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NOUVELLES

ALEXANDRE DUMAS

LA PÈCHE AUX FILETS

Lorsque j'avais le bonheur de demeurer à Naples, place de la Vittoria, hôtel de monsieur Martia Zirr, au troisième, vis-à-vis leChiatamoaeet le château de l'OEuf, tous les matins, en m'éveillant, je m'accoudais à ma croisée, et, jetant au loin mes regards sur ce miroir éclatant et limpide de la mer Tyrrénéenne, je me demandais, à part moi, d'où pouvait venir un si triste proverbe, dans le pays le plus gai, le plus insouciant et le plus heureux qui soit au monde : Voir Naples et mouvif! A force de réfléchir, je crois pourtant avoir trouvé l'origine de ce rapprochement bizarre et sinistre : c'est qu'il n'est pas une seule époque de l'histoire napolitaine où, par une cruelle ironie de la nature, cette ville, si heureuse en apparence, n'ait été désolée par quelque terrible fléau; ce peuple, si paisible et si calme, n'ait été agité sourdement par l'émeute et la guerre civile ; ces eaux, si transparentes et si pures, n'aient été rougies par le sang. Remontez seulement de quelques années : c'est Caracciolo pendu au mât d'un vaisseau, au milieu d'une flotte pavoisée des plus brillantes couleurs. Remontez encore : c'est Masaniello empoisonné aux acclamations du rivage, criblé de balles au pied de l'autel. Remontez toujours, et l'imagination reculera épouvantée devant les luttes des Anjou et des Duras, devant les meurtres et les crimes des deux Jeanne sombres constellations qui ont laissé sur ce beau ciel de -'Italie un long sillon de sanglants souvenirs. Arrètons-noUis là, et déchirons une ou deux pages de cette affreuse histoire : c'est un récit que personne encore n'a fait, que nous sachions, c'est un drame simple et terrible qui se déroule au milieu des incident les plus riants et le plus pittoresques; c'est un lugubre tableau, aux personnages sombres et muet-:, au fond joyeux et splendide. Nous sommes en 141/1, le 25 juillet, par une des plus brillantes soirées de ce mois, dont la chaleur est d'habitude étouffante à Naples, st qui, dans cette néfaste année où se place notre histoire, dépassa tous lesdegrésde température que la nature humaine peutsupporter. Le soleil, entouré d'une auréole de vapeurs, *ouge comme un fer sortant de la fournaise, s'était plongé

avec impatience dans une mer de plomb fondu ; on eût dit qu ! l'astre du jour, dont l'apparition est ordinairement saluée par des chants d'allégresse et le départ est accompagné tristement par le son des cloches plaintives, ce jour-là s'était liàté de se dérober au spectacle des souffrances et aux malédictions des hommes. Mais la nuit, si vivement désirée, n'avait apportée aucun soulagement à la population affaiblie ; une brise, imperceptible et légère, qui avait erré çà et là pendant la fin du jour, pareille au souille d'un mourant, venait de s'éteindre tout à fait, et la nature gisait haletante, immobile, épuisée, comme une vierge antique au pouvoir d'un dieu impitoyable et vainqueur. Le golfe, si azuré, si bruyant, si animé dans des jours meilleurs, ressemblait à un de ces lacs plombés et maudits, tels que l'Averne, le l'ucinus et l'Agano, qui couvrent d'un immence linceul mortuaire les volcans éteints. Pas une voile, pas un flambeau, pas une chanson de pécheur attardé n'eftleuraient l'impassible surface ; le silence de la mort régnait sur la ville et sur la mer comme aux portes d'une autre Pompeïa. Le Vésuve grondait sourdement dans ses immenses profondeurs, prêt à vomir sa lave dévorante sur la campagne déjà à moitié embrasée. Dans les vastes plaines élyséennes les mânes des anciens semblaient se réjouir de cette atmosphère de fumée infernale, que bientôt nul mortel ne pourrait plus respirer. La Margelina se couvrait d'un voile, le Pausilippe n'osait plus se mirer dans les eaux qui l'entourent, et la l)elle et voluptueuse Sorrente, symbole de poésie et d'amour, la mère du Tasse, la nourrice de Virgile, paraissait rendre le dernier soupir, semblable à Proserpine se débattant en vain dans les bras de Pluton.

Au fur et à mesure que la nuit avançait, une torpeur irrésistible gagnait de plus en plus les habitants de Naples. Tout le monde avait cédé à une lassitude qui tenait encore moins du sommeil que de la léthargie ; on eût dit que las étoiles craignaient de montrer leur face souriante et sereine, et perçaient faiblement l'épais rideau de vapeurs comme les rayons" d'une lampe agonisante à travers un double rempart d'albâtre. Une lueur incertaine et blanchâtre éclairait confusément les objets, et le seul bruit vivant, au milieu de ce

OEUVRES COMPLÊrra;S D'ALEXA^NDRE DUMAS.

calme universel, était le son lent et monotone de la clcche qui marquait l'heure à l'horloge du châieau.

Cependant, malgré la prostration généra'e, un homme veillait, la haine et l'ambition avaient chassé à jamais la fatigue de ses membres, le sommeil de ses ;)auplères, le repos de son cœur. Dfbout et immobile derrière la croisée d'une petite maison de C^^iataraone, il fixait obstinément ses yeux sur un point de l'horizon du côté de Caprée.

Tout-à-coup son jeune front de vingt-cinq ans s'éclaireit, ses noirs sourci's Ironcés sedéienrtirent, un sourire desaiisfaetion erra sur ses lèvres contractées. C'est qu'il avait •perçu an loin, sur le go!fe, une fa'ble lumière qui avait un moment bnllé à l'horizon, et s'était promptem^nt évanouie comme ces feux follets qui ne laissent aucune trace de leur passage.

C'était apparemment un signal convenu, car au même instant le jeune homme tressaillit, se détacha promp'ement de la croisée |'rè; de laqHcile il veillait, s'enve oppa d'un long man!eau noir, passa à sa ceinture une corde, prit dans sa main une torche de résine et un (■ty et, et s'avança d'un pas lent et discret vers la jetée de Sa'ta-Lucia.

L'horloge de Pizzo-Fa'cone sonnait 'entement le douzième coup fie minuit. Le phare nocturtte que l'inconnu avait paru attei;dre avpi; tant d'impatience, brilla de nouveau à ure distance plus rapprochée, et disparut la seconde fois coinme la première.

Malheureusement, notre jeune homme eut beau jeter ses reg,;rds sur toute l'étendue du rivage, il ne vit pas une barque, pas un seul bateau amarré à la rive. Les pêcheurs et les mariniers, chassés par le sirocco, avaient été chercher sous des grotti s ou derrière les écueils un abri et un peu de fraîcheur.

Au reste, en supposant qu'il eût rencontré quelqu'un dins cette nuit de ma heur, ce n'eût pas été chose facile de déterminer, de gré ou de force, ceiîe personne à se raeitre à la mer. Le pêcheur napolitain craint le sirocco presqu'aulant que le lazzarone les sbires; par un temps pareil, un desren dant de Masanie lo n'aurait pas touché .i une rame pour tout l'or du mon le. Bien plus, se fûtil agi de chasser le diab e, personne n'aurait porté la main à son front pour faire le signe de croix.

Absorbé par sa préoccupation profonde, le jeune seigneur n'avait pas réfléchi à un obstacle bien facile à prévoir dans cette saison brû'ante, et d'après la paresse naturelle des gens du pays. Que tairr? si> mettre à la recherche des ab se' s'/ qui sait jusqu'où l'aurait mei é une telle expédUion? et il aurait risqué à la fin d être reconnu. Attendre sur le port et rendre de là le signal au baieaa inystérieuxtjui venait à sa rencintre; ('était m parti au(|Ui>l il ne savait se résoudre, car l'entretien qu'il devait entamer ne pouvait avoir pour témoin que le ciel et la terre.

Tandis qu'il arpentait le nvaiie, en proie à la plus grande agi'ation, en tournant par hasard un i i!ier auquel on attachait d'ordinaire que'quegros galion démâté, en état de réparation, il ape.'çut une baniu'i à muitié engravée dans le sable, et au fond de celle barque un jeune batelier de dix-huit à vingt ans, prolondéraent endormi.

Ce qu'on pouvait voir de ses traits et de sa figure, à travers la lueur phosphorescente de cet air embrasé, respirait l'intérêt et la sympathie. De son long bonnet rouge s'échappait une chevelure noire, épaisse et bouclée ; une petite imjge de Sainte-Marie-du-Gi»rmei, brodée sur un morceau d'etofle noire, pendait à son cou robuste et bien modelé. Son coslume se composait en tout d'une espèce de gilet de drap rouge et d'une large braiede toile rayée qui lui venait un peu au-dessous du genou; les bras, la peitrine et les jambes du pêcheur étaient entièrement nus.

A cette rencontre inattendue et miraculeuse, l'homme au manteau noir, quel que fût son désir de s'entourer de s'Ience et de mystère, poussa une ace amation de joie. Il était temps, la barque étrangère qui menait vers lui le messager atiendu, arrivée à la moitié la golfe, avait fait un troisième signal.

L'inconnu doubla la pas, se courba à la hite vers \e batelier endormi, et 1« secoua lortemenl par le bras.

— Excellence , murmura le pêcheur machinalement , me voici ! je suis prêt, excellence!

Et, après deux ou trois issais également infructueux pour ouvrir les yeux et pour se tenir sur ses ïambes, accablé de fitigue et de sommeil, il chancela et retomba au fond de sa barque.

— Debout, mon garçen, j'ai besoin de ton bateau, fit l'inconnu en le sou'evant par la taille; je n'ai pas de temps à perdre, vite la rame à l'eau et partons.

— Vous parlez bien, monsieur, répondit le pêcheur qui cOiumençait à s'éveiller ft à arrélfr les yeux sur son interlocuteur, letiuel ne lui paraissait déj'i plus mériter le titre d'exce'lenc'^; vous par ez bi^n pour vos affaires: mas avant de m'é.vpiller si brusqu-ment, il me semble que vous eussiez bien fait de vous informer si j'étais disposé à iravail'er par une nuit pareille, ou même les âmes du purgatoire, qui pourtant doivent êire faites à la chaleur, n'oseraient quitter leur fjur, fût-ce pour s'en aller en paradis.

— Et comment, drôle, pouvais-je deviner tes intentions sans t'éveiller? dit le jeun; seigneur se contenant avec peine.

— Alors il valait mieux me laisser dormir.

— Parla mort-Deu! s'éirii l'inconnu en frappant du pied, n'estu pss là. brigante, pour servir le public ?

■^Le jour, c'ust pô-sible ; mais la nuit je suis libre. Ainsi donc si tu n'as p us rien à me dire, cOHCiul le pêcheur toutà-fait éveillé, et passant, sans trop de cérémcnie, de l'excollence au tuiniement le plus simple, tu peux bien t'en al er à tous les diables !

— Allons, allons, reprit l'inconnu en voyant qu'il n'était pas prudent d'irriter un homme do-t il avait si grand besoin, rends-moi ce petit service, et je te paierai la course tout ce que tu voudras.

— Même une once d'or? demanda le pêcheur d'un ton goguenard.

— Même deux, pourvu que tu te dépêches.

— Alors c'e>t ditférent, répondit le bâte ier en attachant son regjrd fixe et pénétrant sur l'inconnu ; nous pouvons nous entendre.

Et il ajouta tout bas

— Ou cet homme est un prince déguisé, ou un galérien qui s'échappe.

— Voyons, dit l'inconnu en sautant dans le bateau, en finiras tu, malheureux?

— Un moment, signor mio; irons-nous bien loin ? car, en vérité, cette nuit, avec la meilleure volonté du monde, je ne puis remutr les bras.

— Deux mil es tout au plu>.

