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JAMES ROUSSEAU

J'avais dix-huit ans, pas d'avenir, pas d'éducation, pas de fortune. J'étais deuxième clerc de notaire en province, et je détestais le notariat. Jo m'apprêtais à solliciler une charge de percepteur de contributions dans un village iiuelconque, ou ma vie allait passer obscure et ignorée, lorsqu'à la (êle d'un pelit bourg à une lieue de Mllcrs- Cottorets, et nommé Corcy, j'aperçus, venant de l'extréniilé d'un sentier que ji' suivais, trois personnes qu'au bout de trente ou quarante pas je devais nécessairement croiser.

Ces trois personnes étaient un jeune homme de mon âge, une jeune femme de vingt-cinq ou vingt-six ans, et une petite fille de cinq.

Le jeune hoinuK^ était complètement étranger à mes souvenirs; les doux autres personnes, c'est-à-dire la jeune; femme et la petite fille, se mêlaient aux premiers événemcns de ma viji!.

La jeune femme et?.!' la baronne Cnpcllo.

La petite fille était Marie Capelle, depuis madame Lafarge.

Mon Dieu 1 qui eût dit alors, en voyant s'avancer celte

LES MARIAGES DU PÈRE OLIFUS

belle jeune femme et cette rieuse enfant, l'une précédant l'autre à peine dans la vie, l'une charmante, l'autre promettant de l'être; qui eût dit qu'il y avait dans l'avenir une mort prématurée pour la mère, et pour la fille un malheur pire que la mort?

Un chaud rayon de soleil de juin filtrait à travers de grands arbres, et faisait trembler sur les fronts rayontians et sur les robes blanches de la mère et de l'enfant l'ombre des feuilles, légèrement agitées par cette brise qui court dans les bois à l'approche du soir.

J'ai dit que je connaissais cette jeune femme. Je la connaissais en effet par tous les bons sentimens de mon cœur, par l'amitié, par la reconnaissance.

J'étais orphelin à trois ans, son père était devenu mon tuteur. Outre ma mère et ma so:'ur, qui me restaient, je retrouvai une seconde mère et trois autres sœurs au château de Villers-Helion. Je me retourne vers le passé et je \ous salue de la main et du cœur, Hermine et Louise; je no vous ai pas revues depuis vingt ans, mes sœurs; on me dit que vous êtes toujours jeunes, toujours belles ; je vous dis, moi, qu'au fond de mon cœur si religieux à ses souvenirs, je vous dis, moi, que vous êtes toujours aimées.

Oh 1 bien souvent je pense à vous, allez ; quand mes yeux, fatigués du soleil ardent qui brûle la vie du poète, percent les rayons de mon midi, et vont se reposer sur l'horizon bleuâtre de mes jeunes années, alors, je vous revois, telles que vous étiez, fleurs parfumées de ma plus jeune enfance, penchées au bord de l'eau comme des lis, mêlées aux massifs comme des roses, perdues dans les hautes herbes comme des violettes; hélas! vous ne pensez pas à moi, vous; le vent m'a emporté dans un autre monde que le vôtre et que le mien; vous ne me voyez plus, et parce que vous m'oubliez, vous croyez que j£ vous oublie!

Voilà donc ce qu'étaient cette jeune femme et cette jeune fille, qui, par une belle journée de juin, vers quatre heures do l'après-midi, venaient au-devant de moi, c'està-dire d'un pau\Te enfant dont Tavcréir, à tous les yeux, était bien autrement humble et obscur que le leur.

Disons maintenant ce qu'était le jeune homme au bras duquel madame Capelle s'appuj'ait, et qui était vêtu en étudiant allemand.

C'était le fils d'un homme dont le nom restera fatal et illustre dans l'histoire des monarchies, d'un homme qui l'ut l'ami d'Ankastroëm et de Horn, c'était le fils du comte de Ribing; c'était celui que vous connaissez tous sous le nom d'Adolphe de Leuven, nom dont il devait signer plus lard quelques-uns des plus beaux et des plus productifs succès de l'Opéra-Comique et du Vaudeville.

Je joignis ces trois personnes, qui avaient quarante-six ans à elle trois, juste l'âge qu'une seule de ces personnes a aujourd'hui.

Madame Capelle me présenta à son cavalier; nous étions deux enfans du même âge; nous commençâmes, ce jourlà, une amitié qu'aucun jour sombre ou heureux n'a altérée depuis; et quand nous nous rencontrons aujourd'hui, nous nous saluons encore du même sourire joyeux, du même battement de cœur sympathique avec lesquels nous nous saluâmes il y a vingt-cinq ans.

Hélas! je suis forcé de le dire, même dans ce temps d'égalité, c'est que non-seulement Adolphe de Leuven est un liomnie de lettres, mais surtout un gentilhomme de lettres.-

H était exilé avec sa famille, il devait rester dans un rayon de vingt lieues do Paris : Paris était interdit à sa famille, proscrite par les Bourbons de la branche aînée.

Jlais, si jeune qu'il fût, il avait touché du pied le sol de la capitale; il avait trempé ses lèvres à sa coupe enivrante, où l'on boit d'abord l'espérance, puis la gloire, puis l'amertume : il n'en avait encore goûté que l'espérance.

H avait essayé de travailler pour le Gymnase, où il connaissait Perlet, l'excellent comédien que tous les hommes (le trente-cinq à quarante ans oui connu; puis une belle

jeune fille, au nom qui s'épanouissait comme une rosC) Fleuriel, qui mourut empoisonnée, dit-on.

Tous ces noms-là m'étaient bien inconnus, à moi, pauvre provincial, n'ayant quitté ma ville natale que pour faire une excursion à Paris en 1807, et dont tous les souvenirs se bornaient à revoir, comme à travers un nuage, une représentation de Paul et Virginie, par Michu et ma^ dame de Saint-Aubin.

Et cependant, au milieu de tout cela, ces grands hêtres de la forêt de Villers-Cotterets, plantés par François 1er et madame d'Étampes, sous lesquels Henri IV et Gabrielle s'étaient assis, ces grands hêtres avec leur sombre feuillage, leur ombre épaisse, leurs longs murmures, n'étaient pas restés muets pour moi.

Les poètes de cette époque, c'étaient Demoustier, Parny et Legouvé.

Tous trois avaient passé sous la voûte fraîche et mouvante de ce grand parc aujourd'hui abattu comme toutes les grandes choses; et quand sous cette voûte je courais, enfant, poursuivant des papillons ou cueillant des fleurs, il m'était arrivé plus d'une fois de m'arrèter h lire les vers qu'ils avaient de leurs mains écrits sur l'écorce argentée, et que la vénération publique garantissait de toute mutilation.

Les premiers vers que je lus, je ne les lus donc pas dans des livres; je les lus sur des arbres, où ils semblaient aAoir poussé comme poussent les fruits, comme poussent les fleurs.

Et, plus d'une fois, comme la vibration d'une harpe animée par le souffle et par les doigts du musicien fait vibrer un luth solitaire, muet, perdu dans quelque coin ou suspendu à quelque muraille, plus d'une fois j'avais jeté au milieu de la création mes premiers cris de poète, inexpérimentés et discordans.

Aussi quand, assis auprès d'un de ces vieux arbres baignés par cette ombre séculaire qui nous ombrageait tous deux, nous dont les pères étaient nés aux deux extrémités du monde, et que le hasard réunissait pour influer sur la destinée l'un de l'autre; quand au lieu de cet avenir humble et tranquille d'un emploj'é de province, de Leuven souleva un coin du voile qui me cachait la vie de Paris ; quand, avec cette confiance de la jeunesse, robe dorée que chaque jour de l'âge mûr froisse et ternit, il me montra la lutte, le bruit, la renommée; ces spectateurs applaudissans, ces sublimes ravissemens du succès, si douloureux que leurs jouissances ressemblent à des tortures et leurs rires à des gémissemens ; ma tête tomba dans mes mains, et je murmurai :

— Oui, oui, vous avez raison, de Leuven, il faut aller à Paris, car il n'y a que Paris.

Sublime confiance de l'enfant en Dieu. Que nous manquait-il, en effet, pour aller à Pai'is?

A lui, la liberté.

A moi, l'argent.

Lui était exilé, moi j'étais pau\TC.

Mais nous avions dix-neuf ans chacun, dix-neuf ans c'est la liberté, c'est la richesse; c'est mieux que tout cela, c'est l'espérance.

A partir de ce moment, je ne vécus plus dans la réalité, mais dans le rêve, comme un homme qui a regardé le soleil et qui, les yeux fermés, voit encore l'astre éblouissant. Mes yeux se fixèrent sur un but dont ils purent se détourner un instant, mais auquel, après chaque détournement, ils revinrent plus obstinés que jamais.

Au bout d'un an, l'exil du comte de Ribing fut radié. Adolphe accourut m'apporter cette nouvelle, il retournait à Paris avec son père et sa mère.

\\ n'y avait plus que moi d'exilé.

A partir de ce moment, ma pauvre mère n'eut plus de repos. Le mot Paris était dans toutes mes conversations, dans toutes mes caresses, dans tous mes baisers.

J'ai raconté ailleurs comment ce désir si ardent se réalisa ; comment, à mon tour, je vins à Paris, et comment je descendis de la diligence dans un petit lirttel de la rue

ŒUVRES COMPLETES D'ALEXANDRE DUMAS

des Vieux-Augustins, avec cinquante-trois francs dans ma bourse, et, confiant et fier comme si J'eusse possédé la lampe merveilleuse d'Aladin, que l'on jouait justement à l'Opéra au moment de mon arrivée.

Au bout de trois mois, ma mère avait réalisé ce qu'elle avait pu réaliser, cent louis pout-fttre, et elle était venue me rejoindre.

J'avais douze cents francs d'appointemens.

Les cents louis de ma mère, renforcés des douze cents francs d'appointemens, durèrent deux ans.

Alors commença la lutte.

Je n'avais pas plus tôt limirté les premières intelligences que j'avais rencontrées, que je m"étais aperçu que je ne savais rien, ni grec, ni latin, ni mathématiques, ni langue étrangère, ni même ma propre langue, rien dans le passé, rien dans le présent, ni les morts ni les vivans, ni l'histoire ni le monde; aussi au premier choc ma confiance en moi tomba-t-elle ; mais Dieu permit qu'il me restât la volonté, et qu'au soin de celte volonté fleurît l'espérance.

Cependant de Leuven, mon introducteur et dans le monde réel et dans le monde fictif, ne m'avait pas abandonné.

Nous nous étions mis à l'œuvre. Oh! pour le moment, mon ambition n'était pas grande. Il s'agissait de confectionner un vaudeville pour le Gymnase. Eh bien ! cette œuvre, tout infime qu'elle était, quand, après deux heures d'un travail c|ui nous brisait le cerveau, nous nous regardions en face, nous étions forcés do nous avouer à nous-mêmes que nous étions impuissans à l'accomplir seuls.

Un jour de Leuven me proposa de nous adjoindre un de ses amis, chansonnier charmant, lié avec Désaugiers, et dont la réputation d'esprit était proverbiale.

Il connaissait on outre tous les directeurs de Paris, lisait à merveille, et enlevait un comité.

Je reconnaissais comme lui notre insuffisance : j'acceptai l'offre qu'il me faisait. Le même soir, nous lûmes noire vaudeville à notre futur collaborateur, sur la figure duquel je suivais avec anxiété toutes les impressions que cette figure traduisait. C'était de Leuven qui lisait. Je n'eusse pas pu lire, tant j'étais impressionné.

— C'est bon, dit-il, quand de Leuven eut fini, il faut nous mettre à cela. Il y a peut-être quelque chose à en faire.

En effet, sous la plume de notre collaborateur, plus exercée que la mMre, les phrases s'arrondirent, les couplets s'aiguisèrent, quelques étincelles jaillirent çà et là dans le dialogue, et, au bout de huit jours, l'œuwe ctaii accomplie.

Nous demandâmes, ou plut(5t notre collaborateur demanda lecture au Gymnase, et l'obtint :

Nous fAmes refuses à l'unaiiimilé.

Nous demandâmes lecture à la Porte-Sain'-Martin :

Nous eûmes six boules noires et deux boules blanches.

Nous lûmes à l'Ambigu-Comiqui' :

Nous eûmes une reci'plion éclnlanli'.

C'était un bien grand désappointement, non pas pour mon orgueil dramatique, je n'ai jamais su ce que c'était que l'aristocratie du théâtre, mais pour mes calculs pécuniaires ; plus nous avancions, plus nous étions gênés, ma mère et moi. J'avais cepcndatit obtenu de l'avancement dans mou bureau. J'avais i|uinzo cents francs par an au lieu de douze cents; mais aussi, moins novice en certaines choses que dans d'autres, tandis que nous avions grand'peine à confectionner un vaudeville à trois, j'avais fait un enfant h moi tout seul. Or, la venue au monde d'Alexandre compensait bien l'augmentation de vingtcinq francs par mois que je devais à la libéralité du diK^ d'Orléans. La gloire que devait m'apporler mon tiers de vaudeville n'était pas h dédaigner sans doute, mais les premiers droits d'auteur de ce tiers, je dois l'avouer, étaient attendus avec autant d'impatience par ma poche que les premiers sourires de la renommée par mon front.

