CATASTROPHE
Le lendemain, ou plutôt le même jour, mon valet de chambre entra chez moi à sept heures du matin.
— Monsieur, me dit-il, un domestique de monsieur le baron Henry de Faverne est là et attend déjà depuis une demi-heure; mais comme monsieur s'est couché à trois heures, je n'ai pas voulu le réveiller.
« J'eusse même tardé encore, s'il n'en était arrivé un second plus pressant que le premier.
— Eh bien! que demandent ces deux domestiques?
— Ils viennent dire que leur maître attend monsieur. Il paraît que le baron est très souflfrant et ne s'est pas couché de la nuit. ,
— Répondez que j'y vais à l'instant mSme.
En eftet, je m'habillai en toute hâte, et je courus chez le baron.
Comme me l'avaient dit ses domestiques, il ne s'était pas couché, mais seulement il s'était jeté tout habillé sur son lit.
Je le trouvai donc avec son pantalon et ses bottes, enveloppé d'une grande robe de chambre en damas. Son habit et son gilet étaient suspendus sur une chaise, et tout annonçait dans l'appartement le désordre d'une nuit d'agitation et d'insomnie.
— Ah|! docteur, c'est vous, me dit-il ; qu'on ne laisse entrer personne.
Et, d'un signe de la main, il congédia le valet qui m'avait introduit.
— Pardon, lui dis-je, de ne pas être venu plus tôt. Mon domestique n'a pas voulu m'éveiller, je m'étais couché à trois heures du matin.
— C'est moi qui vous prie d'agréer mes excuses; je vous ennuie, docteur, je vous fatigue, et avec vous la chose est d'autant plus terrible qu'on ne sait comment vous dédommager de vos peines; mais vous voyez que je souffre réellement, n'est-ce pas? et vous avez pitié de moi.
Je le regardai. ,
Il était en effet difficile de voir une figure plus bouleversée que la sienne : il me fit pitié.
— Oui, vous soutirez, lui dis-je, et je comprends que pour vous la vie soit un supplice.
— C'est-à-dire, voyez, docteur, c'est-à-dire qu'il n'y a pas une de ces armes, poignard ou pistolet, que ji; n'aie appuyé deux ou trois fois sur mon cœur ou sur mon front ! Mais, que voulez-vous?
Il baissa la voix en ricanant.
— Je suis un lûche; j'ai peur de mourir.
« Croyez-vous cela? vous, docteur, vous qui m'avez vu me battre; croyez-vous que j'aie peur de mourir?
— Au premier abord, j'ai jugé que vous n'aviez pas le courage moral, monsieur.
— Comment, docteur, vous osez médire à moi, en face...
— Je vous dis que vous n'avez que le courage sanguin, c'est-à-dire celui qui monte à la tête avec le sang. Je vous dis que vous n'avez aucune résolution; et, la preuve, c'est qu'ayant eu dix fois l'envie de vous tuer, comme vous le dites, c'est qu'ayant sous la main des armes de toute espèce, vous m'avez demandé du poison.
Il poussa un soupir, tomba dans un fauteuil et garda le silence.
— Mais, lui dis-je au bout d'un instant, ce n'est pas pour soutenir une thèse sur le courage physique ou moral, sanguin ou bilieux, (]ue vous m'avez fait venir, n'est-ce pas? c'est pour me parler (Vetle?
— Oui, oui, vous avez raison, c'est pour vous parler d'elle. Vous l'avez vue, n'est-ce pas?
— Oui.
— Eh bien! qu'en dites-vous?
— Je dis que c'est un noble cœur, je dis que c'est une sainte jeune fille.
— Oui, mais en attendant elle me perdra; car elle n'a voulu entendre à rien, n'est-ce pas? elle refuse toute indemnité, elle veut que je l'épouse, ou elle ira crier sur les toits qui je suis, et peut-être ce que je suis.
— Je ne dois pas vous cacher qu'elle était venue à Paris dans celte intention.
