OEUV. COMPL. — IV
femme d'une haute vertu et d'une réputation intacte, était alors restée veuve avec sa fille unique âgée de cinq ans, mais comme elle était do race princière, elle avait soutenu pendant son veuvage la splendeur primitive de sa maison, de sorte que sa suite continua d'être une des plus élégantes des châteaux environnans.
Quelque temps après la mort du comte, la maison de la douairière de Ronsdorf s'augmenta d'un jeune page, fils, disait-elle, d'une de ses amies morte sans fortune. C'étai un bel enfant, plus âgé qu'Emma de trois ou quatre ans à peine ; et dans cette occasion la comtesse ne démentit point sa réputation do généreuse bonté. Le petit orphelin fut reçu par elle comme un fils, élevé près de sa fille, et partagea avec celle-ci les caresses de la douairière, et cela d'une manière si égale, qu'il était difficile de distinguer lequel des deux était l'enfant de ses entrailles ou l'enfant de son adoption.
Ils grandirent ainsi l'un auprès de l'autre, et beaucoup disaient l'un pour l'autre, lorsqu'au grand étonnement de la noblesse des bords du Rhin, lo jeune comte Ludwig de Godesberg, âgé de dix-huit ans alors, fut fiancé à la petite Emma de Ronsdorf, qui n'en avait encore que dix : seulement il fut convenu entre le vieux marijrave et la douairière que les fiancés attendraient cinq ans encore avant d'être époux.
Pendant ce temps Emma et Albert grandissaient ; l'un devenait un beau chevalier et l'autre une gracieuse jeune fille : la comtesse do Ronsdorf avait, au reste, surveillé avec un soin extrême les progrès do leur amitié, et reconnu avec plaisir que, si vive que fût leur affection, elle n'avait aucun des caractères de l'amour. Cependant Emma avait treize ans et Albert dix-huit; leur cœur, comme une rose en bouton, allait s'ouvrir au premier souffle de l'adolescence: c'était ce moment que redoutait pour eux la comtesse. Malheureusement en ce moment même elle tomba malade; quelque temps on espéra que la force de la jeunesse (la comtesse douairière avait à peine trente-quatre ans) triompherait de l'opiniâtreté de la maladie. On se trompait, elle était mortellement atteinte. Elle le sentit ellemême, fit venir son médecin, et l'interrogea avec tant d'insistance et de fermeté qu'il ne put se refuser à lui dire que la science des hommes était insuffisante, et qu'il n'y avait plus pour elle de secours à attendre que du ciel. La comtesse reçut cette nouvelle en chrétienne, fit venir Albert et Emma, leur ordonna do s'agenouiller devant son lit, et la voix basse, et sans autre témoin que Dieu, elle leur révéla un secret que personne n'entendit. Seulement on remarqua avec étonnement qu'à l'heure de l'agonie, au lieu que ce fût la mourante qui bénît lesenfans, ce lurent lesenfans qui bénirent la mourante, et qu'ils eurent l'air de lui pardonner d'avance sur la terre une faute dont elle allait sans doute recevoir l'absolution dans le ciel. Le même jour où cette confidence avait été faite, la comtesse trépassa saintement, et Emma, qui avait encore une ansiée à attendre avant de devenir de fiancée épouse, alla passer celte année au couvent de Nonenwerth, bâti au milieu du Rhin, sur l'île du môme nom située en face du petit village deHonnef. Quant à Albert, il resta à Ronsdorf, et la douleur qu'il montra de la perte de sa bienfaitrice fut égale à celle qu'il eût éprouvé pour une mère.
Le temps fixé s'écoula, Emma avait atteint sa quinzième année, et elle avait continué do fleurir, au milieu de ses larmes, et dans son île sainte, comme une de ces fraîches roses des eaux qui flottent à la surface des lacs, tout étincelantes de rosée. Ludwig rappela au vieux landgrave l'engagement pris par la douairière et ratifié par sa fille : c'est que depuis un an le jeune homme avait constamment dirigé ses promenades vers le Rolandwerth, jolie colline qui domine le fleuve et du haut de laquelle on voit, étendue au-dessous de soi et coupant le courant comme ferait la proue d'un vaisseau, l'île gracieuse au milieu de laquelle s'élève encore aujourd'hui lo monastère devenu une auberge. Là, il passait des heures entières les yeux fixcis sur le cloître, car souvent une jeune fille, qu'il reconnais-
CEUMIES COMPLÈTES D'ALEXANDRE DUMAS
sait à son habit de novice qu'elle devait quitter bientôt, venait clle-mc^me s'asseoir sous les arbres qui bordent le Rhin, et là, restait des heures entières immobile et plongée dans une rêverie qui avait peut-être pour cause le même objet qui attirait Ludwi;?. Il n'était donc pas étonnant que le jeune homme se souvînt le premier que le deuil était expiré, et qu'il rappelât au landgrave que, par un hasard favorable, cette époque correspondait avec relie fixée pour la célébration de son mariage.
Par une espèce de convention tacite, chacun regardait Albert, qui avait alors vingt ans à peine, mais qui s'éUit toujours fait remarquer par un gravité au-dessus de son âge, comme le tuteur d'Emma ; ce fut doiic à lui que le landgrave rappela que l'époque était venue de remplacer les vêtcmens de deuil par les habits de lête. Albert se rendit au couvent, prévint Emma que le jeune Ludwig réclamait la promesse faite par sa mère. Emma rougit et tciidit la main à Albert en lui répondant qu'elle était prête à le suivre partout où il la conduirait. Le voyage u'clait pas long, il n'y avait que la moitié du lîhin à traverser et deux lieues à laire le long de ses rives ; ce n'était donc point le trajet qui devait retarder le moment tant désiré par le jeune comte. Aussi, trois jours après l'expiration de sa quinzième année, Emma, accompagnée d'une suite digne de l'héritière de Rons'iorf, et conduite par Albert, fut-elle remise aux mains de son seigneur et maître le comte Ludwig de Godesberg.
Deux années, pendant lesquelles la jeune comtesse mit au monde un fils qui fut appelé Olhou, s'écoulèrent dans un bonheur parfait. Albert, qui avait trouvé une nouvelle famille, avait passé ces deux années tantôt à Ronsdorf, tantôt à Godesberg, et pendant ce temps avait atteint l'âge où un homme de noble race doit faire ses premières armes. Il avait en conséquence pris du service comme écuyer parmi les troupes de Jean de Luxembourg, roi do Bohême, l'un des plus braves chevaliers de son époque, et l'avait buivi au siège do Cassel, où il était venu donner bonne aide au roi Philippe de Valois, qui avait entrepris de rétablir le comte Louis de Crécy dans ses états, dont il avait été chassé par les bonnes gens de Flandre. Il s'était donc trouvé à la bataille où ceux-ci furent taillés en pièces ous les murs de Cassel, et pour son coup d'essai il avait fait une telle déconflture de vilains que Jean de Luxembourg l'avait nommé chevalier sur le champ de bataille. La victoire avait, au reste été si décisive, qu'elle avait terminé la campagne du coup, et que la Flandre se trouvant pacifiée , Albert était revenu au château de Godesberg, eut fier qu'il était de montrer à Emma sa chaîne d'or et ses éperons.
Il trouva le comte absent pour le service de l'empereur; les Turcs avaient fait une invasion en Hongrie, et à l'appel do Louis V, Ludwig était parti avec son frère d'armes lo comte Karl do Hombourg ; il n'en fut pas moins bien reçu au château do Godesberg, où il demeura près do six mois. Au bout do co temps, fatigué de son inaction et voyant les souverains do l'Europe assez tranquilles entre eux, il était parti pour guerroyer contre les Sarrasins d'Espagne, à qui Alphonse .\I, roi do Caslille et de Léon, faisait la guerre. Là il avait fait des prodiges do valeur on combattant contre Muley-Mohamed ; mais ayant été blessé grièvement devant Grenade, il était revt^nu une seconde fois à Godesberg, où il avait retrouvé le nnri d'Emma qui vo nail do se mettre en possession du titre et des biens du vieux landgrave, qui était passé do vie à trépas vers le commencement de l'année 1332.
Le jeune Othon grandissait, c'était un beau girçon de cinq ans, à la tète blonde, aux joues roses et aux yeux bleus Lo retour d'Albert lut une fêle pour toute la l.imillo et surtout pour l'enfant, qui l'aimait beaucoup. Albert ot Ludwig se revirent avec plaisir, tous deux venaient do combattre contre les infldôles. l'un au midi, l'aulro au nord ; tous deux avaient été vainqueurs, et tous deux rapportaient do nombreux récits pour les longues soirées d'hiver : aussi une année s'écoula-t-ollo comme un jour, mais au bout
de cette année le caractère aventureux d'Albert l'emporla de nouveau, il visita les cours de France et d'Angleterre, suivit le roi Edouard dans sa campagne contre l'Ecosse, rompit une lance avec James Douglas, puis se retournant contre la France, il était revenu prendre l'île de Cadsand avec Gauthier de Mauny; se retrouvant alors sur le continent, il en avait profité pour faire une visite à ses anciens amis, et était rentré pour la troisième fois au château dç Godesberg, où il avait trouvé un nouvel hôte.
C'était un des parens du landgrave, nommé Godefroy, qui n'ayant rien à c?pérer de la forlime paternelle avait tenté de s'en faire une dans les armes. Lui aussi avait été combattre les infidèles, mais en Terre-Sainte: les liens de parenté, le renom qu'il avait acquis dans la croisade, un certain luxe qui annonçait que sa foi avait porté plutôt le caractère de l'exaltation que celui du désintéressement, lui avait ouvert les portes du château de Godesberg comme à un hôte distingué; puis bientôt Hombourg et Albert s'étant éloignés, il était arrivé à rendre sa société à peu près indispensable au landgrave Ludwig, qui l'avait retenu lorsqu'il avait voulu s'en aller. Godefroy était donc établi au château, non plus comme hôte, mais sur le pied de commensal.
L'amitié a sa jalousie comme l'amour : soit prévention, soit réalité, Albert crut voir que Ludwig le recevait avec plus de froideur que de coutuiiie ; il s'en plaignit à Emma, qui lui dit que de son côté elle s'apercevait de quelques changemeus dans les manières de son mari à son égard. Albert resta quinze jours à Godesberg, puis sous prétexte que Ronsdorf réclamait sa présence pour des réparations indispensables, il traversa le fleuve et la petite gorge do montagnes qui séparaient seuls un domaine de l'autre et quitta le château.
Au bout de quinze jours, il reçut des nouvelles d'Emma. Elle ne comprenait rien au caractère de son mari ; et de doux et bienveillant qu'elle l'avait toujours connu, il était devenu défiant et taciturne. Il n'y avait pas Jusqu'au jeune Othon qui n'eût à soufîrir de ses lirusqueries inconnues jusqu'alors, et cela était d'autant plus sensible à la mère et à l'enfant qu'ils avaient été jusqu'alors, de la part du landgrave, les objets de l'affection la plus vive et la plus profonde. Au reste, à mesure que cette affection diminuait, ajoutait Emma, Godefroy paraissait faire des progrès étranges dans la confiance du landgrave, comme s'il héritait de cette partie de sentimens que celui-ci enlevait à sa femme et à son fils pour les reporter sur un homme qui lui était presque étranger.
Albert plaignit du fond de son cœur cette haine de soimême qui lait que l'homme heureux, comme s'il était tourmenté de son bonheur, cherche tous les moyens do le modérer ou de l'éteindre comme il ferait d'un feu trop violent auquel il craindrait de voir consumer son cœur. Les choses en étaient arrivées à ce point lorsqu'il reçut, comme toute la noblesse des environs, une invitation pour se rendre au château de Godesberg, le landgrave donnant une fête pour l'anniversaire de la naissance d'Olhon, qui venait d'entrer dans sa seizième année.
Celle fête, à la fin de laquelle nous avons introduit nos lecteurs dans lo château, produisait, comme nous l'avons dit, un contraste singulier avec la tristesse de celui qui la donnait; c'est que, dès le commencement du bal, Godefroy avait fait remarquer nu landgrave, comme une chose qui le frappait pour la première fois, la ressemblance d'Othon avec Albert. En effet, à l'exception de cette fleur de jeunesse qui brillait sur le visage de l'adolescent et qu'avait brûlé chez l'homme le soleil d'Espagne, c'étaient les mêmes cheveux blonds, les mêmes yeux bleus, et il n'y avait pas même jusqu'à certaines expressions do physionomie dont la ressemblance indique le même sang qu'on ne p(it remarquer entre eux avec une attention un peu soutenue. Celte révélation avait été un coup de poignard pour le landgrave ; depuis longtemps, grâce à Godefroy, il suspectait la pureté des relations d'Lmma et d'Albert ; mais l'idée quo ces relations coupables cxistaiont déji ^vaut son (iia-
OTHON L'ARCHER
riage, l'idée plus poignante encore et à iaqnellc cotte ressemblance singulière donnait une nouvelle lorco, qu'Othon qu'il avait tant aimé était l'enfant de l'adultère, brisait son cœur et le rendait presque insensé : ce (ut en ce moment, comme nous l'avons raconté, qu'arriva le comte Karl, et nous avons vu qu'emporté par la vérité, il avait ei;corc augmenté la douleur de son malhearcux ami en avouant que cette ressemblance d'Albert et d'Othon était incontostablo ; cependant, comme nous l'avons vu, il s'élait retiré sans attacher à la tristesse de Ludwig toulc l'importance qu'elle avait acquise véritablement.
C'est que cet homme qui était venu parler si mystérieusement au landgrave, dans la petite chambre où il .s'était retiré avec Karl, était ce mêm(^ Godefroy dont la présence avait tint naître dans l'heureuse famille le premier trouble qui eût obscurci sonbonheur.il venait lui dire qu'il croyait être sûr, d'après quelijucs paroles qu'il avait entendues, quTmrea avait accordé un rendez-vous ?i Albert, qui devait partir dans la nuit môme pour l'Italie, où il allait commander uii corps de troupes qu'y envoyait l'empereur; la certitude de cotte trahison était au reste facile à acquérir : le rendez-vous était donné à l'une des portes du château, et Emma devait traverser tout le jardin pour s'y rendre.
Une fois entré dans la voie du soupçon on ne s'arrête plus : aussi le landgrave, voulant à quelque prix que ce fût acquérir une certitude, étoulfa-t-il ce sentiment généreux et instinctif qui fait que tout honmie de cœur répugne à s'abaisser au métier despion ; il rentra dans sa ch;mibre avec Godefroy, et entr'ouvrant la fenêtre qui donnait sur le jardin, il attendit avec anxiété cette dernière preuve qui devait amener chez lui une décision encore iucerlaiue. Godefroy ne s'était pas trompé : vers les quatre heures du matin Emma descendit le perron, traversa furtivement le jardin et s'enfonça dans un massif d'arbres qui cachait la porte. Cette disparition dura dix minutes à peu près, puis elle revint jusqu'au perron en compagnie d'Albert, au bras duquel elle était appuyée. A la lueur do la lune le landgrave les vit s'embrasser, et il lui senribla môme dislingaer sur le visage renversé de l'épouse les larmes que lui faisait répandre le départ do son amant.
Dès lors il n'y eut plus de doute pour Ludwig, et il prit aussitôt la résolution d'éloigner de lui l'épouse coupable et l'enfant de l'adultère. Une lettre remise à Godefroy ordonnait à Emma de le suivre, et l'ordre fut donné au chef des gardes d'arrêter Othon au point du jour et de le conduire à l'abbaye de Kirberg, près de Cologne, où il changerait l'avenir brillant du chevalier contre l'étroite cellule d'un moine.
Cet ordre venait d'être accompli, et Emma et Othon étaient depuis une heure sortis du château, l'un pour se rendre au monastère de Nonenwerth et l'autre à l'abbaye de Kirberg, lorsque le comte Karl se réveilla, et, comme nous l'avons raconté, trouva près de lui son vieil ami pareil à un chêne dont le vent a enlevé les feuilles et la foudre brisé les branches.
Hombourg écoula avec une attention grave et affectueuse le récit que Ludwig lui fit de tout ce qui s'était passé. Puis, sans essayer de consoler ni le père ni l'époux : — Ce que je ferai sera bien fait, n'est-ce pas? lui dit-il. — Oui, répondit le landgrave ; mais que peux-tu faire? — Cela me regarde, reprit le comte Karl. Et embrassant son ami, il s'habilla, ceignit son épée, sortit de la chambre, descendit aux écuries, sella lui-môme son fidèle Ilans, et reprit lentement et dans des idées bien différentes le chemin en spirale que la veille il avait franchi d'une course si rapide et dans un espoir si doux.
Arrivé au bas de la colline, le comte Karl prit le cli;'min de Rolandseck, qu'il suivit lentement et plongé dans une rêverie profonde, laissant à son cheval liberté entière de le conduire d'une course lente ou rapide; cependant errivé à un chemin creux au fond duijuel était une petite chapelle où priait un prêtre, il regarda autour de lui, et voyant probablement que le lieu était tel qu'il pouvait le désirer, il s'arrôla. En ce moment le prêtre oui sans doute avait
fini sa prière, se relevait et allait partir. Mais KarU'arrêta, lui demandant s'il n'y avait pas d'autre chemin pour so rendre du couvent au château, et sur sa réponse négative il le pria de s'arrêter, attendu que probaNement, avant qu'il fût longtemps, un homme allait avoir besoin de son ministère. Le prêtre comprit à la voix calme du vieux chevalier qu'il avait dit vrai, et sans demander qui était con~ damné pria pour celui qui allait mourir.
Le comte Karl était un de ces types de la vieille chevalerie qui commençaient déjà à disparaître au quinzième siècle, et que Froissard décrit avec tout l'amour que porte l'antiquaire à un débris des temps passés. Tour lui, tout relevait de l'épée ctdépendaitdeDieu, eldanssa conscience, l'homme était certain do ne pas errer en remettant chaque chose à son jugement. Or, le récit du landgrave lui avait inspiré sur les intentions de Godefroy des doutes que la réflexion avait presque changés en certitude, d'ailleurs personne, excepté ce conseiller funeste, n'avait jamais tnis en doute l'amour et la fidélité d'Emma pour son époux. H avait été l'ami du comte de Ronsdorf comme il était celui du landgrave de Godesberg. Leur honneur à tous deux faisait une part du sien, c'était donc à lui d'essaj'er do leur rendre cette splendeur ternie un moment par un calomniateur ; en conséquence de cette résolution, il avait pris sans en rien dire à personne le parti de venir l'attendre sur le chemin qu'il devait suivre, et là, de lui faire avouer sa trahison ou de lui faire rendre l'âme, et au besoin même de mener à bout cette double entreprise.
Alors il baissa la visière de son casque, fit arrêter Hans au milieu de la route, et cheval et cavalier demeurèrent une heure immobiles comme une statue équestre. Au bout de ce temps il vit apparaître un chevalier armé de toutes pièces, à l'extrémité du chemin creux. Celui-ci s'arrêta un instant, voyant le passage gardé; mais s'étànt assuré que celui qui le gardait était seul, il se contenta de s'asseoir sur ses arçons, de s'assurer que son épée sortait facilement du fourreau, et continua sa route. Arrivé à quelques pas du comte, et voyant que celui-ci ne paraissait pas avoir l'intention de se déranger, il s'arrêta à son tour.
— Messire chevalier, lui dit-il, êtes-vous le seigneur de céans, et votre intention est-elle de fermef le chemin à tout voyageur qui passe ?
— Non pas à tous, messire, répondit Karl, mais à un seul, et celui-là est un lâche et un traître, à qui j'ai à demander raison de sa trahison et de sa lâcheté.
— La chose alors ne pouvant me regarder, continua Godefroy, je vous prierai de ranger votre cheval à droite ou à gauche, afin qu'il y ait, sur le milieu de la route, place pour deux hommes du même rang.
— Vous vous trompez, messire, répondit le comte Karl avec la môme tranquillité, et cela, au contraire, ne regarde que vous ; quant à partager le haut du pavé avec un misérable calomniateur, c'est ce que ne fera jamais un noble et loyal chevalier.
Le prêtre s'élança alors entre les deux hommes.
— Frères, leur dit-il, voudriez -vous vous égorger?
— Vous vous trompez, messire prêtre, répondit le comte; cet homme n'est pas mon frère, et je ne tiens pas précisément à ce qu'il meure. Qu'il avoue avoir calomnié la comtesse Ludwig do Godesberg, et je le laisse libre d'aller l'aire pénitence où il voudra.
— 11 ne lui manquait plus, comme preuve d'innocence, dit en riant Godefroy, qui prenait le cavalier pour Albert, que d'être si bien défendue par son amant.
— Vous Vous trompez, répondit le chevalier en secouant sa tête masquée de fer, je ne suis pas celui que vous croyez ; je suis le comte Karl de Hombourg. Je n'ai donc contre vous que la haine que j'ai pour tout traîlre, que le mépris que j'ai poar tout calomniateur. Avouez que vous avez menti, et vous êtes libre.
— Ceci, répondit en riant Godefroy, est une affaire qui ne regarde que Dieu et moi.
— Que Dieu la juge donc, s'écria le comte Karl eu se préparant au combat.
OEUVRES COMPLÈTES D'ALlïXANDRE DUMAS.
— Ainsi soit-il, murmura Godefroy on abaissant d'une main sa visière et on tirant de l'autre son épée. Le prôtro se remit en prières.
Godefroy était brave, et il avait donné plus d'une preuve de son courage en Palestine ; mais alors il combattait pour Dieu, au lieu de combattre contre Dieu. Aussi, quoique le combat fût long et acharné, quoiqu'il fît en courageux et habile homme d'armes, il no put résister à la force que donnait au comte Karl la conscience de son droit : il tomba percé d'un coup d'épée qui était entré dans la cuirasse et avait profondément pénétré dans la poitrine. Quant au cheval de Godefroy, effrayé de la chute de son maître, il reprit la route par laquelle il était venu et disparut bientôt derrière le sommet du chemin creux.
