NAHI-NAVA-NAHINA
Je ne m'étais pas trompé, continua le père Olifus après Atre passé du tafia au rhum. La pêche fut excellente; pendant les six jours que je me livrai à cet exercice, je péchai pour 7,000 fnncs de perles à peu près, et je ne vis ni requin, ni Buchold.
La saison était finie; je remerciai mon Chiugulaisenlui offrant mes services pour l'annéesuivante, et, ayant réalisé mon bénéfice je me retirai à Négombo, charmant petit village encadré par des prairies et ombragé par des bois de cannelliers.
J'avais l'intention d'employer tout l'intervalle qui devait s'écouler entre les deux saisons de pêche, à un commerce soit de bois de cannelle, soit de cliâles, soit d'élofTcs. Cela m'était chose facile, la populalion qui domino à Colombo, l'une des capitales de l'île, éloignée de Négombo do quelques lieues seulement, étant encore aujourd'hui la population hollandaise.
Je commençai par acheter une maison à Négombo; ra n'est pas une grande dépense : pour trois cents francs, j'eus une des plus jolies du village. C'était une charmante case en tiges de bambous se liant par des attaches de fibres de cocotier, n'ayant qu'un étage et trois chambres; mais, trois chambres, c'était tout autant qu'il en fallait pour moi. Moyennant cent cinquante francs, j'eus un des ménages les plus comfortables de l'île. Il se composait d'un lit, de quatre nattes, d'un mortier à piler le riz, de six plats de ferre et d'une râpe à noix do coco.
J'avais déjà arrêté le genn^ de commerce que je voulais faire : c'était d'aclioler des étoiles d'Europe à Colombo et de faire des échanges avec les Bedaths.
Je vais vous dire ce que c'est que les Bedaths.
Les Bedaths c'est une race sauvage qui se cache dans les forêts, qui vit indépendante, qui n'a pas de roi, et qui se nourrit de sa chasse. Ces gaillards- là n'ont pas môme besoin d'acheter des maisons, eux, attendu qu'ils n'ont ni villes ni villages, pas même une simple cabane. Leur lit est le pied diiin arbre entouré de uranches épineuses; si quelque éléphant, quelque lion, quelque tigre oesaie de passer à travers la haie qu'ils ont faite, le bruit les réveille, ils grimpent sur leur ;n'livi\ et de là i!s font la nique aux tigi'es, aux lions ( t aux éléplians. (Juaut aux serpens, que ce soient des cobra-di-capello, des i\u\iiilia, des tii-polonga ou des hodnm-pam, quatre gueusards de reptiles qui vous tuent un homme comme une mouche, ils s'en moquent comme do colin-tampon, attendu qu'ils ont des charmes contre leurs morsures; il n'y a donc que le pembera, qui n'a pas do venin, c'est vrai, mais qui avale un homme comme nous avalons une huître, dont ils ont à s'inquiéter; mais, vous comprenez, des insectes de vingt-
cinq à trente pieds de long, ça n'est pas commun. Bref, ils n'ont donc pas de maisons, et ils s'en passent.
Voici la façon dont on fait le commerce avec eux. Quand ils ont besoin de quelque objet manufacturé, comme fer ou étoffes, ils se rapprochent des villes ou des villages, déposent dans un endroit convenu de la cire, du miel ou de l'ivoire ; ils écrivent en mauvais portugais sur une feuille d'arbre ce qu'ils désirent en retour, et on le leur porte.
Je me mis donc en communication avec les Bedaths, et je fis des échanges pour de l'ivoire.
En attendant, je m'étais fait une société. Je fréquentais assez parliculiërement un brave homme de Chingulais, joueur enragé aux dames, et qui faisait le commerce de cannelle. Dix fois, il s'était ruiné au jeu, et dix fois il avait refait sa fortune pour se ruiner encore. C'était l'homme qui se connaissait le mieux en épices de toute l'île peutêtre, et, à la simple vue d'un cannellier : « Bon! disait-il, voilà le vrai courouundou, c'est à dire, voilà ce qu'il y a de mieux. » Il faut vous dire qu'il y a à Ceylan dix sortes de cannelliers, et que les plus forts s'y trompent; lui ne s'y trompait jamais. A quoi reconnaissait-il cela? était-ce à la forme de la feuille, qui ressemble à celle de l'oranger? était-ce au parfum de la fleur? était-ce à son petit fruit jaune, gros comme une olive à peu près? je n'en sais rien. Tant il y a qu'il vous mettait la main sur un cannelliei', lui enlevait sa première écorce, fendait la seconde, la faisait sécher, vous la roulait dans de la toile de cocotier, mettait son nom sur le ballot, et tout était dit; on ne demandait pas même à voir l'échantillon.
Aussitôt son argent en poche, il le faisait sonner, et qui voulait jouer aux dames avait son joueur tout trouvé.
Or, vous savez ou vous ne savez pas que les Chingulais sont enragés pour le jeu. Quand ils n'ont plus d'argent, ils jouent leurs meubles; quand ils n'ont plus de meubles, ils jouent leurs maisons; quand ils n'ont plus de maisons, ils jouent un doigt, deux doigts, trois doigts...
— Comment un doigt, deux doigts, trois doigts? infcrrompis-je.
— ParfaitementI le perdant pose son doigt sur une pierre; le gagnant a une petite hache avec laquelle il le lui coupe très habilement à la phalange convenue. Vous comprenez, on n'est pas obligé de jouer le doigt entier, on joue une phalange; celui qui a perdu trempe son doigt dans l'huile bouillante, cela cautérise la plaie, et il continue de jouer. Mon voisin Vampounivo avait trois doigts de moins à la main gauche; il s'était arrêté au pouce et à l'index, mais je ne réponds pas qu'à l'heure qu'il est ils ne soient pas allés rejoindre les autres.
Entre lui et moi, vous comprenez, cela n'allait jamais jusque là, je respecte trop mon individu; je jouais une perle ou une dent d'éléphant contre une partie de cannelle. Je perdais ou je gagnais; bon! c'était fini.
Un soir que nous étions en train de faire noire partie de dames, je vis tout à coup paraître sur le seuil une belle jeune femme qui entre et qui se jette au cou de Vampounivo.
C'était .sa fille; elle avait seize ans, et n'avait encore été mariée que cinq fois.
Il faut vous dire qu'à Ceylan on peut se quitter après s'être pris à l'essai; la prise à l'essai varie depuis quinze jours jusqu'à trois mois. Or, la belle Nahi-Nava-Nahina, c'était ainsi que se nommait la fille de Vampounivo, avait fait cinq essais, et, toujours mécontente de ses maris, était toujours revenue à la maison paternelle.
Je vis qu'ils avaient à parler d'alfaircs de famille, et discrètement je les quittai.
Le lendi main, Vampounivo vint me chercher. Sa fille lui avait demand(' deux ou trois fois quel était cet Européen qui jouait aux dames avec lui quand elle était entrée, et il voulait me faire faire sa couuaissaiice.
