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OEUV. COMPL. — XI

sœur ne serait qu'à celui qui l'aiderait à conquérir lechlteau de Ségard, qui était tout entouré de flammes, et dans lequel la belle Brunehilde, reine d'Islande, était endormie depuis cinquante ans.

Lyderic répondit qu'il était prêt à conquérir le château de Ségard, à réveiller la reine d'Islande et à la ramener dans le pays des Higlands. Mais Gunther ne voulut point permettre que Lyderic accomplît seul une entreprise qui ne le regardait point ; de sorte qu'il fut convenu que les deux jeunes gens iraient ensemble à la conqucHe du château de Ségard, et que, s'ils réussisaient dans cette entreprise, à son retour dans la capitale des Higlands, Lyderic épousei'ait Crimhilde.

Au bout de huit jours, le vaisseau qui devait transporter Gunther et Lyderic en Islande étant prêt, ils partirent accompagnés de cent des meilleurs chevaliers du pays des Higlands. En partant, Lyderic donna à Crimhilde les deux femmes du roi Alberic, dont elle fit à l'inslant même ses dames d'honneur, afin de pouvoir causer tout à son aise avec elles de celui qui, pour la posséder, allait tenter une entreprise si périlleuse.

Vers le soir du troisième jour de la navigation, on aperçut une grande lueur à l'horizon, et les deux jeunes gens ayant interrogé le pilote, celui-ci répondit que ce devait être l'embrasement du château de Ségard.

En effet, à mesure que la nuit s'avança, l'incendie devint plus visible; on distinguait les hautes murailles crénelées, qui brûlaient sans se consumer, car elles étaient en pierre d'amiante; puis, dans ces murailles, des portes au nombre de dix, dont chacune était gardée par un dragon.

Au point du jour, le vaisseau, toujours guidé par l'embrasement comme par un immense phare, aborda dans un beau port, que dominait le château. Gunther voulait aussitôt s'élancer à terre et essayer de passer à travers les flammes ; mais Lyderic le retint, lui disant qu'il avait, lui, tous les moyens de mener l'entreprise à bien ; qu'il le laissât donc faire, et qu'il lui en rendrait bon compte. Le roi resta donc sur le vaisseau avec ses cent chevaliers, et Lyderic, ayant mis Balmung à son côté, passé son fouet d'or à sa ceinture et posé sur sa tète le casque qui rend invisible, sauta sur le rivage, et, sans se donner la peine de choisir une porte plutôt qu'une autre, s'avança \ers celle qui était la plus proche do la mer.

Elle était gardée par une hydre monstrueuse qui avait six tètes, dont trois veillaient sans cesse tandis que les trois autres dormaient. Lyderic s'avança résolument vers elle ; et, quoiqu'il fiU invisible, l'hydre entendit le bruit de ses pas ; aussitôt les trois têtes qui veillaient réveillèrent les trois têtes endormies, et toutes les six se dressèrent en jetant des flammes du cùic d'où venait le bruit.

Ces flammes étaient si vives et si ardentes, que leur chaleur, jointe à celle des murailles, ne permettait pas à Lyderic d'approcher de l'hydre à la longueur de Balmung, force lui fut donc de remettre son épée au fourreau et de se contenter de son fouet d'or ; mais il s'en escrima si heureusement, qu'au bout de quelques secondes l'hydre tourna le dos et se mit à fuir. Lyderic la poursuivit et entra avec elle dans la ville ; là, l'ayant forcée d'entrer dans un culde-sac, il la fouetta si bien qu'elle cessa de jeter des flammes pour jeter du sang. Lyderic profita de ce changement, repassa son fouet à sa ceinture, tira Balmung, coupa l'une après l'autre les six têtes du monstre, et continua son chemin.

Il n'y avait point à se perdre, toutes les rues étaient tirées au cordeau et toutes correspondaient au palais de la princesse, qui était situé au centre de la ville.

Lyderic s'avança vers ce palais au milieu d'un silence étrange : tout le îong de la route il trouvait des commissionnaires endormis sur leurs crochets; des facteurs lo bras étendu vers la sonnette do la maison où ils portaient des lettres ; des cochers assis sur le siège de leur voiture, le fouet à la main, des chasseurs derrière ; des'marchands et des marchandes assis sur le pas de la porte ; une procession qui allait à l'église : et tout cela dormait profondément et silencieusement, à l'exception du joueur de ser-

ŒUVRES COMPLÈTES D'ALEXANDRE Dn\L\S.

pent, qui soufflait de telle faron que l'on auiTiit pu croire qu'il continuait à jouer de son instrument.

Le comte de Flandre continua son chemin et enti-a dans le palais. Le même silence qu'au dehors y régnait : le pardien du donjon dormait en tenant sa trompe à la main ; les chiens étaient couchés près de la porte ; les oiseaux se tenaient perchés sur les arbres ; les mouches étaient immobiles sur les murs.

A mesure qve Lyderic pénétrait dans les appartemens, il lui était facile de voir que le sommeil avait surpris les habilans du château au milieu d'une fête : les antichambres étaient pleines de laquais qui étaient debout, portant des plateaux vides. Enfin il entra dans la salle de bal, et il trouva tous les conviés achevant une contredanse, les uns ayant le bras et les autres la jambe en l'air : rien d'ailleurs n'était changé à la figure ; les musiciens avaient l'archet sur les cordes de leurs violons et la bouche au bec de leurs clarinettes.

Sur une espèce de trône, était couché un beau chevalier portant une armure élincelante de pierreries, et le front couvert d'un casque d'or. Comme il semblait le roi de la fête, Lyderic alla droit à lui et détacha son casque ; mais alors de magnifiques cheveux blonds se répandirent sur ses épaules, et un délicieux visage de femme lui apparut, encadré par eux comme d'une auréole d'or. Lyderic approcha sa joue de la sienne pour sentir si elle respirait encore; un souffle doux et parfumé lui prouva que la vie n'avait point cessé d'animer ce beau corps. Alors Lyderic, ayant la bouche si près de cette bouche de corail, ne put résister au désir d'y déposer un baiser ; mais si doucement que ses lèvres eussent touché les lè\Tes de la belle guerrière, celle-ci tressaillit et ouvrit les yeux.

En même temps qu'elle, tout se réveilla : les musiciens reprirent leur ritournelle, les danseurs achevèrent leur gigue, et les laquais entrèrent avec leurs rafraîchissemens,

— Sois le bienvenu, jeune homme, dit Brunehilde à Lyderic, car les prophètes ont dit que je ne serais réveillée que par celui à qui appartiendraient un jour cette ceinture et cet anneau.

— Hélas ! belle princesse, répondit en souriant Lyderic, tant de bonheur ne m'est point réservé. Je no suis qu'un ambassadeur, et je viens vous demander votre main pour Gunther, roi des Higlands, dont je vais épouser la sœur.