— Mon père, dit tranquillement le comte Karl au prêtre tremblant de frayeur, je crois que vous n'avez pas de îomps à perdre pour accomplir votre sainte mission. Voilà la confession que je vous avais promise ; hâtez-vous de la recevoir. Et remettant son épéo dans le fourreau, il reprit sa monumentale immobilité.
Le prêtre s'approcha du moribond, qui s'était relevé sur un genou et sur une main, mais qui n'avait pu faire davantage. 11 lui détacha son casque ; il avait le visage pâle et les lèvres pleines de sang. Karl crut un instant qu'il ne pourrait point parler ; mais il se trompait. Godefroy s'assit, et le prêtre agenouillé près do lui écouta la confession qu'il lui fit d'une voix basse et entrecoupée. Aux derniers mots, le blessé sentit que sa fin était proche, et avec l'aide du prêtre, s'étant mis à genoux, il leva les deux mains au ciel en disant à trois reprises : — « Soigneur, Seigneur, pardonnez-moi! » Mais à la troisième il poussa un profond soupir et retomba sans mouvement. Il était mort.
— Mon père, dit le comte Karl au prêtre, n'êtes-vous pas autorisé à révéler la confession qui vient de vous être faite?
— Oui, répondit le prêtre, mais à une seule personne : au landgrave de Godesberg.
— Montez donc sur mon cheval, continua le chevalier en mettant pied à terre, et allons le trouver.
—Que faites- vous, mon frère ? répondit le prêtre, habitué à voyager d'une manière plus humble.
— Montez, montez, mon père, dit en insistant le chevalier ; il Le sera pas dit qu'un pauvre pécheur comme moi ira à cheval lorsque l'homme do Dieu marchera à pied. Et, à ces mots, il l'aida à se mettre en selle ; et, quelque résistance que pflt faire l'humble cavalier, il le conduisit par la bride jusqu'au château de Godesberg. Puis, arrivé 15, il remit contre son habitude Hans aux mains des valets, amena le prêtre devant le landgrave, qu'il retrouva dans la môme chambre, au même endroit et assis dans le même fauteuil, quoique sept heures se fussent écoulées depuis qu'il était sorti du château. Au bruit que firent les arrivans, lo landgrave leva son front pâle et les regarda d'un air étonné.
— Tipns, frère, lui dit Karl, voWh un digne serviteur de Dieu, qui a une confession in extremis h te révéler.
— Qui donc est mort? s'écria lo comte en devenant plus paie encore.
— Godefroy, répondit h* chevalier.
— F.t (]ui l'a tué? murmura lo landgrave.
— iVoi. dit Karl ; ot il p(î retira tranquillement, fermant la porto derrière lui ot laissant lo landgrave seul avec lo prêtre.
Or, voici ce que raconta lo pn'lre au landgrave :
« Godciroy avait connu on l'alcslino un choViTlior all(>niand des environs do ("olognc, (pie l'on nommait Ernest <lo lluningon : c'était un honnne grave et sévère, qui était entré depuis quinze ans dans l'ordre de Malte, et que l'on renommait pour sa religimi, sa loyauté et son courage.
» Godefroy et Ernest combattaient l'un près do l'autre?! Sîiint-Jeau-d'Acre, lorsque lirnesl fut blessé mortellement. Godefroy lo vit tomber, lo fit emporter hors de la mêlée et revint à l'ennemi.
» La bataille finie, il rentra sous sa tente pour changer
dévotement; mais à peine y était-il qu'on vint le prévenir que messiro Ernest do Huningen était au plus mal et désirait lo voir avant que de mourir.
» Il se rendit à son désir, et trouva le blessé soutenu par une fièvre brûlante qui devait consumer en peu de temps lo reste de sa vie. Aussi, comme il sentait lui-même sa position, il lui expliqua en peu de mots le service qu'il attendait de lui.
» A l'âge de vingt ans Ernest avait aimé une jeune flllo et en avait été aimé ; mais, cadet de famille, sans titre et sans fortune, il n'avait pas pu l'obtenir. Les amans, au désespoir, oublièrent qu'il ne pourraient jamais être époux, et un fils naquit, qui ne pouvait porter le nom ni de l'un ni de l'autre.
» Quelque temps après, la jeune fille avait été forcée par ses parens d'épouser un seigneur noble et riche. Ernest était parti, s'était arrêté h Malte pour prononcer des vœux, et depuis ce temps il combattait en Palestine. Dieu avait récompensé son courage. Après avoir vécu saintement, il mourait en martyr.
» Ernest présenta un papier à Godefroy : c'était la donation de tout ce qu'il possédait à son fils Albert : soixante mille florins à peu près. Quant à la mère, comme elle était morte depuis six ans, il avait cru pouvoir lui révéler son nom, pour que ce nom le guidât dans ses recherche?. C'était la comtesse do Ronsdorf.
» Godefroy était revenu en Allemagne dans l'intention d'accomplir les dernières volontés de son ami. Mais en arrivant chez son parent le landgrave, et en apprenant la situation des choses, il vit du premier coup-d'œil tout le parti qu'il pouvait tirer du secret qu'il possédait. Le landgrave n'avait qu'un fils, et Othon et Emma éloignés, Godefroy se trouvait le seul héritier du comte. »
Nous avons vu comment il avait mis ce projetàexécution, au moment ou il rencontra dans le chemin creux de Rolandswerth le comte Karl de Hombourg.
— Karl! Karl 1 s'écria le landgrave en s'élançant comme un insensé dans le corridor où l'attendait son frère d'armes. Karl I co n'était pas son amant ; c'était son frère I
Et aussitôt il donna l'ordre que l'on ramenât à Godesberg Emma et Othon. Los deux messagers partirent, l'un remontant le Rhin, l'autre lo descendant.
Pendant la nuit, le premier revint. Emma, malheureuse depuis longtemps, offensée de la veille, demandait à finir sa vie dans le monastère où s'était écoulée sa jeunesse, et faisait répondre qu'au besoin elle invoquerait l'inviolabilité du lieu.
Au point du jour, le second messager revint ; il était accompagné deshommesd'armesqui devaient conduire Othon à Kirberg ; mais Othon n'était point parmi eux. Comme ils descendaient nuitamment le Rhin, Othon, qui savait dans quelle intention on l'emmenait, avait choisi le moment où tout l'équipage était occupé à diriger la barque dans un courant rapide, s'était élancé au plus profond du fleuve et avait disparu.
O'pendant le malheur du landgrave n'était point encore si gr.iiul qu'il le croyait. Olhon s'était élancé dans le fleuve, non pas pour y clierclier la mort mais la libi-rté. Elevé sur SCS rives, lo vieux Rhin était un ami contre lequel il avait trop souvent ('ssay(' S(>s jeunes forces pour le iraindro. Il plongea donc an plus profond, nagea snus l'eau tant que sa respiration le lui pern-ilt/et lorsqu'il reparut à sa surface pour reprendre lialeine, la haniue était si éloignée et la nuit si noire (|ue les gardes qui raccompagnaient purent croire qu'il ('tait resté englouti dans le fleuve.
Othon se hâta de gagner la rive. La nuit était froide, ses
OTHON L'ARCHER
habils étaient ruisselatis, il avait besoin d'un feu et d'un lit. Il se dirigea donc vers la première maison dont il vit les fenêtres briller dans l'ombre, se présenta comme un voyageur égaré, et, comme il était impossible de reconnaître s'il était mouillé par la pluie du ciel ou par l'eau du fleuve, il n'excita aucun soupçon, et l'hospitalité lui fut accordée avec toute la franchise et la discrétion allemandes.
Le lendemain il partit au jour et se dirigea sur Cologne. C'était le saint jour du dimanche, et comme il y entrait à l'heure de la messe, il vit chacun se diriger vers l'église. Il suivit la foule, car lui aussi avait à prier Dieu... d'aboril pour son père à cause de l'erreur et de l'isolement dans lesquels il l'avait laissé... pour sa mère enfermée dans un monastère... enfin pour lui, libre mais sans appui, et perdu dans ce monde immense qui ne lui avait encore montré pour tout horizon que celui du château natal. Cependant il .se cacha derrière une colonne pour faire sa prière ; si près de Godesberg il pouvait être reconnu par quelquesuns des seigneurs qui étaient venus à la fête do la veille, ou par l'archevêque de Cologne lui-même, messire Walerand de Juliers, qui était un des plus vieux et des plus fidèles amis de son père.
Lorsque Othon eut fait sa prière il regarda autour de lui et vit avec étonnement qu'au nombre des spectateurs se trouvait une si grande quantité d'archers de différens pays, que sa première pensée fut que la messe que l'on disait était célébrée en l'honneur de saint Sébastien, protecteur de la corporation. Il s'en informa aussitôt à celui qui se trouvait le plus proche de lui, etilapprit alors qu'ils se rendaient à la fête de l'arc, que donnait tous les ans à la même époque le prince Adolphe de Clèves, l'un des seigneurs les plus riches et les plus renommés parmi ceux dont les châteaux s'élèvent depuis Strasbourg jusqu'à Nimègue.
Oihon sortit aussitôt de l'église, se fit indiquer le tailleur le mieux assorti de la ville, changea ses habits de velours et de soie contre un justaucorps de drap vert serré avec une ceinture de cuir, acheta un arc du meilleur bois d'érable qu'il put trouver, choisit une trousse garnie de ses douze flèches, puis ayant demandé à quelle hôtellerie se réunissaient plus particulièrement les archers, et ayant appris que c'était au Héron d'Or, il se dirigea vers cette auberge, qui était située sur la route de Verdingen, en dehors de la porte de l'Aigle.
Il y trouva une trentaine d'archers réunis et faisant grande chère. Il s'assit au milieu d'eux, et quoiqu'il fût inconnu de tous, tous le reçurent bien, grâce à sa jeunesse et à sa bonne mine. D'ailleurs, il avait été au-devant d'un bienveillant accueil en disant tout d'abord qu'il se rendait à Clèves pour la fête de lare et désirait faire route avec d'aussi braves et aussi joyeux compagnons. La proposition avait donc été reçue à l'unanimité.
Comme les archers avaient encore trois jours devant eux, et comme le dimanche est un jour .saint consacré au repos, il ne se mirent en route que le lendemain au matin, suivant les rives du fleuve et devisant joyeusement de faits do chasse et de guerre. Tout en faisant roule, les archers remarquèrent qu'Ûthon n'avait point de plumes à sa toque, ce qui était contre l'uniforme, chacun ayant une plume, dépouille et trophée en même temps de quelque oiseau victime de son adresse, et ils le raillèrent sur i^on arc neuf et ses flèches neuves. Othon avoua en souriant que ni arc ni flèches n'avaient encore servi, mais qu'à la première occasion, il tâcherait grâce à eux de se procurer l'ornement indispensable qui manquait à son chapeau. En conséquence, il banda son arc. Chacun attendit avec curiosité une occasion de juger l'adresse de son nouveau camarade.
Les occasions ne manquaient pas ; un corbeau croassait à la dernière branche desséchée d'un chêne, et les archers montrèrent en riant ce but à Othon, mais le jeune homme répondit que le corbeau était un animal immonde, dont les plumes étaient indignes d'orner la toque d'un franc ar-
cher. La chose était vraie. Aussi les joyeux voyagi urs se contentèrent-ils de celte réponse.
Un peu plus loin ils aperçurent un épervier immobile à la pointe d'un rocher, et la même proposilion tut faite au jeune homme. Mais cette fois il répondit que l'épervier était un oiseau de race, dont les honmies de race avaient seuls le droit do disposer, et que lui, fils d'un paysan, ne se permettrait pas de tuer un pareil oiseau sur les terres d'un seigneur aussi puissant que l'était le comte de Worringen, dont en ce moment ils traversaient les propriétés. Quoiqu'il y eût du vrai au fond de cette réponse, et que pas un des archers peut-être n'eût osé se permettre l'action qu'il conseillait à Othon, tous accueillirent cette réponse avec un sourire plus ou moins moqueur, car ils commençaient à prendre cette idée, que le jeune camarade, peu sûr de son adres'^e, cherchait à retarder le moment d'en donner une preuve aussi décisive que celle qu'on lui demandait.
Othon avait vu le sourire des archers et l'avait compris : mai-^il n'avait paru y faire aucune attention, et continuait sa route riant et causant, lorsque tout à coup, à cinquante pas à peu près de la troupe bruyante, un héron se leva des bords du fleuve. Othon alors se retourna vers l'archer qui était le plus près de lui et qu'on lui avait désigné comme un des plus habiles tireurs.
— Frère, lui dit-il, j'aurais grande envie pour ma toque d'une plume do cet oiseau ; vous qui êtes le plus habile parmi nous tous, rendez-moi donc le service de l'abattre.
— Au vol, répondit l'archer étonné.
— Sans doute, au vol, continua Othon; voyez comme il s'élève lourdement; à peine a-t-il fait dix pas depuis qu'il a quitté la terre, et il n'est qu'à une demi-portée de trait.
— Tire, Robert, tire ! crièrent tous les archers.
Robert fit un signe de tête indiquant qu'il se rendait à l'invitation générale plutôt par obéissance pour les ordres de l'honorable société que dans l'espoir de réussir. Il n'en visa pas moins avec toute l'attention dont il était capable, et la flèche, lancée par un bras robuste et par un œil exercé, partit, suivie do tous les regards, et passa si près de l'oiseau qu'il en poussa un cri d'effroi auquel répondirent les acclamations de tous les archers.
— Bien tiré I dit Othon; maintenant, à vous, Hermanu, ajouta-t-il en se tournant vers l'archer qui se trouvait à sa gauche.
Soit que celui auquel il s'adressait se fût attendu à cette invitation, soit qu'il eût été entraîné par l'exemple, il était prêt au moment où Othon lui adressa la parole, et à peine avait-il achevé qu'une autre flèche, aussi habile et aussi rapide que la première poursuivit le fuyard, qui poussa un nouveau cri au sifflement que fit entendre en passant à quelques pouces seulement de lui ce second messager de mort. Les archers applaudirent de nouveau.
— A mon tour, dit Othon.
Tous les regards se tournèrent de son côté, car le héron, sans être hors de portée, commençait à atteindre une distance assez considérable, et ayant d'air ce qu'il fallait à ses larges ailes, il filait avec une rapidité qui devait bientôt le mettre hors de tout danger. Othoa avait sans doute aussi calculé tout cela, car ce ne fut qu'après avoir bien mesuré la distance des yeux qu'il leva avec une attention lente sa flèche à la hauteur de l'animal ; puis lorsqu'il l'eut amenée à la ligne de l'œil, il retira la corde presque derrière sa tête, à la manière des archers anglais, faisant plier son arc comme une baguette de saule. Un instant il demeura immobile comme une .statue, puis tout à coup on entendit un léger sifflement, car la flècke était partie si rapide que personne ne l'avait vue. Tous les yeux se portèrent sur l'oiseau, qui s'arrêta comme si un éclair invisible l'eût frappé, et qui tomba, percé de part en part d'une hauteur telle qu'on n'eût pas même cru que la flèche aurait pu l'y suivre.
Les archers étaient stupéfaits; une pareille preuve d'adresse était à peine croyable pour eux-mômes ; quant à Othon, qui s'était arrêté pour juger de l'ellet du coup, à
CEUVUES COJIPLETES D'ALEXANDRE DmiAS,
peine eut-il vu tomber ranimai qu'il se remit en marche sans paraître remarquer l'éfoniiemont de ses compagnons. Arrivé au iiéron, il arrnclia de son cou ces plumes fines et élégantes qui forment une aigrette naturelle, et les attacha à son bonnet. Quant aux archers ils avaient compté la distance : l'oisoau était tombé n trois cent vingt pas.
Celte fois l'admiration n'avait point éclaté en applaudissemens; les archers s'étaient regardés les uns les autres, étonnés d'une telle preuve d'adresse; puis ils avaient compté les pas, comme nous l'avons dit, et lorsqne Othon avait eu fini d'orner sa toque du bouquet de plumes si miraculeusementacquis, Frantz et Hermann, lesdeux archers qui avaient tiré avant lui, lui avaient tendu la main, mais avec un sentiment de déférence qui indiciuait que, nonseulement ils le l'econnaissaient pour leur camarade, mais encore pour leur maître.
La troupe voyageuse, qui ne s'était arrêtée à Worringen que pour déjeuner, arriva vers les qmire heures du soir, à Neuîs. On liîaaen toute liAte, car à trois lieues de Neufs était Végîùe de Roche, pr&s de laquelle de religieux arckers ne pouvaient passer sans y faire un pèlerinage. Othon, qui avait adopté la vie et les habitudes de ses nouveaux compagnons, les suivit dans celte excursion, et vers io jour tombant ils arrivèrent à la Roche-Sainte : c'était une immense pierre ayant l'aspect il'une église.
C'est qu'autrefois cette pierre fut effectivement la première église chrétiemio bâtie sur les bords du Rhin par un chef de la Germanie, qui mourut en odeur de sainteté, laissant sept fdlcs belles et vertueuses pour prier autour de son tombeau. C'était le temps des grandes migrations barhares. Des peuples incon!)us poussés par une main invisible descendaient des plateaux de l'Asie et venaient changer la face du monde euro[iéen. Une biche avait conduit Attila à trai'ers les Palus Méotides, et il descendait vers l'Allemagne précédé par la terreur qu'inspirait son nom. Le Rhin, ellrayé au bruit des pas de ces nations fauves, hésitait à poursuivre son cours vers tes sables où il s'engloutit, et frémissait dans toute sa longueur comme un immense serpent. Bientôt les Hi^ns appar-tirent sur la rive droite, et le même jour on vit nncendie s'allumer sur tout l'horizon, c'esl-h-dire depuis Colonia Agrippina (1) : jusqu'à Aliso (2). Le danger lîlait instant; il n'y avait aucune pitié à attendre de pareils ennemis, et le lendemain matin, au moment où elles leur virent lancer à l'eau les radeaux qu'ils avaient construits pendant la nuit avec les arbres d'une forêt qui avait disparue, les jeunes filles se relirèreiildans l'église et s'agenouillèrent autour du tombeau de leur père, le priant, par le saint amour qu'il leur avait porté pendant sa vie, do les protéger Uiêmo après sa mort. La journée et la nuit se passèrenten prières, et elles espéraient déjà être sauvées lorsqu'au poiiitdu jour elles entendirent les Barhares s'approcher. Ils commencèrent à frapper avec le pommeau de leurs épées à la porte de chùue qui fermait l'église, mais voyant qu'elle résistait, les uns retournèrent au bourg pour y prendre des échelles n(in d'escalader les fenêtres; les autres allèrent couper un sapin qu'ils dépouillèrent do ses branches et dont ils firent un bélier pour enfoncer la porte. Puis, lorsqu'ils se furent procuré les instrumens nécessaires à leurs pirojels sacrilèges, ils s'acheminèrent avec eux vers l'église qui servait d'asile aux sept sœurs, mais lorsqu'ils arrivèrent près d'elles il n'y avait plus ni portes ni fenêtres. L'église était bien encore là, mais elle était devenue un rocher et s'était faite toute de pierre ; seulement, du milieu de cette inas-rc de granit on entendait sortir un chant bas, triste et doux rommo le chant des morts. C'était le cantique d'actions do grâces des sept viorgesqui remvrciaient le Seigneur.
Les archers tirent leur prière à réglisc de Roche, puis revinrent coucher à Slrump.
Le lendemain il se remirent en roule; la journée se passa sans autre incident qu'un renfort successif. Les archers venaient rie toutes parties de l'Allemagne à celte lèlc annuelle dont le prix était, pour cette foi-^, une toque do (1) Nom antique de Cologne. — (0) Wcscl.
velours vert entourée de deux branches de frêne en or, nouées par une agrafe de diamant. Il devait être donné par la fille unique du margrave lui-même, la jeune princesse Uéléna,qui venait d'entrer dans sa quatorzième anné:\ Le concours do tant d'adroits archers n'avait donc rien d'étonnant.
La pelite troupe, qui montait maintenant à quarante ou cinquanle hommes, voulait arriver à Clèves le lendemain malin, le tir devant commencer aussitôt b dernière niessc, c'est-à-dire a onze heures. En conséquence, les archers avaient résolu de venir coucher àKervenlieiin. La journée étiMt forte, aussi s'arrêta-t-on à peine pour déjeuner et pour dîner. Cependant, quelque diligence que fissent les voyageurs, ils n'atteignirent, celte ville qu'après la fermeture des portes. 11 s'agissait de passer la nuit dehors, et le moins niai possible; on avisa un château en ruines sur une moniagne voisine; c'était le chclteau de Windeck.
Chacun fut d'avis de profiler de cette circonstance favorable, excepté le plus vieux des archers, qui s'y opposa de tout son pouvoir ; mais, comme il était seul de son avis, sa voix n'eut aucune influence, et force lui fut d'accompap gner ses jeunes camarades sous peine do rester seul; il les suivit.
La ruit était sombre; pas une étoile no brillait au ciel, des nuages lourds et chargés do pluie glissaient aurdessus de la tête de nos voyageurs, comme les vagues d'une mer aérienne. Un pareil abri, si incomplet qu'il lût, était donc un bienfait du ciel.
Les archers gravissaientja.collinp en sileijpe,. et cependant au bruit de leurs pas ils entendaient tout le long du sentier, couvert de ronces, fuir les animaux sauvages, dont la présence multipliée indiquait que ces ruines solitaires étaient gardées contre la présence des hommes par quclr que superstitieuse terreur. Tout à coup ceux qui marchaient en tête virent se dresser devant eux comme un fantôme la première tour, senlin(;l!e gigantesque chargée en d'^aulres temps de défendre l'entrée du chciteau.
Le vil il archer proposa de s'arrêter à celle tour et de se conteuter de son abri. En conséquence on fit halte; un des archers battit le briquet, alluma une branche de sapin et franchit la porte.
