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DIX-HUITIÈME LETTRE

Six heures du soir.

J'ai pas.5é trois heures à genoux, priant, appuyant mon front brûlant sur les dalles glacées,ctmc voilà plus calme.

Je reviens à vous.

Laissez -moi tout vous dire, tout vous raconter, depuis le moment où je vous ai quitté à Valence, jusqu'à celui où , malheureuse que je suis, j'ai prononcé mes voeux.

C'était, vous vous le rappelez bien, n'est-ce pas? c'était le 14 août 1632, que hous nous séparâmes; vous me dites adieu, sans me dire où vous alliez; j'étais pleine de sombres pressentimens; je ne pouvais lâcher le pan de voiro manteau. Il me semblait que ce n'était pas urw absence de quelques jours comme vous me le promettiez, mais une absence éternelle dans laquelle nous allions entrer.

Onze heures du soir sonnaient à l'église de la ville; vous montiez un cheval blanc; vous étiez enveloppé d'un manteau de couleur sombre ; vous partîtes doucement d'abord, et trois fois vous revîntes sur vos pas poui- me dire adieu ; à la troisième fois, vous me forçâtes à rentrer, car, mo dites-vous, si je restais à la porte, vous ne pourriez vous décider à partir.

Pourquoi ne suis-je pas resti'e ? pourquoi êtes-vous parti?

Je rentrai, mais ce ne fut que pour courir à mon balcon. Vous regardiez en arrière; vous me vîtes apparaître faisant voltiger mon moucltoir tout mouillé de larmes; vous levâtes votre cliapcau aux plumes flottantes, et j'entendis fiasser sur les ailes du vent votre adieu, qui, affaibli par la distance, était devenu plaintif comme un soupir.

Un grand nuage noir flottait au ciel et marchait rapidement à rencontre do la lune ; j'étendis les mains vers co nuage comme pour l'arrêter, car il allait éteindre le rayon argenté à l'aide duquel je vous voyais encore; enfin, pareil à un monstre aérien, il s'avança la gueule ouverte et engloutit la paie déesse, qui disparut danssos sombres flancs. Alors j'abaissai mes yeux du ciel sur la terre et je vous cherchai vainement ; j'entendais encore le bruit des fers .se cognant sur le pavé dans la direction d'Orange ; mais je ne vous voyais plus. Tout à coup un éclair ouvrit la nuée, et à la lueur de l'éclair, je distinguai encore votre cheval blanc. Quant à vous, votre manteau sombre vous avait déjà confondu avec la nuit. L'animal s'éloignait rapidement, mais semblait s'éloigner sans cavalier. Deux autres éclairs brillèrent encore, qui me montrèrent le cheval s'éloignant toujours, blanchissant comme un fantôme. Depuis quelques secondes, je n'entendais plus même le bruit do son galop. Un quatrième éclair vient accompagné du grondement do la foudre ; mais, soit qu'il eût tourné à quelque coude du chemin, soit qu'il fiit éloigné, le cheval avait disparu.

Toute la nuit le tonnerre gronda, toute la nuit lèvent et la phiie battirent mes fenêtres; le lendemain, la nature éperdue, échevelée, mourante, semblait en deuil comme mon cœur.

Je savais ce qui se passait du côté où je vous avais vu disparaître, c'est-à-dire en Languedoc. Le duc de Montmorency, votre ami, qui en avait le gouvernement, avait, di-ait-on, adoptant le parti de la reine mère exilée et celui de Monsieur, qui venait de traverser la France pour le rejoindre, le duc de Montmorency avait fait révolter la province, et levait des troupes pour marcher contre le roi et M. do Richelieu. Vous alliez donc, pour servir un de vos frères, combattre conire l'aulre; vous alliez, ce qui était bien plus dang<'rcux encore, tirer l'épée et risquer votre tête conire le terrible cardinal de Riehclieui

qui avait fait déjà tomber tant de têtes et brisé tant d'épées.

Vous le savez, mon père était à Paris près du roi. Je partis avec deux de mes femmes sous prétests d'aller visiter ma tante, qui était abbessc de Saint- Pons ; mais en réalité pour me rapprocher de ce théâtre des événemens où vous alliez jouer un rôle.

Il me fallut huit jours do voyage pour franchir la distance qui sépare Valence deSaint-Pons. J'arrivai au monastère le 23 août. Si peu que les saintes filles eussent l'habitude de se mOler aux choses du monde, les événemens qui se passaient autour d'elles se faisaient si graves qu'ils étaient l'objet de toutes les conversations et que tous les serviteurs du couvent étaient en quête de nouvelles.

Voilà ce que l'on disait:

On disait que le fr&re du roi. Monseigneur Gaston d'Orléans, avait fait sa jonction avec le maréchal duc de Montmorency, lui amenant deux mille hommes qu'il avait levés dans la principauté de Trêves, qui, joints à quatre mille qu'avait déjà M. de Montmorency, faisaient un lolal de six mille soldais.

Avec ces six mille soldats, il tenait Lodève, Albi, Uzès, Alais, Lunel et Saint-Pons, — où je me trouvais. — Nîmes, Toulouse, Carcassonne et Bcziers, quoique peuplésde protesta ns, avaient refusé de se joindre à lui.