— Et en aurait-elle changé depuis? docteur, seriez-vous parvenu à l'en faire changer?
— Je lui ai dit du moins, ce que je pense, qu'il valait mieux être Marie Oranger que madame de Faverne.
— Qu'entendez -vous par là, docteur? voudriez-vous dire?...
— Je veux dire, monsieur Lambert, repris-je froidement, qu'entre le malheur passé de Marie Oranger et le malheur à venir de madem.oiselle de Macartie, je préférerais le malheur de la pauvre fille qui n'aura pas de nom à donner à son enfant.
— Hélas! oui, oui, docteur, vous avez raison, c'est un nom fatal que le mien. Mais, dites-moi, mon père vit-il toujours?
— Oui.
— Ah ! Dieu soit loué ! je n'ai pas eu de ses nouvelles depuis plus de quinze mois.
— Il est venu à Paris pour vous y chercher, quand il a su que vous n'étiez pas parti pour la Guadeloupe.
— Grand Dieu!... et qu'a-t-il appris à Paris?
— Il a appris que vous n'aviez jamais été chez le banquier, et que la lettre qu'il avait reçue de votre prétendu protecteur n'avait jamais été écrite par lui.
Le malheureux poussa un soupir qui ressemblait à un gémissement; puis il porta les mains à ses yeux.
— Il sait cela, il sait cela, murmura-t-il après un instant de silence. Mais enfin, qu'y a-t-il à dire? cette lettre était supposée, c'est vrai, cela ne faisait de tort à personne. Je voulais venir à Paris; je serais devenu fou si je n'y étais pas venu. J'ai employé ce moyen, c'était le seul; n'en eussiezvous pas fait autant à ma place, docteur?
— Est-ce sérieusement que vous me demandez cela, monsieur? lui demandai-je en le regardant fixement.
— Docteur, vous êtes l'homme le plus inflexible que je connaisse, reprit le baron en se levant et en se promenant à grands pas. Vous ne m'avez jamais dit que des duretés; cl cependant, comment cela se fait-il? vous êtes le seul homme en qui j'aie une confiance sans bornes. Si un autre soupçonnait la moitié des choses que vous savez!...
Il s'approcha d'un pistolet pendu à la muraille, et porta la main sur la crosse avec une expression de férocité qui appartenait plutôt à une bête sauvage.
— Je le tuerais!
En ce moment un valet entra.
— Que voulez-A'ous? demanda brusquement le baron.
— pardon, si j'interromps monsieur malgré son ordre, mais monsieur a remonté ses écuries il y a trois mois, et c'est un commis de la Banque qui vient pour toucher un des billets que monsieur a faits.
— Et de combien est le billet? demanda le baron.
— De quatre mille francs.
— C'est bien, dit le baron allant à son secrétaire, et, retirant du portefeuille qu'il m'avait donné autrefois à garder quatre billets de banque de mille francs chacun ; tenez, les voilà, et rapportez-moi le billet.
C'était une action toute simple que de prendre dans un (lortefeuille des billets de banque et de les remettre à un domestique.
Cependant le baron accomplit cette action avec une hésitation visible, et son visage ordinairement pûle devint livide lorsqu'il suivit d'un regard inquiet le domestique qui sortait avec les billets.
Il y eut entre nous deux un moment de silence sombre, pendant lequel le baron remua deux ou trois Ibis les le-
GABRIEL LAMBERT
vres pour parler; mais à chaque fois les paroles expirèrent sur les lè\Tes.
Le domestique ou\Tit la porte de nouveau,
— Eh bien ! qu'y a-t-il encore? demanda le baron avec une vive impatience.
— Le porteur désirerait dire un mot à monsieur.
— Cet homme n'a rien à me dire ! s'écria le baron ; il a son argent, qu'il s'en aille.
Le porteur apparut alors derrière le domestique, et se glissa entre lui et la porte.
— Pardon, dit-il, pardon; vous vous trompez, monsieur, j'ai quelque chose à vous dire.