— Ah ! ah I dit Brunehilde en donnant à l'instant même à son visage l'expression du plus profond dédain; vous entendez, messieurs et mesdames : celui qui nous envoie demander notre main n'a pas jugé que nous fussions digne des périls auxquels il fallait s'exposer pour parvenir jusqu'à nous, et il nous a envoyé un ambassadeur plus brave que lui.

— Je vous demande pardon, adorable princesse, reprit Lyderic. Je ne suis pas plus brave que Gunther ; mais la condition que j'avais mise en l'accompagnant était qu'il me laisserait tenter l'aventure. Arrivé dans le port, je l'ai sommé de tenir sa parole, et il a bien fallu qu'il la tint, car vous savez que c'est le premier devoir de tout brave chevalier que d'être fidèle à ses cngagemcns.

— C'est bien, c'est bien, dit Brunehilde presque sans écouter Lyderic. Et celui qui vous envoie sait quelles épreuves doit subir celui qui veut être mon époux ?

— Oui, noble princesse, répondit Lyderic, et comme ces épreuves sont les plus dangereuses, celles-là Gunther se les est réservées.

— Retournez donc vers lui, dit alors Brunehilde, et diteslui qu'il se tienne prêt à accomplir les épreuves que je lui imposerai demain matin ; mais sachez en même temps que s'il succombe, vous et lui périrez tous les deux.

Lyderic voulut ajouter quelques mots de galanterie pour prendre congé; mais Brunehilde ne lui en donna pas le temps, et lui tournant dédaigneusement le dos, elle passa dans la chambre voisine. — Lyderic retourna vers Gunther.

Il trouva le roi qui l'attendait avec impatience ; et lui

raconta comment tout s'était passé, et comment il devait subir le lendemain les épreuves dont il fallait sortir vainqueur pour devenir le mari de Brunehilde et roi d'Islande. Puis il aiouta la menace qu'avait faite Brunehilde de les envoyer à la mort tous les deux si Gunther n'était pas vainqueur. Gunther demanda aloi-s à Lyderic s'il ne voulait pas lui lais.ser achever les épreuves seul et s'en retourner dans l'île des Higlands, lui promettant que, de quelqua manière que tournassent les choses, sa sœur Crimhildu n'en serait pas moins sa femme ; mais Lyderic pensant que Gunther aurait besoin de lui pendant les épreuves, refusa, en lui disant que telles n'étaient pas leurs conventions, el qu'il désirait jusqu'au bout partager sa fortune. Gunther, qui, de son côté, était bien aise d'avoir Lyderic près de lui, n'insista pas davantage, et les deux amis attendirent avec impatience le lendemain.

Le moment du départ du vaisseau était fixé à six heures du matin, et Gunther était prêt à l'heure dite, lorsqu'en regardant autour de lui il chercha vainement Lyderic. Il commençait déjà à être fort inquiet de son absence, h craindre quelque trahison, lorsqu'il entendit à son oreillo une voix qui lui disait :

— Ne crains rien, Gunther, je suis près de toi el ne (« quitterai pas, et peut-être te scrai-je plus utile ainsi quo si j'étais visible à tous les yeux.

A ces mots, il reconnut la voix de Lyderic, et il fut tranquillisé.

Alors il se mit en route avec ses cent chevaliers el s'avança vers la ville. Mais bientôt il en vit sortir Brunehilde à la tête de cinq cents soldats, qui enveloppèrent Gunther et ses cent chevaliers, de manière à ce que, si le roi échouait dans les épreuves, ni lui ni aucun des hommes de sa suite ne pussent échapper. Gunther commença à s'inquiéter, et demanda à voix basse :

— Lyderic, es-tu là!

— Oui, répondit Lyderic.

Et Gunther se tranquillisa.

Arrivé devant la belle gaerrière, le roi mit pied à terre, et se présenta à elle comme celui qui sollicitait l'honneur de devenir son époux. Alors Brunehilde sourit dédaigneusement en regardant Gunther, et lui dit :

— Il est une loi du ciel el de la terre pour que tout mariage soit heureux, c'est que la femme doit obéissance à son mari : or, pour que la femme obéisse, il faut qu'elle rencontre un homme supérieur à elle; or, j'ai juré de n'épouser, moi, que celui qui sera plus adroit, plus fortet plus léger que moi, car à celui-là seulement je consentirai à obéir. Roi Gunther, es-tu prêt à tenter les trois épreuves qu'il me conviendra de l'imposer?

— Je suis prêt, dit Gunther.

— Alors, si cela est votre bon plaisir, monseigneur, comme vous êtes tout armé et moi aussi, nous commencerons par la joute... Apportez les lances.

Aussitôt huit écuyers apportèrent deux lances, si lourdes qu'il fallait quatre hommes pour porter chacune d'elles. Gunther les regarda avec inquiétude, car elles étaient aussi grosses que le mât de son vaisseau, et il ne croyait même pas qu'il pût les soulever. Lyderic vil son inquiétude et lui dit :

— Ne crains rien, et fais-moi place sur le devant de la selle : c'est loi qui feras le geste, et c'est moi qui porterai el qui recevrai le coup.

Ces paroles rassurèrent Gunther, do sorte qu'il accepta sans hésiter, ce qui parut fort étonner Brunehilde, qui prit une des deux lances, qu'elle souleva avec une facilité extraordinaire, et, mettant son cheval au galop, elle alla se placer à l'endroit d'où elle devait courir.

Quant à Gunther, il souleva la sienne avec la même aisance que si c'était un fétu do paille, o- qui excita un long murmure d'admiration parmi les assistans, cl il alla se placer à cent pas, on lace de Brunehilde.

Les juges donnèrent le signal ; les chevaux partirent au galop, et les deux adversaires se rencontrèrent au milieu du chemin, et, au grand étonnement de tout le monde, la

AVENTURES DE L\ DERIC.

lance de Guniher se brisa en morceaux sur le bouclier d'or de Brunehilde, mais en la frappant d'un tel choc, que la belle guerrière fut renversée jusque sur la croupe d(! son cheval ; de sorte que son casque tomba et laissa voir son visage tout enflammé de colère et de honte; quant à Gunther, comme le choc avait atteint Lyderic, il était resté ferme et inébranlable sur ses arçons.

— Je suis vaincue, dit la reine en jetant sa laiice; passons à la seconde épreuve.

Et elle descendit de cheval.

— Tu ne t'en vas Ras? dit Gunther à Lyderic.

— Non, sois tranquille, répondit Lyderic.

— Bien, dit Gunther.

Et alors il reçut d'un visage modeste et souriant les complimens de ses cent chevaliers, qui lui dirent que jamais ils ne lui avaient vu déployer une pareille force; et pour la première fois le roi Gunther reconnut en lui-même que ses courtisans lui disaient la vérité.

Pendant ce temps, douze hommes apportaient une énorme pierre dont l'aspect seul fit frissonner Gunther.

— Vois-tu ce qu'ils font? demanda tout bas Gunther à Lyderic.

— Oui, dit Lyderic; mais ne t'inquiète pas.