On disait encore que deux armées marchaient contre l'armée du duc de Montmorency. L'une venait par le Pont- Saint-Esprit et était commandée par le maréchal de Schomberg.

En outre, le cardinal avait jugé nécessaire que LouisXIH se rapprochât du théâtre de la guerre, et il était, assuraiton, arrivé à Lyon. Une lettre que l'on m'apporta de Valence, non-seulement me confirma celte nouvelle, mais m'apprit que mon père, le baron de Lautrec, était près de lui.

Cette lettre était de mon père lui-même. 11 m'annonçait la résolution prise entre son vieil ami le comte de Pontis et lui de resserrer encore les liens d'amitié et de parentii qui unissaient les deux maisons, en me mariant au vicomte de Pontis. Je vous avais diyà, vous vous le rappelez, parlé de co projet de mariage, et c'est alors que vous m'aviez dit : LaissL-z-moi trois mois encore ; pendant ces trois mois, de j;rnnds événemens peuvent s'accomplir qui changeront bien des destinées. Laissez-moi trois mois encore, et je demanderai voire main au baron do Lautrec.

Ainsi donc, au tourment de vous savoir parmi ceux que mon père appelait les rebelles se joignait cette crainte de voir use haine s'élever entre votre maison et celle de mon père, — si fidèle et si loyal serviteur du roi, qu'il confondait le cardinal et lui dans une même admiration, et qu'il disait au moins une lois le jour ce que le roi disait une fois la semaine : — Qui n'ayme pas M. le cardinal, /l'aymo pas le roi.

Le 23 août, un arrêt parut qui déclarait le duc de Montmorency déchu de tous ses honneurs et dignités, ses biens étant confisqués et l'ordre étant donné au parlement de Toulouse de lui faire son procès.

Le lendemain, le bruit se répandit que|même déclaration avait paru pour \ ous, tout fils ^\o roi que vous étiez, et pour M. de Rieux.

Jugez des émotions de mon pauvre cœur à tous ces bruits!!

Le 24, je vis passer à Saint-Pons un émissaire du cardinal; il allait, disait-on, proposer la paix à M. de Montmorency. J'obtins de ma tante qu'elle lui fît offrir des rafraîchissemens. Il accepta, s'arrêta un instant au parloir. Je le vis, je l'interrogeai. Co ipic l'on avait dit était vrai. J'eus quelque espoir.

Cet espoir s'augmenta encore lorsque j'appris que l'archevêque de Narbonne, ami particulier de M. de Montmorency, était passé à Carcassonne dans le même but d'obtenir que le maréchal-duc mît bas les armes. Les propositions iiu'il était chargé de faire au gouvr^rneur du Lan^urdoc étaient, disait-on, fort acceptables et même avantageuses à sa fortune et ("i son honneur.

Le bruit se répandit bientôt que le maréchal-duc avait tout refusé.

Quant à vous, — car vous comprenez bien que l'on parlaitbeaucoupde vous, cequi était à la fois un motif de terreur et de consolation pour moi, — quanta vous, on disait qu'une lettre vous avait été écrite par le cardinal lui-même, mais que vous aviez répondu que votre parole était engagée depuis longtemps à Monsieur, et que Monsieur seul pouvait vous rendre votre parole.

Hélas ! lâche et égoïste, il ne vous la rendit pas.

Le 29 août, nous apprîmes que l'armée de M. de Schomberg et celle de M. de Montmorency étaient en présence. Cependant le vieux maréchal n'oubliait pas que M. de Richelieu n'était qu'un ministre et pouvait tomber, que le roi n'était qu'un homme etpouvaitmourir.AlorsMonsicur, celui contre lequel il marchait, étant l'héritier présomptif de la couronne, devenait le roi de France. 11 ouvrit donc avec Monsieur une dernière négociation, et envoya M. de Cavoie pour parlementer.

Nous savions tous cela. Mon âme se suspendait à chaque espérance qui l'enlevait au ciel. J'attendis, anxieuse, cette dernière réponse de M. de Montmorency.

Soit désespou', soit présomption, le malheureux, confiant dans sa bravoure, répondit, vous le savez :

« — Combattons d'abord ; après la bataille ou parlementera.» '

Dès lors, tout espoir d'accommodement (ut perdu, et comme une victoire du duc de Montmorency était votre seul salut, j'oubliai mes devoirs de fille, j'oubliai mes devoirs de sujette, et, prosternée au pied des autels, je priai le Dieu des armées d'avoir un regard favorable pour le vainqueur de Vellano et le fils du vainqueur d'Ivry.

A partir de ce moment, je n'attendis plus qu'une nouvelle, celle de la bataille.

Hélas ! le U^ septembre, à cinq heures du soir, celle nouvelle arriva terrible, fatale, désespérée.

La bataille était perdue ; le maréchal-duc était prisonnier, et vous étiez, vous, les uns disaient blessé mortellement, les autres disaient mort!...

Je n'en demandai pas davantage; j'envoyai quérir le jardinier, que je m'étais acquis d'avance. Je lui dis de se procurer deux chevaux et dem'allendre à la nuit tombante à la porte du jardin.

La nuit venue, je descendis. Nous montâmes à cheval, nous longeâmes la base des montagnes, nous franchîmes deux ou trois ruisseaux, nous laissâmes à gauche le petit village de la Lavinièrc, et à huit heures du soir, nous nous arrêtâmes à Cannes.