Puis d'un bond s'élanrant au collet du baron,
— J'ai à vous dire que vous êtes un faussaire! s'écria-t-il, et qu'au nom de la loi je vous arrête.
Le baron jeta un cri de terreur et devint couleur de cendre.
— A moi, murmura-t-il; à moi, docteur; Joseph, appelle mes gens, ; à moi, à moi I
— A moi ! cria aussi d'une voix forte le prétendu porteur de la Banque; à moi, les autres!
Aussitôt la porte d'un escalier secret s'ou\Tit, et deux hommes se précipitèrent dans la chambre du baron. C'étaient deux agens de la police de sûreté.
— Mais qui êles-vous? s'écria le baron en se débattant; qui êtes-vous, et que me voulez-vous ?
— Monsieur le baron, je suis V..., dit le faux emplové de la Banque, et vous êtes pincé; ne faites donc pas de bruit, pas de scandale, et suivez-nous gentiment.
Le nom que venait de prononcir cet homme était si connu que je tressaillis malgré moi.
— Vous suivre, continua le baron, tout en se débattant; vous suivre, et où cela vous suivre?
— Pardieu! où l'on conduit les gens comme vous; vous n'êtes pas à vous en informer, j'en suis sûr, et vous devez le savoir... au dépôt de la police, pardieu!
— Jamais! s'écria le prisonnier, jamais. Et, par un violent effort, se débarrassant des deux hommes qui le tenaient, il s'élança vers son lit, et saisit un poignard turc.
Au même instant, le faux porteur de la Banque tira, d'un mouvement rapide comme la pensée, deux pistolets de poche qu'il dirigea contre le baron.
Mais il s'était mépris aux intentions de celui-ci : ce fut contre lui-même qu'il tourna l'arme.
Les deux agens voulurent se précipiter sur lui pour la lui arracher.
— Inutile! dit V..., inutile! Soyez tranquilles, il ne se tuera pas; je connais messieurs les faussaires de longue date : ce sont des gaillards qui ont le plus grand respect pour leur personne. Allez, mon ami, allez, continua-t-il en se croisant les bras et en laissant le malheureux libre de se poignarder; ne vous gênez pas pour nous; faites, faites.
Le baron sembla vouloir donner un démenti à celui qui venait de lui porter cet étrange défi; il rapprocha vivement sa main de sa poitrine, se frappa de plusieurs coups, et tomba en poussant un cri. Sa chemise se couwit de sang.
— Vous le voyez bien, lui dis-je en m'élançant vers le bai'on, le malheureux s'est tué.
Il se mit à rire.
— Tué, lui! ah! pas si bête! Ou\Tez la chemise, doc/teur.
— Docteur! repris-je étonné.
— Pardieu! reprit V..., je vous connais : vous êtes le docteur Fabien. Ouvrez sa chemise, et si vous trouvez une seule blessure qui ait plus de quatre ou cinq lignes de profondeur, je demande à être guillotiné à sa place.
Cependant je doutais, car le malheureux éiait véritablement évanoui et sans mouvement.
J'ouvris sa chemise et je visitai ses blessures.
Il y en avait six ; mais, comme l'avait prédit V.... c'étaient do véritables piqûres d'épingle.
Je m'éloignai avec dégoût.
— Eh liion! me dit V..., suis-je bon physiologiste, monsieur le docteur? Allons, allons, continua-t-il, meltezmoi les poucettcs à ce gaillard-là, ou sans cela il frétillera tout le long de la route.
— Non, non, messieurs, s'écria le baron tiré de son évanouissement par cette menace; pourvu qu'on me laisse aller en voiture, je ne dirai pas un mot, je ne ferai pas une tentative d'évasion, je vous en donne ma parola d'hoimeur.
— Entendez-vous , mes enfans , il donne sa parole d'honneur; c'est rassurant, hein? Que dites-vous de la parole d'honneur de monsieur?
Les deux agens se mirent à rire, et s'avancèrent vers lo baron avec les poucettes.