— Roi Gunther, dit Brunehilde, lu vois bien cette pierre? je vais la jeter jusqu'à cette petite montagne qui est à cinquante pas de nous à peu près; si tu la jettes plus loin, je me reconnaîtrai vaincue, conune lorsque tu as brisé ma lance.

— Cinquante pas! murmura tout bas Gunther. Peste!

— Ne crains rien, dit Lyderic, je mettrai ma main dans la tienne : tu feras le mouvement, et c'est moi qui la lancerai.

Alors Brunehilde prit la pierre d'une seule main, la fit tourner deux ou trois fois au-dessus de sa tête comme un berger fait d'une fronde, et la lança avec tant de force, qu'au lieu de s'arrêter au bas de la montagne, comme elle l'avait dit, la pierre monta en roulant jusqu'à la moitié, puis, entraînée par son poids, retomba jusqu'au but qui lui avait été marqué.

Les chevaliers de Gunther tremblèrent ; ceux de Brunehilde applaudirent. Les douze hommes allèrent chercher la pierre, qu'ils rapportèrent à grand'peineà l'endroit d'où l'avait lancée Brunehilde.

Alors Gunther la prit, et, sans etfort apparent, sans avoir besoin de la faire tourner autour de sa tête, comme un joueur de boule lance sa boule, il lança la pierre, qui alla tomber du premier coup plus loin qu'elle n'avait été même en roulant, et qui, continuant de rouler à son tour, franchit la montagne jusqu'à son sommet, et, comme l'autre versant descendait vers la mer, elle eut encore assez d'impulsion pour franchir la cime, et, suivant la pente opposée, s'en aller en bondissant s'engloutir dans la mer.

Cette fois-ci, ce ne furent plus des applaudissemens mais des cris d'admiration qui accueillirent cette preuve de la force de Gunther. Chacun, voulant voir où s'était arrêléo la pierre, courut à la montagne, et vit au milieu de la mer, toute bouillonnante encore, s'élever la pointe d'un ccueil nouveau et inconnu.

Brunehilde était pâle de colère; elle rappela tout son peuple.

— Or çà, dit-elle, venez ici, car tout n'est point fini encore, et il nous reste une dernière épreuve. — Roi Gunther, ajouta-t-elle en se retournant, tu vois ce précipice?

— Oui, dit Gunther.

— Comme tu le vois, il a vingt-cinq pieds de large; quant à sa profondeur, elle est inconnue, et une pierre comme celle que nous venons de lancer mettrait plusieurs minutes à en trouver le fond. Un jour que je poursuivais un élan à la chasse, l'élan le franchit et crut être en sûreté, mais je le franchis derrière lui, je le joignis et je le tuai. Es-tu prêt à me poursuivre comme je poursuivais l'élan et à franchir le précipice derrière moi?

— Hum! fit Gunther.

— Accepte, dit Lyderic.

— Je suis prêt, répondit Gunther; mais n'ôtons-nous pas notre armure?

— Permis à toi d'ôler ton armure, foi Gunther, dit dédaigneusement Brunehilde; mais moi jegarderai la mienne.

— Garde ton armure, dit tout bas Lyderic.

— Je ferai comme vous ferez, répondit Gunther.

Alors la belle guerrière s'élança, légère comme une biche, et, sans crainte, sans hésitation, elle franchit le précipice; mais cela si justement, que le bout de son pied a peine toucha de l'autre C(Mé, et que tous les assistans j etèrent un cri, croyant qu'elle allait retomber en arrière dans le précipice.

— A ton tour, roi Gunther, dit alors en se retournant Brunehilde.

— Comment allons-nous faire ? dit Gunther à Lyderic.

— Je te prendrai par le poignet, répondit Lyderic, et je t'enlèverai avec moi.

— Ne va pas me lâcher, dit Gunther.

— Sois tranquille, répondit Lyderic.

Pour toute réponse, Gunther se mit à courir avec uno rapidité telle, qu'à peine pouvait-on le suivre des yeux ; puis, arrivé au bord, il[s'enleva comme s'il eût eu les ailes d'un aigle, et retomba de l'autre côté à plus de dix pieds plus loin que n'avait fait Brunehilde.

— Roi Gunther, dit Brunehilde, tu m'as vaincue dans les trois épreuves que je t'avais imposées; je n'ai donc plus rien à dire. Tu m'as conquise, je suis ta femme.

— Et toi, dit tout bas Gunther à Lyderic, tu es le mari de ma sœur.

Et tandis que Gunther baisait la main de Brunehilde, Lyderic serrait la main de Guniher.

Guniher et Brunehilde s'avancèrent alors vers les assistans en se tenant par la main, et Brunehilde leur présenta Gunther comme son époux. Celte nouvelle excita, tant parmi les chevaliers de l'Islande que parmi ceux de l'Ecosse, de grands transports do joie, car, selon eux, avec un tel roi et avec une telle reine, ils n'avaient rien à craindre d'aucun peuple étranger.

Lyderic ôla son casque, et étant redevenu visible, il salua Gunther et Brunehilde comme s'il arrivait seulement à cotte heure du vaisseau. Mais à peine Brunehilde daigna-t-elle le regarder; quanta Gunther, quelque envie qu'il eût de l'embrasser, il se contenta de lui serrer la main.

Il fut convenu que les deux noces se feraient ensemble dans la capitale des Higlands, seulement on resta quinze jours encore à Ségard, pour que Brunehilde réglât avant son départ toutes les afîaires de son royaume.

Puis, ces quinze jours écoulés, on partit, et un vent favorable conduisit le vaisseau dans la capitale des Higlands.

La princesse Crimhilde fut bien heureuse de revoir Lyderic, et d'apprendre de la bouche même de son frère qu'il lui avait rendu de tels services qu'il lui avait accordé sa main; elle reçut aussi la reine Brunehilde comme une sœur à laquelle elle était disposée d'avance à accorder toute son amitié. Quant à celle-ci, son accueil fut, selon son habitude, froid et fier, car elle méprisait beaucoup les jeunes filles qui, comme Crimhilde, ne s'étaient jamais occupées que de toilette et de broderies.

Quant aux deux petites dames d'honneur, elles furent fort contentes aussi de revoir leur libérateur, car elles se trouvaient bien heureuses près de la princesse Crimhilde, qui avait pour elles toutes sortes de bontés, et à qui, en échange, elles montraient à faire des broderies miraculeuses de finesse et d'éclat.