— Dtrux milles à aller et deux milles à revenir... ça fait quatre; laissczmoi chercher au compagion

— C'est inutile, je t'aiderai moi-même, dit le jeune seigneur sai'issant une rame et f disant d'un seul coup voler 14 ba eau comiiie une flèche.

— Et vous me donnerez, comme nous en sommes conve BUS, deux onces d'or?

— En voici quatre, répondit l'inconnu en lui jetant sa bourse avec mépris, et je t'en promets trois fois autant lorsque nous serons de retour; silence et courage.

— Pardonnez-moi, excellence, reprit le pêcheur en rougissant de honte, d'étMiinement, et même d'un certain dépit. Vraiment, j'étais encore endormi... je ne sais plus où j'avais la tête .. j'ai eu tort. Reprenez votre or, j'ai plaisanté. Mais jevais vous montrer que je sais bien servir mon monde et faire mon devoir. (Et en parlant ainsi, i! ramait de touies ses forces ) Que diable! je ne suis pas un juif, et je tiens beaucoup à sauver mon âme. Une piastre c'est assez... c'est même trop. Il est vrai qu'à la nuit il n'y a point de tarif; mais jt ne surfais personne. Et, si ce n'était que demain c'est joui de fête, qu'on annonce de grandes réjouissances publiques,! une procession, des courses, une belle pèche aux filets, je ne vous aurais demandé qu'un carlin par mille, le prix erdinairc. Mai^ je suis à sec, j'ai tout donné à mon père et il mon jeune Irère... un gamin paresseux dont vous ne vous faites pas une idée... tout ce que j'avais... ^

LA. PÊCHE AUX FILETS

Mais l'inconnu n'écoutait plus son bavardage. Se voyant à deux ou trois portées d'arbalète du point qu'il voulait atteindre, il battit son briquet, alluma sa torche, et l'agita au-dessus de sa téie. -Aussitôt on vit flamboyer, à deux ou trois cents pas, un second/awai; et une barque, poussée par de vigoureux rameurs, franchit rapidement la distance qui séparait les deux personnages mystérieux de ce rendez-vous uociurne.

Alors on put apercevoir, sur la poupe du bsteau qui venait deCaprée, un vieillard d'une soixan'aine d'années, à la barbe et aux clieveux blancs, au dos voûté, revêtu d'une espèce de froc et coiffé d'un long chaperon.

— Eteins ton flambeau, dit le vieillard à TOix basse, on ne saurait avoir trop de prudence.

— Je ne serais pas fâché d'examiner tes traits, dit le jeune homme, et de voir li'abord à qui j'ai affaire.

— A quoi bon? puisque tu ne me connais pas ; avant toute explication, je te dirai mon mot d'ordre, et si tu ne me réponds pas le tien, nous briserons là, et je m'en retournerai comme je suis venu.

— C'est juste, dit le jeune homme en jetant sa torche à la mer; voilà pourtant l'inco vi'nient de ne pas connaître les gens qu'on emploif-, et de choisir des agens par procuration.

— Mon Dieu! répliqua le vieillard avec un soiirire d'ironie, cela nous arrive assez souvent de ne coniidître ni nos amis, ni les gens qui nous serven|, ni ceux qiii bous desservent. Malheureusement on n'a pas toujours un mol d'ordre pour se tirer d'embarras.

— Dis moi donc le lien, astrolo<i!ue.

— Le voici, écbanson : Âut César, aut nihil ; à ton toar...

— Trois fois maudit^ une fois damné I

— C'est bien; tt sautant d'un bond dans le bateau du jeune homme, avtc une légèreté et une force qu'on n'aurait pas dû attendre d'un homme de cet âge, le vieillard fit signe à se^ deux matelots de s'éloigner sur-le-champ et de revenir auprès de lui lorsqu'il les sifflerait.

Lorsque la barque qui avait amené l'étranger fut hors de la portée de la voix, le vieillard fit un geste significatif pour indiquer la présence dti batelier qui était de trop dansl'entreiien qui allait suivre.

— Parle avec assurance, dit à demi-voix le jeune seigneur, je réponds de la discrétion de cet homme.

Si le pauvre pêcheur avait pu entendre ces (jaroles ou voir le sourire fatal qui les accompagnait, ileûtpassi le peu de mtmens qui lui restait à vivre à recommander son âme à Dieu; mais il avait vingt ans, se sentait fort de son innocence, et aimait la [ilus jolie lavandière de Nésida ; si bien quedans cet instant terrible, au lieu de songer à son âme, il pensait tranquillement à sa belle fiancée.

— Parle, répéta le jeune homme d'un ton impérieux , quelles nouvelles m'apportes-tu c'e notre conquérant?

— Monseigneur, murmura le vieillard d'une voix lenîe et lugubre, depuis que l'envoyé de votre excellence est venu m'engager à votre service, je n'ai jamais cessé d'observer le cours des astres pour...

— Je t'ai pris pour observer les actions du roi et r on pas le cours des étoiles.

— Mais, monseigneur, je m'appelle Galvano Pedicini, je suis médecin et astrologue.

— Et je te |;aie, moi, comme espion et empoisonneur.

— Pardonnez-moi, excellence, vous me faites honneur de la moitié; jusqu'à présent j'ai consenti àvous tenir au courant des progrès de Ladislas dans la guerre de Toscane ; quant à l'autre point, il n'en a jamais été question dans vos lettres et dans vos messages.

— C'était sous-entendu... Mais voilà pourquoi avant de te donner mes dernières instructions , j'ai vonlu te parler moimême et ne plus me fier à des intermédiaires.

— Me voici prêt à recevoir les ordres de votre excellence, mai> je dois dire à monseiffneurque si les services qu'il attend de moi sont de nauira à porter le trouble dans ma conscience, alors ma probité m'impose...

— De demander un double prix: c'est trop juste. Voyons

ÛEUVR. COUP. — T. III.

I d'abord comment tut'es acquitté de ma première commission. Que vous ont appris les constellations jusqu'ici, messire astrologue ?

— Hélas ! monseigneur, continua le magicien d'une voix dolente, les astres m'ont trompé encore une fois, ou plutôt, puisque les constellations sont infaillibles, moi-même, dans mon empressement à scruter l'avenir, j'ai dû commettre une erreur dans mes calculs, et je vous avais prédit que l'orgueil et la puissance de Ladis'as se briseraient contre les murs de Bologne. L'éclipsé totale de Marsn'adnieitait pas de doutes à cet égard .. Eh bien ! malgré l'éclipsé, j'ai la douleur de vous annoncer que le roi..,

— A pris non-seulement Bologne, mais Sienne également...

— Sienne aussi ! s'écria l'astrologue avec étonnement et terreur, et qui a pu vous dire?...

— Qui m'a dit qu'il avait pris Bologne?...

— Vous saviez donc?..,

— Que les vents te servent aussi mal que les astres.

— Pas possible.

— Si tu en doutes encore, entre demain dans la ville, et si un homme qui a vendu comme loi son âme à Satan, ne craint pas (l'entrer dans une église, tu verras que moi et la princesse régente nous irons rendre grâce, avec toute la cour, à Santa-Maria-iiel-Camiine, pour la double victoire qu'elle a bien voulu octroyer à Sa Majesté hérétique, notre auguste maître, trois fois excommunié.

— Patience, murmura le sorcier pris en faute, si je suis en relard envers vous de deux victoires, vous aussi, monseigneur, vous êtes en retard envers moi de deux mois de paie.

— Oui, mais moi, ditle jeune homme en lui montrant une bourse d'or, je viens réparer ma négligence.

— Et moi aussi j'espère me faire pardonner la mienne,

— Voyons,

— M&nseigneurqui est si bien informé des progrès du roi Ladislas, sait-il que le roi Ladislas, immédiatement après celle (ampagiie, renonçant à ses vastes desseinsdeconquéte, aie projet de retourner àNaples au moment ou l'on s'y ai tendra le moins? N'est-ce pas que monseigneur ne savait pas cela ?

— Non, mais je le suppose.

— Monseigneur ne suppose pas qu'aussitôt son retour, le roi confiera legouvemment à un homme ferme et dévoué, et ordonnera à s ju auguste sœur, Jeanne de Duras, de ne plus se mêler de po itique.

— Non, mais je le crains.

— Et monseigneur ne craint pas que le roi ne commence par le faire pendre ?

— Non, mais en tous cas, je le préviendrai.

— Et comment, excellenee ?

— Ecoute : tes remèdes sont infaillibles?

— Bien plus que les étoiles.

— Ton métier d'astrologue te donne un libre accès auprès du roi?

— Le jour comme la nuit,

— Quel prixdemandes tu pour te charger du roi Ladislas? Tu m'entends?

— Je Redemande que de remplir auprès de Votre Majesté, lorsqu'elle aura pu s'asseoira côté de Jeanne sur le trône de Napies, le même emploi d'astrologue que je remplis maintenant auprès de Ladislas.

— Oui ; mais non pis celui de médecin, ajouta le jeune homme en souriant.

Le vieillard tendit sa main décharnée, prit la bourse qu'on s'empressait de lui remettre, et après avoir sifflé ses deux matelots, prit congé de son interlocuteur.

— Adieu, Galvano, dit celui-ci e» le voyant s'éloigner.

— Au revoir, Pandolfello, murmura le sorcier avec un accent étranger et un sourire diabolique

Le jeune seigneur se tourna lout-S-coup vers ce magnifique amphithéâtre de maisons, de jardins, de villes et d'églises qui s'étend de Portici au Pausillppe, et l'embrassant tout entier d'un regard ambilieiw et cuoide :

œUVRES COMPLÈTES D'ALEXA.NDRE DUMAS.

— A. moi Naples! dit-il, à moi la reine I à moi le royaume I

Puis, se souvenant que tout n'était pas fini et qu'ily a un homme de trop parmi les vivans, il frappa doucement sur l'épaule du batelier, qu'il avait presque oublié au fond de sa barque et qui paraissait plongé dans un profond sommeil :

— Assez dormi , mon garçon 1 s'écria le jeune favori d'une voix sinistre. Prends la rame et retournons au rivage.

Le pêcheur n'avait pas fermé l'œil un seul instant. Au ton dont ces paroles furent prononcées par son étrange passager, il comprit qu'il n'avait plus aucun espoir de salut. Quoiqu'il eût fait tout son possible pour qu'aucun mot de ce terrible entretien ne parvînt jusqu'à lui, il sentit que, dès le moment que la fatalité l'avait choisi pour êire témoin d'un secret de mort, il était perdu. Aussi ne se laissa-t-il pas tromper un seul instant à la douceur hypecrile de son compagnon.

Il reprit donc tristeaieut ses rames, jetant çà et là un regard à la dérobée pour voir s'il n'apercevait pas une barque, une lumière, un écho lointain. Rien 1 tout était silence et solitude. Il épia un moment favorable pour se jeter tout-à coup sur son homme et essayer une résistance désespérée, ou bien pour s'élancer à la mer et se sauver à la nage ; mais le favori le serrait de près, et il voyait briller dans sa main un long stylet qu'il lui eût enfoncé dans la gorge au moindre mouvement. Tout ce qu'il aurait tenté p®ur se défendre n'aurait donc pu que hâter le moment fatal.