Mon cheval s'était blessé et boitait; je le changeai contre un cheval neuf et pris des nouvelles pendant ce temps.

On disait M. do Montmorency mort, ainsi que M. de Rieux. Quant à vous, les rapports étaient toujours flottans : les uns vous disaient mort ; les autres, blessé mortellement.

Blessé mortellement, je voulais vous fermer les yeux ; mort, je voulais vous mettre dans votre linceul.

Nous partîmes do Cannes vers huit heures et demie à travers champs, sans suivre aucune route tracée; le jardinier était de Saissacet connaissait le pays ; nous piquâmes droit sur Moutolieu.

Le temps était absolument semblable à celui qu'il faisail la nuit où nous nous quittâmes ; de gros nuages noirs roulaient au ciel ; le vent de la tempête sifflait dans les oliviers, vent chaud, lourd, étouflfant, qui do temps en temps s'arrêtait pour laisser tomber verticalement de larges gouttes do pluie ; le tonnerre grondait derrière Castelnaudary.

Nous ne lîmcs que passer à travers Moutolieu, sans nous arrêter. En avant do celte petite ville, nous rencontrâmes les [iremiers postes de M. deSchomberg. Je renouvelai li\s questions. Le combat s'élait engagé vers onze heures du nuUin et avait duré une heure à peu près; cent personnes à peine avaient été tuées.

Je demandai si vous étiez au nombre des morts. On

LA COLOMBE

s'en informa. Un enfant pordu dit vous avoir vu tomber. Je le fis venir; il avait vu en effet tomber un chet, mais il n'était pas bien sûr que ce fût vous. Je voulus l'emmener avec moi ; il était de garde et ne put venir.

Seulement il donna tous les renseignemeiis au jardinier. C'était le comte de Moret qui avait eng;igé l'action, et s'il avait été tué il avait été tué par un otikier de carabiniers nommé Bitéran.

J'enlcnd;iis tous ces détails avec un frissonnement glacé; ma poitrine était oppresséeà no pouvoir parler, et dcsgoui tes de sueur aussi grosses que mes larmes roulaient sur mon visage et se confondaient avec elles.

Nous nous remîmes en route, — nous avions lait douxo ou treize lieues en cinq heure s, — mais comme j'av;iis changé de cheval à Cannes, je pouvais arriver à Caslelnaudary ; si celui du jardinier tombait en chemin, il f romettaitde mo suivre en s'atlachant à la crin ère du mien.

En sortant de Monlolieu, nous tombâmes dans un bois qui était gardé. Nous nous fîmes reconnaître. On nous conduisit aux bonis du ruisseau de Bernassonne, que nous passâmes à gué, ainsi que deux autres ruisseaux que nous rencontr5mes encore sur notre chemin. Entre Ferrais et Viljespy, le cheval du jardinier tomba et ne put se relever; mais par bonheur nous étions presque arrivés : nous apercevions les bivouacs de l'armée royale, et, dans la prairie où avait eu lieu le combat, des lumières errantes.

Mon compagnon do' route me dit que ces lumières étaient celles des soldats qui sans doute s'apprêtaient à enterrer les morts ; je le priai de faire un dernier effort pour me suiM-e ; j'enfonçai les éperons dans le ventre de mon cheval, prêt à tomber lui-même, et nous dépassâmes le dernier feu du camp.

Nous venions de laisser le village de Saiut-Papoul à notre droite, quand mon cheval se cabra.

Je me penchai, je vis une masse informe, c'était un soldat mort.

Je venais de heurter le premier cadavre.

Je sautai à bas do mon cheval, que je laissai aller à i'avenlure. J'étais arrivée.

Le jardinier courut aux torches et aux groupes les plus proches de nous. Je m'assis sur un tertre de gazon, et j'attendis.

Le ciel était toujours assombri par de gros'nuages noirs, le tonnerre confimiait de gronder à l'ouest; quelques éclâirs illuminaient do temps en temps le champ do bataille.

Le jardinier revint avec une torche et (juelques soldats.

Il les avait trouvés creusant une grande fosse pour y jeter tous les cadavres, mais nu! cadavre n'y avait encore été jeté.

Là je commençai à avoir des nouvelles plus positives : monsieur de Mnntmorency, quoique atteint de douze blessures, n'élait pas mort, mais prisonnier; il avait été pris, porté dans une métairie à un quart de lieue du champ de bataille, s'était confessa à l'aumùnier de M. de Schomberg. après quoi, pansé par le chirurgien des clievaulégers, il avait élé porté à Caslelnaudary sur une échelle.

M. de Rieux était tué ; on avait re'rouvé son corps.

Quant à vous, on vous avait vu tomber de cheval, mais on ne pouvait dire ce que vous étiez devenu.

Je demai dai où l'on vous avait vu tomber; on médit que c'était à l'embuscade.

Les soldats voulurent savoir qui j'étais.

— Regardez-moi, leur dis-je, et devinez.

Les sanglots m'éloufl'aicnt, les larmes ruisselaient sur mon visage.

— Pauvre femme, dit l'un d'eux, elle l'aime 1

Jo sais s la main de cet homme ; je l'eusse embrassé.

— Reviens avec moi, lui dis-je, et aide-moi, mort ou vivant, à le retrouver.