Les deux noces se firent en grande pompe, et il y eut pendant les trois jours qui les précédèrent force joutes et tournois. Mais, le jour même du mariage, Lyderic reçut des lettres de sa mère qui le rappelait dans ses Etats : la bonne vieille princesse se mourait d'envie de revoir son fils, et le suppliait de revenir auprès d'elle avec sa bellefille qu'elle avait grande envie de voir, lui disant que s'il tardait seulement de huit jours à se mettre en route, il la

ŒUVllES LOMrLLTES D'ALLXANUHE DUMAS.

trouverait morte d'ennui et de chagrin. Il dit donc à la princesse sa femme qu'il devait partir le plus tùt possible; et comme celle-ci n'avait d'autre volonté que celle de son mari, elle lui offrit de se mettre en route dès le lendemain. Seulement Crimliilde demanda à Lyderic la permission de faire cadeau à sa belle-sœur de la moitié de ses perles, de ses rubis, de ses escarboucles et de ses diamans; ce à quoi Lyderic consentit volontiers; mais Brunehilde renvoya fièrement les pierreries à sa bellesoeur, en lui faisant dire que ses bijoux, à elle, étaient sa lance, sa cuirasse, son bouclier, son casque et son épée. Ce renvoi fut un nouveau motif à Lyderic de partir promptement, car il vit bien que s'il était resté plus longtemps à la cour du roi son frère, la mésintelligence n'aurait point tardé à se mettre entre les deux femmes.

Lyderic et Ci'imhilde partirent donc pour le château de Buck, qu'habitait toujours la vieille princesse, et ils y arrivèrent au bout de trois jours de route.

Ermengarde fut bien joyeuse de revoir son fils, et elle fit à Crimhilde un véritable accueil de mère. Au reste, tout allait parfaitement dans les Etats du comte de Flandre; ses peuples, étant plus heureux qu'ils n'avaient jamais été, ne demandaient rien autre chose au ciel que la conservation d'un si bon prince.

Au bout de neuf mois juste, la princesse Crimhilde accoucha d'un beau garçon, qui reçut au baptême le nom d'Andracus

En même temps que Gunther félicitait sa sœur de son accouchement, il invita Lyderic à venir le voir avec Crimhilde aussitôt qu'elle pourrait supporter le voyage, lui disant qu'il avait des choses de la plus liaute importance à lui communiquer.

Lyderic communiqua la lettre à sa femme : elle avait de son côté grand désir de revoir son frère, de sorte que comme, grâce à son bon naturel, elle avait oublié l'orgueilleux accueil de la reine Brunehilde, elle fut la première à l'inviter à revenir passer quelque temps à la cour du roi Gunther. Quant à la vieille princesse, elle eut bien quelque peine d'abord à donner son consentement à cette nouvelle absence, mais on lui promit de lui laisser son petit-fils, ce qui la détermina à ne plus s'opposer au départ de Lyderic et de Crimhilde, qu'elle aimait maintenant à l'égal d'une fille.

Le comte de Flandre, au reste, s'était d'autant plus facilement déterminé à laisser son fils n la vieille princesse, que Gunther ne lui ayant pas même dit dans sa lettre que Brunehilde fût enceinte, il craignait de lui inspirer des regrets plus vifs encore en lui rappelant sans cesse par la vue de son enfant qu'il avait été plus heureux que lui.

Lyderic et Crimhilde partirent donc seuls pour la capitale des Iliglands.

Ils furent reçus par Gunther avec les démonstrations de la joie la plus vive; la fière Brunehilde elle-niéme parut contente de les recevoir, et en apercevant Lyderic son visage se couvrit d'une vive rougeur, car elle ne pouvait oublier ce baiser qui l'avait réveillée et dont elle n'avait jamais parlé à son mari. De son cùlé, Lyderic avait jugé inutile de raconter à Gunther cette circonstance de son ambassade; de sorte que Guntlicr attribuait la roWeurde Brunehilde à la joie qu'elle avait de revoir ses anciens amis.

Aussitôt que Lyderic et Gunther se trouvèrent seuls, ce qui ne tarda iioint, car tous deux en cherchaient l'occasion, Lyderic demanda à Guulher quelles étaient les cho- .ses importantes dont il avait à l'enlretenir.

Alors Gunther raconta à Lyderic une histoire étrange. La nuit de ses noces, Brunehilde avait détache ses jarretières; avec l'une elle avait lié les mains de son mari, avec l'autre les [licds, et l'avait accroché à un faisceau

d'armes qui était scellé dans la muraille, puis elle s'était couchée tranquillement. Gunther alors avait voulu crier et appeler au secours; aussitôt Brunehilde s'était relevée et l'avait si cruellement battu, que le pauvre diable avait fini par promettre qu'il se tiendrait tranquille et muet toute la nuit. Sur cette promesse, Brunehilde s'était recouchée, et avait dormi tout d'une traite jusqu'au jour. Au jour elle s'était réveillée, et, touchée des supplications de Gunther, elle l'avait décroché.

Depuis lors, chaque nuit la princesse en avait usé avec lui comme la première fois, seulement elle le battait plus cruellement encore. Il ne restait d'autre ressource à Gunther que de se sauver le soir dans une pièce voisine de la chambre nuptiale, et de s'y barricader à double tour.

Telles étaient les choses importantes que Gunther avait à confier à son ami Lyderic.

Ce ne fut fias sans raison que Gunther avait compté sur son ami. Lyderic réfléchit un instant à ce qu'il venait d'entendre ; puis, posant la main sur l'épaule de Gunther :

— Sois tranquille, lui dit-il; et ce soir, quand les pages et les serviteurs se seront retirés , au lieu de sortir par la porte, ferme-la en dedans, et souffle la lampe, le reste me regarde. Je t'ai déjà soutenu dans les trois premières épreuves, je ne t'abandonnerai pas dans la dernière.

— Tu seras donc là ? demanda Gunther.

— Je serai là, répondit Lyderic.

— Mais comment saurai-je que tu y es?

— Je te parlerai à l'oreille, comme j'ai fait au château de Ségard.

Gunther se jeta dans les bras de son ami, lui jurant qu'il n'oublierait jamais ce dernier service, le plus grand de tous ceux qu'il lui avait rendus.

La journée se passa en fêtes; le roi et la reine des Iliglands avaient l'air d'être au mieux ensemble; aussi tout le monde déplorait-il la stérilité de leur union, seul nuage qui put obscurcir le ciel d'un aussi bon ménage, Brunehilde consentant à paraître la servante le jour pourvu qu'elle fût la maîtresse pendant la nuit.

Le soir arriva sans que Brunehilde se doutât en rien du complot qui était tramé contre elle.

Quand l'heure de se retirer fut venue, Lyderic conduisit Crimhilde à sa chambre, et, lui disant qu'il avait à causer d'affaires d'Etat avec Gunther, il la laissa seule, contre son habitude. Cet abandon momentané fit grande peine à Crimhilde; mais son âme, à elle, était faite de dévouement, comme celle de Brunehilde était faite d'orgueil, et lorsque Lyderic lui eut dit que cette absence avait pour but de rendre un grand service à son frère, elle ne retint plus sou mari. En conséquence Lyderic passa dans la chambre voisine, mil sur sa tète le casque qui rend invisible, et s'achemina vers la chambre du roi. La porte en était ouverte. Comme d'habitude, des pages et des serviteurs, portant chacun une torche à la main, venaient de conduire leurs souverains dans cette chambre, témoin depuis un an de si étranges choses. Lyderic se glissa parmi eux, et voyant que le roi regardait avec inquiétude, il s'approcha de lui en disant : « Me voilà. » Dès lors le visage de Guutlier reprit toute sa sérénité, et son regard cessa de s'arrêter malgré lui sur le malencontreux faisceau d'armes auquel il devait les plus mauvaises nuits qu'il eût passées de sa vie.