Le pécheur adressa à Dieu une prière muette et suprême, continua à ramer, et quand il s'aperçut que la terre approchait sans qu'aucun signe d'âme vivante parût sur la jetée , il tendit sa poitrine à son compagnon de voyage, et lui dit d'une voix calme :

— Je sais, monseigneur, quelle récompense m'attend peur vous avoir conduit à votre rendez-vous-, seul et sans armes, je ne puis résister ni me défendre. J'ai fait tout mon possible pour ne rien entendre, pour ne rien savoir ; mais je n'ai dû que trop comprendre qu'il s'agit d'un secret terrible. Je vous jure sur la mémoire sacrée de ma pauvre mère, sur Dieu et sur tous les saints du paradis, je vous jure, seigneur, que je ne chercherai jamais à pénétrer les mystères de cette nuit, et que pas un mot ne sortira de mes lèvres qui puisse vous compromettre, dût on me briser les os sous la roue ! Je ne crains pas la mort, mais je vous prie de me faire grâce, non point à cause de moi, mais de mon père, dout je suis le seul soutien -, c'est un vieux soldat mutilé, qui a déjà perdu deuxenfansau service de sa patrie et qui n'a plus de bras pour gagner son pain. Grâce peur lui et pour mon jeune frère, monseigneur! et Dieu, à son tour, vous fera miséricorde dans ce monde et dans l'autre, et il y aura trois cœurs qui prieront pour vous nuit etjour, car vous les aurez sauvés, vous aurez écouté la voix de l'innocent, vous vous serez fié à la parole du pauvre batelier.

— Qui estdonc ton père? demanda la favori s'approchant de plus en plus du pêcheur.

— Giordano laiicia... Vous avez peut-être entendu prononcer son nom?

— Lancia I s'écria le jeune homme avec un accent de haine et de colère. Si je le connais ! je le crois bien ! il m'a sauvé la vie...

— En ce cas, je suis mort I s'écria le pêcheur avec un soupir.

Et, en effet, avant qu'il eût eu le temps de pousser un cri, l'inconnu lui avait plongé son poignard dans le cœur.

Puis, le faisant glisser dans la mer, il ramena promptement son bateau dans un endroit solitaire et gagna sa maison pour se présenter le lendemain de bonne heure, comme, il eu avait l'habitude, au lever de la régente.

Seize heures et demie venaient à peine de sonner à l'église de {'Inconorata, ce qui, suivant le calcul italien, correspond, vers là fin de juillet, à l'heure de midi. A l'instant même, et comme pour attester l'exactitude de la vieille horloge gothique, on entendit éclater tout-à-coup le carillonimmense, universel, épouvantable, des cloches sans nombre qui ont de tout temps assourdi les oreilles napolitaines, et surtout h l'époque assez reculée où se passe cette histoire.

Après une nuit telle que nous venons de la décrire, on peut imaginer quel jour intolérable et brûlant lui avait succédé. Cependant, dans les quartiers situés sur les bords de la mer, la chaleur était moins suffoquante. Une brise pi esque insensible et n'ayant pas assez de force pour rider la surface du go'fe, paraissait suffire aux poumons de ces hommes habitués à une température littéralement infernale. Le plus mince filet d'ombre projeté par le fût d'une colonne ou par le rebord d'une fenêtre, un éventail improvisé avec quelques branches de laurier rose, la vue de ces eaux calmes et limpides, qui invitaient le plongeur avec tout l'attrait d'une jeune fille souriante et coquette c'était plus qu'il n'en fallait aux Napolitains pour défier la canicule et prendre la vie en patience.

Au reste, on avait pris toutes les précautions d'usage dans nos grandes solennités pour garantir une partie ée la ville contre cette pluie de feu que le lien céleste laisse tomber sur les peuples abattus, en secouant sa crinière. Toute!" les rues qui s'étendaient de la royale demeure de Castel-Nuovo jusqu'à l'église du Carminé, étaient abritées par d'énormes tentes carrelées de mille couleurs; des fleurs et des arbustes jonchaient le pavé sur lequel, par une recherche toui-à-fait sybaritique, on avait étendu une double couche de sable fin et humide; des fontaines bâclées à la hâte, à l'aide de trois eu quatre tonneaux superposés, soufflaient, par la bouche de leurs tritons de plâtre, une cascade argentée, et remplissaient le double office de rafraîchir l'atmosphère et d'arroser les passans.

Tous ces apprêts annonçaient évidemment quelque fête extraordinaire, quelque réjouissance publique, l'accomplissement d'un devoir impérieux et solennel qu'en n'avait pas jugé à propos de différer à un moment plus propice. En efiet la régente Jeanne de Duras, nièce de la terrible Jeanne 1", d'homicide et adultère mémoire, après avoir reçu à son lever les grands-officiers de la couronne et les principaux ba'ons du royaume, s'était rendue, en grande pompe et suivi? de toute sa cour, à l'église de Sainte-Marie-du MonlCarmel, pour remercier l'effigie miraculeuse qu'en y vénère de la double victoire remportée par son frère et seigneur, Ladislas I", roi de Hongrie, de Jérusalem et de Sicile.

La nouvelle n'était arrivée que la veille, et aussitôt l'ordre avait été donné d'en instruire le peuple par une fête improvisée, et d'en rendre grâce à Dieu par une cérémonie pieuse et solennelle, ce qui prouvait à la fois la dévotion de Jeanne et son immense amour fraternel.

Le cortège avait déjà, une première fois, traversé les quais pour se rendre à la place du Marché ; et la foule, dout la curiosité était loin d'avoir été satisfaite par ce premier spectacle, attendait impatiemment le retour de la brillante cavalcade.

Cependant quelques groupes, plus insoucians oit dédaigneux, se détachaient de la masse des spectateurs et raquaient à leur besogne, complètement étrangers à tout le bruit qui se faisait autour d'eux, exception d'autant plus frappante qu'elle faisait contraste avec la curiosité générale. C'était un à parte dans ce chœur de cris de toute espèce, un horizon de tableau en désaccord avec les premiers plans, contre toutes les règles de l'art, et, disons mieux, de la na* ture.

Un de ces groupes étaitformé par une douzaine de pêcheurs

LA PÊCHE AUX FILETS

qu'on reconnaissait a'Si'ment à leur teinllirini par lehâle, à leurs longs bonnets rouges, et à la mélolie l'ouce et monotone dont ils se berçaient lentement en irant leurs filets de la mer.

Ils se tenaient à l'écsrt sur un petit coin du rivage, et, pour diminuer la fatigue que la chaleur rendait accablante, ils s'é aient pajtaïés en deux troupes et se relayaient ponctuellement de quart d'heure en quart d'heure. Ceux des pêcheurs qui ava ent droit au repos venaient s'asseoir à l'ombre, sous l'arche d un pont à moitié écroulé, et formaient cercl* autour d'un personnage qui semblait égayer singulièrement lear récréation.

C'était un vieux soIJat d'Avellno, aux traits durs et bron zés, aux cheveux blancs et crépus, à la poitrine vaste et rauseuleusp. Il suffisait d'un seul regard jeté à la hâte sur cet homme pour se cnnva'ncre qu'il avait dû prendre une part active et glorieuse à toutes les guerres qui ag laiint depuis plus d'un demi-siècle son malheureux pays, convoie comme une proie par tant de pri' ces et d peuples divers Le nombr de^ cicairices qui se (ro saieiit en tous seHs sur le corps du vieilUrl était vraiment prodigieux, h yen avait de si profondes, qu'elles montra eut s'être ouvertes plusieurs fois, comme si le fer de l'ennerni, ne trouvant plus d'autre plac, eût été obligé de se p onger dans la même blessure. Sesbra<, ses jamhes, lont lev osJract'irés avaien' été remis ensemble tant bien que mal, res>embl,.ient aux rameaux noueux et brisés d'un vieux ironc ravag» par la foudre.

Par quels liens mystérieux et inconnus l'àm' d'un chrétii n pouvait-elle tenir à cet am^s de membres mutilés, à ce débris de charpente humaine, à celte ruine vivante ?

C'était le secret de la Providence.

Ce q'.<i eslincantestab'e, c'estqu'il Marchait, parlait, grondait, a'-cusait tout le monde avec une colère impuissante et ris'ble Depuis quelques jours la haine et l'emporiement du veillard étaient arrivés à un tel degré d'exaspération, ((ue le plus âgé des enfans qui lui restaient, le batelier, hélas! avait de la peine à le calmer.

Était ce un nouveau chagrin dont le pauvre jeune homme ignorait la cause?

Était-ce une nouvelle escapade du petit Peppino, enfant paresseux et incorrigible, vrai lazzarone dans la force du mot?

Personne n'en savait rien.

La dernière de ces deux conjecturps était néanmoins la plus probable, car toutes les fois qne le batelier s'éloignait pour aller à sa pêche ou pour conduire ses psssagers, le père, irrité, laissait tomber un regard de courroux ou de mépris sur le dernier et le plus in ligne de ses fils.

Qtioi qu'il en fût, les propos du sol.iat devenaient fellemîit violens, que tout autre que lui eût payé bien cher ses paroles. Mais la feule vengeance qu'on daignât tirer de ses plaintes stériles, c'était de le livrer comme un jnuel à la populace ameutée, qui profitait souvent de l'absence du batelier OH de 1» faiblesse du lazzarone pour exciter les grognemens du bonhom.ne et é -ouier en riant ses bravarles.

En ce moment, le vieux Giordano Lancia (car c'était lui) était ^ouc sans éfense. Son fils Lorenzo, tel était le nom du batelier, absent depuis la vclle, n'avait pas encore reparu: ce qui du reste lui arrivait souvent, attendu qu'il était obligé de travailler pour trois, pouvant ainsi suffire à peine à l'entretien de son jeune frère et de son père infirme.

Inquiet, maussade et soucieux plus qu'à l'ordinaire, le vieux Lancia reportait de la mer au rivage, et du rivage à la mer, le seul œil qui lui restait, depuis qu'un grand coup de pertuisane l'avait réduit à l'état de cyclope.

Assis sur un banc de chêne vermoulu et boiteux, digne piédestal d'un tel débris, le soldat ne prêtait aurune attention aux railleries et aux provocations des gens «jui l'entouraient. Absorbé tout entier par son idée, il semblait oublier le lieu Oii il était, la caa^e qui l'y avait amené, elles parules qu'il avenit d'échanger avec quelques-uns des pêcheurs qui tiraient les filets.

Enfin, après plusieurs questions demeurées sans réponse, après plusieurs minutes de cette inspection continuelle et

muette, Lancia laissa échapper an cri de ssli-faction, et presqu'au même instant un petit lazïarone de douze à treize ;ins, dont les traits délicats, le S'iurire épanoui et la leur, nare [iresque féminine contrastaient comp'ètimeut avc^ la physionomie dure et courroucée du soldat, arriva près de lui en quatre bonds, et se coucha à ses pieds comme un lévrier essoufflé de sa course.

— Eh bim? fit le vieillard d'un ton sévère.

— Je ne l'ai pas trouvé ; mais j'ai rencontré sa fiancée, la belle lavandière, qui l'a vu hier au soir Lorenzo était gai et bien portant, comme à l'ordinaire, et il comMait travailler beaucoup dans la matinée, parce que...

Ici l'enfant s'arrêta timide et interdit.

— Parce que?... interrompit le père d'une voix farouche.

— Parce qu'il m'a promis un bonnet neuf pour aujour> d'hui, que tout le moiule se fait beau pour la fête.

— Malheureux vaurien, c'est toujours à cause de toi que ce pauvre garçon se tue de fatigue. Tu le feras mourir à la peine.

— Mon père...

— Tais-toi, lâche, paresseux, incapable.

— Mais, mon père, es'.-ce ma faute à moi si je ne puis gagner ma vie. Personne ne veut de moi ni pour ramer ni pour tirer le filet. Les plus vigoureux n'ont pas d'emploi ni de travail, et pourrissent sur le pavé ou se font tuer à la guerre. Et pui^, si je m'éloignais de vous, qu' soutiendrait vos pas, qui vous défei'drail contre les insoleus qui vous manquent de respect?

Un rire bruyant et universel accueillit la dernière excuse de l'enfant. Ses joues se couvrirent de pourpre; il se leva chancelant de home et de cnlère, et montra les poings aux railleurs, qui ne daignèrent pas faire un seul geste pour repoussa va'ue démonstration de fureur,

— C u he-loi, misérable I s'écria le père d'une voix de tnnnerre, couche-t i, mauvais chien, où lu rampais tout 4 l'heure. Voilà l'appui que tu med. unes : jolie délense!

