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LA LOI PUNIT DE MORT LE CONTREFACTEUR

— Oui, sans doute , mais le crime a son courage à lui. Tel qui attend un homme au coin d'un bois pour l'assassiner a presque autant de courage qu'un soldat qui monte à l'assaut, ou qui enlève une batterie; cela n'empêche pas que l'on décore l'un et qu'on envoie l'autre à l'échafaud.

— A l'échalaud !... Je comprends qu'on envoie un assassin à réciiataud, mais ne trouvez-vous pas, docteur, que guillotiner un homme pour avoir fait de taux billets, c'est bien cruel ?

ŒUVUES COMPLÈTES D'ALEXANDRE DUMAS

Le baron dit ces mots avec iino altération de voix et de visage si visible, qu'elle me frappa.

— Vous avez raison, lui dis-je; aussi sais-je de bonne source que l'on doit incessamment adoucir cette peine, et la borner aux galères.

— Vous savez cela, docteur? s'écria vivement le malade; vous savez cela... En êtes-vous sûr?

— Je l'ai entendu dire à celui-là même dont la proposition viendra.

— Au roi. Au fait, c'est vrai, vous êtes médecin par quartier du roi. Ah ! le roi a dit cela 1 Et quand cette proposition doit-elle être faite ?

— Je ne sais.

— Informez-vous, docteur, je vous en prie; cela m'intéresse.

— Cela vous intéresse, vous ? demandai-je avec surprise.

— Sans doute. Cela n'intéresse-t-il^as tout ami de l'bumanité d'apprendre qu'une loi trop sévère est abrogée?

— Elle n'est pas abrogée, monsieur; seulement les galères remplaceront la mort; cela vous paraît-il une bien grande amélioration au sort des coupables?

— Non, sans doute, nonl reprit le baron embarrassé; on pourrait même dire que c'est pis; mais au moins la vie et l'espoir restent; le bagne n'est qu'une prison, et il n'y a pas de prison dont on ne parvienne à se sauver.

Cet homme me répugnait de plus en plus; je fis un mouvement pour m'en aller.

— Eh bien ! docteur, vous me quittez déjà ? dit le baron en roulant avec embarras deux ou trois billets de banque dans sa main, avec l'intention visible de les glisser dans la mienne.

— Sans doute, repris-je en faisant un nouveau pas en arrière; n'êtes-vous pas guéri, monsieur? A quoi donc pourais-je vous être bon maintenant ?

— Comptez-vous pour rien le plaisir de votre société ?

— Malheureusement, monsieur, nous autres médecins, nous avons peu de temps à donnera ce plaisir, si vif qu'il soit. Notre société, à nous, c'est la maladie, et dès que nous l'avons chassée d'une maison, il faut que nous sortions derrière elle pour la poursuivre dans une autre. Ainsi donc, monsieur le baron, permettez que je prenne congé de vous.

— Mais n'aurai-je donc pas le plaisir de vous revoir?

— J'en doute, monsieur ; vous courez le monde , et moi j'y vais peu ; mes heures sont comptées, et chacune d'elles a son emploi.

— Mais si cependant je retombais malade?

— Oh ! ceci est autre chose, monsieur.

— Ainsi dans ce cas je pourrais compter sur vous?

— Parfaitement.

— Docteur, votre parole.

— Je n'ai pas besoin de vous la donner, puisque je ne ferais qu'accomplir un devoir.

— N'importe, donnez-la-moi toujours.

— Eh bien ! monsieur, je vous la donne.

Le baron me tendit de nouveau la main ; mais comme je me doutais que cette main renfermait toujours les billets de banque en question, je fis semblant de ne pas voir le geste amical par lequel il prenait congé de moi, et je sortis.

Le lendemain, je reçus sous pli, et avec la carte de monsieur le baron Henry do Faverne, un billot de banque de mille francs et un de cinq cents.

Je lui répondis aussitôt :

a Monsieur le baron,

» Si vous aviez attendu que je vous présentasse mon mémoire, vous auriez vu que je n'estimais pas mon faii>lo mérite si haut que vous voulez bien le faire.

» J'ai l'habiluiio do fixer moi-même le prix do mes visites; et, pour mettre en repos votre générosité, jo vous

préviens que je les porte avec vous au plus haut, c'est-àdire à vingt francs.