Je vous l'ai déjà dit, Nahi-Nava-Naliina clait une femme superbe; elle m'avait frappé à la première vue, je lui avais produit le môme effet. Cette facilité qu'on a à Ceylan de
LES MARIAGES DU PÈRE OLIFDS
se prendre à l'essai et de se quitter si l'on ne se convient pas, me séduisait sur toutes choses; au bout de huit jours nous étions d'accord, elle de faire un sixième essai, et moi d'en faire un second.
La cérémonie conjugale est chose prompte et facile à accomplir chez les Chingulais; on discute la dot, un astrologue fixe le jour du mariage, les familles des deux conjoints se réunissent, on s'assied autour d'une table au milieu de laquelle s'élève une pyramide de riz posée sur des feuilles de cocotier. Chacun puise à pleines mains dans la pyramide. Après ce témoignage d'intimité, la fiancée s'approche du fiancé ; chacun d'eux a fait trois ou quatre boulettes de riz et de noix de coco. On échange ces boulettes qu'on avale comme des pilules. Le fiancé otl're à la fiancée un morceau d'éloffe blanche, et tout est dit.
L'aftaire fut bientôt terminée. Pour mon compte, je donnai à mon beau-père quatre défenses d'éléphaut, il me donna un ballot de cannelle. Un astrologue fixa le jour de notre mariage. Le jour venu, nous mangeâmes le riz à pleines mains, après quoi j'avalai deux boulettes que la charmante Nahi-Nava-Nahina m'avait préparées. Je lui donnai une pièce d'étoffe blanche comme la neige et nous fûmes mariés.
L'habitude à Ceylan est que les époux soient reconduits séparément dans la chambre conjugale ; la femme la première, le mari ensuite. Cette conduite se fait au bruit des cistres, des tambours et des tamtams, avec une partie de la population qui accompagne les maVvijS.
J'avais fait arranger de mon mieux la chambre nuptiale. A dix heures du soir, les jeunes filles vinrent prendre la belle Nahi-Nava-Nahina, qui s'achemina vers la maison en me lançant un dernier coup d'oeil.
Oh 1 quel coup d'œil !
Je mourais d'envie de la sui^Te ; mais il fallait donner le temps aux jeunes filles do conduire la mariée à son lit et de la coucher.
Je restai donc encore une demi-heure à peu près chez le beau-père; il me proposa une partie pour passer le temps.
Ah! oui, avec cela que j'étais en train de jouer !
Enfin mon tour vint. Je me mis en route d'un pas que mes compagnons avaient toutes les peines du monde à suivre. Sur le seuil, je trouvai les jeunes filles qui dansaient, qui chantaient, qui faisaient le diable, enfin.
Elles voulurent m'empècher de passer. Ahl bien ouil j'aurais passé à travers un bataillon carré.
Je montai à la chambre : toute lumière était éteinte; mais j'entendis une petite respiration, douce comme une brise, qui venait de l'alcôve. Je fermai la porte au veiTou. Je me déshabillai ; je me couchai.
Je trouvais que les cinq premiers maris de Nahi-Nava- Nahina étaient des gaillards bien difficiles, quand tout à coup j'entendis une voix qui me fit courir un frisson dans tout le corps.
— Ah! fît d'abord cette voix en modulant un soupir.
— Hein! répondis-je en me soulevant sur les deux poings.
— Eh bien, oui! c'est moi, dit la même voix.
— Comment, vous, la Buchold ?
— Sans doute.
Juste en ce moment, monsieur, un rayon de lune passait par la fenêtre et nous écicirait comme un réflecteur.
— Mon ami, continua laBucl;old, je viens vous dire que depuis deux mois vous avez un fils que j'ai appelé Joachim, du nom du saint qui préside au jour où je suis accouchée.
— J'ai un fils depuis deux moisi m'écriai-je. Mais comment cela se fait-il? nous ne sommes mariés que depuis neuf.
— Vous savez, mon ami, qu'il y a des accouchemens précoces, et que les médecins reconnaissent que les enfans qui naissent à sept mois naissent viables.
— Hum! fis-je.
— Je lui ai choisi pour parrain, continua-t-ell«, le
bourguemestre Van Chef, che^ lequel vous savez que j'ai passé trois mois avant notre maiiage.
— Ah ! fis-je.
— Oui, et qui a promis de l'élever.
— Ah! ah!
— Que voulez-vous dire î
— Rien ! C'est bon, va pour monsieur Joachiml ce qui est fait est fait. Mais pourquoi diable vous mêlez-vous de ce qui se passe à Ceylan, quand je ne me mêle pas, moi, de ce qui se passe à Monnikcndam '?
— Ingrat, dit-elle, voilà donc comme vous recevez les marques d'amour que l'on vous donne ! En avez-vous vu beaucoup de femmes qui fassent quatre mille lieues pour venir passer une nuit avec leur mari ?
— Ah ! vous ne venez donc que pour passer une seulp nuit avec moi? demandai-je un peu radouci.
— Hélas! pas plus, répondit-elle; comment voulez-vous que j'abandonne ce pauvre innocent qui est là-bas ?
— C'est vrai.
— Qui n'a que moi.
— Vous avez raison.
— Et voilà comme vous me recevez, ingrat 1
— Mais il me semble que je ne vous ai pas trop mal reçue.
— Oui, parce que vous me preniez pour une autre.
Je me grattai la tête. Cette autre, qu'était-clle devenue t Cela m'inquiétait un peu; mais, pour le moment, ce qui m'inquiétait le plus, je l'avoue, c'était la Buchold.
Je pensai que ce qu'il y avait de mieux à faire, puisqu'elle ne parlait pas du coup de chenet, c'était de n'en point parler ; que puisqu'elle ne soufflait pas le mot de la noix de muscade, c'était de garder le silence sur ce lait; enfin, puisqu'elle promettait de partir au jour, c'était d'être le plus aimable que je pourrais pour elle, tant qu'il ferait nuit.
Cette résolution prise, il n'y eut plus de discussion entre nous.
Vers trois heures du matin je m'endormis.
En m'éveillant, je regardai autour de moi, j'étais seul.
Seulement on faisait un grand bruit à la porte.
C'était le père de la belle Nahi-Nava-Nahina, qui venait avec tous ses parens me faire des complimens sur ma nuit de noces.
, Vous comprenez qu'avant d'ouvrir, mon premier soin fut de m'inquiéter de ce qu'était devenue la belle Nahi- Nava-Nahina. Je n'étais pas trop rassuré sur le compte de la pauvTe femme, connaissant la Buchold comme je la connaissais.
J'appelai tout bas, n'osant pas appeler tout haut : « Nahi- Nava-Nahina!!! Belle Nahi-Nava-Nahina!!! charmante Nahi-Nava-Nahinal!I » et il me sembla qu'un soupir me répondait.
Ce soupir venait d'un petit cabinet qui donnait dans la chambre à coucher.
J'ou\Tis le petit cabinet, et je trouvai la pauvre Nahi- Nava-Nahina pieds et poings liés, un bâillon dans la bouche, et proprement couchée sur une natte.