— Mais, mon père... balbutia l'enfant, se laissant couler à terre par un mouvement coi.vulsif.

— Silence! — 'Veux-tu que je leur raconte ton dernier trait de bravoure?

— Grâce! mon père, murmura le lazzarone d'une voix suppliante, et il se mit à lui baiser les genoux pour l'attendrir.

— Vo^ons, voyons, pèreLanci?, s'éi-rièrent les pêcheurs en s'apiTO( hant du vieillard ; laissez donc tranquille ce pauvre Peppino, et parlons de notre affaire ; ce qui est convenu est convenu.

— Vous avez ma parole, reprit le soldat gravement et s'apaisant par degrés, quoique à vrai dire, ajouta t-il en tournant son regard dans la direction de l'ég ise où la cour venait de se rendre, il vaudrait mieux remettre le marché à un autre moment Aujourd'hui le diable prie.

Les pêcheurs se regaidèreut tn souriant.

— Ah ! ah I mnn maître, voici qu"? ça vous reprend ; 'ailes votre signe de croix, et le diable n'aura rien à démêler dans vos affaires.

— Pour faire mon signe de croix, il faudrait avoir des bras, mes amis, et je n'ai que des moignons. Aus=i me coatenterai-je de prier mentaliment le Seigneur d'envoyer,— pas plus que trois minutes, — un bon tremblement déterre lorsque le cortège viendra à passer sous la campanille du Carminé.

— Ceii n'e't pas d'un bon chrétien, et encore moiâs d'un bon soldat: revenons, s'il vous plaît, à notre marché; voulez vous en courir la ( hance?...

— Je vous ai dit que vous aviez ma parole.

— Tout ce que nous prendrons de poisson dans le fliet que nous venons de jeter, soit vingt roloti, soit deux livres, est à vnus, vous avez le droit de l'emporter ou de le revendre, et cela moyennant six carlins de votre monnaie. Si nous ne prenons qae des cailloux, e prix sera le même. Ça va t-il?

— Touchez là, s'écria vivement le vieillard, e9 tendant son bras mutilé.

— Vous oubliez, mon brave, q«e vou^ n'avez plus de

OTUVRES COMPLETES D'ALEXANDRE DUMAS

TMlns. Cela ne fait rien, votre parole est bonne, et puis c'est anjourd'hui jour de paie pour les vf^térans, vous devez vous trouver en fonds. Ainsi, cnnliiiua le pèeheur en jetant un petit foup-fi'œil à ses ramarades, toute la pêche contre six beaux carlins à l'effigie de ce bon Charles d'Anjou, que Dieu ait son âme dans son repos éternel.

Et il appuya malicieusement sur ces dernières paroles.

— L'âme de Charles est en lieu sûr, reprit le veillard avec un rire ironique, et j'espère que toute sa race ira bientôt le rejoindre.

— Oh! ohl répétèrent plusieurs voix, ceci nous paraît louche.

— Voilà b'cn hs soldats! fit le pêcheur qui avait pris le premier la parole; vous n'allez jamais au sermon, père Lancia, et vous ne vous êtes jamais trouvé al Molo un dimanche après vêpres, lorsque le père Girolamo, pour une demi-livre de poisson par tête, vient nous raronter tant de belles choses sur ces bons maîtres que Dieu nous a envoyés du fond de la Provence, de vrais saints de père en fils, quoi I

— Oui, oui, c'est vrai, murmura le FO'dat d'une voix sourde, le roi Charles était un grand roi ! Un roi de la branche cadette, comme ils disent. Il protégeait les pauvres, mais il nialtraitait leurs filles en secret ; il créait des nobles, mais il les dépouillait de leurs privilèges ; il fondait des eouv«ns, mais il emprisonnait saint Thomas d'Aquin ; oui, il a élevé deux églises magnifiques : celle du Carminé, à la même place où il avait fait décapiter Conradio, le roi légitime, et celle de San-Loreszo, où se rasspmblaient autrefois les nobles et le peup'e dans le vieux palais communal ; oui, le père Girolamo a raison, voilà deux autels qui font bénir la mémoire de leur saint fondateur; voilà deux chapelles préparées d'avance avec un soin tout paternel pour les deux derniers descendansde ce bon roi, Jeanne et Las'islas; aujourd'hui la sœur est allée prierai Carminé : la fille de l'assassin sur le tombeau de la victime; demain peut-être le frère ira prier à S>n-r,orenzo : le fils de l'usurpateur sur le tombeau de la liberté!

Les rires €t les ehuchottemens s'arrêtèrent et le cercle se resserra autour du vieillard.

— Oui, continua t-il, ce sont de nobles rois, de père en flls... En efltet, Charles II, ce maudit boiteux....

— Oh f quant à ça, vousboitez aussi, père Lancia.

— Moi, j'ai bnité pour la première fois en me relevant du champ de bataille sur lequel j'étais couché tnut sang ant. Mais lui, c'est Dieu qui l'a marqué de naissance. Ce maudit boiteux a tellement opprimé le pfupl", que le peuple poussé à bout, S'est levé comme un seul homme et a exterminé jusqu'au dernier de ses oppresseurs.

— Le peHpIe a eu raison I s'écria l'auditoire.

— Et Robert, à son tour, n'a t il pas usurpé le royaume qui appartenait à son frère aîné ! n'a-t-il pas attiré la guerre, la déso'ation, la misère sur notre pauvre pays? Et Jeanne, sa digne fille, la digne tante de cette autre qui porte son nom «tqoi l'a déjà surpassée envertus,n'a t-elle pas étranglé sou mari ? Et lorsque le pauvre André, la voyant tout occupée à tisser un cordon de soie et d'or, lui demania à quoi pouvait servir ce cordon, ne répondit elle pas avec une infernale im- "pudence: C'est pour vous pendre, mou seigneur !

■^ Horreur ! fit le cercle atterré.

— Il est vrai, reprit le vieillard, que Charles III, son cher fils adoptif, le père des princes qui nous gouvernent, étouffa Jeanneâson tour, qui cependant n'avait d'autre tort envers lui que de lui avoir sauvé la vie tout enfant et de lui avoir donné un royaume. Mais, que voulez-vous, la reconnaissance est héréditaire dans cette famille. Aussi Charles III n'a-t il pas tardé non plus à recevoir la récompense de sa belle a^ tion. La veuve d'André lui avait fait présent de la courotinc de Waples, la veuve du frère d'André lui fil présent de la couronne de Hongrie. M-iis il n'eut pas le trn'ps de payer ce second bienfait comme il avait payé le premier, car un moment lèpres qu'il eut porté sa santé à la reine Elisabeth ti à .sa tille Marie, les deux femmes soulevèrent à la fois leur verre, et '■à ce sigBal,un soldat qui s'était tenu caché derrièrelui, leva la hache et lui fendit le crâne. Puis, comme il ite moBiait

pas assez vite au gré de ses parens, on le traîna dans pn cachot e! on empoisonna sa blessure. N'est ce pas, mes enfans, nue la généalogie de nos bons princes ne saurait être plus édiltante, et que je c nnais notre histoire un i.eu mienx que le père Girolamo ? J'en ai été. voyez-vous ; et tout ce que je vous dis là vaut bien au moins deux livres de poisson par tête, mais je suis un pauvre soldat et je me conteste d'acheter le poisson que je mange.

Les pêcheurs qui avaient tronvé plaisant d'exciter le vieillard pour s'amu!-er de ses folles menaces, demeuraient immobiles et cloués par l'étonnement et par la terreur. Mais le quartd'heure du repos était passé, il fallait relevrr la première troupe et retourner aux filets. Ils se levèrent donc préoccupés des graves paroles ((u'ils venaient d'entendre, et reprirent lentement leur travail et leur chanson monotone.

Les nouveaux venus s'installèrent sur le sable, et la conversation, un moment interrompue, continua sur un autre ton :

— Eh bien ! mon illustre Lancia, quel chien vous a mordu? Je vous entends grender sourdement comme le Vésuve au moment d'une éruption. Y a-t-il quelques dangers pour ceux qui vous entourent ?

— Je sais d'où lui vifutce nouveau surcroît d'aménité, dit un pêchfur qui n'avait pas encore parlé, en essuyant du revers de sa main la sueur qui ruisselait à larges gouttes de son front.

— Vraiment I fit le soldat d'un ton goguenard.

— Depuis cinq ou six jours, il n'est plus reconnaissable. D'abord il ressemblait à un dogue qui n'aurait pas d'os à ronger, et maintenant on dirait un ours qu'on aurait fait jeûner une semaine.

— Et après? coutinuale vieillard en regardant fixement son interlocuteur.

— Après, — si tu ne finis pas de grogner, — je vais conter une histoire que nul ne sait ici, — vieux conteur, — et dont j'ai été témoin lundi passé... à la nuit tombante.

— Par'e, que l'enfer t'écrase ! dit le viei lard tremblant d« colère et de crainte.

L'<nfant tressaillit et tourna un regard épouvanté vers le pêcheur.

— Eh bien! messieurs, j'étais lundi, vers le soir, tapi dans un coin de la petite rue de Santa-Maria Nera, où je m'abritais de la pluie qui tombait ,'> verse. Personne ne marchait par ce bfau temps, excepté le brave Lancia, qui, en sa qualité de héros, ne craint ni l'eau ni e feu. et le garçon que voilà, qui est à son père ce que la béquille est au perclus, ce que le chien est à l'aveugle. Le vieux Lancia tenait lemilitu du pavé, comme un marguil ier allant en i rocession, ou un capitaine commandant la parade, lorsque tout à-coup le grand-chambellan, débouchant de la rue, le heurta de son cheval et le renversa sur le pavé, sans le moindre respect pour ses glorieux services.

— Mah^diction I s'écria le vieillard. Tout est dit ; Je perdrai mon troisième fils, mon pauvre Lorenzo I

— Il devient tou ! tirent les pêcheurs en haussant le» épaules , tandis que l.ancia, accablé de désespoir et de honte, répétait des mots sans suite et de terribles menaces.

— Je n'étais pas seul... Malheur! Un autre a été témoin de l'insulte. — Oh 1 celte fcls-.i, je ne puis plus le cacher à Lorenzo, mon dernier, mon seul fils ! Il me vengerai et puis la mort ! C'est clai'-. On le tuera, lui aussi... Mes cheveux blancs! mes blessures ! ma gloire! infâme!...

Puis, reprenant loulà-roup son énergie tt sa lucidité de raison ordiiiaiies,et s'adressautaux pécheurs étonnés de sa brusque sortie :

— Oui, messieurs, s'éc.ria-t il, ce que cet homme vient de vous dire est \rai. Le grand-camtrlingue m'a jeté dans la boue, et je n'en ai rien voulu dire à Lorenzo, car je le connais, celui-là, il est mon digne fils, il est le d gne frère de mes deux enfan» tombés à mes côtés sur le champ de bataille -, il aurait veng'^ mon honneur au pi ix de la vie, tandis quece malhtureux poltron que vous voy>z à mes pieds...

— Tiens ! dit le plus jeune pêcheur, ce n'est pas sa faute, t lui, si ce pauvre Peppino a eu ^eur...

LA. PÈCHE AUX FILETS

— Peur! peur ! répéta le vieillard aver une terrible explosioo décolère; l'eniends-tu, mis-rahle? l'entends tu? On a insulté ton père devant toi, on l'ap. elte l'ii he devant ton père, et tu ne bouges pas de ta pla e 1 Mais tu n'es donc pas mon (ils, malheurei x?

Le regard de l'enfant ëtincela comme un éclair, mais il ne fit pas UQ mouvement.