» J'ai eu l'honneur de me rendre dix fois chez vous, c'est donc deux cents francs seulement que vous me devez : vous m'avez envoyé quinze cents francs, je vous en renvoie treize cents.

» J'ai l'honneur d'être, etc., etc.

« Fabien, d

En effet, je gardai le billet de cinq cents francs, et renvoyai au baron de Faverne celui de mille francs avec trois cents francs d'argent; puis je mis ce billet dans un portefeuille où se trouvaient déjà une douzaine d'autres billets de la même somme.

Le lendemain, j'eus quelques emplettes à faire chez un bijoutier.Cesempletlesse montaient à 2,000 francs, je payai avec quatre billets de banque de cinq cents francs chacun.

Huit jours après, le bijoutier, accompagné de deux exempts de police, se présenta chez moi.

Un des quatre billets que je lui avais donnés avait été reconnu faux à la Banque, où il avait un paiement à faire.

On lui avait alors demandé de qui il tenait ces billets, il m'avait nommé, et l'on venait aux enquêtes auprès de moi.

Comme j'avais tiré ces quatre billets d'un portefeuille où, comme je l'ai dit, il y en avait une douzaine d'autres, et que ces billets me venaient de différentes sources, il me fut impossible de donner aucun renseignement à la justice.

Seulement, commeje connaissais mon bijoutier pour un parfait honnête homme, je déclarai que j'étais prêt à rembourser les cinq cents francs si l'on me représentait le billet; mais on me répondit que ce n'était point l'habitude, la banque payant tous les billets qu'on lui présentait, fussent-ils reconnus faux.

Le bijoutier, parfaitement lavé du soupçon d'avoir passé sciemment un faux billet, sortit de chez moi.

Après quelques nouvelles questions, les deux agens de police sortirent à leur tour, et je n'entendis plus parler dç celte sale afl'aire.

l'N COIN DU VOILE.

Trois mois s'étaient écoulés lorsque, dans ma correspondance du matin, je trouvai le petit billet suivant :

a Mon cher docteur,

» Je suis vi-aiment bien malade, et j'ai sérieusement besoin de toute votre science; passez donc aujourd'hui chez moi, si vous ne me gardé pas rencune.

» Votre tout dévoué ,

» Henry, baron de Faverne, » rue Taitbout, n° 11. »

Cette lettre, que je rapporte textuellement avec les deux fautes d'orthographe dont elle était ornée, confirma l'opinion que je m'étais faite du manque d'éducation de mon client. Au reste, si, comme il le disait, il était né à la Guadeloupe, la chose était moins étonnante.

On sait en général combien l'éducation des colons est négligée. •

Mais, d'un autre côté, le baron de Faverne n'avait ni les petitt'S mains, ni les petits pieds, ni la taille svelteel gracieuse, ni le chaiiiKiiil ii.irler des liotiiines des tropiques, et, pour moi, il était évident que j'av.iis atïaire à quelque provincial dégrossi par lo f^iour de la capitale.

Au reste, comme il pouvait eflectivemeul être malade, je me rendis chez lui.

GABRIEL LAMBERT

J'entrai et le trouvai dans un petit boudoir tondu de damas violet et orange.

A mon grand étonnement, cette espèce de réduit était d'un goût supérieur au reste de l'appartement.

Il était à demi couché sur un sofa, dans une pose visiblement étudiée, et vêtu d'un pantalon <\e soie à pieds et d'une robe de clianibre éclatante; il roulait entre ses gros doigts un charmant petit tlacon de Klagman ou de Benvenuto Cellini.

— Ah 1 que c'est bon et gracieux à vous d'être venu me voir, docteur, dit-il en se soulevant à demi et me faisant signe de m'asseoir. Au reste, je ne vous ai pas menti; je suis horriblement souflfrant.

— Qu'avez-vousl lui demandai-je ; serait-ce votre blessure ?

— Non ; grâce à Dieu, il n'y paraît pas plus maintenant que si c'était une simple piqûre de sangsue. Non, je ne sais pas, docteur ; si je ne craignais pas que vous vous moquiez de moi, je vous dirais que je crois que j'ai dos vapeurs.

Je souris.

