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OEUVRES COilPLETES D•ALEXA^'DRE DOMAS.
Huit jours après la scène que je viens de le raconter, continua Alfred, nous étions dans notre petite maison de Piccadilly, assis et déjeunant de cliaque côté d'une table h thé, lorsque Pauline, qui lisait une gazette anglaise, pùlit tout ù-coup afifreuscnient, laissa tomber le journal, poussa un cri et s"éyanouit. Je sonnai violemment, les femmes de chambre accoururent; nous la transportâmes chez elle; et, tandis qu'on la (déshabillait, je descendis pour envoyer chercher le docteur .et voir sur le journal la cause de son évanouissement. A peine 'eus-je ouvert, que mes yeux tombèrent sur ces lignes traduites du Courrier français.
« Nous recevons ù l'instant les détails les plus singuliers et les plus mystérieux sur un duel qui vient d'avoir lieu à Versailles, et qui paraissait emprunter ses causes aux motifs inconnus d'une haine violente.
»Avanthiermatin,5aoùt I8ô3, deux jeunes gensqui paraissaient appartenir à l'aristocratie parisienne arrivèrent dans notre ville, chacun de son côté, à cheval et sans domestique. L'un se rendit à la caserne de la rue Royale, l'autre au café de la Régence; là, prière fut faite par eux ù deux ofiiciers de les accompagner sur le terrain. Chacun descombatlans avait apporté ses armes; les conditions de la rencontre furent réglées, et les adversaires, placés ù vingt pas de distance, tirent feu l'un sur l'autre; l'un des deux est mort sur le coup, l'autre, dont on ignore le nom, est reparti à l'instant même pour Paris, malgré une blessure grave, la balle de son ennemi lui ayant traversé les chairs de l'épaule.
" Celui des deux qui a succombé se nomme le comte Horace de Beuzeval ; on ignore le nom de son adversaire. »
Pauline avait lu cet article, et l'effet qu'il avait produit sur elle avait été d'autant plus grand, qu'aucune précaution ne l'y avait préparée. Depuis mon retour, je n'avais point prononcé le nom de son mari devant elle ; et, il y a plus, quoique j je sentisse la nécessité de lui faire connaître, un jour ou l'autre, l'accident qui la rendait libre, tout en lui laissant ignorer la cause de sa liberté, je ne m'étais encore arrêté à aucun mode de révélation, bien éloigné que j'étais de penser que les journaux prendraient les devans sur ma prudence et lui annonceraient brutalement el viulemmenl ainsi une nouvelle qui demandait, pour être dite, ù elle surtout dont la santé était toujours chancelante, plus de ménagemens encore qu'ù toute autre femme.
En ce moment le docteur entra; je lui dis qu'une émotion violente venait d'amener chez Pauline une nouvelle crise. Nous remontâmes ensemble chez elle ; la malade était toujours évanouie, malgré l'eau qu'on lui avait jetée au visage et les sels qu'on lui avait fait respirer. Le docteur parla de la saigner, et commença les préparatifs de cette opération ; alors le courage me manqua, et, tremblant comme une femme , je me sauvai dans le jardin.
Lu, je restai une demi-heure ù-peu-près, la tête appuyée dans mes mains et le front brisé par mille pensées qui se heurtaient dans mon esprit. Dans tout ce qui venait de se passer j'avais suivi passivement le double intérêt de ma haine pour le comte et de mon amitié pour ma sœur; je détestais cet homme du jour où il m'avait enlevé tout mon bonheur en é|)Ousant Pauline, et le besoin d'une vengeance personnelle, le désir de rendre le mal physi(|ue en échange de la douleur morale m'avait emporté comme malgré moi ; javais voulu luer ou être tué, voilii tout. Maintenant (|ue la chose était accomplie, j'en voyais se dérouler toutes les conséquences.
On me frappa sur l'épaule, c'était le docteur.
— El Pauline ! m'écriai-je en joignant les mains.
— Elle a repris connaissance.
Je me levai pour courir à elle, le docteur m'arrêta.
— Écoutez, continua-t-il : l'accident ([ui vient de lui arriver est grave -, elle a besoin avant tout de re|)os... N'eiiirczpas 4uig sa cbambre en ce moment.
— Et pourquoi cela ? lui dis-je.
— Parce qu il est important qu'elle n'éprouve aucune émotion violente. Je ne vous ai jamais fait de question sur votre position vis-ù-vis d'elle, je ne vous demande pas de confidence ; vous l'appelez votre sœur : êtes-vous ou n'êtes-vous pas son frère, cela ne me regarde point com.me homme, mais cela m'importe beaucoup comme médecin. Votre présence, votre voix même ont sur Pauline une influence visible... Je l'ai toujours remar(|ué, ettout-à-l'heure encore, comme je tenais sa main, votre nom seul prononcé accéléra d'une manière sensible le mouvement de son pouls. J'ai défendu que personne entrât dans son appartement aujourd'hui, que moi et ses femmes de chambre ; n'allez pas contre mon ordonnance.
— Est-ce donc dangereux? m'écriai-je.
— Tout est dangereux pour une organisation ébranlée comme l'est la sienne: i! aurait fallu que je pusse donner à cette femme un breuvage qui lui fit oublier le passé; il y a en elle quelque souvenir, quelque chagrin, quelque regret qui la dévore.