Alors on s'aperçut que les toits s'étaient écroulés, que les murailles seules élaicnt debout, et connue la nuit menaçait d'être pluvieuse, il n'y eut qu'une voix pour continuer la roule jusqu'au corps de logis : cependant on laissa de nouveau le vieil archer libre de s'arrêter en cet endroit, àlais il refusa une seconde fois, préférant suivre ses compagnons partout où ils iraient que de rester seul par unn pareille nuit pt dans un semblable voisinage. La troupo se remit donc en chemin ; seulement, pendant celte halle de quelques minutes, chacun avait brisé une branche do sapin et s'était fait une torche résineuse, do sorte que la moniagne, d'obscure qu'elle était auparavant, était devenue tout à coup resplendissante, et qu'on c.onunençait à distinguer à l'e.xlrémilé du cercle do lumière la masse, tri-te, vague et sombre du château, qui, à mesure qu'on approchait, se dessinait d'une manière plus précise, montrant ses colouiics massives et ses voûtes surbaissées, dont les premières pierrrs avaient peut-être été posées par Charlemagno lui-même, lorsqu'il étendait des n\ontagnes pyrênes aux marais balaves, cette ligne do forleresbcs destinées à briser i'irivasion des hommes du.nord.
A l'approche des archers et à la vue des flambeaux, les hôtes du château s'enluirent à leur tour : c'étaient des liiboux et dos orfraies au vol nocturne qui. après avoir fait deux ou trois citcIcs silencieux au-dessus tic la lêic do ceux qui venaient les troubler, s'éloignèrent en hurlant. A celto vue et à ces cris sinistros, les plus braves ne lurent pas exempts d'un mouvement de terreur, car ils savaient qu'il est certains dangers contre lesquels ne peuvent rien ni le courage ni le nombre. Ils n'eu |iénélrcrent pns moins dans la première cour et se trouvèrent au.centi'' d'un i^rand carre forn^é par des bâliniens d'^ut quel- <j'ies-uns tombaient en ruines, taudis que d'auli-cs au
OTHON L'ARCHER
contraire se trouvaient dans nn état de conservation d'autant plus remarquable qu'ils faisaient contraste avec les débris qui couvraient la terre en face d'eux.
Les archers entrèrent dans le corps de bâtiment qui leur paraissait le plus habitable, et se trouvèrent bientôt dans une grande salle qui paraissait avoir été autrefois celle des gardes. Des débris do volets fermaient les fenêtres de manière à briser la plus grande lorce du vent. Des bancs do chêne adossés contre les nuu'aillcs et régnant tout à l'ontour de la chambre pouvaient encore servir au même usage auquel ils avaient été destinés. Enfin une immense cheminée leur offrait un moyen d'éclairer et de réchauffer à la fois leur sommeil. C'était tout ce que pouvaient désirer les hommes faits pour les durs travaux de la chasse et de la guerre, et habitués à passer les nuits n'ayant pour tout oreiller que les racines, et pour tout abri que les feuilles d'un arbre.
Le pire de tout cela était de n'avoir point à souper. La course avait été longue, et depuis midi le dîner était loin; mais c'était encore là un de ces inconvénions auxquels des chasseurs devaient être accoutumés. En conséquence on serra la boucle des ceinturons, on fit grand feu dans la cheminée, on se chauffa largement ne pouvant faire mieux, puis le sommeil commençant à descendre sur les voyageurs, chacun s'établit le plus comfortablement qu'il put pour passer la nuit, après avoir toutefois pris la précaution, sur l'avis du vieil archer, do faire veiller successivement quatre personnes que désignerait le hasard, afin que le sommeil du reste de la troupe fût tranquille. On tira au sort, et le sort tomba sur Othon, sur Hermann, sur le vieil arclier et sur Frantz. Les veilles furent fixées à deux heures chacune ; en ce moment neuf heures et demie sonnaient à l'église de ICervenheim. Olhon commença la sienne, et, au bout d'un instant, il se trouva seul éveillé au milieu de ses nouveaux camarades.
C'était le premier moment de Iranquillité qu'il trouvait pour parler avec lui-même. Trois jours auparavant, h la même heure, il était heureux et fier, faisant les honneurs du château de Godesberg à la chevalerie la plus noble des environs; et maintenant, sans qu'il fût pour rien dans le changement survenu, et dont il ignorait presque la cause, il se trouvait déshérité do l'amour paternel, banni sans savoir le terme de son bannissement, et mêlé parmi une troupe d'hommes braves et loyaux sans doute, mais sans naissance et sans avenir, et veillant sur leur sommeil, lui, fils de prince, habitué à dormir tandis qu'on veillait sur le sien ! Ces réflexions lui firent paraître sa veillée courte. Dix heures, dix heures et demie et onze heures sonnèrent successivement sans qu'il se fût aperçu de la marche du temps, et sans que rien fût venu troubler ses réflexions. Cependant la fatigue physique commençait h lutter avec la préoccupation morale, et lorsque onze heures et demie sonnèrent, il était temps qu'arrivât la fin de sa veille, car ses yeux se fermaient malgré lui. En conséquence il réveilla Hermann, qui devait lui succéder, en lui annonçant que son tour était venu. Hermann se réveilla de fort mauvaise humeur : il rêvait qu'il faisait rôtir un chevreuil qu'il venait de tuer, et au moment de faire du moins en rêve un bon souper, il se retrouvait à jeun, l'estomac vide et sans aucune chance do le remplir. Fidèle à la cpnsigne donnée, il n'en céda pas moins sa place à Othon et prit la sienne. Othon se coucha ; ses yeux à demi ouverts distinguèrent encore pendant quelque temps les objets qui l'entouraient d'une manière incertaine, et parmi ces objets Hermann debout contre une des colonnes massives de la cheminée ; bientôt tout se confondit dans une vapeur grisâtre, dans laquelle chaque chose perdit sa forme et sa couleur, enfin il ferma les yeux tout à fait et s'endormit.
Hermann était, comme nous l'avons dit, resté debout contre un des supports ma>sifs de la cheminée, écoutant le bruit du vent dans les hautes tourelles et plongeant aux lueurs mourantes du feu ses regards dans les angles
les plus sombres do l'appartement. Ses yeux étaient fixés sur une porto fermée et qui semblait devoir conduire aux appartenions intérieurs du château, lorsque minuit sonna. Hermann, tout bravo qu'il était, compta avec un certain frémissement intérieur, et les yeux toujours fixés sur lo mênie point, les onze coups du battant, lorsqu'au moment où frappait le douzième, la porto s'ouvrit, et une jeune fille, belle, pâle et .silencieuse, parut sur le seuil, éclairée par une lumière cachée derrière elle. Hermann voulut appeler, mais comme si elle eût deviné son intention, la jeune fille porta un doigt à sa bouche pour lui commander le silence, et de l'autre main lui fit signe de la suivre.
^Jprmann hé-sita un moment; mais songeant aussitôt qu'il était honteux à un homme do trembler devant une femme, il fit quelques pas vers la mystérieuse inconnue, qui, le voyant venir à elle, rentra dans la chambre, prit une lampe posée sur une table, alla ouvrir une autro porte, et, du seuil do celle-ci, se retourna pour faire un nouveau signe à l'archer resté debout à l'entrée de la seconde chambre. Lo signe était accompagné d'un si gracieux sourire que les dernières craintes d'Hermaun disparurent. Il s'élança derrière la jeune fille, qui, entendant ses pas pressés, se retourna une dernière fois pour lui faire signe de marcher derrière elle en conservant quelques pas de distance. Hermann obéit.
Ils s'avancèrent ainsi en silence à travers unesuito d'appartemens diéserts et sombres, ju.squ'à ce qu'enfin le guide mystérieux poussât la porte d'une chambre ardemment' éclairée, dans laquelle était dressée une table avec deux couverts. La jeune fîUe entra la première, posa la lampe sur la cheminée et alla s'asseoir, sans dire une parole, sur l'une des chaises qui attendaient les convives. Puis voyant qu'Hermann intimidé et hésitant était resté debout sur le seuil de la porto :
— Soyez le bienvenu, lui dit-elle, au château de Windeck.
— Mais dois-je accepter l'honneur que vous m'ofirez? répondit Hermann.
— N'avez- vous pas faim et soif, seigneur archer? reprit la jeune fille; mettez- vous à cette table, et buvez et mangez; c'est moi qui vous y invite.
— Vous êtes sans doute la chàtelaîrie? dit llermann en s'asseyant.
— Oui, répondit avec un siguo de tête la jeune flile.
— Et vous habitez seule ces ruines? continua l'archer en regardant autour de lui avec étonnement.
— Je suis seule.
— Et vos parons?
La jeune fille lui montra du doigtdeux portraits suspendus à la muraille, l'un d'homme, l'autre de femme, et dit à voix basse ;
— Je suis la dernière de la famille.
Hermann la regarda, sans savoir encore que penser do l'être étrange qu'il avait devant lui. En ce moment ses yeux rencontrèrent les yeux de la jeune fille qui étaient humides de tendresse. Hermann ne songeait plus à la faim ni à la soif; il voyait devant lui, pauvre archer, une noble dame, oubliant sa naissance et sa ûerlé pour le recevoir à sa table; il était jeune, il était beau, il ne manquait pas de confiance en lui-même; il crut que cette heure qui se présente, dit-on, à tout homme de faire fortune une fois dans sa vie se présentait à lui dans ce moment.
— Mangez donc, lui dit la jeune fille en lui servant un morceau do la hure d'un saiiglicr. Buvez donc, dit la
CEDVRES COMPLETES D'ALEXANDRE DDMAS.
jeune fille en lui versant un verre de vin vermeil comme du sang.
— Comment vous nommez-vous, ma belle hôtesse? dit Hermann enhardi et levant son verre.
— Je me nomme Bertha.
— Eli bien! à votre santé, belle Bertha 1 continua l'areher. Et il but le vin d'un seul trait.
Bertha ne répondit rien, mais sourit tristement.
L'effet de la liqueur (ut magique, les yeux d'Hermann étiucelèrent à leur tour, et profltant de l'invitation de la châtelaine, il attaqua le souper avec un acharnement qui prouvait que ce n'était pas à un ingra t qu'il avait été olfert, et qui pouvait excuser l'oubli où il était tombé on ne taisant pas le signe de la croix, comme c'était son habitude do le taire chaque fois qu'il se mettait à table. Bertha le regardait sans l'imiter.
— Et vous, lui dit-il, ne mangez-vous pas?
Bertha fit signe que non, et lui versa une seconde fois du vin. C'était déjà une habitude à cette époque que les belles dames regardassent comme une chose indigne d'elles de boire et de manger, et Hermann avait vu souvent, dans les dîners auxquels il avait assisté comme serviteur, les châtelaines rester ainsi, tandis que les chevaliers mangeaient autour d'elles, afin de faire croire que, pareilles aux papillons et aux fleurs dont elles avaient la légèreté et l'éclat, elles ne vivaient que de parfums et de rosée. Il crut qu'il en était ainsi de Bertha, et continua de manger et de boire comme si elle lui tenait entière compagnie. D'ailleurs sa gracieuse hôtesse ne restait pas inactive, et, voyant que son verre était vide, elle le lui remplit pour la troisième fois.
Hermann n'éprouvait plus ni crainte ni embarras, le vin était délicieux et bien réel, car il faisait sur le cœur du convive nocturne son effet accoutumé ; Hermann se sentait plein de confiance en lui-môme, et en récapitulant tous les mérites qu'il se trouvait à cette heure, il ne s'étonnait plus de \a- bonne fortune qui lui arrivait ; et la seule chose qui l'étonnât c'est qu'elle eût tant tardé. Il était dans cette heureuse disposition quand ses yeux tombèrent sur un luth posé sur une chaise comme si l'on s'en était servi dans la journéo même; alors il pensa qu'un peu de musique ne gâterait rien à l'excellent repas qu'il venait de faire. En conséquence, il invita gracieusement Bertha à prendre son luth et à lui chanter quelque chose.
Bertha étendit la main, prit l'instrument, et en tira un accord si vibrant, qu'Hermann sentit tressaillir jusqu'à la dernière fibre de son cœur; et il était à peine remis de cette émotion lorsque d'une voix douce et à la fois profonde, la jeune fille commença une ballade dont les paroles avaient avec la situation où il se trouvait une telle analogie qu'on eût pu croire que la mystérieuse virtuose improvisait.
C'était une châtelaine amoureuse d'un archer.
L'allusion n'avait point échappé à Hermann, et s'il lui fût resté quelques doutes, la ballade les lui eût ôtés; aussi au dernier couplet se leva-t-il, et faisant le tour de la table, il alla se placer derrière Bertha, et si près d'elle, que lorsque sa main glissa aes cordes de l'instrument, elle tomba entre les mains d'Hermann. Hermann tressaillit, car cette main était glacée; mais aussitôt il se remit.
— Hélas I lui dit-il, madame, je ne suis qu'un pauv/e archer sans naissance et sans fortune, mais pour aimer ,j'ai
e cœur d'un roi.
— Je ne demande qu'un cœur, répondit Bertha.
— Vous êtes donc libre? hasarda Hermann.
— Je suis libre, reprit la jeune fille.
— Je vous aime, dit Hermann.
— Je t'aime, répondit Bertha.
~ Et vous consentez à m'épouser ? s'écrie Hermann.
Bertha se leva sans répondre, alla vers un meuble, et, ouvrant un tiroir, elle y prit deux anneaux qu'elle pré- .senta à Ilormanu; puis, revenant au meuble, elle eu lira, toiyours eu silouco, une couronne de fleurs d'oranger et
un voile de fiancée. Alors elle attacha le voile sur sa Wte, l'y fixa avec la couronne, et se retournant :
— Je suis prête, dit-elle.
Hermann frissonna presque malgré lui ; cependant il s'était trop avancé pour ne pas aller jusqu'au bout. D'ailleurs que risquait-il, lui, pauvre archer, qui ne possédait pas un coin de terre, et pour qui la seule argenterie armoiriée dont la table était couverte eût été fortune.
Il tendit donc la main à sa fiancée, en lui faisant à son tour signe de la tête qu'il était prêt à la suivre.
Bertha prit de sa main froide la main brûlante d'Hermann, et ouvrant une porte, elle entra dans un corridor sombre, qui n'était plus éclairé que par la lueur blafarde que la lune sortie des nuages projetait à travers les fenêtres étroites placées de distance en distance. Puis, au bout du corridor, ils trouvèrent un escalier qu'ils descendirent dans des ténèbres complètes : alors, Hermann saisi d'uh fris.son involontaire s'arrêta et voulut retourner en arrière ; mais il lui sembla que la main de Bertha serrait la sienne avec une force surnaturelle ; de sorte que, moitié honte, moitié entraînement, il continua de la suivre.
Cependant ils descendaient toujours: au bout d'un instant, il sembla à Hermann, d'après l'impression humide qu'il éprouvait, qu'ils étaient dans une région souterraine; bientôt il n'en douta plus; ils avaient cessé de descendre, et il marchaient sur un terrain uni, et qu'il était facile do reconnaître pour le sol d'un caveau.
Au bout de dix pas Bertha s'arrêta, et se tournant à droite :
— Venez, mon père, dit-elle.
Et elle se remit en marche.
Au bout de dix autres pas, elle s'arrêta de nouveau, et se tournant à gauche :
— Venez, ma mère, dit-elle.
Et elle continua sa route jusqu'à ce qu'ayant fait dix autres pas encore, elle dit une troisième fois:
— Venez, mes sœurs.
Et, quoique Hermann no put rien distinguer, il lui sembla entendre derrière lui un bruit de pas et un frémissement de robes. En ce moment sa tête toucha la voûte; mais Bertha poussa la pierre du bout du doigt, et la pierre se souleva. Elle donnait entrée dans une église splendidement éclairée; ils sortaient d'une tombe et se trouvaient devant un autel. Aumême moment deuxdalles se soulevèrent dans le chœur, et Hermann vit paraître le père et la mère de Bertha dans le même costume où ils étaient sur les deux tableaux de la chambre où il avait soupe, et derrière eux, dans la nef, sortir delà même manière les nonnes de l'abbaye attenante au château, et qui depuis un siècle tombait en ruines. Tout était donc réuni poui' le mariage, fiancés, parons et invités. Le prêtre seul manquait : Bertha fit un signe, et un évoque de marbre couché sur son tombeau se leva lentement et vint se placer devant l'autel. Hermann alors se repentit de son imprudence, et eut donné bien des années de sa vie pour êlre dans la salle des gardes et couché près de ses compagnons; mais il était entraîne par une puissance surhumaine, et pareil à un homme en proie à un rêve affreux, et qui ne peut ni crier ni fuir.
Pondant ce temps, Othon s'était réveillé, et ses yeux s'étaient portés tout naturellement vers la place où devait veiller Hermann; Hermann n'y était plus, et personne n'était debout à sa place; Othon se leva; un de ses derniers souvenirs était, au moinont où il s'endormait, d'avoir vu vaguement une porte s'Ouvrir et une femme apparaître ; il avait pris cela pour le commencement d'un songe, mais l'absence d'Hermann donnait à ce songe une apparence de réalité; ses yeux se tournèrent aussitôt vers la porte qu'il se rappelait parfaitement avoir vue fermée pondant que lui-même était en sentinelle, et qu'il revoyait ouverte.
Cepi'iuiant Hermann fatigué pouvait avoir cédé au sommeil, Othon prit une branche do safiin, Talluma au foyer, alla d'un dormeur à l'autre, et ne reconnut pni celui qu'il cherchait. Alors il réveilla le vieil archer dont c'était le tour de faire sentinelle ; Ollion lui raconta co qui s'était
OTHON L'ARCHER
pa'^sé, et le pria de veiller tandis que lui irait à la recherche do son compagnon perdu. Le vieil archer secoua la tête, puis:
— Il aura vu la châtelaine de Windeck, dit-il ; en ce cas il est perdu.
Olhon pressa le vieillard de s'expliquer; mais il n'en voulut pas dire davantage. Cependant cesquelques paroles, au lieu d'éteindre chez Othon le désir de tentor la recherche, lui donnèrent une nouvelle ardeur ; il voyait dans toute cette aventure quelque chose de mystérieux et de surnaturel que son courage s'enorgueillissait d'avance d'approfondir; d'ailleurs il aimait Hermann; les deux jours de n arche qu'il avait faits avec lui le lui avaient révélé comme un hrave et joyeux compagnon qu'il était fâché do perdre ; puis enfin il avait grande confiance en une médaille miraculeuse rapportée de Palestine par un de ses ancêtres qui lui avait lait toucher le tombeau du Christ, don que sa mère lui avait fait dans son enfance, et qu'il avait toujours religieusement porté sur sa poitrine.
Quelque observation que pût lui faire le vieil archer, Othon n'en persista donc pas moins dans la résolution prise, et à la lueur de sa torche, il entra dans la chambre voisine dont la porte était restée ouverte ; tout y était dans son état habituel, seulement une seconde porte était ouverte comme la première; il pensa qu'Hermann entré par l'une était sorti par l'autre; il prit la même route que lui, et comme lui traversa cette longue suite d'appartemens qu'Hermann avait traversés. Elle se terminait par la salle du festin.
En approchantde cette salle, il lui sembla entendre parler ; il s'arrêta aussitôt, tendit l'oreille, et après un instant d'attention ne conserva plus aucun doute ; seulement ce n'était pas la voix d'Hermann ; mais pensant que ceux qui parlaient pourraieat lui en donner des nouvelles, il s'approcha de la porte : arrivé sur le seuil, il s'arrêta surpris par l'étrange spectacle qui se présenta à ses yeux; la table était restée servie et illuminée, seulement les convives étaient changés, les deux portraits s'étaient détachés de la toile, étaient descendus de leur cadre, et, assis de chaque côté de la table, causaient gravement comme il convenait à des personnes de leur âge et de leur condition. Othon crut que sa vue le trompait, il avait sous les yeux des personnages qui semblaient par leurs habitudes avoir appartenus à une génération disparue depuis plus d'un siècle, et qui parlaient l'allemand du temps de Karl-le-Chauve. Othon n'en prêta qu'une attention plus profonde à ce qu'il voyait et à ce qu'il entendait.
— Malgré toutes vos raisons, mon cher comte, disait la femme, je n'en soutiendrai pas moms que le mariage que fait en ce moment notre fille Bertha est une mésalliance dont il n'y avait pas encore eu d'exemple dans notre famille, fl donc 1 un archer...
— Madame, répondit le mari, vous avez raison, mais depuis plus de dix ans personne n'était venu dans ces ruines, et elle sert un maître moins difficile que nous, et pour qui une âme est une âme... D'ailleurs on peut porter l'habit d"un archer et n'être pas un vilain pour cela. Témoin ce jeune Othon qui vient pour s'opposer à leur union, ^U3 nous écoute insolemment, et que je vais pourfendre de mon épée s'il ne rejoint à l'instant même ses camarades.
A ces mots, se tournant vers la porte où se tenait le jeune homme muet et immobile d'étonnement, il tira son épée, et vint à lui d'un pas lent et automatique, comme s'il' marchait à l'aide de ressorts habilement combinés, et non de muscles vivans.
Olhon le regarda venir avec un effroi dont il n'était pas le maître. Il n'en songeait pas moins à se mettre en défense, et à soutenir le combat, quel que fût l'adversaire. Cependant, voyant à quel étrange ennemi il avait affaire, il comprit qu'il n'aurait pas trop pour se défendre des armes spirituelles et temporelles ; en conséquence, avant de tirer son épée, il fit le signe de la croix.
Au même moment les flambeaux s'éteignirent, la table disparut, et le vieux chevaUer et son éoouse s'évanouirent
OBDV. COHPL. — IV.
commodes visions. Othon resta un moment étourdi, puis, ne voyant et n'entendant plus rien, il entra dans la salle tout à l'heure si pleine de lumière et maintenant si sombre, et à la lueur de sa torche de résine, il vit que les convives fantastiques avaient repris leur place dans leurs cadres, les yeux seuls du vieux chevalier semblaient vivans encore et suivaient Othon en le menaçant.