A l'heure habituelle, les serviteurs et les pages se retirèrent, emportant les flambeaux et ne laissant qu'une seule laniyie allumée. Alors Brunehilde, t|ui jusque-là avait gardé l'apparence d'une femme soumise, se leva fièrement, et, avec la démarche d'une reine, s'avança vers son mari. Mais celui-ci ayant demandé tout bas à Lyderic s'il était là, et en ayant reçu une réfionse affirmative, s'élança vers la porte, et, l'ayant fermé à la clef, mit la clef dans sa iioclie, au lieu de s'enfuir comme il en avait l'habitude. Brunehilde frappa Gunther si rudement, qu'il alla tomber sur la table où était la lampe, la renversa et l'éleignit, de sorte que la chambre S(> trouva dans l'obscurilc.

— Tu vois'J dit tout bas Gunther à Lvderic.

AVEMURES DE L\D£RIC.

— Oui, répondit Lyiieiic; et maintenant, mets-toi dans un coin et laisse-moi faire.

Alors Lyderic s'avança à la place de Gunther, et comme Brunehilde crut que c'était toujours son mari, et que par expérience elle avait appris à Iconnaître sa supériorité sur lui, elle voulut lui saisir les mains pour les lui lier comme elle avait déjà fait. Mais cette fois les choses ne se passèrent pas ainsi que de coutume, et au contraire, ce fut Lyderic qui prit Brunehilde par les poignets et qui les lui lia avec le ceinturon; puis il attacha Brunehilde au faisceau d'armes et disparut. En sortant, ses pieds rencontrèrent un léger obstacle près de la porte. 11 se baissa pour voir ce que c'était, et ramassa quelque chose de soyeux. Quand il fut arrivé à la lumière, il reconnut la ceinture que Brunehilde portait ordinairement, et dans laquelle, suivant son habitude, se trouvait passé un large anneau d'or à ses armoiries.

En rentrant chez lui, Lyderic trouva Crimhilde fort inquiète. Aloi's, comme il n'avait point de secret pour elle, il lui raconta ce qui venait de so passer, et lui montra l'anneau et la ceinture qu'il avait trouvés. Crimhilde les voulut avoir. Lyderic s'y refusa un instant ; puis, comme il vit que son refus ne faisait qu'augmenter les désirs de sa femme, il lui donna l'anneau et la ceinture, en la priant de ne jamais dire d'où ils lui venaient. Crimhilde le lui promit, et dans ce moment sans doute elle avait l'intention de tenir sa promesse.

Le lendemain, du plus loin que Gunther aperçut Lyderic, il alla à lui et lui serra la main d'un air triomphant ; quant à Brunehilde, elle parut au contraire honteuse et attristée, et comme ne pouvant se pardonner la victoire que son mari avait remportée sur elle.

Avec la faiblesse de la femme, ses petites passions étaient aussi venues à Brunehilde, et cette haine instinctive qu'elle avait ressentie pour Crimhilde s'augmenta bientôt au point que les deux femmes ne pouvaient se rencontrer sans échanger l'une avec l'autre des paroles piquantes. Sur ces entrefaites, des troubles éclatèrent dans le nord du pays des Higlands, et Gunther fut obligé do quitter sa capitale pour aller les apaiser. Il prit donc congé de Lyderic et de Crimhilde, laissant à Brunehilde le soin de remplir envers eux les devoirs de l'hospitalité. Mais Brunehilde ne se vit pas plutôt seule, qu'elle traita Lyderic et Crimhilde avec une hauteur à laquelle ni l'un ni l'autre n'étaient habitués. Ce n'était rien pour Lyderic, qui croyait savoir la cause do ce mépris apparent; mais il n'en était point ainsi de Crimhilde, qui ressentait doublement, pour elle et pour son mari, les insultes qu'on lui faisait. Enfin, les insultes lui devinrent insupportables, et elle résolut de s'en venger.

Alors, comme vint le saint jour du dimanche, sans rien dire à son mari de ce qu'elle allait faire, elle passa à son doigt l'anneau et serra autour de sa taille la ceinture que Lyderic avait trouvés chez Brunehilde pendant la nuit où il avait lutté avec elle, et étant partie pour l'église en môme temps que Brunehilde, au moment d'y entrer, elle prit le pas sur elle. Alors Brunehilde l'arrêta.

— Depuis quand, lui dit-elle, la vassale prend-elle le pas sur la suzeraine?

— Depuis, répondit Crimhilde, que je porte cette ceinture et cet anneau.

A ce geste, Brunehilde jeta un cri et tomba évanouie entre les bras de ses femmes ; quant à Crimhilde, elle entra avec assurance dans l'église et s'agenouilla à la place d'honneur. Mais elle n'y fut pas plutôt, qu'elle se rappela qu'elle avait manqué à la promesse qu'elle avait faite à son mari, et qu'elle calcula avec effroi quelles pouvaient être les suites terribles de sa désobéissance : aussi, à peine le saint sacrifice de la messe lut-il terminé, qu'elle rentra au palais, et qu'ayant été trouver Lyderic, elle le supplia de partir à l'instant même, ne pouvant pas, lui dit-elle, endurer plus longtemps les humiliations que lui faisait subir sa belle^œur. Lyderic, qui n'était point fâché de.mettrc un terme à toutes ces dissensions, fixa son dé-

part au lendemain, et se présenta chez Brunehilde pour prendre congé d'elle. Mais Brunehilde refusa de le recevoir, et Lyderic, prenant ce refus pour une nouvelle insulte, au lieu d'attendre le lendemain, partit le soir, sans même écrire à Gunther pour lui apprendre la cause do son départ.

Quelques jours s'étaient écoulés à peine depuis que Lyderic et Crimhilde avaient quitté la capitale des Higlands, lorsque Gunther y rentra, après avoir heureusement apaisé les troubles qui l'avaient appelé dans le nord de ses États. Son premier soin fut de se rendre auprès de la reine; mais, au lieu de la voir toute joyeuse ainsi qu'il s'y attendait, il la retrouva en larmes, et comme il s'avançait vers elle pour la serrer dans ses bras, elle tomba à ses genoux, en lui demandant vengeance contre Lyderic.

— Qu'a-t-il donc fait? demanda Gunther étonné.

— Sire, répondit Brunehilde, il m'a insultée gravement, et vous a insulté plus gravement encore ; car s'étant procuré, je ne sais comment, la ceinture et l'anneau que vous m'avez dérobés pendant la nuit, il les a donnes à Crimhilde, en lui disant que c'était lui qui me les avait pris : et vous savez bien le contraire, monseigneur, puisque vous avez été un an sans me les pouvoir enlever.

Gunther devint très pâle, car il crut qu'il avait été trahi par Lyderic; et relevant sa femme :

— C'est bien, lui répondit-il, mais n'avez-vous parlé de cela à personne?