Je me précipitai vers elle, je la déliai, je la débâillonnai, je voulus lui explnjucr la chose; mais, vous le comprenez bien, je trouvai une femme furieuse. Elle n'avai' pas entendu ce que nous avions dit, la Buchold et moi. parce que nous anons parlé hollandais, mais elle avai( compris tout de même.
J'eus beau faire, il n'y eut pas moyen de l'apaiser. Elle déclara à sa famille qu'elle était encore plus mécontente de son sixième essai que des cinq autres; que les maris européens avaient vis-à-vis de leurs femmes de plus mauvaises façons que les maris chingulais, et qu'elle voulait quitter une maison où on lui faisait passer la première nuit de ses noces, liée, garrottée, bâillonnée, couchée sur une natte, tandis que son mari, à côté... Enfin... n'importe.
Tant il y a qu'elle ameuta contre moi père, frères, neveux, cousins, arrière-petits-cousins, et que voyant l'im-
ŒUVRES COMPLÈTES D'ALEXANDRE DUMAS
possibilité qu'il y avait pour moi à rester à Négombo après une pareille aventure, je pris le parti de renvoyer au père son ballot de cannelle, tout en lui laissant mes quaLi-e dents d'éléphant, et d'aller chercher fortune dans une autre partie de l'Inde.
Je me hâtai donc de réaliser tout mon petit avoir, qui se montait à dix ou douze mille livres, et, ayant trouvé un bâtiment qui faisait voile pour Goa, je m'y embarquai, huit jours après mon second mariage, second mariage qui, comme vous le voyez, avait si singulièrement tourné.
Le père Olifus poussa un soupir, qui prouvait le profond souvenir que la belle Nahi-Nava-Nahina avait laissé dans son esprit; et, ayant avalé un verre de rhum, il continua.
l'auto-da-fé.
Pendant les huit jours que j'avais été forcé de passer à Négombo après mon mariage, j'avais été fort tourmenté. Les Chingulais, quand ils en veulent à un homme, ont pai'fois une singulière manière de se venger de lui. En Italie, on s'arrange pour faire donner un coup de couteau à son ennemi; en Espagne, on le lui donne soi-même; mais, dans l'un ou l'autre cas, la chose a toujours des incon venions. Payez-vous un homme pour frapper? cet homme peut vous dénoncer. Frappez-vous vous-même'? vous pouvez être vu. Mais à Ceyian, pays de vieille civilisation, on est bien plus avancé que dans notre pauvTe Europe.
 Ceyian, on tue son homme par accident.
Voici, en général, à l'aide de quel accident on se débarrasse de son ennemi.
Il faut vous dire que Ceyian est la terre natale des éléphans. A Ceyian, on rencontre des éléphans comme en Hollande on rencontre les canards. Ceyian fournit le monde fout entier d'ivoire et l'Inde tout entière d'éléphans.
Or, les éléphans, comme vous savez, sont des animaux pleins d'intelligence, qui, là-bas, remplissent tous les offices, même celui de bourreau; et, dans ce cas, ils apprennent si bien ce rôle, qu'ils procèdent selon le programme qui leur est donné. Quand le criminel est condamné à êlro écartelé, ils lui arrachent, les uns après les autres, bras et jambes, et le tuent ensuite. Quand la mort est ordonnée, ils prennent le patient avec leur trompe, le jettent en l'air et le reçoivent sur leurs défenses. Quand il y a des circonstances atténuantes, ils enlèvent le condamné, toujours avec leur trompe, lui font faire trois tours comme un berger fait d'une fronde, et le jettent en l'air; s'il ne rencontre pas d'arbres, s'il ne retombe pas sur un terrain plus dur, parfois il en est quitte pour la jambe cassée, le bras démis ou le cou disloqué. Aussi, j'ai remarqué qu'à Ceyian il est très rare qu'un éléphant passe près d'un boiteux, d'un manchot ou d'un bossu, sans lui faire un petit signe de connaissance.
Maintenant, vous comprenez : tout le monde a son éléphant et chaque élépl>ant a son cornac. On invite un cornac quelconque à fumer une pipe d'opium, à mâcher une «•bique de bétel ou à boire un verre d'euu-de-vie, et on lui dit :
— Je donnerais bien 10, 20, 30, 40, 50 roupies à l'homme qui viendrait me dire que un tel est mort.
Vous placez là bien entendu le nom de celui que vous voulez détruire.
— Vraiment? dit le cornac.
— Parole d'honneur!
— Touchez là, et si j'apprends sa mort, je vous promets d'être le premier à vous l'annoncer.
Huit jours apoès, on vous raconte qu'un éléphant, en passant près d'un brave homme qui ne lui disait rien, est
entré tout à coup en fureur, l'a pris avec sa trompe, et. malgi'é les cris de son cornac, l'a jeté si haut, si haut, si haut, (|u'il était mort avant de retomber.
Le soir même on ramasse le cornac ivre-mort, et quand on l'interroge il répond qu'il s'est grisé de désespoir.
Le lendemain, on enterre le mort à la manière du pays, c'est-à-dire que l'on arrache un arbre, qu'on le creuse, qu'on y met le corps, qu'on remplit de poivre les espaces vides, et qu'on le laisse là jusqu'à ce qu'on ait obtenu la permission de le brûler.
Voilà donc dp quoi j'avais peur. Aussi, pendant les huil derniers jours que je restai à Négombo, quand je voyais un éléphant d'un côté, je disais : connu ! et j'allais de l'autre.
Je fus donc bien content, lorsque je me sentis sur un un bon petit brick, filant ses huit nœuds à l'heure, et rasant la côté du Malabar.
Trois semaines après mon départ de Négombo, je débarquais à Goa.
Je m'étais embarqué sur un bâtiment portugais, et je voyais le capitaine si pressé d'arriver; il mettait même dans les gros temps tant de hautes voiles dehors; dans les temps ordinaires il lâchait tant de bonnettes, que je ne pus m'empècherde lui demander les causes d'une si grande célérité. Il me répondit alors qu'il était bon catholique, et qu'il croyait que ce serait une chose heureuse pour son salut s'il pouvait arriver à temps pour assister à l'autoda-fé de 1824. ';''-
Il faut vous dire qu'à Goa les auto-da-le n'ont lieu que tous les deux ou trois ans, vous comprenez; mais ils n'en sont que plus beaux.
Monsieur, il fit tant et si bien, a< démon de capitaine, que, Dieu aidant, nous arrivâmes trois jours avant la cérémonie.
Grâce à lui, je trouvai, le jour même de mon arrivée, un logement dans une famille portugaise. D'abord, j'avais voulu m'ariangcr pour y prendre ma pension tout entière, repas en commun; mais le capitaine, qui était un brave homme, me dit d'attendre, attendu que les habitudes portugaises ne me conviendraient peut-être pas.