Or, les droits d'auteur, pour un vaudeville joué à l'Am-

bigu, étaient de douze francs par soirée et de six francs de billets.

Ce qui nous constituait à chacun par soirée, les billets vendus à moitié prix, une somme de cinq francs.

Sur ces futurs droits, un excellent homme, qui a fait plus pour les auteurs dramatiques de Paris que n'ont jamais fait monsieur Sosthènes de la Rochefoucauld, ou monsieur Cave, ou monsieur Charles Blanc, Porcher, un jour où il n'y avait pas de quoi dîner à la maison, me prêta cinquante francs.

Ce prêt de cinquante francs fut le premier argent que je gagnai avec ma plume.

Celui qu'on me comptait tous les mois à la caisse de monsieur le duc d'Orléans, je le gagnais avec mon écriture.

Enfin le grand jour arriva. Notre vaudeville fut joué avec un succès d'estime.

Un succès d'estimeà l'Ambigu de 1826, comprenez-vous"? et qui me rapporta pour ma part cent cinquante francs 1

La pièce était intitulée : la chasse et l'amour.

Quant à notre collaborateur, il s'appelait James Rocsseau.

Quelle étrange coïncidence! c'est à vingt-trois ans de distance, le soir d'un succès aussi, que mon fils, qu'Alexandre, enfant vagissant à peine en 1826, m'attendait chez moi pour me dire :

— Notre pauvre James Rousseau est mort.

Pendant ces vingt-trois ans, pauvre James Rousseau, qu'avait été la vie pour toi, si bon, si spirituel, si aimant !

Je vais le dire.

Ne trouvez-vous pas qu'il en est des siècles comme des hommes, et qu'ils ont leur jeunesse folle, leur âge mûr sérieux, et leur vieillesse sombre? Jeunesse folle, en effet, que celle du XVIIl'' siècle avec sa régence, monsieur d'Orléans, madame de Berry, madame de Prie, monsieur le duc, madame de Châteauroux et Richelieu ; âge mûr, sérieux, que celui qui voit éclore la réputation du maréchal de Saxe, de monsieur de Lowendhal, de Chevert, qui gagne les batailles de Fontenoy et de Raucoux ; vieillesse sombre que celle qui commence par les guerres du Canada, par le traité de Paris, par la gangrène du roi qui gagne la royauté, et qui s'achève par les massacres de l'Abbaye, les échafauds de la place de la Révolution et les orgies du Directoire.

Il en fut ainsi de notre XIX^ siècle, Waterloo l'avait fait triste d'abord, comme un enfant orphelin ; mais la Restauration, assez bonne mère à tout prendre, lui rendit Dientôt son insouciance et sa folie. De 1816 ,^ 1826 datent les derniers éclairs de la gaîté française, les dernières chansons du Caveau, ces chansons de chansonniers qui n'avaient pas encore la prétention d'être des chansons de lioi'tes, ces chans>ons signées Armand Goufl'é, Désaugiers, Rougemont, Rocliefort, Romieu et Rousseau.

Dans cette période, l'oller, Brunet, Tiercelin florissaient. Tierceliii jouiiil le Coin de Wmc; Brunet, Jocri^fe maitre et Jocrifse valet; Potier, Je fais mes farces.

C'était en ell'et le temps dc'> farces: cette tradition du vieil esprit basochien que nous avons vue mourir peu à peu, soupir à soupir, haleine h haleine, non-; autres hommes de quarante ans, comme on voit mourir un vieillard d'épuisement et de consomption.

On dînait encore h cette époque ; il y avait des restaurateurs artistes (jui causaient gravement cuisine avec messieurs Brillât-Savarin et Grimod de La Reynière, comme monsieur de Condé^ causait avec Vatel. Ils avaient été chefs, les uns chez Cambacérès, les autres chez d'Aigrefeuille ; ils s'appelaient Borel et Beauvilliers.

Aujourd'hui, on mange encore au restaurant, mais on n'y dîne plus.

Puis, non-seulement on dînait, mais encore on soupait, autre tradition de l'autre siècle qui s'est c'i peu près éteinlo dans le niMre. Qui dira ce que l'esprit français a perdu par la suppression de ce repas charmant qui se faisait à la lueur des bougies, à l'heure où on fait les rêves, à

LES MARIAGES DU PÈRE OLIFUS

l'heure enfin où tous les soins, tous les soucis, toutes les affaires, ces fantômes de la journée, sont évanouis ?

Romieu, Rousseau et Henri Monnier étaient de rudes soupeurs; jeunes, et ayant plus grand appétit souvent que grosse bourse, vivant de cette vie vagabonde qui lient à la fois du bohème et de l'étudiant, ils n'avaient pas besoin que l'enseigne du restaurant portât un nom illustre dans les fastes de la cuisine pour y poser leur tente. Non, le premier bouchon venu suffisait ; on s'attablait devant un pâté, devant une côtelette, devant une niatclotte; on faisait monter du pouilly à défaut de Champagne, du beaugency à défaut de chamberlin.. On chantait la Treille de sincérité, Plus on est de fous plus on vil, Qu'on est heureux d'n'avoir pas le sou! puis on sortait à deux heures du matin, échauffé par les vins, par les rires, par les chansons, et les farces commençaient.

Ces farces, pour la génération qui nous suit, ne sont plus connues qu'à l'état de légendes : il y a la légende du lampion, la légende des deux magots, la légende du portier à qui l'on demande de ses cheveux; tout cela, entremêlé de chats attachés aux sonnettes, de réverbères cassés, de cordes tendues, éf^isodes nocturnes qui finissaient presque toujours par conduire les farceurs chez le commissaire du quartier où leurs exploits avaient lieu.

Mais les commissaires étaient appropriés à l'époque : eux-mêmes avaient été farceurs dans leur temps; une réprimande toute paternelle était d'ordinaire la seule punition k ces fréquentes infractions aux règles de la police municipale; chacun avait son commissaire de prédilection chez lequel il demandait à être conduit.

Rousseau avait adopté celui du quartier de l'Odéon. Six fois dans la même semaine, six fois du lundi au samedi, c'est-à-dire une fois chaque, il s'était recommandé de ce brave homme, qui, enfin lassé d'être toujours réveillé à la même heure, par le même homme et pour la même cause, fit la sixième fois semblant de se fâcher.

Rousseau écouta la semonce avec une grande componction et une profonde humilité; puis, quand le magistrat eut fini :

— C'est juste, monsieur le commissaire, répondit Rousseau. Demain, je me ferai conduire chez un autre. C'est bien le moins que vous reposiez le dimanche.

Cette joyeuse vie dura tant que dura la Restauration : c'était un bon temps pour quiconque avait de l'esprit, et Rousseau en avait tanl, surtout au dessert, que chacun connaissait Rousseau, quoiqu'il n'eîll jamais rien imprimé, excepté la Chasse £t l'Amour; car tous ces charmr.ns articles qui paraissaient dans le Figaro, dans la Pandore, dans le Journal Rose, et qui fournissaient grandement à tous ces soupers, à tous ces dîners, nul ne les signait : on les faisait en commun comme on les mangeait en commun.

La révolution de juillet arriva; ce fut une bombe jetée dans la bande d'oiseaux chanteurs : la politique prit ceuxci, les affaires entraînèrent ceux-là, l'art en absorba quelques-uns.

Romieu fut fait sous-préfet, Monnier se fit comédien, Rousseau resta seul et isolé.

A partir de ce moment les soupers cessèrent.

Un distique constate que ce fut l'absence de Romieu qui amena la cessation des soupers, puisque son retour à Paris, après un exil de quatre ans en province, y fit revivre cette habitude.

Voici le distique à l'appui de ce que nous avançons :

Lorsque Romieu revint du Monomotaiia Paris ne soupait plus, et Paris resoupa.

Romieu revenait avec la réputation d'un excellent souspréfet. Il y avait bien l'histoire d'une leçon donnée à des enfans qui ne pouvaient pas casser un réverbère. Il y avait bien le fabliau de l'horloger et de la montre. Mais toul cela prouvait une chose qui n'avait pas été démontrée jusque-là : c'est qu'on pouvait être un homme d'inûninien d'esprit, et malgré cela faire ua excellent sous-préfet.

Cela fut démontré si clairement, que Romieu repartit préfet.

Quant à Rousseau, l'âge était venu, et, sans rien ôter à son charmant esprit ni à son excellent cœur, avait ajouté quelque chose à sa raison. C'était toujours l'homme du dessert, le chansonnier plein de verve, le joveux buveur, mais c'était aussi l'honmio du travail journalier. Avec les soupers les farces avaient cessé. Les commissaires de police, changés à la révolution de juillet, ignoraient son nom, fameux chez les commissaires de la Restauration. Il s'était fait rédacteur de la Gazelle des Tribunaux. C'est lui qui, dans cet excellent journal, racontait, avec une verve qui n'appartient qu'à lui, toutes ces histoires de vagabondages, de tapis-francs, de vols, où chaque acteur prenait un caractère, une allure, presque un visage.

En 1839, je crois, Rousseau se maria. Rousseau, vous le voyez bien, s'était rangé tout à fait. Il fit plus, il alla demeurer à Neuilly.

A partir de ce moment, plus d'insouciance dans cette vie si insouciante autrefois, plus de paresse dans cette existence si paresseuse. Rousseau avait compris que, philosophe quand il vivait seul, il pouvait supporter les privations, mais que ces privations, il n'avait pas le droit de les imposer à la femme qui avait uni son existence à la sienne; et cependant, malgré le travail, malgré la rétribution mensuelle et fixe de ce travail, la vie avait ses exigences, et parfois Rousseau se trouvait bien plus pauvre qu'au temps où, à défaut d'argent, restait la gaîté. Rousseau, ces jours-là, ne chantait plus Qu'on est heureux d'n'avoir pas le soûl Rousseau, ces jours-là, ne prenait pas même l'omnibus; il gagnait Paris à pied, il venait me trouver et me disait :

— Tu es toujours bien avec le duc d'Orléans, n'est-ce pas"?

Je savais ce que cela signifiait. Je faisais un signe affirmatif de la tête, et je lui donnais, sur la caisse de mon cher et excellent prince, un bon décent, de deux cents ou de trois cents francs, selon les besoins. Asseline faisait honneur à ce bon, et Rousseau repassait par la maison, me serrait la main et me disait :

— Oh! toi, vois-tu, je te trouverai jusqu'au jour de ma mort pour me faire enterrer.

Pauvre Rousseau, il ne croyait pas si bien direl

Le prince fut tué : une grande et facile ressource manquait à Rousseau.

Mais à défaut du prince restaient les ministres.

Quand la gêne se faisait par trop sentir dans le ménage de Neuilly, je revoyais Rousseau.

— Comment es-tu avec le ministre de l'instruction publique? me demandait-il.

— Rien, répondais-je, si c'était monsieur de Salvandy qui était au ministère; mal, si c'était monsieur Villemain ou monsieur Cousin.

Et quand c'était monsieur de Salvandy, je donnais un mot à Rousseau pour monsieur de Salvandy, et monsieur de Salvandy y faisait honneur par tradition princière.

Et quand c'étaient messieurs Villemain ou Cousin, j'ouvrais mon tiroir, et je disais :

— Prends, mon ami.

Et Rousseau prenait sans hésitation dans mon tiroir, comme j'eusse pris dans le sien si Rousseau eût eu un tiroir où j'eusse pu prendre quelque chose.

Qu'on n'aille pas croire du reste que cela se renouvelât souvent ; une fois tous les deux ans à peine, une lois par an au plus.

La révolution de février arriva, les appointemens de Rousseau furent réduits de trois cents francs à cent francs. Ilélas 1 et plus de prince et presque plus de ministres.

Puis, avec ce'a, une maladie cruelle, quelque chose comme une maladie de poitrine, dont les médecins ne se rendaient pas compte, desétouffemens qui interrompaient le souffle, qui altéraient la voix.

Ce fut alors que l'on put voir tout ce qu'il y avait de dévotiment et de courage dans ce cœur si bon, dans cette

fiOfi

ŒU\TIES COMPLÈTES D'ALEXANDRE DUMAS

âme si aimante. Souffrant à être obligé de s'arrêter tous les cinquante pas pour reprendre lialeine, Rousseau partait tous les matins ;our aller à son bureau de la Gazelle, feignant parfois d'avoir dans sa poche dix sous pour prendre l'omnibus, afin de ne pas inquiéter sa femme, et ces dix sous, ne les ayant pas, il faisait la route à pied, aller et retour.

Cela dura plus d'un an. Je fus plus d'un an sans le revoir.

Pauvre ami! il savait bien quelle répugnance j'aurais aujourd'hui à demander à ceux qui sont là, et, à moi, il ne voulait pas me demander de peur que je n'eusse pas.

Enfin, il vint un jour; il n'y avait pas moyen d'attendre plus longtemps,

— Connais-tu le ministre de...? me demanda-t-il.

Je ne le connaissais pas; mais pour que James vînt à moi, il fallait que le besoin fût si urgent que je n'hésitai point.