— A personne qu'à vous, monseigneur, dit Brunehilde.

— Eh bien! continuez d'élre aussi discrète, répondit Gunther, et, sur mon âme! vous serez vengée.

Et Brunehilde, la flère reine, se releva à demi consolée, à la seule idée de la vengeance que lui promettait Gunther.

Cependant, comme Gunther était brave, sa première idée fut de se venger bravement, en accusant Lyderic do mensonge et en l'appelant en combat particulier; mais aussi, comme il connaissait, pour les avoir éprouvés à son profit, la force et le courage de Lyderic, il résolut do prendre, avant d'en venir à ce combat, toutes les précautions que pouvaient lui ofl'rir la prudence unie à la loyauté. La plus urgente de ces précautions était de se procurer une armure à l'épreuve de la lance et de l'épée; mais, ne s'en rapportant à personne du choix de cette armure, il se mit un matin en route pour aller la commander lui-même au forgeron l\Iimer.

Au bout de -cinq ou six jours de marche, Gunther arriva donc à la forge, où il trouva Blimer, Hagen et les autres compagnons, qui continuaient de forger les plus belles et les plus fortes armes qui se pussent voir. Gunther leur expliqua minutieusement son armure telle qu'il la voulait, et promit de la payer un tel prix, que maître Mimer et ses compagnons, voulant, de leur côté, faire de leur niii"'ux, demandèrent à Gunther contre qui il voulait se servir de cette armure, afin d'en proportionner la force à celle de l'adversaire, qu'ils devaient connaître, quel qu'il fût, tous les chevaliers de l'Occident se fournissant chez eux.

Gunther répondit que cet adversaire était Lyderic, premier comte de Flandre.

Alors Mimer secoua la tête; et comme Gunther lui demandait ce que signifiait ce geste :

— Seigneur chevalier, répondit-il, vous avez là une méchante besogne : il n'y a si bonne armure qui puisse vous défendre contre l'épée Balmung, qui a été forgée sur celte enclume par Lyderic lui-même, et il n'y a si bonne épée qui puisse blesser Lyderic, car il a tué le dragon dont le sang rend invulnérable, et, comme le chevalier Achille, il n'y a qu'une place du corps où on puisse le frapper, car il s'est baigné dans le sang du dragon; et, à l'exception d'un endroit où est tombée une feuille de tilleul, il a tout le corps couvert d'une écaille qui, toute fine qu'elle est, est plus impénétrable que le plus impénétrable acier.

œUVRES COMPLtitS D'ALEXANDRE DUMAS.

— Et à quoi endroit cette feuille est-elle tombée? demanda Gunther.

— Voilà ce que j'ignore, répondit le forgeron.

Alors Hagen, le premier compagnon, qui, comme on se le rappelle, avait donné à Mimer le conseil d'envoyer Lydcric à la forêt Noire, s'avança et dit à Gunther :

— Sire chevalier, avec les traîtres il faut agir traîtreusement. Si vous voulez me donner la moitié de la somme dont vous comptiez payer l'armure, et donner l'autre moilié à maître Mimer, je me charge de vous débarrasser de Lyderic, et, quand il sera mort, vous conquerrez ses États.

— Et quel moyen comptez- vous employer pour cela?

— Cela me regarde, monseigneur; rapportez-vous en à moi, répondit Hagen.

— Eh bien! soit, dit Gunther; laites comme vous l'entendrez. Voici la moitié de la somme que je comptais mettre à l'armure, l'autre moitié vous sera payée quand vous m'aurez débarrassé de Lyderic.

C'est ainsi que fut fait le pacte entre Gunther, roi des Higlands, le forgeron Mimer et son premier compagnon Hagen.

Le même jour, Gunther repartit pour sa capitale, et Hagen, ayant pris son long bâton à la main, et portant son paquet sur son dos, s'achemina vers le château de Buck.

H y arriva le troisième jour, et demanda à parler au comte Lyderic; et Lyderic, ayant appris qu'un voyageur ilemandait à lui parler, ordonna que ce voyageur fût amené devant lui. A peine l'cut-il aperçu qu'il reconnut Hagen, le premier compagnon de maître Mimer.

Comme Lyderic avait une mémoire tout à fait oublieuse du mal, il reçut admirablement bien Hagen, et lui demanda ce qui l'amenait à sa cour.

Hagen répondit que, s'étant pris de querelle avec maître Mimer pour affaires de son état, il l'avait quitté, et que, s'étant résolu d'aller ofl'rir ses services comme armurier à quelque noble seigneur, il avait pensé avant tout à son ancien camarade de forge, et.venait en toute humilité mettre ses petits moyens à sadisposition. Or, comme Lyderic savait que Hagen était, après maître Mimer, le premier armurier qui existât, il le retint à l'instant même à son service, et lui confia la surveillance de toutes ses forges et de toutes ses armureries. Cette importante acquisition fut vue de très bon œil par tout le monde, excepté par Peters, car il connaissait le mauvais naturel de Hagen et la haine qu'il portait à son maître; mais Lyderic ne fit que rire de ses inquiétudes, et Hagen fut installé au château dans l'em- [iloi qui avait été créé pour lui.

Quelques jours après, Lyderic reçut de Gunther une lettre qui lui annonçait que l'insurrection avait fait de tels progrès dans ses états, qu'il le suppliait de venir à son secours avec ses meilleurs chevaliers.

A l'instant même Lyderic, oubliant la mésintelligence qui régnait entre les deux reines, ordonna que tout fut prêt le plus tôt possible, et commanda à ses cent meilleurs hommes d'armes de s'appareiller de leur mieux pour l'accompagner dans le royaume des Higlands.

Cet ordre avait répandu la joie dans le comté de Flandre, car, pour ces hommes de foi-, la guerre était une fête. H n'y avait que la vieilli; princesse et Crimhilde qui, l'une par pressentiment maternel, et l'autre par connaissance du caractère de son frère, virent avec peine cette excursion.

Or, il arriva que Crimhilde ayant exposé assez haut ses craintes pour être entendue de Hagen, celui-ci s'approcha d'elle et lui dit :

— Noble dame, je sais ce qui cause vos inquiétudes : votre époux est invulnérable par tout le corps, excepté en un seul endroit où est tombé une feuille do tilleul, et vous craignez qu'il ne soit trappe justement en cet endroit ; niuisrsi vous voulez faire uw marque à son vêlement à cet endroit, je le suivrai par derrière, et j'éwrlerai tous les coups qui pourraient le menacer.

Crimhilde acciuillil celte offre comme une iiis|iiratioii

du ciel, remercia Hagen, et promit qu'elle broderait uno petite croix sur la partie de l'habit qui couvrait la partievulnérable, afin que Hagen pût défendre cette partie. C'était tout ce que voulait celui-ci.

Au jour fixé, Lyderic et ses cent hommes d'armes étaient prêts; et, selon son habitude, le comte de Flandre n'avait d'autre arme que son épée : il était vêtu d'un pourpoint que lui avait fait Crimhilde, et sur lequel, au-dessous de l'épaule gauche, était brodée une petite croix.