Othon continua sa route. D'après ce qu'il avait entendu, il jugeait qu'un danger pressant menaçait Hermann, et voyant une porte ouverte, il suivit l'indication donnée et entra dans le corridor. Arrivé au bout du passage, il atteignit l'escalier, descendit les premières marches, et bientôt se trouva de plain-pied avec le cimetière de l'abbaye, au-delà duquel il voyait l'église illuminée; une porte descendant aux souterrains était ouverte et paraissait conduire aussi à l'église, mais Othon aima mieux passer à travers le cimetière que sous le cimetière. Il entra donc dans le cloître, et se dirigea vers l'église, la porte eu était fermée, mais il n'eut qu'à la pousser, et la serrure se détacha du chêne, tant la porte tombait elle-même de vétusté.
Alors il se trouva dans l'église, il vit tout, les religieux, les fiancés, les parens, et prêt à passer au doigt d'Hermann pâle et tremblant l'anneau nuptial, l'évêqua de marbre qui venait de se lever du tombeau. Il n'y avait pas de doute, c'était le mariage dont parlaient le vieux chevalier et sa femme. Othon étendit la main vers un bénitier, puis portant ses doigts humides à son front, il fît le signe de la croix.
Au même instant tout s'évanouit comme par magie, évoque, fiancés, parens, rehgieuses ; les flambeaux s'éteignirent, l'église trembla comme si en rentrant dans leur tombe les morts en ébranlaient les londemens ; un coup de tonnerre se fit entendre, ua éclair traversa le chœur, et comme s'il était frappé de la foudre, Hermann tomba sans connaissance sur les dalles du sanctuaire.
Othon alla à lui, éclairé encore par sa torche prête à s'éteindre, et le prenant sur son épaule il essaya de l'emporter : en ce moment la branche de résine était arrivée à sa fin ; Othon la jeta loin de lui et chercha à regagner la porte ; mais l'obscurité était si profonde qu'il n'en put venir à bout, et qu'il s'en alla pendant plus d'une demi-heure se heurtant de pilier en pilier, le front couvert de sueur et les cheveux hérissés au souvenir des choses infernales qu'il avait vues. Enfin il trouva la porte tant cherchée.
Au moment où il mettait le pied dans le cloître, il entendit son nom et celui d'Hermann répétés par plusieurs voix, puis au même instant des torches étincelèrent aux fenêtres du château , enfin quelques-unes apparurent au bas de l'escalier et se répandirent sous les arcades du cloître ; Olhon répondit alors par un seul cri, dans lequel s'éteignit le reste de ses forces, et tomba épuisé près d'Hermann évanoui.
Les archers portèrent les deux jeunes gens dans la salit, des gardes, où bientôt il rouvrirent les yeux. Hermann et Othon racontèrent alors chacun à son tour ce qui leur était arrivé; quant au vieil archer, entendant ce coup de tonnerre qui venait sansorage, il avait réveillé à l'instant tous les dormeurs, et s'était mis à la recherche des avanturoux jeunes gens, qu'il avait retrouvés comme nous l'avons vu dans un état peu différent l'un de l'autre.
Nul ne se rendormit, et aux premiers rayons du jour la troupe sortit silencieusement des ruines du château do Windeck, et reprit sa route pour Clèves, où elle arriva sur les neuf heures du matin.
Vj
La lice préparée pour le tir de l'arc était une plaine qui s'étendait du château de Clèves jusqu'aux bords du Rbln.
CEDVRES COMPLETES D'ALEXANDRE DUMAS
Du côté du château une estrade était drossée et altendai t le prince et sa suite ; de Fautre côté et sur la rive, le peuple de tous les villages environnans était déjà rangé, attendant le spectacle dont il allaitjouir et dont il était d'autant plus fier que le triomphateur du jour devait sortir de ses rangs. Un groupe d'archers arrivés des autres parties de l'Allemagne attendait déjà à l'une des extrémités de la prairie, tandis qu'à l'autre, le but que devaient atteindre les flèches présentait à cent cinquante pas de distance, au milieu d'une pancarte blanche, un point noir entouré de deux cercles, l'un rouge et l'autre bleu.
A dix heures on entendit sonner les trompettes: les portes du château s'ouwirent, et une riche cavalcade en sortit: elle so composait du prince Adolphe de Clèves, de la princesse Héléna et du comte souverain de Ravenslein. Une suite nombreuse de pages et de valets à cheval comme leurs maîtres, quoique la distance qui séparait le château de la prairie lût à peine d'un demi-mille, suivait les seigneurs et semblait, en se déroulant sur le sentier étroit qui descendait de la colline à la plaine, un long serpent diapré qui venait se désaltérer autleuve.
De longues acclamations accueillirent le roi et la reine de la iôte au moment où ils montèrent sur l'estrade qui leur était préparéo. Quant àOthon» ils avaient déjà pris place, que pas un cri n'était encore sorti de sa bouche, tant il était tombé dans une contemplation muette et proloude à la vue de la jeune princesse Héléna.
C'était, en effet, une des plus gracieuses créations que pouvait produire cette Allemagne du nord, si féconde en types pâles et gracieux. Comme les plantes qui poussent à l'onibro en trempant leurs racines dans un sol humide, Héléna manquait peut-être do ces vives couleurs de la jeunesse qui éclosent sous un soleil plus ardent ; mais en revanche elle avait toute la souplesse et toute la grâce de ces jolies fleurs des lacs que l'on voit sortir de l'eau le jour pour regarder un instant autour d'elles et prendre part à la fôte do la vie, mais qui se referment au crépuscule et se couchent la nuit sur ces larges feuilles rondes aux tiges invisibles que la nature leur a données pour berceau. Elle suivait son père et était elle-même suivie par le comte de Ravenslein, qui devait^ disait-on, recevoir bientôt le titre de flaiicé; derrière eux marchaient d^'s pages portant sur un coussin de velours rouge la toque destinée à servir de prix au vainqueur. Enfin, les officiers du prinre Adolphe achevèrent de remplir les places d'honneur réservées sur l'eslrade, et après que la princesse Héléna eut répondu par un gracieux signe de tête au murmure d'admiration qui l'avait accueillie, son pèro flt signe que l'on pouvait commencer.
H y avait cent vingt archers à peuprôs, et les conditions étaient ainsi imposées :
» Ceux qui, à la première épreuve, auraient manqué complètement la pancarte blanche (levaient se retirer immédiatement et renoncer à concourir;
» Ceux qui, à la seconde épreuve, auraient mis leurs flèches hors du cercle rouge devaient se retirer à leur tour;
» EnDn, il no devait rester pour la lutte définitive que ceux qui, après la troisième épreuve, se seraient maintenus dans le cercle bleu. »
De cette manière, on évitait la confusion entre les roncurrens ; puis, ce qui était encore pos>ible, que le hasard au lieu de l'adresse ne fît un vainqueur d'un médiocre archer.
Aussitôt le signal donné, tous les archers tendirent leurs arcs et préparèrent leurs flèches. Chacun s'était fait inscrire, et le rang avaitété réglé par ordre alphabétique. Un héraut appela les noms, et selon qu'ils étaient appelés, les tireurs s'avancèrent, et lancèrent leurs flèches.
Une vingtaine d'archers succombèrent à celte première épreuve et so rrtirèrenl honteux et accompagnés des rires des spectateurs dans une enceinte réservée où devaient bient6t les.rejiwndro do nouveaux compagnons d'infortuae.
Au second tour, le nombre fut plus considérable encore, car plus la tâche devenait difficile, plus il devait y avoir d'exclus. Enfin , au troisième, il ne resta pour disputer le prix que onze tireurs, parmi lesquels se trouvaient Frantz, Uermann et Othon. C'était l'élite des archers depuis Strasbourg jusqu'à Nimègue. Aussi l'attention redoubla-t-elle, et les tireurs eux-mêmes çgii n'avaient plus droit à la lutte, oubliant leur délaite, partagèrent-ils cette attente générale, faisant chacun des vœux pour que le sort qui les avait abandonnés protégeât un ami, un compatriote ou un frère.
Une nouvelle convention fut laite alors entre les archers eux-mêmes, c'est qu'une quatrième épreuve allait être tentée : toute flèche qui ne loucherait pas cette fois le noir lui-même devait exclure son tireur et réduire encore le nombre des concurrens. Sept tireurs succombèrent, Frantz et Hermann avaient fait le coup qu'eu terme do tir on appelle haillet, c'est-à-dire qu'ils avaient mis leurs flèches moitié noir. Mildar et Othon avaient fait coup franc et en plein but.
Ce Mildar, que nous nommons pour la première fois, était un archer du comte de Ravenstein, dont la réputation avait remonté le Rhin, depuis l'endroit où il se perd dans les sables d'Ortrecht, jusqu'à celui où il fort faible ruisseau de la chaîne du Saint-Gothard ; depuis longtemps Frantz et Hermann, qui avau^nt leur renommée à soutenir, : désiraient se rencontrer avec ce terrible adversaire qu'on leur opposait toujours. Le procès venait d'être jugé sans qu'ils fussent éconduits; Tavantage était resté à Mildar, qu'Othon seul avait constamment balancé.
Plus le nombre des tireurs diminuait, plus l'intérêt des i spectateurs était augmasité. A-ussi les quatre archers qui ' restaient dans la lice étaient-ils le but de tous les regards. Troisétaient déjà célèbres pour avoir disputé et emporté bien des prix, mais le quatrième et le plus jeune était complètement inconnu à tout le monde ; chacun se demandait son nom, et nul ne pouvait en faire connaître d'autre que celui qu'il avait choisi lui-même... Othon l'archer.
Selon l'ordre alphabétique Frantz devait tirer le premier. Il s'avança jusqu'.i la limite marquée par une corde d-^ gazon, choisit sa meilleure flèche, ajusta lentement en lovant son arc de bas en haut, visa quelques secondes avec loulo l'attention dont il était capable, puis lâcha la corde, et la flèche alla s'enfoncer en plein noir. Des acclamations partirent de toutes parts: Frantz se retira sur le côté pour faire place à ses catnarades.
Ilermanu s'avança le second, prit les mêmes précautions que son devancier, et obtint le même résultat.
C'était le tour do Mildar. Il ^^nl prenfire sa place au milieu du silen'^e le plus profond, choisit avec un soin extrême une flèche dans sa trousse, la posa en équilibre sur son doigt, de manière à voir si le fer de la pointe no pesait pas plus que l'ivoire de l'énceche, puis, satisfait de l'examen, il l'ajusta sur la corde; en ce moment le comte de Ravenstein son patron se leva, et tirant une bourse de sa poche : « Mildar, lui dit-il, si tu touches plus près do la broche que les deux adversaires, cette bourse est à toi. » Puis il jeta la bourse, qui vint rouler aux pieds de l'archer. Mais celui-ci était si préoccupé qu'il sembla faire à peine alteulion à oe quo lui disait son maître. La bourse tomba retentissante près de lui sans qu'il détournât la tête ; qu''lques regards cherchèrent un instant dans l'Iierlir cet or brillant au milieu des mailles de soiequi le renfermaient, puis se reportèrent aussitôt vers Mildar.
L'attente du comte de Ravenstein ne fut pas trompée ; la flèche do Mildar brisa la broelio elle-mê'nt>, et alla s'enfoncer au centre du but', un cri partit de. tous côtés, lo comte Ravenslein battit des main<. Héléna, au contraire, pâlit si visiblement que son père inquiet se pencha vers cite en lui demandant si elle soullrait; mais celle-ci pour toute réponse s -coua sa blonde tête on souriant, et le priuco Adolphe rassurée remporta ses yeux rers les tireurs. Mildar ramassait la bourse.
Restait Othon, que son nom avait rejeté le dernier et à
OTJiON L'ARCHER.
qui l'adresse de Mildar ne paraissait laisser aucune chance. Cependant lui aussi avait souri comme la princesse, et dans ce sourire on avait pu voir qu'il no se regardait pas encore comme battu.
Mais ceux qui paraissaient prendre l'intérêt le plus vif h cette lutte d'adresse étaient Frautz et Ilerniann. Frantz et Ilerniann, vaincus, avaient reporté tout leur espoir sur leur jeune camarade. Eux n'avaient pas une bourse d"or à jeter à ses pieds, comme l'avait fait le comte do Ravenstein, mais ils s'approchèrent d'Othon et lui serrèrent la main.
— Songe à l'honneur des archers de Cologne, lui direntils, quoiqu'en conscience nous ne sachions pas comment tu pourras le défendre.
— Je puis, répondit Othon, si l'on veut ôter la flèche de Mildar, enfoncer la mienne dans le trou que la sienne aura fait.
Frantz et Hcrmann se regardèrent avec un étonncment qui tenait de la stupéfaction. Othon avait fait cette proposition d'un ton si calme et avec mi tel sang- froid qu'ils ne doutaient pas, d'après les preuves d'adresse qu'il leur avait données, qu'il ne fût en état de faire ce qu'il avançait. Or, comme une grande rumeur courait par toute l'assemblée, ils firent signe qu'ils voulaient parler, et le silence se rétablit. Alors Hermann, se tournant vers l'estrade oii était le prince de Clèves, éleva la voix et lui transmit la demande d'OUion. Elle était si juste et si extraordinaire qu'elle lui fut accordée à l'instant même ; et cette fois ce fut Mildar qui sourit, mais avec un air de douto qui prouvait qu'il regardait la chose comme impossible.
Alors Othon posa à terre sa toque, son arc et ses flèches, et alla lui-même d'un pas lent et mesuré examiner le coup ; il était bien ainsi que le marqueur l'avait dit , arrivé au bat, Mildar, qui l'avait suivi, arracha lui-même sa flèche. Frantz et Hermann voulurent en faire autant, mais Othon les arrêta d'un regard : ils comprirent que leur jeune camarade désirait se servir do leurs traits comme de deux guides, et répondirent par un signe d'intelligence. Othon cueillit alors une petite marguerite des champs, l'enfonça dans la cavité formée par la flèche do Mildar, afin, au milieu du rond noir, d'être guidé par un point blanc; cette précaution prise, il revint à sa place, sans humilité comme sans orgueil, convaincu ijue, perdîtil lo prix, il l'avait disputé assez longtemps pour n'avoir pas de honte à le voir passer aux main'^ d'un autre.
Arrivé à la limite, il attendit un instant que chacun eût repris sa place. Puis l'ordre rétabli, il ramassa son arc, parut prendre au hasard nue des flèches, quoiqu'un œil exercé eût remarqué qu'il avait été chercher sous les autres celle qu'il avait prise, secoua la tête pour écarter ses longs cheveux blonds, que lo mouvement qu'il avait fait avait ramenés sur ses yeux, puis calme et souri.uit comme l'Apollon Pythien, il posa sa flèche sur son arc, la leva lentement à la hauteur du but et de sou œil, ramena sa main droite en arrière, jusqu'à ce que la corde de l'arc louchât presque son épaule, demeura un instant immobile comme un archer de pierre : puis tout à coup on vit passer la flèche comme un éclair et en même temps disparaître la marguerite. Othon avait tenu ce qu'il avait promis, et sa flèche avait remplacé au centre du but la flèche de Mildar ! Un cri do surprise sortit de toutes les bouches, la chose tenait du miracle. Othon se tourna vers le prince et salua. Héléna rougit de plaisir et Ravonstem de dépit.
Alors le prince Adolphe de Clèves se leva et déclara qu'à partir de ce moment il comptait deux vainqueurs, et que par conséquent il y aurait deux prix, l'un serait la toque brodée par sa fille, l'autre, la chaîne d'or qu'jl portait lui-même au cou. Cependant, comme cette lutte d'adresse l'intéressait ainsi que toute l'assemblée, il désirait que chacun des adversaires proposât une dernière épreuve à son choix, que l'autre serait obligé d'admettre. Oihonet Mildar acceptèrent en hommes qui l'eussent demandée, si on ne la leur eût pas offerte, et la foule, joyeuse de voir
prolonger un spectacle si intéressant pour elle, battit des mains par un, mouvement unanime, en remerciant le prince de sa générosité.
L'ordre alphabétique donnait à Mildar le choix de la première épreuve. Il alla au bord du fleuve, coupa deux branches de saule, revint en planter une a une demi-distaiice (lu but pri'iiilif, puis s'étont rendu jusqu'à la liraitej il la fendit avec sa flèciie.
Othon dressa l'autre et en fit autant.
C'était à son tour : il prit deux flèches ; en passa une à sa ceinture, posa l'autre sur son arc, la lança de manière à lui faire décrire un cercle, et tandis que la première retombait presque verticalement, il la brisa avec la seconde.
La chose p:irutsi miraculeuse à.Mildar qu'il déclara que, nns'élant jamais adonné à un pareil exercice, il regardait comme impossible de réussir. En conséquence il s'avouait vaincu, et laissait le choix à son adversaire entre la toque brodée par la princesse Héléna, ou la chaîne d'or du prince Adolphe de Clèves.
Olhon choisit la- toque, et alla s'agenouiller devant la princesse, au milieu d'une triple acclamatioa de la multitude.
Lorsque Olhou se relova le front paré do la toque qu'il venait do gagner, son visage était rayonnant do joie et de bonheur. Les cheveux d'Héléna avaient presque touché les siens, leur halemo s'était confondue , c'était la première fois quMl aspirait le souffle d'une femme.
Son justaucorps vert allait si bien à sa taille souple et déliée, ses yeux étaient si brillans de ce premier orgueil' qu'éprouve l'homme à -son premier triomphe, il était' si' beau et si fier de son bonheur enfin, que le prince Adolphe do Clèves pensa à l'instant même combien il lui serait avantageux do s'attacher un pareil serviteur. En conséquence, se tournant vers le jeune homme, qui était prêt à redescendre les degrés de l'estrade :
«Un instant, mon jeune maître, lui dit-il, j'espère que nous ne nous quitterons point comme cela.
— Je suis aux ordres de votre seigneurie, répondit lo jeune homme.
— - Comment vous nommez-vous?
— Je me nomme Othon, monseigneur.
— Eh bien ! Othon, continua lo prince, vous me connaissez puisque "ous êtes venu à la fête que je donne. Vous savez que mes ",erviteurs et mes gens me considèrent comme un bon maître. Ëtes-vous sans condition ?
— Je suis libre, monseigneur, répondit Othon.
— Eh bien 1 alors, voulez-vous entrer à mon service?
— En quelle qualité? répondit le jeune homme.
— Mais en celle qui me paraît convenir à votre condition et à votre adresse. Comme archer.
Olhon sourit avec une expression iufléfinissable pour ceux qui ne devaient voir en lui qu'un habile tireur d'arc, et allait sans doute répondre selon son rang ot non selon son apparence, lorsqu'il vit les yeux d'IIéléna-se fixer sur lui avec une telle expression d'anxiété, que les paroles s'arrêtèrent sur ses lèvres. En même temps la jeune fille joignit les mains en signe do prière ; Olhon sentit son orgueil se fondre à co premier rayon d'amour, ot so tournant vers le prince :
— J'accepte, lui dit il.
Un éclair de joie passa sur la figure d'Héléna.
~- Eh bien ! c'est chose dite, continua le prince ; à compter de co jour vous êtes à mon service. Prenez celte bour-^ se, ce sont les arrhes du marché.
— Merci, monseigneur, répondit Othoa en souriant, j'ai encore quelque argent qui me vient de ma mère.
OEUVRES COMPLETES D'ALEXANDRE DDMAS
Lorsque je n'en aurai plus, jo réclamerai de votre seigneurie la paie qui me sera due en raison de mon service. Seulement, puisque votre seigneurie est si bien disposée pour moi, je réclamerai d'elle une autre grâce.
— Laquelle? dit le prince.
— C'est, reprit Olhon, d'engager en même temps que moi ce brave garçon que votre seigneurie voit là-bas appuyé sur son arc, et qui s'appelle Hermann : c'est un bon camarade que je ne voudrais pas quitter.
— Eh bien! dit le prince, va lui faire de ma part la même offre que je t'ai faite, et s'il accepte, donne-lui cette bourse dont tu n'as pas voulu, il no sera peut-être pas si fier que toi, lui.
Othon salua le prince, descendit de l'estrade, et alla offrir à Hermann la proposition et la bourse ; il reçut l'une avec joie, et l'autre avec reconnaissance; puis austilôt les deux jeunes gens revinrent prendre place à ta suite du prince.
Cette fois, il ne donnait plus la main à sa fille ; c'était le comte de Ravenstein qui avait sollicité cet honneur et l'avait obtenu : le noble cortège fit quelques pas à pied pour atteindre la place où étaient les chevaux ; relui de la princesse Héléna était sous la garde d'un simple valet, le page qui devait tenir l'étrier à la princesse étant resté plus longtemps qu'il n'aurait di\ le taire parmi la foule des spectateurs, où l'avait conduit la curiosité.
Othon vit son absence, et oubliant que c'était se trahir, puisqu'un jeune homme noble devait seul remplir la fonction de page ou d'écuyer, il s'élançi pour le remplacer.
— Il paraît, mon jeune maître, lui dit le comte de Ravenstein en l'écartant du bras, que la victoire te fait oublier ton rang. Pour cette fois, nous te pardonnons ton orgueil en laveur de la bonne volonté.
La sang monta au visage d'Othon si rapidement, qu'il lui passa comme une flamme devant les yeux; mais il comprit que dire un mot ou faire un signe c'était se perdre : il resta donc immobile et muet. Héléna le remercia d'un coup d'œil. Il y avait déjà entre ces deux jeunes cœurs, qui venaient de se rencontrer à peine, une intelligence aussi profonde et aussi sympathique que s'ils eussent toujours été frères.
Le cheval du page était resté libre, et le valet le menait en bride. Le prince l'aperçut, et derrière lui Othon, qui venait avec Hermann.
— Othon, dit le prince, sais-tu monter à cheval?
— Oui, monseigneur, répondit en souriant celui-ci.
— Eh bien 1 prends le cheval du page, il n'est pas juste qu'un triomphateur marche à pied.
Othon salua de la tôte, en signe d'obéisssanco et de remercîment. Puis, s'approchant du coursier, il se mit en selle sans l'aide de l'étrier, avec tant de justesse et de grâce qu'il était évident que ce nouvel exercice lui était aussi familier que celui auquel il -venait de donner, il n'y a qu'un instant, une si grande preuve d'adresse.