J'éprouvais une impression de malaise que je ne puis rendre. Je voulus me retirer,
— Non! non ! s'écria le baron en se cramponnant à mon bras; non, ne vous en allez pas. Si vous vous en allez, ils n'auront plus aucune pitié de moi; ils me traîneront dans les rues comme un criminel.
— Mais à quoi puis-je vous être bon, moi, monsieur? demandai-je. Je n'ai aucune influence sur ces messieurs.
— Si, si, vous en avez, docteur; détrompez-vous, dit-il à'demi-voix, un honnête homme a toujours de l'influence sur ces gcns-là. Demandez-leur de m'accompagner jusqu'à la police, et vous verrez qu'ils me laisseront aller en voiture et qu'ils ne me garrotteront pas.
Un sentiment de profonde pitié me serrait le cœur, et l'emportait sur le mépris.
— Monsieur V..., dis-je au chef des agens, ce malheureux me prie d'intercéder en sa faveur; il est connu dans tout le quartier, il a été reçu dans le monde... Eh bien! je vous en supplie, épargnez-lui les humiliations inutiles.
— Monsieur Fabien, me répondit V... avec une politesse exquise, je n'ai rien à refuser à un homme commo vous.
» J'ai entendu que cet homme vous priait de l'accompagner jusqu'à la police. Eh bien! si vous y consentez, je monterai avec vous dans la voiture, voilà tout, et les choses se passeront en douceur.
— Docteur, je vous en supplie, dit le baron.
— Eh bien! dis-je, soit, j'accomplirai ma mission jusqu'au bout. Monsieur V.,., ayez la bonté d'envoyer chercher un fiacre,
— Et faites-le approcher de la porte qui donne dans la rue du Helder I s'écria le baron.
— Fil-de-soie, dit V...avec un ton d'ironie impossible à rendre, exécutez les ordres de monsieur le baron.
L'individu désigné sous le nom de Fil-de-soie sortit pour exécuter la mission dont il était chargé.
— Pendant ce temps, dit V..., avec la permission de monsieur le baron, je ferai une petite perquisition dans le secrétaire.
Gabriel fit un mouve.-nent vers le secrétaire.
— Oh ! ne vous dérangez pas, monsieur le baron, dit V... en étendant le bras. Quand nous en trouverions quelques-uns là-dedans, il n'en serait ni plus ni moins : nous en avons déjà une centaine au moins qui sortent de votre fabrique.
Le prisonnier tomba assis sur une chaise, et celui qui l'avait arrêté procéda à la perquisition.
— Ah ! ah ! dit-il, je connais ces secrétaires-là, c'est de la façon de Barthélémy. Voyons d'abord les tiroirs, nous verrons les secrets ensuite.
Et il fouilla dans tous les tiroirs, où, excepté le portefeuille dont nous avons déjà parlé, il n'y avait rien que des lettres.
— Maintenant, dit-il, voyons les secrets.
Gabriel le suivait des yeux en pâlissant et en rougissant tour à tour.
Ce fut alors que j'admirai la dextérité de cet homme. Il y avait dans 1" secrétaire quatre secrets différens; nonseulement aucun ne lui (chappa, mais encore, à l'instant
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même, sans tiltonncr, à la simple inspection, il en découvrit le moainisme.
— Voilà le pot aux roses, dit-il en réunissant une centaine de billets de cinq cents francs et de mille francs. Peste! monsieur le baron, vous n'y alliez pas de mainmorte : quatre gaillards comme vous seulement, et au bout de l'année la Banque sauterait.
Le prisonnier ne répondit que par un gémissement profond, et en cachant sa tête entre ses deux mains. En ce moment Fil-de-soie, l'agent, rentra.
— Messieurs, le fiacre est à la porte, dit-il.
— En ce cas, dit V..., partons.
— Mais, interrompis-jc, vous voyez que monsieur est en robe de chambre; vous ne pouvez l'emmener ainsi.
— Oui, oui, s'écria Gabriel, il faut que je m'habille.