Au moment du départ, Peters vint supplier le comte do ne point emmener Hagen; mais Hagen, dans une guerre, était un homme trop précieux par son habileté à fabriquer et à réparer les armes, pour que Lyderic s'en privât : aussi ne fit-il que rire des craintes de Peters, et conslitua-t-il Hagen intendant général de son armurerie.

Lyderic prit congé de sa mère et de sa femme avec sa confiance ordinaire dans la fortune : il avait l'épée Balmung, dont il connaissait la trempe; il avait le fouet d'or du roi des Niebelungen; enfin il avait le casque qui rend invisible : c'était, avec son courage, des garanties plus que suffisantes pour la victoire.

Le comte de Flandre et ses cent hommes marchèrent trois jours, puis ils s'embarquèrent sur des vaisseaux que Lyderic avait fait préparer ; de sorte qu'au bout de huit jours de son départ du château de Buck, il abordait dans la capitale des Higlands.

Lyderic fut fort étonné; car, au lieu de trouver les étals du roi Gunther dans le trouble et la désolation, comme celui-ci lui avait écrit qu'ils étaient, il les trouva en fête de ce que la révolte était apaisée. Au reste, le roi Gunther attendait Lyderic sur le rivage, et il lui fit l'accueil qu'avait droit d!attendre un ami si diligent à porter secours.

Lyderic trouva tout préparé pour une grande chasse qu(; Gunther donnait en son honneur. Cette chasse devait avoir lieu le lendemain même de son arrivée; de sorte que Lyderic ne fit que coucher dans la capitale du roi des Higlands, et dès le lendemain matin partit avec Gunther pour une grande forêt au centre de laquelle était fixé le rendez-vous. Quant aux cent chevaliers, ils restèrent dans la capitale, et Gunther ordonna aux gens de sa cour do leur faire grande chère, comme lui-même faisait au maître. Hagen et Peters accompagnèrent seuls Lyderic.

Comme la forêt était peu distante de la capitale, on y arriva à sept heures du matin, et l'on se mit en chasse aussitôt; les piqueurs avaient détourne un ours.

Au bout d'une heure ou deux de chasse, l'ouvs fatigué s'accula et tint aux chiens; alors les piqueurs sonnèrent leurs fanfares et les chasseurs accoururent. Gunther allait le charger l'épée à la main, lorsque Lyderic proposa de le prendre vivant, afin d'en faire cadeau à la princesse Brunehilde. Alors, comme personne n'osait se charger de la capture, il se fit donner des cordes, descendit de cheval, alla droit à l'ours, qui se leva sur ses pattes de derrière. C'était ce que demandait Lyderic : il prit l'animal à brasle-corps, et, l'ayant terrassé, il lui lia les quatre pattes et le museau, le chargea sur son épaule; et, comme tous les chevaux regimbaient quand on voulait le leur mettre sur le dos, il continua de le porter jusqu'à l'endroit où l'on devait trouver le déjeuner.

Le déjeuner était fidèlement arrivé à son poste, et il était riche et copieux, comme il convenait à des chasseurs affamés. Mais, par un oubli étrange, le vin manciuait. Gunther gronda fort tous les serviteurs, qui rejetèrent la faute les uns sur les autres. Mais comme cela ne remédiait en riiii à l'affaire, le roi eut l'air de se rappeler qu'on élai) passé, en venant, près d'une si claire fontaine, que chacun avait voulu y boire. H ordonna alois^aux serviteurs d'aller y puiser de l'eau ; maisconinicLvderic était échaufl'c de son combat avec l'ours, il n'eut pouit la patienre"d'attendre.

AVENTURES DE LYDERIC

et se mit à courir vers la fontaine. C'était l'occasion qu'attendait Hagen; aussi le suivit-il, dans l'intention apparente de le servir au besoin.

En arrivant près de la fontaine, Lj-deric posa sa lance contre un saule qui l'ombrageait, et, pour être encore plus à son aise, se débarrassa de son casque et de son épée. Il s'agenouilla, et, baissant la tête, il but à même la source. Hagen profita de ce moment, prit contre le saule la lance de Lyderic, et, guidé par la croix queCrimhilde avait brodée elle-même sur son habit, il la lui enfonça au-dessous de l'épaule gauche de toute la longueur du fer.

Lyderic jeta un cri et se releva, puis, quoique atteint mortellement, il saisit Balmung , et, comme un lion blessé et qui épuise sa vie dans un dernier eftbrt de vengeance, il rejoignit Hagen en trois bonds, et d'un seul coup de Balmung il lui fendit la tête si profondément, que les deux parties tombèrent sur chaque épaule. Aussitôt il se retourna et aperçut Petersqui, redoutant quelque trahison, avait suivi Hagen, mais qui était arrivé trop tard : il voulut parler pour lui adresser quelque suprême recommandation , mais il ne put que lui faire de la main signe de s'enfuir, et il tomba mort près du cadavre de son assassin.

Peters comprit qu'il n'y avait pas de temps à perdre, car il était évident que la vengeance de Gunther ne s'arrêterait point là; il s'orienta donc en jetant un coup d'œil sur les nuages, et, guidé par la direction du vent, il prit sa course vers la mer. Arrivé sur le rivage, comme il vit qu'on le poursuivait, il s'élança la tête la première dans les flots, et , ayant gagné à la nage une des galères flamandes qui étaient à l'ancre, il raconta ce qui venait d'arriver au capitainp, qui donna aussitôt l'ordre d'appareiller, et fit voile vers le port le plus près, qui était celui de Blakenbcrg.

La désolation fut grande au château de Buck lorsqu'on y apprit la fatale nouvelle. Crimhilde se jeta aux genoux (le la vieille princesse en lui demandant pardon, car c'était elle qui doublement avait tué Lyderic, la première fois par son orgueil, la seconde fois par sa confiance. Heureusement Ermengarde était un cœur puissant et religieux; et, toute brisée qu'elle était de la perte de son fils, elle songea qu'il fallait avant tout se mettre en mesure contre de nouveaux malheurs; et, ayant fait proclamer à l'instant la mort de Lvderic et la trahison de Gunther, elle appela tous les Flamands à la défense de leur jeune comte; puis elle envoya un messager au roi Dagobert, en lui faisant savoir le besoin qu'elle allait avoir de son secours.

En effet, huit jours s'étaient à peine écoulés que Gunther débarqua avec une armée considérable dans le port de l'Écluse.

Quelle que fût l'activité qu'eût déployée la bonne dame Ermengarde, la situation n'en était pas moins critique. Les cent chevaliers que Lyderic avait emmenés avec lui, et qui étaient les plus braves de sa principauté de Dijon et de sa comté de Flandre, avaient été faits prisonniers au moment oîi ils s'y attendaient le moins, sans avoir même pu se défendre; et le messager envoyé à la cour des Francs avait répondu que le roi Dagobert venait de mourir, et qu? son fils Sigebert, qui avait hérité de la France orientale, étant en guerre avec Clovis, son frère, qui avait hérité de la France occidentale, il ne pouvait, malgré le grand désir qu'il en avait, distraire aucune troupe de son armée. Les deux pauvres femmes en étaient donc réduites à leurs propres forces, et ces forces, qui étaient peu de chose, étaient encore moralement fort diminuées par l'absence d'un chef qui pût donner de l'unité à la défense.