La cavalcade continua son chemin vers le château ; arrivé à la porte d'entrée, Othon remarqua l'écusson qui la surmontait, et sur lequel étaient sculptées et peintes les armes do la maison de Clèves, qui étaient d'azur à un cygne d'argent sur une mer de sinoplo : il se rappela alors que ce cygne se rattachait à une vieille tradition de la maison do Clèves , qu'il avait souvent entendu raconter dans son enfance ; au dessus de cette porte était un balcon lourd et niassit qu'on appelait le balcon de la princesse Béatrix, et entre la porte et le baUon une sculpture du commencement du treizième siècle, qui représentait un chevalier endormi dans une barque traînée par un cygne; enfin , cette figure héraldique se trouvait reproduite de tous côtés, s'enlaçant gracieusement à l'ornementation plus moderne de certaines parties du château nouvellement bâties.
Le reste do la journée se passa en fêtes. Othon, en sa qualité de vainuqueur, fut pondant toute cette journée l'objet de l'attention générale; et tandis que le prince donnait de son côté un richo banquet, les camarades d'Othon
lui offrirent un dîner dont lui, Othon , fut le prince. Mildar seul refusa d'y prendre part.
Le lendemain, on apporta à Othon un costume complet d'archer aux armes du prince. Othon regarda queli|uo temps cette livrée qui, toute militaire qu'elle fût, n'en était pas moins une livrée; mais en songeant à Ilélénn, il prit courage, quitta les habits qu'il avait fait faire à Cologne, et revêtit ceux qui lui étaient destinés à l'avenir.
Le même jour le service commença : c'était la garde sur les tourelles et les galeries. Le tour d'Othon vint, et le jeune archer fut placé en sentinelle sur une terrasse située en face des fenêtres du château. Il remercia le ciel de ce hasard ; à travers les fenêtres ouvertes pour aspirer un rayon du soleil qui venait de percer les nuages, il espérait apercevoir Héléna. Son attente ne fut pas trompée : Héléna parut bientôt avec son père et le comte de Ravenstein ; ils s'arrêtèrent à regarder le jeune archer; il sembla même à Othon que les nobles seigneurs daignaient s'occuper de lui. En effet, il était l'objet de leur entretien. Le prince Adolphe de Clèves faisait remarquer au comte de Ravenstein la bonne mine de son nouveau serviteur, et le comte de Ravenstein faisait observer au prince Adolphe de Clèves que son nouveau serviteur, au mépris de toutes les lois divines et humaines, portait les cheveux longs comme un noble, tandis qu'il aurait dû avoir des cheveux courts comme il convenait à un homme d'obscure condition. Héléna hasarda un mot pour sauver des ciseaux la chevelure blonde et bouclée de son protégé ; mais le prince Adolphe de Clèves, frappé de la justesse de l'observation de son futur gendre, jaloux des prérogatives réservées à la noblesse, répondit que les autres archers auraient droit de se plaindre si on s'écartait en fiveur d'Othon d'une règle à laquelle ils étaient soumis.
Othon était loin de se douter de ce qui se tramait à cette heure contre cette parure aristocratique que sa mère aimait tant; il passait et repassait devant les fenêtres plongeant un ragard avide dans l'intérieur des appartemcns qu'habitait celle qu'il aimait déjà de toute son âme : alors c'étaient des rêves de bonheur et des projets de vengeance qui s'offraient ensemble à son esprit, enlacés comme un serpent mortel à un arbre chargé de fruits délicieux. Puis, de temps en temps enfin, un souvenir de la colère paternelle obscurcissait son front, et passait comme un nuago entre l'avenir et le soleil naissant de son amour.
En descendant sa garde, Othon trouva le barbierdu château qui l'attendait : il était envoyé par le comte et venait pour lui couper les cheveux.
Othon lui Ht répéter deux fois cet ordre, car ne pouvant chasser les souvenirs si vivans de sa récente splendeur, il ne voulait pas croire que ce fût à lui que cet ordre lût adressé. Mais en y réfléchissant, il comprit que ce que le prince exigeait était tout simple : pour le prince, Othon n'était qu'un archer, plus adroit que les autres, il est vrai, mais l'adresse n'anoblissait point, et les nobles seuls avaient le droit de porter des cheveux longs. Il fallait donc qu'Othon quittât le château ou obéît.
Telle était l'importance que les jeunes seigneurs attachaient alors à cette partie de leur parure qu'Othon resta en suspens : il lui semblait que pour son honneur et celui de sa famille il ne devait pas souffrir une telle dégradation. D'ailleurs, du moment qu'il l'aurait souffer'e, aux ycuxd'Hélénail devenait véritablement un simple archer, et mieux valait penser à s'éloigner d'elle que d'être ainsi classé devant elle. Il en était là de ses réflexions , lorsque le prince passa donnant le bras à sa fille.
Othon fit un mouvement vers le prince, et le prince, qui vit que le jeune homme voulait lui parler, s'arrêta.
— Monseigneur, dit le jeune archer, panlonnez-moi si j'ose vous adresser une pareille question : mais est-ce réellement par votre ordre que cet homme est venu pour me couper les cheveux ?
— Sans doute, répondit lo prince étonné. Pourquoi cela ?
— C'est que votre seigneurie ne m'a point parlé de cette
OTHON L'ARCHER
rondition lorsqu'elle m'a offert de prendre du service parmi ses archers.
— Je no t'ai point parlé do cette condition, dit le prince, parce que je n'ai pas pensé que ta eusses l'espérance de conserver une parure qui n'est point do ton état. Es-tu d'origine noble pour porter des cheveux longs comme un baron ou un chevalier?
— Et cependant, dit le jeune homme éludant la question, si j'eusse su que votre seigneurie exigeât de moi un pareil sacrifice, peut-être eussé-jo refusé ses offres, quelque désir que j'eusse eu de les accepter.
— II est encore temps de retourner en arrif-ro , mon jeune maître, répondit le prisce, qui commençait à trouver étrange une pareille obstination de la part d'un homme du peuple. Mais prends garde que cela no te serve pas cl grand chose, et quu le premier seigneur sur les terres duquel tu passeras n'exige le môme sacrifice sans l'oifrir le même dédommagement.
— Pour tout autre que vous, monseigneur, répondit Othon en souriant avec une expression de dédain qui étonna le prince et fit trembler Héléna, ce serait chose facile à entreprendre, mais difficile à mener à bien. Jo suis archer, et, continua-t-il en posant les mains sur ses flèches, je porte, comme votre seigneurie peut le voir, la vie de douze hommes à ma ceinture.
— Les portes du château sont ouvertes, répondit le comte, reste ou pars à ta volonté. Je n'ai rien à changer à l'ordre que j'ai donné ; décide-toi librement. Tu sais les conditions à cette heure, et tu ne pourras pas dire que j'ai surpris ton engagement.
— Je suis décidé, monseigneur, répondit Othon en s'inclinant avec un respect mêlé de dignité, et en prononçant ces paroles avec un accent qui prouvait qu'en effet sa résolution était prise.
— Tu pars? dit le prince.
Othon ouvrit la bouche pour répondre, mais avant de prononcer les mots qui devaient le séparer pour jamais d'Héléna, il voulut jeter un dernier regard sur elle : une larme tremblait dans les yeux de la jeune fille.
Othon vit celte larme.
— Tu pars? reprit une seconde fois le prince, étonné d'attendre si longtemps la réponse d'un do ses serviteurs.
— Non, monseigneurs, je reste, dit Othon.
— C'est bien, dit le prince, je suis aise de te voir plus raisonnable.
Et il continua son chemin.
Héléna ne répondit rien, mais elle regarda ©thon avec une telle expression de reconnaissance que, lorsque le père ot la fille lurent hors de sa vue, le jeune homme se retourna joyeusement vers le barbier, qui attendait sa réponse.
— Allons, mon maître, lui dit-il, à la besogne, et le poussant dans la première chambre qu'il trouva ouverte sur la galerie, il s'assit et livra sa tête au pauvre frater, qui commença l'opération pour laquelle il avait été mandé, sans rien comprendre à tout ce qui venait de se passer devant lui. Il n'en procéda pas moins avec une telle aclivité qu'au bout d'un instant les dalles étaient couvertes de cette charmante chevelure dont les flots blonds et bouclés encadraient, cinq minutes auparavant, avec tant do grâce lo visage du jeune homme.
Othon était resté seul, et, quel que fût son dévoùment aux moindres ordres d'Héléna, il no pouvait regarder sans regret h^s boucles soyeuses avec lesquelles aimait tant à jouer sa mère, lorsqu'il crut entendre au bout du corridor un légiT bruit; il préla l'oreille, et reconnut le pas de la jeune fille. Alors, tpioique le sacrifice eût été fait pour elle, il eut hontc! de se montrer à elle le front dépouillé do ses cheveux, et se jota précipitamment dans un renfoncement devant lequel pendait une tapisserie. Il y était à peine qu'il vit paraître Héléna ; elle marchait lentement et comme si elle eut cherché quelque chose. En passant devant la porte, ses yeux se perlèrent sur le parquet. Alors regardant autour d'ello et voyant qu'elle était seule, elle
s'arrêta un instant, écouta, puis aussitôt, passurée par le silence, elle entra doucement, se baissa, toujours écoutant et regardant; jiuis, ayant ramassé une boucle de cheveux du jeune archer, elle la cacha dans sa poitrine et so sauva.
Quant à Othon, il était tombé à genoux devant la tapisserie, la bouche ouverte et les mains jointes.
Deux heures après, et au moment oîi l'on s'y attendait lo moins, le comte de Ravenstein commanda à sa suite de se tenir prête à quitter le lendemain avec lui le château do Clèves. Chacun s'étonna de cette résolution subite, mais le même soir le bruit se répandit, parmi les serviteurs du prince, que, pressée par son père de répondre à la demande qui lui avait été faite do sa main, la jeune comtesse avait déclaré qu'elle préférait entrer dans un couvent plutôt que d'être jamais la femme du comto do Ravenstein.
vn.
Huit jours après les événemens que nous avons racontés dans noire dernier chapitre, et au moment où le prince Adolphe de Clèves allait se lever de table, on annonça qu'un héraut du comte de Ravenstein venait d'entrer dans la cour du château apportant les défiances de son maîlre. Le prier ■ : e tourna vers sa fille avec une expression dans laquelle se mêlaient d'une manière profonde la tendresse ot le reproche. Héléna rougit et baissa les yeux ; pais, après un moment do silence, le prince ordonna que le messager fût introduit.
Le héraut entra : c'était un noble jeune homme, vêtu aux couleurs du comte et portant ses armes sur la poitrine; il salua profondément le prince, et, avec une voix à la lois pleine de fermeté et de courtoisie, il accomplit sa mission de guerre. Le comte de Ravenstein, sans indiquer les motifs de sa déclaration, défiait le prince Adolphe partout où il pourrait le rencontrer, soit seul à seul, soit vingt contre vingt, soit armée contre armée, de jour ou de nuit, sur la montagne ou dans la plaine.
Le prince écouta les défiances du comte, assis et couvert, puis, lorsqu'elles furent faites, il so leva, prit sur une stalle, où il était jeté, son propre manteau de velours doublé d'hermine, l'ajusta sur les épaules du héraut, détacha une chaîne d'or de son cou, la passa à celui du messager, et recommanda qu'on lui fît faire grande chère, afin qu'il quittât le château en disant que chez le prince Adolphe de Clèves un défi de guerre était reçu comme une invitation de fête.
Cependant le prince, sous cette apparente tranquillité, cachait une inquiétude profonde. Il étaitarrivé à cet âge où l'arm.ure commence à peser aux épaules du guerrier. Il n'avait ni flls ni neveu à qui confier la défense desaqiielelle, des amis seulement, parmi lesquels, au milieu do ces temps de trouble où chacun avait affaire, soit pour son propre compte, soit pour la cause de l'empereur, il ne se dis'iimulait pas qu'il obtiendrait difficilement non pas .sympathie, mais secours. Il n'en envoya pas moins de tous côtés des lettres qui en appelaient aux alliances et aux amitiés. Puis il s'occupa activement de réparer son château, d'en fortifier les endroits faibles et d'y faire entrer le plus do vivres possible.
Do son côté, le comte do Ravenstein avait mis à profit les huit jours d'avance qu'il avait eus sur son adversaire. Aussi, quelques jours après lo message reçu, et avant que les alliés du prince de Clèves n'eussent eu le temps d'arriver à son secour-^, on entendil tout à coup une voix qui criait aux armes. Cette voix éiait celle d'Olhon, qui se trouvait de garde sur les mmailies, et qui venait d'apercevoir à riiorizon ot du côté do Nimègue un nuage de poussière
OEUVRES COMPLETES D'ALEXANDRE DUMAS
au milieu duquel brill.iicnt des armes, comme les élincclles dans la fumée.
Le prince, sans penser que l'altaqun serait si prompte, se tenait cependant prêt à tout hetiic. Il fit fermer les portes, baisser les herses, et onionna à la çarnison do jiiontcr sur les remparts. Quant à Héléna, elle descendit dans la chapelle de la comtesse Béatrix et se mit à prier.
Cependant, lorsque les troupes du comte de Ravcnstein no furent plus qu'à une demi-lieue du château, le mfime héraut, qui était déjà v(>iiu au nom do son maître, so détacha de l'armée précédé d'un trompette et .s'approcha jusqu'au pied des murailles. Arrivé là, le tronsi|jello sonna trois fois, et le héraut, de la part du coîiile, (]éCi-i do nouveau le prince en personne, ou tout champion qui voudrait combatlre à sa pince, accordant trois jours, pendant lesquels il devait chaque matin venir dans la prairie qui séparait les remparts du fleuve requérir le combat singulier, après lequel temps si son déti n'était pas tenu, il offrirait le combat général ; puis, ce nouveau défl porté, il s'avança jusqu'à la porte et cloua dans lo chêne le gant du comte avec son poignard.
Lo prince, pour toute réponse, jeta le sien du haut du la muraille. Puis, comme la nuit s'avançait, assiégés ctassiégeans firent leurs dispositions, les uns d'attaque cfles autres de défense.
Cependant Othon, relevé de .son poste et voyant que lo danger n'était pas imminent, était descendu des remparts dans le château; car en parcourant le quartier léservé aux archers et aux serviteurs du prince, il arrivait parfois qu'il apercevait Iléléna dans quelque corridor. Alors la jeune fille, quoiqu'elle ignorSlqu'ell;' eitt été viie par lo jeune archer le jour où elle ramasssait la boucle de cheveux, souriait parfois et rougissait toujours. Puis, sous un prétexte quelconque, elle adressait, mais rarement, la parole à Othon: ces jours-là, c'était fôtc dans lo cœur do l'archer, et aussitôt qu'elle l'avait quitté, il allait se cacher dans quelque coin retiré et solitaire du chfiteau, où il écoutait en souvenir les paroles de la jeune châtelaine, et revoyait, en fermant les yeux, lo sourire ou la rougeur qui les avait accompagnées.
Celte (ois ce fut en vain ; il eut beau plonger ses regards à travers toutes los fenôtres, parcourir tous los corridors, il ne la vil ni no la rencontra. Se doutant alors qu'elle priait dans l'église du château, il y descendit ; l'église était solitaire. Il ne restait plus (juc la chapelle de la comtesse Béatrix où elle pilt être ; mais celte cliapello était la chapelle réservée, et les serviteurs n'y entraient jamais (pie lorsqu'ils y étaient appelés.
Othon hésita un instant à la suivre dans ce sanctuaire, mais pensant que la gravité des circonstances pouvait lui servir d'excuse, il se dirigea enfin du côté où il espérait la trouver, et soulevant la tapisserie qui pondait devant lu porte, il aperçut Iléléna agenouillée au pied do l'autel.
Pour la première lois Othon entrait dans col oratoire : c'était une retraite obscure et religieuse où le jour ne pénétrait qu'à travers les vitraux coloriés, et où tout disposait l'âme à la prière. Une seule lampe suspendue audessus do l'autel brfllait devant un tableau qui représentait toujours cette mémo tradition d'un chevalier fraîué par un cygne ; seulement ici, la tAte du chevalier était entourée d'une auréole brillante, et aux deux colonnes qui encadraient lo tauleau étaient suspendus d'un côté uu glaivo de croisé, dont la poignée et le fourre-u étaient d'or, et do l'autre un cor d'ivoire incrusté do perles et de rubis, puis entre les colonnes, et au-dessus du tableau, comme c'est encore aujourd'hui la coutume en Allemagne, était suspendu un t>ouclier surmonté d'un casque : c'étaient le môme bouclier et le môinii casque cpio l'on voyait sur le tableau, et il était facile de les reconnaître, car, sur la toile comme sur l'acier, envoyait briller le iiiémo blason, qi;i était d'or à une croix de gueules couronnée d'épines sur un mont do sinople. Ce glaive, c,o cor, ce casque et co bouclier étaient donc très probablement ceux du chevalier au cygne, et ce chevalier, tf Yi au-
cun.doute, était un de ces anciens preux qui avaient pris part aux croisades.
Oïlion s'approcha doucement de la jeune fille : elle priait à voix basse devant le chevalier, comme elle aurait py faire devant le Christ ou devant un martyr, et tenait à la main un rosaire à grains d'(!bène incrustés de nacre, au bout duquel pendait une petite clochellequi ne rendait plus aucun son, lo battant s'en étant détaché par vétusté sans doute et n'ayant point été remplacé.
Au bruit que fit Olhon en heurtant une chaise, la jeune fille se relourna, et loin que sa figure maniuât aucun ressenlimcnt d'avoir été suivie ainsi, elle lo regarda avec un s-ouriro tri-te mais doux,
— \'ous le voyez, lui dit-elle, chacun de nous fait selon l'os;, rit que Dieu a mis en lui. Mon père se préparée combattre, et moi je prie. Vous espérez triompher par lo sa:ig, moi j'espère vaincre par les larmes.
— i:t (]uel saint priez-vous, répondit Olhon, cédant à la curiosilé que lui inspirait la vue de celle image reproduite ainsi, tantôt sur la pierre et tantôt sur la toile. Est-ce saint ?,!ichel ou saint Georges? dites-moi son nom, que je puisse [iricr le mAme ."^aint que vous.
— Ce n'est ni l'un ni l'autre, ré|iondit la jeune fille, c'est Rodolphe d'Alost ; et lo peintre s'est trompé lorsqu'il lui a mis l'aur.'o'e, c'tlail la palm.o qui lui appartenait, car il élait r urtyr et non pas saint.
— lit lependant, reprit Othon, vous le priez comme s'il é ait assis à la droiio do Dieu ; que pouvez-vous espérer de lui?
— Un miracle comme celui q'i'il a fait pour notre aïeule e,i ( cc^sivui p'ireilie. Mais, hélas 1 le rosaire de la comtesse Béairix est muet aujourd'hui, et lo sou de la clochette béaie n'ira pasune sccondii fois réveiller Rodolphe en terre sainte.
— Je ne puis vous donner ni crainte ni espoir, répondit Otiion, cnr je ne sais ce que vous voulez dire.
— N'! conniisstz-vous point celle tradition do notre famille? répondit Iléléna.
— Je no connais que ce que j'en vois ; ce chevalier, qui traverse 'c Rhi!! dans une barque conduite par un cygne, a sans doute délivré la comtesse Béalrix do quelque danger.
— D'un dan^or pareil à celui qui nous menace en ce moment, et voi à [ourquoi je le prie. Dans un autre temps, je vous raconterai celtr> histoire, continua Héléna en se levant pour se r 4irer.
— Et pourquoi pas maintenant? répondit Olhon en faisant un geste rospcctu' ux pour arrêter la jeune fille. Le temps et le lieu .sont bien choisis pour une légende guerrière et pour uiie tradition sainte.
— As-cyez-vous donc Va, et écoutez, répondit la jeune fille, qui ne demandait pas mieux que de trouver un prétexte pour rester avi c Olhon.
Othon fit un sii,'no do la tête, indiquant qu'il se rappelait la distai'ce ([u'iléléna voulait bii-n oublier, et resta debout auprès d'elle.
— Vous savez, dit la jeune fiile, que Godefroy de Bouillon élait l'oncle do la princesse Béatrix de Clèves, notre aïeule.
— Je ."^ais cola, répondit en s'inrlinaitt le jeune homme,
— Mais', co <iun vous ignorez , continua Héléna, c'est que lo prince Robert do Clèves, qui avait épousé la sœur du héros brabançon, résolut do suivre son beau frère à la crois,. de, et, m->lgré los prières de sa fille Béatrix, prépara tout pour accomplir cetio sainte ré-olution, Godelroy, si pieux qu'il fû», avait d'abord voulu le détourner do C8 projet, car, en partint pour la terre sainte, Robert laissait s ule et s tus appui sa fille unique, âgée de ijualorzo ans à p in". Mais reii ne pu' arrêter lo vi.nix solilat, et à tout ce ((u'oii put lui dire, il répondit par la devise qu'il avait di'jà inscrite sur sa bnmiière : — l'ieu le veut I
)) Goil( froy do Bouillon devait prendre en passant son h( au frère: le chemin do la croisade était tracé à travers l'Alb-magne et la Hongrie, et cela ne l'écarlait point de sa
OTHON L'ARCHER
roule ; d'ailleurs il voulait dire adieu à sa jeune nièce Béa- Irix. Il laissa doue son armée, qui se cor.ipo-ail de dix inillo hommes à cheval et de soixacte-dix mille fantassins, ^ sous les ordres de ses l'rèrcs Eiislache et iîeaudoin, leur adjoignit pour ce commandement provisoire son ami Ko- , dolphe d'Alost, et descen'lit le Rhin de Cologne à Clèves.
» Il n'avait pas vu la jeune Béatrix depuis six ans. Pendant cet iniervalle, elle élait devenue d'enfant jeune flilo; on cttiit partout sa beauté naiisante, qui devint si merveilleuse par la suite qu'aujourd'hui encore, lorsqu'on veut parler dans le pays d'une femme accomplie sous ce rapport, on dit : — Belle comme la princesse béatrix.
