‹ DiversChapitre 43 sur 103 · INVRAISEMBLANCE · texte numérisé non relu

INVRAISEMBLANCE

voir une poitrine belle à tenter saint Antoine ; et quand je pris sa main, je me rappelai ces bras bijns qu'Homère donne à Junon Enfin, cetie femme était le type de lai ge chrétien et de la déesse païenne; tout en elle révélait la pureté de l'âme et la fougue d-s sens. Elle eût pu poerà la fois pour la Vierge sainte ou pour une bacchante lascive, donner la folie i un sage et la foi à un athée; et qua"d je m'approchai dVIle, je sentis à travers la chaleur de la fièvre ce pa f jm mystérieux fait de tous les parfums de fleurs qui émane delà femme.

» Je restais oub'iant quelle cause m'avait amené, la regardant comme une révélation, et ne rflrouv^nt rien de pareil ni dans mes souvenirs ni dans mes iê>e:, lorsqu'elle tourna la tête vers iLoi, ouvrit ses grands yeux bleus et me dit .

» — Je souffre beaucoup.

» Elle n'avait cependant presque rien. Une saignée, et elle était sauvée Je pris ma lanet-tle; mais su moment de toucher ce ras si blanc et si beau, ma main tremblait. Cependant le médecin l'emporta sur l'homme. Dès que j eus ouvert la veine, il ea coula un sang pur comme du corail en fusion, et elle s'évanouit.

» Je ne voulus plus la quitter. Je restai auprès d'elle. J'éprouvais un secret bonheur à teair la vie de cette femme entre mes mains ; j'arrêtai le san^, elle rouvrit peu à peu les yeux, porta la main qu'elle avait libre à sa piiirine, se tourna vers moi, et me regardant d'un de ces regards qui damnent ou qui sauvent :

» — Merci, me dit e'ie, je souffre moins.

» Il y avait tant de volupté, d'amour et de passion autour d'elle, que j'étais cloué à ma place, comptant chaque battement de mon cœur aux battenuns du sieu. écoutant sa respiration encore un peu fiévreuse, et me disant que s'il y avait qutlque chose du ciel sur cette terre, ce devait être l'amour de celte femme.

» E le s'rDdormit.

» J étais presque agenouillé sur les marches de son lit, comme un prêtre à l'autel. Ui e lampe d'à bûtre, suspendue au p afond, jetait une clarté charmante sur tous hs objets. J'é ais seul a .près d'elle. La fenme qui m'avait introduit était sotie pour annoncer que sa maîtresse allait bien et n'avait plus besoin de persrnne. Eu effet, sa maîtresse était là calme et belle comme un ange endormi dans sa prière. Quant à moi, j'étais fou. .

» Cependant je ne pjuvais demeurer dans cette chambre toute la nuit. Je sortis donc à mon tour sans faire de bruit, pour ne pas la réveiller. J'ordonnai que'ques soins en m'en allant, et j« dis que je reviendrais le lendemain.

» Quand je fus rentré chei moi, je vei lai ave; son souvenir. Je comprena s que l'amour de cette femme devait être un enchantement éternel fait d' rêverie et de passion, qu'elle devait êtr-. pudique comme une saine et passionnée commn une courtisane; je conçus qu'au monde elle devait cacher tous les tiésors de sa beaut>, et qu'à son aniaiit elle devait se livre- nue et tout entière. Enfin sa p-nsée brûla ma nuit, et lorsque vint le jour j'enéiais amoureux tou.

» Cependant, après les pensées folies d'une nuit agitée vinrent les réflexions : je me dis que peut-être un abîme infranchissable me séparait deceil' femme, qu'elle était trop belle pour ne pas avoir un amant ; qu'il devait être trop aimé pour qu'elle l'oubliât, et je me mis à le haïr sans le consaître, cet homme à qui Dieu donnait assez de félicté dans C' monde pour qu'il pu' souffiir, sans mut murer, une éternité de douleurs.

» J'attendais impatiemment l'heure à laquelle je pouvais me présenter chez elle, et le t-mps que je passai à l'attendre me parut un siècle.

• El fit! l'heure vint et je partis.

