DE MORT LE CONTBEF ACTEUR
— Oui.
— Vous rappelez-vous que je me plaignis alors de la dureté de cette loi, et que vous me dites que le roi avait intention de proposer aux Chambres une commutation do peine ?
— Oui, je me le rappelle encore.
— Eh bienl je suis condamné à mort, moi ; avant-hier, mon pourvoi en cassation a été rejeté; il ne me reste d'espoir que dans le pourvoi en grâce que j'ai adressé hier à Sa Majesté.
— Je comprends.
— Vous êtes toujours le médecin du roi qar quartier ?
— Oui, et même dans ce moment-ci je suis de service.
— Eh bien I mon cher docteur, en voire qualité de médecin du roi, vous pouvez le voir à toute heure ; voyez-le, je vous en supplie, dites que vous me connaissez, ayez ce courage, et demandez-lui ma grâce; au nom du ciel I je vous en supplie.
— Mais cette grâce, repris-je, en supposant même que je puisse l'obtenir, no sera jamais qu'une commutation de peine.
— Je le sais bien.
— El cette commutation de peine, no vous abusez pas, ce sera les galères à perpétuité.
— Que voulez-vous, murmura le condamné avec un soupir, cela vaut toujours mieux que la mort !
A mon tour je sentis une sueur froide qui perlait sur mon front.
— Oui, dit Gabriel en me regardant, oui, je comprends ce qui se passe en vous ; vous me méprisez, vous me trouvez lâche, vous vous dites que mieux vaut cent fois mourir que traîner à perpétuité, quand on a vingt-six ans surtout, un boulet infâme.
« Mais que voulez-vous? depuis que cet arrêt a été rendu, je n'ai pas dormi une heure ; regardez mes cheveux.... il y en a la moitié qui ont blanchi.
« Oui, j'ai peur de la mort, sauvez-moi de la mort, c'est tout ce que je demande; ils feront ensuite tout ce qu'ils voudront de moi.
— Je tâcherai, répondis-je.
— Ah ! docteur, docteur, s'écria le malheureux en saisissant ma main et en appuyant ses lèvres sur elle avant que j'eusse eu le temps de la retirer ; docteur, je le savais bien que mon seul, mon unique, mon dernier espoir était en vous.
— Monsieurl repris-je, honteux de ces humbles démonstrations.
— Et maintenant, dit-il, ne perdez pas une minute, allez, allez; si par hasard quelque obstacle s'opposait à ce que vous vissiez le roi, insistez, au nom du ciel I Songez que ma vie est attachée à vos paroles ; songez qu'il est neuf heures du soir, et que c'est demain à six heures du matin. Neuf heures à vivre, mon Dieu 1 Si vous ne me sauvez pas, je n'ai plus que neuf heures à vi\Te.
— A onze heures, je serai aux Tuileries.
— Et pourquoi à onze heures, pourquoi pas tout do suite; vous perdez deux heures, ce me semble.
— Parce que c'est à onze heures que le roi se retire ordinairement pour travailler, et que, jusqu'à cette heure, il demeure au salon de réception.
— Oui, et ils sont là une centaine de personnes qui causent; qui rient, qui sont sûrs du lendemain, sans songer qu'il y a un homme, un de leurs semblables, qui sue son agonie dans un cachot, à la lueur de celte lampe, en face de ces murs, couverts de noms de gens qui ont vécu i;omme il vit en ce moment, et qui le lendemain étaient morts. Ils ne savent pas tout cela, eux, dites-leur que c'est ainsi et qu'ils aient pitié de moi.
— Je ferai ce que je pourrai, monsieur, soyez tranquille.
— Puis, si le roi hésitait, adressez-vous à la reine : c'es une sainte femme, elle doit être contre la peine de mortl Adressez-vous au duc d'Orléans, tout le monde parle de son bon cœur. Il disait un jour, à ce qu'on m'a assuré, que s'il montait jamais sur le trône, il n'y aurait pas une seule exécution sous son règne. Si vous vous adressiez à lui au lieu de vous adresser au roi ?
— Rassurez-vous, je ferai ce qu'il faudra faire.
— Mais espérez-vous quelque chose, au moins?
— La clémence du roi est grande, j'espèi'e en elle.
— Dieu vous entende ! s'écria-t-il en joignant les mains. Oh I mon Dieu I mon Dieu ! touchez le cœur de celui qui d'un mot peut me tuer ou me faire grâce.
— Adieu, monsieur.
— Adieu ? que dites-vous là ? ne reviondrez-vous point?
— Je reviendrai si j'ai réussi.
— Oh ! dans l'un ou l'autre cas, que je vous revoie 1 Mon Dieu ! que deviendrais-je si je ne vous revoyais pas? Jusqu'au pied de Vérhafaiid je vous attendrais, et quel supplice (lu'un pim'il doute. Revenez, je vous en supplie, revenez.
— Ji' reviendrai.
— Ah, bien I dit le condamné, que ses forces semblèrent abandonner du moment où il eut obtenu de moi cette promesse; bien, je vous attends !
Et il se laissa retomber lourdement sur sa chaise.
Je m'avançai vers la porte.
— A propos, s'écria-t-il, envoyez-moi mon père, je ne veux pas rester seul ; la solitude, c'est le commencement de la mort.
— Je vais faire ce que vous désirez.
— Attendez. A quelle heure croyez-vous être de retour?
— Mais, jo ne sais.... cependant je crois que vers une heure du matin....
— Tenez, voilà neuf heures et demie qui sonnent ; c'est incroyable comme les heures passent vile, depuis deux jours surtout 1 Ainsi, dans trois heures, n'est-<'e pas?
— Oui.
— Allez, allez, allez; je voudrais à la fois vous garder et vous voir partir. Au revoir, docteur au revoir. Envoyezmoi mon père.je vous prie.
GABRIEL LAMBtRT.
La rpcommandation était inutile : le pauvre vieillard ne m'eût pas plus tôt vu apparaître à la porte qu'il se lova.
Le guichetier qui me faisait sortir le fit entrer, et la porte se referma sur lui. '
Je remontai, le cœur serré. Je n'avais jamais vu si hideux spectacle, et certes, cependant, la mort nous est familière, à nous autres médecins, et il y a peu d'aspects sous lesquels elle ne nous soit connue ; mais jamais je n'avais vu la vie lutter si lâchement contre elle.
Je sortis en prévenant le directeur que je reviendrais probablement dans le courant de la nuit.
Mon cabriolet m'attendait à la porte ; je revins chez moi et trouvai mes amis qui faisciient joyeusement une bouillotte, et je me rappelai ce que m'avait dit ce malheureux.
« Il y a dans ce moment-ci des hommes qui rient, qui s'amusent, sans songer qu'il y a un de leurs semblables qui sue son agonie. »
J'étais si pâle qu'en m'apercevant ils jetèrent un cri de surprise et presque de terreur, et qu'ils me demandèrent tous ensemble s'il m'était arrivé quoique accident.
Je leur racontai ce qui venait de se passer, et, à la fin de mon récit, ils étaient presque aussi pâles que moi.
Puis, j'entrai dans mon cabinet de toilette, et je m'habillai.
Lorsque je sortis, la bouillotte avait cessé.
Ils étaient debout et causaient : une grande discussion s'était engagée sur la peine de mort.
XVIiï.