En etfet, le jour même de mon arrivée, ayant été invité à dîner chez mes hôtes, et .es ayant vus manger tous à même les plats, même la soupe, je résolus de manger désormais à part; et, dès le soir, je courus tant et si bien, que je trouvai une petite maison à louer sur le port, laquelle, quoiqu'elle fût admirablement située, qu'elle eût un étage, un charmant jardin, me fut adjugée moyennant deux roupies par mois, c'est-à-dire moyennant un peu plus de cinq francs.
— Dites donc, Biard, fis-je en me retournant vers mon compagnon, si nous allions à Goa.
— Hé 1 hé ! répondit Biard en homme qui goûtait a^-scz la proposition.
— Allez à Goa, allez à Goa, reprit le père Olifus, c'est un beau pays où l'on vit pour rien. Il y a des femmes superbes ; seulement défiez-vous du troa et de l'inquisition.
— Qu'est-ce que le troa? demandai-je.
— Bon, laissez-moi dire, continua Olifus, la chose viendra en son temps. La maison louée, ce fut comme à Négombo, il fallut la meubler; là non plus ce n'était pas cher. Seulement comme j'avais toute ma petite fortiuieen or, je fus obligé de recourir aux changeurs publics, dont l'état, fort lucratif, est de donner aux étrangers une affreuse monnaie de cuivre en échange do leur or et de leur argent. Deux ou trois fois j'eus donc recours à eux dans la même journée, ce qui deux ou trois fois me til mettnla main à la poche. De sorte que, comme chaque fois on m'avait vu tirer de ma poche des pièces do cinq et de dix florins, il n'en fallut pas davantage pour que le bruit se répandît dans une pauvre ville ruinée comme l'est Goa qu'il y était arrivé un nabab. Aussi, dès le soir, eus-je la visite de deux ou trois dames ou demoiselles nobles, qui m'envoyèrent, comme c'est la coutume, leur domestique pour me demander l'aumône, taudis qu'elles attendaient
LES MARIAGES DU PÈRE OLIFUS
dans un palanquin à la porte dans le cas où je désirerais les voir. J'étais encore très fatigué de mon voyage, de sorte que je me contentai de leur envoyer tout ce qui me restait de ma monnaie de cuivre, doux ou trois roupies à peu près, ce qui confirma les esprits dans l'idée que j'étais un riche négociant.
Le lendemain, je visitai la ville, les églises, qui sont fort belles, et surtout celle de Notre-Dame-de-Miséricordc; l'hôpital royal, qui est situé sur la rivière, et que je pris d'abord, non pour un hôpital, mais pour un palais; la place Sainte-Catherine, la rue Droite, marché perpétuel où l'on trouve tout ce dont on a besoin : meubles, vôtemens, légumes, ustensiles de toute espèce, esclaves mâles et femelles, sur lesquels on ne peut pas être trompé, attendu qu'on les vend tout nus ; la statue de Lucrèce qui, par la blessure qu'elle s'est faile, donne assez d'eau pour abreuver toute la ville ; les arbres plantés par saint François Xavier, et qui, grâce à leur origine sacrée, n'ont jamais été touchés, ni par la cognée, ni par l'émondoir ; et je rentrai convaincu que le meilleur commerce à adopter parmi tous ces commerces était celui de marchand de fruits.
Voici comment le commerce se pratique à Goa : on achète au bazar une quinzaine de belles filles, au prix de vingt ou vingt-cinq écus; on leur met un élégant costume sur le corps, des baguesaux doigts, des boucles aux oreilles, une corbeille sur la tète, et dans la corbeille des fruits; et puis, à huit heures du matin on les lâche par la ville. Les jeunes gens riches, et qui aiment les fruits et la conversation, les font entrer chez eux et causent avec elles. Il y en a qui vident leur corbeille jusqu'à huit et dix fois par jour. Quand, chaque fois qu'elles vident leur corbeille, cela ne rapporterait qu'une roupie au maître, comme le maître ne leur donne qu'à sa volonté, attendu qu'elles sont esclaves, on voit que ce commerce est un assez joli revenu.
Ce qui me frappa d'abord, c'est que les rues ne semblaient peuplées que par des esclaves, des métis, ou des Indiens naturels. De temps en temps, il est vrai, l'on voit passer un palanquin porté par des nègres, mais si strictement fermé, qu'on ne peut distinguer la personne qui est dedans, laquelle, de son côté, a des jours ménagés pour voir tout à son aise. Je me plaignis dès le premier jour de cette absence de femmes, qui attriste et appauvrit les rues de Goa; mais on me dit que le surlendemain, au champ Saint-Lazare, je verrais ce qu'il y avait do mieux dans la ville. Je demandai ce que c'était que le champ Saint-Lazare, et l'on me répondit que c'était le lieu où se faisait l'auto-da-fé.
Hélait, m'avait-on dit. fort difficile, à moins d'avoir de grandes protections, d'obtenir des places réservées; et, pour les autres places, li fallait faire queue longtemps à l'avance; mais on me croyait riche, comme je Tai dit. et alors chacun me fit oftnr des places; ces places, que l'on n'avait pas de honte de me faire deux ou trois pagodes, baissaient de prix à mesure qu'on voyait que je marchandais, et je finis par avoir un billet, au-dessous de la loge du vice-roi, pour deux roupies.
La fêle avait justement lieu le jour de la Saint-Dominique, patron de l'inquisition, et je puis dire, ce jour-là, qu'excepté moi peut-être, personne ne se coucha à Goa. Ce n'étaient que danses, chants et sérénades dans la rue, et l'on voyait bien qu'il allait se passer, comme je l'avais entendu dire vingt fois dans la journée, quelque chose de fort agréable à Dieu.
J'avais ma place gardée dans le cirque qu'on avait dressé tout autour de l'autonla-fé ; je pus donc jouir, les uns après les autres, de tous les détails du spectacle. D'abord je vis sortir les condamnés de leur prison ; ils étaient près de deux cents.
Je demandai combien de temps allait durer la fête ; un si grand nombre de pat iens réclamait au moins une semaine. Mais celui auquel je m'adressai, et qui était un riche marchand portugais de la ville, me répondit, en secouant la tête tristement, que le Jfibunal de l'inquisition
se relâchait chaque jour de son zèle, et que, parmi toute cette foule de païens et d'hérétiques, trois seulement étaient condamnés à être brûlés, les autres ayant échappé aux rigueurs du saint office, et étant condamnés seulement à quinze ans, dix ans, cinq ans, deux ans de prison, quelques-uns même à faire seulement amende honorable, et à assister pour toute punition au supplice des trois misérables qui avaient été jugés assez coupables pour être brûlés. Je demandai à voir ceux qui étaient destinés à être brûlés; mon complaisant interlocuteur me répondit que rien n'était plus facile que de les reconnaître, attendu que ceux-là, sur leurs longues robes noires, avaient leur portrait posé sur des tisons embrasés avec des flammes qui s'élèvent tout autour, et des diables qui dansent dans ces flammes; ceux qui étaient condamnés à la prison, au lieu de flammes qui s'élevaient du bas de la robe jusqu'à la ceinture, avaient, au contraire, des flammes qui descendaient de la ceinture au bas de la robe ; ceux qui seulement faisaient amende honorable et qui, pour toute punition, devaient assister à l'exécution, portaient des robes noires rayées de blanc, sans aucune flamme montant ni descendant.
