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OEUV. COMPL. — XI

— Si elle refuse, si elle refuse; eh bien I alors... nous verrons.

Le baron prononça ces dernières paroles d'un ton tellement sinistre, que je tremblai pour la pauvre femme.

— C'est bien, monsieur, répondis-je, je la verrai.

— Et vous obtiendrez... qu'elle parte?

— Je ne puis répondre de cela; tout ce que je puis vou^ promettre, c'est de lui parler le langage de la raison, c'est de lui faire envisager la distance qu'il y a de vous à elle.

— La distance?

— Oui.

— Vous oubliez que je vous ai avoué que je n'étais pas baron; je suis un paysan, monsieur, un simple paysan, qui, par mon... intelligence, me suis élevé au-dessus de mon état ; seulement, silence, je vous en supplie. Vous comprenez que si monsieur de Macartie savait que je suis un paysan, il ne me donnerait pas sa fille.

— Vous tenez donc énormément à ce mariage?

— Je vous l'ai dit, c'est le seul moyen de me faire cesser les spéculations hasardeuses auxquelles je suis forcé de me livrer.

— Je verrai cette jeune fille.

— Ce soir?

— Ce soir. Où la retrouverai-je?

— Là où je l'ai vue.

— Sur cette borne?

— Oui.

— Elle y est encore, vous croyez?

— J'en suis sûr.

— Allons.

Il se leva vivement, s'élança vers la porte, je le suivis. . Nous sortîmes.

Je demeurais à cinq cents pas à peine de chez lui; en arrivant au coin de la rue Taitbout et de celle du Helder, il s'arrêta, et me montrant du doigt quelque chose d'informe que l'on distinguait à peine dans l'ombre.

— Là, là, dit-il.

— Ouoi, là?

— Elle.

— Cette jeune fille?

— Oui. Moi je rentre par la rue du Helder. La maison, comme vous le savez, à une double entrée... Allez à elle.

— J'y vais.

— Attendez. Un dernier service, je vous prie.

« Il me semble que je deviens fou; j'ai le vertige; tout tourne autour de moi... Votre bras, docteur; conduisezmoi jusqu'à la petite porte.

— Volontiers.

Je lui pris le bras; il chancelait véritablement comme un homme ivre. Je le conduisisjusqu'à la porte.

— Merci, docteur, merci; je vous suis bien reconnaissant, je vous jure; et si vous étiez un de ces hommes qui font payer les services qu'ils rendent, je vous paierais celui-ci ce que vous voudriez,

« Bien! nous voilà ; vous viendrez demain, n'est-ce pas, me rendre réponse?

« J'irais bien chez vous; mais dans la journée je n'oserais sortir, j'aurai peur de la rencontrer.

— Je viendrai.

— Adieu, docteur.

Il sonna, on ouvrit.

— Un instant, dis-je en le retenant, le nom de cette femme?

— Marie Granger.

— Bien... Au revoir.

Il rentra, et je remontai la rue du Helder pour rentrer dans la rue Taitbout.

En arrivant à l'angle des deux rues, là où j'avais entre\-u cette femme, j'entendis une rumeur, et je vis un groupe assez considérable qui s'agitait dans l'ombre.

Je courus.

Une patrouille qui passait avait aperçu cette malheureuse, et comme, interrogée sur ce qu'elle faisait là à deuj

ŒUVRES COMPLÈTES D'ALEXANDRE DUMAS

heures du matin, elle n'avait pas voulu répondre, cette patrouille la conduisait au corps de garde.

La pauvre femme marchait au milieu des gardes nationaux, portant entre ses bras son enfant qui pleurait; mais elle ne versait pas une larme, elle ne poussait pas une plainte.

Je m'approchai aussitôt du chef de la patrouille.

— Pardon, monsieur, lui dis-je, mais je connais cette femme.

Elle leva la tête vivement et me regarda.

— Ce n'est pas lui, dit-elle ; et 'elle laissa retomber sa tête.

— Vous connaissez cette femme, monsieur? me répondit le caporal.

— Oui... elle se nomme Marie Oranger, et elle est du village de Trouville.

— C'est mon nom, c'est celui de mon village. Qui ôtesvous, monsieur? au nom du ciel, qui êtes-vous?

— Je suis le docteur Fabien, et je viens de sa part.

— De la part de Gabriel?

— Oui.

— Alors, messieui-s, laissez-moi aller, je vous en supplie, laissez-moi aller avec lui 1

— Vous êtes bien le docteur Fabien? me demanda alors le chef de la patrouille.

— Voici ma carte, monsieur.

— Et vous répondez de cette femme?

— J'en réponds.

— Alors, monsieur, vous pouvez l'emmener.

— Merci.

Je présentai le bras à la pauvre fille; mais, me montrant d'un geste son enfant qu'elle était obligée de porter. — Je vous sui\Tai, monsieur, dit-elle. Où allons-nous?

— Chez moi.

DiT minutes après elle était dans mon cabinet, assise à la place même où une demi-heure aupara\ant était assis le prétendu baron de Faverne. L'enfant, couché sur une bergère, dormait dans la chambre à côté.

Il se fit entre nous un long silence, qu'elle interrompit la première.

— Eh bien ! monsieur, dit-elle, que voulez-vous que je vous raconte ?

— Ce que vous croirez nécessaire que je sache, madame. Remarquez que je iie vous interroge pas, j'attends que vous parliez, voilà tout.

— HélasI ce que j'ai à vous dire est bien triste, monsieur, et cependant cela n'a aucun intérêt pour vous.