• Quand j'arriiai, on me fil entrer dans un bouîoird'un goût ex()uis, d'un rococo enr gé, d'un pomp-^dour étourdissant; elle était seule, et li>ait; une ^rande robe de velours noir l'enfermait de tou'.es parts , ne laissant voir, comme aux vierges du Pérugin, que les mains et la tête ; elle tenait coquettement en écharpe le bras que j'avais saignt^ , étalait

devant le feu ses deux petits pieds, qui ne semblaient pas faits pour marcher sur notre terre ; enfin celte femme était si complètement belle ,*que Dieu semblait l'avoir donnée au monde comme un • esquisse de ses anges.

» Elle me tendit la main et me fit asseoir à côté d'elle.

» — Si tôt levée , madame , lui dis-je , vous ê;es imprudente.

» —Non, je suis forte, me dit-elle en souriant, j'ai fort bien dormi, et d'ailleurs je n'étais pasmalai".

» —Vous disiez souffrir, cei)endant.

»— Piu~de la pensée que du corps, flt-elleavec un soupir.

» —Vous avez un chagrin, madame?

• — Oh! profond. Heureusement que Dieu est médecin aussi, et qu'il a trouvé la panacée universelle, l'oubli.

• — Mais il y a des douleurs qui tuent, lui dis-je.

» — Eh bien! la mort ou l'oubli , n'est-ce pas la même chose? l'une est la tombe du corps , l'autre h tombe du cœur, voilà tout.

» — Mais vous, madame, disje, comment pouvez vous avoir un chagrin? Vous êtes trop haut pour qu'il vous atteigne, et les douleurs doivent passer sous vos pieds comme les nuages sous les pieds de Dieu ; à nous les orages, à vous la sérénité!

» — C'est ce qui vous trompe, reprit elle, et ce nui prouve que toute votre science s'arrête 1\ au cœur.

» — Eh bien ! lui dis-je, tâchez d'o\iblier, madame ! Dieu permet quelquefois qu'une joie succède â la douleur, que le sourire succède aux larmes, c'est vrai; etqujnd le cœur de celui qu'il éprouve est trop vide pour se remplir tout seul , quand la blessure est trop profonde pour se fermer sans secours, il envoie sur la route de celle qu'il veut consoler une autre âme qui la comprend; car il sait qu'on souffre moins en souffiant à deux ; et il arrive un moment où le cœur vide se remplit de nouveau, et où la blessure se cicatrise.

» — Et quel est le dictame, docteur, me dit-elle, avec lequel vous panseriez une pareille blessure?

" — C'est selon le malade, lui répondisje; aux uns , je con cillerais la foi ; aux autres, je const illerais l'amour.

» — Vous avez raison, me dit elle; ce sont les deux sœurs decharit^ deTàme.

» Il se fit un silence assez long pendant lequel j'admirai ce visage divin, sur lequel 'e demi-Jour qui filtrait à travers les rideaux de soie jetait des teintes charmantes , et ces beaux cheveux d'or, non plus déroulés domine la veille, mais lissés sur les tempes et s'emprisonnant eux mêmes derrière la tête.

» La conver.>ation avait pris, dès le commencement, cette tournure triste; ausM cette femme m'apparaissait-elle plus radieuse encore que la première fois, avec sa ir pie couronne de beauté, de passion 't de douleur. Dieu l'avait complétée par le mariyre, et il fal'ait que celui à qui elle donnerait son âme acce.tât la double mission, doublement sainte, de lui fiiire oublier le passé et de lui faire espprer l'avenir.

» Aussi restai je devant elle, non pl.is fou comme je l'étais la veille devant sa fièvre; ma s recueilli devant sa résignation. Si eile se fût donnée à moi dans ce moment, je serais tombé à ses pi..ds, je lui auras pris les mains, et j'aurais pleuré avec elle comme avec une sœur, respectant Fange, consolant la femme.

n Mais quelle était cette douleur à faire oublier, qui avait fait cette blessure saignante encore, c'est ce que j'ignorais, c'est ce qu'il fallait deviner, car il y avait entre la malade el le médecin assz d'intimité déjà pour qu'elle m'avouât un chagrin, mais il n'y en avait pas encore assez pour qu'elle m'en dît la cause. Rien autour d'elle ne pouvait me mettre sur la voie : la veille , personne n'était venu à son che et s'inquiétr d'elle; le lendemnn, p>rsonne n^' sa présentait pour la voi''. C^lte doi^eur devait donc déjà être dans ie pissé et Sf refléter seulement dans le prés-iit.