— Je ne le connais pas, lui dis-je; mais il doit me connaître, lui, et je vais lui écrire.

Et j'écrivis au ministre de..., pour lui demander un secours pour James Rousseau, homme de lettres, auteur dramatique et journaliste.

Rousseau dîna avec moi, me serra la main et emporta la lettre.

Un matin, je reçus un billet du ministre de... Il me demandait des renseignemens sur monsieur James Rousseau.

Le soir, mon fils m'attendait, comme je l'ai dit, à mon retour, pour m'annoncer la fatale nouvelle.

Je pris la plume et j'écrivis au ministre de...

« Monsieur le ministre,

(t Le seul renseignement que je puisse vous donner sur » monsieur James Rousseau, c'est qu'il est mort ce matin, » et mort sans secours. »

Voici mainlonant comment Uousseau est mort : Il était venu à Paris à pied, se rendant rue du Harlay, oîi est le bureau de la Gazette des Tribunaux. Arrivé à dix heures un quart, il était entré dans la salle de rédaction, et y lisait les journaux quand tout à coup il pousse un soupir, se lève, étend les bras, ouvre la bouche, vomit une gorgée de sang et balbutie.

— Une apoplexie foudroyante I Je ne suis pas malheureux, dit-il.

Puis il ajoute :

— Ma pauvre femme I...

Et il tombe la face contre terre.

Il était mort.

Il avait cinq sous dans la poche de son gilet, et c'était tout ce qu'il possédait,

— Vous avez raison, monsieur L... ; les hommes de ledres ne meurent pas de faim ; ils ont du superflu même. puisqu'à leur mort on retrouve cinq sous dans la poche de leur gilet.

Le matin, à deux heures, Alexandre était à Neuilly. Il port;iit à la veuve de notre pauvre ami cette première consolation qu'elle n'avait à s'occuper de rien, et que tous ces tristes détails qui suivent la mort d'une personne aimée nous regardaient, nous, ses amis.

Mais si fort qu'Alexandre se fût pressé, d'autres amis avaient déjà pris les devans : c'étaient les rédacteurs de la Gazelle des Tribunaux, qui réclamaient le pieux honneur de déposer le corps Je leur collègue dans une demeure qui lui appartînt pour l'éternité.

— Non, monsieur L..., les hommes do lettres ne meurent pas de faim, mais on les rapporte chez eux sur la civière des pauvres, parce que avec cinq sous on ne peut pas les ramener chez eux en fiacre. Non les hommes de lettres ne meurent pas de faim ; mais si vous alliez aux enterremens des hommes de lettres, vous verriez les huissiers attendre la levée du corps pour faire la saisie, et vous pourriez leur dire ce que je leur dis :

« Pourquoi ne saisiriez-vous pas le corps, messieurs, on vous en donnerait sept francs à l'école de Médecine? »

0 pauvTe société mal organisée, où le vivant ne trouve pas un morceau de pain, oîi le mort ne trouve pas une tombe, et où l'on attend que le cadavre du mari soit emporté pour dépouiller la maison de la veuve I

Soyez tranquille, pauvre femme, pleurez et priez en paix, pauvre veuve! quand vous rentrerez dans cette triste demeure dont on vous a emporté évanouie, vous y retrouverez, c'est moi qui vous le dis, chaque meuble à la place où vous l'aurez laissé.

Seul notre ami vous manquera ; mais lui aussi vous le retrouverez là-bas, dans ce charmant cimetière où nous l'avons couché près du chemin, comme un voyageur fatigué qui se repose et qui attend.

Dieu vous lasse paix dans la vie I Dieu lui fasse miséricorde dans la mort.

UNE SUTTIE.

L'homme propose et Dieu dispose ; c'est pour le navigateur surtout que ce proverbe, le plus véridique de tous les proverbes, semble avoir été fait.

Nous partîmes de Goa dans les premiers jours de juin, époque à laquelle l'hiver commence; or, qui n'a pas vu les tempêtes de la côte du Malabar, n'a rien vu.

Une de ces tempêtes-là nous jeta à Calicut ; et, bon gré mal gré, il fallut bien rester là.

Cependant il y a cela de commode dans les hivers de l'Inde, qu'ils ne sont pas le moins du monde accompagnés de froids, mais seulement de vents, de nuages et d'éclairs; ce qui fait que les fruits profitent aussi bien, pour mûrir, de l'hiver que de l'automne.

Au reste, ceux qui sont las de l'hiver n'ont pas beaucoup de chemin à faire pour aller chercher une autre saison. Ils n'ont qu'à traverser les montagnes de Gâte, qui courent du nord au midi. Kn deux jours, au lieu d'être sur la côte du Malabar, ils se trouveront sur la côte de Coromandel, et, au lieu d'être trempés par l'hiver du golfe Persique, lisseront rôtis par l'été du golfe du Bengale.

Au reste, je vous dirai : Rien de beau comme cette côte, toute parsemée de palmiers et de cocotiers toujours verts, toujours empanachés, et qui dans les grands vents se couchent comme des arches de pont. Rien de beau comme ces plaines, comme ces prairies, comme ces rivières, comme ces lacs, où se mirent à l'envi villes, villages et maisons de campagne, et qui s'étendent depuis le cap Comorin jusqu'à Mangalore.

Quand je vis que nous étions à la côte, et que le patron me dit que de trois ou quatre mois il n'y avait pas moyen de se remettre à la mer, j'en pris mon parti, et comme j'étais déjà prcsqu'au trois quarts Hindou, je me décidai à faire un établissement à Calicut, et cela avec d'autant plus de tranquillité que, Calicut étant au pouvoir des Anglais, qui sont protestans, je n'avais rien à craindre de mon diable d'inquisiteur de Goa. D'ailleurs, à dix lieues de Calicut, j'avais Mahé, qui est un comptoir français, et dont je pouvais me réclamer.

Ce qui me frappa tout d'abord, ce fut la longueur des oreilles que je rencontrais. J'avais cru jusqu'alors avoir les oreilles d'une assez jolie dimension, et je devais cet ornement à la libéralité que mon père et ma mère avaient toujours mise à me les tirer dans ma jeunesse; mais je m'aperçus que mes oreilles, à moi, n'avaient point acquis, le quart du volume auquel peuvent atteindre les oreilles humaines. Cela tient à ce qu'on les perce aux enfans calicutiens au moment où ils viennent au monde, et qu'à partir de cotte heure les parens ingénieux mettent dans

LES MARIAGES DU PÈRE OLIFUS

cette ouverture une feuille de palmier, sèche et roulée, qui, tendant sans cesse à se dérouler, dilate excessivement le trou, de sorte qu'il y a quelques-unes de ces oreilles à travers lesquelles on peut passer le poing. Vous comprenez combien sont fiers ceux qui jouissent de cette espèce de beauté : ce sont les muscadins du pays.

Mon premier soin, en mettant pied à terre, avait été de prendre un naïr, c'est-à-dire une espèce de janissaire, pour visiter la ville et les environs, et pour me guider dans les locations et les achats que j'avais à faire.

Nous nous acheminâmes donc vers Calicut. Mais en route nous fûmes pris d'un tel ouragan, que je me vis forcé de réfugier dans une pagode nialabare. C'était justement celle où, quatre cents ans avant moi, avait abordé Vasco de Gama.

Comme l'intérieur du temple était garni d'images, Vasco et ses compagnons prirent la pagode pour une église chrétienne, et comme des hommes couverts de calicot, c'est-à-dire ressemblant à des prêtres en petite tenue, leur versèrent de l'eau et des cendres sur la tête, cela les confirma d'autant plus dans cette croyance.

Cependant, un des compagnons de Gama, inquiet do voir toutes ces idoles à figure étrange, et ne voulant pas compromettre son salut, accompagna sa prière de cette restriction :

— Que je sois ou non dar la maison du iîiable, c'est à Dieu que j'adresse mon oraison.

Moi, comme je suis tant soit peu païen, je ne fis oraison ni à Dieu, ni au diable. J'attendis que la pluie fût passée, et voilà tout.

J'avais toujours entendu parler d'un détail commercial fort en usage à Calicut, et qui, au moment d'y établir un magasin quelconque, ne laissait pns de me préoccuper. Un créancier qui rencontre son débiteur, m'avait-on dit, n'avait qu'à tracer un cercle autour de lui, et, m'avait-on assuré, celui-ci n'en pouvait sortir, sous peine de mort, avant que la dette pour laquelle il venait d'être écroué ne fût payée. FI y avait plus. Une fois, le roi lui-même, à ce qu'on m'avait toujours assuré, avait rencontré un marchand qu'il remettait de jour en jour depuis trois mois ; celui-ci traça une ligne autour du cheval du roi, le monarque resta immobile comme une slatue équestre, jusqu'à ce que l'on eût apporté du palais la somme dont il avait besoin pour se liquider.

L'aventure était vraie, mais elle avait eu lieu dans les temps reculés, et la loi que nous venons de citer était tombée à peu près en désuétude.

Mais une loi qui subsistait toujours, quoique les nglais eussent déclaré que les femmes hindoues n'étaient plus forcées de s'y soumettre, c'était celle qui ordonne aux femmes de Se brûler sur le corps de leurs maris. Or, comme si j'étais destiné à assister aux différens genres d'auto-da-fé qui se pratiquent sur la côte occidentale do l'Inde, je n'étais pas plutôt établi à Calicut, que l'on Annonça qu'un brahmine venait de mourir et que sa femme était décidée à se brûler sur son tombeau.

J'arrivai donc tout d'emblée pour assister à une sultie.

C'était un spectacle assez curieux pour un Européen, pour que cet Européen n'y manquât point, surtout quand il était doué d'une femme qui, au lieu de se brûler sur sou tombeau, eût fait bien cerlaineinent un feu de joie le jour de la mort de son époux.

J'arrêtai donc définitivement mon naïr pour ur. mois.

C'était un garçon intelligent, qui passa maiclié avec moi pour un demi-faron par jour, c'est-à-dire pour cinq ou six sous, et qui se chargea de me faire faire place le jour du spectacle.

Le jour du spectacle tombait le dimanche suivant, et la cérémonie s'accomplissait dans une plaine, à un quart de lieue de la ville. Le bûcher, composé des matières les plus combustibles et des bois les plus inflammables, était, je ne dirai pas dressé, mais établi dans une fosse, de sorte que le foyer présentait un trou pareil à celui d'un cratère.

Sur le bûcher était couché le cadavre du mari, embau-

mé de façon à attendre la femme sans trop se détériorer en attendant.

A l'heure convenue, c'est-à-dire vers dix heures du matin, la veuve du brahmine, pieds nus, tête nue, et le corps couvert d'une longue robe blanche, sortit de la maison conjugale au son des flûtes, des tambours et des tam-tams, et fut conduite en grande pompe au bûcher de son époux. Une fois hors de la ville, elle trouva sur la roule un officier anglais et une douzaine d'hommes placés là par le gouverneur de Calicut.

L'officier s'approcha d'elle, et lui dit en langue hindoustani que j'entendais parl'.Wtement :

— Est-ce volontairement que vous mourez t

— Oui, répondit-elle, c'est volontairement.

— Au cas où vos parens vous forceraient, je suis là pour vous porter secours , réclamez mon appui, et, au nom de mon gouvernemeni, je vous emmène avec moi.

— Personne ne me force, je me brûle de plein gré. Laissez-moi donc passer.

J'étais, comme jo l'ai dit, assez près de ceux qui dialoguaient pour entendre le dialogue, et j'avoue que je fus frappé d'admiration à la vue d'une résolution pareille. 11 est vrai que la veuve parlait à un chrétien, devant lequel elle était bien aise de faire parade de sa religion, et que tous ces démons de brahmes l'étourdissaient en lui chantant leurs litanies aux oreilles.

Elle continua donc sa route assez fermement vers le bûcher ; arrivée au bord de la fosse, qui commençait à flamboyer, elle fut entourée par les brahm.es. qui lui firent boire une liqueur qui parut lui donner des forces. Mon naïr me dit que celui qui lui faisait hoire cette liqueur, et qui la poussait le plus vigoureusement, était son oncle.

Quoi qu'il en fût, les brahmes s'écartèrent, et la pauvre femme, après avoir fait ses adieux à l'assistance, après avoir distribué ses bijoux entre ses amies, recula de quatre pas pour prendre son élan, et, au milieu des cris d'encouragement des prêtres, au son d'une musique infernale, s'élança dans la fournaise.

Biais à peine y fut-elle, qu'elle trouva l'atmosphère un peu chaude, à ce qu'il paraît; et que, malgi'é l'opium qu'elle avait bu, malgré les chants des prêtres, malgré les tam-tams des musiciens, elle poussa de grands cris, et sortit du feu plus vite qu'elle n'y était entrée.

Ce fut alors que j'admirai la prévoyance de mes bons inquisiteurs de Goa, lesquels dressent un poteau au milieu du bûcher, et, à ce poteau, scellent un anneau de fer pour retenir le condamné.

Au reste, à la vue de cette veuve qui marquait ainsi à tous ses devoirs, il faut rendre justice aux assistans, ils poussèrent un cri d'indignation, et chacun se précipita à la rencontre de la fugitive pour la repousser dans les flammes.