— Oui, oui, répondis-je, rien ne vous est caché, et vous avez tout vu avec les yeux de la science... Non, ce n'est pas ma sœur, non, ce n'est pas ma femme , non , ce n'est pas ma maîtresse; c'est un être angélique que j'aime au-dessus de tout, ù qui cependant je ne puis rendre le bonheur, et qui mourra dans mes bras avec sa couronne de vierge et de martyre !... Je ferai ce que vous voudrez, docteur, je n'entrerai que lorsque vous me le permettrez, je vous obéirai comme un enfant; mais quand vous reverrai-je?
— Je reviendrai dans la journée...
— Et moi, que vais-je faire, mon Dieu?..
— Allons, du courage I... Soyez homme...
— Si vous saviez comme je l'aime!...
Le docteur me serra la main, je le reconduisis jusqu'à la porte, puis je restai immobile à l'endroit où il m'avait quitté. Enliii je sortis de cctteapathie ; je moulai machinalement les escaliers ; je m'approchai de sa porte, et, n'osant pas entrer, j'écoutai. Je crus d'abord que Pauline dormait; mais bientôt quelques sanglots étoufl'és parvinrent jusqu'à mon oreille je mis la main sur la clef. Alors je me rappelai ma promesse, et, pour ne pas y manquer, je m'élançai hors de la maison, je sautai dans lapremière voiture venue, eljemeli^conduire à Regenl's-Park.
J'errai deux heures à peu-près, comme un fou, au milieu des promeneurs, des arbres et des statues ; puis je revins. Je rencontrai sur la porte un domestique qui sortait en courant ; il allait chercher le docteur; Pauline avait éprouvé une nouvelle crise nerveuse, ù la suite de laquelle le délire s'était emparé d'elle. Cette fois je n'y pus pas tenir, je meprécipitai dans sa chambre, je me jetai ù genoux et je pris sa main qui pendait hors du lit; elle ne parut pas s'apercevoir de ma présence; sa respiration était entrecoupée et haletante, elle avait les yeux fermés, el quelques mots sans suite et sans raison s'échappaient fiévreusement de sa bouche. Le docteur arriva.
— Vous ne m'avez pas tenu parole, me dit-il.
— Hélas ! elle ne m'a pas reconnu I lui répondis-je.
Néanmoins, au son de ma voix, je sentis sa main tressaillir. Je cédai ma place au docteur, il s'approcha du lit, tàtale pouls de la malade et déclara qu'une seconde saignée était nécessaire. Cependant, malgré le sang tiré, l'agitation alla toujours croissant; le soir une fièvre cérébrale s'ét.iil déclarée.
Pendant huitjours et huit nuits, Pauline resta en proie à ce délire affreux, ne reconnaissant personne, se croyant toujours menacée et appelant sans cesse à son aide ; puis le mal commença .1 perdre de son intensité, une faiblesse extrême, une prostration complète de forces, succéda à cette exaltation insensée. Enfin, le matin du neuvième jour, en rouvrant les yeux après un sommeil un peu plus tramiuille elle me reconnut et prononça mon nom. Ce (jui se passa en moi alors est impossible ù décrire ; je me jetai à genoux, la tête appuyée contre son lit, et je me mis ù pleurer comme un enfant. En ce moment le docteur entra, et craignant pour elle !'--3 émotions, il
PAULUNE.
exigea que je me retirasse; je voulus résister; mais Pauline rae serra la main, en me disant d'une voix douce :
— Allez!...
J'obéis. Il y avait huit jours et huit nuits que je ne m'étais couché, je me mis au lit, et, un peu rassuré sur son état, je m'endormis d'un sommeil dont j'avais presque autant besoin qu'elle.
En effet, la maladie inflammatoire disparut peu à peu, et au bout de trois semaines il ne restait plus à Pauline qu'une grande faiblesse; mais pendant ce temps la maladie chronique dont elle avait déjà été menacée un an auparavant avait fait des progrès. Le docteur nou? conseilla le remède (|ui l'avait déjà guérie, et je résolus de profiter des derniers beaux jours de l'année pour parcourir avec elle la Suisse et de là gagner Naples, où je complais passer l'hiver. Je fis part de ce projet à Pauline : elle sourit tristement de l'espoir que je fondais sur cette distraction ; puis, avec une soumission d'enfant, elle consentit à tout. En conséquence, vers les premiers jours de septembre, nous partîmes pour Ostende : nous traversâmes la Flandre, remontâmes le Rhin jusqu'à Bàle ; nous visitâmes les lacs de Bienne et de Neuchâtel, nous nous arrèlàmes quelques jours à Genève ; enfin nous parcourûmes l'Oberland, nous franchîmes le Brunig, et nous venions de visiter Altorf, lorsque tu nous rencontras, sans pouvoir nous joindre, à Fluelen, sur les bords du lac des Quatre-Cantons.