» Godefroy tenta de nouveaux efforts auprès de son b:au-frère pour obtenir de lui qu'il i estât près de son enfant. Mais ce lut en vain, le prince avaii déjà pris ioutes les mesures pour accompagner le futur souverain de Jérusalem. Un écuyer, nommé Gérard, renonuué i)ar sa force et son courage, et qui possédait toule la confiance de son maître, fut choisi par lui pour proléger la jeune princesse, et reçut à cet effut tous les droits d'un tuteur et tout le pouvoir d'un mandalaiie.
» Quand à Godefroy qui, dans un moment de prescience sans doute, voyait avec peine tous ces arrangemens , il donna pour tout don à sa nièce ce chapelet que je tenais entre les mains lorsque vous êtes entré tout à l'heure: il avait été rapporté de Terre-Sainte par Picrre-I'llermite lui-même ; il avait touclié le saint tombeau de Notre- Seigneur, et avait été béni par le révérend père gardien du Saint-Sépulcre. Pierre-l'Hermite l'avait donné à Godefroy de Bouillon comme un talisman sacré auquel étaient attachées des propriétés miraculeuses, et Godefroy assura à la jeune fille que si quelque danger la menaçait, elle n'avait qu'à prendre ce chapelet, dire avec lui sa prière d'un cœur religieux et fervent, et qu'alors il entendrait, quelque part qu'il fût, le son de la clochette qui y était attachée, lût-il séparé d'elle par des montagnes et par des mers. Béatrix reçut avec reconnaissance le précieux rosaire dont son père, son oncle et elle connaissaient seuls la vertu, et demanda au prince la permission do fonder une chapelle qui renfermerait dignement dans son écrin de marbre un aussi riche joyau. Je n'ai pas besoin de vous dire que celte demande lui fut accordée.
» Les croisés partirent. Une inscription que vous verrez à la porte du château, et que l'on dit gravée par la main de Godefroy lui-même, indique que ce fut le 3 .septembre de l'année 1096. Ils traversèrent paisiblernenl et sans opposition l'Allemagne et la Hongrie, atteignirent les Irontières de l'empire grec, et, après avoir séjourné quelque temps à Constantinople, entrèrent en Bithynie. Ils se rendaient à Nicée, et il n'y avait pas à se tromper de route, car la route leur était indiquée par les ossemens de deux armées qui avaient précédé la leur, l'une conduite par Pierre-l'Hermite, et l'autre par Gauthicr-sans-Argent.
» Ils arrivèrent devant Nicée. Vous connaissez les détails de ce siège. Au troisième assaut, le prince Robert de Clèves fut tué. Cette nouvelle mit six mois à traverser l'espace et à venir habiller de deuil la jeune princesse Béalrix.
» L'armée continua sa route marchant vers le midi, au milieu de telles fatigues et de telles soulfranres que, àchaque ville que les croisés apercevaient, ils demandiient si ce n'était point Ih enfin la cite de Jérusalem où ils allaient : entin la chaleur devint si grande que les chiens des seigneurs expiraient en laisse et que les laucons mouraient sur le poing. En une seule halte, cinq cents personnes trépassèrent, dit-on, par la grande soif qu'elles éprouvaient et ne pouvaient apaiser. Dieu ait leurs âmes 1
» Pendant toute cette longue et douloureuse marche, les souvenirs d'Occident revenaient aux malheureux croisés plus frais et plus chers que jamais. Ils avaient été ranimés chez Godelroy par la mort de son beau-frère, Robert de Clèves. Aussi, peu de jours se passaient-ils sans que le général chrétien parlât à son jeune ami, Robert d'Alost, de sa charmante nièce Béatrix. Sûr qu'elle ce dis-
fio'crait pas do sa main sans sa permission, il avait l'espoir, si l'entreprise sainte ne l'enchaînait pas en Palestine pour un trop loiig temps d'unir Rodolphe à Béatrix, et il av :it SI souvent et si chaudement parlé d'elle au jeuno guen'ier, que celui-ci en était devenu amioureux sur le portrait qu'il lui en avait fait, et que si, par hasard, pendant une journée, Godefroy ne parlait pas de Béatrix à Rodolphe, c'était Rodolphe qui eu parlait à Godelroy.
» On arriva enfin devant Antioche. Après un siège de six mois la ville fut prise ; mais aux marches sous un soleil ardent, à la soil dans le désert, succéda bientôt un autre fléau non moins terrible : la faim. Il n'y avait pas moyen de rester plus longtemps dans celle ville qu'on avait souhailé comme un port. Jérusalem était devenue non seulement un but, mais encore une nécessité. Les croisés sorlircntd'Antiocheen chantant le psaume : Que le Seigneur se lève et que ses ennemis soient dispersés, et marchèrent sur Jérusalem, qu'ils aperçurent enfin en arrivant sur les hauteurs d'Emmaiis. Ils étaient quarante mille seulement de neuf cent mille qu'ils élaient partis.
» Le lendemain, le siège commença : trois assauts se succédèrent sans résultat ; le dernier durait depuis trois jours, lorsqu'enfiu le vendredi 15 juillet 1099, le jour et à l'heure même où Jésus-Christ fut crucifié, deux hommes atteignirent le haut des remparis. Mais l'un tomba et l'autre resta deboui, celui qui resta debout fut Godefroy de Bouillon, et celui qui tomba Rodolphe d'Alost, le fiancé do Béatrix. Le rêve doré du vainqusur était évanoui.
» Godefroy de Bouillon fut élu roi sans cependant cesser d'être soldat. Au retour d'une expédition con-tre le sultan de Damas, l'émir de Césarée vint à lui et lui présenta des fruits de la Palestine. Godefroy prit une pomme de cèdre et la mangea. Quatre jours après, le 18 juillet de l'an 1100, il exprrait après onze mois de règne et quatre ans d'absence.
« Il demanda que son tombeau fût élevé près du tomlioau de son jeune ami Rodolphe d'Alost, et ses dernières volonté» lurent exécutées.
vni.
» Ces nouvelles venaient les unes après les autres retentir en Occident, et de tous les échos qu'elles éveillaient, le plus douloureux était celui qui pleurait au cœur de Béatrix : elle avait tour à tour appris la mort du prince de Clèves son père, de Rodolphe d'Alost son fiancé, et de Godefroy de Bouillon son oiicle. La moins douloureuse de ces trois nouvelles était celle do la mort de Rodolphe, qu'elle n'avait point connu ; mais les deux autres morts la (aisaient deux fois orpheline : en perdant Godefroy do Bouillon elle crut perdre un second père.
» Une nouvelle douleur vint se joindre à celle-ci : pendant les cinq ans qui s'étaient écoulés depuis le départ pour la croisade jusqu'à la mort de Godefroy, Béatrix avait grandi en b-'auté : c'était alors une gracieuse jeune fille do 19 ans, et elle s'était aperçue que cet écuyer auquel elle avait élé confiée n'était point insensible au sentiment qu'elle inspirait à tous ceux qui s'approchaient d'elle. Cependant, tant qu'il lui était resté un défenseur, Gérard avait renfermé son air-our en son âme. Mais dès qu'il vit Béatrix orpheline et sans appui, il s'enhardit au point de lui déclarer qu'ill'aima il. Béalrix reçut cet aveu comme devait le recevoir la fille d'un prince; mais Gérard, avant de jeter le masque, avait pris sa résolution : il répondit à la jeune fille qu'il lui accordait un an et un jour pour son deuil, mais que pas=é ce temps elle eût à se préparer à le recevoir pour épeux. Une transformation complète s'était opérée : le serviteur parlait en maître. Béatrix était faible,
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isolée et sans défense : nul secours ne lui pouvait venir des hommes, elle se réfugia en Dieu, et Dieu lui envoya, sinon l'espérance, du moins la résigBation.. Quant à Gérard, il fît le même jour fermer les portes du château, et mit à chacune double garde, do peur que Béatrix ne tentât de s'échapper.
» Vous vous rappelez que Béatrix avait fait bâtir cette chapelle pour enfermer le rosaire miraculeux que lui avait donné son oncle. Si Godefroy eût encore vécu, elle eût été sans crainte, car elle avait le cœur plein de foi, et il lui avait dit qu'en quelque lieu qu'il fût, séparé par des montagnes ou p.ir des mers, il entendrait le bruit de la clochette sainte et viendrait à son secours; mais Godefroy était mort, et à chaque Pater la clochette avait beau sonner, il n'y avait plus d'espérance que ce son amenât vers elle un défenseur.
» Les jours s'écoulèrent, puis les mois, puis l'année ; Gérard ne s'était point un instant relâché de sa garde, de sorte que nul no savait l'extrémité où était réduite Béatrix. D'ailleurs, à cette épo(iue la fleur do la noblesse était en Orient, et à peine restait- il sur les bords du Rhin deux ou trois chevaliers qui eussent osé, tant la force et le courage de Gérard étaient connus, prendre la défense de la belle captive.
» Le dernier jour s'était levé. Béatrix venait, ainsi que d'habitude, d'achever sa prière; le soleil était brillant et pur, comme si la lumière céleste n'éclairait que du bonheur. La jeune fille vint s'asseoir sur son balcon, et là ses yeux se portèrent vers l'endroit du rivage où elle avait perdu de vue son père et son oncle. A ce même endroit, ordinairement désert, il lui sembla apercevoir un point mouvant dont elle ne pouvait, à cause de l'éloignement, distinguer la forme; mais, du moment où elle l'cutaperçu, chose étrange, il lui sembla que ce point se mouvait ainsi pour elle, et avec cette superstition que les affligés ont seuls, elle mit tout son espoir, sans savoir quel espoir pouvait lui rester encore, en ce point inconnu, qui, à mesure qu'il descendait le Rhin, commençait à prendre une forme. Les yeux de Béatrix étaient fixés sur lui avec tant de persistance, que la fatigue plus encore que la douleur lui faisait verser des larmes. Mais à travers ces larmes, elle commençait à distinguer une barque. Quelques instans après, elle vit que cette barque était conduite par un cygne et montée par un chevalier qui se tenait debout à sa proue, le visage tourné vers elle, comme elle-même avait le visage tourné vers lui, tandis qu'à la poupe hennissait un cheval harnaché en guerre. A mesure que la barque approchait, les détails devenaient visibles : le cygne était attaché avec des chaînes d'or, le chevalier était armé de toutes pièces, à l'exception de son casque et de son bouclier, qui étaient posés près de lui, de sorte qu'il fut bientôt facile de voir que c'était un beau jeune homme de vingt-cinq à vingt-huit ans, au teint hâlé par le soleil d'Orient, mais dont les cheveux blonds et flottans trahissaient l'origine septentrionale : Béatrix était tellement plongée dans la contemplation qu'elle n'avait point vu les remparts se garnir de soldats, attirés comme elle par cet étrange spectacle, et cette contemplation était d'autant plus profonde qu'il n'y avait plus à s'y tromper à cette heure, la barque venait bien droit au château; car aussitôt qu'elle fut en face, le cygne prit terre, le chevalier se couvrit la tête de son casque, passa son écu au bras gauche, sauta sur lo rivage, tira son cheval après lui, s'élança en selle, et faisant un signe de la main à l'oiseau obéissant, il s'avança vers lo château, tandis que la barque reprenait, en remontant le fleuve, la route qu'elle avait suivie en le descendant.
» Arrivé à cinquante pas de la porte principale, le chevalier prit un cor d'iroire qu'il portait en sautoir, et l'approchant de ses lèvres il eu tira trois sons puissans et prolongés comme pour commander le silence, puis ensuite d'une voix forte :
» — Moi, cria-t-il, soldat du Ciel et noble de la terre, à loi Gérard, châtelain du château, ordonnons au nom des
lois divines et humaines do renoncer à tes prétentions sur la main de la princesse Béatrix, que tu liens prisonnièro au mépris de sa naissance et de son rang, et de quitter à l'instant même ce château où tu es entré comme serviteur et où tu oses commander eu maître : faute de quoi nous te défions à outrance, à la lance et à l'épée, à la hache et au poignard, comme un traître et un déloyal que tu es, ce que nous prouvf-rons avec l'aide de Dieu et de Notre-Dame du Mont-Carmel, en signe de quoi voici notre gant.
» Alors le chevalier tira son gant qu'il jeta à terre, et l'on vit briller à l'un do ses doigts le diamant que vous avez dû remarquer à la main de mon père, et qui est si beau qu'il vaut à lui seul la moitié d'un comté.
» Gérard était brave ; aussi pour toute réponse la porte principale s'ouvrit. Un page sortit qui vint ramasser le gant, et derrière le page s'avança lo châtelain revêtu de son armure de guerre et monté sur un cheval de bataille.
« Pas une parole ne fut échangée entre les deux adversaires. Le chevalier inconnu abaissa la visière de son casque, Gérard en fit autant. Les champions prirent chacun de leur côté le champ qu'ils crurent nécessaire, mirent leurs lances en arrêt, et revinrent l'un sur l'autre au galop de leurs chevaux.
» Gérard, je vous l'ai dit, passait ^lour un des hommes les plus forts et les plus braves de l'Allemagne. 11 avait une cuirasse forgée par le meilleur ouvrier de Cologne. Le fer de sa lance avait été trempé dans le sang d'un taureau mis à mort par des chiens, au moment où ce sang bouillait encore des dernières agonies de l'animal, et cependant sa lance se brisa comme du verre contre l'écu du chevalier, tandis que la lance du chevalier perçait du même coup le bouclier, la cuirasse et le cœur de son adversaire. Gérard tomba, sans prononcer une seule parole, sans avoir le temps de se repentir, et comme s'il eût été foudroyé; le chevalier se retourna vers Béatrix: elle était à genoux et remerciait Dieu.
» Le combat avait été si court et la stupéfaction qui l'avait suivi si grande, que les hommes d'armes de Gérard n'avaient pas même pensé en voyant tomber leur maître à fermer la porte du château. Le chevalier entra donc sans résistance dans la première cour, mit pied à terre, passa la bride de son cheval à un crochet de fer, et s'avança vers le perron : au moment où il mettait le pied sur la première marche, Béatrix parut sur la dernière : elle venait au devant de son libérateur.
» —Ce château est à vous, chevalier, lui dit-elle ; car vous venez de le conquérir. Regardez-le donc comme vôtre. Plus longtemps vous y demeurerez, plus ma reconnaissance sera grande.
» — Madame, répondit le chevalier, ce n'est pas moi qu'il faut remercier, mais Dieu, car c'est Dieu qui m'envoie à votre aide. Quant à ce château, c'est la demeure de vos pères depuis dix siècles, et je désire qu'il soit dix siècles encore celle de leurs descendans.
» Béatrix rougit, car elle était la dernière de sa famille.
» Cependant le chevalier avait accepté l'hospitalité offerte: il était jeune, il était beau. Béatrix était seule cl maîtresse de son cosur. Au bout de trois mois, les deux eunes gens s'aperçurent qu'il y avait entre eux d'un côlé plus que de l'amitié, et de l'autre plus que de la reconnaissance. Le chevalier parla d'amour, et comme il paraissait d'une naissance élevée, quoiqu'on ne lui connût ni terres, ni comté, Béatrix, riche pour deux, heureuse de faire quelque chose pour celui qui avait tant fait pour elle, lui offrit avec sa main cette principauté qu'il lui avait conservée d'une manière si courageuse, et surtout si inallejidue. Lo chevalier tomba aux pieds do Béatrix : la jeune fillo voulut le relever.
» —Pardon, madame, dit le chevalier, car ayant besoin de votre indulgence, jo resterai ainsi jusqu'à ce que jo l'obtienne.
» Parlez, répondit Béatrix. Jo vous écoute, prête à vous obéir d'avance comme si vous étiez déjà mon maître et mon seigneur.
OTHON L'ARCHER
» — Hélas ! dit le chevalier, il va sans doute vous paraître étraoge que, recevant un si grand bonheur de vous, je ne puisse l'accepter qu'à une condition.
» — Elle est accordée, répondit Béatrix. Maintenant, quelle est-elle ?
» — C'est que jamais vous ne me demanderez ni mon nom, ni d'où je viens, ni d'où j'avais appris le danger dont vous étiez menacée, car, si vous me le demandiez, je wous aime tant que je n'aurais point le courage do vous refuser, et une fois que je vous l'aurais dil, je ne pourrais plus demeurer près de vous et nous serions séparés pour toujours. Telle est la loi qui m'est imposée par la puissance qui m'a guidée à travers les monts, les plaines et les mers, pendant le long voyage que j'ai fait pour venir vous délivrer.
» — Qu'importe votre nom 1 qu'importe d'où vous venez? qu'importe qui vous a dit que j'étais en péril? j'abandonne le passé pour l'avenir. Votre nom, c'est le chevalier du Cygne. Vous veniez d'une terre bénie et c'est Dieu qui vous envoyait. Qu'ai-je besoin de rien savoir de plus? Voici ma main.
» Le chevalier la baisa avec transport, et un mois après le chapelain les unissait dans ce même oratoire où Béatrix, dans la crainte d'un autre mariage, avait pendant une année et un jour tant prié et tant pleuré.
» Le ciel bénit cette union s en trois ans Béatrix rendit le chevalier père de trois fils qui furent nommés Robert, Godefroy et Rodolphe. Puis trois ans s'écoulèrent encore dans l'union la plus parfaite, et dans un bonheur qui semblait appartenir à un autre monde que celui-ci.
» — Ma mère, dit un jour le jeune Robert en rentrant au château, dis-moi donc le nom de mon père. » — Et pourquoi cela ? répondit la mère en tressaillant. » — Parce que le fils du baron d'Asperen me le demande, » — Ton père s'appelle le chevalier du Cygne, dit Béatrix, et n'a point d'autre nom.
» L'enfant se contenta de cette réponse et retourna jouer avec ses jeunes amis. Une année s'écoula encore, non plus dans les transports de bonheur qui avait accompagné les premières, mais dans ce doux repos qui annonce l'intimité des âmes.
» — Ma mère, dit un jour le jeune Godefiroy, quand il est arrivé en ce pays, dans une barque traînée par un cygne, d'où venait mon père ?
» — Et pourquoi cela? répondit la mère en soupirant. y> — C'est que le fils du comte de Megen me l'a demandé. » — H venait d'un pays lointain et inconnu, dit la mère. Voilà tout ce que je sais.
» Cette réponse suffit h l'enfant, qui la transmit à ses jeunes camarades et continua de jouer sur les bords du fleuve avec l'insouciante indiiférence de son âge.
» Une année s'écoula encore, mais pendant laquelle e chevalier surprit plus d'une fois Béatrix rêveuse et inquiète; cependant il ne parut pas s'en apercevoir et redoubla pour elle de soins et de caresses.
» — Ma mère, dit un jour le jeune Rodolphe, quand il t'a délivrée du méchant Gérard, qui avait dit à mon père que tu avais besoin de secours ?
» — Et pourquoi cela? répondit la mère en pleurant. » — C'est que le fils du margrave de Gorkum me l'a demandé.
» — Dieu, répondit la mère, qui voit ceux qui souffrent et qui leur envoie ses anges pour les secourir.
» L'enfant n'en demanda point davantage. On l'avait habitué à regarder Dieu comme un père, et il ne s'étonna point qu'un père fit pour son enfant ce que Dieu avait fait pour sa mère.
» Mais la princesse Béatrix envisageait les choses autrement : elle avait réfléchi que le premier trésor des fils était le nom de leur père. Or, ses trois fils étaient sans nom. Souvent la question que chacun d'eux lui avait faite leur serait répétée par des hommes, et ils ne pouvaient répondre à des hommes ce qu'ils avaient répondu à des enfans. Elle tomba donc ûdns une tristesse profonde et continue,
OBirV. COMPL. — IV.
car quelque chose qui pût arriver, elle était décidée à exiger de son époux le secret qu'elle avait promis de ne jamais demander.
Le chevalier vit cette mélancolie croissante, et en devina la cause. Plus d'une fois à l'aspect de Béatrix si malheureuse, il fut sur le point de lui tout dire, mais à chaque fois il fut retenu par l'idée terrible que cette confidence serait suivie d'une séparation éternelle.
Enfin Béatrix n'y put résister davantage, elle vint trouver le chevalier, et tombant à ses genoux elle le supplia au nom de ses enfans de lui dire qui il était, d'où il venait et qui l'avait envoyé.
» Le chevalier pâlit, comme s'il était près de mourir, puis abaissant ses lèvres sur le front de Béatrix et lui donnant un baiser.
» Hélas 1 cela devait être ainsi, murmura-t-il en soupirant ; ce soir, je te dirai tout. •
» H était six heures du soir à peu près lorsque le chevalier et sa femme vinrent s'asseoir sur le balcon. Béatrix paraissait contrainte et embarrassée : le chevalier était triste. Tous deux demeurèrent quelques instans en siienre, et leurs regards se portèrent instinctivement vers l'endroit où était apparu le chevalier, le jour de son combat avec Gérard. Le même point se faisait apercevoir à la même place. Béatrix tressaillit, le chevalier soupira. Cette même impression qui frappait en même temps leurs deux âmes les ramena l'un à l'autre : leurs yeux se rencontrèrent. Ceux du chevalier étaient humides et exprimaient un sculiment de tristesse si profonde que Béatrix ne put le supporter et tomba à genoux.
» — Oh! non! non! mon ami, lui dit-elle, pas un mot de ce secret qui doit nous coûter si cher. Oublie la demande que je t'ai faite, et si tu ne laisses pas de nom à nos fils, ils seront braves comme leur père et s'en feront un.
» — Écoute, Béatrix, répondit le chevalier, toutes choses sont prévues par le Seigneur, et puisqu'il a permis que tu me fisses la demande que lu m'as laite , c'est que mon jour est venu. J'ai passé neuf ans près de toi, neuf ans d'un bonheur qui n'était pas fait pour ce monde; c'est plus qu'aucun homme n'en a jamais obtenu. Remercie Dieu comme je le fais et écoute ce que je vais te dire.
» — Pas un mot 1 pas un mot ! s'écria Béatrix ; pas un mot, je t'en supplie. Le chevalier étendit la main vers le point qui depuis quelques minutes commençait à devenir plus distinct, et Béatrix reconnut la barque conduite par le cygne.