—Oui, n'est-ce pas, continua-t-il, c'est une maladie que vous réservez exclusivement pour vos belles malades. Mais le fait est qu'il n'en est pas moins vrai que je soutire beaucoup, et cela sans savoir dire ce dont je souffre, ni comment je souffre.

— Diable 1 ça devient dapgoreux. Serait-ce de l'iiypocondrie?

— Comment dites-vous cela, docteur?

Je répétai le mot ; mais je vis qu'il ne présentait aucun sens à l'esprit du baron de Faverne ; en attendant, je lui pris la main et posai les deux doigts sur l'artère.

Il avait, en effet, le pouls nerveux et agité.

Pendant que je calculais les battemens de l'artère, on sonna ; le baron bondit, et les pulsations se hâtèrent.

— Qu'avez-vous ? lui demandai-je.

— Rien, répondit-il, seulement c'est plus fort que moi, quand j'entends une sonnette je tressaille ; et puis, tenez, je dois pâlir. Ah ! docteur, je vous le dis, je suis bien malade.

En effet, le baron était devenu livide.

Je commençai à croire qu'il n'exagérait point, et qu'en réalité il souffrait beaucoup ; seulement j'étais convaincu que cet ébranlement physique avait une cause morale.

Je le regardai fixement, il baissa les yeux, et à la pâleur qui lui avait couvert le visage succéda une vive rougeur.

— Oui, lui dis-je, c'est évident, vous souffrez.

— N'est-ce pas, docteur? s'écria-t-il. Eh bien I j'ai déjà vu deux de vos confrères ; car vous avez été si singulier avec moi que je n'osais vous envoyer chercher. Les imbéciles se sont mis à rire quand je leur ai dit que j'avais mal aux nerfs.

— Vous souffrez, repris-je, mais ce n'est point une cause physique qui vous fait souffrir ; vous avez quelque douleur morale, une inquiétude grave peut-être.

Il tressaillit.

—Et quelle inquiétude voulez-vous que j'aie? tout, au contraire, va pour le mieux.

« Mon mariage... A propos, vous savez? mon mariage avec mademoiselle de Macartie, que votre monsieur Olivier avait failli faire rompre....

— Oui, eh bien?

— Eh bien, il aura lieu dans quinze jours ; le premier ban est publié.... Au reste, il a été bien puni de ses propos, et il m'en a fait ses excuses.

— Comment cela ?

— Germain, dit le baron, donnez-moi ce portefeuille qui est sur le coin de la cheminée.

Le domestique obéit, le baron prit le portefeuile et l'ouvrit.

— Tenez, dit-il avec un léger tremblement dans la voix, voici mou acte de naissance : né à la Pointc-à-Pitre, comme vous voyez ; puis voici le certificat de monsieur de

Malpas, constatant que mon père est un des premiers et dos plus riches propriétaires de la Guadeloupe.

On a fait voir ces papiers à monsieur Olivier, et, comme il connaissait la signature du gouverneur, il a été obligé d'avouer que cette signature était bien la sienne.

Tout en poursuivant cet examen, le tremblement nerveux du baron augmentait.

—Vous soutfroz davantage? lui dis-je.

— Comment voulez-vous que je ne souffre pasl on me poursuit, on me persécute, la calomnie s'attache à moi. Je ne sais pas si d'un jour à l'autre on ne m'accusera pas do quelque crime. Oh I oui, oui, docteur, vous avez raison, continua le baron en se raidissant, je souffre, je souffre beaucoup.

— Voyons, il faut vous calmer.

— Me calmer, c'est bien aisé à dire ! Parbleu 1 si je pouvais me calmer je serais guéri.

« Tenez, il y a des momens où mes nerfs se raidissent comme s'ils voulaient se rompre, où mes dents se serrent comme si elles voulaient se briser, ou j'entends des bourdonnemens dans ma têle comme si toutes les cloches de Notre-Dame tintaient à mon oreille ; alors, continua-t-il, il me semble que je ^ais devenir fou.

« Docteur, quelle est la mort la plus douce 1

— Pourquoi cela ?

— C'est qu'il me prend parfois des envies de me tuer.

— Allons donc !

:— Docteur, on dit qu'en s' empoisonnant avec de l'acide prussique, c'est fait en un instant.