Tous ces condamnés furent conduits d'abord de la prison à l'église des jésuites, où on leur fit de vives remontrances, après lesquelles on lut à chacun son jugement, que chacuQ connaissait déjà sans doute, grâce à la robe dont il était revêtu. Puis, la messe entendue, le jugement lu, la procession funèbre s'achemina vers le champ Saint- Lazare.
Mon marchand d'épices ne m'avait pas menti, et, cette fois j'avais eu tort de me plaindre. Toutes les femmes nobles, toutes les femmes riches, toutes les femmes élégantes de Goa étaient là, rassemblées dansun espace grand comme celui d'un cirque de taureau ordinaire; tous les gradins en étaient chargés à croire qu'ils allaient rompre. Au milieu, s'élevait le bûcher, avec un poteau taillé à trois faces; sur chacune de ces facesétait un anneau en fer pour maintenir le condamné, et, en face de chaque anneau, on avait dressé un autel surmonté d'une croix, afin que le patient pût jouir du bonheur de voir le Christ jusqu'au dernier moment. ^
Nous eûmes grand'peine, mon marchand d'épices '9 moi, à arriver jusqu'à nos places; mais enfin nous y parvînmes, juste au moment où, de leur côté, les condamnés, par une porte tendue de noir et parsemée de lames d'argent, entraient dans le lieu de l'exécution.
A leur entrée, les chants religieux s'élevèrent de tous côtés, et les femmes commencèrent à rouler dans leurs mains de magnifiques chapelets, les uns d'ambre, les autres de perles, tout en lançant sous leurs voiles à demisoulevés des coups d'o'il à droite et à gauche. Je crois que je fus reconnu pour celui qu'on appelait le riche marchand de perles, car pas mal d'' ces regards s'arrêtèrent sur moi. Il est vrai que, comme j'étais au-dessous de la loge du vice-roi, je pus bien avoir pris pour moi hou nombre de regards qui étaient pour lui.
La cérémonie commença. On prit les trois patiens pardessous les bras, on les aida à monter sur le bûcher, ils y parvinrent à grand peine ; vous comprenez, ça n'est pas drôle d'être brûlé tout vif. Enfin, moitié s'aidant, moitié aidés, ils parvinrent à la plate-forme ; on les lia aux anneaux avec des chaînes de fer, attendu que des cordes ordinaires seraient vite consumées, et qu'alors, sans aucun doute, les patiens sauteraient du bûcher à terre et se mettraient à courir tout en feu dans le cirque, ce qui serait un scandale général pour tout le monde, et un malheur particulier pour leurs âmes, attendu qu'ils penseraient à faire une bonne fuite et non une bonne mort ; mais grâce aux chaînes de fer qui les maintiennent par les pieds, par le milieu du corps et par le cou, il n'y a pas de danger qu'ils fassent un seul mouvement.
Seulement, comme il y a toujours un côté faible aux choses les plus ingénieuses, à défaut de ce danger-là il y en a un autre : c'est que les parens du condamné sédui-
ŒCVRES COMPLÈIES D'ALEXANDRE DDMAS.
sent le bourreau, et qu'en lui passant la chaîne autour du cou, celui-ci donne un tour de plus à la chaîne et Tétranglo. Alors, vous comprenez, le spectacle perd à peu près lout son intérêt, puisqu'on voit brûler un cadavre au lieu de voir brûler un homme vivant. Mais ce jour-là le bourreau était un homme consciencieux, et chacun put être assuré que les condamnés étaient bien vivans, attendu que, par-dessus les prières de tout le monde, on les enlendit crier miséricorde pendant plus de dix minutes.
■iA cérémonie terminée, chacun alla emplir un petit sac de cendre au bûcher; cette cendre ayant, à ce qu'il païaît, le même privilège que la corde de pendu, et portant honlieur aux familles.
Comme je venais d'emplir mon sac comme les autres, jo sentis qu'on me glissait un billet dans la main. Je me retournai ; une vieille femme posa son doigt sur sa bouche, prononça ce seul mot: « Lisez 1 » et s'éloigna.
Je restai un moment interdit, puis, dépliant le billet, je lus:
« Ce soir, à dix heures, vous êtes attendu dans le jardin de la troisième maison à droite do l'étang. La ma «on a des Persiennes vertes ; deux cocotiers s'élèvent à sa porte. Vous franchirez la muraille, et vous vous arrêterez sous \'arbre triste, où la même duègne qui vous a remis ce billet viendra vous prendre. »
Je me retournai du côté de la duègne : elle était dejneurée à distance. Je lui fis un signe d'adhésion avec la main ; elle répondit par une révérence et disparut.
Je savais à peu près où était le lieu du rendoz-vous. Du haut de la muraille do l'ancienne ville, j'avais découvert ^us les environs, et j'avais remarqué, surtout comme ^omenade charmante, les bords de ce petit étang, où tous les riches Portugais ont des maisons de plaisance entourées de jardins. Quant à l'espèce darbre tjue l'on nommait Varbre triste parce qu'il ne fleurit que la nuit, je le connaissais, en ayant vu un dans le jardin de la maison que j'avais louée.
A neuf heures et demie, je sortis de Goa; j'avais sur moi trois ou quatre perles, assez belles pour que le cadeau, si par hasard j'avais un cadeau à faire, ne fût pas méprisé. Je mis à tout hasard sous mon gilet un poignard chingulais, et je résolus de courir bravement les risques de mon excursion nocturne.
A dix heures moins un quart, j'arrivai à la petite maison, que je reconnus parfaitement à la désignation qui m'en avait été faite. J'en lis le tour pour chercher un endroit de la muradle du jardin que je pusse escalader sans une trop grande difliculté. Quand je trouvai uno porte, l'espoir me vint que, pour m'épargner la peine de l'escalade, on avait peut-être laissé celle porte ouverte : je ne me trompais point ; en la poussant, elle céda, et je me trouvai dans le jardin.
Ce n'était pas, une fois entré, une chose difficile que de trouver le lieu où je devais attendre. Guidé par son admirable parfum, au bout d'un instant je fus perdu dans l'ombre épaisse que projetait autour de lui l'arbre triste. Ses fleurs, qui s'ouvrent à dix heures de la nuit pour se refermer avant le jour, secouaient leur calice embaumé, et parmi cette multitude de lleurs dont il était couvert, quelques-unes, se délaehant comme des flocons de neige, tombaient autour de moi et m'invitaient à me coucher sur leur suave jonchée. Quolipie, comme vous avez pu voir, je sois d'une nature assez peu poétique, je ne pouvais m'empêcher de me laisser aller au charme de cette belle nuit, et si j'ai un regret à cette heure où je vous en parle, c'est
de vous en parler comme un vieux loup de mer que je suis, et non comme un poëtc que vous êtes, ou comme un peintre qu'est votre camarade.
