom tout moderne faisait tache. C'était, disait-on, le frère de lait d'Alphonse Henriquez, premier roi de Portugal et aïeul de don Sanehe, qui l'avait amené avec lui de la Bourgogne où il était né, lorsqu'en 1228 il dépouilla sa mère, Thérèse de Castille, de la régence du royaume, et se fit nommer comte et bientôt roi de Portugal . Depuis ce temps, le fils et le petit fils de Guimarens avaient servi le fils et le petit-fils d'Alphonse Henriquez, avee fidélité sans doute, mais non point avec assez d'éclat pour que don Sanehe fût autorisé à l'élever ainsi à la hauteur des premières maisons de l'Estramadure en le nommant comte d'Alméida. Il est vrai que cette faveur avait une cause, mais la cause elle-même paraissait à tes nobles seigneurs odieuse et infâme. Le roi était depuis trois années amoureux de Maria, sœur de don Hernand, et l'on assurait que l'élévation subite du favori avait été mesurée à la complaisance qu'il avait mise à favoriser les amours du roi avec sa sœur; et quoique celle-ci vécût retirée loin de la cour et en dehors réel, lenient de toute intrigue, comme c'était depuis trois ans que jon Sanehe avait surtout abandonné le soin des affaires de son royaume, ou chaque fois qu'il s'en était mêlé, l'avait fait au grand mécontentement de toute la noblesse, celle-ci avait enveloppé dans la même haine l'amour pur de la sœur et le favoritisme intéressé du frère; de sorte que la bouche qu-i s'ouvrait pour maudire l'un, se refermait rarement sans maudire en même temps l'autre,
Et cependant Maria était pure de toute tache et innocente de tout mal. Dans la retraite où elle avait été élevée par sa mère et où elle continuait de demeurer près de sa tombe, elle avait vu don Sanehe sans savoir que c'était le roi; et comme celui-ci avait cru remarquer qu'il avait, par sa jeunesse, son air noble et sa courtoisie, faitquelqueimpression sur l'esprit de la belle recluse, il avait exigé de son frère, don Hernand, qu'elle continuât d'ignorer sa naissance et son rang. Mariil'avait donc toujours envisagé, sinon comme son égal, car, aussi humble que son frère était orgueilleux, elle n'avait point oublié comme lui son extraction obscure, mais comme un seigneur dont la noblesse n'était point assez haute pour mettre entre eux une barrière infranchissable. Or, dans cette croyance, elle l'avait aimé, et ce ne fut que plus tard que don Sanehe lui apprit qu'elle aimait un roi.
Alors la douleur de la pauvre Maria n'avait plus eu de bornes : à ses propres yeux elle n'était plus qu'une fi!!e perdue. Dans tous ses souvenirs, elle voyait les maîtresses des rois vouées à l'exécration des peuples, qui leur attribuaient toujours les fautes qui venaient d'eux, même les malheurs qui venaient du ciel. Aussi, lorsque pour la distraire de sa tristesse le roi don Sanehe lui avait proposé de l'emmener de Santarem à Lisbonne, et là de lui donner des serviteurs, des pages et un palais, avait-elle constamment refusé ses offres, et préféré à ce brillant déshonneur la solitude où elle pouvait
OEUVRES COMPLÈTES DALEXAiNDRE DUMAS.
sinon aimer sans remords, du moins pleurer sans témoins. Mais, si Isien voilée de son obscurité que le fût Maria, elle nVait pu écliaiiper aux regards des mécontens qui, depuis trois ans, ayant vu s" accroître la fortune et l'influence de don Hernand, avaient reclierclié la cause de celte faveur étrange, et pensaient l'avoir trouvée dans l'amour de sa sœur. Dèslors, toutes les fautes, toutes les faiblesses, toutes les insultes du roi avaient été attribuées à 1 influence désastreuse de Maria : et comme don Sanche, naturellement faible et paresseux, avait abandonné à don Hernand la conduite presque entière du royaume, on voyait l'influence de la sœur dans l'impuissance du frère, et on maudissait la source où elle était puisée, plus encore que le pouvoir qui en découlait
On ne sera donc point étonné de l'elTet que produisit sur la première noblesse du royaume l'apparition de don Hernand d'Alméidasur le seuil de la porte par laquelle on s'attendait a voir entrer le roi. Or, comme le message dont il était chargé n'était point de nature i^i diminuer les sentimens de haine que chacun lui portait déjà, le mécontentement général éclata aussitôt qu'il eut disparu; mais toute cette tempête de paroles et de menaces s'apaisa comme elle s'était élevée lorsque don Manrique de Carjaval étendit la main et réclama le silence.
C'est que don Manrique de Carjaval était un de ces hommes qui commandent le respect à tous. Noble de race, brave en guerre, sage au conseil, il eût été l'unie du royaume sous tout autre roi que le roi don Sanche. Mais tel est le malheur des gouvernemens faibles ou cauteleux, que tout ce qui est fort ou loyal leur devient ennemi. Don Manrique de Carjaval étendit donc la main et dit:''
" Messeigneurs, le roi don Sanche, que Dieu conserve, a rompu notre conseil de jour en son palais, je vous invite tous, tant que vous êtes, à un conseil de nuit en ma maison. Là, nous élirons l'un de nous pour nous présider, et nous verrons à prendre une décision sur ce qu'il faut faire pour l'honneur de la noblesse et le bien du royaume. Eu attendant pas de cris qui puissent nous trahir, pas de menaces qui puissent mettre nos ennemis sur leurs gardes. Soyons calmes, et nous serons justes, soyons unis et nous serons forts, n
Alors toute l'assemblée s'était dispersée avec dignité et en silence; et le roi qui, caché derrière un rideau avec don Hermand d'Alméida, la regardait s'éloigner, crut voirencore des serviteurs humbles et soumis lu où il n'y avait déjà plus que des rebelles et des conjurés.