» — Docteur, me dit-elle tout à coup en so tant de sa rêverie, je pourrai bientôt danser?

» — Oui , madame , lui dis-je un peu étonné de ceits transition.

œUVRES COMPLÈTES D'A.LEXANDRE DDMi^,

• —C'est qu'il fautquejedona« un bal depuis loiigtînps attemiu, reprii-élle; vous y viendrez, n'est-ce pas? Vous devf z avoir bien mauvaise opinion de ma douleur qui, tout en me faisant rêver le jour, ne m'fmpêcbe pas de danstria nuit. C'est que , voyez-vous, il est des chagrins qu'il faut refouler au fond de son coeisr pour que le monde n'en apprenne rieHjil est des tortures qu'il faut masquer d'un sourire, pour que personne ne les devine : et je veux garder pour moi seule ce que je souffre, comme un autre garderait sa joie. Ce monde, qui me jalouse et m'envie en me voyant belle, me croit heureuse, et c'est une conviction que je ne Viux pas lui rtii;er. Cest pour cela que je danse, risque à pleurer le lendemain, mais à pleurer seule.

• El e me tendit la main avec un regard Indéfinissable de candeur et de tristesse, et me dit ;

• — Abienlôi, n'est-ce pa>?

» Je portai sa main à mes lèvres, et je partis. » J'arrivai chez moi stupide.

• De ma fenêtre je voyais les siennes ; je restai tout le Jour à les regarder, tout le jour elles furent sombres et silencieuses. J'oubliais tout pour cette fema.e; je ne dormais plus, je ne mangeais plus : le soir, j'avais la fièvre, le lendemain matin le délire, et le lendemain soir j'éuis mort. »

— Mort I nous écriâmes nous.

— Mort, reprit notre ami avec un accent de conviction qu'on ne peut rendre, mort comme Fabien , dont voici le masque.

— Continue, lui dis-je.

La pluie battait toujours contre les vitres. Nous remîmes du bois dans le poêle, dont la flamme rouge et vive éclaircit UB peu l'obsiuriié dans laquelle l'atelier disparaissait

Il reprit :

« A partir de ce moment, je n'éprouvai plus rien qu'une commotion froide. Ce fut sans doute le moment où Ion me jeta dans la fosse.

^ » J'ignore depuis combien de temps j'étais enseveli, quand j'entendis confusémeat une vo x qui m'appelait par mon nom. Je tressaillis de froid sans pouvoir répondre. Quel jues instans après, la voix m'appela encore; je lis un elJort pour parler, mais mes lèvres, en remuant, sentirent le linceul gui me recouvrait de a tête aux pieds. Cependant je parvins à articuler faiblement ces deux mots :

» — Qui m'appelle?

» — Moi, repondit-on.

• — Qui, loi?

• — Moi.

• Et la voix allait s'affaiblissant comme si elle se fût perdue dans la bise, ou comme si ce n'eût été qu'un bruissement passager de feuilles.

» Une troisième fois encore mon nom frappa mes oreilles inais cate fois ce nom sembla courir de branche en branche' si bien que le cimetière loateuier le répéta sourdement, et j entendis un bruit d ailes comme si ce nom, prononcé toutà coup dans le silence, eût fait envoler une troupe d'oiseaux de nuit.

» Mes mains se portèrent à mon visage comme mues par des ressorts mystérieux. J'écariai silencieusement le linœul dont j eiais recouveit, et je tâchai de voir. Il me sembla uae je me revenais d un long sommeil. J'avais froid.

• Je me rappellerai toujours l'effroi sombre dont , 'étais entouré. Les arbres n'avaient plus de feuilles et tordaient douloureusement leurs branches décharnées comme degrands squelettes. Un rayon faible de la lune, qui perçait à travers de longs nuages noirs, é. lairait devant moi un horizon de lombes blanches qui semblaient un escalier du ciel et toutes ces VOIX vagues de la nuit qai présidaient à mon réveil éUieot pleines de mystère et de terreur.