» — Tu vois bien qu'il est temps, dit-il ; écoute donc ce que tu as eu si longtemps le désir secret d'apprendre et que je dois t'apprendre du moment que tu me l'as demandé.
» Béatrix laissa tomber en sanglottant sa tête sur les genoux du chevalier. Celui-ci la regarda avec une expression indéfinissable de tristesse et d'amour, et lui laissant tomber les mains sur les épaules :
» Je suis, lui dit-il, le compagnon d'armes de ton père, Robert de Clèves, l'ami de ton oncle Godelroy de Bouillon. Je suis le comte Rodolphe d'Alost, tué au siège de Jérusalem.
» Béatrix jeta un cri, releva sa tête pâlie, et fixa sur le chevalier des yeux effrayés et hagards : elle voulut parler, mais sa voix ne put proférer que des sons inarticulés, comme ceux qu'os laisse échapper pendant un rêve.
» — Oui, je sais, continua lo chevalier, ce que je te dis la est inouï. Mais souviens-toi, Béatrix, que j'étais tombé sur la terre des miracles. Le Seigneur fit pour moi ce qu'il
OEUVRES COMPLÈTE^ D'ALEXANDRE DUMAS
fit poni: la fille de, Jaïre etlo frè^re de Madeleine. Voilà louti
» — Ah ! mon Diru I mon Dieu 1 s'écria Béatrise^ se relevant sur ses genoux, ce que vous dites-là u'est pQs possible t
» — Je te croyais plus de foi, Béatrix, répondit le chevalier.
» — Vous êtes Rodolphe d'Alost? murmura la princesse.
» — Lui-même : Godelroy, tu lésas, m'avait laissé, ainsi qu"à ses deux Irères, le commandement de l'armée pour venir chercher ton père. Lorsqu'il revint à nous il était tellement émerveillé de la jeune lieauté que per.dant toute la route il ne parla que de toi. Si Godefroy t'aimait comme une fille, je puis dire qu'il m'aimait comme un fils; aussi du moment où il t'avait revue, une seule idée s'était emparée de lui, celle de nous unir l'uu a l'autre. J'avais vingt ans alors, une âme vierge comine celle d'une jeune fille. Le périrait qu'il me fit de toi enflamma mon cœur, et bientôt je t'aimais aussi ardemment (juo si je te connaissais depuis mon enfance. Toutes choses étaient si bien convenues entre nous qu'il ne m'appelait plus que son neveu.
» Ton père fut tué ; je le pleurai comme s'il eût été mon père. Eu mourant il me donna sa bénédiction et me renouvela son consentement. Dès lors je te regardai comme mienne, ton souvenir inconnu, mais toujours présent, fleurit au milieu de toutes mes pensées; ton nom se mêla à toutes mes prières.
» Nous arrivâmes devant Jérusalem ; nous fûmes repoussés pendant trois assauts : le dernier dura soixante heures. Il fallait renoncera tout jamais à la Cité sainte ou l'emporter cette fois. Godefroy ordonna une dernière attaque. Nous prîmes ensemble la conduite d'une colonne; nous marchâmes en tête ; nous dres.sâmes deux échelles, et nous montâmes côte à côte; enfin nous touchions au haut du rempart ; je levais le bras pour saisir un créneau, lorsque je vis briller le fer d'une lance: une douleur aiguë surcéda à cite espèce d'éclair, un frisson glacé me courut parlout le corps. Je prononçai ton nom, puis je tombai à la renverse sans plus rien sentir ni rien voir; j'étais tué.
» Je n'ai aucune idée du temps où je restai endormi de ce sommeil sans rêve qu'on appelle la mort. Enfin un jour il me .sembla sentir une main qui se posait sur mon épaule. Je crus vaguement que le jour de Josaphat était arrivé- Un doigt toucha mes paupières, j'ouvris h.'s yeux, j'étais couché dans une tombe dont le couvercle se tenait soulevé tout seul, et devant moi debout était un homme <|NC je reconnus pour Godelroy, quoiqu'il eût un manteau de pourpre sur les épaules, une couronne sqr la tête et une auréole autour du Iront; il se pencha vers moi, me souifla sur la bouche, et je sentis rentrer dans ma poitrine la vie et le sonliment. Cependant il nuî semblait encore être attaché au sépulcre par des crampons (le 1er. Je voulus parler, mais mes lèvres remuèrent sans prplécer aucun son.
» — Réveille-toi, Rodolphe, In Seigneur le permet, dit Godefroy, et écoule co que je vais te dire.
V Je fis un alors un effort surhupiain dans lequel se réunirent toutes les lorces naissantes de ma iiouvelle vie, et je prononçai ton nom.
» — C'est d'elle que je viens te parler, me dit Godefroy.
» — Mais, interrompit Béatrix, Godelroy était mort aussi?
» — Oui, répondit Rodolphe, et voici ce qui était arrivé :
» Godelroy était mort empoisonné et avait demandé ayant de mourir que son corps reposât près du mien; ses volqiUés avaient été .suivies, il avait été inhumé dans son costume royal; .seulement au nianteau de pourpre et au diadêmo Dieu avait ajouté une auréole. Godefroy me raconta ces choses, qui étaient arrivées depuis ma propre mqrt à moi, et que par çon.séquent je ne pouvais savoir.
»> — Et Béatrix? lui dis-jo.
» — Nous voici arrivés à ce qui la regarde, me répondit-il. Je dormais donc, comme toi, dans ma tombe, nttendast l'heure du jugement, lorsqu'il me sembla peu à peu, comme si je m'éveillais d'un sommeil profond, re-
venir au .sentiment et à la vie. Le premier sens qui s'éveilla en moi fut celui de l'ouïe : je crus entendre le bruit d'une petite sonnrlle, et à mesure que rcxistenco teveliail en moi le sou devenait plus distinct. Bientôt je le reconnus pour celui de la clochette que j'avais donnée k Béatrix. En môme temps la mémoire me revint et je me rappelai la propriété miraculeuse attachée au rosaire rapporté par Pierre-l'Uermite. Béatrix était en danger, et le Seigneur avait permis que le son do la clochette sacrée pénétrât dans mon tomljeau et me réveillât jusque dans les bras de la mort.
» J'ouvris les yeux ot je me trouvai dans la nuit. Dne crainte terrible s'empira alors de moi : comme je n'avais aucune conscience du temps écoulé, je crui avoir été enterré vivant; mais au même instant une o ;eur d'encens parfuma le caveau. J'entendis des chants célestes, deux anges soulevèrent la pierre de ma tombe, cl j'aperçus lo Christ assis prèsde sa sainte mère, sur un irôue de nuages.
» Je voulus me prosterner, Hiais je ne pus lairo aucun mouvement.
» Cependant je sentis se dénouer les liens qui retenaient ma langue et je m'écriai : — Seigneur, Seigneur I que votre saint nom soit bénil
» Le Christ ouvrit la bouche à son tour et ses paroles arrivèrent à moi douces comme un chant.
» — Godefroy, mon noble et pieux serviteur, n'entendsturien? me dllil.
» — tiélas! monseigneur Jésus, répondis-je, j'entends le son de la clochette sainte, qui m'apprend que celle dont le père est mort pour vous, dont le fiancé est mort pour vous, et dont l'oncle est mort pour vous, est en danger à cette heure et n'a plus que vous pour la secourir.
» — Eh bieni que puis-je faire pour loi? dit le Chri.st. Je suis le Dieu rémunérateur ; demande, el ce que tu me demanderas te .sera accordé.
» — 0 monseigneur Jésus I répondis-je, je n'ai rien à demander pour moi-même, car vous avez fait pour moi plus que pour aucun homme. Vous m'avez choisi pour conduire la croisade et délivrer la ville sainte; vous m'avez donné la couronne d'or \h oii vous aviez porté la couronne d'épines, et vous avez permis que je mourusse dans votre grâce. Je n'ai donc rien h vous demander pour moi, ô monseigneur Jésus 1 maintenant surtout que de mes yeux mortels j'ai contemplé votre divinité. Mais si j^osais vous prier pour un autre?...
» — Ne t'ai-je pas dit que ce que tu demanderais te serait accordé. Après avoir cru à ma parole pendant ta vie, douteras-tu de ma parole aprè-s ta mort.
» — Eh bien! monseigneur Jésus 1 lui répondis-je, vous qui lisez au plus prolond (fa cœur des hommes, vous savez avec quel regret je suis mort : pendant quatre ans j'avais nourri un espoir bien doux : c'était d'unir celui que j'aime comme un frère k celle que j'aime comme une fille; là mort les a .séparés. Rodolphe d'Alost est mort pour votre sainte cause. lîh bien! monseigneur Jésus; rendez-lui les jours qu'il devait vivre, et permettez qu'il aille au secours de sa fiancée, qu'un grand danger presse en ce moment, si j'en crois le son de la clochette qui ne cesse de retentir, preuve qu'elle ne cesse de prier.
» — Qu'il soit lait ainsi que tu le désires, dit le Christ; que Rodolphe d'Alost .se lève et aille au secours de sa fiancée. Je lui donne congé de la tombe jusqu'au jour où sa femme lui demandera qui il est, d'où il vient ot qui l'a envoyé. Ces trois questions seront le signe auquel il reconnaîtra que je le rappelle à moi.
» —; Seigneur! Seigneur I m'écriai-jc une seconde fois, que votre saint nom .soit béni. A peine avais-je prononcé ces paroles qu'il pa.ssa comme un nuage entre moi et le ciel, et que tout disparut.
» Alors je me levai do ma tombe et je vins h la tienne. J'appuyai la main sur ton épaule pour l'éveiller de la mort. Je touchai du doigt tes paupières pour l'ouvrir leâ yeux ; je soufflai mon soùfne sur tes lèvres pour te rendre la vie et la parole. Et maintenant, Rodolphe d'Alost, lèvô-
OTBON L'ARCHER.
toi, car c'est la volonté du Christ quo tu ailles au seeours de Béatrix, et que tu restes près d'elle jusqu'au jour où elle le demandera qui tu es, d'où tu viens, et quel est celui qui t'a envoyé.
» Godelroy avait à peine cessé do parler que je sentis so rompre les liens qui m'attachaient au sépulcre. Je me dressai dans ma tombe aussi plein do vie qu'avant que j'eusse reçu le coup mortel, et comme on m'avait enseveli dans ma cuirasse, je me retrouvai tout armé, à l'ex- Çëptlon de mon épée que j'avais laissé échapper eu tombant, et quo probablement on n'avait pu retrouver.
» Alors Godefroy me ceignit de son propre glaive, qui était d'or, me suspendit à l'épaule le cor dont il avait l'habitude de se servir au milieu do la mêlée, et passa à mon doigt l'anneau qui lui avait été danné par l'empereur Alexis. Puis, m'ayaiit embrassé :
» — Frère, me dit-il. Dieu me rappelle à lui, je le sens. Remets sur moi la pierre de ma tombe, et, ce- soin accompli, va, sans perdre un instant, au secours de Béatrix.
» A ces mots, il se recoucha dans son sépulcre, fermâtes yeux et murmura une seconde fois : — Seiyneur, Seigneur 1 que votre saint nom soit béni. Je me penchai sur lui pour l'embrasser encore une fois, mais il était sans souille et déjà endormi dans le Seigneur.
» Je laissai retomber sur lui la pierre qu'un doigt divin avait soulevée; j'allai m'agenouiller à l'autel, j6 fls ma prière, et, sans perdreun instant, je résolus de venir à ton secours. Sous le porche de l'église je trouvai un cheval tout caparaçonné; une lance était dressée contre le mur : je no doutcii point un instant que l'un et l'autre ne fussent pour pioi. Je pris la lance, je montai à cheval, et, pensant que ie Seigneur avait confié à son instinct le soin de me conduire, je lui jetai la bride sur le cou et lui laissai prendre la route qui lui convenait.
» Je traversai la Syrie, la Cappadoce, la Turquie, la Thrace, la Dalmatie, l'Italie et l'Allemagne; enfin, après un an et un jour de voyage, j'arrivai aux bords du Rhin. Là, je trouvai une barque à laquelle était attaché un cygno avec des chaînes d'or. Je montai dans la barque et elle me conduisit en face du château. Tu sais le reste, Béatrix.
» — Hélas I s'écria Béatrix, voilà le cygne et la barque qui abordent au même endroit où ils ont abordé alors; mais celte fois, malheureuse que je suis, ils viennent te reprendre. Rodolphe, Rodolphe I pardonne-moi.
» — Je n'ei rien à le pardonner, Béatrix, dit Rooolphe en l'embrâssanl. Le temps est écoulé. Dieu me rappelle, et voilà tout. Remercions-le des neuf années de bonheur qu'il nous a accordés, et demandons-lui des années pareilles pour notre paradis.
» Alors, il appela ses trois flls; qui jouaient dans la prairie; ils accoururent aussitôt. Il embrassa d'abord Robert, qui était l'aîné, lui donna son écu et son épée, et le nomma son successeur. Puis, il emBrassa Godefroy, qui était le second, lui donna son cor et lui abandonna le comté de Louën; enfin, il embrassa à son tour Rodolphe, qui était le troisième, et lui donna l'anneau et le comté de IMesse. Puis, ayant une dernière fois serré Béatrix dans ses bras, il lui ordonna do demeurer où elle était, recommanda à ses trois fils do consoler leur mère, qu'ils voyaient pleurer sans riencompiendreàses larmes; puis, il descendit dans la cour où il retrouva son cheval tout sellé, traversa la prairie , en se retournant à chaque pas, monta dans la barque, puis reprit aussitôt le chemin par lequel elle était venue, et disparut bientôt dans l'ombre nocturne qui commençait à descendre du ciel.
>i Depuis cette heure jusqu'à celle de sa mort, la princesse Béatrix revint tous les jours sur le balcon, mais elle no vit jamais reparaître ni la barque, ni le cygne, ni le chevalier. »
— Et je venais prier Rodolphe d'Alost, continua IIéléna, de demander à Dieu qu'il fasse pour moi un miracle pareil à celui que, dans sa miséricorde, il voulut bien faire pour la princesse Béatrix.
— Ainsi soit-il, répondit Othon en souriant.
Le comte de Ravenstcin avait tenu sa promesse. Au laver du soleil, on vit, dans la prairie qui séparait le fleuve du château, flotter sa bannière sur sa tente dressée. A la porte de sa tente était suspendu son écu, au cœur duquel brillaient .ses armes, qui étaient de gueules à un lion d'or rampant sur un rocher d'argent; et, d'heure en heure, un trompette, sortant de la lento et se tournant successivement vers les quatre points de l'horizon, faisait entendre uno fanfare de déû.
La journée se passa sans que personne no répondît à l'appel du comte de Ravenstein ; car, ain^i que nous l'avons dit, les amis, les alliés ou les parens du prince Adolphe de Clèves en avaient été prévenus trop tard, ou étaient occupés pour leur compte ou pour celui de l'empereur, de sorte que pas un n'était venu. Le vieux guerrier se promenait d'un air soucieux sur les remparts, lléléna priait dans la chapelle de la pi incesse Béatrix, et Othon oflrait de parier qu'il mettrait trois flèches de suite dans le lion rampant du comte de Ravenstein. Quar.t à Hermann, il était disparu .sans que l'on sût pour quelle cause, et à l'appel du matin, il n'avait pas réponiu, ni personne pour lui.
La nuit vint sans apporter aucun changement à la situation respective des assiégés et des assié;feans. Héléna n'osait lever les yeux sur son père. Ceu'étaitqu'à cette heure quo lui apparaissaient toutes les conséquences de son refus, et ce refus avait été si soudain et si inattendu qu'elle tremblait à tout moment que le vieux prince ne lui en demandât les causes.
Le jour parut aussi triste et aussi menaçant que la veille,, et, avec le jour, les fenlares du co:::te de Ravenstein se réveillèrent. Le vieux prince montait d'heure en heure sur les remparts, se tournant comme le trompette vers les quatre coins de l'horizon, et jurant qu'au temps de .sa jeunesse pareille chose ne lût pas arrivée sans que dix champions se fussent déjà présentés pour défendre uno cause aussi sacrée que l'était la sienne, lléléna ne quittait point la chapelle de la princesse Béatrix. Othon paraissait toujours caimo et insoucieux au milieu de l'inquiétude générale. Hermann n'avait pas reparu.
La nuit se passa pleine d'inquiétudes et de troubles. Le jour qui se levait était le dernier. Le lendemain, allaient commencer lesassautset les escalades, et la vie de plusieurs centaines d'hommes allait payer le caprice d'une jeune fille. Aussi, lorsque les pi-emiers rayons du jour parurent à l'orient, Héléna, qui avait passé toute la nuit à pleurer et à prier dans la chapelle, était-elle résolue à se sacrifier pour terminer cette querelle. Elle traversait donc la cour pour aller trouver son père, qui était, lui avait-on dit, dans la salle d'armes, lorsqu'elle apprit qu'à l'appel du matin Othon avait manqué à son tour, et que l'on croyait que, ainsi qu'Hermann, il avait quitté le château. Cette nouvelle porta le dernier coup à la résistance d'Ilélena. Olhon abandonnant son père, Olhon !uj-ant lorsque l'aide do tout homme, et surtout d'un homme aussi adroit quo lui, était si nécssaire à la défense du château, c'était une do ces choses qui no s'étaient pas même préseniées à son esprit, et qui devait avoir sur sa détermination une influence rapide et décisive.
Elle trouva son père qui s'armait. Le vieux guerrier en avait appelé à ses souvenirs de jeunesse, et, confiant en Dieu, il espérait que Dieu lui vendrait la force de ses belles années : il était donc décidé à combattre lui-même le comte de Ravenstein.
Héléna comprit au premier coup-d'œil tout ce qu'une résolution pareille pouvait amener de malheurs. Elle tomba aux genoux de son père, lui disant qu'elle était prêle "à épouser le comte. Mais, en disant cela, il y avait tant ae douleur dans sa voix et tant de larmes dans ses yeux, qu»
(SUVBBS œiïPLETES D'ALEXANDRE DUMAS.
le vieux prince vit bien que mieux valait pour lui mourir que vivre, et voir sa fille unique souffrir éternellement une souffrance pareille à celle qu'elle éprouvait à cette heure.
Au moment où le prince relevait Héléna et la pressait sur son cœur, on entendit le défi que d'heure en heure faisait retentir le comte de Ravonstein. Le père et la fille tressaillirent en même temps et comme frappés du môme coup. Un silence de mort succéda à ce bruit guerrier. Mais, cette fois, le silence fut court : le son d'un cor répondit à l'appel qui venait d'être fait. Le prince et Héléna tressaillirent de nouveau, mais de joie. Il leur arrivait un défenseur.
Tous deux montèrent au balcon de la princesse Béatrix, pour voir de quel côté leur arrivait ce secours inespéré ; et cela leur lut chose facile, car tous tes bras et tous les yeux étaient tendus vers la même direction. Un chevalier, armé do toutes pièces et visière baissée, descendait le Rhin dans une barque, ayant à ses côtés sonécuyer, armé comme lui. Son cheval de guerre était à la proue, tout couvert de fer comme son maître, et répondait par des hennissemens au double appel guerrier qu'il venait d'entendre. A mesure qu'il s'avançait, on pouvait distinguer ses armes, qui étaient de gueules à un cygne d'argent. Héléna ne revenait pas de sa surprise. Rodolphe d'Alost avait-il entendu ses prières? etun défenseur surnaturel renouvelait-il pour elle le miracle que Dieu avait fait en faveur de la comtesse Béatrix ?
Quoi qu'il en fût, la barque continuait d'avancer au milieu de i'étonnement général. Enfin, elle prit terre à l'endroit même où s'était arrêtée, deux siècles et demi auparavant, celle du comte Rodolphe d'Alost. Le chevalier inconnu sauta sur le rivage, tira son cheval après lui, s'élança en selle, et tandisquesonécuyer restaitsur le bateau, il alla saluer le prince Adolphe et la princesse Héléna, et, montant droit à la tente du comte de Ravenstein, il toucha son écu du fer de sa lance, ce qui était un signe qu'il le défiait à 1er émoulu et à outrance. L'écuyer du comte de Ravenstein sortit aussitôt et regarda quelles étaient les armes du chevalier inconnu. Il avait une lance à la main, uneépéeau côté, et une hache pendue à l'arçon de sa selle; de plus il portait au cou le petit poignard que l'on appelait le poignard de merci. Cet examen fini, l'écuyer rentra dans la tente ; quantau chevalier, aprèsavoir salué;uno seconde fois ceux qu'il venait secourir, il prit du champ ce qu'il lui en fallait, et, s'arrêtant à cent pas de la tente à peu près, il attendit son adversaire.
L'attente ne fut pas longue: le comte se tenait tout armé, de sorte qu'il n'avait que son casque à placer sur sa tête pour être prêt à entrer en lice. 11 sortit donc bientôt de sa tente. On lui amena son cheval, et il s'élança dessus avec une ardeur qui prouvait le désir qu'il avait de ne pas retarder d'un instant le combat que venait lui offrir d'une manière si inattendue le chevalier au cygne d'argent. Cependant, si pressé qu'il fût, il jeta un coup-d'œil sur son ennemi, afin de reconnaître, s'il était possible, par quelque signe héraldique, à quel homme il avait affaire. Le chevalier portait au cimier de son casque, pour toute marque dislinctive, une petite couronne d'or dont les fleurons étaient découpés en feuilles de vigne; ce qui indiquait qu'il était prince ou fils de prince.
Il y eut alors un moment de silence, pendant lequel chacun des deux champions apprêtait ses armes, et qui fut employé par les spectateurs à un examen rapide de chacun d'eux.
Le comte de Ravenstein, âgé de trente à trente-cinq ans, arrivé à toute la puissance de l'âge, carrément posé sur son cheval de guerre, était le type de la force matérielle. On sentait qu'on aurait autant de peine à l'arracher de ses arçons qu'à déraciner un chêne, et qu'il faudrait un rude bûcheron pour mener à bien une pareille besogne.