Tu comprends maintenant pounjuoi nous ne pûmes t'attendre : Pauline, en voyant ton intention de profiter de notre barque, m'avait demandé ton nom, et s'était rappelé l'avoir rencontré plusieurs fois, soit chez madame la comtesse JI .., soit chez la princesse Bel... A la seule idée de se retrouver en face de loi, son visage prit une telle expression d'effroi, que j'en fus effrayé, et que j'ordonnai à mes bateliers de s'éloigner a force de rames, quelque chose que tu dusses penser de mon impolitesse.
Pauline se coucha au fond de la barque, je m'assis près d'elle, et elle appuya sa tête sur mes genoux. Il y avait juste deux ans qu'elle avait quitté la France ainsi soufl'raute et appuyée sur moi. Depuis ce temps, j'avais tenu tidèlementl'cugagement que j'avais pris : j'avais veillé sur elle comme un frère, je l'avais respectée comme une sœur, louiesles préoccupations de mon esprit avaient eu pour but de lui épargner une douleur ou de lui ménager un plaisir-, tous les désirs de mon âme avaient tourné autour de l'espérance d'être aimé un jour par elle. Quand on a vécu longtemps près d'une personne, il y a de ces idées qui vous viennent à tous deux en même temps. Je vis ses yeux se mouiller de larmes, elle poussa un soupir, et, me serrant la main qu'elle tenait entre les siennes:
— Que vous êtes bon ! me dit-elle.
Je tressaillis de la sentir répondre aussi complètement ù ma pensée.
— Trouvez-vous que j'aie fait ce que je devais faire? lui dis-je.
— Oh ! vous avez été pour moi l'ange gardien de mon enfance, qui s'était envolé un instant, el que Dieu m'a rendu sous le nom d'un frère !
— Eh bien ! en échange de ce dévoûment, ne ferez-vous rien pour moi?
— Hélas! que puis-je maintenant pour votre bonheur? dit Pauline ; vous aimer ?... Alfred, en face de ce lac, de ces montagnes, de ce ciel, de toule cette nature sublime, en face de Dieu qui les a faits, oui, Alfred , je vous aime ! Je ne vous apprends rien de nouveau en vous disant cela.
— Oh ! oui, oui, je le sais, lui répondis-je ; mais ce n'est point assez de m'aimer, il faut que votre vie soit attachée à la mienne par des liens indissolubles ; il faut que celte protection, que j'ai obtenue comme une faveur, devienne pour moi un droit.
Elle sourit tristement.
— Pourquoi souriez-vous ainsi? lui dis-je.
— C'est que vous voyez toujours l'avenir de la terre, et moi l'avenir du ciel.
— Encore!... lui dis-je.
— Pas d'illusions, Alfred ; ce sont les illusions qui rendenlles douleurs amères et inguérissables. Si j'avais conservé
OKUv. court, — IV.
quelque illusion, moi, croyez-vous que je n'eusse point fait connaître ù ma mère que j'existais encore ?i>Iais alors il m'aurait fallu quitter encore une seconde fois ma mère et vous , et c'eût été trop. Aussi ai-je eu d'avance pitié de moi-même et mesuis-je privée d'une grande joie pour m'épargner une suprême douleur.
Je fis un mouvement de prière.
— Je vous aime! Alfred, me répéta-t-elle : je vous redirai ce mot tant que ma bouche pourra prononcer deux paroles ; ne me demandez rien de plus, et veillez vous-même & ce que je ne meure pas avec un remords...
Que pouvais-je dire, que pouvais-je faire en face d'une telle conviction'? prendre Pauline dans mes bras et pleurer avec elle sur la félicité que Dieu aurait pu nous accorder et sur le malheur que la faialilé nous avait fait.
Nous demeurâmes quelques jours à Lucerne, puis nous partîmes pour Zurich; nous descendîmes le lac et nous arrivâmes à Pfeffers. Là nous comptions nous arrêter une semaine ou deux; j'espérais que les eaux thermales feraient quelque bien à Pauline. Nous allâmes visiter la source léconde sur laquelle je basais cette espérance. En revenant , nous te rencontrâmes sur ce pont étroit, dans ce souterrain sombre : Pauline te toucha presque, et celte nouvelle rencontre lui donna une telle émotion , qu'elle voulut partir à l'instant même. Je n'osai insister, et nous primes sur-le-champ la route de Constance.
Il n'y avait plus à en douter pour moi-même, Pauline s'affaiblissait d'une manière visible. Tu n'as jamais éprouvé, tu n'éprouveras jamais, je l'espère, ce supplice atroce de sentir un coeur qu'on aime cesser lentement de vivre sous votre main, de compter chaque jour, le doigt sur l'artère, quelques baltemens fiévreux de plus, et de se dire, chaque fois que, dans un sentiment réuni d'amour et de douleur, on presse sur sa poitrine ce corps adoré, qu'une semaine , quinze jours, un mois encore, peut-être, celle création de Dieu , qui vit , qui pense, qui aime, ne sera plus qu'un froid cadavre sans parole et sans amour!
Quant à Pauline, plus le temps de notre séparation scaiblaît s'approcher, plus on eût dit qu'elle avait amassé pour ces derniers momens les trésors de son esprit et de son âme. Sans doute mon amour poétise ce crépuscule de sa vie ; mais, vois tu, ce dernier mois qui s'écoula entre le moment où nous le rencontrâmes à Ptellérs el celui où, du haut de la terrasse d'une auberge, tu laissas tomber au bord du lac Majeur ce bouquet d'oranger dans notre calèche, ce dernier mois sera toujours présent à ma pensée, comme a dû l'être à l'esprit des prophètes l'apparition des anges qui leur apportaient la parole du Seigneur.
