‹ DiversChapitre 76 sur 103 · DIX-NEUVIÈME LETTRE · texte numérisé non relu

DIX-NEUVIÈME LETTRE

Six heures du matin, aussitôt votre lettre lue.

Dieu a détourné un instant ses yeux de nous, et pendant cet instant, l'ange du mal a passé au-dessus do nos têtes et nous a touchés.

LA COLOMBE

Ecoutez h volrc tour.

Nous savez quels étaient mes cngagcmens avec mon frère Gaston. D'ailleurs, en a^rissant pour l'un, je croyais agir pour l'autre. Le ministre me paraissait peser plus encore sur le roi que sur nous tous

Une pareille oppression était intolérable pour des fils do France, e( à chaque instant le cardinal forçait la volonté du roi, disposait de son sceau sans le consulter, de ses armes malgré lui. 11 dépensait six fois plus en un jour dans sa maison que tous les fils de Henri IV, y compris celui qui élail sur le trône, neifaisaient dans les leurs. Et tandis qu'à lui seul il avait englouti plus de deux cents millions, un tiers à peine des habitans de la France mangeait du pain ordinaire ; l'autre tiers ne vivait que de pain d'avoine, et le dernier tiers, pareil à un troupeau d'animaux immondes, ne se substantait q le de glands.

Il avait à lui dans le royaume autant de places et de iorlercsscs que le roi. Il avait Brôuage, Oieron , Rhé, la Itochelle, Saumur, Angers, Brest, Amboise, le Ua\Te, Pontde- l'Arche et Pontoiso ; en sorte qu'il venait jusqu'aux portes de Paris. Il était maître de la prcvincc et de la citadelle de Verdun. Outre les troupes employées dans ces places, dans ces forteresses, dans ces citadelles, il avait une armée de mer. Il sortait avec des gardes. Il tenait toutes les clefs de la France dans ses mains. La Franco entière se réunissant contre lui n'était pas capable de lever une armée assez forte pour l'opposer n la sienne. Les prisons étaient devenues des sépulcres destinés à ensevelir les vrais serviteurs du roi, et le crime de lèse-majesté n'était plus d'attenter contre le roi ou contre son Etat, mais de n'avoir pas un zèle et une obéissance aveugles pour toutes les volontés et les desseins de son ministre.

Voilà ce que je devais vous dire, d'abord et avant tout; car ce que je vous dis l;i, c'est mon excuse de vous avoir quittée et d'avoir pris le parti de celui qui plus tard nous devait tous renier, vivans ou morts.

Ce fut le procès et l'cxéculion du vieux maréchal de Marillac qui décida tout. J étais en correspondance avec mon frère Gaston et avec la reine Marie do Mcdicis, qui avait toujours été parfaite pour moi. Je résolus de joindre ma fortune à la leur.

Vous rappelez-vous ma tristesse à cotte époque ? vous rappelez-vous mon émotion, le trouble de ma voix allant jusqu 'aux sanglots, quand je vous disais que mon avenir était plus incertain que cslui de la feuille naissante sur l'arbre an pied duijuel nous étions assis, et quand je vous demandai trois mois, avant de faire de vous ma femme, tout en vous disant que le jour le plus heureux do ma vie serait celui où je deviendrais votre époux ?

En cllet, dès ce mouienl-là, je savais tous les projets de mon Irère Gaston, et j'étais l'intermédiaire entre lui et le pauvre Montmorency.

Vous médites de n'omettre aucun détail. Ohl j'ai trop besoin de me justiûer à vos yeux pour rien omettre ou rien oublier.

Nous devions avoir pour nous les Espagnols et les Napolitains. Les Napolitains, au moment où Montmorency se déclara, parurent en effet sur la côte de Narbonne, mais ils n'oièrent débarquer. Quant aux Espagnols, ils vinrent de leur côté jusqu'à Urgel, mais ils ne [tassèrent pas la frontière.

Vous vîtes l'insurrection grandir tout autour de vous ; vous entendîtes les cris do révolte de Bagnols, de Lunel, deBeaucaire etd'Alais. Je vous montrai un matin, et cela le cœur serré, car je sentais (jue c'était notre s^para'.ion, je vous montrai un malin un manifeste dans lequel mon frère Gaston prenait le litre de lieutenant généraidu royaume. Peu de temps après, vous apprîtes par une lettre du roi adressée à votre père, et qui lui ordonnait de se rendre n Paris, vous apprîtes qu'il était rentré en France avec 1 ,8011 chevaux, qu'il avait brûlé le faubourg de Saint-Nicolas de Dijon et les maisons des membres du parlement qui avaient jugé Marillac.