— C'est effectivement la mort la plus rapide que l'on connaisse.

— Docteur, à tout hasard, vous devriez me préparer un flacon d'acide prussique.

— Vous êtes fou.

— Tenez, je vous le paierai ce que vous voudrez, mille écus, six mille francs, dix mille francs : si toutefois vous me répondez qu'on meurt sans souffrir.

Je me levai.

— Eh bien, quoi? me dit-il en me retenant.

— Je regrette, monsieur, que vous me disiez sans cesse de ces choses, qui non seulement abrègent mes visites, ' mais qui encore rendent de plus longues relations avec vous presque impossibles.

— Non, non, restez, je vous prie; ne voyez-vous que que j'ai la fièvre, et que c'est cela qui me fait parier ainsi.

Il sonna, le même valet reparut de nouveau. —Germain, j'ai bien soif, dit le baron ; donnez-moi quelque chose à boire.

— Que désire monsieur le baron ?

— Vous prendrez bien quelque chose avec moi, n'est-ce pas?

— Non, merci absolument, répondis-je.

— C'est égal, continua-t-il, apportez deux verres et une bouteille de rhum.

Germain sortit.

Germain rentra quelques instans après avec un plateau où étaient les objets demandés ; seulement je remarquai que les récipiens, au lieu d'être des verres à liqueur , étaient des verres à vin de bordeaux.

Le baron les remplit tous les deux ; seulement sa main trembhit si fort qu'une partie de la liqueur, au moins égale à celle que contenaient les verres, tomba sur le plateau.

—Goûtez cela, dit-il, c'est d'excellent rhum que j'ai rapporté moi-même de la Guadeloupe, où votre monsieur Olivier d'Hornoy prétend que je n'ai jamais été.

— Je vous rends grâce, je n'en bois jamais. Il prit un de ces deux verres.

— Comment, lui dis-je, vous allez boire cela?

— Sans doute.

— Mais si vous continuez cotte vie-là, vous brûlerez jusqu'au gilet de flanelle qui vous couvre la poitrine.

ŒUVRES COifPLÈTES D'ALEXANDRE DUMAS.

— Est-ce que vous cro)'ez qu'où peut se tuer eu buvaut beaucoup de rhum ?

— Non, mais on peut se donner une gastro-entérite, dont on meurt un beau jour après cinq ou six ans d'atroces douleurs.

Il reposa le verre sur le plateau ; puis laissant retomber sa lète sur sa poitrine et ses mains sur ses genoux :

— Ainsi, docteur, murmura-t-il avec un soupir, vous reconnaissez donc que je suis bien malade?

— Je ne dis pas que vous soyez malade, je dis que vous souffrez.

— N'est-ce pas la même chose ?

— Non.

— Et que me conseillez-vous, enfin ? Pour toute, souffrance la médecine doit avoir des ressources ; ce ne serait pas la peine alors de payer si cher les médecins.

— Ce n'est pas pour moi que vous dites cela, je présume? répondis-je en riant.

— Oh non ! vous êtes un modèle en toute chose.

Il prit le verre de rhum et le but sans songer à ce qu'il faisait. Je ne l'arrêtai point, car je voulais voir quelle sensation cette liqueur brûlante produirait sur lui.

La sensation parut être nulle ; on eût dit qu'il venait d'avaler un verre d'eau.

Il était évident pour moi que cet homme avait souvent cherché à s'étourdir par l'usage des boissons alcooliques.

En effet, au bout d'un instant, il parut reprendre quelque énergie.

— Au fait, dit-il, interrompant le silence et répondant à ses propres pensées, au fait, je suis bien bon de me tourmenter ainsi I Bah 1 je suis jeune, je suis riche, je jouis de la vie, cela durera tant que cela pourra.

Il prit le second verre et l'avala comme le premier.

— Ainsi, docteur, dit-il, vous ne me conseillez rien?

— Si fait, je vous conseille d'avoir confiance en moi et de m'annoncer ce qui vous tourmente.

— Vous croyez donc toujours que j'ai quelque chose que je n'ose pas dire ?

— Je dis que vous avez quelque secret que vous gardez pour vous.

— Important 1 dit-il, avec un sourire forcé.

— Terrible.