Il *J^ '""'"''*' '* '*'* *' J^ cherchai celui qui m'avait appelé Il était assis à côie de ma tombe, épiant tous mes mouvei mens, la tête appuyée surins mains avec un sourire étrause, avec un regard horr,ble.

• J'eus peur.

. — Qui êiesvtus? lui disje en réunissant toutes mes lorces; pourquoi m'éveiller?

• — Pour te rendre un service, me répondit-il. » — 0(1 suis-je?

» — Au cimetière.

• — Qui êtes- vous?

• — Un ami.

» — Laissez-moi mon sommeil.

• — Ecoute, me dit-il, te souviens- tu de la terre? » — Non.

» — Tu ne regrettes rien ?

» — Non.

» — Depuis combieH de temps dors-tu ?

• — Je l'ignore.

» —Je vais te le dire, moi. Tu es mort depuis deux > urs, et ta dernière parole a été le nom d'une femme au lieu d'être celiii du Seigneur. Si bien que ton corps serait à Satan, si Satan voulait le prendre. Comprenis-tu?

— Oui.

— Veux-tu vivre ?

— Vous êtes Sa'an ?

— Satan ou non, veux- tu vivre?

— Seul?

— Non, tu la reverras.

— Quand?

— Ce soir.

— Où?

— Chez elle.

» — J'accepte, fls-je en essayant de me lever. Tes conditions ?

D — Je ne t'en fais pas, me répondit Satan ; crois-tu donc que de temps eu temps je ne sois pas capable de faire le bien ? Ce stsir elle donne un bal, et je t'y luèue.

• — Paitons, alors.

» — Partons.

• Satan nie tendit la main, et je me trouvai debout.

» Vous peindre ce que j'éprouvai strall chose Impossible. Je sentais un froid terrible qui glaçait mes membres, voilà tout ce quej • puis dire.

» — Mdinienant, continua Satan, suis moi. Tu comprends que je ne te lerai pas sortir par la grande porte, le concierge ne te laisserait pas passer, mon cher; une fuis ici, on ne sort plus Suis moi donc : nous allons cbez toi d'abord, eii tu l'habilleras ; car tu ne pe x pas venir au bal dans le costume où te voilà, d'autant plus que ce n'est pas un bal masqué; seulement enveloppe-tui bien dans ton linceul, car les nuits sont traicbes, et tu pourrais avoir froid.

» Satan se mit à rire comme rit Satau, et je contiBuai de marcher auprès de lui.

Il — Je suis sur, continua t-il, que malgré le service, que je te rends, tu ne m'aimes pas encore. Vous êtes ainsi faits, vous autrt-s hommes, irgrais pour vos amis. Non pas que je b'âme l'ingratitude : c'est un vice que j'ai inveriié, et c'est un des plus répandus ; mais je voudrais au moins te voir moins triste. C'est la seule reconnaissance que je te de' mande.

Il Je suivais toujours, blanc et froid comme une statue de marbre qu'un ressort caché fait mouvoir; seu enient, dans les momens de silence, on eût entendu mes t^enis se heurter sous un frisson glacial, et les os de mes membres craquer à chaque pas.

• — Arriverons-nous bientôt? dis-je avec effort.

a — Impatient! fit Satan. Elle est donc bien belle

• — Comme un ange.

» — Ah I mon cher, reprit-il en riant, il faut avouer que tu manques de délicatesse d.ns tes paroles ; tu viens me par 1er d'ange, à moi qui l'ai été; d'autant plus qu'aucun ange ne ferait | our toi ce que je fais aujourdhai Je te pirdunue eiifore ; il faut bien passer quelque chose à un hGinme mort depuis deux jours. Puis, coiume je le. le disais, je suis fort gai re soir; il s'est fait aujourd hui dans ie menJe des chosei qui me ravissent. Jeiroyais les hommes dégénérés, je les croyais devenus vertueux depuis quelqiie temps, mais non : ils sont toujours les mêmes, tels que je les ai créés. Eb bien, mon cher, j'ai rarement vu des journées comme celle-ci ; j'ai eu depuis hUt soir six cent vlugtdeux suicides

INVRAISEMn[,\NCE.