— Habillez-vous donc, et faites vite. J'espère que nous sommes gentils, hein?... Il est vrai que ce n'est pas pour vous ce que nous en faisons, c'est pour monsieur le docteur.
Et il se retourna de mon côté et me salua.
Mais au lieu de profiler de la permission qui lui était donnée, Gabriel restait immobile sur sa chaise.
— Eh bien I eh bien ! remuons-nous donc un peu, vo) ons, et p'us vite ça I Nous avons à neuf heures un autre monsieur à pincer, et il ne faut pas que l'un nous fasse manquer l'autre.
Gabriel ouvrit l'armoire où étaient pendus ses habits ; mais il en détacha cinq ou six avant de s'arrêter à l'un d'eux.
— Avec la permission de monsieur le baron, dit V..., nous lui servirons de valets de chambre.
Et il fit un signe aux agens, qui tirèrent d'une commode un gilet et une cravate, tandis que lui choisissait dans l'armoire une redingote.
Alors commença la plus étrange toilette que j'eusse vue de ma vie. Debout et vacillant sur ses jambes, le prisonnier se laissait faire, fixant sur chacun de nous un œil étonné.
On lui noua sa cravate au cou, on lui passa son gilet, on lui mit son habit comme on eût fait à un automate, puis on lui posa son chapeau sur la tète, et on lui glissa dans la main une badine à pomme d'or.
On eût dit que si on ne le soutenait pas, il allait tomber.
Les deux agens le prirent chacun sous une épaule, et c'est alors seulement qu'il sembla se réveiller.
—Non, non, s'écria-t-il en se cramponnant à mon bras; ainsi, ainsi! vous me l'avez promis, docteur.
— Oui, repris-je ; mais venez.
— Monsieur le baron, dit Y..., je vous préviens que si vous faites un mouvement pour fuir, je vous brûle la cervelle.
Je sentis tout son corps frissonner à cette menace.
— Ne vous ai-je pas donné ma parole d'honneur do ne point chercher à m'échapper, dit-il, essayant de couvrir sa lâcheté sous un sentiment d'honorable apparence.
— Ah I c'est M'ai, dit V..., en armant ses pistolets, je l'avais oublié. Marchons.
Nous descendîmes l'escalier, le malheureux appuyé à mon bras et suivi par le chef et ses deux alguazils.
Arrivés dans la cour, un des deux agens courut au fiacre et en ouvrit la portière.
Avant d'y monter, Gabriel jeta un regard effaré à droite et à gauche, comme pour voir s'il n'y a\-ait pas moyen de fuir.
Mais en ce moment il sentit qu'on lui appuyait quelque chose entre les deux épaules ; il se retourna : c'était le ennon du pistolet.
D'un seul bond il se précipita dans le fiacre.
V... me fit signe de la main de monter et do prendre le fond. Ce n'était pas l'occasion do faire des cérémonies. Je me plaçai au poste qui m'était désigné.
Il dit alors en argot h ses deux agens quelques paroles que je ne pus comprendre; et, montant à son tour, il s'assii sur le devant.
Le cocher ferma la portière.
— A la préfecture de police, n'est-ce pas, mon maître, dit-il.
— Oui, répondit V...; mais comment savez-vous où nous allons, mon ami ?
— Chut ! je vous ai reconnu, dit le cocher ; c'est déjà la troisième fois que je \ous mène, et toujours en compagnie.
— Eh bien ! dit Y..., fiez-vous donc à l'incognito !
Le fiacre se mit à rouler du côté du boulevard ; puis il prit la rue de Richelieu, gagna le pont Neuf, suivit le quai des Orfèvres, tourna à droite, passa sous une voûte, enfila une espèce de ruelle, et s'arrêta devant une porte.
Alors, seulement, le prisonnier parut sortir de sa torpeur; pendant toute la route il n'avait pas dit un seul mot.
— Comment ! s'écria-t-il, déjà ! déjà ! déjà 1
— Oui, monsieur le baron, dit Y..., voilà votre logement provisoire; il est moins élégant que celui de la rue Taitbout ; mais, dame ! dans votre profession, il y a des hauts et des bas, faut être philosophe.