— Nous vous aiderons, dirent deux ou trois soldats. Puis, à l'un deux,

— Marche devant dirent-ils.

OEUV. COUJ*.

Celui qu'on venait de choisir pour être notre guide prit la torche et nous éclaira.

Je les suivis.

L'un d'eux m'offrit de m'appuyer sur lui.

— Merci, lui dis-je, je suis lorle.

En effet, je ne me sentais aucune fatigue, et il me seul blait que j'eusse pu aller jusqu'au bout du monde.

Nous fîmes trois cents pas à peu près; de dix pas i n dit pas, il y avait un cadavre ; à chaque cadavre, je voulais m'arriler pour voir si c'était bien vous ; mais les soldai-: me poussaient en avant en mo disant : Ce n'est point ici, madame.

Enlin, nous arrivâmes vers un chemin creux, couronné de quelques têtes d'olivier ; un ruisseau courait au fond du chemin creux.

— C'est ici, dirent les soldats.

Je passai ma main sur mon front ; je chancelai, et mo sentis prête à m'évanouir.

Nouscommençamesparcherchersurlahautour;il yavait là une douzaine de cadavres ; je pris la torche des mains de celui qui la portait, et je la penchai vers la terre.

L'un après l'autre, je visitai tous les cadavres ; deui avaient la face contre terre. Un do ces deux hommes était un ollicier ; il avait les cheveux noirs comme vous ; je le lis tourner sur lo dos ; j'écartai ses cheveux : ce n'était pas vous.

Tout à coup, je poussai un cri. Jo me baissai; j'avais reconnu votre chapeau ; je le ramassai. Les plumes étaient celles que j'y avais attachées moi-même ; il n'y avait pas à s'y tromper.

C'était là que vous étiez tombé ; seulement, étiez-vous tombé mort ou blessé? là était la question.

les soldats qui m'accompagnaient se parlèrent bas. Je ViS ian d'eux allonger le bras dans la direction du ruisseau.

— Que diicv-vous ? leur demandai-je.

— Nous disons, madame, répondit celui qui avait allongé le bras que, lorsqu'on est blessé, surtout d'un coup do feu, on a soif. Si le comte de Moret a été bles.sé seulement, peut-être sesera-t-il traîné pour boire jusqu'au ruisseau qui coule au fond de ce ravin.

— Oh I c'est un espoir 1 m'écriai-jc. Verez 1

Et je m'élanrai à travers les oUvicrs. La descente était rapide. Je ne m'en aperçus pas. Ccrès, la torche à la main, cherchant Proserpine perdue, ne marchait pas, toute déesse qu'elle filt, d'un pas plus rapide et plus svlr que moi.

En un instant je fus au bord du ruisseau. Deux ou Irois bles.sés en effet avaient tenté des efforts pour l'atteindre. L'un avait expiré eu route. Le second l'avait atteint de la main, mais n'avait pu aller plus loin. Le troisième avait la tète dans le ruisseau même et était mort en buvant.

Un de ces Irois corps pou.ssa un soupir.

Je courus à lui. C'était l'homme qui avait ailoint le ruisseau de la main, mais qui n'avait pu l'atteindre de la bouche. Il était évanoui.

La fraîcheur de la nuit ou un miracle du ciel lui rendait le seuliment. Jo me mis à genoux, j'éclairai son vi.s;igu avec ma torche, je jetai un- cri.

C'était votre écuyer .Armsnd.

A ce cri, il ouvrit les yeux et me regarda d'un nir ofTaié.

Il me reconnaissait.

— A boire! denianda-til.

J'allai puiser de l'eau rians votre feutre et la lui don'iai. Un soldat m'arrêta.

— Ne lui donnez pas à boire, mo dit-il à l'oreillr'. Parfois on meurt en buvant.

— A boire I répéta le moribond.

— Oui, lui dis-je, vous allez avoir à boire, mais ditesmoi ce qu'est devenu le comte de Moret.

Il me regarda plus fixement qu'il n'avait fait encore cl me reconnut.

—Mademoiselle deLautrec! murmm-a-t-il.

— Oui, c'est moi, Armand ; c'est moi qui cherche votrj maître, répondis-je. Où est-il ? oùesl-il?

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— A boire ! demanda le blessé d'une voix mourante. Je me rappelai que j'avais dans ma poche un flacon

d'eau de mélisse. Je lui en versai quelques gouttes sur les lèvres.

Il parut se ranimer un peu.

— Où est-il, au nom du ciel ? lui deniandai-je.

— Je ne sais, répondit-il.

— L'avez-vous vu tomber?

— Oui.

— Mort ou blessé?

— Blessé.

— Qu'est-il devenu?

— On l'a emporté.

— De quoi côté?

— Du côté do Fondeille.

— Les gens du roi ou les gens de M. de Montmorency?

— Les gens de M. de Montmorency.

— Ensuite?

— Je ne sais rien de plus en ce moment. Je fus blessé moi-môme, mon cheval fut tué, je tombai. La nuit venue, je me traînai jusqu'ici, car j'avais soif. En arrivant près du ruisseau, je m'évanouis sans pouvoir y atteindre. A boire ! à boire !

— Donnez-lui à boire maintenant, dit le soldat ; il a dit tout ce qu'il savait.