en Europe seulement, parmi lesquels il y a plus déjeunes gens que de vieillards, ce qui est une perle, parce qu'ils meurent sans enfans ; deux mille deux cent quarante- trois assassinais, toujours en Europe seulement; dans les autres panies du monde, je ne compte plus : je suis pour celles-là comme les riclies capitalistes, je ne peux pas énumi^rcr ma fortuDe. Deux millions six cent vingttro's mille ceul cent soixante-quinze adultères nouveeux; ceci est moins éîon- Dactà cause des bals; douie cents juges qui se sont vendus; ordinairement j'en ai davantage. Mais ce qui m'a fait le plus de plaisir, ce sont vingt-sept jeanes filles, dont l'aînée n'avait pasdix-buit ans, qui sont mortes en blas|ihémani Dieu. Compte, mou cher, cela me fait une rentrée d'envirOT deux millions six cent vingt-huit mille âaifs en Europe seulement. Je ue compte pas les incestes, les fausses monnaies, les viols : ce sont les centimes. Ainsi, calcule, en établissant une moyenne de trois millions d'âmes qui se perdent par jour, dans combien de temps le monde tout entier sera à moi. Je serai forcé d'acheter le paradis à Dieu pour agrandir l'enfer.

• — Je coiBprends ta gaîté , murmurai-je en hâtant le pas.

• —Ta me dis cela, reprit Satan, d'un air sombre et douteux ; as-tu donc peur de moi parce que tu me vois en face? Sais-je donc si repoussant? Staisonnens un peu, je te prie: Qu'est ce que deviendrait le monde sans moi, un monde qui aurait des sentimens venus du ciel, et Bon des passions venues de moi? Mais le monde mourrait du spleen, mon cher! Qui est-ce qui a inventé l'or? c'est moi; le jeu? c'est moi ; l'amour? c'est moi ; 'es affaires? c'e-t encore moi. El je ne comprends pas les hommes, qui semblent tant m'«n vouloir. Vo:- poètes, par exemple, qui parlent d'amour pur, ne tomprennent donc pas qu'en montrant l'amour qui sauve i s irspi-reni la passion qui perd ; car, grâce à moi, ce que vous recherchez toujours, ce n'est pas la femme comme la Vierge, c'est la pécheresse comme Eve. El toi-même, dans ce moment, I Gi que je viens de tirer d'une toa'be, toi qui as encore le froid d'un cadavre et la pâleur d'un mort, ce n'est pas un amour pur que tu vas chercher près de celle à qui je le conduis, c'est une nuit de volupté. Tu vois bien que le mal survit à la mort, et que si 1 homme avait â choisir, il préfère) ait l'éiernité des passions â l'éierBilé du bonheur, et la preuve c est que, pour quelques anni^es de passions sur la terre, il perd l'éternité du bonheur dans le ciel.

» — Arriverons-nous bientôt? dis-je; car l'horizon allait toujours se renouvelant, et nous marchions sans avancer.

» — Toujours impatient, répliqua Satan, et cependant je tâche d'abréger ta route le plus que je peux. 1 u comprends que je ne puis pas passer par la porte, il y a une grande croix, et la eroii' c'est ma douane. Comme je voyage ordinairement avec des choses détendues par elle, el'e m'arrêterait, je serais forcé de me signer; et je puis biei faire un crime, mais je ne ferais pas un sacrilège ; et puis, comme je t'ai déjà dit, on ne te laisserait pdS partir. Tu crois qu'on meurt, qu'on vous enterre, et qu'un beau jour oa peut s'en aller sans rien dire ; tu te trompes, mon cher : sans moi il t'auiait fallu aitendre la résurrection éiern-lle, ce qui aurait été long. Suis moi donc, et sois fanquille, nous arriverons. Je t'ai promis un bal, tu l'auras: je tiens mes promesses, et ma signature est connue.

» Il y avait dans toute cette ironie de mon sinistre compagnon quelque chose de fatal qui me glaçait; tout ce que je viens de vous dire, je crois l'entendre encore.

» Nous marchâmes encore quelque temps, puis nous arrivâmes enfin à un mur devant lequel étaent amoncelées des tombes formant escalier. Satan mit le pied sur la première, et, contre son habitude, marcha sur hs pierres sacrées, jusqu'à ce qu'il tût au sommet de la muraille. ''

» J'hésitais à suivre le même chemin, j'avais peur.