Ce disant, il ouvrit la portière et sauta hors du fiacre.
— Avez-vous quelque recommandation à me faire avant que je ne vous quitte, monsieur? demandai-je au prisonnier.
— Oui, oui ; qu'elle ne sache rien de ce qui est arrivé.
— Qui, elle?
— Marie.
— Ah ! c'est vrai, répondis-je ; pauvre femme I je l'avais oubliée. Soyez tranquille, je ferai ce que je pourrai pour lui cacher la vérité.
— Merci, merci, docteur. Ah ! je le savais bien que vous étiez mon seul ami.
— Eh bien ! j'attends, dit le chef de la brigade. Gabriel jjoussa un soupir, secoua tristement la tête, et
s'apprêta à descendre.
Comme pour l'aider, Y... le prit par le bras ; tous deux s'approchèrent de la porte fatale, qui s'ouvrit d'elle-même et comme si elle reconnaissait son grand pourvoyeur.
Le prisonnier me jeta un dernier regard de détresse, et la porte se referma sur eux a^•ec un bruit sourd et retentissant.
Le même jour, îlarie quitta Paris et retourna à Trouville. Comme je l'avais promis à Gabriel, je ne lui avais rien dit ; mais elle se doutait de tout.
DICÊTRE,
Six mois s'étaient écoulés depuis les événemcns que je viens de raconter, et plus d'une fois, malgré les cfl'orts que j'avais faits pour les oublier, ils s'étaient représentés à ma mémoire, lorsque, vers les six heures du soir, commo j'allais me mettre à table, je reçus cette lettre.
« Monsieur,
« Au moment de paraître devant le trône de Dieu, où va le conduire une condamnation capitale, le malheureux Gabriel Lambert, qui a conservé un profond souvenir do vos lionlés, voudrait réclamer de vous un dernier service; il espère (jue vous voudrez bien obtenir du préfet la permission de le voir, et descendre une dernière foisdansson cachot. Il n'y a pas de temps à perdre : l'exécution a lieu demain, à sept heures du matin.
« J'ai l'honneur d'être, etc., etc.
« L'abbé..., « Aum(>nier dos prisons, a
J'.iv.iis deu\ ou trois personnes à dîner,
GABRIEL LAMBERT
Jo leur montrai la lettre ; je leur expliquai en quelques mots ce dont il était question, je constituai l'un d'eux mon représentant, je le chargeai de faire on mon absence les honneurs aux autres.
Je montai en cabriolet et je partis tout do suite.
Comme je l'avais prévu, je n'eus aucune peine à obtenir mon laissez-passer, et j'arrivai à Bicêtre vers les sept heures du soir.
C'était la première fois que je franchissais le seuil de cette prison, qui, depuis qu'on n'exécutait plus sur la place de Grève, était devenue la dernière habitation des condamnés à mort.
Aussi ce ne fut pas sans un profond serrement de cœur, et sans une espèce de crainte personnelle dont le plus honnête homme n'est point exempt, que j'entendis les portes massives se refermer sur moi.
Il semble que là où toute parole est une plainte, tout bruit un gémissement, on respire un autre air que l'air destiné aux hommes ; et certes, lorsque je montrai au directeur de la prison la permission que j'avais de visiter son commensal, je devais être aussi pâle et aussi tremblant que les hôtes qu'il est habitué à recevoir.
A peine eut-il lu mon nom, qu'il s'interrompit pour mo saluer une seconde fois.
Puis, appelant un guichetier.
— François, dit-il, conduisez monsieur au cachot de Gabriel Lambert ; les règles ordinaires de la prison ne sont point faites pour lui, et s'il désire rester seul avec le condamné, vous lui accorderez cette liberté.
— Dans quel état trou verai-jo ce malheureux ? demandai-je ?