La nuit se passa tranquille en apparence, rien ne vint troubler le sommeil du roi, aucun songe ne lui apporta l'éiho des paroles terribles que I on disait contre lui en ce conseil suprême et nocturne qui se tenait en la maison de don Manrique de Carjaval; et cependant tout fut arrêté, résolu et décidé coni'ue si, depuis le commencement des âges, la sentence eût été écrite sur le livre éternel par la plume de fer du destin.
Le matin, au moment où don Sanche sortait de sa chambre, botté, éperonné et tout prêt ù monter à cheval, il rencontra monseigneur de Léria, (|ui était archevêque d'Evora. Le roi fronça le sourcil, car il avait dit qu'il ne voulait recevoir Versonnc.
— Sire, lui dit l'archevêque, que votre colère tombe sur moi seul, car jç vous ai attendu ici malgré tout le monde, et teges et serviteurs ont fait ce qu'ils ont pu pour que je me iïtirasse. Mais j'avais à parler à votre altesse de la part des nobles de votre royaume.
— Et que désireut-ils ? demanda le roi.
— Ils désirent savoir si votre bon plaisir nf serait pas, au lieu d'aller aujourd'hui à la chasse, de présider le conseil; les aiïaires dont il devait être question sont urgentes et ne soutirent point de relard.
— Monseigneur d'Evora, répondit le roi, mêlez-vous de toucher les revenus de votre archevêché, qui, Dieu merci, est l'un des plus riches, non-seulement de l'Alenlcjo, mais encore du royaume, et laissez-moi faire, à moi, ma besogne de roi.
— Et c'est justement parce que vous ne la faites pas, sire, que je suis député devers vous pour vous dire que de toute
cette faiblesse et de tout cet abandon il vous arrivera malheur La besogne d'un roi, sire, est aux rudes affaires de la politique et de la guerre, et non aux plaisirs de l'amour et aux amusemens de la chasse.
— Et, répondit le roi, si je ne me rends pas aux conseils que vous voulez bien me donner au nom de ma noblesse, puis-je savoir, monseigneur, quel est ce malheur qui m'arrivera ?
— Ce malheur, sire, c'est que quelque soir, en revenant de visiter votre maîtresse ou de courir le daim, vous trouverez les portes de Lisbonne ouvertes pour tout le monde, mais fermées pour vous.
— Alors, monseigneur, reprit en riant avec mépris don Sanche , j'irai à Coïm!)re : le Portugal est riche en «Iles royales, et c'est une couronne qui a plus d'un fleuron.
— Coïmbre sera fermée comme Lisbonne, sire.
— Alors il me restera Setuval.
— Setuval sera fermée comme Coïmbre.
— Eh bien! dites à ma noblesse, reprit le roi, que lor^ que mon bon plaisir eût été de présider mon conseil aujourd'hui, je le remettrais à huitaine, tant je serais curieux de voir pareille chose.
— Vous le verrez, sire, répondit l'archevêque d'Evora. Puis, s'inclinant devant le roi, il sortit avec le même calme
et la même dignité qu'il avait conservés dans cette dernière démarclie, tentée près de don Sanche, et dont il venait de reconnaître l'inutilité.
De son côté, le roi monta à cheval avec son favori, traversa toute la ville sans s'apercevoir d'aucun changement, pu'S se dirigea sur Santarem. où demeurait sa maîtresse.
Ce jour-là, don Sanche trouva Maria plus triste et cepenpendanl plus afl'ectueuse encore que d'habitude. Le roi s'aperçut tout en entrant de cette tristesse, et, s'arrêtant devant la jeune fille assise sur un divan mauresque :
— Maria, lui dit-il, quand les nuages voilent les étoiles, le roi du ciel souflle et le^ nuages se dispersent, et les étoiles brillent. Ne pourrai-je donc jamais en faire autant pour toi, moi qui suis un roi de la terre? Quelqu'un a-t-i! osé t'insulter, Maria? nomme-le moi; fût-ce mon Irère Alphonse, par le ciel! il me rendra compte de cette offense.
— Non, cher seigneur, répondit Maria en secouant la tête et en faisant tomber deux perles qui tremblaient aux cils de ses yeux, non, personne ne m'a insultée, et vous ne devez punîrque moi-mêmequi suis une insensée de ne point me trouver heureuse quand tant de femmes seraient fières d'être h ma place.
— N'essaie pas de me tromper. Maria, dit don Sanche, je sais que ton âme d'ange te porte au pardon. Mais le pardon enhardit les traîtres, car c'est être traître à son roi que de ne point aimer ce qu'il aime. C'est ta faute aussi, Maria ; si tu étais venue à la cour, au lieu de rester dans cette solitude, il t'eussent vue de plus près, ils t'eussent connue, et alors ils t'eussent adorée comme moi. Mais il est encore l<Mnps, mon doux soleil, viens, et dès que tu luiras on sentira les rayons.
— Oh! bien loin delà! monseigneur, s'écria Maria en joignant les mains d'un air suppliant; si j'avais une grâce à vous demander, ce serait au contraire de me permettre de me retirer dans un couvent et de ne pas demeurer plus longtemps ainsi entre vous et votre peuple, car il nous en arrivera malheur à tous les deux, sire.
— Tu vois bien que tu me trompais. Maria, et que quelque misérable t'aura donné ces avcrtissemens. Au nom du ciel, Maria , nomme-moi celui qui a osé te menacer.
— I.a menace, si c'en élait une, monseigneur, viendrai! de trop haut pour que vous pussiez atteindre celui qui l'aurait faite... Mais tranquillisez-vous, sire, ce n'est point une menace, c'est un rêve.
— Un rêve. Maria ! Je regrette alors de ne pas avoir amené avec moi le rabbin Ismacl ; il explique les songes comme Joseph, et il t'eût dit ce que le tien signiliait.
— Hélas I monseigneur, répondit en soupirant Maria, U était si clair qu'il n'avait point besoin d'inierprèlc.