Je puisai de l'eau dans votre chapeau, les soldats lui soulevèrent la tôle, j'approchai l'eau de ses lèvres, il but avidement trois ou quatre gorgées, puis se renversa en arrière, poussa un soupir et so raidit.

Hélait mort.

— Vous voyez que vous avez bien fait do le faire parler avant de lui donner à boire, dit le soldat en lâchant la tête du pauvre Armand, qui retomba lourdement à terre.

Je restai un moment immobile, me tordant les bras par un mouvement insensible.

— Que faisons-nous maintenant, madame ? demanda le jardinier.

— Sais-tu oîi est Fondeille? lui demandai-je.

— Oui.

— Allons du côté de Fondeille.

Puis me retournant du côté des soldats,

— Oui vient avec moi? domandai-je.

— Nous t dirent-ils tous trois.

— Venez donc.

Nous gravîmes jusqu'à la cime du chemin creux, puis nous descendîmes dans la prairie.

Un ofûcior faisait une ronde à la tête d'une douzaine de soldats; mes compagnons se regardèrent et se parlèrent tout bas.

— Que dites-vous? demandai-je.

—Nous disons que voilà un officier qui pourrait vous donner des renseignemens.

— Lequel î

— Celui-là.

Et ils me mon'raient le capitaine qui conduisait la ronde. — Et pourquoi pourrait-il modonner des renseignemens?

— Parce que justement il combattai-t ici.

— Allons à lui, alors.

Et je fis quelques pas rapides dans la direction de l'officier.

Un soldat m'arrêta.

— Mais, dit-il, c'est que...

— Pourquoi m'arrôlez-vous? lui demandai-je.

— Vous voulez à tout prix avoir des renseignemens? demanda le soldat.

— A tout prix.

— Quel que soit celui qui vous les donne?

— Quel ([u'il soit.

— Alors, j'appellerai le capitaine.

Et à son tour, il fit quelques pas en avant.

— Capitaine liiléiau ? dit-il.

L'ollicicr s'arrêta, essaya de percer l'obscurité du retard.

— Qui m'appelle? dcmauda-t-il.

— On voudrait parler à vous, mon officier.

— TJuicela?

— Une dame.

— Une dame ! à cette heure, sur le champ de bataille?

— Pourquoi pas, monsieur, si cette femme vient sur te champ de bataille chercher celui qu'elle aime, pour le soigner s'il n'est que blessé, pour l'ensevelir s'il est mort?

L'officier s'approcha : c'était un homme de trente ans. En m'apercevant, il ôta son chapeau, et je vis une figure douce et distinguée, encadrée par des cheveux blonds.

— Qui cherchez-vous, madame ? me denianda-t-il.

— Antoine de Bourbon, comte de Moret, répondis-je. L'ofiicicr me regarda avec plus d'attention qu'il n'avait

fait encore.

Puis pâlissant légèrement et d'une voix altérée,

— Le comte de Moret? demanda- t-il. Vous cherchez le comte de Moret?

— Oui, le comte de Moret ; ces braves gens m'ont dit que, mieux que personne, vous pouviez me donner des nouvelles sûres de ce qui lui était arrivé.

Il regarda les soldats, et son regard jeta une double flamme sous ses sourcils froncés.

—Dame! mon capitaine, dit l'und'eux, il paraît que c'est son llancé, à cette dame, et elle veut savoir ce qu'il est 'devenu.

— Monsieur, au nom du ciel ! m'écriai-je, vous avez vu le comte do Moret, vous savez quelque chose de lui; ditesmoi ce que vous en savez.

— Madame, voici ce que j'en sais : On m'avait envoyé avec ma compagnie de carabins pour masquer l'embuscade qui était là dans le chemin creux ; nous devions nous retirer après la première décharge, afin de laisser l'ennemi s engager. M. le comte de Moret, qui tenait à montrer son courage, ne s'étantjamais trouvé à aucun combat, chargea témérairement sur nous, et commença l'attaque en tirant un coup de pistolet sur... — ma foi! madame, je ne vois pas pourquoi je mentirais... — en tirant im coup de pistolet sur moi. La balle du pistolet coupa la plume de mon feutre. Je ripostai, et j'eus le malheur de tirer plus juste.

Je poussai un cri de terreur.

— C'est vous ? fis-je en reculant d'un pas.

— Madame, dit le capitaine, le combat a été loyal. Je croyais n'avoir afiiiire qu'à un simple officier de l'armée du maréchal-tluc. Certes, si j'eusse su que celui qui me chargeait était un prince et que ce prince était le fils du roi Henri IV, j'eusse laissé ma vie à sa disposition plutôt que d'attenter à la sienne. Mais ce fut lorsqu'il tomba seulement que je l'entendis crier: « A moi, Bourbon I » Je me doutai alors qu'il venait d'arriver un grand malheur.

— Oh I oui, m'écriai-je, un grand malheur. Mais enfin, est-il mort?

— Je no sais, madame ; en ce moment, la mousque ■ tades'engagea.Mescarabinsreculèrent, selon l'ordre qu'ils avaient reçu. Je reculai avec eux et je vis qu'on emportait le comte, tout sanglant et sans chapeau.

— Oh ! son chapeau, le voilà!

Et je le portai passionnément à mes lèvres.