Nous arrivâmes ainsi à Arona. Là, quoique fatiguée, Pauline semblait si bien renaître aux premières bouffées de ce vent d'Italie, que nous ne nous arrêtâmes qu'une nuit; car tout mon espoir élaît maintenant de gagner Naples. Cependant le lendemain elle était tellemenl souffrante, qu'elle ne put se lever que fort lard, et qu'au lieu de continuer notre route en voiture, je pris un bateau pour atteindre Sesto-Calende. Nous nouscmbarquâmes vers les cinq heures du soir. A mesure que nous nous approchions, nous voyions aux derniers rayons tièdes et dorés du soleil la petite ville, couchée aux pieds des collines, et sur ces collines ses délicieux jardins d'orangers, de myrtes et de lauriers-roses. Pauline les regardait avec un ravissement qui me rendit quelque espoir que ses idées étaient moins tristes.
— Vous pensez qu'il serait bien deux de vivre dans ce délicieux pays? lui demandai-je.
— Non, répondit-elle : je pense qu'il serait moins douloureux d'y mourir. J'ai toujours rêvé les tombes ainsi, continua Pauline, placées au milieu d'un beau jardin embaumé, entourées d'arbasles et de fleurs. On ne s'occupe pas assez, chez nous, de la dernière demeure de ceux qu'on aime : on pare leur lit d'un jour, et on oublie leur couche de l'éternité!... Si je mourais avant vous, Alfred, reprit-elle en souriant, après un moment de silence, et que vous fussiez assez
généreux pour continuer à la mort les soins delà vie, je
0'L;L\r>ES COMPLICES ryALE\\>iDHE DIMAS.
voudrais que vous vous souvinssiez de ce que je viens de vous dire.
— Oli ! Pauline! Pauline! m'écriaije en la prenant dans mes bras et en la serrantconviilsivement contre mon cœur, ne me parlez pas ainsi, vous me Uiez.
— Eh bien! non, me répoudil-ellc; mais je voulais vous dire cela, mon ami, une fois pour toutes; car je sais qu'une fois que je vous l'aurai dit, vous ne l'oublierez jamais. Non, vous avez raison, ne parlons plus de cela.... D'ailleuvs, je me sens mieux; Naples me fera du bien. 11 y a lonfrtemps que j'ai envie de voir Naples...
— Oui, continuai-je en l'interrompant, oui, nous y serons bientôt. Nous prendrons pour cet hiver une |)ellle maison à Sorrcnle ou ù Iiésina; vous y passerez l'hiver, rcchauirée au soleil, qui ne s'éteint pas; puis, au printemps, vous reviendrez à la vie avec toute la nature.... Qu'avez-vous ? mon Dieu!...
— Oh! quejesouiïre! dit Pauline en se raidissant et en portant sa main à sa poitrine. Vous le voyez, Alfred, la mort est jalouse même de nos rêves, et elle m'envoie la douleur pour nous réveiller!....
Nous demeurâmes en silence jusi]u'au moment où nous abordâmes. Pauline voulut marcher; mais elle était si faible, que ses genoux plièrent. Il commençait ;1 faire nuit; je la pris dans mes bras et je la portai jusqu'à 1 hôtel.
Je me fis donner une chambre près de la sienne. Depuis long-temps il y avait entre nous (|uel<iue chose de saint, de fraternel et de sacré qui faisait qu'elle s'endormait sous mes yeux comme sous ceux d'une mère. Puis, voyant (ju'elle était plus soulTrante que je ne l'avais vue encore, et désespérant de pouvoir continuer notre route le lendemain, j'envoyai un exprès en poste, dans ma voiture, pour aller chercher à Milan et ramener .i Sesto le docteur Scarpa.
Je remontai près de Pauline : elle était couchée; je m'assis au chevet de son lit. On eût dit qu'elle avait quelque chose à me demander et tiu'elle n'osait le faire. Pour la vingtième fois, je surpris son regard tixé sur moi avec une expression inouïe de doute.
— Que voulez-voui " 'ui dis-je; vous désirez m'interroger et vous n'osez pas le faire. Voila déjà plusieurs fois que je vous vois me regarder ainsi : ne suis-je pas votre ami, votre frère?
— Oii ! vous êtes bien plus que tout cela, me répondit-elle, et il n'y a pas de nom pour dire ce qnc vous êtes. Oui, oui, un doute me tourmente, un doute horrible! Je l'éclaircirai plus tard... dans un moment où vous n'oserez jias me mentir; mais l'heure n'est pas encore venue. Je vous regarde pour vous voirleplus possible. ..je vous regarde, parce que je vous aime !