Le chevalier inconnu, au contraire, autant qu'on en pouvait juger par la grâce de ses mouvemens, sortait à peine de l'adolescence; son armure, si bien fermée qu'elle
fût, avait la souplesse d'une peau de serpent : on sentait' pour ainsi dire, sous ce fer élastique, circuler un jeune sang : et, vainqueur ou vaincu, on comprenait qu'il devait attaquer ou se défendre par des ressources toutes différentes de celles que la nature avait mises à la disposition du comte de Ravenstein.
La trompette du comte sonna ; le cor du chevalier inconnu y répondit, et le prince Adolphe de Clèves, qui, de son balcon, dominait le combat comme un juge du camp, emporté par les souvenirs de sa jeunesse, cria d'une voix forte : Laissez aller !
Au même instant les deux adversaires s'élancèrent l'un sur l'autre et se joignirent à peu près au milieu de la distance qu'ils avaient choisie. La lance du comte glissa sur le bord de l'écu du chevalier, et alla se briser contre la targe qu'il portait suspendue au cou, tandis que la lance du chevalier atteignit le cimier du casque de son adversaire, brisa les courroies qui l'attachaient sous le menton, et l'enleva du front du comte, qui resta la tête nue et désarmée; au môme moment quelques gouttes de sang roulant sur son visage indiquèrent que le fer de lance, en même temps qu'il lui arrachait son casque, lui avait effleuré le crâne.
Le chevalier au cygne d'argent s'arrêta pour donner au comte le temps de prendre un autre casque et une autre lance, indii-juant par là qu'il ne voulait pas profiter d'un premier avantage et qu'il était prêt à recommencer le combat avec des chances égales.
Le comte comprit cette courtoisie et hésita un instant avant de se décider à en profiter. Cependant, comme son adversaire lui avait donné la preuve par cette première rencontre qu'il n'était pas un adversaire à dédaigner, il jeta le tronçon inutile, prit des mains de son écuyer un casque nouveau, et repoussant du bras la lance qu'il lui présentait, il tira son épée, indiquant qu'il préférait continuer le combalà celte arme. Aussitôt le chevalier imita son ennemi en tout point, et, jetant à soïi tour sa lance et tirant son épée, il salua en signe qu'il attendait son bon plaisir. Les trompettes retentirent une seconde lois, et les doux adversaires se précipitèrent l'un sur l'autre.
Dès les premiers coups, les spectateurs virent que leur prévisions ne les avaient pas trompés ; l'un des combaltans comptait sur sa force et l'autre sur son adresse. Chacun agissait donc en conséquence, le premier frappant d'estoc, le second do pointe, le comte de Ravenstein essayant d'entamer l'armure de son adversaire; le chevalier inconnu cherchant tons les moyens de fausser celle de son ennemi.
C'était une lutte terrible ; le comte de Ravenstein, frappant à deux mains comme un bûcheron, enlevait à chaque coup quelques éclats de fer; le cygne d'argent avait complètement disparu, le bouclier tombait, morceaux par morceaux, la couronne d'or était brisée; de son côté le chevalier inconnu avait cherché toutes les voies par lesquelles la mort pouvaitso glisser jusqu'au cœur de son adversaire ; et du gorgerin de son casque, des épaulières de sa cuirasse, des gouttes de sang coulant sur l'armure du comte indiquaient que la pointe de l'épee avait pénétré par chaque ouverture qui lui avait été offerte. En continuant de cette sorte, l'issue du combat devenait une question do temps. L'armure du chevalier au cygne d'argent résisterait-elle jusqu'au moment où le comte de Ravenstein perdrait ses lorces par les deux ou trois blessures qu'il paraissait avoir déjà reçues? Voilà ce que chacun se demandait on voyant la tactique adoptée par chacun des combattans. Enfin un dernier coup de l'épée du comte de Ravenstein brisa entièrement le cimier du casque de son adversaire et lui laissa le haut de la tête à peu près désarmé. Dès lors toutes les chances parurent devoir être pour le comte : il y eut un instant d'angoisse terrible pour le prince et pour Héléna.
Mais leur crainte ne fut pas longue : leur jeune champion comprit qu'il était temps de changer de tactique, il cessa à l'instant même de porter des coups pour ne plus s'occuper que de parer. Alors on vit une joute merveilleuse ; la
OTHON L'ARCHER
chevalier au cygne d'argent s'arrêta immobile comme une statue : son bras et son épée semblaient seuls vivans, et dès lors l'épée de son adversaire, rencontrant partout la sienne, ne toucha pas une seule fois son armure. Le comte était habile dans les armes, mais toutes les ressources des armes paraissaient être connues à son ennemi. Les deux lames se suivaient comme si un aimant les eût attirées l'une vers l'autre : c'était l'éclair croisant l'élair, deux dards de serpensqui jouent.
Cependant une pareille lutte ne pouvait durer ; les blessures du comte, silégères qu'elles fussent, laissaient échapper du sang qui coulait jusque sur les housses de son cheval ; le sang s'amassait dans le casque, et de temps en temps le comte était obligé de souffler par les trous de sa visière. Il sentit que ses forces commençaient à diminuer et que ses regards sr troublaient ; l'adresse de son adversaire lui était maintenant trop visiblement démontrée pour qu'il espérât rien de son épée; aussi, prenant une résolution désespérée, d'une main i-1 jeta loin de lui l'arme inutile, et de l'autre il arracha vivement la hache qui pendait à l'arçon de sa selle. Le chevalier en fit autant avec une justesse et une promptitude qui tenaient de la magie, et les deux adversaires se retrouvèrent prêts à recommencer un nouveau combat, qui cette lois ne pouvait manquer d'être décisif.
Mais aux premiers coups qu'ils se portèrent, les deux champions s'aperçurent avec étonnement que les choses avaient changé de face : c'était le comte de Ravensteiu qui se tenait sur la défensive, et c'était le chevalier au cygne d'argent qui attaquait à son tour, et cela avec une telle force et une telle rapidité quil était impossible de suivre des yeux l'arme courte et massive qui flamboyait dans sa main. Le comte se montra un instant digne de son nom et de sa renommée ; mais enfin étant arrivé trop tard à la parade, un coup de l'arme de son adversaire tomba d'aplomb sur son casque, brisa le cimier et la couronne de comte, et, quoique la hache ne pénétrât point jusqu'à la têle, elle fit l'effet d'une massue. Le comte, étourdi, baissa sa tête jusque sur le cou de son cheval, qu'il saisit de ses deux mains, cherchant instinctivement un appui ; puis laissa tomber sa hache ; et vacillant un instant lui-même, il tomba à son tour sans que son adversaire eiît eu besoin de redoubler.
Ses écuyers accoururent et ouvrirent son casque : le comte rendait le sang par le nez et par la bouche, et était complètement évanoui. Ils le transportèrent dans sa tente et en le désarmant lui trouvèrent, outre les blessures de la tête, cinq autres blessures en diflérens endroits du corps.
Quant au chevalier au cygne d'argent, il rattacha sa hache à l'arçon de sa selle, remit son épée au fourreau, reprit sa lance, et s'avançant de nouveau vers le balcon de la comtesse Béatrix, il salua le prince Adolphe et ;sa fille, puis au moment où ils croyaient que leur libérateur allait entrer au château, il se dirigea vers le rivage, descendit de cheval et rentra dans sa barque, qui remonta aussitôt le fleuve, emportant le vainqueur mystérieux.
Deux heures après, le comte, revenu à lui, ordonna à l'instant même de lever le camp et de reprendre le chemin de Ravensteiu.
Le soir, arriva le comte Karl de Hombourg avec une vingtaine d'hommes d'armes. Il venait au secours du prince Adolphe de Clèves qui, ainsi que nous l'avons dit, avait envoyé des messages à tous les amis et alliés qu'il avait dans les environs.
Le secours était mainteucmt inutile : mais le vieux guerrier n'en fut pas moins grandement accueilli et dignement iêté.
Pendant que les événemens que nous avons racontés se passaient à Clèves, le landgrave Ludwig, n'ayant plus près de lui que son vieil ami le comte Karl de Hombourg, était demeuré dans le château de Godesberg pleurant Emma, qui ne voulsdt pas revenir près de lui, et Othon qu'il croyait mort. Vainement le comte essayait de lui rendre un double espoir en lui disant que sa femme lui pardonnerait et que son fils s'était sans doute échappé à la nage; le pauvre landgrave ne voulait pas croire à celte parole d'espoir, et disait qu'ayant condamné sans miséricorde il était à son tour condamné sans merci. Cet élat violent ne pouvait durer, mais une mélancolie proloude lui succéda, elle landgrave s'enferma dans les appartemens les plus reculés du château de Godesberg.
Hombourg était seul admis près de lui, et encore des" jours se passaient-ils quelquefois tout entiers sans qu'il pût parvenir jusqu'à son ami. Le bon chevalier ne savait plus que faire : tantôt il voulait aller rechercher Emma au couvent de Nonenwerih, mais il craignait qu'un nouveau refus ne redoublât les chagrins de l'époux ; tantôt il voulait se mettre en quête d'Othon, mais il tremblait qu'une recherche inutile ne portât au comble les angoisses du père.
Ce fut dans ces entrefaites qu'arrivèrent au château do Godesberg les dépêches du prince Adolphe de Clèves. Dans toute aure circonstance, le landgrave Ludwig se lût empressé de se rendre en personne à celle inviiaiion de guerre, mais il était tellement absorbé dans sa douleur qu'il donna ses pouvoirs à Hombourg, et que le bon chevalier, après avoir lui-même selon sa coutume, revêtu son ami Hans de son harnais de bataille, se mit à la tête de vingt hommes d'armes et s'achemina vers la principauté de Clèves, où il arriva le soir même du jour où avait eu lieu, entre le chevalier au cygne d'argent et le comte de Ravensteiu, le combat que nous avons décrit.
Le comte Karl avait été reçu comme un ancien compagnon d'armes et avait trouvé le châieau en fête. Due seule circonstancedont nul ne pouvait se rendre compte venait jeter son ombre sur la joie du prince: c'êiait la disparition du chevalier inconnu, qui s'était élûii;né d'une manière si inattendue et si rapide, que le prince l'avait vu disparaître avant d'avoir trouvé un moyen de le retenir. Il ne fut pendant toute la soirée question que de cette étrange aventure, et chacun se retira sans y avoir rien pu comprendre.
L'esprit du prince avait tellement été fixé sur une seule pensée, depuis l'issue du combat, que ce no fut que lorsqu'il se retrouva seul qu'il se rappela la disparition de ses deux archers, Hermann et Othon. Une conduite pareille au moment du danger lui parut si étrange de la part de ces deux hommes, qu'il résolut, s'il reparaissaient au château sans pouvoir donner d'excuse valable, de les renvoyer honteusement aux yeux de tous. En conséquence l'ordre fut donné aux gardes de nuit de prévenir le prince, dès le matin, dans le cas où Othon et Hermann seraient rentrés pendant la nuit.
Le lendemain au point du jour, un serviteur entra dans la chambre du prince. Les deux déserteurs étaient rentrés dans le quartier des gardes vers les deux heures du matin.
Le prince s'habilla aussitôt, et ordonna que l'on fit venir Oihon.
Dix minutes après, le jeune archer se présenta devant son maître. U avait l'air aussi calme que s'il ne se lut pas douté de la cause pour laquelle il était monté. Le prince le
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regarda sévèrement, mais le motif qui fit baisser les yeux à Olhon devant ce regard terrible lut visiblement un sentiment de respect et "non de honte. Le prince ne comprenait rien à une pareille assurance.
.41ors il interrogea Olhon, et le jeune homme répondit à toutes les questions da prince avec respect mais avec tcrmelé; il avait été occupé pendant toute cette journée d'une affaire importante dans laquelle Hermann l'avait secondé : voilà tout ce qu'il pouvait dire. Quant à la faute d'Hermann, il la prenait sur son compte, attendu que c'était lui Olhon qui avait usé de son Influence sur ce jeune homme, qui lui devait la vie, pour le faire manquer à ses devoirs.
Le prince ne comprenait rien â fcettfe obstination, mais comme à une faute contre les règles de la discipline militaire elle ajoutait une désobéissance au pouvoir seitrneurial, il dit à Othon qu'il regrettait do se séparer d'un aussi adroit archer, mais qu'il était hors des règles établies au chilteau qu'un serviteur s'éloignât ainsi, sans demander la permission de le faire, et rentrât sans vouloir dire d'oii il venait ; en conséquence, le jeune archer pouvait se regarder comme libre et prendre du service chez tel seigneur qui lui conviendrait. Deuï larmes parurent au bord des paupières d'Otlion, mais furent aussitôt séchées par la flamme qui lui monta au visage; et sans rien répondre, le jeune archer s'inclina et sortit.
Ce n'était pas sans peine que le prince avait pris une pareille résolution, et il avait fallu en appeler au sentiment de colère qu'avait éveillé en lui l'obstination du coupable pour le punir aussi sévèrement..4.ussi,pi'nsant que le jeune homme pe repentirait, le prince alla à la fenôlre qui donnait sur la cour que devait traverser Olhon pour serer"ire au quartier des archers, et se cacha derrière un rideau afin de n'être point aperçu, certain qu'il était de le voir revenir sur ses pas. Mais Othon s'éloigna lentement et sans détourner la télé; et le priiice le suivait des yeux, perdant une espérance à chaque pas qu'il faisait, lorsqu'il vit revenir du côté opposé de la cour le comte Karl do Hombourg, qui venait de veiller lui-même à en que le déjeuner de Hans lui lût servi à son heure accoutumée. Le vieux comte et le jeune archer marchaient donc aadevant l'un de l'autre, lorsqu'on levant les yeux l'un sur l'autre, ils s'arrêtèrent tous deux comme frappés de la foudre. Othon avait reconnu Knrl ; Karl avait reconnu Othon.
Le premier mouvernent du jeune homme fut de s'éloigner, mais Hombourg lui jeta les bras autour du cou et le retint en l'appuyant contre son cœur avec toute la force de la vieille amitié qui depuis trente ans l'unissait à son père.
Le prince pensa que le bon chevalier devenait fou ; un comte embrassant un archer lui paraissait un spectacle si étrange qu'il n'y pouvait croire : aussi ouvrit-il sa fenèlre en appelant Karl de toutes ses forces. A cette apparition, le jeune homme n'eut que le temps de faire promettre au vieux chevalier quil lui garderait le secret, et s'élança dans le quartier des gardes, tandis que Hombourg se resdait à l'invitation du prince.
Le prince interrogea Hombourg, mais ce fut Hombourg qui à son tour no voulut rien dire, tl se contenta de répondre qu'Olhon ayant élé longtemps au service du landgrave de Godesbcrg, il l'avait connu là tout enfant et s'était attaché à lui, de sorte que lorsqu'il l'avait rencontré il n'avait pas été maître d'un premier mouvement de joie : il convenait au reste, avec la bonhomie qui lui était habituelle, que ce premier mouvement l'avait entraîné au-delà des bornes du décorum. Le prince, qui regrettait sa sévérité envers Othon parce qu'il soupçonnait quelque mystère dans cette bizarre at>sence, saisit cette occasion de revenir sur ce qu'il avait fait : en conséquence il appela un serviteur vi lui ordonna d'aller dire à son archer qu'il pouvait rester au château, et qu'à la sollicitation du comte Karl do Hombourg, le prince lui pardoimait ; mais le serviteur revint en (li>ant que le jeuno homme avait disparu avec Hcrmanu,etque nul n'avait pu liii dire ce qu'ils étaient
devenus. Le prince fut quelque tetnps tellement préoccupé de cette disparition qu'il en oublia te combat de la veille, mais bientôt ce souvenir revint à son esprit, et avec lui le regret de laisser sans récompense le dévoûment du chevalier inconnu. Il consulta le comte Karl sur ce qu'il avait à faire à ce sujet, et le vieux chevalier lui donna le conseil de proclamer que la main d'Héléna appartenant de droit à son défenseur, le chevalier au cygne d'argent n'avait qu'à se présenter pour recevoir une récompense que rendait précieuse, môme pour un flis de roi, la beauté et la richesse d'Héléna. Le même soir, le comte Karl quitta le château malgré les instances du prince; desafi'aires delà dernière importance le rappelant, disait-il, auprès de son vieil ami le landgrave de Godcsberg.
Othon attendait le chevalier à Kerveinheim : co ftit là qu'il apprit le désespoir du landgrîwc, Tout avait disparu devant l'idée de son père souffrant et malheureux, tout jusqu'à son amour pour Héléna. Aussi cxigea-l-il du comte qu'ils se remissent en route à l'instant même. Mais lo comte avait une autre espérance : c'était de ramener à la fois au landgrave son épouse et son fils, car il espérait qu'un mot du (ils obtiendrait de la mère ce que n'avaient pu obtenir les prières de l'époux.
Hombourg ne se trompait pas i trois jours après il regardait à travers des larmes de joie son vieil ami serrant entre ses bras sa femme et son enfant, qu'il avait cru perdus pour toujours.
Cependant le château de (lèves paraissait ^ido : Othon, en partant, en avait enlevé la vie. Héléna priait sans cosse dans la chapelle de la princesse Béatrix, et le prince Adolphe de Clèves ne cessait de regarder au balcon s'il ne voyait pas reveuir le chevalier au cygne d'argent : le père et la fille ne serassemblaiewt plus qu'aux heures des repas. Chacun s'inquiétait de la tristesse de l'autre; enfin le prince Adolphe résolut de mettre à exécution le conseil que lui avait donné le comte de Hombourg. Et un soir qu'Héléna avait prié toute la journée et qu'elle se retirait pour prier encore, son père l'anêta au moment où feUe allait franchiir le seuil de la porte.
— Héléna, lui dit-il, n'as-tu pas plus d'une fois, depuis le jour du combat qui t'a si heureusement délivrée da comte de Ravenstein. pensé au chevalier inconnu'?
— Si fait, monseigneur, répondit la jeune fllle, car je crois n'avoir pas adressé une prière à Dieu, depuis co jour, sans lui avoir demandé de le récompenser, puisque vous ne pouvez le faire, vous.
— La seule récompense qui conviendrait à un aussi noble jeune homme que celui-là paraissait être, t'est la main de celle qu'il a sauvée, répondit le prince.
—Que dites-vous, mon père! s'écria Héléna en rougissant.
— Je dis, répondit le prince reconnaissant dans l'expression du visage de sa fille plus de surprise que d'inquiétude, que je regrette de n'avoir pas mis plus tôt à exécution lo conseil que m'a donné Hombourg.
— Et quel est ce conseil? demanda Héléna.
— Tu le sauras demain, répondit le comte.
1.0 lendemain, des hérauts partirent pour .Dortreck et pour Cologne, proclatnant partout que le prince Adolphe, n'ayant pas trouvé de plus noble récompense à oflVir à f oliii qui avait combattu pour sa fllle que la main même de sa fille, faisait prévenir lo chevalier au cygne d'argent que cette récompense l'attendait au château deClèvus.
Vers la fin du septième jour, comme le prince et sa fille étaient assis sur le b;ilcon de la princesse Brâtrix, Héléna posa vivement une de ses mains sur le bras de son père, tandis qu'elle lui montrait de l'antre un point noir qui apparaissait sur le fleuve, à la pointe de Doniirk, c'est à-chre à l'endroit même où avait disparu Rodolphe d'Alost.
Bientôt ce point devint visible. Héléna reconnut la première que c'était une barque montée par trois maîtres et six rameurs. Bientôt elle put distinguer que ces hommes étaient revêtus d'armures, avaient la visière baissée, et que celui qui se tenait au milieu des deux autres portait au bras gauche un écu armorié. Dès lors ses yeux ne quitlèreut
OTHON L'ARCHEB.
plus lo bouclipr •■ au bout d'un instant il n'y eut plus de floute, ce bouclier portait pour armes un champ d'azur avec un cygne d'argent; le prince lui-même, malgré sa vue affaiblie, commençait à le distinguer. Lo prince no pouvaij contenir sa joie; Héléna tremblait dotous ses membres.
La barque prit terre : les trois chevaliers descendirent sur le rivage et s'acheminèrent vers le châleau. Lo prince saisjf Hélén^ par Iq main, ci, la forçant de descendre, \\ 1^ conduisit presque de force ïîu-devant de son libérateur- Au haut du perron, Jos forces lui manquèrent, et le prince fut forcé dq s'arrêter : en ce moment, les trois chevaliers s'avancèrent dans la cour.
— Soye? les bien reçus, qui que vous soyez, leur cria le prince, et si l'un do vous est véritablement le bravo chevalier qui est venu si courageusement h notre aide, qu'il s'approcîie et lève la visibre do son pqsque, afin qu9 je puisse 1 eipbrasser à visage découvert.
Alors celui qui portait l'écu armorié s'arrêta un instant lui-mêj|is, s'appuyaiit spr l'épaule des deux chevaliers qui l'accompagnaient, car il paraissait aussi tremblant que la jeune fille; mais bientôt il sembla se remettre, et mon-
tant une à une les marches du perron, toujours escorté de .-^es deux compagnons, il s'arrêta 'sur l'avant-dernièio, fléchit le genou devant Héléna, et, après un dernier moment d'hésiiation, leva la visière do son casque.
— dthon l'archer I s'écria le prince stupéfait.
— J'en étais sûre, murmura la jeune fillo en cacbanl ?on visage dans la poitrine de son père.
— Mais qui t'avait donné le droit de porter un casquo couronné? s'écria le prince.
— Ma naissance, répondit le jeune homme avec crlio voix douce et ferme que le père d'Héléna lui conniii-iBait.
— Qui me l'atteslcra? continua Adolphe deClèvcs, dou tant encore de la parole de son archer.
— Moi, son parrain, dit le comte Karl de Hombourg.
— Moi, son père,dit le landgrave Ludwigde Godesberg Et tous deux, en disant ces mots, levèrent à leur tour la
visière de leur casque.
Huit jours après, les deux jeunes gens furent unis dans la chapelle de la princesse Péatrix.
Voilà l'histoire d'Olhon l'archer (elle que je l'îi entopdu raconter sqr Jes bords du Rhin.
ÎJ'P.- îW W^' V'M^^V'.lï^-i^i^BHl». me iit-Louîs, 4C, Sii Marais.