— Calmez vous, calmez-vous, père Lancia, reprirent les pê(heurs d'un ton sérieux etaitendri Voyons, i obs avons eu lort de plaisanter, et vous avez plus tort que nous de vous faire de la peine pour des eifanti lages. C'est fort heureux que Loreiizo ne soit pas là ; c'est un digne garçon et qu'il Défaut pas exposer sans motif. Songeons à notre pêcbe, voilà notre tour de tirer les filets .. nous n'en avons plus que pouruo quart d'heure Bonne piise, père Lancia, et laissons là le grand camerlipgue et le diable qui le prc>lége. D'ailletirs, on le sait, les nobles sont toujours des nobles.

Et les pêcheurs s'éloignèrent sur ce consolant axiome.

— Lui, noble! répondit le vieux soldat sans s'apenevoir ^ne le cercle venait de changer encore une fois et qae ses auditeurs n'étaient plus les mêmes. Lui, noble! Mais savezvous quel est ce Pando'fo A.lopo, ce puissant feudataire qui marche fièrement à h tête de l'aristocraiie napolitaine, ce brillant cava ier qui foule aux pieds les passans?

— Ah ç* ! qu'tst-ce qu'il nous veut, à présent, avec son Pandolfo? Ohé I La ci» ! Giordano ! Mesdre ! maître ! vous nous prenez pour d'autres.

— Savez vous quel est ce Pandolfello, le premier chambellan du roi, le plus puissant baron du royaume? Je vais vous l'apprendre, moi ! C'est un bâiard qui n'a jamais connu ni son père ni sa mère, un mendiant longé de vermine, un vagabond expulsé de son village comme une bête immonde. Et savez-vous qui a recueilli ce bâtard, qnl a fait la première aumône à ce mendiant, qui a placé ce vagabond dans les écuries du roi ? C'est moi ! moi qu'il a lâchement outragé. C'était un enfant frêle, étiolé, maladif Grâce à moi, il reprit peu à peu à la vie et à l'espérance ; grâce à moi, l'ado'esrent pâle et chéiit devint un jeune homme robuste et bi-n toun-é. Ce fut alors que a princesse le -lécouvrit dans son humb e coitumeeten fit -l'abord son échansou, ensuite son favori, comme elle en fera biealôt votre roi. Oui, messieurs, un garçon d't curie!

— C'est impossible! s'écrièrent les pêcbeurs.

— Oh ! ce que je vous dis là est bien la vérité, et je n'eusse pas craint de la lui jeter à la face ; mais je n'ai pis de bras, mais je n'ai (jIus de jambes, Je re pouvais curir après lui, je H pouvais I'ara."h8r de sa selle, je ni pouvais gnver sur son front le talon démon sou'ier, comme il avait flétri ma poitrine du sabot de son cheval, lionte et misère!

— Lanria, dirent les pêeh^urs à voix basse, il ne fait pas bon de parler ainsi du grand cbambel'an. Parlez des morts tant que vous voudrez, personne ne se lèvera pour les défendre; parlez de la régente, parlez du roi, ils vous le pardonneront peut-éire. Mais pas un mot sur Pando fello, ou pienez garde à vous, prenei garde à vos eiifans, prenez gar.ie à Lorenzol .

Cependant la pêche touchait à son terme, et les (ilets d'^venaient si lourds que ceux qui liraient la corde se virent obligés de demander un renfort de bras. Tous 'es pêcheurs se mirent à la th Jne, et on oublia bieniôt le vieillard et ses plaintes pour commencer un autre dialogue d'une toute autre nature.

— Par la Madone ! fit l'homme qui avait proposé le marché, voilà une be le affaire ! Il y a là pour deux cents livres de poisson, peut-être, et nous venons de le laisser à ce vieux diable enragé pour six carlins.

— Tu n'en lais jamais d'autres, dit son voisin en fappant le sable du pied ; avant hier tu as refusé tn<is d cats de la pèche, et bous n'avons pris qu'un manche à baUi.

— Et pourtant j'avais cons.l é saint Pasc<l, continua l'homme au marché en s'adressant à lui-même; ce n'est pas bien, cela ! Â. la première quéle, je me souviendrai de ce tour.

— Dit's donc, l'Avel inois, voulez vous me céder votre poiss n pour une p'astre?

— J'fU donne deux.

— J en donne trois.

Et 'es pêcheurs poussaient les enchères à mesure que les filets appro( haient du rivage. Mais le vieillard, distrait et comme héb-né, ne semb ait rien comprendre aux propositions qui f^e pressâietit de toutes parts.

— Le honheur le rend idiot, se disaient les pêcheurs.

— Je crois bien, c'esténorme.

— Les tilets auraient dû se rompre.

— Je parie pour un thon.

Et tous ces hommes au visage enflammé, aux bras tendas, aux yeux éiincelans se serraient autour rie la prise i.vec une curiosité haletante et cupiile, lorsque tout à-coup un seul cri s'échappa de leurs poitrines^ et ils reculèrent d'efiroi i la vue d'un cadavre.

— C'est un homme poignardé I

— TJn jeune homme!

— Un pêcheur!

Ces m«ts sinis'rescirculaieni dans la foule, atterrée et tremb'ante, lorsque Lancia, bondissant sur son siège et dominant le tumulie d'une voix forte et brève :

— Un cadavre ! dit-il ; c'est que' que nouvelle victime de nos tyrans. Ecartez vous, messeurs I il esta moi, il m'appartient, je 1 ai jayé, c'est ma pèche I

Et marchant d'ui pas ferme et sûr au milieu du peuple qui se rangeait en silence, il arriva i.ux filets, se baissa lentement pour regard r le corps déplus prèp,età s n tour, l'inlortuBé vieillard poussa un en soudain, désespéré, terrible:

— Loifnzo! mon flls !

Il ne put en dire davantage et raula sur le sable, à côté du cadavre de son enfant

Mais le petit lazzarone, qui était resté jusqu'alors dans une atiiiule non ha'aile et impassible, éc utant, sa'^s répo'-dre un seul mot, les reproches de son père et les insultes delà foule, se leva avec la rapi lilé de l'éclair, pri son i ère dans ses bras avec une force dont personne i e l'eût cru capable, le posa douiv ment SNrsou b »nc de chêne, et sans ])roférer un cri, sans jeter un regard sur>le corps de son frère, il disparut du côté de l'église.

Au même instant, 'e royal cortège parut à l'angle de la rue, p'"é édé de plusieurs ran^s d'enfans, d hommes et de femmes, tous fin sque nus etitisposés par or ire d'âge et de bai Ions. Les voc férations sinistr. s pallies du groupe des pêcheurs se perdirent au mil. eu des acclamations 'rénéiiques de cette masse nombreuse et compacte, qui ouvrait la marc he en poussant des cr's sauvaçcs. Au reste, les soldats de l'escorte jou lient si b en 'lu plat de leurs épées et du bois de leurs lan es, que la foule se rangea«ur deux ailes et laissa défiler la procession m silenee.

Les (hevalier^, les barons, le cierge, les hauts f!ignitaires suivs d'ée.uyers, devaleiset de pages, rivabsaien", par le luxe de leurs lostnmes, par la beauté de leurs chevaux, par l'éc'at de leur armure. Le* aigre tes de diaiians, les casques d'or, les cuirasses d'argent éiincelaieni au soleil et formaient le peuple ébloui debaiser le regard.

Jeanne de Duras, régente du royaume, montait un cheral arabe j'lu> blani: que la nrige, coiivct d'une housse de .'Ole et d'or, bor.lée de pères à la manière orienta e. La sœur de Ladislas, dont It; souvenir est resté dans la tradition populaire comme «n tyi,e de toutes Ks peife lions que la nature puiiise accordera une femme, était alors dans tout le développe n. ni de sa maiin tique beauté Qui.iqn'elle eût déjà d-l assé sa trentième année, il était impossible, en regar-'ant l'.xiviuit'^ (le sa taille, la pureté de son from et l'éclat velou'é ''e sesdieveux, île lui donner plus de vingt ans. L'«tiême régu ariié de son profil et ses sourcils n?irs, noblement arqués, donnaien' à sa ilgure un air iinp saut, tempéré par la douceur de ses regards humides et voilés. Une S'"duction irrésistible, un charme impérieux, somblaient enchainer à ses pieds les volontés les plus rebelles, les orguei s les fins indomptés. Jamais femme u'a inspiré plus de respect et piw

OETTVKES COMPLETES D'ALEXANDRE DUMAS

d'amour ; jamais reine n'a possédé une grâce plus séTère.une plus sé'uisante majesté.

A la droiie de Jeanne, Pandolfello, qui, après son meurtre infâme, avait à peine eu le temps de changer de costume pour se présenter au châ;ea>i, faisait caracoler avec une hoble aisance un coursifr ralabrois d'un noir d'ébène, qui, pour la pirfe tioti de ses formes et pour la souplesse de ses mouvemens n'avait pas d'égal Aats les écuries du roi. Pandolto Àlopo était à peine âge de vingt cinq ans ; mais cet espace de temps, si court qu'il puis.se paraîire, lui avait suffi pour s'éle er de la plus vile condition à une tonune presque royale. Âdmi abienieat beau, mais d'oue beauté mâle et flère, il dominait de sa téie hardie cette brillante cohue de barons et de princes, assrz misérables pour l'envier dans le cœur, 9SSFZ lâciies pour prosterner huit siècles de noblesse aux pieds d'un bâtard.

Ses chevenx s'échappaient en boucles épaisses et parfumées d'un riche bareite de velours, ornée d'une ag'afe de diamant et d'une seule plume B'iire. Son regard s'arréiait sur Jeanne avec celle expression d'empire irrésisiibie qui avait forcé la princesse à lut livrer en un seul jour, les faveurs de la cour et les destinées d'i;n royaume. Sa taille était serrée d'un pourpoint d'une très grande richesse, dont letoml noir disparaissait sous l'or et les pierreries, et on voyait briller sur sa po trine les indignes de l'ordre de la Nef, singulière et classique décoration iiiveniée par le roi LaJislas en l'tionneur des Argonautes, et qui a peut-être donné origine à 1 ordre delà Toison-d'Or.

Au moment où le noble couple passait devant la jetée, sur laquelle les pêcheurs avaient exposé le cadavre de Lorenzo, le viei lard, que les cris du peupleavait tiré de sa torpeur, lev^ses bras mutius et lança sur son ennemi une malédicdiction foudroyante. Héiasl il ne savait pas encore que c'était le même homme qui, non content d'avoir outragé le père, ve- Bait d'assassiner le fils I II le maudissait cependant parhaine, par instinct, par pressentiment peut-être I Puis, vcyanlque sa vo.x, aSfaiblie par la douleur et perdue dans les acclamations générales, n'arrivait pas jusqu'au chambellan, il voulut porter les yeux sur son jeune eu'ani pour lui reprorher une dernière fois sa lâcheté ; mais, nous l'avons dit, l'enfant n'était plus là pour écouter ses reprsches.

Mesi raut d'un regard aussi rapide que sûr la distance qui le séparait du cortège, Peppino avait rampé comme une cou- Jeuvre, à plat ventre, au risque d'être écrasé sous les i ieds des chevaux. Puis, se dressant soudain, comme une apparition sinistre, entre Jeanne et son favori, il avait frappé ce dernier d'an coup de poignard. Pandolfo tomba sans pousser un seul cri, tellement le choc avait été subit et violent, et la princesse ne s'était encore aperçue de rien que déjà tout Je monde se ruait sur le petit lazzarone.

Lam ia, ne voyant pas son flis à sa place ordinaire, avait tout lieviné. Reprenant toui-icoup sa force, sa santé, sa jeunesse, il s'avança sans guide, sans appui, sans douleur, et se plaçant devant Jeanne :

— Grâce! s'ecria-til ea sanglotant, grâce pour mon dernier enfant I

— Je ne suis plus enfant, je vous ai vengé, mon père, répondit Peppino d'une voix ferme; je suis uo homme, et je saurai mourir en homme.

— Grâce pour lui, madame! répétait le vieillard avec des «risdéuhirans. J'ai perdu denx enfans à la guerre, le troisième, on vient de me le tuer; que me reslerat-il si vous me Itrenez mon deraier?

