DOUZIÈME LETTRE
15 mai, à trois heures précises de l'après-midi.
Vous le voyez, en occupant votre esprit, je suis parvenu un instant à distraire votre cœur.
Il faut traiter l'âme comme le corps : faites oublier pendant un instant à un malade qu'il souffre, et pendant un instant il ne souffrira plus.
Vous voulez eue io vous parle de moi; vous voulez chercher si dans l'homme physique et dans l'homme moral, vivant et inconnu, il y a quelque chose du mort que vous avez aimé : soit, écoutez.
Je suis né à Fontainebleau le l«rmai 1607; j'ai donc trente ans et quatorze jours. Je suis grand, je suis brun ; j'ai les yeux bleus, le teint pfde , le front haut.
Je me suis i-eliré du monde depuis le 17 janvier 1633. et j'ai fait vœu, si certaines choses ne changeaient pas dans ma destinée, de me consacrer à Dieu dans les cimj ans de ma retraite.
Je me suis retiré du monde à la suite d'une grande catastrophe politique dans laquelle mes plus chei-s amis ont été engloutis, à la suite d'une grande douleur personnelle dans laquelle mon cœur a été brisé.
Le porlrait do ce roi qui est dans ma cellule, et pour lequel j'ai une vénération loute particulière, e^t celui du roi Henri IV.
Maintenant, vous désirez savoir à quelle distance nous sommes l'un de l'autre : il est trois heures moins quelques minutes ; je vais dater ma lettre de trois heures précises, moment où je lâcherai notre messagère.
Les pigeons font do quinze à seize lieues à l'heure; c'est ce que j'ai eu l'occasion d'étudier dans certaines circonstances où je me suis servi de leur office : notez l'heure à laquelle vous recevrez celte lettre, et calculez.
No me répondez que dans deux ou trois jours ; employez ces deux ou trois joui"s .\ bâtir des chimères ou des réalités ; puis jetez sur lo papier, pauvre recluse, tout ce qui vous pas.serd dans l'esprit, et envoyez-moi lo résumé do ^'os recherches, le résultat do vos rêves.
Dieu soit avec vous 1