Nous nous inclinâmes, Biard et moi.
— En vérité, père Olifus, lui dis-je, vous avez tort de vous excuser. Vous racontez comme monsieur Bernardin de Saint-Pierre.
— Je vous remercie, répondit le père Olifus, car, quoique je ne connaisse pas monsieur Bernardin de Saint- Pierre, je présume que c'est un compliment que vous nu' faites. Je continue donc.
J'étais là, attendant depuis un quart d'heure à peu près, lorsque j'entendis un froissement d'étoffe et un bruit de pas à la suite desquels j'aperçus une fcwme qui s'approchait craintive. J'appelai doucement, ma voix rassura mon guide, qui alors vint droit à moi, me jeta un bout de ceinture dont il tenait l'autre bout, et. se mettant à marcher devant moi, me guida, sans dire un seul mot, daus la direction de la maison.
La maison, à part deux ou trois fenêtres dont la lumière intérieure filtrait à travers les interstices de la jalousie, la maison était complètement dans l'ombre, et d'autant mieux dans l'ombre, que, peinte en rouge, on n'en distinguait point les contours dans l'obscurité de la nuit. Une lois le seuil franchi , l'obscurité redoubla. Alors la duègne tira la ceinture à elle, jusqu'à ce qu'elle rencontrai ma main : elle prit ma main, me fit monter un escalier, traverser un corridor, et, tirant une porte qui laissa sortir par son ouverture un flot de lumière, elle mo poussa dans une chambre où une fenune de vingt à vingt-deux ans, parfaitement jolie, était couchée sur-un matelas recouvert d'une magnifique étoffe de Chine et supporté f)ar un lit de repos en bambou.
Au milieu de la chambre, dont l'air était rafraîchi par un grand éventail pendu au plafond, et qui semblait s'agiter lout seul, se dressait une table chargée de confitures et de pâtisseries.
Dans ce temps-là, j'étais jeune, j'étais beau garçon, pas timide, au contraire. Je fis mon compliment à la dame ; elle le reçut en femme qui, au bout du compte, l'avait envoyé chercher. Je m'assis auprès d'elle.
A Ceylanet à Buénos-Ayres, j'avais appris, tant bien que mal, à baragouiner un peu d'espagnol : l'espagnol et le portugais se donnent la main ; puis au bout de la languedes mois, que quelquefois on ne comprend pas, il y a la langue des gestes que l'on comprend toujours. Elle me montra la collation (|ul m'attendait depuis une heure. Je lui dis que si la collation m'attendait depuis une heure, il no fallait pas la faire attendre plus longtemps. Nous nous mîmes à table. Selon l'habitude des tète à tète en Lspagne et en Portugal, il n'y avait (ju'un verre. Le porto et le madère brillaient dans deux carafes, l'un comme un rubis, l'autre comme une topaze. J'avais déjà dégusté les deux liquides; je les trouvais do premier choix, et j'allais donner sur les pâtisseries et les confitures, quand tout coup la duègne entre tout épouvantée et dit deux mots à l'oreille de sa maîtresse.
— Hein ! demandai-je, qu'y a-t-il ?
— Rien, répondit tranquillement ma belle convive; c'est mon mari, que je croyais à Gondapour pour trois ou quatre jours encore, et qui nous an-ive connue une bombe. Il n'en fait jamais d'autres, l'alVreux métis.
— Ah ! ah 1 lis-je. Et serait-il jaloux, par hasard, votre mari '?
— Comme un tigre.
— De sorte que s'il me trouvait ici...
— Il vous tuerait.
— C'est bon à savoir, dis-je en tirant mon poignard de ma poitrine et le posant sur la table; on prendra ses pnJcautions.
— Oh 1 mais que faites-vous donc? dit-elle.
— Dame! vous le voyez, il y a un proverbe qui dit qu'il vaut mieux tuer le dial^Jo que le diable ne nous lue.
— Oh ! il ne faut tuer personne, dil-elle en riant et en
LES MARIAGES DU PÈRE OLIFCS
me montrant dans ce ris des perles près desquelles celles que j'avais dans ma poche eussent paru noires.
— Comment cela ?
— Je me charge de tout.
— Oh ! très bien alors.
— Seulement, entrez dans ce cabinet; il donne sur une terrasse ; ne perdez pas de vue ce qui se passera ici. Si mon mari fait un pas vers le cabinet, ce qui n'est probable, gagnez la terrasse et sautez du haut en bas... elle n'est élevée que de douze pieds.
— Bon!
— Allez! je vais faire de mon mieux pour que le retour ne change rien à nos projets.
— Tant mieux 1
— Soyez tranquille, allez, j'entends son pas dans l'escalier.
Je me jetai dans le cabinet. Elle, pendant ce temps, jetait par une fenêtre ouverte l'assiette de porcelaine et le couvert d'argent qui pouvaient dénoncer ma présence; puis, tirant de sa poitrine un petit sachet brodé d'argent, elle y prit un petit flacon contenant une liqueur verdâtre, et elle en versa quelques gouttes sur celles des pâtisseries qui formaient le sommet de la pyramide ; après quoi elle se leva et fît la moitié du chemin pour aller à la porte. En ce moment la porte s ou^Tit.
Celui qu'elle appelait un affreux métis était un magnifique Indien au teint couleur de bronze florentin, à la barbe rase et crépue.
Il portait un riche costume musulman, quoiqu'il fût chrétien, ou à peu près.
— Ah ! monsieur, interrompit le père Olifus, je ne sais pas si vous avez étudié les femmes, mais, femmes terrestres ou femmes marines, je crois que plus elles sont jolies, plus ce sont de faux et hypocrites animaux. Celle-là, qui était belle comme un amour, sourit à son mari du même sourire dont elle m'avait souri à moi un instant auparavant. Mais, malgré ce sourire, le nouveau venu paraissait assez préoccupé. Il regarda d'abord autour de lui, puis il flaira comme l'ogre cherchant de la chair fraîche. Il me Sembla que ses yeux se fixaient sur le cabinet. Il fit un pas de mon côté, j'en fis deux en arrière. Il toucha la clef do la porte, je me laissai glisser de la terrasse entre les branches d'un arbre touffu. Je vis comme une ombre noire se pencher au-dessus de ma tête ; je retins mon souffle, l'ombre disparut. Je respirai, et, remontant doucement, ma tête se retrouva bientôt au niveau de la terrasse : elle était vide.
Alors la curiosité me prit de voir ce qui se passait dans la chambre que je venais de quitter. Je remontai sur la terrasse avec l'agilité et l'adresse d'un marin, et je m'avançai sur la pointe du pied, afin de voir, s'il était possible, au travers de la porte restée entrebâillée.
Nos deux époux étaient à table à côté l'un de l'autre, la femme tenant le mari amoureusement enlacé dans son bras, tandis que le mari mangeait à pleines dents les petits gâteaux sur lesquels sa femme avait jeté de l'eau verte.