Un jour, à mon tour, j« reçus une lettre. Mon frère m'écrivait d'AIbi et me sommait do tenir ma parole.

Ce jour fut celui où je pris congé de vous, le 14 août 1632, date fatale, restée profondément et d'une manièro aussi sombre empreinte dans mon cœur que dans le vôtre.

Ohl tous les détails de ce départ sont bien vTais. Li peinture de cette nuit est bien tidèle. Seulement je vous vis, moi, plus longtemps que vous no pûtes me voir. Vous étiez sur le balcon de votre chambre, éclairée derrière vous, tandisquemoi, je m'enfonçais dans un horizon toujours plus sombre.

Cependant il vint un moment où la roule tourna et où je cessai de vous voir.

En ce moment j'arrêtai mon cheval, je me demandai s'il ne valait pas mieux pour moi oublier toutes les promesses faites, tous les cogagemcns [tris, — sacrifier l'honneur à l'amour et retourner près de vous.

Voire fenêtre se referma, votre lumière s'éteignit, je crus que c'était un avertissement de Pieu de continuer mon chemin ; j'enfonçai les éperons dans le ventre de mon cheval, j'enveloppai ma lêlc dans mon manteau et je m'élançai dans les profondeurs toujours plus obscures de l'horizon, en me criant à moi-même pour m'étourdir : En avant ! en avant !

Le surlendemain, j'étais à Albi, près de mon Irère, qui me laissa dans celte place avec cinq cents Polonais, et marclia sur Béziers.

Le 29 août, je reçus fovdre du maréchal-duc do venir Is joindre. Je partis avec mes cinq cents hommes, et b 39 août au .soir, je fis ma jonction.

La journée du 31 se passa à s'éclairer mutuellement. — Nous avions avis que M. de Schomherg marchait sur Casteinaudary. Nous y marchâmes de notre côté. Mais M. de Scliomberg nous y devança, s'empara nnîme d'une maison ijui n'était qu'à dix minutes de chemin de nous et en fit un corps de garde.

Cela se passait le l^r septembre, 5 huit heures du malin.

Le maréchal-duc apprit ce qui venait de s'accomplir ; il prit cinq cents hommes, alla reconnaître l'armée du maréchal, el se U'ouvant à portée do celte maison, il chargea ceux qui étaient dedans, lesquels abandonnèrenl aussitôt leur poste.

M. de Montmorency mit cent cinquante hommes dans celle maison et revint vers nous fort gai de ce premier succès.

Il nous trouva réunis dans la première maison du village, mon frère Gaston, M. de Rieux, M. de Chaudeboune et moi.

Alors, s'avançant vers mon frère,

— Monsieur, dit-il, voici le jour où vous serez victorieux do tous vos ennemis, le jour où vous réunirez la flls avec la m^ro. Mais, ajouti-t-il en moiitraul son épéo nue et ensanglantée, il faut que ce soir votre épée soit comme est la mienne co matin, c'est à-diro rouge jusqu'à la garde.

Mon livre n'aime pas les épées nues, et surtout les épées sanglantes; il détourna les yeux.

— Eh! monsieur, dit-il, ne perdrez-vous donc jamais l'habitude de vos rodomontades ? 11 y a longtemps que tout en me promettant de grandes victoires, vous ne m'avez encore donné que des espérances.

— En tout cas, dit le maréchal, et en supposant que jo ne vous aie encore, c:)mnio vous le dites, donné que d?s cs[>érances, je fais plus que ne fait pour vous le roi volro frère ; car au lieu de vous donner des espérances, il vous les Ole, même celle de la vie.

— Eh 1 monsieur, reprit Gaston en haussant les épaules. croyez-vous que la vie de l'héritier présomptif soit jamais en jeu ? Arrive qu'arrive, je suis toujours sûr de faire ma paix pour moi et trois personnes.

Le maréchal sourit amèrement, et sans plus répondre au prince, il vint à nous.

— Allons, dit-il, allons, voilà que cela commence, et notre homme saigne déjà du nez. Il parle de s'enfuir, lui

TS

CELTRCS COMPLETES D'ALEXANDRE DDMAS.