— Point de grâce pour l'assassin! s'écria Jeanne les traits «ontrae.tés par la douleur et par le désespoir.

— Prenez ma vie, mais sauvez mon enfant.

— Que veux tu que je fasse de ta vie, à toi, misérable vieiltard ? l'arracher serait une réo mpense.

— Alors, madame, je demanderai justice au roi!

— Va te traîner jusqu'à lui si tu le peux ; en attendant, ton Ils expirera dans les lourmens.

— Héiasl madame, si je ne puis aller jusqu'au roi, Dieu l'enverra peut-être jusqu'à moi.

— Emparez vous de l'assassin, dit Jeanne à ses soldats, et qu'on jette ce vieillard à la mer.

— El moi je demande leur grâce! s'écria en se relevant Panrio'fo, qui avait été renversé par le choc et non par la blessure. La Providence a sanvi^ mes jours, et les reliques du bieniieureux saint Janvier, que j ai toujours portées sur mou cœur, ont émoussé le poignard des assassins.

— L'infâme avait uue cuira se! murmura Peppino en jetant à son père un regard désespéré.

La régente ne trouvait pas de mots pour exprimer sa joie, et, dans son délire, elle se fût jetée au cou de son amant en présence du peuple entier, si le grand proiono aire, qui occupait par son grdde la deuxième place dans le cortège, ne l'eût arrêtée d'un regard. Puis, s'approchaiit de Pandoifello, il lui dit à l'oreille :

— Vous savez, mon cher seigneur, que je remplis les fonctions de premier juge du royaume. Mon déveûmenl vous est connu. Que votre seigneurie ordonne de quelle mort il lui serait agréable de voir mourir ce misérable. Pendu, écartelé, brû é, rompu vif ; votre volonté sera ma loi. Atenter aux jours de votre excellence! mais c'est porter un coup à la sûreté de l'Etat! C'est presque un crin e de lèse-maj-sté!

— Merci, mon nob f seijfueur, répondit le chambellan i voix basse ; le sais gré à votre excellence de cette offre amicale, et m'en souviendrai en temps et lieu. Mais la mort de ce ii>anaDt m'est tont-à-fait inutile; qu'on le <ei te dans un cachot, et toutes les fois qu'un homme nous gênera, nous le ferons passer pour son complice. Lorsque nous aurons besoin de ses aveux, il suffira de quelques traits de corde : recommandez-le à vos lourmenteurs ordinaires : c'est un sujet pr.Jr.ieux.

Les deux grands officiers de la couronne se séparèrent avec les marques d'une déférence mutuelle, et Pand'ilfo s'apprecha de Jeanne pour la remercier, par un tendre regard, de l'intérêt qu'elle venait de lui montrer. Le cortège reprit sa marche.

Quant au peuple, il était venu pour voir une fête, et il assistait à une tragédie. C'étaient deux spectailes pour un. Aussi criait-il de toute la force de ses dix mille poumons •.

— Vive saint Janvier! vive le grand chambellan!

Le lendemain de sa visite au Carminé, qui avait failli lui devenir si tatale, Pandoifo Alopo respira t l'air, d jâ sensibleiiieiil rafraîchi , sur une des terrasses du Château-Neuf, â demi couché sur des coussins <^e velours cramoisi, les paupières Gloses et sa belle léte appuyée aux genoux de la régente, à qui le danger qu'il venait de courir le rendait plus cher que jamais.

Il pouvait être de neuf à dix heures du matin. Une brise légère et parfumée, sur laquelle personne n'eût osé compter la veille, se jouait dans les cheveux du jeune homme et les soulevait si doucement, que Jeanne n'avait qu'à se pencher un peu pour les rencontrer, à moitié chemin, sous ses baisers. Un large et épais berceau de jasmins protégeait la prini-esse et son favori des rayons du soleil et des regards des hommes.

Les pécheurs avaient repris leurs chansons et leurs occupations de tous les jours; le vieillard avait emporté le cadavre de son Qls, soutenu par une force surhumaine, l'avait couihé pieusement sur son pauvre grabat, comme s'il n'eût élé qu'endormi, avait fermé la porte à double tour, et était allé s'asseoir sur la jetée, sans plus verser une larme, sans prononcer une seule plainte. A voir cet homme si grave, si muet, s> ''^passible, on eût dit qu'il était fou ou qu'une voix

LA PÈCHE A.UX FILETS

iniérieure lui criait au fond de l'âme d'espérer en Dieu et d'attendre.

Rien ne troublait donc le repos de Pand jifo et de Jeanne, et le calme qui régnait au palais n'était , du reste , qu'un refl t de celui que respirait en Même temps le royaume. Nap'es jouissait alors d'une paix profonde. Personne n'osait plus attaquer un peuple dont le roi, loin d'attendre la guerre chez lui, la portait chez les autres avtc une telle promptitude, que son bras, pareil à la foudre, frappait souvent l'ennemi avaBt qu'il eût eu le temps de se mettre en garde: L'ambition de Ladislas n'avait p^s de borne ; son nom glorieux et redoutable au deburs couvrait de son éclat les honteux mystères de sa cour; les exploits du frère faisaient oublier les dérèglemens de la sœur; la boue disparaissait sous le sang.

Ladislas avait dompté la rébellion de Hongrie à l'âge où les autres n'ont pas la force de parler une lance; il avait battu deux fuis Louis d'Anjou, deux fois les Florentins, trois fois le pape, — ce qu-i, parparenthèse, lui valut ses trois excommunications ; — il était maître de Faëtiza, Forli, Vérone, Sienne et Arezzo, et à l'époque où se passe notre histoire, sa confiance en lui même était si grande, son orgueil si abselii, que, ne croyant plus avoir aucun ménag ment à garder, il avait fait broder sur son manteau royal ces paroles : Aut cxsar, aut nihil, empereur ou rien I

Après les succès de Toscane, ses projets de conquête devaient naturellement devenir plus vastes, et quoiqu'il fit aanoncer souvent entre deux victoires qu'il allait rentrer dans son royaume pour gfiCtter quelques instans de repos et se préparer à de nouvelles campagues, il lui arrivait bien rarement d'interrompre le cours de ses triomphes et de quitter l'armée pour revoir ses sujets.

Aussi la véritable reine était Jeanne ; le roi de fait, sinon de droit, était Paiidollello. Qu'avait tlle à ( raindre? que pouvait-il souhaiter davantage ? El cependant, voyez le terrible enchaînement du crime et l'infernale logique des passions!

Cet homme, dont pprsonne n'eût troublé peut-être le coupable bonheur, poussé par use nécessité tatale, entassait meurtre sur meurtre, trahison sur tri/hison, parjure sur parjure i il ne vivait qu'au milieu des sicaires, df s espions, des empoisonneurs ; il ne tramait que des conspirations, il ne rêvait que l'assassinai !

Celte feajme, aimée par son frère, adorée par le peuple, belle sur toutes les t)elles, puissaute sur tous les puissans, passait sa vie dans des transes perpétuellt s , ne fermant jamais hs yeux que pour les rouvrir en sursaut, ne regardant jamais soa favori sans trembler pour sa tête.

Comme nous l'aions dit, Pandolfello était plongé dans un léger assoupissement, nioitié réalité, moitié rêve. Il ne songeait déjà plus au meurtre qu'il avait commis et au meurtre qu'il avait ordonné. Les remords n'allaient jamais chez lui au deU i^e quelques heures, et deux nuits étaient déjà passées sur son double crime.

Le rêve du grand chambellan était tout d'or et d'ivoire -. il se voyait assis sur un trône de velours cramoisi, élevé à la droite du maître autel de Sanla-Chiara, le manteau royal sur l'épaule, le cercle fleurdelisé sur la tête, ayant Jtanne à gauche elles sept grands officiers de la couronne, surdifTérens gradins, à ses pieds , tandis que le cortège funèbre de Ladislas défilait silencieusement vers l'église de San Giovanni à Carbonara , cb le monument était déjà ébauché, par les soins de la régente, sous la forme de trois statues, l'une assise, l'autre couchée, et la troisième à cheval.

Pandolfello s'enivrait des applaudissemeiis de la foule et des parfums mystiques dont quatre jeunes thuriféraires, en surplis blancs, l'encensaient à tour de bras, le front courbé jusqu'à terre.

Comme il en était là de son rêve, un navire parut à l'horizen.

Jeanne tressaillit vivement , et , touchant l'épaule de son favori, l'appea avec sue émotion dont elle iie pouvait se rendre compte.

— Pandolfello, une voil« du côté de Captée I

— Est ce une raison , ma belle souveraine, pour m'éveiller si brusquement ? dit le jeune homme avec une douce noni baUnce et sans ouvrir les yeux.

— Je tremble malgré moi; si c'était une flotte ennemie.

— Mon Dieu, Jeanne, fit le grand chambellan en sou evant sa tète à regrt-t, quel fst l'ennemi qui oserait traverse! notre golfe tant que le drapeau de Ladislas flottera sur la tour de ce château? et quel danger pouvez vous craindre, ma noble souveraine, lorsque, entre ce danger et vous, il y a les poitrines de tous vos sujets ?

— Je ne sais , Pandolfello , je ne puis me défendre d'une vague terreur. Un pressent imenl sinistre me dit qu'en ce moment notre son se décide. Vois, dans la direction de ma main, deux, trois, quHre galères. Le vent les poutse rapidement vers nous. Dans une heure, nous ne pourrons peutêtre plus é'happer au malheur qui nous menace.

— En effet, dit le jeune homme, se penchant sur le bord de ia terrasse ; nous ne pouvons par tarder à recevoir des nouvell s des voyageurs qui nous arrivent. Rassurez vous, madame , c'est probaljlemeut le message «''une nouvelle victoire. Le roi mon maître et votre auguste frère nous a habitués à une telle suite de triomplies qu'il ne nous est permis de douter d'aucun prodige Peut être encore a-t-il besoin de nouveaux renforts pour étendre fa domination au delà de la Toscane, et la flotte que nous veyons est-elle destinée à transporter de nouvelles troupes de Naples à Livourne. Mais, quoi qu'il arrive, ma belle prinresse, je ne veux pas que vous restiez plus loHgtemps dans le doute.

— Holà ! ajouta t-il en frappant trois fois dans ses maiMs, et aussitôt deux pages, qui se tenaiett discrètement dans le saloa contigu à la terrasse , s'avancèrent avec respect pour recevoir les ordres du maître du palas. Qu'on aille s'enquérir à l'instant même des nouvelles que nous apport^'iit ces n.1 vires qui voguent à pleines voiles sur le golle.

Jeanne voyait approcher la flotte avec une anxiété croissante, malgré les efforts que faisait Pandolfello pour lui prouver , |,ar les raisons 1rs plus concluantes i-t par les plus tendres expressions, l'absurdité de ses craintes.

Tûut-à-coup le regard de la régente devint fixe, sa paupière se dilata affreusement, un Insson mortel courut dans ses membres et tlle s'écria en joignant les mains:

— Dieu de justice I le pavillon royal à la galère qui aborde avant les autres I

Le grand charabeFan pâlit comme un coupable it la vue de l'échafdiid. Sa conscience chargée de crimes ui représeniait ce brusque retour conime une punition foudroyante. Mais la réflexicn lui lit bientôt espérer que le roi, absorbé comme toujours par ses projets et par ses plaisirs, n'aurait ni le temps, ni l'envie d'écouter des pluints et de punir des méfa ts. Il maîtrisa son trouble, et, offrant sa main à Jeanne pour rentrer au salon, lui dit d'un air assuré :

— Eh bieni qu'avons-nous à craindre, madame? Il s'agit de commander immédinemeut une féie royale et splendide, et, comme cela rentre dans les fondions spéciales du grand chambellan, je vais immédiatement donner des ordres pour que la réception soit digne du vainqueur d'Italie, et pour que le triomphe que nous allons lui improviser surpasse en maguificeRce et en éclat tout ce qu'on a vu jusqu'ici dans le royaume.