— Et il t'annonçait des malheurs? C'était un songe bien
DOiN MARTCNiN DE FREYÏAS.
malavisé, et qui ne se doutait point que j'étais là pour le faire mentir. Viens avec nous, ma beJle Maria, et le plaisir dissipera cette vision aussi rapidement que le soleil fond un nuage.
— Et où allez-vous donc, monseigneur? demanda Maria avec inquiétude.
— A la chasse.
Maria pâlit, puis d'une voix tremblante :
— Seul? lui dit-elle.
— Avec ton frère.
— Oh ! mon Dieu ! mon Dieu ! s'écria la jeune fille, plus de doute, plus de doute, et mon rêve était un pressentiment !
— Encore ton rêve ! murmura don Sanche avec un léger mouvement d'impatience. Voyons, Maria, dis-moi ce rêve. N'ai-je point droit ù tes pensées, à tes pensées de la nuit comme à celles du jour? Parle, je f écoute.
— Oh ! mon cher seigneur, dit Maria en se laissant glisser aux pieds de don Sanche, voilà où je reconnais cette bonté <iue tout le monde ignore, parce qu'elle reste au fond de votre cœur. Au lieu de rire de ma faiblesse, vous voulez la guérir. Eh bien ! c'est peut-être Dieu qui vous donne cette compassion pour une crainte qu'un autre traiterait de folie. N'est-ce pas que vous ne me raillerez pas de ma terreur?
— Non, sois tranquille ; parle.
—Eh bien ! monseigneur, vous étiez venu, dans mon rêve, comme vous voilà en réalité. Dans mon rêve, vous m'avez proposé, comme vous venez de le faire, de m'emmener à la chasse, et j'avais accepté. J'élaispartie avec vous, et je chevauchais à vos côtés toute lière de voire bonne grâce et de votre adresse, et me disant en moi-même que si vous n'eussiez pas éié roi de naissance, quelque peuple vous eut élu.
— Et toi aussi. Maria, tu me flattes? dit en souriant le roi.
— Non, mon bien-aimé seigneur, je vous dis la vérité toujours, ou, si je ne vous dispas la vérité, je vous dis au moins ce (|ue je pense. Vous chevauchiez donc ainsi prés de moi, lorsque nous eulràmes dans une sombre forêt où vos chiens ne lardèrent pas à lancer un daim. Chacun le poursuivit alors avec de grands cris de joie, et moi je le poursuivis ainsi que les autres, mai* triste et comme emportée dans un tourbillon. Je voulais crier instinctivement, je voulais arrêter mon cheval, je voulais, sans savoir pourquoi, vous dire de ne point poursuivre ainsi ce pauvre aninjal; mais j'étais sans voix et sans force, et ma poitrine se serait plutôt brisée que de laisser échapper un son. Enfin, après une course dont je ne pus mesurer la longueur et dans laquelle noschevaux, commes'ils eussent eu des ailes, franchissaient montagnes, rivières Bi précipices, le malheureux daim commença de se lasser, et, cliose étrange, tout en suivant la chasse, qui était encore trop éloignée pour le voir, je le voyais, moi, haletant, se traînant à peine, n'avançant plus (|ue par élans désespérés chaque fois qu'il entendait plus près de lui les aboiemens des chiens •u les fanfares du cor. Jout-à-coup une flèche partit d'un buisson sans que je visse quelle main l'avait lancée, et le daim, frappé à l'épaule, fit encore quelques pas, puis tomba sur ses genoux, puis se roula dans son sang; et ù mesure qu'il avançait vers son agonie, — vous avez dà faire quelquefois de ces rêves, n'est-ce pas, monseigneur? où le vrai et le faux, le fantastique et le positif sont tellement mêlés ensemble, qu'on ne sait plus distinguer la réalité de l'illusion, — ses membres, qui se raidissaient, cessaient confusément i'être ceux d'un animal et prenaient la ressemblance de ceux l'un homme. Enfin, après quelques minutes de cette métamorphose, je jetai un cri ; je venais de reconnaître mon frère. Oui, monseigneur, mon frère, percé d'une flèche au-dessous du bras, et qui, dans une dernière convulsion, rassembla toutes ses forces pour se tourner de mon côté et me dire :
« Maria, Maria, prends garde à la chasse! « Puis aussitôt il expira.
— Folle que tu es, dit don Sanche, ne reconnais-tu pas dans ce rêve insensé les incohérentes visions de la nuit?
— Oh! non, non! s'écria Maria. Non, croyez-moi bien, monseigneur, j'ai fait u'aulres rêvi-s dans ma vie, mais aucun ne m'a laissé une impression pareille. Oh I monseigneur,
OEUV. CO.MPL. — m.
ne méprisez pas cet avertissement. Après tout autre rêve, peu à peu j'ai senti s'effacer, si je puis le dire ainsi, le cadre dans lequel il était enfermé; montagnes, forêts, paysages, une fois mes yeux ouverts, disparaissaient à la clarté du jour comme une vapeur; tandis qu'aujourd'hui je vois tout encore, comme si je n'éiais pas éveillée ; le cadavre de mon frère est couché au pied d'un grand rocher couronné de sapins, près d'une fontaine où se réunissent les eaux d'une cascade ; il y a en face de lui une ruine qui est un ancien ermitage ruiné par les Maures et que surmonte une croix brisée. Tenez, monseigneur, que j'aie les yeux ouverts ou fermés, tout cela est devant moi sans cesse et plein de réalité.
— Il est du moins heureux que ce rêve, en menaçant ton frère, ait respecté ma belle Maria ; car, si imposteur que je le croie, je ne serais pas, je l'avoue, sans inquiétude en face d'une telle conviction.