J'avais surtout devant moi une adorable petite Caliciitienne, de dix à douze ans, qui était furieuse, et qui déclarait que lorsque ce serait son tour de se brûler, elle ne ferait pas de telles façons ; aussi criait-elle de toutes ses forces :

— Au feu I la renégate ! Au feu 1 au feu ! au feu I Comme chacun jetait les mêmes cris, excepté moi, l'officier anglais et ses douze hommes, qui faisaient tout ce qu'ils pouvaient pour arrivera la patiente, mais qui, on le comprend bien, étaient facilement repoussés par toute celle population furieuse; la renégate, comme l'appelait ma jolie petite Calicutienne, fut prise, enlevée, ramenée à la fosse, et jetée à toute volée au milieu des flammes ; puis aussitôt on lança sur elle tout ce que l'on put trouver de fagots, de bûches, de fascines, d'herbes sèches, ce qui ne l'empêcha pas d'écarter tout cet échafaudage enflammé, de sortir une seconde fois de la fournaise, et, vivant incendie, avec la force du désespoir, d'aller, écartant tout le monde, se plonger dans un petit ruisseau qui coulait à cinquante pas du hùclier.

Vous concevez le scandale. Ça ne s'était jamais vu, à ce que disaient du moins les assistans. Ma petite Calicutienne

ŒUVRES COMPLÈTES D'ALEXANDRE DUMAS

surtout ne revenait point d'étonnement de ce qu'une femme pût oublier à ce degré ses devoirs envers son époux.

C'était au point qu'elle ne pouvait que proférer ces paroles :

— Oh 1 moi I... oh I moi !... Si c'était moi 1

Aussi courut-elle avec tout le monde vers le ruisseau où s'était réfugiée la coupable à demi brûlée. Je la suivis, car ,je me sentais déjà pour elle une admiration profonde.

Comme nous arrivâmes sur les bords du ruisseau, la pauvre créature criait :

— Messieurs les Anglais, à moi ! au secours ! à moi ! Puis, comme les Anglais, repoussés de tous les cotés, ne pouvaient la secourir, elle aperçut son oncle, le même qui la poussait à se brûler :

— Mou oncle, cria-t-elle, au secours ! ayez compassion de moi ! Je quitterai ma famille, je vivrai comme une maudite, je mendierai.

— Eh bien! soit, lui répondit l'oncle d'un air câlin. Laisse-moi fenvelopper dans ce drap mouillé, jeté remporterai à la case.

Et, en disant cela, l'oncle clignait de l'œil comme pour dire aux brahmines:

— Laissez faire, quand elle sera dans le drap son affaire sera claire.

Sans doute elle aussi vit le coup d'œil et le comprit ; car, au lieu de se fier à son oncle, elle cria :

— Non 1 non 1 je ne veux pas! éloignez-vous I Je m'en irai toute seule I laissez-moi ! laissez-moi 1

Mais l'oncle ne voulait pas en avoir le démenti ; il avait sans doute répondu de sa nièce, et il tenait h ce qu'elle acquittAlsa parole.

11 jura donc à sa nièce, par les eaux du Gange, iju'il la ramènerait à la maison.

Le serment est si sacré, que la pauvre femme y crut. Elle se coucha sur le drap mouillé dans lequel son oncle la roula comme une momie. Puis, quand les bras furent pris, quand les jambes furent prises, il la chai-gea sur son épaule en criant : « Au bûcher I au bûcher 1 »

En effet, il se mit à courir vers la fosse, suivi de Icute la population qui criait :

— Au bûcher ! au bûclier I

Ma petite Calicutienne était au comble de l'admiration. Quand le brahme avait prononcé le serment sacré, elle avait été au moment de le fléirir du nom de paria ; mais quand elle vit que ce serment n'avait pas d'autre but que de tromper sa nièce, et que le brahme manquait à son serment :

— Oh ! l'honnête homme, cria-t-elle eu battant des mains, le digne homme ! le saint homme 1

Je ne comprenais pas trop comment on était un brave homme, un saint homme, un digne homme, en manquant à sou serment ; mais ma petite Hindoue disait cela d'un air si convaincu ; il y avait tant de grâce et de naïveté dans toute sa personne, que je linis par convenir en l'ace de moi-même, l'orgueil inasi.ulin aidant, que cette pauvre veuve était décidément une gi'ande coupable d'hésiter ainsi à se brûler sur le corps de son mari.

Aussi joignis-je mes acclamations aux acclamations générales de la foule, quand je vis cet honnête homme d'oncle, ce saint homme d'oncle, ce digne homme d'oncle, rejeter dans la fournaise sa misérable nièce, si bien empaquetée cette fois, que, quelques efforts qu'elle fît, en cinq ou six minulis la flaniine en eut raison.

Ma petite Calii-uticiine étail dans Irnlhousiasme. Ce dévoûment conjugal préexistant dans le co;ur d'une jeuui' fille me toucha au point que je lui demandai comment elle se nommait et qui elle était.

Elle se nommait Amarou, ce qui est un fort joli nom. comme vous voyez, et son père appartenait à la caste des Veissiahs, c'est-à-dire à celle des directeurs de l'agriculture et du commerce.

Le père d'Ainarou était donc de la troisième classe, n'ayant au-dessus de lui que la i-lasse des rajahs et celle des brahmes, et au-dessous do lui celle des sudras.

Le poste qu'il occupait à Calicut correspondait à celui de syndic du port.

C'était un homme qui pouvait m'être fort utile ; et comme mon nair le connaissait, il fut convenu qu'il me présenterait à lui le lendemain.

lES PANTOUFLES Dl BBAHMINE.

Le résultat de ma visite au père de la belle Amarou fut que je me décidai à m'établir à Calicut et à y fonder un commerce d'épiceries.

Mon premier soin fut d'acheter une maison. Les maisons sont encore moins chères à Calicut qu'à Goa. Il est vrai que la plus solide maison de Calicut est en terre séchéc, et que la plus haute a huit pieds de haut.

Aussi, pour douze écus, metrouvai-je propriétaire d'une maison qui me fut cédée par le vendeur avec trois serpens attachés à la propriété.

Je lui dis que je tenais peu à ses serpens, et que mon premier soin serait de leur tordre le cou ; mais il m'invita à bien me garder d'une pareille imprudence. Les serpens remplissent, à Calicut, l'office que remplissent les chats en Europe, en détruisant les rats et les souris, dont sans eux les maisons seraient infestées.

Je demandai à ce que les reptiles dont je devenais acquéreur me fussent présentés, afin que je fisse connaissance avec eux.

En effet, il était important pour moi c! pour eux de bien nous entendre, afin qu'il n'entrât pas d'intrus dans la maison.

Mon vendeur les siffla, et lis accoururent comme des chiens.

Au bout de trois jours, grâce à deux ou trois jattes de lait dont je leur avais lait libéralement cadeau , nous étions les meilleurs amis du monde.

Cependant, j'avoue que les premières fois que je trouvai l'un ou l'autre dans mon lit en me couchant ou en m'éveillant, cette familiarité m'inspira quelque répugnance ; mais peu à peu je m'y liabituai. et bionlôt je n'y pensai plus.

Le commerce auquel je Tn'éiais particulièrement adonné était celui du cardamone, espèce de poivre qui ne se trouve chez nous que chez les apothicaires, mais dont tous les insulaires des îles de l'Inde sont on ne peut plus friands. Pendant mon séjour à Ceylan, j'avais appris à connaître la valeur de celte denrée, et je résolus d'en faire ma branche principale de spécuialion.

J'étais arrivé justement dans la saison des pluies, qui est le bon temps pour défricher les terres où l'on veut planter du cardamone. Le défrichement au reste est facile; pendant l'hiver, il pousse sur le sol des environ de Calicut une viTilable forêt d'herbes qui servent d'engrais à la terr(>, dans laqui'lle on peut planter ou semer, ou sème ou on plante, cl quatre mois après on récolle.

J'aflermai donc une grande quantité de terre aux environs de Calicut, etjecommenrai mon défrichage, non pas comme on fait dans ces pays-là, en s'en rapportant h une vingl.iinc (le sudras (jui, éloignés de l'œil du maîlre, le tronifu'iit à qui mieux mieux dans l'emploi de la journée, mais en surveillant tout moi-même; et pour que cette surveillance fût plus active, je commençai par me bâtir quatre cabanes aux quatre coins de mou exploitation, ce qui me fut i hose facile et peu dispendieuse, attendu que j'avais une grande quantité de cocotiers sur mon terrain, ot que, comme chacun sait, cet arbre est un don du ciel pour ces climats, puisqu'avec son bois on bâtit les maisons, (pi'avec ses feuilles on les couvre, qu'avec son écorce on tresse des nattes, qu'avec sa moelle on se nourrit, qu'avec

LES MARIAGES DU PÈRE OLIFUS

son bourgeon on fait du vin, qu'avec sa noix on fait de l'huile, el qu'avec sa sève on fait du sucre.

Or, dp ce vin, en le passant h l'alambic, je composais une espèce d'eau-de-vie avec laquelle je faisais faire tout ce que je voulais à mes sudras.

Aussi ma récolle se rossentit-elle de mes distributions de tari. On n'avait jamais rien vu de pareil, à Calicut, à mes dix ou douze arpens de cardamone; noa-seulement ma récolte fut abondante, mais de première qualité, et je résolus, quand je vis le résultat, de consacrer cinq ou six ans à cette exploration , au bout desquelles einq ou années ma fortune était faite, surtout si j'allais vendre moim^me à Ceyian ce que j'ai'ais récolté moi-même à Calicut. Pour cela, il s'agissait purement et simplement de noliser un petit bateau, et, pendant la fin de la saison d'été, de gagner Ceyian, lorsqua j'aurais une cargaison suffisante. Or, deux récoltes devaient me suffire pour charger un bateau, et deux récoltes à Calicut se font dans l'année.

Pendant ce temps, je continuais de visiter mon vieil ami Nachor et ma jeune amie la belle Amarou. Je n'avais pas oublié que le père pouvait, pour mes patentes, pour mes droits de douane, etc., m'être très utile, et, je l'avoue, ce grand dévouement à ses devoirs conj ugaux que la fille avait déployé dans la fameuse journée de la suttie, m'avait profondément touché le cœur. Or, le papa Nachor n'était pas un niais ; il m'avait vu payer comptant tout ce que j'avais acheté ou loué. lî ne douta pas, à la manière dont je menais mon exploitation, que je ne fusse en train de faire fortune; de sorte qu'il me recevait en homme qui désire que celui qu'il reçoit trouve la maison bonne, afin qu'il revienne dans la maison le plus souvent possible.

J'y revins tant et si bien, qu'au bout de huit ou dix mois, sauf le consentement de la belle Amarou, que j'avais cependant cru lire plus d'une fois dans ses yeux, tout était à peu près décidé entre moi et le père Nachor.

Un événement qui pouvait avoir les suites les plus déplorables amena, au contraire, une plus rapide conclusion des choses, que peut-être nous désirions tous, mais que la pudeur de la belle Amarou l'empêchait de laisser transparaître. Un jour que j'avais invité le père et la fille à venir visiter mes plantations, et que, comptant passer la journée tout entière dans la plaine, j'avais galamment fait dresser quatre collations dans mes quatre cabanes, la belle Amarou, qui suivait immédiatement l'esclave qui battait les deux côtés du sentier avec un bâton pour en écarter les reptiles venimeux, jeta un grand cri. Une petite couleuvre verte, de l'espèce la plus terrible et dont la blessure est toujours mortelle, venait de s'élancer d'une touffe d'herbe, et s'était attachée au pan de son écharpe. J'avais vu s'élancer la couleuvre, j'avais entendu le cri, et d'un coup de baguette que je tenais à la main, je l'avais atteinte si heureusement, que je lui avais fait lâcher prise; puis, comme j'avais des bottes, d'un coup de talon je lui avais écrasé la tête.

Mais, pour avoir échappé au danger, la belle Amarou n'en était pas dans un meilleur état. Au lieu de mourir du venin, elle sem'olait prête à mourir de la frayeur. Renversée sur un de mes bras, comme un beau lis de rivière, elle était pâle et frissonnante comme lui. Je l'enlevai, et, la pressant contre ma poitrine, je la portai jusqu'à la cabane où nous attendait le déjeuner. Au reste, la charmante enfant, qui avait douze ans à peine, ne pesait guère plus à mes br.TS qu'un rêve ou une vapeur; son cœur seul, eu battant contre le mien, constatait la réalité.

Une fois entré dans la cabane, une fois la visite faite de tous côtés, la belle Amarou commença de se rassurer un peu et consentit à manger quelques grains de riz ; mais lorsnu'il fallut se remettre en route, la même frayeur s'empara d'elle, et elle déclara qu'elle était décidée à ne plus marcher à pied.

Rien no pouvait m'être plus agréable qu'une pereille déclaration. Je lui oSris le même moyen de transport qui l'avait conduite où elle était. Elle regarda son père, lequel lui

OBUV. COMPL.— SV.

fit signe qu'elle pouvait accepter. Je repris Aniârou entre mes bras, et nous nous remîmes en route.