Le mari me tournait le dos ; la femme, relativement à moi, était de profil ; elle aperçut une portion de mon visage, sans doute à travers l'entrebâillement de la porte ; elle me fit du coin de l'œil un signe qui voulait dire : a Vous allez voir ce qui va se passer. »
En effet, presqu'au mémo moment, le mari se mit à lever son verre et à porter fanatiquement la santé de sa femme. La santé portée, il commença une petite chanson qui finit à grand orchestre d'assiettes et de bouteilles, sur lesquelles il frappait avec son couteau ; enfin il se leva et se mit à danser la danse des Bayadères, en se drapant avec sa serviette.
Alors la femme se leva de table, vint à la porte derrière laquelle je regardais, caché, cet étrange spectacle, ouvrit cette porte, et me dit tranquillement :
— Venez.
— Venez... venez... répondis-je, c'est charmant! mais...
— Allons donc! dit-elle en me tirant par la main; quand jo vous dis de venir !
Je fis un miouvement des épaules et je la suivis.
En effet, son mari, tout entier à la danse de caractère qu'il avait adoptée, continuait son ballet solitaire, en se donnant toutes sortes de grâces avec sa ser\iette.
Puis, comme la serviette était bien exiguë pour les draperies dont ses poses gracieuses devaient être à demi voilées, il déroula son turban et entama la danse du châle.
Pendant ce temps, sa femme m'av&it conduit sur le canapé où elle était couchée quand j'étais entré, et à chaque observation que je lui faisais, elle haussait les épaules.
Quand je vis cela, je ne lui en fis plus.
Au bout de trois quarts d'heure de danse, le mari, qui, de son côté, paraissait s'être très bien amusé aussi, ronflait comme un tuyau d'orgue.
Je profitai de la circonstance pour demander une explication sur ces petites gouttes d'eau verte versées sur les pâtisseries, attendu que je me doutais bien que ce grand amour du mari pour la vocalisation et la chorégraphie venait de là.
Ces gouttes d'ean verte, c'était du troa.
— Très bien! cher monsieur Olifus, répondis-je. Maintenant, expliquez-moi ce que c'est que du troa. Vous m'avez dit, comme un habile narrateur que vous êtes, que vous me rendriez ce service en temps et lieu; je crois que le temps et le lieu sont venus.
— Monsieur, le troa est une herbe qui pousse abondamment dans l'Inde. On en tire le suc quand elle est encore verte, ou bien on en réduit la graine en poudre quand elle est mûre; puis on mêle ce suc ou cette poudre aux alimens de la personne dont on veut se débarrasser momentanément. La personne, alors, s'absorbe en elle-même, chante, d?nse et s'endort, sans plus voir ce qui se passe autour d'elle, et, à son réveil, comme elle a complètement perdu la mémoire de ce qui s'est passé, ou lui raconte la première bourde venue, et elle donne dedans.
Voilà ce que c'est que le troa, chose très commode, comme vous voyez; aussi assure-t-on que les femmes de Goa portent toujours sur elles du jus de troa dans un flacon, ou de la graine de troa dans un sachet.
A cinq heures du matin, ma belle Portugaise me pria de l'aider à mettre son époux dans son lit ; puis, comme le jour allait venir, nous prîmes congé l'un de l'autre, en promettant de nous revoir.
J'avais eu un instant l'idée de faire une cargaison de troa, et de l'envoyer en Europe avec un programme détaillé des vertus de cette marchandise; mais on m'assura qu'elle se détériorait en passant la mer, ce qui me fit renoncer à ma spéculation, qui cependant, je le crois, n'aurait pas été mauvaise.
En attendant, ma spéculation sur les fruits prospérait ; mes dix esclaves me rapportaient, bon jour mauvais jour, six roupies de bénéfice net, c'est à dire de trente-six à quarante francs de notre monnaie, ce qui est un énorme revenu pour Goa, où tout est pour rien. Aussi mon ami le marchand d'épices laissa-t-il échapper devant moi quelques mots d'une alliance avec sa fille, dona Inès, jeune personne charmante, élevée dévotement au couvent de l'Annonciation, et que j'avais déjà vue une fois ou deux chez lui.
Dona Inès éte.it fort belle, dona Inès paraissait fort modeste. Je commençais à me fatiguer de ma Portugaise, qui peu à peu grapillait toutes mes perles. Puis, vo.vez-vous. j'étais né pour le mariage avant que les femmes ne m'en eussent dégoûté. Je donnai donc en plein dans les propositions de mon ami le marchand d'épices, et l'on fit sortir dona Inès du couvent, dans l'intention cette fois de^|ous faire trouver ensemble.
Dona Inès était toujours la belle et modeste jeune fllle que j'avais vue et remarquée; seulement elle avait les yeux rouges.
Je m'informai d'où venait cette rougeur, qui indiquait pas mal de larmes versées ; mais on me dit que dona Inè
SCO
CEUVRES COMPLÈTES D'ALEXANDRE DUMAS
était tellement innocente, que lorsqu'on lui avait parlé de quitter son couvent, elle avait fondu en eau.
Je m'informai auprès d'elle de cette douleur, et effectivement la charmante créature nie dit qu'elle n'avait aucune aspiration vers le mariage, que c'était avec un vrai chagrin qu'elle quittait son couvent, dans lequel elle trouvait généralement tout ce qu'elle pouvait désirer.
Je me mis à sourire à cette charmante innocence; et, comme je ne doutais pas que le mariage ne produisît sur elle le même effet que le voyage fait sur le voyageur, c'est-à-dire ne la séduis!t par la nouveauté des aspects, je ne me préoccupai ni de ces regrets, ni de leur cause.
Mon mariage avec dona Inès fut donc déridé d'un commun accord enlre mon ami, le marchand d'épices, et moi; nous réglâmes les conditions de la dot et trois semaines après, ayant rempli toutes les formalités préparatoires, nous fûmes unis en grande pompe à l'église cathédrale.
Je ne m'apesantirai pas sur les cérémonies du mariage; elles sont à peu près les mêmes qu'en France. Au reste, dona Inès paraissait avoir complètement oublié son couvent. Elle était aussi gaie que la décence pouvait le permettre, et quand le moment de nous retirer fut venu, elle me demanda avec une pudeur charmante la permission de se retirer dans la chambre à couclier, ne me demandant qu'un quart d'heure de grâce pour avoir !e temps de se déshabiller et de se mettre au lit.
Un (juarl d'heure, c'est long dans certains momeus, allez! mais enfin !
D'ailleurs, il y avait pour m'aidera prendre patience une petite collation si bien préparée, si proprement dressée dans des assiettes de Chine; il y avait une bouteille de muscato do Sau-Lucarqui brillait d'un si vif rayonnement dans sa prison de cristal, que je me mis philosophiquement à boire à la santé de ma belle épousée. Jamais je n'avais bu de pareil vin, monsieur, et je me connais en vin cependant.
Je me mis à manger quelques fruits. J'étais marchand de fruits, comme vous savez. Eh bien 1 jamais je n'avais ■ mangé de pareils fruits.
Le vin, c'était du nectar; les fruits, c'était de l'ambroisie.