— Oh! ce n'est pas tout, monseigneur, reprit Maria, et toute la fiimille est enveloppée dans la proscription. Je n'en restai point là et je m'enfonçai plus avant encore dans mon rêve ensanglanté. La chasse continua, car moi seule semblais être accessible à cette impitoyable vision. Toujours sans voix, toujours entraînée par une force supérieure, je repris ma course ù travers la forêt, et presque aussitôt les chiens lancèrei:t une biclie blanche qui descendit la vallée de toute la rapidité de sa course; et alors la mènu' chose e renouvela. Comme si j'eusse été dout'e d'une double vue, je la suivis à travers les mille détours qu'elle faisait pour tromper les chiens; seulement, cette fois, c'était moi qui éprouvais toutes ses terreurs, c'était moi qui tressaillais à chaque aboiement des chiens, à chaque sou du cor. Enfin rous la rejoignîmes, et une flèche partit qui alla la percer au flanc. A l'instant même je ressentis au côté une vive douleur; et de même que le sang coula sur sa blanche fourrure, je vis le sang teindre ma lobe. Alors une se onde flèche partit et alla l'atteindre au côté opposé; et au côté opposé, qui était celui du cœur, je sentis une douleur vive, aiguë, mortelle. Le sang jaillît de cette seconde blessure comme de la première. La biche tomba pleurant et bramant, et alors un homme s'approcha d'elle un couteau à la main : cet homme me causait une terreur aussi irande que s il fut venu à moi. Cet homme s'approcha d'elle, et, malgré ses plaintes, ses gémissemens, sans faire attention à moi .^ui essayais par mes gestes de suppléer à mes paroles, monseigneur, avec ce couteau il lui ouvrit la gorge, et sur mon âme, oui, monseigneur, je vous ie jure, je le semis entrer tranchant et froid, et je jetai enfin un grand cri qui me réveilla. Je fus longtemps ù croire que je n'étais pas blessée , la main sur mon cuu, che; C'iant des yeux à mes deux côtés ces plaies que j'avais reçues, etprenaiitpour du sang la sueur mortelle qui me courait par tout le corps. Oli! voyez-vous, monseigneur, continua Maria en portant sa main aux endroits indiqués, c'était là, là et là; et rien qu'à en parler je soutire et je me sens prête à mourir. Ayez donc pitié de moi, je vous en supplie, monseigneur, et n'allez point à cette chasse; car je suis certaine que si j'avais continué mon rêve, après mon Irère, après moi, c'était vous, mouseigneur, que cette menace allait atteindre.
Don Sanche sourit à ce récit. Comme tous les caractères faibles, il art'ectait le doute alin de paraître fort; puis, prenant sa maîtresse entre ses bras :
" — Maria, lui répondit-il, j'ai toujours entendu dire qu'en marchant droit à un fantôme on le faisait évanouir. Je fera ainsi de ton rêve; nous marcherons droit à lui et il disiu' railra
— Oh ! non, non, monseigneur, à moins que vous n'oriioT; niez, car je suis votre servante, et j'obéirai à vos ordres. Non, je n'irai point à celte chasse, et si vous m'ea croye/., monseigneur, vous n'irez jjas non plus.
— Tu feras selon ton plaisir, .Maria, et non point selon ma volonté. Tu crois que quelque danger le menace à me suivre, reste i i, ma bien-aimée, je veux t'épargntr jusqu'à l'ombre de la crainte. A mon retour je t'y retrouverai, et lu auras tout oublié, excepté notre amour. Adieu, ou plutôt au revoir.
Maria resta un instant pendue au cou de don Sanche, ren-
UELVUES COMI'LEÏES DALEXANDRIi DLMAS.
versée en arrière, Ips yeux fermés et la bouche entr'ouverle, comme si elle étail évanouie; mais au boul d'un moment, sa poitrine se gonda, ses larmes jaillirent, et elle éclaia en de tels sanglots, que don Sanchc sentit sa résolulion chanceler et demeura un instant incertain, commençant à douter qu'une telle douleur puisse être {"eOfel d'uu songe, et croyant qu'elle avait appris quelques nouvelles qu'elle ne voulait pas lui dire:
— Maria, lui dit-il, il est impossible qu'un rêve te cause de pareilles angoisses; promets-moi de nie dire ce que tu as réellement, et je resterai.
— Non, non, dit Maria, allez à la chasse, monseigneur, car je n'ai rien autre chose que ce que je vous ai dit; mais revenez vite, car je sens que je n'aurai quelque tranquillité d'esprit qu'en vous revoyant.
— Tes désirs sont des ordres, répondit don Sanche, au lieu d'aller à Castel-Braneo, je n'iai qu'à Sarzedar; au lieu d'Oire huit jours, je n'en serai que trois. Adieu donc, et ù bientôt.
Maria lui dit adieu de la tête, car elle n'osait parler, tant sa voix étail pleine de sanglots. Elle le suivit des yeux tant qu'elle put l'apercevoir à t avers les portes de l'appartement; puis, lorsqu'il eut disparu, elle courut à la fenêtre alin de le saluer enc re une dernière fois. Enfin dun Sanche disparut à l'angle de la rue, et cependant Maria resta encore longtemps immobile au même endroit et les yeux fixés sur la même place, comme si elle se fût attendue à le voir reparaître.
Pendant ce temps il se passait à Lisbonne des choses qui jusiifiaient les pressentimens de Maria.
Les nobles avaient répondu avec empressement à l'appel de don Manrique de Carvajal, ei, comme celait un seigneur riche et puissant, personne ne s'était ini|iiiéié de voir entrer chez, lui une si nombreuse assemblée. Mais le lendemain matin rétonn''menl fut grand lorsqu'on vil des ouviiers construire un vasie échafaud dans une praiiiequi s'eiend entre Lisbonne ei le petit goHV qui s'avance dans les lerres au-dessus de la ville. Comme lout le monde ignoiait dans (piel ImiI cet écliat'aud était dressé, tous ■ eux iiui passaient s'arrêtaient devant lui D'un autre côl3, les curieux de la ville ayant appris le travail étrange qui se faisait à a porte, accoururent avec empressement ; si bien que dès l'heure de midi il y avait déjà une foule considérable, atlendjnt l'issue de cette construction.