Cette fois, comme elle craignait de peser trop lourdement, elle avait passé sa main autour de mon col, ce qui rapprochiiit son visage du mien, ses cheveux des miens, son haleine de la mienne, toutes choses qui, à ce qu'ii paraît, n'étaient pas fâchées d'être rapprochées, attendu qu'elles se mêlaient à qui mieux mieuv, et que, plus elles se mêlaient, plus elles se rapprochaient. A la première cabane j'espérais être aimé; à la seconde, j'étais sûr de l'être; à la troisième, Amarou m'avait fait l'aveu de son amour; enfin, à la quatrième, notre mariageétait convenu, et il ne restait plus à arrêter que l'époque.

Cette époque, ce fut Nachor qui la fixa.

C'était un homme prudent que Nachor; il avait bien vu la récolte sur pied, mais il voulait la voir en magasin. 11 fixa donc la cérémonie au mois d? juillet.

Cette époque m'allait assez; c'était celle où je comptais expédier mon petit bâtiment, ou plutôt le conduire moimême à CeylaH, et je n'étais pas fâché de laissi-r derrière moi quelqu'un qui surveillât le labour et la plantation de mon champ. Amarou, avec la peur qu'elle avait des couleuvres vertes, était incapable de faire l'office d'inspecteur; mais Nachor m'aviit prouvé qu'il s'y coniiaissait, et quand il aurait à soigner les intérêts de sa fille unique, 11 n'y avait pas de doute que ces intérêts, qui se trouvaient tout naturellement être les miens, ne fussent parfaitement soignés.

Or, nous étions à la fin de mai ; je n'étais donc pas coudamné à une longue attente.

Nachor et Amarou suivaient la religion hindoue. Il fut conv enu que nous nous marierions selon le rite des brahmines.

En conséquence, quoique tout fût arrêté entre nous, je cherchai un brahmine pour faire en mon nom à Nachor la demande de la main d'Amarou. C'est l'usage, et je ne voyais aucun inconvénient âme conformera l'usage.

Je n'avais aucune connaissance parmi les brahmines; Amarou m'indiqua ce grand coquin qui avait roulé sa nièce dans un drap, après avoir fait un faux serment par les eaux du Gange, et qui l'avait jetée dans la fournaisci malgré ses cris et ses supplications. Je n'avais rien contre lui que de le trouver assez mauvais parent. Mais comme la mission qu'il remplissait pour moi près de Nachor n'en faisait pas mcn oncle, peu m'importait.

Au jour convenu, il partit donc de chez moi pour aller chez Amarou, rentra deux fois, à différons intervalles, sous prétexte qu'il avait toujours trouvé sur sa route de mauvais présages. Mais, la troisième fois, les mauvais présages ayant disparu pour faire place, au contraire, aux plus heureux auspices, il ne s'agissait plus que de choisir un jour qui fût agréable à Brahma, quand il revint me dire que la main d'Amarou m'était accordée.

Je répondis que tous les jours m'étaient bons, que par conséquent le jour de Brahma serait le mien. Le brahmine choisit le ventlredi.

J'eus envie do chicaner un instant, vous savez que chez nous il y a des préjugés sur le vendredi; mais j'avais fait le bravache, j'avais dit que tous les jours m'étaient bous, je ne voulus pas m'en dédire, et je répondis :

— Va pour le vendredi, pourvu que je soit vendredi prochain !

Ce bienheureux vendredi arriva; c'était chez Nachor que la cfcrémonie se faisait. Vers cinq heures du soir, je m'y rendis. Nous nous présentâmes réciproquement le bétel. On alluma le feu H:>man avec le bois Ravislou. Le granù gueux de brahmine. toujours l'oucle de la brûlée, prit trois po-gnées de riz et les jeta sur la tête d'Amarou. Il en prit trois autres qu'il jeta sur la mienne, après quoi Nachor versa de l'eau dans une grande jatte de bois, me lava les pieds, puis il tendit la main à sa fille. Amarou posa sa main dans celle de son père, Nachor y jeta quelques gouttes d'eau, y déposa trois ou quatre pièces de monnaie, et me présenta Amarou en lui disant :

œUVRES COMPLETES D'ALEXANDRE DUMAS.

— Je nni plus rien à faire avec vous. Je vous remets au pouvoir d'un autre.

Alors le brahmine tira d'un sachet le véritable lien du mariage, c'est-à-dire le /a/i, rspèce de ruban auquel pend une tête d'or. H le montra à la compagnie, et me le rendit ensuite pour que je l'attachasse au cou de ma femme.

Le ruban noué, nous étions mariés.

Mais riiabitude est que les fêtes durent cinq jours, pendant lesquels le mari n'a aucun droit sur sa femme. Aussi, pendant les quatre premiers jours, fus-je si bien gardé à vue par les gaiçons et pa.- les filles, qn'h peine si je pus baiser le petit doigt de la belle Amarou. Je tâchai de lui t.iprimer par mes regards combien le temps me paraissait long; elle, de son côté, faisait des yeux qui sembhienl dire : c'est vrai, il n'est pas court, mais patience ! patience!

Et, sur cette promesse, je patientais.

Enfln le cinquième jour se leva, s'écoula, finit : la nuit vint, on nous reconduisit jusqu'à ma maison. Dans la première chambre était une collation préparée; j'en fis les honneurs à nos amis, tandis que l'on déshabillait et que l'on couchait ma femme. Puis, au bout d'un instant, quand je cnis que personne no faisait attention à moi, je me glissai vers la porte Ce la chambre i coucher, abandonnant bien volontiers le reste de la maison à mes convives, pourvu qu'ils m'abandonnassent la petite chambre où m'attendait la belle Amarou.

Mais, à la porte, je fus bien étonné de trébucherjdans quelque chose ; je portai la main sur 1 objet qui m'avait lait trébucher et je trouvai une paire de pantoufles.

Une paire de pantoufles à la porte d'Amai-ouI que voulait dire cela?

Cela me préoccupa un instant, mais je jetai bientôt les pantoufles de côté, et me mis en devoir d'ouvrir la porte.

La porte était fermée.

J'appelai de ma voix la plus douce : « Amarou, Amaiou, Amarou, » croyant toujours qu'elle allait ouvrir, mais quoique j'eiilcndisse très bien qu'il y avait quelqu'un dans la chambre et plutôt même deux personnes qu'une, on ne me répondit pas.

Vous i,omprene2 ma colère : s'il n'y avait pas eu là ces diables de pantoufles, j'aurais encore pu douter; mais, comme je ne doutais pas, j'allais commencer h carillonner de toutes mes forces, lorsque je sentis qu'où me saisissait le bras.

Je mo retournai, je reconnus Nachor.

— Ah! pardieul lui dis-je, vous êtes bien venu, vous allez m'aider à fane justice de vutro coquine de fille.

— Que voulez-vous dire? demanda Nachor.

— Je veux dire qu'elle est enfermée avec un homme, ni plus ni moins.

— Avec un homme? s'écria Nachor; en ce cas je la renie poin- ma fille, et, si c'est vrai, vous pouvez la mettre en prison ei mémo la tuer, c'est votre droit.

— Ah! tant mieux! je suis bien aise que ce soit mon droit, et je vais en profiter, je vous en rôponds.

— Mais qui vous fait croire ceia?

— Pardieu, le bruit que j'entends dans la chambre, et puis ces pantoufles.

Et je poussai Ju pied les preuves de conviction dans les jambes de Nachor.

ivachor ramassa une pantoufle, puis l'autre, et, les regardant avec attention :

— Ohl bienheureux Olifusl s'écria-t-il, oh! fortune mari! c!i! famille pri\ilégiée que la nôtre! Mon gendre, remerciez Wislmou et sa femme Lackemy, remerciez S'.va et sa femme Parvatty, icmerciez Brahma et 3a femme Saraswaly; remerciez Indra et sa femme Avitty; remerciez l'arb'.a Kal()a, la vache Kamadeiou et l'oiseau Garrouda. Un saint homme daigne iairo pour vous ce qu'il ne fait d'ordinaire que pour le loi du pays; il vous épargne la peine que vous alliez prendre, et dans neuf mois, si les huit grandg dieux Cq l'Inde no détournont pas les rt,gards

de nous et do votre femme, nous aurcns un brahmine dans notre famille.

— Pardon ! pardon! m'écriai-je, je ne tiens pas du tout à avoir un brahmine dans ma famille. Je ne suis pas paresseux, et la peine que prend notre saiut homme, je l'eusse parfaitement prise moi-même. Je ne suis pas roi du pays, et par conséquent, je ne regarde pas comme un honneur qu'un prêtre s'enferme avec ma femme la première nuit de mes noces. Je ne remercierai ni l'oiseau GaiTOuda, ni la vache Kamaderou, ni l'arbre Kalpa, ni Indra, ni Brahma, ni Siva, ni Wishnou, mais je vais casser les reins à votre gueux de brahmine, qui a brûlé sa nièce après a-toir juré par les eaux du Gange qu'il allait la reconduire à la maison.

Et, en disant ces mots, je sautai sur un bambou, bien décidé à mettre ma menace à exécution.

Mais aux cris de Nachor, toute la noce accourut: ce que voyant, je jetai mon bambou, et me précipitai dans un cabinet dont je refermai la porte derrière moi.

Là, je pus donner un libre coursa ma colère. Je me prér cipitai sur le plancher couvert de nattes et je me roulai en jurant et blasphémant de la bonne manière. Tout eu mo roulant, tout en jurant, tout en 'olasphémanl, je me trouva; entre des bras qui me serrèrent et contre une bouche qui m'embrassa.

Cela ne m'étonna pas trop. Parmi mes esclaves de la quatrième classe, c'est-à-dire de la classe des sudras, il y avait une jolie fille de quatorze ou quinze ans que parfois j'avais trouvée dans mon lit, comme mes serpens preneurs de rats, et que, je dois le dire, j'y avais rencontrée avec plus de plaisir.

Cette fidélité à mon malheur, le soir même où j'avais complètement oublié la pauvre fille, me toucha.

— Ah! ma pamTO Hoiaohcui, lui dis-je, je crois que décidément il y a un sort sur moi et sur mes femmes. Aussi je juro bien désormais do ne plus me marier, il quand j'aurai une belle maîtresse comme toi, de me borner à elle. Aussi, tiens. Et je lui rendis le baiser qu'elle m'avait donné.

— Ah ! fit-elle au bout de cinq minutes.

— Ouais I m'écriai-je, ce n'est pas Holaoheni ; qui est-ce donc? Ah ! mon Dieu ! mon Dieu ! serait-ce encore...

El cette sueur bien connue, que j'ai déjà constatée dans trois circonstances pareilles, me passa sur le front.

— Eh oui I ingrat, c'est moi encore, c'est moi toujoiu's ; c'est moi qui ne me lasses pas d'être repoussée, insultée, trompée, et qui reviens chaque fois que j'ai ime bonne nouvelle à l'apprendre.

— Bon 1 fis-je en me déban-assant de l'étreinte conjugale, connue la bonne nouvelle, vous vi^nez m'annoncer que je suis père d'un troisième enfant, n'est-C(> pas?

— Que j'ai appelé Philippe, en mémoire du jour où je suis venue ^.as avertir que votre troisième femme vous trompait. Hélas! aujourd'hui, je n'ai pas eu besoin de vous avertir, ^ ous vous en êtes aperçu vous-même, mon pauiTC ami !

— Ah çà ! m'écriai-je impatienté, c'est très bien, mais me voilà trois fils sur les bras, il me semble que c'est bien assez.

— Oui, et vous voudriez une fille, dit la Bnchold ; ch bien I nous sommes aujourd'hui au 20 juillet, jour de Sainte-Marguerite, es,iérez qu'à la recommandation do cette bonne sainte vos vœux seront exaucés.

Je poussai un soupir. -

— Maintenant, cher ami, continua-t-ollo, vous comprenez que, lorsqu'on a une famille comme 1» mionnp, on no peut s'absenter longtemps de sa maison ; et si je n'avais pas eu le très honorabie sire Van Tigel, sénateur d'Amsterdam, qui a promis d'aimer et de protéger notre pauvre Philippe comme s'il était son fils, et qui, en mon absence, veut bien s'occuper de lui et de ses frères, Je n^eusse pas même pu vous faire ç/"tle petite visite.

~ Ainsi, vous partez, lui dis-je.

LES MARIAGES DU PÈRE OLIFUS

— Oui, mais en partant, laissez-moi vous donner un eonseil.

— Dor.nea.

— Vous en voulez à ce pauvre cher homme de brahmino qui, croyant vous rendre service, a...

— C'est bien, c'est bien.

— Vengez-vous de lui, c'est trop juste. Mais vengezvous adroitement, comme on se venge dans ce pays-ci : vengez-vous sans vous exposer. Vous vous devez à votre femme et à vos enfans.

— Je ne dis pas... fis-je ; le conseil est bon. Mais comment me venger ?