Et posant respectueusement les lèvres sur la main de la princesse, il s'é oigna, comme il l'avait dit, pour veiller aux préparatifs d'une de < es gigantesques saturnales qui avaient le double avantage d'endormir le roi et d'apaiser le peuple.

Cependant des matelots, des pêcheurs, des soldats, des lazzaroni s'assemblaient tumultueusement sur le port pour assister au débarquement de la flotte.

Les bruits les plus contradictoires et les plus invraisemblables circulaient dans la <ou e. Des groupes nombreux et animés se furmaienlsur le môle.

Le grand sénéchal secourait à la bâte pour disposer ses officiers et ses hommes d'armes en une double baie, depuis le débarcadère jusqu'au château.

Les uns regardaient ce retour inattendu et soudain comme ie nrésage de nouvelles luttes et de nouvraux malheurs qui

œUVRES COMPLÈTES D'ALEXANDRE DUMAS.

allaienl fondre sur ce pauvre pays, remis à ppine de ses guerres éirangèies et de ses discordes civiles ; les autres y voyaient au cnriiraire uu seiours du ciel et un châ imetit providfnliel qui punirait bientôt l'insolente lyranuie du lavori ei me Irait un f<«in aux débauches de la cuir.

Tout le monde s'étonnait que ni Jfanne, ni P^ndolfello, dont on Cdnnais'^ait l'aluce et la prévoyance, et qui entretenaient vi ibi ment à leur service une armée d'agens et d'espions, n'eussent reçu aucun avertissement de ( etif brusque arrivée, et que le fne-^aJier qui avait- apport.^ la nouvelle de la victoire célébrée publiquement la veille, n'iûl pas annoncé aux personnes qui avaient le plu<.d'iniérèi à le savoir qu'il précédait Ladislas seulement de quelques heures.

Il était f-ûr que le roi n'éla't pas aitendu

Le trouble des courtisans, la surprise des officiers du palais qui artivaieiit par petits groupes et en désordre, la confusion qui 1 égnait au chûteau, dans les rues, sur le port, ne laissaient pas de douie à cet '■ga'd.

Tandis que le peuple se pressait en masse sur la jetée, un seul hiiiinie paraissait étranger à tout le tumulte et à tout le bruit q'ii se f.ii-ait autour de lui.

Cet homme était Lancia.

Le vieux soldat mut li^, arcroupi sur le sable au soleil, la tête cachée dans ses genoux, songeait à ses deux fils, dont l'un était C'iuilié sur le prabat de sa chambre, sans aucun esuoi'' de se réveiller jamais, et l'autre plongé dans les ca chois de Castel-Nuovo pour subir les aflreux supplices qu'on lui préparait, et, (6 qui navrait encore plus le vieillard, succomber probablement à la t rture et déshonorer le nom de sa famille par des aveux arrachés à la faiblesse et à la peur.

Comme il sanglotait sourdement, en preie à cette double douleur, quelqu'un lui frappa sur l'épaiile.

Giordano Lan^ ia soulfva la tête, et vil à côté de lui un hinime debout et masqué, qui le regardait à travers les deux trous de son capuchon rouge avec une attention muette et bienveillante.

Le vieillard, sans sortir de son égarement, fixa pendant quelques secondes ses yux sur l'incoiiiiu, comme s'il avait voulu lui demander de quel droit il v«uait I arracher ainsi à ses pensées ; mais, oubliant aussitôt les paroles qu'il voulait prononcer, et la cause qui les motivait, Il s'affass' de nouveau sur lui-même, et retomba dans ses funèbres rêveries.

— Lancia 1 cria l'inconnu se baissant jusqu'à l'oreille du soldat.

— - Que me veux-tu ? répondit le vieillard sans changer de position.

— Réveille toi, Lancia.

— Je ne dors pas, je pleure.

— Il n'est plus temps de pleurer... L'heure de la vengeance est sonnée.

— Vengeance ! murmura le vieillard sans quitter sa sombre attitude; je n'ai plus de bras, je n ai plus de fils !

— Le dernier d;' tes enfans vit encore I

— H>'las 1 je le sais. Ou n'a pas voulu en finir trop vite avec lui, pour le réserver à unemurt plNSduelle, â une p'us long e agonie Pauvre Peppino, auras-tu laforic de pouvoir souffiir? auras lu le courage de ne pas me déshonorer? Les in là mes 1

— Console toi, Lancia, ton fils a souffert comme un homme, et sa constance a lassé les bias de ses to-rmenteurs.

— Que dis-tu? s'écria le vieillard en se dressant d'un seul bond, qui a pu t'apprend' e ces terribles détailsî" Comment as-tu pu pénétrer les sanglans mystères de Castel- Nuovo?

— Je te dis que cette nuit on a longuement tonrmenté ton fils pour lui laiie avouer ses complices et cnmpr.'nienre aussi le nnm de plusieurs Innocens. Je te dis que j'ai été léuioin du long su nlice et du courge i1e t.^n entant, auquel on n'a pu arracher on seul mol de faiblesse on de prière. Je te d:S que lors(iue la torture a été finie, il s'est approché de moi et a proinmcé ces proi res mots d'une voix ferme :

« — AU'iiomde la miséricorde divine qui descend surtout homme quelque bas qu'il soit tombé, va chercher mon père

et si la dûuleur ne l'a pas tué, apprenns-lui ce que tu viens devoir. Je prierai p(ur ton âme. «

— Oh ! ni- n Dieu ! mon Dieu ! ponrquoi ne me rendez-vous pas moi! enfant ! Faudra t-il donc douter de votre puissance]

— Ne bla phème pas, vie llard.

— Non, il n'y a plus de Providence, il n'y a plus de justice.

— Regarde devant toi.

— Quelle est cette foule?

— C'est un peuple qui uentau devant d'un roi qui arrive tout exprès (.our ieve.ger.

— Mène-moi jnsi^u'à lui ; car je ne suis plus qu'une masse inerte et immobile, la douleur a achevé de détruire le peu ée forces et de vie que m'avaient laissé mes blessures.

— Je ne le puis, Lancia, ma présence souillerait le cortège.

— Qui es-tu donc, grand Dieu I

— Le bourreau.

A ces mots, l'homme au capuchon rouge disparut comme par encbant. ment, et le père infortuné ne pouvant faire un pas, malgré tous ses efforts leva ses bras mutilés vers le roi, et, au moment où le roi passait devant lui, recueiilai. t tout ce qui lui restait de force dans I hjlei-ie et de voix pour ce momtnt suirême, il s'écria d'uue voix déchirante :

— A moi, LadislasI grâce 1 justice!

— Quel est l'homme qui m'appelle par mon nom? dit le roi en se dirigeant vers lui et écartant du geste les garde» qui l'entouraient.

— Siie, continua le vieillard en tombant sur ses genoux, c'est un soldat qui vous demande justice.

— Comment t'appelles-tu?

— Giopitano Lancia.

— Lancia ! c'est le nom d'un brave, et ce n'est pas la première fois qu'il arrive à rars orci les.

— J'ai servi cinquante ans, sire. J'ai pris part à tontes les oampagn s qui ont illustré le pays depuis uu demi-siècle, et j'ai été témoin de tous le^ crimes qui ont, pendant ce long espace, ensanglanté le royaume.

— Fais-nous g âce des victoires, reprit Ladislas d'une voix sévère, je les connais ; et H'ailleuts, si je venais à les oublier, il ne manq :epas de flatteurs qui m'en fraient souvenir. Mais quels sont les crimes auxquels tu as assisté, dis-tu, et dont tu n'aies pas vu en même temps la punition?

— Puis je parler libr.m»nt, sire?

— Par le pape! ne me fais pas attendre, si lu ne veux p,is te repentir d'avoir commencé.

— J'ai vu assassiner Tommaso, comte de Monte Scaglioso.

— Aprè^P d t le roi d'une voix sombre.

— Vinceslas, duc d'AmaIfl.

— Après?

— Hugues, comte de Polenza.

— Après?

— Luigi, comte de Mélito ; Henri, comte de Terraiiova ; Gasparo, < omie de Matera...

— Assez I Que me veux-tu donc, vieilard, avec cette longue et t rrible liste de victimes? Les morts t'onl-ils chargé de récl.im^r leur vengeance?

— El que me font à moi tous les Sanseverini massacrés dans un lossé et je'é^ aux chiens du château I Que me font à moi tous les nobles dont la tête a roulé sur l'échafaud I Que me lait à moi tout le sang versé par son ordre I s'écria le vieillard perlant toul-â-falt la raison. On m'a tué un fi s, on m'en tortura un autre, entends lu, Ladis'aà?et ce'a par les ordres de Pandoifo Alopo, et cela avec la permission et le consentement de la foeurl... Voilà mes griefs, à moi I voilà les crimes dont je deminde juslicel

— Prends garde! répondit le roi d'un «ir terrible; tant que tu m'as aciusé, md, je l'ai laissé parler; mais tu accuses Jianne, ma sœur bi'ii-aimee, tu accuses les plus granis personnages de la ceur; malheur à t< I, vieiUard, si lu n'as pas de preuves pour sou enlr ton accusation I

— Des preuves I N'es'-il pas à la coiiiisi>sance de la ville entière qu'il ne manque plus à Paiido^fllo que le li re de roi pour régnera ta place? Ne m'al-il pas renversé dans li

LA. PECHE A.UX FILETS

boue, ce ISclie bâtard qui me doit la vie et la faveur dont il jouit au ctiâie.iuVN"a-t-on pas repêché ici, au mfnie endroit que tu foules de ton pied, le cadavre de mon tilsP Des preuves ! Fais-toi donc ouvrir les porlrsde la prison, et si on ne s'est pas empressé de l'assassiner lorsque la galère aura paru, pour se défaire d'un témoin dangereux, tu verras mon pauvre enfant, mon dernier, mon seul espoir, les pieds rivés dans des entraves, les bras chargés de fer, les membres brisés par la torture.

— Tout cela constitue des présomptions graves, dit le roi d'un air glacial, mais rien ne me prouve encore que ce soit Pandoifo Alopo qui s'est rendu coupable de l'assassinat de (on fils.

Puis, se tournant vers sa suite, que tant d'audace de la part d'un pauvre soldat avait rendue immobile et muette de stupeur :

— Qu'on s'empare de cet homme, dit-il, et surtout qu'on lui prodigue tous les soins que son étal réclame. Et maintenant, messieurs, à Castel-Nuovo.

Arrivé au palais, Ladislas s'enferma chez lui avec cinq ou six barons des plus (idéles et qui ne l'avaient jamais quitié un instant pendant le cours de ses longues et dangereuses expéditions. Le grand chambellan, comme sa charge lui en donnait le droit, fut le premier qui se présenta dans les appartemens du roi et demanda à lui baiser la main. Ladislas lui fit répondre par le comte d'Avellino qu'il ne verrait personne avant la régente, et qu'on ferait prévenir la princesse lorsque le roi serait en état de la recevoir.

Ce premier échec, joint au récit qu'on venait de lui faire au même instant de l'étraniie scène du vieux soldat, n'était pas de nature à caliaer les inquiétudes et l'appréhension de Pandoifo. il se rassura néanmoins, songeant qu'en délinilive, et comme il venait de prendre toutes les précautions nécessaires pour faire disparaître jusqu'à la dernière trace de ses derniers crimes, personne ne pouvait le convaincre devant le roi. Il s agissait donc tout au plus dune disgrâce momentanée et passagère; mais Pandoifo comptiit trop sur les moyens de séduction et sur la passion aveugle qu'il avait inspirée à la sœur, pour craindre sérieusement la sévérité ou frère. Il s'en remit donc au hasard, ou, comme on disait alors, :'! son heureuse étoile, qui l'avait favorisé jusqu'alors; et, moditiant un peu la réporse du roi, il annonça ù la princesse que Sa Majesté se préparait à la recevoir avec tous les égards qu'une si haute dame méritait, et qu'il faisait taire son affection fraternelle devant l'inflexible étiquette de la eonr.