A dix heures la charpente étant achevée, on étendit sur les marches et sur la plale-rormede cet échafaud un tapis magnifique sur lequel on éb va un trône surmonté des armes de Portugal, en tout semblable à celui du roi. Hieniôt on plaça sur ce trône une statue représentant le roi don Sanche; elle avait la couronne en tête, sceptre en main et l'épée de justice au côté; elleétail revêtue de la robe royale, sur laquelle ImmIlaienl les insignes de la royauté; puis une forte troupe d'écuyers et de gardes s'approcha. Les écuyers, qui portaient chacun les pennons de leurs maîtres, montèrent les marches et allèrent se placer derrière le trône, abaissant leurs bannières sous la bannière de Portugal. Les soldats se rangèrent en cercle autour de l'échafaud, et chacun attendit plus curieux et plus étonné que jamais.
A midi toute la noblesse de Lisbonne, qui venait d'entendre dévotement la messe, sortit de l'église, conduite par don Manrique de Carvajal. Elle conduisait au milieu de le le seigneur don Alphonse, frère puîné du roi don Sanche, que l'on croyait en Catalogne, et <iui, sur un message qu'il avait reçu huit jours auparavant, était arrivé secrètement à Lisbonne. Elle se dirigea vers la prairie, jirécédée d'une musique guerrière, comme si elle eût marché à une bataille ou à ui^e fêle,
et suivie d'une foule plus grande encore que celle qui atten dail. En voyant cetls noble assemblée, les soldats s'ouvrirent. Don Manri(|ue de Carvajal et l'archevêque d'Evora se placèrent de chaiiue côté du trône; les autres seigneurs se placèrent sur les degrés, à des distances qui indiquaient leurs rangs. Un crieur public monta sur la dernière marche, et une fanfare bruyante retentit pour commander l'attention. Tous les nobles tirèrent leurs épées, et le crieur public fit entendre ces mots:
« Vous tous Portugais, grands ricos hombres *, prélats, chevaliers, écuyers et citoyens, oyez! oyez' oyez!
» Le roi don Sanche de Portugal, mentant à la race dont il est sorti et oubliant les devoirs qui lui sont imposés, s'étanl rendu indigne de la couronne qu'il déshonore, ilpiaîl à Dieu, par l'entremise des nobles confédérés, réunis pour la prospérit/^ du royaume, de le condamner à la déposition qu'il a méritée.
» Il a mérité cette déposition surtout pour quatre motifs et ces quatre motifs les voici :
1) Premièrement. Le roi don Sanche est indigne de la couronne, puisqu'il ne peut porter la couronne lui-même, et que c'est, non pas lui, mais le lunette don Hernand d'Alméida qui gouverne la nation avec une insolence insupportable pour des esprits aussi fiers que les Portugais. En conse(iupnce, puis(iue le roi ne peut porter sa couronne, il est temps qu'elle ■soit placée sur une tête plus capable et plus digne de la porter. Que le roi don Sanche perde donc la couronne ! »
Après ces paroles le crieur public s'arrêta, et un silence profond s'étendit sur l'assemblée; on eût dit que toute celte multitude n'avait que des yeux et pas de souille, car tous les regards brillaient comme des llammeg, et pas une haleine ne se faisait entendreau milieu de cette stupeur générale. Monseigneur d'Evora, archevêque de Léria, s'apjrochalenlemenl et soi' nnellenient de la statue du roi, et lui ôta la couronne de dessus la tête. A celte vue la mullitude édala en applaudissemens si frénétiques, que de ce moment les nobles jugèrent que leur cause était gagnée devant le peuple. Pour ne point laisser refroidir les esprits, ils firent signe au crieur public de continuer, et le crieur continua :
» Secondement. Le roi don Sanche de Portugal est indigne de porter l'épée de justice, puispiil oublie de s'en servir pour la protection de ses sujets. Ce n'est point son esprit, mais l'es|)iit d'une courtisane qui dirige sa volonté; ce n'est point sa b luche, mais la bouche d'un courtisan qui dicte les décrets: ce n'est point sa main, mais la main d'un courtisan ([ui signe les actes; et cela au préjudice du bien et de l'intérèt commun. Il faut en c,onséquein:e (pie l'épée de justice ne soit lias déshonorée plus longtemps par des mains indignes de la porter. Que don Sanche de Portugal perde donc l'épée de justice ! »
Le crieur public fit de nouveau silence. Alors don Manrique de Carvajal s'approcha de la statue et lui arracha du côté l'épée de justice. De nouvelles acclamations retentirenl plus furieuses encore quelles preuiiè'res. Et le crieur passa à la charge suivante :
« Tioisiemement. Le roi don Sanche de Portugal est indigne de porter le sceptre. Pour le porter dignement, nn roi doit présider ses conseils, conduire ses armées, et non point passer sa vie en chasses, en bals et en fêtes; pour porter di. gnemcnt le sceptre, un prince doit être ferme et juste. Don Sanche, au contraire, est faible, indolent, prodigue, dissipateur des revenus de l'état. Que don Sanche de Portugal perde donc le sceptre 1 »
Alors le comte de Rodrigo s'approcha de la statue et lui enleva le sceptre des mains ; puis le crieur public passa à la quatrième charge.
« Quatrièmement. Le roi don Sanche de Portugal est indigne d'être assis sur le trône, car, outre qu il s'est rendu coupable de tous les actes de trahison que nous avens dits contre l'honneur de la nation poriugai e, il a encore poursuivi injustement de sa haine son frère don Alphonse, seul et vé-
• Voir 4na Telesforo de Trucba, à qui tous le» détails tuiTtM sont empruntés.