Je pris sa tète et je la posai sur mon épaule. Nous restâmes ainsi une heure à peu près, pendant laquelle je sentis
son souffle haletant mouiller ma joue, et son cœur bondir contre ma poitrine. Enlin elle m'assura qu'elle se sentait mieux et me pria de me retirer. Je me levai pour lui obéir, et, comme d'habitude, j'approchais ma bouche de son front, lorsqu'elle me jeta les bras autour du cou, et appuyant ses lèvres sur les miennes : Je l'aime! murmura-t-elie dans un baiser, et elle retomba la tête sur son lit. Je voulus la prendre dans mes bras; mais elle me repoussa doucement, cl sans rouvrir les yeux : Laisse-moi, mon Alfred, me dit-elle ; je t'aime !... je suis bien... je suis heureuse!...
Je sortis de la chambre ; je n'aurais pas pu y rester dans l'état d'exaltation où ce baiser fiévreux m'avait mis. Je rentrai chez moi ; je laissai la porte de communication entr'ouvcrte, alin de courir près de Pauline au moindre bruit ; puis, au lieu de me coucher, je me contentai de mettre bas mon habit, et j'ouvris la fenêtre pour chercher un peu de fraîcheur.
Le balcon de ma chambre donnait sur ces jardins enchantés que nous avions vus du lac en nous approchant de Sesto. An milieu des foull'es de citronniers et des massifs de lauriers-roses, quelques statues debout sur leurs piédestaux se dctacliaienl aux rayons de la lune, blanches comme des ombres. A force de fixer les yeux sur une d'elles, ma vue se troubla, il me sembla la voir s'animer et qu'elle me faisait signe (le la main en me montrant la terre. Bientôt cette illusion fui si grande, que je crus m'entendre appeler ; je portai mes deux mains ù mon front, car il me semblait que jo devenais fou. Mon nom, i)rononcé une seconde fois d'une voix plus plaintive, me lit tressaillir; je ren'rai dans ma chambre cl j'écoutai; une troisième fois mon nom arriva jus(|u'â moi, mais plus faible. La voix venait de l'apparteHientâ cùlé, c'était Pauline (jui m'appelait, je m'élançai dans sa chambre.
C'était bien elle... elle, expirante, cl qui n'avait pasvou'ii mourir seule, et qui, voyant que je ne lui répondais jias, était descendue de son lit pour me chercher dans son agonie; elle élait ù genoux sur le par(iuet... Je me précipitai vers elle, voulant la prendre dans mes bras, mais elle me fit signe qu'elle avait quelque chose à me demander. . Puis, ne pouvant parler et sentant qu'elle allait mourir, elle saisit la manche (le ma chemise, l'arracha avec ses mains, mit à découvert la blessure à peine refermée, {|ue trois mois auparavant m'avait faite la balle du comte Hoi'ace, et me montrant du doigt la cicatrice, elle poussa un cri, se renversa en arrière et ferma les yeux.
Je la portai sur son lit, et je n'eus que le temps d'approcher mes lèvres des siennes pour recueillir son dernier souffle et ne pas perdre son dernier soupir.
La volonté de Pauline fut accomplie; elle dort dans un de ces jardins (pii dominent le lac, au milieu du parfum des orangers et sous l'ombrage des myrtes et des lauriers-roses,
— Je le sais, répondis-je ù Alfred, car je suis arrivé à Sesto quatre jours après que tu l'avais (|uitté; et, sans savoir qui elle renfermait, j'ai été [irier sur sa tombe.
Paris. — Imirlnirrip 1. Voisvcii?' , Iti , rj? d'J CrcIssanU
OTHON L'ARCHER
ALEXA]\DRE DÏJMAS
Vers la fin do l'année 1310, par une nuit frnide mais encore belle de l'automne, un cavalier suivait le chemin étroit qui côtoie la rive gàuclie du Rhin. On aurait pu croire, attendu l'heure avancée et le pas rapide qu'il avait fait prendre à son cheval, si fatigué qu'il fût de la longue journée déjà faite, qu'il allait s'arrêter au moins pendant quelques heures dans la petite ville d'Oberwinler, dant laquelle il venait d'entrer; mais, au contraire, il s'engagea du même pas, et en homme à qui elles sont familières, au milieu de rues étroites et tortueuses qui pouvaient abréger de quelques minutes son chemin, et reparut bientôt de l'autre côté de la ville, sortant par la porte opposée à celle par laquelle il était entre, (^omme, au moment où l'on baissait la herse derrière lui, la hine, voilée jusque-là, venaitjustement d'entrer dans un esp.ice pur et brillint comme un lac paisible, au milieu de cette mer de nuages qui roulait au ciel ses flots fantastiques, lious profiterons de ce rayon fugitif pour jeter un coup d'œil rapide sur le nocturne voyageur.