Iroisième. Mais ce ne sera ni vou"', monsieur de Morot, ni vous, monsieur de Rieux, ni moi qui, à ce compte-là, lui servirons dVscorfe.

No JS répondîmes que non cnrlninement.

— Eli bien ! continua lo maréchal-duc, joignez-vous doue à moi,caril faut que nous l'cn^'agions si avant aujourd'hui, que nous le voyions cnlin l'épéc à la main.

i:n Cl' moiucni', on vint nous annoncer que l'on voyait l'ar.néc du maréchal de Schomberg sortir d'un bois et s'avanciT vers nous.

— Allons, messieurs, dit le maréchal-duc, le moment est venu, c lacun à son poste.

Nous avions une rivière à traverser sur un p'tit pont ; on pouvait nous disputer le pnssage, mais personne n'y songea. Le plan deM.de Siliombn-g était, aucontraire.de nous laisser avancer jusqu'à uneembuscadeqti'il avait dressée dans ce chemin creux où vous retrouvâtes mon pauvre écuycr.

le pont franchi, je pris mon pos'c à l'aile gauche, qui était [ilacée sous mon commandement.

C'était, comme on vous l'a dit, ma première action. J'avais liAte de montrer que, (|uoique du m.ême sang que Monsieur, mon sang était plus ardent que lo sien. Je vis un corps de carabins détaché en enfans perdus : je le chargeai.

J'avais particulièrement remarqué cet officier que vous rencontriltes le soir du combat.

Il rnis;dt en brave gentilhomme , calme au feu comme .s'il eût été à la parade. Je piquai droit à lui et lui envoyai un coup de pistolet, qui, conune il vous l'a dit, coupa la plume de son chapeau. 11 riposta. Je sentis comme un coep de poing au liane gauche; j'y porlai la main sans savoir ce que c'élait. et je retirai ma main pleins de sang. Au mô ne moment, sans douleur réelle, quelque chose comme un nuage rouge passa devant mes yeux; la terra tourna sous moi. Mon cheval fit un mouvement que je n'eus pas la force de réprimer ni de suvre. Je sentis que je glissais de ma selle. Je criai : — A moi Bourbon ! et jo m'évanouis en pensant à vous.

En fermant les yeux, il me sembla que j'entendais comme une mousquetadc dos plus vives et que je voyais un rideau de flamme se dérouler devant moi.

Sans doute mes Potonais m'cmporicreni, car à partir de co moment ei jusqu'à celui oii je repris mes sens, à une demi-lieue do là à peu près, dans le carrosse de mon frère, je n'ai plus conscience de ce qui m'arriva.

D'épouvantables douleurs me rappelèrent à la vie. J'ouvTis les yeux; je vis une grande foule .se pressant avec curiosité et parlant vivement autour de mon carrosse. Je compris qu'il s'agissait de savoir oii l'on me conduirait. Je me souvins que la sœur de M. de Ventadour, l'un de mes bons amis, devait être abbesse dans les environs. Je fis un effort, et, passant la tôte par la porlièrc, je donnai l'ordre de me conduire chez Mme de Ventadour.

Vous le voyez, votre admirable dévouaient vous avait parfaitement mise sur ma trace, et il n'a pas tenu à vous qui^ vous me retrouvassiez.

La douleur m'avait tiré de mon évanouissement, la douleur m'y replongea. Je ne sais ()ui se chargea de mon introduction près de Mme de Ventadour; mais je me retrouvai couché sur un excellent lit, seulement j'étais dans un caveau souterrain. J'avais près de moi le médecin du couvent, et dans la ruelle quelqu'un qui, me voyant rouvrir les yeux, me dit tout bas :

— Ne dites pas qui vous êtes.

De môme que vous aviez été mon dernier souvenir, vous fûtes ma pnimière pensée. Jo regardai si vous n'étiez point là quel jue part. Je no vis que des visages étrangers, au milieu desquels un homme aux manches retroussées et aux mains sanglantes. C'était lo mûdeciu qui vouait do me panser.

Je refermai les yeux.

Ce fut pendant cette nuit quo vous vous présentâtes h

l'abbaye et que. dans la crainte qu'inspirait le cardinal, on vous répondit que l'on ne m'avait pas vu.

Ainsi, vous ignorâtes que j'existais ; ainsi, j'ignorai que vous étiez venue. Nous nous étions presque touchés sans nous voir.