DOW MAKTIINÎN DE FKEYTAS.
ritable héritier de la couronne, l'ayant exilé sans molif, sans doutedans l'espoir de lui substituerquel(|ue enfant illégitime; mais Dieu ne permettra pas tant de honte et de déshonneur, et les nobles ligués les préviendront en décernant le trûne ù cdui qui le mérite par sa naissance, par son courage et par sa sagesse. Que don Sanche de Portugal soit donc chassé du trône! <>
Aussitôt don Diego de Salvaterra s'approcha du trône, saisit la statue et la fit tomber la tête la première :' en même ten.ps les confédérés enlevèrent don Alphonse sur leurs bras, elle plaçant sur le trône vide, le proclamèrent roi à la place de son frère. Cette proclamation fut accueillie avec de grands cris de joie par le peuple, qui croit toujours gagner quelque chose à changer de souverain. En un instant, don Alphonse III fut revêtu des insignes de la royauté, et l'évèque d'Evora s'avançant le premier, lui rendit hommage en lui baisant la main. Don Manrique de Carvajal vint après ; il fut suivi du comte de Rodrigo et de don Diego de Salvaterra; puis après ces quatre délégués de la ligue, vinrent tous les nobles qui la composaient. Enfin le nouveau roi, monté sur un magnifique cheval blanc, couvert du harnais royal, et escorté de la noblesse et suivi du peuple, rentr.i dans la ville de, Lisbonne et se dirigea vers la cathédrale, où l'évè lue de Coiinbre chanta un Te Deum. Le reste de la journée se passa en fêles et en réjouissances.
Pendant ce temps, don Sanche s'avançait vers la forêt de Sarzedar, accompagné de don Hernand d'Alméida et de quelques-uns de ses plus familiers serviteurs, car deuuis quelque temps aucun noble n'allait plus là où allait don Hernand. Mais le roi don Sanche était tellement aveuglé par l'amour qu'il avait pour la sœur et par l'amitié qu'il portait au frère, qu'il avait laissé s'éloigner de lui la vieille noblesse sans rien faire pour la retenir; dans cette chasse fatale il n'était donc accompagné que de son favori et de ses piqueurs.
Des ordres avaient été donnés d'avance, et en arrivant au renaez-vous, don Sanche apprit qu'un daim magnifique avait été détourné pendant la nuit. K peine prit-il le temps de déjeuner, tant était grande son ardeur pour la chasse. Les relais de chevaux et de chiens furent disposés ; puis le piqueur entra avec son limier dans l'enceinte, et au bout d'un instant on entendit le son d'un cor qui annonçait que le daim était lancé; en même temps on le vit comme une ombre traverser d'un bond et sans toucher la terre l'allée où attendaient le roi et don Hernand. Les chiens furent aussitôt découplés sur lui , don Sanche et son favori s'élancèrent sur la voie des chieas, et la chasse commença.
Dès les premiers pas qu'il fit, le cheval de don Hernand sembla animé d'une vitesse surnaturelle, et quoique le roi montât un coursier du plus pur sang maure, le cheval andaloux de don Hernand essaya plusieurs fois de le dépasser. Il s'établit une lutte entre la monture et le cavalier dans laquelle on ne pouvait deviner quel serait le vainqueur, lorsque le roi voyant que les écarts du cheval et du cavalier dérangeaient la chasse, cria à son favori de laisser aller. A peine, pour obéir, celui-ci eut-il lâché la bride que son coursier l'emporta avec la rapidité d'une vision. Le roi s'élança derrièr-i lui de toute la vitesse de sa monture, et pendant longtemps il le suivit, perdant peu à peu sur lui, mais continuant à le distinguer encore à travers les arbres. Enfin don Hernand dépassa les chiens eux-mêmes et disparut dans un taillis épais. Bientôt on entendit le bruit de son cor, qui sonnait la vue ; il allait d'une vitesse égale au daim. Au bout de dix minutes, son cor se fit entendre une seconde fois ; mais quelques efforts qu'eût faits la chasse pour le suivre, le roi vit qu'il \avait encore gagné sur elle : cette course dura deux heures lainsi, le son du cor s'atfaiblissant chaque fois. Enfin il s'ar- 'rêta tout-à-coup et tout-à-fait au milieu d'une fanfare. Le roi ne comprenait rien à celte interruption, et commençant à être inquiet, redoubla de vitesse et se sépara à son tour de ses gardes. Son cheval, comme s'il eût été guidé par une main invisible, semblait suivre une trace. Le paysage devenait de plus en plus sauvage et désert. Le roi n'en continua pas moins sa route; peu à peu il lui sembla entrer dans un passage qui ne lui était pas étranger et qu'il était cependant certain de
ne pas avoir vu. Il reconnut un ermitage en ruine, surmonté d'une croix brisée. Il chercha en face, car it lui semblait qu'il devait y avoir un grand rocher tout hérissé de noirs sapins; les sapins et le rocher étaient en face de l'ermitage. Ses yeux se portèrent aussitôt au fond, et il chercha une fontaine et une cascade qui devaient s'y trouver; la fontaine et la cascade étaient au fond. Alors ses yeux se portèrent avec une angoisse inexprimable sur le gazon. Surle gazon était un homme étendu dans les dernières convulsions de l'agonie. Il se jeta à bas de son cheval, courut à cet homme, et jeta un cri. Cet homme c'était don Hernand, son cheval l'avait précipité du haut en bas du rocher el lui avait brisé le front contre une pierre. Alors le roi se rappela d'où lui venait le souvenir de ce paysage; c'était celui que Maria avait vu en rêve et lui avait si fidèlement décrit. Le cadavre était couché au pied d'u.n rocher couvert de sapins et avait devant lui un petit ermitage en ruine, avec sa croix brisée; était au fond un vaste, bassin naturel où se réunissaient les eaux d'une cascade
Le roi voulut secourir don Hernand; mais il était trop tara , don Hernand était mort. Il porta alors son cor à ses lèvres pour appeler à lui toute sa suite, et sonna à pleine poitrine. Au bout d'un instant, on vit apparaître quelques chiens égarés et ayant perdu la voie; puis derrière eux on entendit la voix des piqueurs. Enfin quelques-uns parurent pleins d'inquiétude et de terreur ; lorsqu'ils arrivèrent, le roi avait transporté le cadavre de don Hernand près delà fontaine, el, ne pouvant pas le croire entièrement expiré, essayait de le faire revenir, en lui jetant de l'eau sur le visage. Quant au reste de la chasse, il s'était dirigé d'un autre côté, emporté à la poursuite d'une biche blanche qui avait fait prendre le change aux chiens, quelque peine qu'eussent prise les piqueurs pour les rompre et les distraire de cette nouvelle voie.