C'était un homme de quarante-huit à cinquante ans, de movenne taille, mais aux formes athlétiques et carrées, et qui semblait, tant ses mouvements étaient en harmonie avec ceux de son clieval, avoir été taillé dans le même bloc de rocher. Comme on était en pays ami et par conséquent éloigné de tout danger, il avait accroché son casque à l'arçon de sa selle, et n'avait pour garantir sa lète de l'air humide de k> nuit qu'un petit capuchon de mailles doublé de drap, qui, lorsque le cns- que était en son lieu ordinaire, retombait en pointe entre les' deux épaules. 11 est vrai qu'une longue et épaisse chevelure qui commençait à grisonner rendait ù son maître le même service qu'aurait pu faire la coiffure la plus confortable, enfermant en outre, comme dans son cadre naturel, sa ligure à la fois grave et paisible comme celle d'un lion. Quant à sa qualité, ce n'eût été un secret que pour le peu de personnes qui à celte époque ignoraient la langue héraldique, car en jetant les yeux sur son casque, on en voyait sortir à travers une couronne de comte qui en formait le cimier, un bras nu levant une épée nue, tandis que de l'autre côté de la selle brillaient, sur fond de gueules, au bouclier attaché en regard, les trois étoiles d'or posées deux et une de la maison de Hombourg
l'une des plus vieilles et des plus considérées de toute l'Allemagne. Maintenant, si l'on veut en savoir davantage sur le personnage que nous venons de mettre en scène, nous ajouterons que le comte Karl arrivait de Flandre, où il était allé, sur l'ordre de l'empereur, Louis V de Bavière, prêter le secours de sa vaillante épée à Edouard III d'Angleterre, nommé dix-huit mois auparavant vicaire-général de l'empire, lequel, grâce aux trêves d'un an qu'il venait de signer avec Philippe de Valois par l'intercession de madame Jeanne, sœur du roi de France et mère du comte deHainaut, lui avait rendu momentanément sa liberté.
Parvenu à la hauteur du petit village de Melhem. le voyageur quitta la roule qu'il avait suivie depuis Coblentz pour prendre un sentier qui entrait directement dans les terres. Un instant-le cheval et le cavalier s'enfoncèrent dans un ravin, puis bientôt reparurent de l'autre côté, suivant à travers la plaine un chemin qu'ils semblaient bien connaître tous deux. En effet, au bout de ciiir| minutes démarche, le cheval relova la tête et hennit comme pour annoncer son arrivée, et cette fois, sans que son niaitre eût besoin de l'exciter ni de la parole ni de l'éperon, il redoubla d'ardeur, si bien qu'au bout d'un instant ils laissèrent dans l'ombre, à leur gauche, le ))etit village de Godesberg, perdu dans un massif d'arbies, et quiilant le chemin qui conduit de Rolandseck à Bone, en prenjnt une seconde fois k gauche, ils s'avancèrent directement vers le château situé au haut d'une colline, et qui porte le même nom que la ville, soit qu'il l'ait reçu d'elle, soit qu'il le lui ait donné.
11 était dés lors évident que le château de Godesberg était le but de la route du comte Karl ; mais ce qui était plus sûr encore, c'est qu'il allait arriver au lieu de sa destination au milieu d'une fête. A mesure qu'il gravissait le chemin en spirale qui partait du bas de la montagne et aboutissait à la grande p)rte, il voyait chaque façade à son tour jeter de la lumière par toutes ses fenêtres; puis derrière les tentures chaudement éclairées, se mouvoir des ombres nombreuses dessinant des groupes variés. 11 n'en continua pas moins sa route, quoiqu'il eût été facile de juger, au léger froncement de ses sourcils, qu'il eût préféré tomber au milieu de l'intimité de la fan il e que dans le tumulte d'un bal, de sorte que quelques minutes après il franchissait la porte du château.
La cour était pleine d'écuyers, de valets, de chovaux et de litières, car, ainsi que nous l'avons dit, il y avait fête à Godesberg. Aussi à peine le comio l\iy\ eut-il mis pied ft
CEDVRES COMPLÈTES D'ALEXANDRE DUMAS
terre, qu'une troupe de valets et de serviteurs se présenta pour s'emparer de son cheval, et le conduire dans les écuries. Mais le chevalier ne se séparait pas f-i facilement do son fidèle compagnon : aussi n'en voulut-il confier la garde à personne, et le prenant lui-même par la bride, le conduisit-il dans une écurie isolée, oii l'on mettait les propres chevaux du landgrave de Godesberg. Les valets, quoique étonnés de cette hardiesse, le laissèrent faire, car le chevalier avait agi avec une telle assurance, qu'il leur avait inspiré cette conviction qu'il avait le droit de faire ainsi.
Lorsque Hans, c'était le nom que le comte donnait à son cheval, eut été attaché à l'une des places vaciintes, que sa litière eutété comfortablement garnie de paille, son auge d'avoine et son râtelier de loin, le chevalier songea alors à lui-mfime, et après avoir lait quelques caresses encore au noble animal, ijui interrompit son repas déjà commencé pour répondre fiar un hennissement, il s'achemina vers le grand escalier, et malgré l'encombrement formé dans toutes les voies par les pages et les écuyers, il parvint jusqu'aux appartemensoù se trouvait réunie pour le moment toute la noblesse des environs.
Le comte Karl s'arrêta un instant à l'une des portes du salon principal pour jeter un coup-d'œil sur l'ensemble le plus bruyant de la fête. Elle était animée et bruyante, toute bariolée de jeunes gens vêtus de velours et de nobles dames aux robes blasonnées; et parmi ces jeunes gens et ces nobles dames, le plus beau jeune homme était Othon, et la plus belle châtelaine madame Emma, l'un le fils et l'autre la femme du landgrave Ludwig de Godesberg, seigneur du château et frère d'armes du bon chevalier qui venait d'arriver.