> Il me tendit la main en me disant :

» — Il n'y a pas de danger; tu peux mettre le pied dessus, ce sont des connaissances.

• Quand je fus avorès de lut :

»— Veux-tu, me dit il, que je te fasse vo.r ce qui se passe à Paris?

» — Non, marchont

» — Marchons, puis'f,j« tu es si pressé.

» Nous sauiâmes du mur à terre.

• La lune, sous le regard de Satan, s'était voilée, comme une jeune fille sous un regard (flronté. La nuit était froide, toutes les portes étaient c oses, toutes 'es fenêtres sombre , toutes les rues silencieuses ; on eût dit que personne dcimis longtemps, n'avait foulé le sol sur lequel nous marchions : tout, autour de nous, avait uii aspect fatal. Il semblait que quand le jour allait venir, personne n'ouvrirait les portes, qu'aucune tête ne sortiait aux fenêtres, qu'aucun pas ne troublerait le silence : je croyais marcher dans une ville morte depuis des siècles, et retrouvée dans des fouilles ; enfin la ville semblait s'être dépeuplée au profit du cime ière.

» Nous marchions sans entendre un bruit, sans rencontrer une ombre ; le chemin lut long à travers cett(! vile effrayante de calme et de repos : enfin nous arrivâmes & notre maison.

» —Te reconnais-tu? me di» Satan.

') — Oui, répondis-je sourdement ; entrons.

» — Attends, il tant que j'ouvre. C'est encore moi qui 'a invené le vol avec effraci ion : j'ai une seconde clef de toutes les portas exi epié de celle du paradis, cependant.

Il Nous entrâmes.

» Le came du dehors se continuait au dedacs : c'était horrible.

» Je croyais rêver ; je ne respirais plus. Vous figurez- vous rentrant dans vot'e chambre où vous êtes mortdepuis deux jours, retrouvant toutes choses telles qu'elles éiaient pendant votre maladie, empreintes seulement de cet air sombre que donne la mort, revo^ant tous les objets rangés comme ne devant plus être touchés par vous ! La seule chose animée que j'eusse vue depuis ma sortie du cimetière fut ma granle pendule à côlé de laquelle un être humain était mort, et qui continuait de compter les heures de mon éternité comme elle avait compté les heurts de ma vie.

» J'allai à la cheminée, j'allumai une bougie pour ra'assurer de la vérité, car tout ce qui m'entourait m'apparaissait à travers une clarté pâle et fantasiique qui me donnait i;our ainsi dire une vue intérieure. Tout était réel; c'éiait bien ma chambre ; je vis le portrait de ma mère, me souriant toujours; j'ouvris les livres que je lisais quelques jours avant ma mort; seulement le lit n'avait plus de draps, et il y avait des scellés partout.

» Quant àSatau, il s'était assis au fond, et lisait attentivement la Vie des Saints.

» En ce moment, je passai devant une grande glace, et je me vis dans mon étrange costume, couvert d'un linceul, pâle, les yeux ternes. Je doutai de cette vie que me rendait une puissance iuconoue, et je me mis la main sur le cœur.

» Mon cœur ne battait pas.

» Je portai la main à mon front, le front était froid comme la poitrine, le pouls muet comme le cœur: et cepend et je reconnaissais tout ce que j'avais quitté; il n'y avajt doBC que la pensée et les yeux qni vécussent eu moi.

» Ce qu il y avait d'horrible encore, c'est que je nî pouvais détacher mon regard de cette gla^e qui me renvoyait mon mage sombre, glacée, morte. Chaque mouvement de mes lèvres se reflétait comme le hideux sourire d'un catfavre. Je ne pouvais pas quitter ma place ; je ne pouvais p^s crier.

» L'horloge fit entendre ce ronflem-nt seurdet lujiubre qi.i précède la sonnerie des vieilles pendules, et stnna deux 'cures; puis tout redevint calme.

» Que ques insians aptes, une église voisine sonna à son tour, puis UHe autre, puis une autre encore.

» Je voyais dans un coio de la glace Satan qui s'étai-t endormi sur la Vie des Saints.