Je n'ai aucun sentiment de ce qui se passa pendant les quinze jours qui suivirent ma blessure. Ce n'était point une convalescence, c'élait une halle à la porte du tom beau.

Enfin, la jeunesse et la lorce de mon tempérament l'eni* portèrent ; je .sentis une certaine fraîcheur se répandra dans mes membres allanguis et fiévreux, et à partir de eu nio;nent, le médecin déclara que j'élais sauvé.

Mais à quelle condition ? que je ne parlerais pas, que je ne fejuitterais pas mon lit, que je ne prendrais aucune oarl de la vi(! extérieure ; je ne vivrais qu'à la condition d'ê're un mois ou six semaines sans vivre.

C'est pendant celte période de temps que fut jugé et exécuté le maréchal-duc. Cette exécution redoubla la terreur des pauvres filles qui m'avaient donné l'hospitaUté. Il n'y avait, au reste, aucun doute, si l'on apprenait mon existence, quo jo ne fus.se traité, tout prince du sang que j'étais, comme M. de Montmorency. M. de Montmorency n'était-il pas allié à Marie de Médicis!

11 fut donc décidé que j'étais mort, et par toutes les voix inléressées à co que l'on y crût, le bruit de ma mort se, répandit.

Au bout de deux mois, je pus me lever. Jusque-là, j'étais resté caché dans les souterrains du couvent ; l'air devenait nécessaire à ma convalescence ; nous étions en novembre ; mais lo doux hiver du Languedoc autorisait cependant quelques sorties nocturnes. On me permit d'aller respirer la nuit dans le jardin du couvent.

Avec la pensée, avec le sentiment, je no dirai pas avec la force, car j'étais encore d'une telle* faiblesse que je ne pouvais ni descendre ni monter les escaliers, tout mon amour pour vous, engourdi par la mort, était revenu. Je ne parlais que do vous, jo n'aspirais qu'à vous. Dès q uc je pus tenir uniî plume, je demandai à vous écrire ; on me donna ce que je demandais, on fil partir un messager devant moi, mais comme le message devait révéler mon exislenre, et que mon existence, dans la terreur de Mme de Ven'adour, c'élait la persécution, l'emprisonnement, la mort peut-èlre. lo messager resia dans les environs et rentra au bout de douze ou quinze jours, disant que votre père vous avait emmenée à Paris, et qu'il avait remis ma lettre à celle de vos femmes qui lui avait paru la plus dévouée.

Dès lors, je fus plus trancpiille; je m'en rapporlais à votre amour de me faire passer une réponse prompte.

Un mois se pa.ssa dans celte allenlo; chaque jour qui passait portait une nouvelle alleinle à ma confiance en vous et emportait un lambeau de mon espoir.

Trois mois s'étaient déjà écoul/s. Je voulus savoir les nouvelles qui pouvaient m'intéresser. Blessé au commencement du combat quo j'avais engagé, j'en ignorais l'issue. On hésitait à me donner ces nouvelles; je menaçai de les aller ehercher moi-môme. Alors on me dit tout ; alors jn sus la perte de la bataille; la fuite et la réconciliation de Gasîon, lui troisième, comme il l'avait dit ; le procès et la mort de M. de Montmorency ; la confiscation do mes biens ; la reprise do mon rang et de mes dignités.

Je reçus toutes ces nouvelles avec plus do force qu'on ne .s'y attendait. Certes, la mort du pauvre maréchal fut un rudecoup. Mais après la mort de Jl. do Marillac, ce cou[) nous l'avions plus d'une fois prévu avec M. de Monimorency et pour lui et pour moi. Quant à la ruine de mon rang, de mes dignités et do ma forlune, je les accueillis avec un sourire do mépris. Les lionmies m'avaient ùté tout ce cpie pouvaient me donner les liouimes; mais ils avaient élé forcés de me laisser co qui me venait de Dieu, , volie amour. , \

Aussi , votre amour fût-il, h partir do co moment, la. • seule espérance do ma vie. C'était l'étoile qui brillaitseule

LA COLOMBE

au ciel de l'avenir, devenu aussi sombre que celui du passé avait élé brillant.

Un messager ne vous avait pas trouvée; je résolus d'être mon propre messager. Voire réponse ne m'était point parvenue ; je résolus d'aller chercher moi-même votre réponse.