Au reste, l'apparition de celui-ci avait fait son effet: seul au milieu de tous les invités, il apparaissait, comme Vilhelm à Lenore, tout couvert encore de son armure de bataille dont l'acier sombre contrastait étrang(^ment avec les couleurs joyeuses et vives du velours et do la soie. Aussi tous les yeux se tournèrent-ils aussitôt de son côté, à l'exception cependant de ceux du comte Ludwig, qui, debout à la porte opposée, paraissait plongé datis une préoccupation si profonde, que ses regards ne changèrent pas un instant de direction. Karl reconnut son vieil ami, et sans s'inquiéter autrement de la chose qui le préoccupait, il fit le tour par les appartemens voisins, et après une lutte acharnée mais victorieuse avec la foule, il atteignit cette chambre reculée, à l'une des portes do laquelle il aperçut en entrant par l'autre le comte Ludwig n'ayant point changé d'attitude et toujours sombre et debout.
Karl s'arrêta de nouveau un instant pour examiner cette étrange tristesse, plus étrange encore chez l'hôte lui-même, qui semblait avoir donné aux autres toute la joie et n'avoir gardé que les soucis; puis enfin il s'avança, et voyant qu'il était arrivé jusqu'à son ami sans que le bruit de ses pas eût pu le tirer de sa préoccupation, il lui posa la main sur l'épaule.
Le landgrave tressaillit et se retourna. Son esprit et sa pensée étaient .si profondément enfoncés dans un ordre d'idées différent de celle qui venait le distraire, qu'il regarda quelque temps, et sans le reconnaître à visage découvert, celui que dans un autre temps il eût nommé, visière baissée, au milieu de toute la cour de l'empereur. Mais Karl prononça le nom de Ludwig et tend it les bras ; le charme fut rompu, Ludwig se jeta sur la poitrine de son frère d'armes, plutôt en homme qui y cherche un refuge contre une grande douleur qu'en ami joyeux de revoir un ami.
Cependant ce retour inattendu parut produire .sur l'hôte soucieux do cette joyeuse fête une heureuse distraction. Il entraîna l'arrivante l'autre extrémité de la chambre, et là |f. faisant asseoir sur une large stalle do chêne surmontée d'un dais de drap d'or, il prit place près do lui ; et tout en cachant sa tête dans l'ombre et lui prenant la main, il lui demanda le récit de ce qui lui était arrivé pendant celto
longue absence de trois ans qui les avait séparés l'un et l'autre.
Karl lui raconta tout avec la prolixité guerrière d'un vieux soldat ; comment les troupes anglaises, brabançonnes et impériales, conduites par Edouard III lui-même, étaient venues mettre le siège devant Cambrai, brûlant et ravageant tout; comment les deux armées s'étaient rencontrées à Buironfosse sans combattre, parce qu'un message du roi de Sicile, qui était très savant en astrologie, était venu annoncer, au moment d'en venir aux mains, à Philippe de Valois, que toute bataille qu'il livrerait aux Anglais et dans laquelle commanderait Edouard on personne lui serait fatale (prédiction qui se réalisa plus tard à Crécy), et comment enfin des trêves d'un an avaient été conclues entre les deux rois rivaux en la plaine d'Esplechin, et cela, comme nous l'avons dit, à la requête et prière de madame Jeanne de Valois, sœur du roi de France.
Le landgrave avait écouté ce récit avec un silence qui pouvait jusqu'à un certain point passer pour de l'attention, quoique de temps en temps il se lût levé avec une inquiétude visible pour aller jeter un coup d'œil dans la salle, do bal : mais comme à chaque fois il était revenu prendre sa place, le narrateur, momentanément Interrompu, n'en avait pas moins continué son récit, comprenant cette nécessité dans laquelle se trouve un maître de maison de suivre des yeux l'ordonnance do la fête qu'il donne, afin que rien ne manque de ce qui peut la rendre agréable aux convives isvités. Cependant , attendu qu'à la dernière interruption le landgrave , comme s'il eût oublié son ami, ne revenait pas prendre place auprès de lui, celuici .se leva ; il se rapprocha de nouvean de la porte du bal par laquelle entrait dans cette petite chambre retirée et sombre un flot de lumière, et cette fois celui qu'il venait rejoindre l'entendit, car il leva le bras sans détourner la tête. Le comte Karl prit la place indiquée par ce geste, et le bras du landgrave retomba sur l'épaule de son frère d'armes qu'il serra convulsivement contre lui.