— Oh ! mon Dieu ! vous connaissez les paroles de l'Évangile:» Cherche et tu trouveras. » Cherchez et vous trouverez. Vous avez un bâtiment tout chargé, une bonne pacotille, qui vaut deux à trois mille roupies dans le pays, le double à Ceylan, le Iriple à Java. Allez à Trinqueniale ou à Batavia, et je vous promets une vente assurée. Adieu, cher ami, ou plutôt au revoir ; car vous me forcerez, j'en ai bien peur, de faire encore un ou deux voyages dans la mer des Indes. Heureusement que je suis con;mo Mahomet, et que lorsque la montagne ne vient point à moi, je vais à la montagne. A propos, n'oubliez pas de brûler, à la première occasion, un cierge à Sainte-Marguerite.

— Oui, lui dis-je, tout distrait, soyez tranquille... je tâcherai de me conserver pour vous et pour nos enfans... et si sur ma route je rencontre une chapelle à sainte-Marguerite... Ah ! je l'ai trouvé, m'écriai-jo.

Je m'attendais à ce que la Buchold me demanderait ce que je venais de trouver, mais elle était déjri partie.

Ce que j'avais trouvé, c'était ma vengeance.

J'appelai un de mes esclaves qui était fort renommé pour sa manière de charmer les scrpens, et je lui promis dix farons si, avant le lendemain matin, il m'apportait une couleuvre verte.

Une demi-heure après, il m'apportait le reptile demandé dans une boîte. C'était ce qu'il y avait mieux dans l'espèce, un véritable collier d'émeraude.

Je lui donnai douze farons au lieu de dix, et il s'en alla en me recommandant aux huit grands dieux de l'Inde.

Quant à moi, je commençai par prendre sur moi tout ce que j'avais de monnaie, de bijoux et de perles. J'allai sur la pointe du pied à la chambre de ma femme, j'ouvris la boîte où était renfermé mon aspic, juste au-dessus de la pantoufle du brahmine ; l'animai, trouvant un nid, qui semblait fait pour lui, s'y enroula tranquillement, et j'allai rejoindre mon petit bâtiment qui se balançait dans le port avec sa cargaison de cardamone.

Il est vrai que j'abandonnais une maison qui valait douze écus et un mobilier qui en valait huit. Mais, ma foi ! dans les grandes occasions il faut savoir supporter une petite perte.

Mon équipage, qui était pré'enu qu'il recevrait l'ordre d'appareiller d'un moment à l'autre, était tout prêt. Nous n'eilmes donc qu'à lever l'ancre et qu'à hisser les voites, ce que nous fîmes sans tambour ni trompette.

Lorsque le jour parut nous étions déjà à plus de dix lieues de la côte.

Je n'ai jamais entendu parler do mon grand gueux de brahmine, mais il est probable qu'il est, à cette heure, guéri pour toujours, et depuis une vingtaine d'années, de la manie, lorsqu'il entre quelque part, de laisser ses pantoufles à la porte.

Ma foi ! dit le père Olifus, en mirant la cadavre de sa seconde bouteille, je crois que le rhum nous fait faux-bond, et qu'il est temps de passer au rack.

CINQUIÈJIE ET DERNIEn MARIAGE DU PÈRE OtIFUS.

Comme on le comprend bien, le narrateur n'avait pas arrosé d'un carafon d'eau-de-vie et d'un carafon de rhum la narration de ses quatre premiers mariages, sans que le souvenir du passé, mêlé aux libations présentes, eût jeté quelque émotion sur son récit. Aussi nous étions convaincus, Biard et moi, que, s'il avait à nous raconter encore un sixième ou septième manage, nous serions obligés ou do nous constituer gardiens du carafon de rack, ou de remettre au lendemain la fin de l'odyssée conjugale de l'Ulysso de Monnikendam.

Heureusement lui-même nous rassura, en passant, après avoir bu sa gorgée de rack, le dos de sa main sur ses lèvres, et eu disant du ton d'un homme qui fait une annonce :

— Cinquième et dernier mariage du père Olifus 1

Puis il continua de sa voix ordinaire :

J'étais donc parti avec mon petit bâtiment, une espèce de chasse-marée, pas davantage, et six hommes d'équipage, voilà tout, à l'aventure du bon Dieu, décidés que nous étions à doubler le cap Comorin, et, si le vent était bon et la mer belle, à laisser Ceylan par le bossoir de bâbord, et à gagner Sumatra et Java. Peu m'importait l'une ou l'autre de ces îles, puisque plus je m'avançais vers l'océan Pacifique, plus j'étais sûr de la vente de mon cardamone.

Le septième jour après notre départ, nous eûmes connaissance de Ceylan ; à l'aide de ma luu"tte, je pouvais même distinguer les maisons du port de Galles. Mais, bah! le vent était frais, et nous avions encore pour un mois de beau temps à peu près.

Je détournai la tète de cette diablesse de terre qui nous attirait, et je mis le cap sur Achem, lançant ma coque de noix à travers l'océan des Indes, avec autant de philosophie que si c'eût été le premier trois-mâts de Rotterdam.

Tout alla bien pendant les cinq premiers jours, et même après, comme vous allez voir ; seulement, vers le deuxième quart de la sixième nuit, un petit accident faillit nous envoyer tous pêcher des perles au fond du golfe du Bengale.

Pendant les nuits précédentes, c'était moi qui avais tenu le gouvernail, et tout avait été à merveille; mais, ma foi! nous étions loin de toute terre; aucun rocher, aucun .^^^.c n'était signalé sur notre route ; grâce à notre mâture basse et au peu de voiles que portait notre bâtiment , nous devions, la nuit surtout, échapper à l'œil des pirates» si perçant qu'il fût; je mis le plus hal>ile de mes hommes au gouvernail, je descendis uans l'entrepont, je me couchai sur mes ballots et je m'endormis.

Je ne sais pas depuis combien de temps je dormais, lorsque tout à coup je fus réveillé par un grand bruit qui se faisait au-dessus de ma tête. Mes hommes couraient de la poupe à la proue; ils criaient ou plutôt hurlaient, et dans ces hurlemens, je distinguais à la fois des prières et, des juremens ; aussi, ce que je vis de plus clair dans tout cela, c'est que nous courions un danger quelconque, et que lo danger était grand.

Plus le danger était grand , plus il réclamait ma présence; aussi, sans chercher quel il pouvait être, je courus à l'écoutillo et m'élançai sur le pont.

La mer était magnifique, le ciel étoile, excepté sur un point où une masse énorme, presque suspendue au-tlessus de notre tête, et prête à tomber sur le bâtiment, iuicirompait par son opacité la lumière des étoiles.

Tous les yeux de mes hommes étaient fixés sur cette niasse, tous leurs efforts avaient peur but de l'évitar.

OEUVRES COMPLÈTES D'ALEXANDRE DUMAS

Seulement, quelle était cette masse ?

Un savent se serait mis h résoudre le problème, et aurait été englouti avant de l'avoir trouvé. Je n'eus pas cette prétention.

Jesautai sur le gouvernail, je mis la barre toute à bâbord ; puis, comme il passait, envoyé par le bon Dieu sans doute, un joli petit coup de vent uord-nord-ouest, je le reçus dans ma voile d'avant et d'arrière en même temps, ce qui fit bondir notre embarcation comme un bélier eftarouché; de sorte qu'au moment où la masse retomba, au lieu de retomber d'aplomb sur nous, comme elle menaçait de le faire, elle rasa notre poupe, et ce fut nous, à notre tour, qui nous trouvâmes sur la montagne, au lieu d'être daiis la vallée.

Ce qui avait failli nous écraser, c'était une énorme jonque chinoise, au ventre rebondi comme celui d'une calebasse, et qui était venue sur nous sans dire gare !

J'avais retenu, tant à Ceylan qu'à Goa, quelques mots chinois; ce n'étaieait peut-être pas des plus polis, mais c'étaient à coup sûr des plus énergiques. Je pris mon portevoix, et je les envoyai comme uue bordée aux sujets du sublime empereur.

Mais, à notre ^and étonnement, personne ne répondit. Ce fut alors que nous nous aperçûmes que la jonque flottait inerte, comme s'il n'y avait sur le pont personne pour la diriger ;aucune lumière ne brillait ni par les sabords, ni près de la boussole; on eût dit d'un poisson mort, du cadavre de Léviathan.

Sans compter que pas une voile n'était au veni. La f-hose était assez extraordinaire pour mériter notre attention. Nous connaissions les Chinois pour fort indolens; mais, si indolens qu'ils soient, ils n'ont pas l'habitude de s'en aller au diable si tranquillement. Je compris qu'il était arrivé au bâtiment ou à l'équipage quelque chose d'inaccoutumé; et comme nous n'avions plus qu'une heure et demie ou deux heures à attendre le jour, je manœuvrai pour naviguer de conserve avec la jonque, ce qui n'était pas difficile, attendu qu'elle roulait comme un ballot, et qu'il n'y avait qu'une précaution à prendre, c'était de ne pas laisser porter contre elle.

Une simple voile que nous conservâmes suffit à nous préserver do cet accident.

Peu à peu le jour vint : au fur et à mesure que l'obscurité se dissipait, nos yeux essayaient de reconnaître quelque mouvement dans l'immense mac'nine; mais pas un homme ne bougeait; ou la jonque était vide, ou son équipage était endormi.

Je m'apf rochai le plus qu'il me fut possible. Je prononçai tout ce aue je savais do mots chinois. Un de mes hommes, qui avait été dix ans à Mace.o. parla, appela, cria à si — Dur; personne ne répondit.

Alors nous résolûmes de faire le tour delà jonque, pour voir si le même silence régnait h tribord qu'à bâbord.

Mêr- 'silence; seulement, à tribord, une tireveille pendait. Je manœuvrai pour approcher le plus possible l'énorme carcasse; je parvins à empoigner la tireveille, et en cinq minutes je fus sur le pont.

Il était évident qu'il f y était passé quelque chose qui n'était pas agréable pour les habitans de la jonque : des meubles cassés, des lambeaux d'étoffe llottans: çà et là des taches de sang : tout indiquait une lutte, et une lutte dans laquelle les Chinois, sans aucun doute, avaient eu le dessous.

Penùant que jo passais la revue sur le pont, il me sembla entendre des plaintes étoulTéiis sortir de l'intérieur. Je voulus descendre dans l'entrepont, les écoutilles étaient fermées.

Je regardai autour de moi, et vis au pied du cabestan une espèce de pince qui me parut d?sti;iée à remplir merveilleusement le but que jo me proposais. En (!ffet, à l'aido d'une pesée, je fis sauter la trappe d'une des écoutilles, et le jour pénétra dans l'entrepont.

lin même temps ((uo I(î jour y pénétrait, des plaintes plus distinctes arrivaient jusqu'à moi, Jo descendis aveo

une certaine hésitation, je l'avoue ; mais, à la moitié de l'échelle, j'étais rassuré.

Sur le plancher de l'entrepont, remgés comme des momies et ficelés comme des saucissons, étaient une vingtaine de Chinois, rongeant leurs bâillons avec plus ou moins de grimaces, selon que la nature les avedt doués d'un tempérament plus ou moins patient.

J'allai à celui qui me parut le plus considérable il était ficelé de cordes plus grosses, et mâchait un bâillon plus gros. A tout seigneur tout honneur.

Je le déficelai et le débàillonnai de mon mieux : c'était le propriétaire de la jonque, le capitaine Ising-Fong. Il commença par m'adresser ses bien sincères remercîmens, à ce que je pus comprendre du moins; puis il me pria de l'aider à déficeler et à débâillonner ses compagnons. En moins de dix minutes l'opération fut terminée. Au fur et à mesure qu'un homme était déficelé et débâillonné, il se précipitait dans la cale, où il disparaissait. J'eus la curiosité de voir ce qu'ils allaient faire avec tant de précipitation dans les bas-fonds du bâtiment, et je vis' les malheureux qui avaient défoncé une banique d'eau, et qui buvaient à même.

Il y avait crois jours qu'ils n'avaient ni bu ni mangé ; mais comme ils avaient encore plus souffert de la so-f que de la faim, c'était la soif qu'ils s'occupaient d'étancher d'abord.

Deux burent tant qu'ils en moururent; un troisième mangea tant qu'il en creva.

L'histoire de cette malheureuse jonque, qui nous avait d'aboid paru si incompréhensible, était cependant toute naturelle.

Abordé de nuit par des pirates malabars, l'équipage avait été pris après une courte résistance.

C'était cette résistance dont nous avions aperçu les traces sur le pont.

Puis, pour n'être pas dérangés dans leur visite commerciale, les pirates avaient lié, bâillonné et couché l'équipage, son capitaine en tête, dans l'entrepont; après quoi ils avaient pris du chargement tout '^e qu'il leur avait fait plaisir d'en prendre, gâtant ou noyant une partie de ce qu'ils n'avaient pas pu emporter.

Puis, dans l'espérance sans doute de faire un second voyage è la jonque, ils avaient cargué toutes les voiles qui pouvaient lui faire faire du chemin, et l'avaient laissée courir à sec.

C'était dans cet état qu'elle avait failli nous tomber sur la tête.

On comprend la joie du capitaine et de son équipage en se voyant délivrés par nous, ou plutôt par moi, apiès trois jours d'angoisses, do leur situation médiocrement agréable. On envoya une espèce d'échelle à mes hommes, dont quatre montèrent sur le pont, tandis que les deux aulivs amarraient le chasse-marée à la poupe de la jonque, où il ne paraissait pas plus important qu'un canot à la suite d'un brick ordinaire.