Et puis tout cela avait un petit goût evcilant. un petit acide apéritif qui aurait fait que j'eusse bu et mangé toute ia nuit, si, au premier verre de vin et à la première banane, je ne me fusse senti si joyeux et si content que je me mis à chanter une chanson de bord.
?îonsieur, il faut vous dire que je ne chante jamais, ayant la voix si fausse que je me fais horreur à moimême quand j'essaie de filer le plus petit son. Eh bien! ce soir-là. monsieur, il me semblait que je chantais comme un rossignol, tout naturellement, et je prenais un si grand plaisir h entendre ma propre voix, que les jambes me démangeaient, que mes pieds battaient des flics-flacs et des pas de zéphir, que je sentais que je m'enlevais tout seul do terre, comme si, au lieu d'avoir bu un verre de muscat, j'avais bu un baiil d'air inllammable. Bref, la tentation devint si forte, que je me uns h danser en battant la mesure avec un couteau sur le fond de mon assiette, (|ui résonnait comme un lanibour de basque; et je me voyais danser dans une glace, et j'ét:iis content de moi; et plus je me voyais, plus j'avais envie de me voir, jusqu'à œ qu'<i force de chanter, ma voix s'éteignit; à force de danser, mes jambes se lassèrent; el h force de me regarder, je ne vis plus que des flammes bleues et roses, et qu'à force de jubilation, j'allai me coucher sur un grand canapé, me trouvant rhoiiinie le plus heureux de la terre.
Jo ne sais pas combien de temps je dormis, mais je me réveillai avec une charmante sensation de fraîcheur à la plHrÏÏP des pieds. Je tendis les bras, je sentis ma femme à côté de moi, je pensai que c'était à elle que je devais l'état de bien-être dans lequel je me trouvais, et, ma foil... je lui en fus reconnaissant.
— Ahl fit-elle avec un long soupir.
Monsieur, l'intonation de ce soupir me rappela tellemeni
le soupir que j'avais déjà entendu à Négombo, le première nuit de mes noces avec la belle Nahi-Nava-Nahina, que j'en frissonnai des pieds à la têle.
— Hein! m'écriai-je.
— Eh bien! je fais ah! dit-elle.
Monsieur, je devins h l'instant même froid comme une glace, mes dents claquaient, et, entre mes dents qui claquaient, je murmurai : « La Buchold! la Buchold! »
— Eh bien! oui! la Buchold, qui vient vous annoncer, mon cher petit mari, que vous êtes père d'un second fils, beau comme les amours, qui va avoir demain six mois, et que j'ai appelé Thomas, en souvenir du jour où je suis venue empêrlKn- ton mariage avec la belle Xahi-Nava-Naliina. Il a été tenu sur les fonts de baptême par l'ingénieur des digues, l'honorable Van-Brock, qui m'a promis d'être un second père pour le cher enfant.
— En vérité, lui dis-je, ma chère femme, la nouvelle est agréable, j'en conviens: mais puisque j'avais déjà aftf>ndu pour l'apprendre cinq ou six mois, j'eusse bien attendu encore cinq ou six jours au moins.
— Oui, je comprends, dit la Buchold; au moins je n'eusse pas troublé vos noces avec la belle dona Inès.
— Eh bien! justement, lai puisqu'il faut vous le dire.
— Ingrat!
— Comment, ingrat?
— Oui; quand, au contraire, j'ai fait diligence pour empêcher que tu no fusses indignement trompé.
— Comment, indignement trompé?
— Certainement, indignement trompé. Ta femme ne t'a-t-elle pas demandé un quart d'heure pour se mettre au ht?
— Oui.
— En attendant que ce quart d'heure s'écoulât, n'as-tu pris bu un verre de muscato do San-Lucar, et mangé une Ixinane 1
— En effet, je crois me rappeler.
— Et à partir de ce moment-là, que te rappelles-tu?
— Rien.
— Eh bieni mon cher ami, dans ce vin, il y avait du jus de troa; sur cette banane, il y avait de la poudre de troa.
— Ah! sarpejeu!
— De sorte que, pendant que vous dormiez comme uu ivrogne, que vous ronlliez comme un Cafre...
— Quoi?
— Votre chaste épouse...
— Hein? ma chaste épouse...
— Une personne fort dévote, qui, toutes les semaines, se confessai! à un beau cordelier, du temps qu'elle était à son couvent.
— Eii bien! eh bien! ma chaste épouse...
— Eh bien i voulez-vous voir ce qu'elle faisait pendant ce temps-là ?
— Est-ce qu'elle se confesserait, 'par hasard? m'écriai-je.
— Justement, regardez.
Et elle me conduisit à une ouverture de la cloison qui me permettait de voir ce qui se passait dans la chambre à coucher.
Monsieur, ce que je vis était tellement humiliant pour un mari, surtout pendant une première nuit de noces, que je pris un bambou qui se trouvait là comme par mirai-le ; que j'ouvris la porte, et que je tombai à coups do b.inibou sur le confesseur de dona Inès, lequel se sau\a en criant comme les hrûh's que j'avais vus le troisième jour de mon arrivée.
Quant à ma lemme, je voulus lui faire des reproches sur sa conduite.
Mais avec le plus grand sang-froid :
— C'est bien, monsieur, dit-elle; plaignez-vous à mon père, et moi je me plaindrai à l'inquisition.
— Et de quoi vous plaindrez-vous, madame la drôlesse? demnudai-je.
— De ce que vous interrompez mes exercices religieux cu frappant un saint homme qui, depuis trois ans, est
LES MARIAGES DU PÈRE OLIFUS
connu pour mon confesseur. Allez, monsieur, vous êtes un hérétique; et comme je ne veux pas vivre avec un hérétique, je retourne dans mon couvent.
Et, sur ces mots, elle sortit fière comme un reine.
Quant à moi, à ce seul mot d'hérétique, voyez-vous, la peur m'avait pris; je me voyais déjà ;revêtu d'une robe noire, peinte de flammes montantes; je me sentais déjà attaché par les pieds, par le cou et par le milieu du corps, au poteau du champ de Saint-Lazare; de sorte que je ne fis ni une ni deux, je pris mon ancien magot, j'y joignis deux ou trois mille livres que j'avais économisées dans mon commerce de fruits depuis mon arrivée à Goa, et me rappelant que j'avais dans la journée vu en rade un bâtiment en partance pour Java, je m'y fis conduire à l'instant m^me, abandonnant à qui voudrait, maison, jardin et meubles.
Par bonheur, le bâtiment attendait pour sortir une petite brise d'est, accompagnée du reflux. J'arrivai à bord avec la brise d'une main et la marée de l'autre. Je convins avec le capitaine de dix pagodes pour ma traversée, et j'eus la satisfaction, au moment où les premiers rayons du jour blanchissaient les faîtes des églises de Goa, de sentir le vent et la marée qui m'entraînaient insensibleen pleine mer.
La précaution n'était pas inutile : deux ans après, je fus brûlé en effigie au champ Saint-Lazare.