— Comme un veau qu'on mène à l'abattoir,- à ce qu'on m'a dit, du moins, vous verrez ; il est si abattu qu'on a jugé inutile de lui mettre la camisole de forc(\
Je poussai un soupir. V... ne s'était pas trompé dans ses prévisions, et en face de la mort le courage ne lui était pas revenu.
Je fis de la tête un signe de remercîment au directeur, qui se remit à la partie de piquet que mon arrivée avait interrompue, et je suivis le guichetier.
Nous traversâmes une petite cour ; nous entrâmes sous un corridor sombre ; nous descendîmes quelques marches.
Nous trouvâmes un second corridor dans lequel veillaient des geôliers qui, de minute en minute, allaient attacher leur visage à des ouvertures grillées.
Ces cellules étaient celles des condamnés à mort, dont on surveille ainsi les derniers momens, de peur que le suicide ne les enlève à l'échafaud.
Le guichetier ouvrit une de ces portes ; et comme, par un dernier sentiment d'etYroi, jo demeurais immobile :
—Entrez, dit-il, c'est ici. Eh ! eh 1 jeune homme, ajoutat-il, égayez-vous donc un peu, voilà la personne que vous avez demandée.
— Qui î le docteur 1 demanda une voix.
— Oui, monsieur, répondis-je en entrant, jo me rends à votre invitation, me voici.
Alors jo pus embrasser d'un coup d'œil la misérable et sombre nudité de ce cachot.
Au fond était une espace de grabat, au-dessus duquel de gros barreaux indiquaient qu'il devait exister un soupirail.
Les murs, noircis par le temps et par la fumée, étaient rayés de tous côtés par les noms que les hôtes successifs de cette terrible demeure avaient inscrits à l'aide do leurs fers peut-être. Un d'eux, d'une imagination plus capricieuse que les autres, y avait tracé l'image d'une guillotine.
Près d'une table éclairée par une mauvaise lampe fumeuse, deux hommes étaient assis.
L'un d'eux était un homme de quarante-huit à cinquante ans, auquel ses cheveux blancs donnaient l'apparence d'un vieillard de soixante-dix ans.
L'autre était le condamné.
A mon aspect, celui-ci se leva, mais l'autre resta immobile comme s'il ne voyait ou n'entendait plus.
— Ah ! docteur, dit le condamné en s'appuyant de la main sur la table, afin de se tenir debout, ah ! docteur, vous avez donc consenti à me venir voir.
« Je connaissais bien votre excellent cœur, et cependant je doutais, je l'avoue.
« Mon père, mon père, dit le condamné en frappant sur l'épaule du vieillard, c'est le docteur Fabien dont je vous ai tant parlé.... Excusez-le, continua le jeune homme, en revenant à moi et en me montrant Thomas Lambert, mais ma condamnation lui a porté un tel coup que je crois qu'il devient fou.
— Vous avez désiré me parler, monsieur, lui répondisje, et je me suis empressé de me rendre à votre invitation. Dans mon état la condescendance pour de pareilles prières n'est pas une aftaire de bonté, mais de devoir.
— Kh bien! docteur.... vous savez, dit le condamné, c'est.... pour demain.
Et il retomba assis sur son escabeau, épongea son front mouillé de sueur avec un mouchoir tout humide, porta à ses lèvres un verre d'eau, dont il but quelques gouttes, mais sa main était tellement tremblante que j'entendis le verre claquer contre ses dents.
Pendant le moment de silence qui se fit alors, je l'examinai avec attention.
Jamais la plus douloureuse maladie n'avait produit, je crois, sur un liomme un plus terrible changement.
Faux et ridicule sous son costume de dandy, Gabriel, sous la livrée de l'échafaud, était redevenu une créature digne de pitié. Son corps, toujourstrop grêle pour sa longue taille, était encore amaigri. L'orbe de ses yeux caves semblait nager dans le sang. Sa figure tirée était livide, et la sueur a^•ait collé à sou front des mèches de cheveux devenues solides.
Il portait le même habit, le même gilet et le même pantalon que le jour où on l'avait arrêté ; seulement, tout cela était sale et déchiré.