» Je parvins a me ret«urner. Il y avait une glate en face de celle q^je je regardais, si bien que je me voyais répété ides milliers de fois avec cette clarté pâle d'une seule bougie dans une vaste salle.

» La peur était arrivé0 à son comble : je poussii hd cri;

OEUVRES COMPLETES D'ALEXANDRE DUMAS

• Satan se réveilla.

<i — Voilà poariant avec quoi, me dit-il en me montrant le livre, on veut donner la verta aux homraes. C'est si ennuyeux que je mt> suis end irmi, moi qui veille depuis six mille ans. Tu n'es pas encor'' prêt?

» — Si, répliquai-iemacbinalement,me voi'à.

»— Hâte-loi, répliqua Satan, hrise les .'ceilés. prend tes habits et de l'or sur oui, beauroup d'or; lai>se tes t-roirs ouverts, et drmain la justice irouvera bi^n moyen de condîmter quelque pauvre diable pour rupture de scellés; ce sera mon \ etit bénéfice.

• Je m'habillai. De temps en temps je me touchais le front la poitrine : tous deux éaient f oids.

» Quand je fus prêt, je regariai Satan. » —Nous allons la voir? lui dis je.

» — Dans cinq minutes.

» — Et demain?

» — Demain, me dit-il, tu reprendras ta vie ordinaire ; je ne fais pas les choses à demi.

» — Sans (onditiens?

» — Sans conditions.

» — Paitors, lui dis-je.

» — Suis mni,

• Nous descendîmes.

» Au bout de quelques instacs nous étions devant la maison où l'on m'avait fait appeler quatre jours auparavant.

n Nous montâmes.

» Je reconnus le perron, le vestibule, l'anlichambre. Les aberds du salon étaien pleins de monde. Celait une fête éblouissante de lumières, de fleurs, de pierreries et de femmes.

» On dansait.

» A la vie de cette joie, je crus à ma résurrection.

» Je me penchai à l'oreille de Satan, qui ne m'avait pas quitté.

« —OH est-elle? lui dis je.

» — Dans pon boudoir.

• J'attendis que 'a contredanse fût flriie. Je traversai le salon ; les glaces aux feux des bougies me renvoyèrent mon image pâle et sombre. Je revis ce stnrire qui m'avait glacé; mais là ce n'était plus la solitu-^e, c'était le monde; ce n'était plus le limelière, c'était un bal; ce. n'était plus la tombe, c'était l'amour. Je me laissai enivrer, et j'oubliai un Instant d'où je venais, ne pensant qu'à celle pour qui j'étais Tenu.

» Arrivé à la porte du boudoir, je la vis, elle était plus belle que la beauté, plus chaste que la foi. Je m'arrêtai un instant comme fn extase; elle éiait vêtue d'une rotie d'une blancheur ébloiiissmte, les épaules et les bra' nus Je rfvis plutôt en iœaginalion qu'en réalité, un ptit puint rouge à l'endroit que j avais saigné. Quand je parus, elle était entou rée de jnines gens qti'elle écfuiaiià peine; elle leva rrn chalammei t ses bfaux yenx si pleins de volupt(\ m'aperçut sembla hésiter à me reconnaître, puis, me fai ant un sou rire charmant, quitta tout le monde et vint à moi.

• — Vous v.iyer que je suis forte, me dit-elle.

• L'orchestre se fit entendre.

• — Et pour vous le prouver, continua t elle en me prenant le bras, nous allons vjlser ensemble.

• Elle dit que'ques mots à quelqu'un qui passait à côlê d'elle. Je vis Satan auprès de moi.

« — Tu m'a ttnii paro'e, ui dis je, merci ; mais il me faut cette femme celte nait même.

0 — Tu l'auras, m(^ dit Satan ; mais essuie toi le visage, tu as un ver sur la joue.

» Et il disparut, me laissant encore plus g'acé qu'auparavant. Comme pour me rendre à la vie, je pressai le bras de C" le que je \enais chercher du fond de la tombe, et je i'eniifiînai dans le salon.