Il pâlit et prit machinalement le goulot de la bouteille pour se verser un troisième verre.

Je l'arrêtai,

— Je vous ai déjà dit que vous vous tueriez, repris-je.

Il se laissa aller en arrière en appuyant sa tête au lambris.

— Oui, docteur, oui, vous êtes un homme de génie ; oui, vous avez deviné cela tout de suite, vous, tandis que les autres n'y ont vu que du fou ; oui, j'ai un secret, et, comme vous le dites, un secret terrible, un secret qui me tuera plus sûrement que le rhum que vous m'empêchez de boire, un secret que j'ai toujours eu envie de confier à quelqu'un, et que je vous dirais, à vous, si, coninio les confesseurs, vous aviez fait vœu de discrétion ; mais jugez donc, si ce secret me tourmente si fort lorsque j'ai la conviction que moi seul le connais, ce que ce serait si j'avais l'éternel tourment do savoir qu'il est connu par quelque autre.

Je me levai.

— Monsieur, lui dis-je, je ne vous ai pas demandé d'aveu, je ne vous ai pas fait de confidence ; vous m'avez fiiit venir comme médecin, et je vous ai dit que la médecine n'avait rien à faire à votre état.

« Maintenant, gardez votre secret, vous en êtes le maître , que ce secret pèse sur votre cœur ou sur votre conscience.

« Adieu, monsieur le baron.

Et le baron me laissa sortir sans me répondre, sans faii'e un mouvement pour me retenir, sans me rappeler ; seulement, en me retournant pour fermer la porte, je pus voir qu'il étendait une troisième fois la main vers cette bouteille de rhum, sa fatale consolatrice.

rs TERRIBLE AVEU.

Je continuai mes courses; mais malgré moi je ne pus chasser de ma pensée ce que j'avais vu et entendu, tout en conservant pour ce malheureux le dégoût moral et instinctif que j'ai avoué.

Je commençais à éprouver cette pitié physique, si l'on peut s'exprimer ainsi, que l'homme destiné à souffrir ressent pour tout être qui souffre.

Je dînais en ville, et comme une partie de ma soirée était consacrée à des visites, je ne rentrai chez moi que passé minuit.

On me dit qu'un jeune homme, qui était venu pour me consulter, m'attendait depuis une heure dans mon cabinet; je demandai son nom; il n'avait pas voulu le dire.

J'entrai, et je reconnus monsieur de Faverne.

Il était plus pâle et plus agité que le matin ; un li\Te qu'il avait essayé de lire était ouvert sur le bureau. C'était le traité de toxicologie d'Orfila.

—Eh bien! lui demandai-je, vous sentez-vous donc plus mal?

— Oui, me répondit-il, très mal; il m'est arrivé un événemeni affreux, une aventure terrible, et je suis accouru pour vous raconter cela. Tenez, docteur, depuis que je suis à Paris, depuis que je mène la vie que vous connaissezi vous êtes le seul homme qui m'ayez inspiré une confiance entière; aussi, vous le voyez, j'accours vous demander, non pas un remède à ce que je souffre; vous me l'avez dit, il n'y en a pas, et tout en vous envoyant chercher, je le savais bien, moi, qu'il n'y en a pas; mais un conseil.

— Un conseil est bien autrement difficile à donner qu'une ordonnance, monsieur, et je vous avoue que j'en donne rarement. On ne demande en général de conseil que pour se corroborer soi-même dans la résolution qu'on a déjà prise; ou si, indécis encore de ce que l'on fera, on suit le conseil donné, c'est pour avoir le droit de dire un jour au conseilleur : C'est votre faute :

— Il y a du vrai dans ce que vous dites là, docteur ; mais, de même que je crois qu'un médecin n'a pas le droit de refuser une ordonnance, je ne crois pas qu'un homme ait le droit de refuser un conseil.

— Vous a^ez raison, aussi je ne refuse pas de vous le donner; seulement vous me ferez plaisir de ne pas le sui- \re.

Je m'assis alors près de lui ; mais au lieu de me répondre il laissa tomber sa tête dans ses mains, et demeura comme anéanti dans ses propres pensées.

— Eh bien? lui dis-je au bout d'un instant de silence.

— I';ii bieni répondit-il, ce que je vois de plus clair dans ton! cela, c'est que je suis perdu.