Cependant Gunther et son armée avançaient toujours : le prétexte qu'il donnait à son agression était que, le jeune comte Andracus étant mineur, il venait, comme son oncle, réclamer la régence de sa comté. Jlais comme tout le monde savait qu'il était l'assassin du père, personne ne se laissait prendre à son apparente amitié pour le fils.

Ermengarde et Crimhilde avaient rassemblé autour d'elles, et pour la défense du château de Buck, tout ce qu'elles avaient pu réunir d'hommes d'armes et de serviteurs; et, sans autre espoir qu'en Dieu, elles priaient age-

nouillées de chaque côté du berceau dujeune comte, lorsqu'on vint leur annoncer qu'un chevalier, sans couronne à son casque et sans armoiries à son bouclier, et qui cependant paraissait familier avec les armes, demandait à être introduit devant elles. Dans une circonstance semblable, aucun secours n'était à dédaigner : Crimhilde et Ermengarde donnèrent l'ordre que le chevalier fût introduit devant elles.

L'inconnu était un homme d'une haute et puissante stature, et qui paraissait, comme l'avait dit son introducteur, familier avec les armes. La visière de son casque était baissée; mais une barbe blanche qui passait par l'ouverturo inférieure indiquait que si celui qui se présentait avait perdu quelque chose du côté de la force, il avait dû gagner du côté de l'expérience. Il s'inclina devant les deux femmes, et. abordant sans détour le sujet qui l'amenait, il leur dit qu'ayant appris la situation déplo^ rable où elles se trouvaient, il était venu leur offrir sou secours, espérant qu'il ne serait point méprisé par elles, quelque faible qu'il fût, et ofl'rant, si elles avaient quelque défiance, de jurer sur l'Évangile qu'il était prêt à sacrifier sa vie pour la défense des droits du jeune comte.

n y avait dans la voix de l'inconnu une telle expression de vérité, que, quoique les deux femmes ignorassent encore si son courage et son expérience répondaient à la confiance qu'il leur avait inspirée, elles acceptèrent ses services, lui disant qu'elles tenaient pour inutile tout autre serment que sa seule parole, et elles lui remirent la défense du château avec le commandement de leur petite armée.

Aussitôt, et comme il n'y avait pas de temps à perdre, le chevalier inconnu salua les deux dames et descendit dans la cour faire ses dispositions.

Là, ayant réuni tout son monde, il vit qu'il pouvait disposer de douze cents hommes d'armes, sans compter les serviteurs et les valets; et dès-lors, les voyant animés du meilleur esprit, il résolut, quoique l'armée qui venait l'attaquer fût quatre fois plus nombreuse que la sienne, de ne point l'attendrederrière sesmurs, mais d'allerau-devant d'elledans la forêt. En conséquence, il laissa, pour la défense du château, une centaine d'hommes d'armes avec tous les valets et les serviteurs, et avec le reste il s'apprêta à marcher à l'ennemi. Au moment do partir, un vieux garde lui offrit de lui servir de guide; mais le chevalier inconnu lui répondit qu'ayant été élevé non loin de cette forêt, toutes les routes lui en étaient familières. En effet, aux premières dispositions qu'il fit, les soldats reconnurent qu'il avait une science des lieux au moins égale à la leur, et leur confiance en lui s'en augmenta encore.

Le chevalier inconnu disposa son armée à l'endroit même où, vingt-trois ans auparavant, le comte Salwart a\'ait été assassiné et la comtesse Ermengarde faite prisonnière. C'était un défilé qui semblait fait exprès pour une embuscade, et où deux cents hommes pouvaient lutter contre deux mille.

A peine les dispositions étaient-elles prises, que l'on aperçut l'armée de Gunther, qui, se reposant sur sa force numérique et surtout sur le peu de résistance qu'on lui avait opposé jusque-là , s'avançait pleine de confiance et sans prendre d'autre précaution que de se faire précéder d'une avant-.garde. Le chevalier inconnu laissa passer cette avant-garde, puis, lorsque l'armée tout entière fût engagée dans le défilé, il donna le signal convenu, et les Higlands se virent écrasés par des rochers, sans qu'ils pussent même distinguer la main vengeresse qui les poussait sur eux. En même temps, et lorsqu'il vit que le désordre commençait à se mettre dans leurs rangs, le chevalier Inconnu les attaqua lui-même de front, a\ec grand bruit de cors et de fanfares, qui répété par les échos de la forêt, pouvait faire croire à un nombre de soldats triple de celui qu'il avait réellement.

Gunther paya bravement de sa personne; mais les dispositions étaient trop bien prises pour que la victoire restât longtemps incertaine. Après un combat de deux heures, l'armée des Higlands fut mise en fuite et taillée en

ŒUVRES COMPLETES D'ALEXANDftE DUMAS.

pièces, et Gunther lui-même, pressé vivompnt, parvint à grand'peine à se sauver avec une centaine d'hommes. Arrivé au bord de la mer, il se jeta dans un de ses navires, et, tout honteux de sa défaite, regagna nuitamment sa capitale.

Les vainqueurs regagnèrent le château, rapportant aux .deux femmes cette bonne nouvelle, mais rapportant le chevalier inconnu blessé à mort.

Elles allèrent au-devant de leur libérateur, qui, en les voyant s'approcher do lui, leva la visière de son casque, et elles reconnurent Phinard, le vieux prince de Buck, qui, trois ans auparavant, avait fait à Lyderic la cession de ses Etats, et s'était retiré dans la forêt pour y accomplir la pénitence qu'il s'était imposée. Au fond de sa retraite, il avait appris le danger que couraient les deux princesses et le jeune comte; il avait alors revêtu une dernière fois les ar-

mes mondaines pour venir à leur secours. Dieu avait béni son entreprise, et, par un jeu de hasard, ou plutôt par une permission de la Providence, l'expiation avait eu lieu à l'endroit même où avait été commis le crime.

Phinard expira le lendemain, priant les deux princesse» de ne pas lui chercher une autre tombe que celle qui avait été creusée miraculeusement pour lui dans la cour déserte pendant la nuit qui avait amené sa conversion.

Il y fut enterré selon ses désirs. Dieu ait son âme I

Quant au jeune comte Andracus, il régna pendant longues années avec joie et honneur, et eut un fils, qui fui monseigneur Beaudoin le', surnommé Beaudoin aux côtes de fer.

Ceci est la véritable légende de Lyderic premier comto de Flandre.

Ifl» DES AVENTURES OB L\ DEBIC.

ParU. — lœprimttic J. VoisvfiKl, IG. rue du r.roissjtl.

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