Le chasse-marée amarré, les deux derniers hommes de mon équipage vinrent nous rejoindre.

Il s'agissait d'aider l'équipage chinois à se remettre en état. Les sujets du sublime empereur ne sont ni les plus braves ni les plus habiles marins de la terre ; de sorte qu'Ms poussaient de grands cris, faisaient de grands bras, mais n'eussent avancé en rien, si nous n'eussions fait leur besogne.

La besogne faite, les blessés pansés, les morts jetés 5 la mer, la jonque sous voiles, on décida, que le chargement étant passé h bo-d des pirat?s, il était inutile de continuer la route pour Rludras. D'ailleurs, le Ciipitaine Ising-Foug était décidé à revenir sur ses pas. C'est qu'il comptait prendre à Madras un chargement de cardanione, et que justement, moi, j'étais chargé de cardamone; seulement, on comprend que la première chose que les pirates avaient visitée, c'était la c<xissc du capitaine Ising-Fong. La caisse ne se trouvant pas en élat de me solder les huit mille rou • pies auxquelles était witimoo ma cargaison, il fut convenu

LES MARIAGES DU PÈRE OLIFUS

que nous ferions roufe de conseine jusqu'à Manille, où le capitaine Ising-Fong avait un correspondant, et où par conséquent, grâce au crédit dont il jouissait depuis le détroit de Malacca jusqu'au détroit de Corée, nous pourrions terminer notre négociation. Comme je n'avais de préférence pour aucun lieu du monae, et surtout rien de particulier contre les Philippines, j'acceptai la proposition, à la condition seulement que je serais consulté sur la manœuvre, attendu que je ne me souciais nullement de faire connaissance avec les pirates.

Le capitaine Ising-Tong, soit amour-propre, soit défiance, fit d'abord quelques dillicultés ; mais lorsqu'il eut vu que, grâce h mes manoeuvres, sa machine, qui roulait jusque-là comme une tonne, commençait à fendre l'eau comme un poisson, il croisa ses mains sur son ventre, se mit à dandoiiner la tMe de haut en bas, prononça dpux ou trois fois la double syllabe hi-o, hi-o, qui veut dire :. A merveille, et il ne s'occupa plus de rien.

Si bien que nous franchîmes sans accident le détroit de Malacca, que nou? Iravprsâmes, sans accident toujours, l'archipel des Arambas, et qu'ayant doublé la petite île du Corrégidor, placée comme une vedette à l'entrée de la baie, nous nous engageâmes dans les bouches du Passig, et allâmes sains et saufs jeter l'ancre, à la nuit close, en face l'entrepôt de la douane.

tE BKZOABD.

Le capitaine Ising-Fong ne m'avait pas fait une vaine promesse, et, des le jour de notre arrivée, il me conduisit chez son correspondant, riche fabricant de cigares, lequel m'offrit, ou de me payer mes huit mille roupies en espèces, ou de me donner des marchandises pour une somme égale, à un taux auquel lui seul pouvait me les fournir, vu l'étendue de son commerce et la multiplicité de ses affaires.

En- effet, les îles Philippines peuvent être regardées comme l'entrepôt du monde : on y trouve l'or et l'argent du Pérou, les diamans deGolconde, les topazes, les saphirs et la cannelle de Ceylan, le poi^Te de Java, le girofle et les noix muscades des Moluques, le camphre de Bornéo, les perles de Mannar, les tapis de la Perse, le benjoin, et l'ivoire de Camboie, le musc de Liquios, les étoffes du Bengale, et la porcelaine do la Chine.

C'était à moi de faire un choix parmi toutes ces denrées» et de jeter mon dévolu sur celles qui paraîtraient m'offrir le plus silr et le plus prompt bénéfice.

Au reste, comme rien ne me pressait, attendu que j'avais réalisé un gain assez joli sur mon cardamone, je résolus de passer quelque temps à Manille et d'étudier, pendant mon séjour aux Philippines, la branche de commerce qui pouvait être la plus fructueuse à un homme qui, ayant commencé avoc cent quarante francs, a une trentaine de mille livres comptant à mettre dans le commerce.

Mon premier soin fut de visiter les deux villes :

iManille, la ville espagnole.

BidonJo, la ville (agale.

La ville espagnole est un composé de couvens, d'églises, de maisons de retraite et de maisons taillées carrément, sans plans d'ordonnance, avec des murs épais et hauts, des meurtrière.-; percées au hasard, des jardins qui les isolent les unes des autres; peuplées de moines, di^ religi'^uses, d'espagnols à manteaux se faisant porter dans de mauvais palanquins, ou marchant gi'avement, le cigare h la bouche, comme des vieux Cas'illans du temps de don Quichotte de la Manche. Aussi lg ville, qui peut ren-

fermer cent mille habitans, et qui en renferme huit mille. est-elle d'une tristesse profonde.

Ce n'était pas là ce qu'il me fallait, et, après avoir visité Manille, tout en secouant dédaigneusement la tête, je résolus de faire connaissance avec Bidondo.

Le lendemain donc, après mon chocolat pris, je me dirigeai vers la ville roturière, et, à mesure que j'en approchais, le bruit de la vie, complètement absent de ce tombeau qu'on appelle Manille, venait jusqu'à moi. Je respirais plus librement et je trouvais la verdure plus fraîche et le soleil plus lumineux.

Aussi je me hâtai de traverser les fortifications et les ponts-levis de la ville militaire, et, comme un homme qui sort d'un souterrain, je me trouvai tout à coup gai, joyeux et allègre, sur ce qu'on appelle le pont de Pierre. Là com- , mençait la vie, ou plutôt, à partir de là, la vie était répandue à foison, .^

Le pont était encombré d'Espagnols en palanquins, de métis courant à pied, armés de grands parasols, de créoles suivis de leurs domestiques, de paysans venus des villages voisins, de marchands chinois, d'ouvriers malais ; c'était un bruit, un tintamarre, un tohu-bohu qui faisaient plaisir à voir pour un homme qui pouvait se croire mort, ayant été enterré deux jours à Manille.

Adieu donc à la ville sombre, adieu aux maisons ennuyées; adieu aux nobles seigneurs, et bonjour au joyeux faubourg, bonjour à Bidondo avec ses cent quarante mille habitans, bonjour aux maisons élégantes, à la population affairée; bonjour au quai où grincent les poulies, où roulent les ballots des quatre coins du monde, où s'amarrent les jonques chinoises, les pirogues de la Nouvelle-Guinée, les proas malaises, les bricks, les corvettes, les trois-mâts européens! Là, point de catégories, d'exclusions, de castes; l'homme vaut selon ce qu'il est, est estimé selon ce qu'il possède ; on le reconnaît au [)remier coup d'oeil, à son costume, avant qu'on ne le reconnaisse à son accent. Malais, Américains, Chinois, Espagnols, Hollandais, Madécasses. Indiens, sont sans cesse occupés à fendre le flot indigène. Cet océan de Tagals, hommes et femmes, qui formaient la population de l'île quand les Espagnols en firent la conquête, et qu'on reconnaît, les hommes, à leur costume presque normand, à la chemise qui pend en blouse sur le pantalon de toile, à la cravate à la Colin, au chapeau de feutre aux bords fatigués, aux soulier s à boucle au chapelet qui entoure son cou et à la petite écharpe qu'il porte comme un plaid ; les femmes , à leurs cheveux retenus par un haut peigne espagnol, à leur voile flottant par-derrière, au canezou de toile blanche qui joue sur leur poitrine et qui laisse à nu la portion du corps qui s'étend du dessous du sein au nombril ; à la cambaye roulée jusqu'à la cheville, au tapis bariolé roulé sur la cambaye, aux pantoufles imperceptibles, qui laissent le pied presque nu, au cigare toujours suspendu à leurs lèvres, et qui, à travers le nuage de fumée qu'il répand, rend leurs yeux plus ardens encore.

Ah 1 c'était bien cela qu'il me fallait. Bonsoir à Manille, et vive Bidondo !

Aussi ne retournerai-je à Manille que pour faire apporter tout mon bagage à Bidondo.

Le correspondant de mon capitaine chinois applaudit à ma résolution, qui, selon lui, était celle d'un homme de sens ; il avait lui-même une maison à Bidondo, où il venait le dimancho se reposer de son ennui de la semaine. Il m'offrit même un espèce de petit pavillon dépendant de cette maison et donnant sur le quai ; mais je ne voulus l'accepter qu'à titre de locataire, et il fut convenu que, moyennant la somme de trente roupies par an, quatrevirgt francs à peu près, j'en jouirais et disposerais, comme on dit en Europe, avec ses contenances et dépendances.

Au re?'.le, au bout de trois jours d'observation, je m'aperçus que la principale industrie du Tagal est le combat du coq.

Impossible d'aller d'un bout à l'autre du quai de Bidondo sans heurter dix, quinze, vingt cercles formés au-

tour de deux champions emplumés, à la destinée desquels se rattachent les destinées de deux, trois, quatre, cinq familles tagales, car non-seulement une famille tagale qui possède un coq de bonne race vit du pro'duit de ce coq, mais encore les parens et les voisins, qui parient pour le propriétaire du coq, vivent en même temps qu'elle, grâce au coq. La femme a des peignes d'écaillé, des chapelets d'or, des colliers de verre, l'homme de l'argent dans sa poche et le cigare à la bouche; aussi le coq est-il l'enfant gâté de la maison, une mère tagale ne s'occupe pas de ses marmots, mais de son coq; cJle Kistre ses plumes, elle aiguise ses éperons. QuanI au mari, en son absence il no le confie à personne, pas même à sa femme ; sort-il, il le prend sous son bi'as, va avec lui à ses affaires et visite avec lui ses amis; renconlre-t-il un adversaire sur sa route, les provocations s'échangent, les paris s'établissent; les propriétaires s'accroupissent en face l'un de l'autre, poussent leur coq au combat, et voilà un cercle formé, au milieu duquel se débattent les deux plus féroces passions de l'homme : le jeu et la guerre. Ah ! ma foj ! c'est une belle vie que la vie de Bidondo.

Il Gxisie parmi les Tagals un autre genre d'industrie qui ressemble assez à la recherche de la pierre philosophale, c'est celle de chercheurs de hézoard ; or, comme la nature a fait des Philippines l'entrepôt de tous les poisons du monde, elle a placé aussi aux Philippines le bézoard, qui est le contre-poison universel.

— Ah ! pardieu ! fis-je en interrompant le père Olifus, puisque vous avez lâché lo mot bézoard, je no serais p'às fâché de savoir à quoi m'en tenir là-dessus. J'ai beaucoup entendu parler de bézoard, surtout dans les Mille et une Kuils; j'ai vu les pierres les plus rares, j'ai vu le rubis balais, j'ai vu le grenat brut, j'ai vu l'escarboucle , mais j'ai eu beau chercher, je n'ai jamais vu le bézoard, nul n'a jamais pu m'en montrer la moindre parcelle.

— Eh bien ! moi, monsi.iur, me répondit le père Olifus, moi j'en ai vu, moi j'en ai touché, j'en ai avalé même, sans quoi, comme vous allez le voir, je n'aurais pas eu ce moment-ci l'iionncur de boire un verre de rack à votre santé.

El le pèreOlifusse versa effectivement un verre do rack, qu'il bue d'un seul traita la santé de Diard et ù la mienne.

— Ah ! repril-il, nous disons donc que non-seulement le bézoard existe, mais encore qu'il y a trois sortes de bézoard, le bézoard qu'on trouve dans les intestins des vaches, le bézoard qu'on trouve dans les intestins des chèvres, elle bézoard qu'on trouve aans les intestins des singes.

Le bézoard qu'on trouve dans le ventre des vaches est le moins précieux. Vingt grains de ce bézoard n'équivalent pas h sept grains de celui qu'on trouve dans le ventre des (■lièvres, de même que sept grains du bézoard que l'on trouve dans !:< ventre des chèvres n'équivalent pas à un grain de celui qu'on trouve dans le ventre des singes.

C'est surtout dans lo royaume do Golconde que l'on rencontre les chèvres qui produisent le bézoard. Sont-elles d'une race particulière? Non, car chez deux chevreaux do la même mère, l'un produit le bézoard, l'autre no lo produit pas. Les pâtres n'ont qu'à leur touchei le ventre d'une certaine façon pour savoir à quoi s'en tenir sur ce genre de fécondité do leurs chèvres; à travers la peau, ils comptent dans les intestins lo nombre de piery(>s qu'ils renferment, et apprennent, sans jamais se tromper, la valeur de ces pierres. On peut donc acheter lo bézoard sur pied.

Seulement un négociant de Goa avait fait, du temps que j'hîibitais la côte malabaro, une expérience curieuse. Il asiiela dans la monlagno de Golconde quatre chèvres portant des bézoanls; il les transporta à cent cinquante milles du lieu de leur naissance, en ouvrit deux tout de suite, et leur trouva encore les bé.'^oards dans lo corps, mais diminués de volume. Il en tua une dix jours après. A l'autopsie do l'animal, on reconnut qu'il avait porté le bézoard, mais le bézoard avait disparu. Enfin, il tua la quatrième au bout d'un mois, et celle-ci n'avait plus au-

cune trace de la pierre précieuse, qui avait disparu entièrement.