Jeanne qui, comme toutes les personnes douées d'une vive imagination et d'une grande mobilité d'idées, passait facilement de la crainte à l'espoir, ajouta une foi tniièreaux paroles de son favori et voulut se parer, à son tour, pour paraître aux yeux du roi avec tous ses avantages et ell'acer jusqu'aux moindres soupçoiis qu'on aurait pu faire naître contre elleou contre son conseillerdans l'esprit de son frère, par cette fascination irrésistible qu'elle exerçait égalenient sur ceux qui ne l'avaient jamais vue comme sur ceux qui la connaissaient dès sa plus tendre enfance.

Le soir venu, et lorsque les appariemens de Castel-Nuovo furent splendidement illuminés, le comte d'.\vellino fil savoir à la princesse et aux sept grands oCBciers de la couronne que le roi les attendait.

Alors la porte de la chambre à coucher de Ladislas s'ouvrit à deuxbailans, et, à la place qu'occupait ordinairement le lit royal, on vit une estrade drapée de velours noir sur laquelle deux hommes, eniièrement couverts de leur armure, se tenaient silencieux et deu,^at comme deux fantômes vengeurs.

Jeanne recula de trois pas et jeta un cri de terreur à la vue de cet étrange sf*ctacle. Pâle, tremb anie, agitée d'un fri-son convulsif, elle se tourna vers son frère et lui demanda, moins delà voix que du geste, ce que signiliaiont ces deux terribles personnages.

— Ce sont les juges, madame, fit Ladislas en fronçant le sourcil. Asseyez-vous, princesse, ici, à ma droile. Quant à vous, messeigneurs, dit-il, en s'adressant aux grands digni-

OEUV. COMPL. — m.

taires, tenez-vous chacun à la place que votre rang vous assigne, et prêtez bien attention à ce qui va se passer. Qu'on amène l'accusateur.

A ces mots, quatre écuyers transportèrent dans la chambre du roi le vieux Lamia assis sur un large lauteuil, et I ayant posé à gauche de l'estrade, se retirèrent en sileuce.

— Parie, dit le roi, sans crainte et sans ménagemens pour personne.

Le vieillard fixa surPandoIfello un regard terrible, et prononça lentement ces paroles, dont chacune pénétra le cœur de Jeanne comme un coup de poignard :

— J'accuse le comle Pandoifo Alopo, grand chambellan du palais, de m'avoir indignement maltraité en me foulant aux pieds de son cheval; je l'accuse d'avoir poignardé mon fils Lorenzo et de l'avoir jeté à la. mer ; je laccuse d'avoir torturé mon fils Peppino, pour le forcer à dénoncer des innocens dont il voulait se défaire.

— Qu'avez-vous à répondre, Pandoifo? dit le roi, en se tournant vers le^grand chambellan.

— Cet homme est fou, répondit le jeune homme avec un sourire de mépris.

— ^'ous niez donc?

— Je m'étonne, sire, qu'on puisse me croire capable de telles infamies.

— Faites avancer les témoins, dit Ladislas sans que sa voix trahit la moindre émotion.

Alors il se passa dans les quatre murs de Castel-Nuovo un drame atfreux et terrible. Peppino, plutôt traîné qu'escorté par les soldats, entra dans l'appartement, se soute nant a peine sur ses genoux. Le pauvre enfant, brisé par la torture de la veille, portait encore les traces de ces atroces souffrances ; mais son visage pâle et résigné était empreint d'un courage héroïque, dune noble fermeté. Arrivé en la présence du roi, il jeta d'abord un regard indéfinissable d'amour, de compassion et de tendresse à son père, puis il voulut parle'' mais tout à coup la langue se colla sous son palais,

ses lèvres se blêmirent, une convulsion mortelle ag.ta ses membr.s. Il tendit la main vers son père en signe d'adieu, et tomba raide mort aux pieds de Ladislas.

— C'est bien, pensa Pandolfello, le grand protonotaire ne m'a pas trompé.

— Mon fils I s'écria le vieillard, mon pauvre fils 1 ils l'oul empo.sunnél

Et Lancia retomba sur son fauteuil sans mouvement et sans voix.

— Qu'avez-vous à d^-^, t'andolfoP demanda le roi avec le même sang-froid.

— Monseigr jr,ie suis innocent, je ne suis pour rien dans la mort decetenfant. La frayeur l'a tuè. D'ailleurs il a voulu m'as-assiner aux yeux de la ville entière, et je lui ai fait grâce.

— Au roi seul appartient le droit de faire grâce, raessire, s'écria Ladislas d'une voix foudroyante.

— Pardon, sire, le trouble m'égare, j'ai voulu dire quej'a- VJis intercédé en faveu'-du coupable auprès de voire auguste sœur, qui, en votre absence, exerçait les droilsdela royauté.

— Est-ce vrai, Jeanne ?

— C'est bien vrai, mon frère ; Pandolfello est un digne et loyal sujet, et rien ne prouve qu'il ail commis les crimes dont l'accusent ces manans.

— Rien ne le prouve, en effet, continua Ladislas avec lenteur; mais, comme il y a assez de graves présomptions contre l'accusé, on va sur-le-champ l'aiipliquer à la torture.

— Moi, sire ! s'écria le grand chambellan avec indignation. Je suis coaite et baron, j'occupe la première place à la cour, et je ne dois être jugé que par les nobles, mes pairs I

— Tu mens! répondit Ladislas, dont la colère éclata devant l'audace indomptable du meurtrier, tu mens devant ion souverain et tes juges ; tu n'es qu'un misérable bâlart, qu'un valet d'écurie qui n'a p:!s craint d'abuser des faveurs dont on l'a cfimblé poui commettre les actions les plus lâches, les crimes les plus odieux. INous verrons si ton assurance sera la raémeiout-ù l'heure. Faites entrer les valets du bour.^au

A ces mots, deux hommes à physionomie sinistre, les bias

4Ji

OEDVRES COMPLETES D'ALEXANDRE DUMAS

BUS, arnifs de tous les instrumens de la torture, entrèrent dans la i;hr.n]bre.

Pandolfû pâ it légèrement Jeanne joignit ses mains suppliaotes et s'écriaavec un mouvement dVfiroi indicible:

— Mais c'est affreux, monseigneur 1 Grâce pour lui, ayez pitié d'une pauvre femme. Je ne pourrai jamais suppor.er un si horrible speciaclr...

— Vous avez été Jusqu'ici le roi de Naples, ma sœur, dit Ladislas, appuyant sur ce mot crael, et un roi doit savoir administrer la justice sans partialité et sans faiblesse.

En un clin d'œil une pou le fut fixée au plafond, les poignets du favori furent serrés derrière son dos par des nœuds étroits, et il jeta un cri de douleur.

On l'avait bissé, à l'aide d'une corde, à six pieds du sol. Cependant, il supporta avec courage ce premier degré de question ordinaire, et répondit d'une voix ferme :

— Je suis innocent 1

On le descendit à terre; puis, sur un nouveau signe de Ladi&ias, les lourmenteurs, se suspendint tous les deux à la corde, soulevèrentle malheureux jusqu'au p'afond, tt, le lâchant tout-â-coup, le firent retomber de tout son poids à trois pieds de hauteur. Celte douloureuse opération fut répétée trois fois, et à chaque foisPaedolfo répondit d'une voix étouffée : —Je suis iimoceutl

▲lors OH retendit sur un chevalet, les tourmeateurs attachèrent à ses pitds et à ses mains quatre énormes poids de fer. Le$ os du patient crai|uèrent, ses jointures s«cli&loquaiebt le sang jalllis^ail en abondance.

— Gi^cel s'écria le torturé, grâce, monsi^.-gneur, je suis Innocent I

On suspendit les tourn^nes. L'accusé '' ivait pas avoué.

— Est. il coupable? demahda le roi .^..x deux juges, couverts de pied en cap de leur armure.

— Non, répondirett-ils d'une voit caverneuse. Pandolfo respira. Uu rjyon d'esuoir brilla sur le front de

^.#anne ; elle crut que son amaiit ^laii sauvé.

— Eh bien! dit le rvi, il ut >e trouve plus personne ici qui veuille témoigner contre l'a.xusé ?

— Persopne, répondirent les assist'ns.

— Alors, c'est moi qui rec pliiai cetie oJBce.

Un s.leiice d'eiennemeiii et de lereur accueillit les paroles du roi. Cet étrange procès commençait à prendre les proporiions d'une lé^^.alion fantastique et suruaiurelle.

— Rt'liun.is-mci, Fanuulfo Alopo; ubas tu passé la nuit du 26 juillet?

— Dans une petite maison de Cuaiamone.

— Tu mens ; tu étais dans une bar ;;ie, en pleine mer. Pandollo regarda le roi d'un air égaré.

Ladislas continua froidement son interrogatoire.

— Qai as tu rencontré dans (a promade nocturne?

— Personne, répondit le jeune homme, de plus en plus renversé par cet accablant (émoignage.

— Tu mens; tu as rencontré un vieillard 'jui venait au devant de toi sur une autre barque conduite par deux ramturs, et ce vieillarj se nommait Galvat oPedicini.

— Il sait tout! pensa Pandollo aiterré.

— Et qu as lu dit à Galvano Pedicioi ?

— Rien, monseigneur... des choses indifférentes...

— Tu meus I tu l'as payé pour m'assassiucr. Un cri d horreur s'éleva dans la thambre.

— Jamais! sire, balbutia l'accusé frissonnant de tous s. s membres ; c'est Gaivano qui a meuti , qui m'a calomnié faussement.

— Traître et lâche! — s'écria Ladislas d'une voix de tonnerre, — voici la bourse, — et il la lui jeia à la face ; — voici les deux hommes qui étaieut dans ta barque du vieilli' d qui t"a parlé, — et il montra les deux hommes couverts de Iturs armures; — Galvano, c'était moi.

Pandollo tomba la face contre terre, foudroyé par ces terribles paroles.

— Esi-il coupable? demanda de nouveau le roi.

— Oui, répondirent les assistans d'une voix unanime. Quant à Jeaune elle avait perdu connaissance.

Aiors le rui se leva et prononça ainsi l'arrêt qui condam naitPandolfo :

— Moi, Ladislas I", roi de Hongrie, de Jérusalem et de Sicile, je déclare Pandolfû Akpo coupable de lèse-majesté. J'ordonne qu on lui attache sur le front un écriteau infâme ; qu'on le lie sur une cliarrette et qu'on le traîne ainsi dans tous les quartiers de Naples, que d'S bourreaux lui arracbr-nt les cliairs avec des tenaille^ rouges, qu'on le roue sur des rasoir^, et qu'iu le jftte sur un bûcher de b;ds vert pour qu'il soit brûlé lentement, jusqu'à ce que mort s'en suive.

Celle horrible sentence fut exécutée littéralement. Après le supplice, le peuple se rua sur le t'ûcber et s'empaia des os dr: PdDdoilello pour en faire des sifflets et des manches de fouet.

Un homme avait assisté à celte scène affieuse, hissé pénibli ment sur le paiapet d'un pont et soutenu par un groupe de pêcheurs. L'œii fixe, la bouche entr'ouverie, la po.trine battante, il n avait pas perdu un seul détail de l'horrible exécution.

Cet bomme, c'était Giordaoo Lancia.

Lorsque tout fut tiiii, le pauvre vieillard, dont la raison avait dé,à reçu de >i rudes aiieiutes, saisit un moment où personne ne f lisait aiteiiiion à lui et s'élança u un seul bond à la mer, s'écriant avec un immeu^e éclat de rire:

— Mes amis, venez me repêchera mou tour.

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