Il se passait évidemment une lutte terrible et secrète dans le cœur de cet homme, et néanmoins Karl avait beau jeter les yeux sur cette foule joyeuse qui tourbillonnait devant lui, il ne voyait rien qui pût lui indiquer la cause d'une pareille émotion ; cependant elle était trop visible pour qu'un ami aussi dévoué que le comte ne s'en aperçût pas et n'en prît point quelque inquiétude. Cependant, celui-ci resta muet, comprenant que le premier devoir de' l'amitié est la religion du secret pour les choses qu'elle veut cacher ; mais aussi, dans les cœurs habitués à se deviner, il existe un contact sympathique: de sorte que le landgrave, comprenant ce silence intime, regarda son ami, passa la main sur son front, poussa un soupir, puis, après un dernier moment d'hésitation :
— Karl, lui dit-il d'une voix sourde et en lui montran du doigt son fils, no trouves-tu pas qu'Othon ressemble étrangement à ce jeune soigneur qui danse avec sa mèreî
Le comte Karl tressaillit à son tour. Ce peu de paroles était pour lui ce qu'est pour le voyageur perdu dans le désert un éclair illuminant la nuit; à sa lueur orageuse, si rapide qu'elle eût été, il avait vu le précipice, et cependant quelque amitié qu'il eût pour le landgrave, la re.ssemblance était si frappante de l'adolescent à l'honmie, que le comte ne put s'empêcher de lui répondre, quoiqu'il devinât l'importance de sa réponse :
— C'est vrai, Ludwig, on dirait deux frères. Cependant, à peine eut-il prononcé ces mois, que sentant
un frisson courir par tout le corps de celui contre lequel il était appuyé, il se hâta d'ajouter :
— Après tout, qu'est-ce que cela prouve f
— Rien, répondit le landgrave d'une voix sourde; seulement j'étais bien aise d'avoir ton avis là-dessus. Maintenant viens me raconter la fin de ta campagne.
Et il le ramena sur cette même stalle où Karl avait commencé son récit, récit qu'il acheva cette fois sans être interrompu.
A peine cessail-il de parler, qu'un homme parut à la
OTHON L'ARCHER
porle par laquelle Karl élait entré. A sa vue lo landgrave se leva vivement ets'avanra vers lui. Les doux hommes se parlèrent un instant h vois basse sans que Karl pût rien entendre de ce qu'il disaient. Cependant il vit facilement à leurs gestes qu'il s'agissait d'une communication de la plus haute importance, et il en fut plus convaincu que jamais, lorsqu'il vit revenir à lui le landgrave avec un visage plus sombre qu'auparavant.
— Karl, lui dit-il, mais sans s'asseoir celte fois, tu dois, après une route aussi longue que celle que tu as faite aujourd'hui, avoir plus besoin de repos que de bals et de fêtes. Jo vais te faire conduire à ton appartement; bonne nuit; nous nous reverrons demain.
Karl vit que son ami désirait être seul ; il se leva sans répondre, lui serra silencieusement la main, l'interrogeant une dernière fois du regard ; mais le landgrave ne lui répondit que par un de ces sourires tristes qui indiquent au cœur que le moment n'est pas encore venu do lui confier lo dépôt sacré qu'il réclame. Karl lui indiqua par un dernier serrement do main qu'à toute heure il le trouverait, et se retira dans l'appartement qui lui était destiné et jusqu'auquel, tout éloigné qu'il était, lo bruit de la fête parvenait encore.
Le comte se coucha l'âme remplie d'idées tristes et l'oreille pleine de sons joyeux: pendant quelque temps cet étrange contraste écarta le sommeil par sa lutte. Mais enfin la fatigue l'emporta sur l'inquiétude, le corps vainquit l'âme. Peu à peu, les pensées et le* objets devinrent moins distincts, ses sens s'engourdirent et ses yeux se fermèrent. Il y eut encore entre ce moment de somnolence et le sommeil réel un intervalle pareil à celui du crépuscule qui sépare lo jour de la nuit, intervalle bizarre et indescriptible pendant lequel la réalité se confond avec le rêve, de manière qu'il n'y avait ni rêvent réalité; puis un repos profond lui succéda. Il y avait si longtemps que le chevalier ne dormait plus que sous une tente et dans son harnais do guerre, qu'il céda avec volupté aux douceurs d'un bon lit, .si bien que lorsqu'il se réveilla il vit tout d'abord au jour que la matinée devait être assez avancée. Mais aussitôt un spectacle inattendu et qui lui rappelait toute la scène de la veille s'offrit à sa vue et attira toute son attention. Le landgrave était assis dans un fauteuil, immobile et la tête inclinée sur sa poitrine, comme s'il attendait le réveil de son ami, et cependant sa rêverie était si profonde qu'il no s'était pas aperçu de ce réveil. Le comte le regarda un instant en silence, puis voyant que deux larmes roulaient sur ses joues creuses et pâlies, il n'y put tenir plus longtemps, et tendant les bras vers lui :
— Ludwig ! s'écria-t-il, au nom du ciel I qu'y a t-il donc?
— Hélas! hélas! répondit le landgrave, il y a quejo n'ai plus ni femme ni fils!
Et à ces mots, se levant avec effort, il vint, en chancelant comme un homme ivre, tomber dans les bras que lo comte ouvrait pour le recevoir.
Pour l'intelligence des faits qui vont suivre, il faut que nos lecteurs consentent à remonter avec nous dans le passé.
Il y avait seize ans que le landgrave était marié : il avait épousé la fille du comte de Ronsdorf, qui avait été tué en 1316, pendant les guerres entre Louis de Bavière, pour lequel il avait pris parti, et Frédéric-le-Beau d'Autriche, rt dont les propriétés étaient situées sur la rive droite du Rhin, au-delà et au pied de cette chaîne de collines appelée les Sept Monts. La douairière de Ronsdorf,