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NEUVIEME LETTRE

13 mai.

Vous me dites d'oublier. Ecoutez ce qui se passe en moi. Dès que se répand l'obscurité, alors comprenezvous une cho.se effrayante, inouïe, hors de nature? C'est que pendant mon sommeil, le mort n'est plus le mort, le trépassé revient à la vie, il est là près de moi arec ses longs cheveux noirs, sa figure pâle, son mâle visage tout em[ireint de la n.Jili'Sse de sa race. Il est là, je lui [rarle, J'éti.'nds la main, je m'écrie : Mais tu vis donc encore 1 tu

ŒUVRES COMPLÈTES D'ALEXANDRE DUMAS

m'aimes donc toujours! Et il rae répond que oui, qu'il vit encore, qu'il m'aime toujours, et la m*^me vision, incessante, rég:ée, presque matérielle, se renouvelle chaque nuit pourne disparaître qu'nux premiers rayons du jour. l'Ii ! que n'ai-je pas l'ait, mon Dieu, pour que cette vision, œuvre do l'asge dos ténèbres sans doute, cessât de me tourmenter 1 Je me suis ensevelie sous le buis bénit, j'ai roulé des rosaires saints autour de mon cou et de mes poignets, j'ai posé un cruciUx sur ma poitrine et je me suis endormie les mains croisées sur li^s pieds du martyr divin : tout a été vain, inutile, infructueux ; le jour me ramène à Dieu, mais l'obscurité à lui ; je suis comme cette reino dont parle le poète Homère et dont chaque Buit défaisait l'ouvrage de chaque jour.

Qu'il n'y ait plus de nuit, qu'il n'y ait plus de sommeil, qu'il n'y ait plus de rêves, et j'oublierai peut-èlro.

Pouvez-vous obtenir cela do Dieu?

DlXliiME LETTRlï.

14 mai.

Tout ce que l'on peut obtenir de Dieu par la prière, je l'obtiendrai pour vous, car vous Ctcs véritablement blessée, et la blessure est profonde et saignante.

Prions.

ONZIÈIME LETTRE.

15 mai.

Je no sais pas si depuis que je vous écris, j'éfirouve plus de calme, mais h coup sûr j'éprouve plus de soulagement.

C'est qu'une puissante distraction est entrée dans ma vie ; j'étais sans tiimille, isolée dnns le monde moral et dans le monde malériel, tautùt à genoux, lan'ôt couchée fur une tombe, tantôt pleurant, désespérant toujours, et voici que tout à coup je retrouve un frère.

Car il me semble que vous êtes pour moi un frère. Il me semble que ce frère, que je ne connaissais pas, a quitté la France avant que je fusse née. Il me semble que je l'ai attendu, cherché sans cesse. Maintenant le voici revenu ; maintenant, sans se révéler par la présence, il se révèle par la voix. .Te ne le vois pas, mais je l'écoute. Je no le touche pas , mais je l'entends.

Vous n'avez point idée combien ce paysage si brillamment coloré par voire plume a occupé ma pensée. Qu'on ne vienne pas me nier les miracles de la double vue : la ' double vue existe. Par la force constante de ma volonté, ce paysage est là présent, rélli'chi dans mon esprit comme dans un miroir. Je vois tout, depuis les vapeurs roses du matin s'élevant derrière la colline jusqu'à l'envahissement grisâtredes ombres du soir ; j'entends tout, depuis le bruit delà fleur quiouvreson calice à la rosée du matin jusqu'au chant du rossignol se prolongeant dans la solitude et le silence do la nuit.

M |o vois tout cela de telle façon que si jamais je me trouvais dans le cercle embrassé par vos regards, je dirais: Voilà les collines enflammées, voici les montagnes de neige, voici les ruisseaux d'argent, voici les rivii';rcs de moire, voici les oliviers, voici les grenadiers, voici h's liuriers-roses, voici les myrtes, c'est ici, c'est ici.

Puis je vois encore votre ermitage s'élevant au-dessus

des murs du jardin avec sa lenêlro voilée de jasmins et

* de pampres ; puis je vous vois vous-niômo dans votre

"' cellule blanche, agenouillé au pied do votre beau christ,

))rlanl pour vous et surtout pour moi.

Diles-moi quel est ce roi dont le portrait est dans votre cellule, ce roi pour lequel vous avez une vénérafion particulière, afin que moi aussi j'aie un porlrait d''ce roi, alin que j'aie une religion de plus qui soitvotre religion?

Puis vous aussi je voudrais vous voir... oh! par la pensée .seulement; tranquillisez-vous. Vous m'avez dit que pour vous le pa>sé n'exi^ lait plus, p\ (|uo je ne vous 'nter-

rog.'asse que sur le présent et sur l'avenir. Laissons lo passé au néant, et diles-moi quel âge vous avez, sous quels traits il faut que je me fasse une image semblable à la vntre ; dites- moi depuis quelle époque vous êtes entré dans cet ermitage, dites-moi quand vous comptez dire un adieu délinilif au monde.

Je voudrais savoir aussi à quelle distance nous sommes. Est-ce possible de calculer cela ?

Vous me semblez si bon que je ne crains pas de vous lasser. Vous me semblez si savant que je ne crains pas do vous demander l'impossible.

Je vais penser à ce que peut renfermer votre réponse, et quand je l'aurai, je penserai à ce qu'elle renfermera.

Pars, colombe chérie, pars et reviens vite.

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