— Madame, dit le capitaine avec une douleur qui n'était pas teinte, donnez-moi vos ordres. Après avoir causé un si grand malheur, comment puis-je, jo ne dirai pas l'expier, mais vous être utile dans vos recherches ? Dites, et jo ferai tout au monde pour vous aider.

— Merci, monsieur, dis-je en essayant de reprendre ma puissance sur moi-même, mais vous ne pouvez rien pour moi, que m'indiquer la direction dans laquelle on a emporté lo comte.

— Dans la direction de Fondeille, madame, réponditil ; mais pour plus grande sûreté, prenez le chemin que vous trouverez à cent pas d'ici, à votre droite; à un quart de lieue, vous rencontrerez une maison où vous vous informerez.

— C'est bien, dis-je au jardinier. Vous comprenez, n'este« pai?

LA œi.O.MR!^.

— Oui, madame.

— Allons.

— Je pourrais offrir des chevaux à madame, hasarda timidement l'oflicier.

— Merci, monsieur, répondis-je ; je vous ai demandé tout coque je désirais savoir de vous et vous m'avez rendu tous les services que vous pouviez me rendre.

Je partageai une poignée do louis entre les trois soldais.

DeuK s éloignèrent, mais le troisième voulut absolument me conduire vers la maison 'ndiquée.

Je marchai rapidement dans la dirortioa de cette maison. Cependant je ne pus résister au désir de saluer une dernière fois, en me retournant, le terrain consacré par votre sang, et je vis le capitaine immobile, demeurant à la place où je l'avais quitté, et les yeux fixés sur moi et me regardant m'éloigner comme un homme frappé d'atonie.

Nous arrivâmes à la maison. Tout le long de la roule, nous avions rencontré des cadavres gisant sur notre chemin ; mais j'étais déjà habiiuée à ce spcctac'c et je marchais d'un pas ferme, presque sur les hommes, dans cette herbe ensanglantée qui montait jusqu'à mcsgcnoux.

Nous atteignîmes la maison ; elle était occupée par des blessés des deux partis, couchés sur la padle étendue à terre. Je pénétrai dans cet asile de douleur; j'interrogeai les mouransde la voix, comme j'avais interrogé les morts du regard; à mes instances, un moribond se souleva sur le coude.

— Le comte de Moret, dit-il, je l'ai vu passer dans le carrosse de Monsieur.

— Mort ou blessé ? deraandai-jo.

— Blessé, dit le moriuoiid, mais il était comme moi : il ne valait guère mieux blessé que mort.

— Mon Dieu ! m'écriai-je, et où le conduisait-on?

— Je ne sais pas; seulement je lui ai entendu dire un nom.

— Lei^uel?

— Celui de madame do Ventadour, et la voiture a pris un chemin de traverse.

— Oui, je comprends; il se sera (ait conduire chez madame de Ventadour , à l'abbaye de Prouillo ; c'est cela. Merci, mon ami.

— Et laissant quelques louis près de lui, je sortis en disant au jardinier : A l'abbaye de Proudic.

L'abbaye de Prouillo était située à deux lieues à p"u près de l'endroit où nous nous trouvions. Le ciieval du jardinier était tombe de fatigue, j'avais laissé le mien dans la prairie du champ de bataille. Impossible de se procurer \\a carrosse, môme une charrette. D'ailleurs, toutes les recherches eussent pris du temps. Je ne ressentais aucune fatigue, nous partîmes à pied.

A peine avions-nous fait un quart de lieue que la pluie commença de tomber et que l'orage contenu jusqu'alors éclata. Mais j'étais tout entière avec vous, je ne sentais pas Ja pluie, je n'entendais pas l'orage, je coiiiinuai mon chemia au milieu des torrens d'eau qui ruis^el]ient autour de moi, à la lueur des éclairs qui parfois illuminaient le paysage à le voir comme en peinjour. Nous passâmes près d'un grand chêne. Le jardinier me suppliait do m'y abriter un instant et d'attendre sous cet abri que l'orage filt calmé ; je secouai la tête et continuai mon chemin sans lui répondre; une minute a[)rès, la foudre tomba sur le chêne, le mit en pièces et en dévora les débris.

Je me contentai de lui montrer de la main ce qui venait d'arriver.

— C'est vrai, madame, dit-il, et vous êtes protégée du ciel, et puisque Di.^u vous donne la force, allons.

Nous allàmcsdonc pondant une heure encore à peu près. Au bout d'une heure, un éclair nous montra l'abbaye où nous nous rendions. Je doublai le pas et nous arrivâmes.

Tout dormait dans l'abbaye ou taisait semblant de dormir. Jo mo suis toujours déliée depuis de ce sommeil si

profond de latourièrc, des sœurs et do l'abbesse ellemême.

On m'ouvrit enfin, mais avec mille précautions. Il est évident qu'en nous entendant frapper, on avait craint la visite de «jnelque corps perdu ou de quelque horde pillarde. Je me hâtai do me (aire reconnaître, et aussitôt jo demandai do vos nouvelles.

La sœur tourière ne savait ce que je voulais dire; elle affirmait no pas vous avoir vu, no pas même savoir que vous fussiez blessé.

Je demandai à parler à Mme de Ventadour.

On me conduisit à elle.

Je la trouvai tout habillée. Au bruit que nous avions fait, ignorant qui faisait ce bruit, elle s'était vêtue. Jo crus remarquer qu'elle était pâte et tremblante.