A cette nouvelle, en apparence si indifférente dans la circonstance où l'on se trouvait, don Sanche tressaillit comme frappé d'une nouvelle terreur. Il laissa tomber le cadavre de don Hernand, (lu'il soulevait sur son genou, redemanda une seconde fois les mêmes détails, pâlissant à mesure qu'on les lui donnait; enfin, quand le capitaine eut fini de parler, il écouta un instant d'où venait la voix des chiens que l'on entendait dans l'éloignement, et, laissant le corps de son favori aux mains des piqueurs, il s'élança sur son cheval et le poussa comme un insensé vers le côté d'où partait le bruit.
Don Sanche venait de se rappeler la seconde partie du rêve de Maria, qui avait rapport à elle-même
Le cheval de don Sanclie semblait avoir des ailes, et cependant il lui déchirait les flancs de ses éperons. C'est qu'il lui semblait, après la réalité affreuse qu'avait prise la première partie du songe de Maria, que c'était sa maîtresse elle-même qui était en danger. Il voulait donc arriver à temps pour rompre les chiens et interrompre la chasse maudite; mais quelle que fût la vélocité de l'enfant du désert, qui l'emportait comme un tourbillon, il ne se rapprochait que peu à peu des chiens, qui de temps en temps, par de longs aboiemens , prouvaient qu'ils revoyaient l'animal qu'ils poursuivaient. Enfin, après trois heures de cette poursuite incessante, il se rapprocha au point d'entendre distinctement le bruit du car, qui de minute en minute sonnait l'à-vue, ce qui prouvait que l'animal se fatiguait et allait iHcessaramenl être rejoint par les chasseurs; enfin le terrible hallali vintà son tour. Don Sanche précipita son cheval, et arriva au moment oli la biche, percée de plusieurs flèches, dont la dernière traversait le cœur, venait d'expirer.
Il est impossible de décrire limpression que cette vue produisit sur le roi. La vie fantastique était tellement mêlée pour lui depuis le matin à la vie réelle, que ce ne fut qu'en tremblant qu'il jeta les yeux sur la malheureuse bête étendue dans son sang : il lui semblait qu'il allait voir la biche prendre une forme humaine et se lever devant lui comme une apparition. Le regard mourant qu'elle tourna vers lui augmenta encore son trouble, tant il était plein de détresse et de douleur. Dès lors il n'eut plus de doute, et certain que Maria courait quelque danger, il prit un nouveau cheval, ordonna à une partie de sa suite d'aller rejoindre le corps de don Hernand, et, suivi de l'autre, il s'élança en hâte sur la roule de Sanlarem.
OEUVRES COMPLETES D'ALEXANDRE DUMAS
A peine avait-il fait quelques lieues que, ne pouvant résister à son impatience et voyant que le reste des chasseurs, moins bien montés que lui, ne pourrait le suivre, il mit son cheval au galop, lixani Sanlarem pour lieu du rendez-vous. A son tour un pressentiment terrible le poussait en avant, et il se reprochait amèrement de n'avoir point cédé aux instance s de Maria. De temps en temps des aiternalives d'espérance le reprenaient, pendant lesquelles il respirait comme on fait lorsfiue l'on sort d'un rêve terrible; puis, bientôt encore, comme un dormeur qui re ombe dans le même songe, il se laissait reprendre à ses terreurs et enfonçait de nou\e.iu ses éperons dans le ventre de son cheval, qui l'emportait de nouveau avec la vitesse du vent.
La nuit vint. Don Sanche ne ralentit point pour cela sa course, qui prit au contraire , de l'obscurité même, un caractère plus sombre et plus fantastique. Dans l'espèce devertit,'e auquel il était en proie, il lui semblait voir dans les arbres qui bordaient la route autant de fantômes sortant de terre et le suivant aux deux côtés du chemin ; enlin, aux premiers rayons de la lune, il aperçulles clochers de Santarera. Il avait fait, en moins de six heures, le chemin qui la veille lui avait pris toute une journée.
Arrivé à la maison de Maria, don Sanche sauta à bas de son cneval, et, le laissant aller à sa volonté, s'avan;a vers une petite porte par laquelle il avait l'habitude d'entrer lorsqu'il venait de nuit. Arrivé à cette porte, il s'arrêta un instant pour respirer, écoutant avec anxiété s'il n'entendrait pas quelque bruit qui justifiât ses craintes : tout était calme etsilencieiix. Don Sanche reprit quelque assurance.