— Mon père, dit-il, en secouant le vieillard toujours immobile et muet, mon père, c'est le docteur.
— Hein? murmura le vieillard.
— Jo vous dis que c'est le docteur, continua-t-il en haussant la voix, et je voudrais lui parler.
— Oui, oui, murmura le vieillard. Eii bien I parle.
— Mais lui parler seul. Vous ne comprenez pas que jo désire lui parler à lui seul. Eh 1 mon Dieu, s'écria-t-il avec impatience, nous n'avons cependant pas de temps à perdre 1... Lovez-vous, mon père, levez-vous, et laissez-nous.
Alors il passa sa main sous l'épaule du vieillard et essaya de le soulever.
— Qu'y a-t-il, qu'y a-t-il ? dit le vieillard, est-ce qu'ils viennent déjà te chercher ? Il n'est pas encore temps ; ce n'est que pour demain six heures?
Le condamné retomba sur son escabeau, en poussant un profond gémissement.
—Tenez, docteur, dit-il, faites-lui entendre raison, diteslui que je désire rester seul avec vous ; quant à moi, j'y renonce, mes forces sont brisées.
Et il se laissa aller en sanglotant, les bras tendus et la face contre la table.
Je fis signe au guichetier de m'aider. Il s'approcha avec moi du vieillard.
—Monsieur, lui dis-je, je suis une ancienne connaissance do votre fils. Il a un secret à me confier, seriez-vous assez bon pour nous laisser seuls ?
En même temps nous le soulevâmes, chacun par un bras, pour le conduire dans le corridor.
— Ce n'est pas là ce qu'on m'a promis, s'écria-t-il. On m'a promis que je resterai avec lui jusqu'au dernier moment. J'en ai obtenu la permission ; pourquoi veut-on m'emmenor? Oh ! mon fils, mon enfant, mon Gabriel I
Et le vieillard, rappelé à lui par l'excès même do sa
douleur, se jeta sur le jeune homme étendu sur la table.
—Il no s'en ira pas, murmura le condamné, et cepen-
ŒUVRES COMPLÈTES D'ALEXANDRE DDMAS
dant il doit comprendre que chaque minute est plus précieuse pour moi qu'une année clans la vie d'un autre.
On ne veut pas vous arracher à votre fils, monsieur,
lui dis-je, entendez bien cela ; c'est votre fils, au contraire, qui désire rester un instant seul avec mol.
— Est-ce bien vrai, Gabriel ? demanda le vieillard.
— Eh ! mon Dieu I oui, puisque je vous le répète depuis une heure.
— Alors, c'est bien, je m'en vais ; mais je veux rester tout près de son cachot.
— Vous resterez là dans le corridor, dit le geôlier.
— Et je pourrai rentrer ?
— Aussitôt que votre flls vous redemandera.
— Vous ne voudriez pas me tromper, docteur ; ce serait aiïreux de tromper un père.
— Je vous donne ma parole d'honneur que, dans un instant, vous pourrez rentrer.
— Alors je vous laisse, dit le vieillard ; et, mettant à son tour ses mains sur ses deux yeux, il sortit en sanglotant.
Le geôlier sortit en même temps que lui et referma la porte.
J'allai m'asseoir à la place que le vieillard avait quittée.
—Eh bien I monsieur Lambert, lui dis-je, nous voilà seuls, que puis-je faire pour vous ? parlez.
Il souleva lentement la tête, se raidit sur ses deux mains, jeta tout autour de lui des yeux égarés ; puis, ramenant sur moi un regard qui, peu à peu, prit une fixité effrayante.
— Vous pouvez me sauver, dit-il.
— Moi, m'écriai-je en tressaillant, et comment cela? Il saisit ma main.
— Silence, me dit-il, et écoutez-moi.
— J'écoute.
— Vous rappelez-vous un jour que nous étions assis rue Taitbout, comme nous le sommes, et que je vous montrai, écrits sur un billet de banque, ces mots : la loi piinit