Elle rejeta celte pâleur et ce tremblement sur la crainte qu'elle avait eue, en entendant frapper, que ce ne fussent des solilats malintentionnés qui l'rappasent.

Je la rassurai; je lui dis comment j'élais partie de Saint- Pons, comment j'étais arrivée sur le champ do bataille, comment j'avais retrouvé la place où vous étiez tombé. Je lui montrai voire chapeau, que je tenais toujours dans ma main rri-pée. Je lui dis lis renseigncmens que m'avait donnés le mourant, et jo Dnis par la conjurer, au nom du ciel, de me dire ce qu'elle savait de vous.

Elle me répondit que l'on m'avait trompée sans doute, ou bien que le carrosse, après avoir pris le chemin do l'abbuye, s'était égaré, soit à droite , soit à gauche, dans quelque chemin aboutissant à cette route ; quant à elle, elle ne vous avait pas vu, elle n'avait pas même entendu parler de vous.

Je laissai tomber mes bras et me couchai sur une chaise longue qui se trouvait là ; mes forces m'avaient abandonnée avec l'espérance.

L'abbesse appela ses femmes; on me dépouilla do mes habits, que la pluie d'orage avait collés sur moi; j'avais laissé mes souliers dans la bouc des chemins, et sans m'en dont T, l'avais fait plus d'une lieue pieds nus; on apporta un bain dans lequel on me mit et où je tombai dans une espèce de torpeur qui ressembla;! à un évanouissement.

Je revins à moi en entendant dire que l'on avait vu un carrosse prendre la route de Mazères. J'interrogeai : on tenait ce renseignement d'un paysan qui avait dans la soirée apporté du lait au couvent.

L'abbesse m'offrit sa propre voiture et ses propres chevaux, en supposant que je voulusse continuer mes recherches.

J'acceptai.

On m'apporta alors des habits; car voyant venir les premiers rayons du jour, je ne voulais pas perdre un instant pour continuer mon chemin . Il était d'autant plus possible que vous vous fu-^siez fait conduire à Mazères, que Mazères était un chàteau-fort que l'on disait tenir pour M. de Montmorency.

Madame de Ventadour me donna son propre cocher, et nous partîmes.

A Villeneuvc-le-Comtat, à Payra, à Sainte-Lamette, nous nous informâmes ; non-seulement personne n'avait rien vu, mais on ignoiait encore dans ces trois villages que le combat de Castelnaudury eût eu lieu.

Nous n'en poursuivîmes pas moins notre chemin jusqu'à Mazères. Là, les renseigncmens devaient être positifs; les portes étaient gardées ; ceux qui gardaient ces portos étaient à M. de Montmorency : ils n'avaient donc aucun motif de dissimuler la présence du comte do Moret parmi eux.

Nous amvSmes au.x portes ; on n'avait vu aucun carrosse, on ignorait que le comte de Moret fût blessé; nous apportions la première nouvelle du combat de Caslelnaudary.

Nous eûmes bientùt la preuve que celte réponso était vraie ; car un olficier accourut à toute bride, annonrant do

ŒUVRES COMPLETES D'ALEXANDRE DUMAS

la pnrt do Monsieur quo M. do Montmorency élnil pri^-onnier; que M. dn K\p\i\ était blessé; que tout enfui était perdu, et que chacun eût h songer à soi.

Dès lors, on ne s'occupa plus de nous, et l'on ne répondit plus à nos questions.

J'avais complètement perdu votre (race : nous nous mîmes h chercher ou hasard ; nous envtloppûmes le thoâlro des événemens d'un grand cercle, comme (ont les chasseurs à la piste du giljier. Nous visitâmes Bolpcch, (aiiusac, Faujaux, Alzonnet , Conques, Pcyrac ; en aucune de c?s localités il n'y avait vestige de votre passage : c'ét.iil en tre Fondeille et l'abbayo que votre carrosse avait disparu comme une vision.

A Peyrac, je trouvai l'intendant de notre maison de Valence. Mon père avait fait prévenir qu'il allait passer deux ou trois mois au château. On s'était mis alors à ma recherche, et l'on me suppliait de venir.

J'avais perdu tout espoir do vous retrouver pendant les trois semaines de courses que j'avais faites. Je revins au château.

Mon père arriva le lendemain. Il me trouva mourante.

Tout le monde au château m'avait dans une si profonde vénération, que, sur un mot qu'avait dit l'intendant, nul ne parla de mon voyage.

Mon père vint à moi, s'assit sur mon lit. C'est un homme grave et sévère, comme vous savez. Je lui av&is parlé de mon amour pour vous, do celte promesse que vous m'aviez faite d'être mon époux. L'honneur de volrc alliance était tel qu'il avait dû renoncer à son projet favori, qui était de me marier avec le vicomte de Pontis, le (Ils de son vieil ami. Mais, vous mort, ce projet rentrait dans son esprit avec plus de force et de réalité.

D'ailleurs, Louis XIII lui avait parlé de cet amour de sa fille pour un rebelle. Louis XIII était d'autant plus irrité contre vousque vousétiez son frère. Tousvos biei-is avaient été confisqués, et si l'on ne vous eût pas su mort, volro procès, tout fils de roi que vous étiez, vous était fait com- Hic à M. de Monlmorency.

