HISTOIRE D'UN MORT
BACOIITÉE PAR LUI-HËHE.
Un soir de décembre, nous étions trois dans l'atelier d'un peintre ; il faisait un temps sombre et froid , et la p'uie battait les vitres de son bruit coniinuel et monotone.
L'atelier était immense et faiblement éclairé par la lueur d'un poêle autour duquel nous étions groupés.
Quoique nous fussions tous jeunes et gais, la conversation avait pris mglgré nous un reflet de cette soirée triste, et les paroles joyeuses avaient été vite épuisées.
L'uB de nous irritait sans cesse une belle flamme de puHch bleue qui jetait sur tous les objets environnans une clarté fantastique ; les grandes ébauches, les christs les bai'chantes, les madones, semblaient se mouvoir et danser contre les murs comme de grands cadavres, confondus dans le même ton verlâtre. Cette vaste salle, rayonnante, dans le Jour, des créations du peintre, étoilée de ses rêves, avait pris, ce soir-là, dans l'obsiurité, un caractère étrange.
Chaque fois que de la cuiller d'argent retombait dans le bol plein de. h liqueur allumée, les objets .se dessinaient sur les murailles avec des formes inconnues, avec des teintes inouïes, depuis les vieux prophè'es à la barbe blanche, jusqu'à ces caricatures dont les murs des ateliers se peujilenl, et qui semblaient une armée de démons comme on en voit en rêve, O'i comme en groupait Goya. Enfin le calme brumeux et frais du dehors complétait le fantastique du dedans.
Ajoutez à cela que chaque fois que nous nous regardions à cette clarté d'un moment, nous nous apparaissions avec des figures d'un gris vert, les yeux fixes et lui^ans comme des escarboucles, les lèvres pâles et les joues creuses; mais ce qu'il y avait de plus aflreux c'était un masque en plâtre, moulé sur un de nos amis, mort depuis quelque temps, lequel masque, accroché près cie la fenêtre, recevait aux troisquartsle reflet du puBch, ce qui lui donnait unephysiouûmie étrangement railleuse.
Tout le monde a subi comme nous rinOnence des sal'es vastes et ténébreuses, comme les dépeint Hoffmann, coinme les peint Rembrandt; tout le monde a é rouvé, au moins une fois, de ces peurs sans cause, rte ces fièvres spoetaiiées à la vue d'objets à qui le rayon blafard de la lune ou la lumière douteuse d'une lampe prêtent une forme mystérieuse; tout le monde s'est trouvé dans une chambre grande et sombre, à côté de quelque ami, écoutant quelque conte invrai- .<;^mbiable, éprouvan. cette terreur secrète que 'on peut faire 1 esser toutà-coup en allumant une lampe ou en causant d'autre chose : ce qu'on se garde bien de faire, tant noire pauvre cœur a besoin d'émolions, qu'elles soient vraies ou fausses.
Enfin, ce soir là, romnie nous l'avions dit, nous é ions trois. La conversation, qui ne prend jamais une ligne droite pour arriver à son but, avait suivi toutes les phases de i os pensées de vingt ans : tantôt légère i-emme la fumée île nos îiganttes, tanôt joyeuse comme la flamme du puncb, tantôt sombre comme 1^ sounre de ce masque de pl.ltre.
Nous étio'is arrivés à ne (.lus causer du tout ; les cigares, qui suivaient le mouvement des tètes et des mains, brillaient comme trois auréoles voltigeant dansl'ombie.
Il était évident que le premier qui allait ouvrir la bouche et qui troublerait 1» «ilence, fût ce même par une plaisaiite-
rle, causerait un effroi d'un moment aux deux autres, tant nous étions enfoncés, chacun de notre côté, dans une rêverie peureuse.
— Henri, dit celui qui brûiait le punch, en s'adressant au peintre, as-tu lu Hoffmann?
— Je crois bien I répondit Henri.
— Et qu'eo penses-tu ?
— Je pense que c'est tout bonnement admirable, et d'autant plus admirab'e que celui qui écrivait cela croyait évidemment à ce qu'il écrivait. El je sais, quaut à moi, que, comme je le lisais le soir, je suis allé me coucher bien souvent sans fermer mon livre et sans oser refarder derrière moi.
— Ainsi tu aimes le fantastique?
— Beaucoup.
— Et toi ? dit-il en s'alressant k aoi.
— Moi ausi^i.
— Eh bien ! Je vais vous raconter une histoire fantastique qui m'est arrivée.
— Cela ne pouvait pas finir autrement; raconte.
— C'est une histoire qui t'est arrivée à toi-même? repris je.
— A moi même.
— Eh bien! raconte ; je suis disposé i tout croire aujourd'hui.
— D'autant plus que, sur l'honneur. Je vous garantis que J'en suis le héros.
— Eh bien ! va, nous t'écoutons.
Il laissa tomber la cuiller dans le bol. La flamiBs s'éteignit peu à peu, et nous restâmesdansune obscurité compète, ayant I s jambes seules éclairées par le feu du poêle.
Il commença.
<• Un soir, voilà à p^u près un an, il faisait exactement le même temps qu'aujourd'hui, même froid, même pluie, même tristesse. J'avais beaucoup de malales, et aprèi avoir- fait ma dernière visite, au lieu d'aller un instant aux Halien."!, comme j'en ai Ihabilude, je me lis ramener chez moi. J habitais une des rues les plus désertes du faubotirg Saiiit-Germaia.''J'étais très fatigU'*, et je fus bien vile cou ché. J'éteignis ma lampe, et pen 'ant quelque temps je m'amusai à regarder mon feu, qui brtttait et faisait danser de grandes ombres sur le rideau de mon lit; puis enfin mes yeux se fermèrei.t et je m'endormis.
» Il y avait env ron une heure que Je dormais quand je sentis une maiu qui me secouait vigoureusemtnt. j,e me réveillai en sursaut, comme un homme qui espérait dormir longtemps, et Je remarquai avec étonnement mon nocturne visiteur. C'était mon domestique.
» — Monsieur, me dit-il, levtz-vous tout de suite, on Vient vous chercher pour une jeune dame qui se meurt.
» — Et où demeure cette j^une daoïe? lui dis je.
» — Presque vis-à vis; du reste, il y a là celui qui vient vous demander qui vous y conduirn.
» Je me levai et m'habillai à U liàte, pensa, t oue l'heure et la circonstance feraient excuser mon costume ; je pris ma lancette et suivis l'homme qu'on m'avait envoyé.
» Il pleuvait à torrens.
» Heureusement je n'avais que la rue à traverser, et je fus tout de .^uiIe chez la personne qui réclamait mes soins. Elle habitait un hôtel vaste et aristOiTaiique. Je traversai une grau'le cour, montai quelques marihnsd'un perron, passai par un Vislibule où se trouvaient des domestiques qui ni 'attendaient j on me fit mont' r un étage ut je me trouvai bientôt dans la chambre de la malade. C'était une grande pièce toute meubli'e de vieux meubles en bois noir siulplé. Une femme m'introduisit dans cette chambre où personne ne nous suivit. J'allai droit à un grand lit à colonnes tendu d'une ancienne et ri he étofl'e de soi', et je via sur r<ireiller la plus ravis'-ante tête de madone qu'ait jamais rêvée Ra|ihaë!. Elle avait des cheveux dir.-s comme un flot du Pacto'e, se déroulant autour de son visage d'un galbe angellqne ; elle avait les yeux à demi-fermés, la bom;he inlr'ewverle et bissanl voir une double rangée de perles. Son cou était éblùui«8ant de blancheur, pur de lignes; sa chemise euir'ouveite laissait