Au reste, ce n'était pas chose facile de sortir du couvent. J'étais surveillé, on craignait que je ne fusse vu ou reconnu. Je ne parlai donc pas de sortir du couvent, mais de quitter la France.

Cette proposition était la plus agréable que je pusse faire à la bonne abbesso. Il fut convenu que l'on s'entendrait avec des pêcheurs, que je gagnerais Narbonne, et que là, je m'embarquerais. De l'abbaye à Narbonne, je ferais la route avec le costume ecclésiastique et dans le carrosse et avec les chevaux de l'abbesso.

D'ailleurs, tout le monde me croyait si bien mort, qu'il n'y avait pas probabilité que dans ce pays, où je venais pour la premit'refois, je fusse reconnu.

La bonne abbesse mit ses coffres à ma disposition, mais j'e la remerciai ; j'avais sur moi, au moment où j'avais élé blessé, deux cents louis à peu près que l'on retrouva dans ma bourse ; plus, en bagues et en agrales, pour une dizaine de mille livres de diamans.

Vous étiez riche, qu'avais-je besoin d'être riche !

Vers le commencement de janvier, je quittai l'abbaye, plein de reconnaissance pour l'hospitalité qu'on m'y avait donnée; hélas! j'ignorais que cette hospitalité allait me coûter si cher.

J'étais à vingt-huit lieues de Narbonne, je me sentais encore si faible que nous ne pouvions marcher qu'à petites journées. Dailleurs, pcul-êlre exagérais-je encore un peu ma faiblesse, pour que l'on se déliât moins de moi.

Le premier jour, nous allâmes coucher à Yillopiutc ; le second, à Barbeira; le troisième, à Narbonne.

Dès le lendemain, marché était fait pour me conduire à Marseille. J'étais un prélat malade de la poitrine et à qui l'on avait ordonné l'air de Ilyères ou de Nice.

Je me reposai un jour à Narbonne, et m'embarquai le lendemain. Quarante-huit heures après, grâce à un bon vent , j'étais à Marseille.

Là, je payai mes bateliers, je renvoyai les deux serviteurs do l'abbesso qui m'avaient accompagné et je redevins partaitenient libre.

Je fis aussitôt marché pour me faire conduire en carrosse jusqu'à Avignon, et pour remonter le Rhône d'Avignon à Valence.

Comme mon air cavalier pouvait me trahir, je me fis faire un uniforme d'officier aux gardes de M. le cardinal. Sous cet uniforme, j'étais sûr de no pas être imiuiété.

Je partis do Marseille et gagnai Avignon en trois jours. A Avignon, les vents venant de la mer, et par conséquent la navigation étant bonne, je me confiai au Rhône ; d'ailleurs, quand le vent nous manquait, nous attelions des chevaux à notre barque, et nous remontions à l'aide d'un câble tiré par eux.

De loin et dès le point du jour, je voyais voire château. Celait là que vous étiez, là que vous m'attendiez, ou du moins, si ce que l'on m'avait dit était vrai, si voire père vous avait emmenée à Paris, c'était là quo j'aurais de vos nouvelles.

Je voulais me faire mct're à terre, cette barque allait si lentement! malheureusement j'étais trop faible encore.

Oh ! si j'eusse gagné une heure I si je vous eusse revue! Mais cela ne devait pas être ainsi, nous étions condamnés...

Je n'y pus tenir cependant ; une demi-lieue avant Valence, je débanjuai. Je ne pouvais marcher vite encore; cependant ma vitesse dépassait de beaucoup celle de la barque.

D'ailleurs, l'espérance de vous revoir m'avait rendu presque toutes mes forces. Depuis longtemps je voyais votre balcon, celui d'où vous m'aviez dit adieu, car j'avais tourné l'angle du chemin ; seulement, votre balcon

élail vide, les jalousies en étaient fermées. II y avait dans tout l'aspect de ce château, que j'avais tant désiré revon-, quelque chose de morne et de vide qui me glaçait.

Tout à coup, je vis s'ouvrir la porte principale et sortir un cortège qui tourna du côté de la ville et disparut.

J'étais encore à un demi quart de lieue environ ; je se»lis, sans que je pusse deviner pourquoi, mon cœur se serrer et mes forces défadiir.

Je m'appuyai contre un arbre du chemin ; j'essuyai mon front couvert de sueur et je repris ma course.