Ainsi donc, c'était un bonheur que vous fussiez mort, mort sur le champ de bataille. Ce capitaine que j'avais vu, que j'avais interrogé, ce meurtrier que j"avais maudit et dont la pâle figure a reparu plus d'une fois dans mes rêves, ce meurtrier vous avait sauvé de réehalaud. J'écoulais tristement, sombrcment mon père ; j'avais jugé que son parti élait piis. M. le conilc de Pontis, qui avait combattu dans l'armée du maréclial de Schomberg, élait en toute laveur. Mon père aurait pour lui contre moi le roi et le cardinal.

Je pris parti de mon côté.

Je demandai trois mois à mon père , m'cngagcant , ces trois mois écoulés, si je n'avais aucune nouvelle de vous, ou si votre mort se confirmait, à suivre le vicomte de Pontis à l'église.

Le 30 octobre, M. de Monlmorency fut exécuté.

Alors jo bénis presque voire meurtrier, car si je vous eusse su souflrant tout ce que souffrait le pauvre duc, je serais morte.

Il n'y avait plus aucun doute sur vous; chacun disait que vous aviez été tué. J'étais veuve sans avoir été épouse 1

Les trois mois s'écoulèrent ; le dernier jour du troisième mois, mon père se présenta au château avec le vicomte do Pontis.

Je connaissais la ponclualité de mon père, et je ne voulais pas le faire attendre.

Il me trouva en costume do fiancée.

Onze heures sonnaient; le prêtre nous attendait îi l'église ; jo me levai et appuyai mon bras sur celui do mon pî're.

Le comte de Pontis marcha derrière nous avec son fils.

Cinq ou six amis communs, une douzaine de familiers et quelques serviteurs nous suivirent.

Nous nous acheminâmes vers l'église.

Mon père no me [larlait point; il me regardait seulement, et visiblement il s'étonnait de me trouver si calme.

Comme les martyrs qui marchent h la mort, mon visage s'éclairait au fur et à mesure que je me rapprochais du lieu du supplice.

En entrant dans l'église, j'étais pâle, mais souriante; comme le naufragé battu de la tempête, je voyais le port.

Le prôlre nous attendait à l'aulcl; nous nous approchâmes et nous nous mîmes à genoux. J'avais cramt un moment qu'arrivée à ce point, la force me manquât.

Je remerciai le Seigneur do toute mon âme. La force était en moi.

Le prêtre demanda à M. de Pontis s'il me prenait pour épouse.

— Oui, répondit M. de Pontis.

Il me lit la môme question, me demandant à mon tour si jo prenais M. do l'on lis pour époux.

— Mon époux dans ce monde et dans l'autre, répondisje, est mon divin Sauveur Jésus, et je n'aurai jamais d'autre époux.

J'accentuai celte réponse d'un Ion si calme et si ferme à la fois, que les assistans n'en perdirent pas une parole.

M. do Pontis me regarda d'un air effrayé et comme si j'eusse été folle.

Mou père fit uu pas en avant.

Quant à moi, je IraBchis la grille qui me séparait de l'autel, et d'une voix haute ,

— A partir do ce moment, m'écriai-je les bras au ciel, j'appartiens à Dieu, et nul n'a le droit de me réclamer que Dieu!

— Isabelle 1 cria mon père, oscriez-vous méconnaître mon aulorité ?

— Il y a une autorité plus haute et plus sainte que la vôtre, mou père, répoiidis-jc respectueusement : c'est celle de celui qui m'a fait rencontrer la foi sur la route du malheur. Moa père, je ne suis plus du monde terrestre: priez pour moi. Je prierai pour vous tous.

Mon père voulut franchir la grille à son tour pour m'arrachcr de l'autel; mais le prêtre étendit les deux bras veri lui.

— Malheur 1 dit-il, à celui qui force la vocation, ou qui veut l'arrôlcr ! Celte jeune tille s'est donnée h Dieu, je la reçois dans la maison de Dieu comme dans un saint asile d'où nul, pas môme son père, n'a le droit de l'arracher violemment.

Peut-êlre mon père n'cût-il pas élé arrêté par cette menace ; mais le comte de Pontis l'entraîna. Le vicomte et les autres assistans suivirent bs vic.llards, et la porte se referma sur eux.

Le prêtre demanda où je voulais me retirer. Je me (1? conduire au couvent des Ursulines.

Mon père partit à l'inslant même pour Paris, où était le cardinal. Mais tout ce qu'il obtint du cardinal l'ut que je ne pourrais (aire vœux qu'au bout d'un an.

L'année s'éioula. Au bout d'un an et un jour, je pris lu voile.

Il y a quatre ans de cela.

Depuis quatre ans, il ne s'est point passé un seul jour sans (|ue je priasse pour vous, eu baisant les plumes de ce chapeau que l'uvais ramassé sur le champ de bataille do Caslclnaudary, seule relique qui me restât de vous.

Vous sa ve^ tout maintenant.

Maintenant donc, à voire tour, parle/,, racontez-moi chaque chose en dt'tiil; dites-moi par quel miracle vous vivez ; dites-moi où vous êtes ; dites-moi comment je puis vous revoir. Dites vile tout cela, ou je deviens folle I

17 mai, quatre heures du malin.

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