» C'était une de ces valses enivrantes où tous ceux qui nous entourent disparaissent, où l'on ne vit-plus que l'un iour l'autre, où les mains s'enchaînent, où les haleines se

confondent, cù 'es poitrines se touchent. Je va'sais les yeux fixés sur ses yeux, et son regard, qui me souriait éternellement, sfmb'ait «e dire : « Si tu savais les trésors d'amour et de passion que je donnerais à mon amant! si tu savais ce qu'il y a d'' Toluité dans mes (aresses, ce qu'il y a de feu dans mes baisers! A celui qui m'aime ait, toutes les beautés de mon corps, toutes les pensées de mon âme, car je suis jfcune, car je suis aimante, car je suis belle I »

» Et 'a valse nous emportait dans son tourbillon lasci/ et rapide.

» Cela ditra longtemps. Quand la mesure cessa, no^ étions les seuls à valser en'-ore.

» Elle tomba sur mon bras, la poitrine oppressé?, soupU comme un serpent, et eva sur moi ses grands yeux, qui semblèrent me dire, à défaat de la bouehe : « Je t aime ! "

• Je l'entraînai dans le boudoir, où nous étions seuls. Les salons devenaient déserts.

» Elle se laissa tomber sur une causeuse, fermant à demi les yeux sous la fatigue, eomme sous une étreinte d'amour.

» Je me penchai sur elle et lui dis à voix basse :

» — Si vous saviez comme ji^ vous aime !

» — Je le sais, me diteile, et je vous aime aussi, moi.

» C'était à deven'r fou.

» — Je donnerais ma vie, dis je, pour une heure d'amour avec vous, et mon âme pour une nuit.

« — Ecoute, fit elle en ouvrant une porte cachée dans la tapisserie, dans un instant nous serons sens. Attendsmoi.

» E'ie me poussa douc»mpnt, et je me trouvai seul dans sa chambre à couiher, éclairée encore par la lampe d'albâtre.

» Tout y avait un parfum de mystérieuse volupté impossible à décrire. Je m'assis près du feu, car j'avais froid; je me regardai dans 'a glace, j'étais toujours aussi pâle. J'entendais les voitures qui partaient une à une ; pviis quand la d- rnière eut di.^paru, il se fit un si ence morne et soleni.e!. PfU à peu mes terreurs me re\inrent ; je n'osis plus me retourner, j'avais froid. Je m'étonnais qu'elle ne vînt pas; je comp ais les minutes, et je n'entendais aucun bruit. J'avais les coudes sur mes genoux tt h tête dans mes mains.

» Alors je me mis à penser à ma mère, ma mère qni pleurait à cette heure son fils mort , ma mèr»' dont j'rtais toute la vil", et qui n'avait eu que ma seconde pensée. Tous les jours de mon enfance me repassèrent devant les yeux comme un riant soige. Jevis que partout où j'avais eu une blessure à panier, une douleur à éteindre, c'était toujours à ma mère que j'avais eu rerours. Peut-être, à l'iit-nre où jeme pré. parais à une nuit d'amour, se pré| arail-elU à une nuit d'insomnie, seule, silencieuse, aup'ès des objets qui me rappellent à elle, ou vrillant avec mon seul souvenir. Cette pen-ce éiait affreuse; j'avais des remords; les larmes me vitrent aux yeux. Je me 1. vai Au moment où je regardais la giare, j'aperçus une onibre pâle et blanche derrière moi, me regarda t fixement.

• Je me retournai, c'était ma belle maîtresse.

» Heureusement que mon tœur re battait pas, car, d'émotion en émotitn, il tût fini par se briser.

» Tout était silencieux, au dehors comme au dedans.

» Elle m'attira près d'elle, et bientôt j'onb iai tout. Ce fui une nuit impo sible à racHuter, avec des plaisirs inconnus, avec des voliiotés t» lies, qu'elles appr. chent de la souffran» ce. Dans mes rêves d'amour je ne retrouvais rien de pareili à cette femme que je tenais dans mes bras, ardente comme une messaline, < haste comme une madone, sonp e comme unei ligresse, avec ries baistrcs qui brûlaient lis le rC', avec des j mots qui br.laient le cœur. Elle avait en elle quelque chose; de si puissamment attractif, qu'il y avait des momens où j'en avais peur.

• Enfin la lampe commença à pâlir quand le Jour cornmença à poindre.

» — Ecoute, me dit celte femme, il faut partir-, voici le

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