Je rencontrai un domestique.

— Mon ami, lui demandai -je d'une voix h moitié éteinte, n'est-ce donc plus Mlle Isabelle de Lautrec qui habite ce château ?

— Si fait, mon offlcier, répondil-il; c'est tou;ours Mlle Isabelle de Lautrec. Seulement, dans une demi-heure, il faudra l'appeler autrement.

— Il faudra l'appeler autrement! Et comment faudra-t-il l'appeler?

— Mme 11 viromtessede Pontis.

— Pourquoi madame la vicomtesse de Pontis?

— Parce que, dans une demi-heure, elle sera la femme de mon maître, M. le vicomte de Pontis.

Je sentis que je devenais livide; je cachai mon fi"ont sur mon mouchoir.

— Ainsi, demandai-]o, co cortège que j'ai vu sortir du château...

— C'était celui des fiancés.

— Et dans ce moment ?...

— Dans ce moment ils sont à l'église.

— Oh ! c'est impossible !

— Impossible! dit le serviteur. Ma foi, si vous voul''2 vous assurer de la chose par vos yeux, mon officier, il en est temps encore. Prenez le plus court, et vous serez à l'église en même temps qu'eux.

Je ne me le fis pas redire, car j'avais hâte de m'assurer par mes yeux de la terrible réalité; je ne pouvais croire au récit de cet homme. Il avait un motif «luelconquo pour me faire ce hardi mensonge, mais à coup sûr il mentait.

Je connaissais Valence poic l'avoir habitée trois mois ; je traversai rapidement le pont, j'entrai dans la ville, je pris les ruelles qui devaient plus directement me ccuduira à l'église. D'ailleurs, j'étais guidé par le sou des cloches qui sonnaient à pleine volée.

La place de la cathédrale était encombrée de monde. Eh bien 1 malgré ces cloches sonnant, malgré cette foule .encombrant la place, je ne pouvais croire ; je me disais que c'était une autre que vous qui marchait à l'yutel ; je me réjjélais que cet homme s'était trompé ou m'avait trompé.

Et cependant, en me mêlant à la foule, je n'osais interroger personne.

Si je n'eusse été vêtu de l'uniforme des gardes du cardinal, certes, je n'eusse jamais pu, tant la foule élait grande, arriver au premier rang. Mais devant mon uniforme, fout s'écarla.

Alors, oh! — il me faut encore aujourd'hui toute ma force pour vous donner ces lerribles détails; hier, quand j'ignorais que ce fût vous qui m'écriviez, je n'eusse point renouvelé celte douleur sans rouvrir une piaie morlelle...— oh ! vous n'avez souffert que de ma mort ; moi, j'ci souffert de votre traliison.

Pardon, pardon, Isabelle, votre trahison, je le sais maintenant, c'était de l'apparence ; mais pour moi, oh 1 pour moi, malheureux, c'était de la réalité !

Je vous vis apparaître à travers un nuage pareil à celui qui passa sur mes yeux lorsque, frappé par cet officier, je tombai de mon cheval à terre. Ce fut la môme sensation, plus douloureuse encore, car co que la première fois j'avais senti au flanc, cette fois je le sentais au cœur.

Je vous vis apparaître; vous éliez pâle mais presque souriante ; vous marchiez d'un pas ferme en traversant la place ; vous sembliez avoir hâte d'arriver h l'ée'.ise.

Je passai ma main sur mes yeux... Courbé, luileîant, murmurant à demi-voix au milieu de mes voisins étonnés ;

ŒfVRL-S COMPLETES D'ALEX.\XDRE DUMAS.

Mon Dieu, mon Dieu, ce n'est pas VTai... mon Dieu, co n'est pas elle... Slon Dieu, mes yeux, mes oreilles, tous mes sens me trompent... Elle seule, elle seule ne me trompe pas; elle seule ne peut me tromper.

Puis, comme vous passiez à dix pas de moi, je restai sons voix, espérant toujours que vous n'iriez pas jusqu'à l'église, que vous vous arrêteriez en route, et que vous crieriez qu'on vous faisait violence, que vous eu appelleriez à toutes les femmes de la sincérité de votre amour; et alors moi, moi je m'élançais, moi je risquais ma vie pour dire : Oui, je l'aime; oui, elle m'aime ; oui, je suis le comte de Moret, mort pour tout le monde, excepté pour elle, excepté pour Isabelle de Lmtrec,ma liancée dans ce monde et dans l'autre... Laissez-moi passer avec ma flancée.