Il y avait un tel accent de conviction dans ces paroles, que je tressaillis.

— Perdu, vous? et comment? demandai-jc.

— Sans doute, elle va me poursuivre, elle va dire à tout le momie qui je suis, elle va crier sur les toits mon véritable nom.

— Qui cela?

— Elle, pai-bleu I

— Elle? qui, elle?

— Marie.

— Qu'est-ce que Marie î

— Ah ! c'est vrai, vous no savez pas, vous; une petito sotte, une petite drôlesse dont j'ai eu la bonté de m'occuper, et à qui j'ai ou la sottise do taire un enfant.

— Eh bien ! mais si c'est une de ces femmes qu'on désintéresse avec de l'argent, vous êtes assez riche.

— Oui, ivpril-il en m'interrompant ; mais ce n'est mal-

GABRIEL LAMBERT

heureusemont point une de ces femmes-là : c'est une fille de village, une pauvre fille, une sainte fille.

— Tout à l'iieure vous l'appeliez drôlesse.

— J'avais tort, mon cher docteur, j'avais tort, c'était la colère qui me faisait parler ainsi ; ou plutôt, tenez, tenez, c'était la peur.

— Cette femme peut donc influer d'une manière fatale sur votre destinée ?

— Elle peut enipêctier mon mariage avec mademoiselle de Macartie.

— Comment ?

— En disant mon nom, en révélant qui je suis.

— Vous ne vous nommez donc pas de Faverne t

— Non.

— Vous n'êtes donc pas baron ?

— Non.

— Vous n'êtes donc pas né à la Guadeloupe.

— Non. Tout cela, voyez-vous, était une fable.

— Alors Olivier avait raison ?

— Oui.

— Jlais alors comment monsieur de Malpas, le gouverneur de la Guadeloupe, a-t-il pu certifier ?...

— Silence, dit le baron en me serrant violemment la main, cela c'est mon secret, le secret qui me tue, vous savez.

Nous restâmes un instant muets l'un et l'autre.

— Eh bien 1 mais cette femme, cette Marie, vous l'avez donc revue?

— Aujourd'hui, docteur, aujourd'hui, ce soir.

« Elle a quitté son village, elle est venue à Paris, et elle a tant fait qu'elle m'a découvert, et que ce soir, sans me dire qui elle était, elle s'est présentée chez moi avec son enfant.

— Et vous, qu'avez-vous fait'?

— J'ai dit, reprit monsieur de Faverne d'une voix sombre, j'ai dit que je ne la connaissais pas, et je l'ai fait jeter à la porte par mes gens.

Je me reculai involontairement.

— Vous avez fait cela, vous avez renié votre enfant, vous avez fait chasser sa mère par vos laquais!...

— Que vouliez-vous que je fisse?

— Ah I c'est atl'reux.

— Je le sais bien.

Et nous retombâmes tous les deux dans le silence. Au bout d'un instant, je me levai.

— Et qu'ai-je à faire dans tout cela? demandai-je.

— Ne voyez-vous pas que j'ai des remords?

— Je vois que vous avez peur.

— Eh bien, docteur... j'aurais voulu que vous la vissiez, cette femme.

— Moi!

— Oui, vous; rendez-moi le service de la voir.

— Et où la trouverai-je?

— Un instant après l'avoir chassée, j'ai écarté le rideau de ma fenêtre, et je l'ai vue assise sur une borne avec son enfant.

— Et vous croyez qu'elle y est encore?

— Oui.

— Vous l'avez donc revue?

— Non, je suis sorti par une porte de derrière, et je suis accouru chez vous.

— Et pourquoi n'ètes-vous pas sorti tout bonnement par la grande porte, et dans votre voiture?

— J'ai eu peur qu'elle ne se jetât sous les pieds des chevaux.

Je frissonnai.

— (Jue voulez-vous que je fasse dans tout cela? à quoi puis-jo vous être bon?

— Docteur, rendez-moi un service ; voyez-la, arrangez la chose avec elle; qu'elle retourne à Trouville avec son enfant; je lui donnerai ce qu'elle voudra, dix mille francs, vingt mille francs, cinquante mille francs.

— Mais si elle refuse tout cela ?

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