— Toute douleur physique ou morale est de mon ressort, ainsi ne craignez donc pas de me confier la vôtre, si voas croyez que je puisse la soulager.

— Ah I pour la soulager il n'y a que lui, dit la pauvre {femme.

— Eh bien 1 puisque c'est lui qui m'a chargé de vous voir, tout espoir n'est pas perdu.

— Alors, écoutez-moi; mais songez, en m'écoutant, que je ne suis qu'une pauvre paysanne.

— Vous me le dites et je vous crois; cependant à vos paroles on pourrait vous croire d'une condition plus élevée.

— Je suis fille du maître d'école du village où je suis née, cela vous expliquera tout.

« J'ai donc reçu un semblant d'ducation, je sais lire et écrire un peu mieux que ne le font les autres paysannes, voilà tout.

— Alors vous êtes du même pays que Gabriel?

— Oui, seulement j'ai quatre ans ou cinq ans de moins que lui. Aussi loin que je puis me le rappeler, je le vois tssis, avec une vingtaine d'autres garçons du village que réunissait mon père, au bout d'une longue table toute déchiquetée par les noms et les dessins qu'y traçaient avec leurs canifs les écoliers auxtjuels mon père apprenait à lire, à écrire et à compter. C'était le fils d'un brave métayer dont la réputation d'honnêteté était proverbiale.

— Son père vil-il encore?

— Oui, monsieur.

— Mais il a cessé de voir son fils, alors?

— Il ignore où il est, et le croit parti pour la Guadeloupe. Mais attendez, chaque chose viendra à son tour. Excusez mes longueurs, mais j'ai besoin de vous raconter les choses en détail pour que vous nous jugiez tous deux.

Gabriel, quoique grand pour son âge, était faible et maladif, aussi était-il presque toujours menacé, même par dos enfans plus jeunes que lui. Je me rappelle alors qu'il n'osait plus sortir avec les autres à l'heure où les écoliers retournent chez leurs parens, et que presque toujours mon père le trouvait sur l'escalier, où il s'était réfugié de peur d'être battu, et où l'on n'osait le venir chercher.

Aloi-s mon père lui demandait ce qu'il faisait là, et le pauvre Gabriel lui répondait en pleurant qu'il avait peur d'être battu.

Aussitôt mou père m'appelait et me donnait pour escorte au pau\Te fugitif, qui, sous ma protection, revenait chez lui sain et sauf, car devant moi, la fille du maître d'école, nul n'osait le toucher.

Il en résulte que Gabriel parut me prendre dans une grande affection, et que nous contractâmes l'habitude d'être ensemble : seulement, de sa part, cette affection était de l'égoisme, et de la mienne de la pitié.

Gabriel apprenait difficilement à lire et à calculer, mais pour l'écriture il avait une très grande facilité; non seulement il possédait en propre une écriture magnifique, mais encore il avait la singulière aptitude d'imiter les écritures de tous ses camarades, et cela à tel point que l'imitation rapprochée de l'original rendait l'auteur même indécis.

Les enfans riaient et s'amusaient de ce singulier talent; mais mon père secouait tristement la tête et disait souvent :

— Crois-moi, Gabriel, ne fais pas de ces choses-là... cela tournera mal.

— Bah 1 comment voulez-vous que ça tourne, monsieur Oranger? disait Gabriel. Je serai maître dtécriture, quoi I voilà tout, au lieu d'être garçon de chan-ue.

— Ce n'est pas un état que d'être maître d'écriture dans un village, disait mon père.

— Eh bien! j'irai exercera Paris, répondait Gabriel. Quant à moi, qui ne voyais pas le mal qu'il pouvait y

avoir à imiter l'écriture des autres, ce talent, qui chaque jour faisait chez Gabriel de nouveaux progi-ès, m'amusait beaucoup.

Car Gabriel ne se bornait plus à imiter les écritures seules, Gabriel imitait tout.

Une gravure lui était tombée entre les mains, et, avec une patience miraculeuse, il l'avait copiée ligne pour ligue, avec une telle exactitude, que n'eût été la grandeur du papier et la couleur do l'encre, il eût été difficile de dire, à l'inspection de l'original et de la copie, quelle était l'œuvi-e de la plume et quelle était l'œuvre du burin. Le pauvre père, qui voyait dans cette gravure ce qu'elle était réellement, c'est-à-dire un chef-d'œuvre, la fit encadrer par le vitrier du village, et la montra à tout le monde.

Le maire et l'adjoint la vinrent voir, et le maire s'en alla en disant à l'adjoint :

— Ce*garçon-là a sa fortune au bout des doigts. Gabriel entendit ces paroles.

Mon père lui avait appris tout ce qu'il pouvait lui apprendre; Gabriel rentra dans sa métairie.

Comme il était l'aîné de deux autres enfans , et que Thomas n'était pas riche, il lui fallut commencer à travailler.

Mais le travail de la charrue lui était insupportable.

Tout au contraire des paysans, Gabriel aurait voulu se coucher et se lever lard; son grand bonheur était de veiller jusqu'à minuit, et de faire avec sa plume toutes sortes de lettres ornées, de dessins et d'imitations : aussi l'hiver était-il son temps heureux, et les veilles ses heures do fête.

D'un autre côté, son dégoût pour les travaux de l'agriculture faisait le désespoir de son père. Thomas Lambert

GABRIEL LAMBERT

n'était pas assez riche pour gardoi* chez lui une bouche inutile. Il avait cru que la présence de Gabriel lui épargnerait un garçon de charrue. Il vit, à son grand regret, qu'il s'était trompé.

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