En entrant dans le jardin, don Sanche jeta machinalement les yeux vers unberceau de jasmins et de grenadiers, retraite favorite de Maria : il lui sembla alors la voir assise sous ce fcerceau, comme mille fois il l'avait vue, et se détourna de son chemin pour aller à elle ; mais, à mesure qu'il avançait, la vision devenait moins distincte. Arrivé au berceau, ce qu'il avait pris pour un corps se dissipa comme un brouillard, il crut entendre une plainte qui le fit frissonner par tout le corps -, mais regardant autour de lui, et n'apercevant rien qu'une légère vapeur sans forme qui flottait en rasant la terre, comme les plis d'une robe, il monta l'escalier du perron; la vapeur montait devant lui et semblait lui montrer le chemin. A la porte elle s'arrêia, comme si elle ne pouvait passer, et don Sanche entendit une nouvelle plainte. Il s'élança aussitôt vers la porte, et crut sentir sur sa figure l'impression d'une chevelure morillée de rosée, mais celte impression fut si rapide ((u'il ne put croire à sa réalité. La porte s'ouvrit et la vapeur glissa sur les dalles, passant par les portes entr'ouvertes et s'acheniinant vits la chambre de PJaria. Don Sanche suivit ce guide étrange, ses genoux tremblans et la sueur sur le front. Arrivé îi l'entrée de la chambre, il s'arrêta sur le seuil. La vapeur se glissa entre les rideaux du lit, qui étaient fermés, et disparut. Don Sanche demeura immobile, sans souffle, promenant ses regards d'un bouta l'autre de l'appariemenl, éclairé à peine par une lampe qui brûlait aux pieds d'une madone ; puis voyant que tout y était tranquille et chaque chose à sa place, il s'avança doucement vers le lit, retenant sa respiration et écoutant s'il n'entendrait pas le soufile jeune et léger de Maria. Aucune haleine ne flottait dans la nuit. Don Sanche tira les rideaux d'une main tremblante. Maria était couchée. Il se baissa vers elle, aucun soufile ne monta vers lai. Il posa ses lèvres sur les lèvres de Maria-; elle étaient glacées. Il arracha le drap qui la recouvrait; le lit étal plein de sang. Don Sanche jeta un cri, s'élança vers la madone, et à la lueur de la lampe, il vit qu'elle avait reçu pendant son sommeil une blessure au cœur. Les deux parties du rêve étaient accomplies.
Don Sanche appela au secours. Les femmes de Maria accoururent, mais tout fut inutile ; elle était morte, morte assassinée par un assassin si expert (lu'il n'avait donné qu'un coup et qu'elle n'avait pus jelé un cri, piiisi|ucles feuiuies qui étaient couchées dans la chambre voisine n'avaient rien entendu.
Le roi passa la nuit tout entière au chevet du Ut de sa maîtresse, roulant dans sa tête des projets de vengeance d'au-
tant plus terribles que, quoiqu'il ignorât quel était l'assassin, il croyait se douter d'où le coup partait Au point du jour, sa suite arriva rapportant le cadavre de don Hernand. Don Sanche les fit coucher tous deux chacun sur un lit de parade, et se mettant à la tête de sa petite troupe, marcha sur Lisbonne.
En arrivant aux portes de la ville, il les trouva fermées. Il fit le tour de la ville; partout des pierres, du fer et du bois. Il sonna du cor; nul ne répondit : on eût dit une cité morte ou enchantée.
Don Sanche étant presque seul et ne pouvant rien faire, résolut d'aller îi Coïmbre et de revenir avec la garnison de la forteresse. Il se mit donc en marche vers Coïmbre et\ arriva le lendemain malin. Les portes de Coïmbre étaient fermées commecelles de Lisbonne.
Don Sanche n'avait plus d'espoir qu'en Setuval ; il travers» leZercre, leTage et leZatas, et au bout de trois jours arriva devant Setuval. Setuval était fermée comme Coïmbre et Lisbonne.
La prédiction de lévêque d'Evora était accomplie, et don Sanche voyait ce qu'il avait désiré voir.
Pendant ces dilTérens voyages, sa suite avait graduellement diminué : à Coimbre il n'avait plus avec lui que dix hommes; àSctuval il n'en avait plus que trois; aux frontières d'Espagne il était seul.
Don Sanche, abandonné de tout le monde, se retira à Tolède, où le roi de Castille lui donna un asile.
Il ne lui était resté de fidèle dans tout son royaume que don Martinn de Freytas, gouverneur delà citadelle de la Horta; malUeiireusement don Sanche l'avait oublié depuis longtemps.
Et cepentfant don Martinn de Freytas avait fait fermer les portes et doubler les sentinelles.
Lorsque le roi Alphonse III eut appris que tout le Portugal s'éiail soumis à son autorité, excepté la forteresse de la Horta, il envoya contre elle don Manriquc de Carvajal aV3^quatre mille hommes.
Don Maitinn, de son côté, avait pris toutes ses précautions pour n'être point atteint au dépourvu : i! .îvait réuni tous ses vassaux, fait entrer dans la forteresse 'cul ce qu'elle pouvait contenir de vivres, et rassembler sur les remparts toutes les machines et engins en usage à cette épocjne : il en résultait qu'il avait deux cents hommes de garnison, des vivres pour six mois et des munitions pour dix assauts.
Un matin on annonça ù don .Martinn de Freytas que l'on apercevait les bannières de don Manrique de Carvajal qui se déroulaient dans la plaine. Don Martinn ordonna ù toutes les tromi)etles de sonner leurs fanfares les plus vives en signe de joie. Elles firent si grand bruit, que don Manrique de Carvajal les entendit de l'autre côté du Montdego, et dit en se retournant vers le cwmte de Ro Irigo qui commandait sous lui : « Il parait qu'il y a fête au château de la Uoria. »
Le soir, don Manrique s'arrêta à trois portées de traits des murs de la forteresse, et envoya un héraut pour ordonner à don Martinn de Treytas de reconnaître don Alphonse III pour roi de Portugal, et de lui remettre la clef de la citadelle. Don Martinn de Freytas répondit qu'il ne connaissait point Alphonse III, et qu'il ne remettrait les clefs qu'à don Sanche. ,
Dans la nuit, don Manrique établit son camp autour de la Horta, et le lendemain envoya une seconde fuis le héraut faire la même sixnmaiion : le héraut revint avec la même ré,ionse.
La journée se passa dans une observation mutuelle. Le kMulemain, au point du jour, le héraut retourna h la forteresse pour la troisième fois. Don Martinn répondit comm«5 il avait fait les deux premières.
Don Manrique de Carvajal se prépara à donner l'assaut et