Et je vous eusse enlevée en face de tous et malgi'é tous, car je me sentais la force dun géant.

Oh I Isabelle! Isabelle! vous roslijtcs muette, vous no vousariôlûtes point, vous entrâtes à l'église. Un long cri, commencé dès longiomps au fond do ma poitrine" sortit en la déchirant au moment où vous disparùles sous le porche, et avant qu'on ne m'eût demandé pourquoi co cri, j'avais écarté tout le monde, j'étais sorti do la foule j'avais dispaïu. '

Je regagnai les bords du fleuve, je retrouvai ma barque, je me rejetai au milieu de mes mariniers, enfonrauî mes mains dans mes cheveux et criant : Isabelle! Isabelle! Ils me laissèrent un inslaut à mon désespoir. Puis ils me demandèrent ou il (allait aller.

Je leur montrai le coms du fleuve. Ils détachèrent la barque, et le Rhône nous emporta.

Que vous dirai-jede plus ? J'ai vécu sans doute depuis quatre ans, puisque aujourd'hui vous me reti-ouvez vivant et vous aimant ; mais je n'ai pas existé. J'attendais (lue lo terme que je me suis imposé arrivât pour proiioncermes vœux. Ce terme, vous le rapprochez, merci. Depuis que jo sais que vous ne m'avez pas trahi, depuis ijuo je sais que vous m'aimez toujours, la vocation m'est plus facile cl je vais plus calme à Dieu. Priez pour votre frère... votre frère priera pour vous. Trois heures de i'aprcs-midi.

VlXGflÈJlE LETTRE.

Cinq heures et demie, même jour.

Oui mo dites-vous là ! je ne comprends pas bien. Vous m'avez relrouvée, vous êtes sur que je no vous ai pas trahi, vous êtes sûr q':c je vous aime, et cela, dites-vous, rapproche le terme do vos vceux, et cela vous rend là vocation plus facile, et cela vous fait plus calme pour vous consacrer à Dieu I

O nioii Dieu I auriez-vous toujours cet étrange projet de renouera- au monde ?

Jlais écoulez-moi bien : Dieu n'est pas injuste. Quand je ma suis consacrée à lui, c'était dans la croyance de votre mort ; vous viviez : Dieu n'a pu recevoir des vœux arrachés au désespoir, puisque la cause du désespoir n'exislait pas ; je suis donc libre, libre malgré mes vauix.

Oh ! oui, oui, vous le dites : nous nous sommes presque touchés un instant dans cette abbaye, et rien ne nous a dit que nous étions si près l'un de l'autre. Oh ! je me trompe, jo suis ingrate envers mon propre cœur. Uno voix me criait : Insiste, reste, demeure, il est ici.

Oui, je comprends, elle a trend)lé pour elle, pauvre femn.e, elle a tremblé que l'hospitaUté qu'elle vous don> ait nii ti^t sa perte. Oh ! pourquoi ne vous ai-je pas retrouvé, moi ; j'eusse cié licre de la mission que Dieu m'avait douuéo de sauver lo fils de Henri IV. J'eu>se tout aifronté, pour le seul orgueil, pour la seule gloire de dire ; Quand le monde enlicr l'abandonnait, moi seule l'ai rcru, moi seule l'ai pjo'ég/-.

Folle que je suis 1 en disant cela, je vous eusse trahi, cl vous étiez perdu comme l'a été le maréchal- due.

Mieux vaut donc qu'elle ait caché vo re existence même a moi cl que vous viviez ; mieux vaut donc que je souffre, que JO sois malheureu e, que je meure.

Mais pourquoi serais-je malheureuse ? pourquoi mourrais-je? vous n'avez pas lait de vœux, je regarde les miens comme rompus. Partons ; allons en Italie, en Espagne, au bout du monde. Je suis riche encore ; d'ailleurs, qu'avènsnous besoin de richesse? vous m'aimez, je vous aime ! partons, partons !

Oh! répondez- moi. Oui, dites-moi où vous êtes, ditesmoi où je puis aller vous chercher.

Songez que vous m'avez soupçonnée, moi, votre Isabelle, soupçonnée d'une infamie, et que vousme devez uno expiation.

J'attends, j'attends I

Page 1