Ce qui prouverait qu'il y a dans les montagnes de Golconde un arbre particulier, ou une herbe spéciale, auquel, ou à laquelle les vaches et les chèvres doivent la formation du bézoard.

Nous disons donc qu'une des industries des Tagals est d'aller à la chasse des singes qui portent le bézoard, aussj précieux relativement et comparativement aux autres bézoards que l'est le diamant à l'endroit du caillou du Bhin, du strass, ou du cristal déroche.

Un seul bézoard de singe vaut mille, deux mille, dix mille livres; attendu qu'une pincéo do bézoard râpé et délayé dans un verre d'eau peut servir d'antidote à tous les poisons les plus terribles des Philippines et même à l'upas de Java.

Or, il est incroyable l'usage de poison qui se fait de Lu- Çon à Mindanac, surtout en temps de choléra, attendu quo les symptômes étant les mêmes, on profite en général des niomens de peste, les maris pour se débarrasser de leurs femmes, les femmes pour se débarrasser de leurs maris, les neveux de leurs oncles, les débiteurs de leurs créanciers, etc., etc., etc.

Mais la race qui abonde à Bidondo, c'est la race chinoise. Ils possèdent le beau quartier, sur les bords du Passig; leurs maisons sont construites moitié en pierres, moitié en bambou; elles sont belles, bien aérées, ornées parfois de peintures à l'extérieur, avec magasins et boutiques au rezde-chaussée; et quelles boutiques ! quels magasins! \'oyezvous, c'est à faire venir l'eau à la bouche rien que d'y passer devant, sans compter un tas de petites magotos chinoises qui sont assises devant leurs portes et qui, remuant la t-ôte, font des yeux en coulisse aux passans... Enfin !

Comme j'avais sauvé la ,vie à un capitaine chinois, à un équipage chinois, à une jonque chinoise, je me trouvais tout recommanilé à Bidondo. D'ailleurs, le correspondant du capitaine Ising-Fong, celui qui m'avait loué le pavillon quo j'habitais, faisait son principal commerce avec les sujets du sublime empereur.

Le premier dimanche où il vint à Bidondo me fut entièrement consacré. Il me dqpianda si j'élais chasseur. A tout hasard je lui répondis que oui. Il me dit donc qu'il avait pour le dimanche suivant arrangé une chasse avec quelques-uns de ses amis, (it que si jo voulais en être, je n'eusse à m'occuperde rien, attendu quo je trouverais, en descendant à la campagne de cet ami, un équipage de chasse complet.

J'acceptai de grand cœur.

La chasse devait avoir lieu en remontant le Passig, aux environs d'un charmant lac intérieur nommé la Laguna.

Lo Samedi suivant, nous partîmes de Bidondo, dans une barque armée de six rameurs vigoureux, et il n'en fallait pas moins, je vous en réponds, pour remonter le Passig.

Au reste, cette promenade était charmante; non-sculemcnt les deux bords de la rivière ofl'rnient l'aspect le plus varié, mais encore, à noire droite et à notre gaucho, les pirogues qui descendaient et qui remontaient lo fleuve offraient lo plus gracieux tableau qui se pût voir.

Au bout de trois heures do navigation, nous fîmes lialto à un joli village de pêcheurs dont les habilans vont losoir vendre à Bidondo le produit de la piVMie de la journée, et qui mire dans l'eau ses rizières balancées au vent, ses bou- (|ucts de palmiers, ses faisceaux de bambous, et ses hultes aux toits aigus qui semblent des cages suspenauos en l'air.

CotU) halte avait pour but do faire reposer nos ramours et de dîner iious-mêmc«. Le repas pris, nos rameurs reposés, nous nous remîmes en chenun.

'ùilîn, au moment où lo soloil se couchait, nous vîmes resplendir devant nous, comme un immense miroir, lo lac de Laguna, qui a trente lieues de tour.

Vers sept heures du soir, nous limes notre entrée dans lo lac; deiix heures après, nous étions chez l'ami de notre correspondant.

LES MARIAGES DU PÈRE OLIFUS

L'ami de notre correspondant était un Français nommé monsieur de La Géronnière; depuis quinze ans, il habitait au bord du lac de Laguna une charmante propriété nommée Hala-Hala. Il nous reçut avec une hospitalité tout indienne; mais quand il sut quo j'étais Européen, d'origine française; quand nous eûmes échangé quelques paroles dans une langue, qu'excepté dans sa famille il no trouvait pas l'occasion de parler une fois tous les ans, l'hospitalité se changea en véritable fête.

Tout cela allait d'autant mieux, que je ne faisais pas mon hidalgo, mon aristocrate, mon fanfaron je disais : «Voilci, vous me faites bien do l'honneur, je suis un pauvre matelot de Monnikendam, un pau\Tc patron "de barque de Ceylan, un pauvre marchand de Goa; on a la main rude, mais franche; c'est à prendre ou à laisser. »Et on prenait le père Olifus pour ce qu'il était, c'est-à-dire pour un brave homme qui ne boudait pas.

Le soir, je fus fidèle à mon principe, c'est-à-dire que je ne boudai ni contre la bouteille, ni cont-o le l.t; on m'avait lait raconter mes aventures, et mes aventures avaient eu le plus grand succès ; seulement elles a"aicnt fait pousser une idée cornue dans la tète du correspondant de mon Chinois, c'était de me marier une cinquièn.e fois.

Mais je lui déclarai que j'avais bien décidé dans ma sagesse de ne plus me fier aux femmes, attendu que la belle Nahi-Nava-Nahina, la belle Inès et la belle Amarou m'avaient guéri de l'espèce.

— Bah 1 me dit n.on correspondant, vous n'avez pas encore vu nos Chinoises de Bidondo; quand vous les aurez vues, vous m'en direz des nouvelles.

Il en résulta que, malgré moi,jo me couchai avec des idées matrimoniales dans la tête, et que je rêvai que j'épousais une veuve chinoise qui avait le pied si petit, si petit, si petit, que je ne pouvais pas croire qu'elle était veuve I

lA GHASSB.

A cinq heures du matin, je fus éveillé par les aboiejnens des chiens et le bruit des cors. Je crus encore être à La Haye, un jour 4e chasse du roi Guillaume dans le parc de Loo.

Pas du tout; j'étais à quatre mille lieues, plus ou moins, de la Hollande, au bord du lac Lnguna, et nous allions chasser dans les montagnes des Philippines.

Le gibier que nous allions poursuivre était le cerf, le sanglier, le bufPe; le gibier qui allait peut-être nous poursuivre, c'était le tigre, le crocodi'e et l'ibitin.

Pour le tigre, j'étais prévenu; si je faisais lever soit un paon isolé, soit une troupe du paons, il fallait me défier du tigre, qui n'est jamais loin.

Pour le crocodile, toutes les fois que je m'approcherais du lac, il s'agissait de faire attention aux troncs d'arbres gisans sur le bord. Ces troncs d'arbres sont presque toujours des crocodiles, qui ont le sommeil fort léger, et qui vous happent par un bras, par une jambe ou par une fesse, au moment où vous passez près d'eux.

Quant à l'ibitin, c'est autre chose. C'est un reptile d'une trentaine de pieds de long, un cousin-germain du boa, qui s'enroule aux ^arbres comme une grosse liane, reste immobile, puis, au moment où l'on y pense le moins, se laisse tomber sur le cerf, le sanglier ou le buffle, le broie contre un arbre, os et chair, l'allonge en le broyant, et finit par l'avaler tout entier.

Il va sans dire qu'il ne néglige pas l'homme, et que, quand l'occasion s'en présente, il mange indifféremment du Tagal, du Chinois ou de l'Européen.

Pour riionime, le moyeu do s'en débarrasser est bien

simple: seulement, le tout est de savoir l'cmploypr. 11 suffit de porter à sa ceinture un couteau de chasse tranchant comme un rasoir; comme l'ibitin n'est pas venimeux, et se contente de vous étoutfer, on passe, entre soi et un des replis qu'il forme autour du corps, le couteau de chasse susdit, et, crac! en biaisant, on le coupe en deux.

Au moment du départ, mon hôte me ceignit au côté un couteau de chasse magnifique, avec lequel il avait déjà, pour son compte, tronçonné deux ou ti'ois ibitins.

Quant aux serpens venimeux, comme il n'y a pas de remèdes à leurs blessures, ce n'était pas la peine d'en chercher.

Depuis deux mois, monsie\ir de La Géronnière avait perdu une charmante Tagale de seize à dix-huit ans, et qu'il soupçonnait d'aVoir été emportée pas un tigre, dévorée par un crocodile, ou étouffée par un serpent.

Tant il y avait que, sortie un beau soir, la pauvTe Schimindra n'était point rentrée, et que, quelques recherches que l'on eût faites depuis cette époque, on n'avait point entendu parler d'elle.

J'avoue que lorsque mon hftte m'énuméra tous les dangers que nous courions dans notre partie de chasse de la journée, je trouvai que la chasse était un singulier plaisir.

Nous allâmes à cheval jusqu'à l'endroit où la battue devait commencer. Là nous mîmes pied à terre et commençâmes à entrer dans la forêt.

Le premier gibier que je fis lever fut une magnifique volée de paons. Je remarquai bien l'endroit d'où elle était partie. Je fis un grand détour, et j'eus la satisfaction de ne pas déranger le tigre que m'annonçait le départ de ces magnifiques oiseaux.

Au bout de dix minutes, un coup de fusil partit. Monsieur de La Géronnière venait de tuer un cerf.

A mon tour, j'entendis un grand bruit sous mes pieds; je vis remuer les broussailles h. dix pas de moi; je jetai mon coup au hasard. Je ne dirai pas : ma halle rencontra le sanglier, mais le sanglier rencontra ma balle.

Chacun me félicita : je venais de faire un coup magnifique.

J'avais tué raide uu solitaire II paraît que c'est comme cela qu'on appelle les vieux sangliers chez vous.

Je fis de la tête un signe affirmatif.

On fit la curée de mon sanglier; on le mit sur les épaules de quatre Tagales, et l'on m'invita à poursuivre mes exploits, en m'assurant que du premier coup j'é'ais passé maître.

Monsieur, il a'y a rien qui perd l'homme comme la flatterie.

Il me semblait, maintenant que j'avais tué un sanglier, que je tuerais un tigre, un rhinocéros, un éléphant. Je me remis en marche à travers la forêt, ne demandant qu'à lutter corps à corps avec tous les monstres des Philipj'ines.

Aussi, dans mon ardeur, ne remarquai-je point que je m'éloignais peu à peu de la chasse. On m" avait dit que nous devions monter pendant deux lieures à peu près, et, au bout de trois quarts d'heure à peiu#, je me trouvais sur vne descente.

Tout à coup, à trente pas de moi, j'entendis un beuglement terrible.

Je me retournai du côté d'oîi vencùt le bruit, et j'aperçus un buffle.

Ah 1 c'était là un beau coup. Seulement, comme mon fusil tremblait un peu, je ne sais pourquoi, dans mes mains, je l'appuyai à une branche d'arbre et je lâchai la détente.

A peine eusje lâ'ïhé la détente, que je vis deux yeux sanglans qui venaient à moi, tandis que le mufflede l'animal labourait le sol comme un sillon de charrue.

Je lâchai mon second coup; mais, au lieu de ralentir la vitesse de l'animal, mon second coup sembla l'augmenter.

Je n'eus que le temps de jeter mon fusil, de saisir une branche de l'arbre sous lequel jo me trouvais, et dem'enever, par un élan gymnastique, à la hauteur de cette

ŒUVRES COifPLÈTES D'ALEXANDRE DUMAS.

branche, de laquelle je gagnai les branches supérieur'^s.

Mais, arrivé là, j'étais loin d'être quitte de mon buffle. Ne pouvant me suivre sur les branches de mon arbre, il se mit h en garder le tronc. Pendant les dix premières minutes, je lui disais : Tourne, tourne, mon bonhomme, je me moque un peu de toi, va.

Mais pendant dix autres minutes, je commençai à m'apercevoir que la chose était plus sérieuse que je ne l'avais cru d'abord.

Au bout d'une heure, je compris, h la tranquillité avec laquelle il faisait sa ronde autour de l'arbre, qu'il était décidé à se constituer mon gardien, en attendant qu'il fût mon bourreau.

En effet, de temps en temps, il levait l;i ti^-te vers moi, me regardait avec des yeux sanglans, mugissant d'une façon menaçante, puis se mettait à brouter l'herbe rjui poussait autour de mon arbre, comme pour me dire : Tu vois, j'ai là tout ce qu'il me faut, l'herbe pour me nourrir, la rosoe du matin et du soir pour me désaltérer; tandis que toi, comme tu es un animal Carnivore, et qîie tu n'as pas pris encore l'habitude de te nourrir de feuilles, il faudra, un jour ou l'autre, que tu descendes; et quand tu descendras, v'Ian, v'ian avec mes pieds, dzing, dzing avec mes cornes; quand tu descendras, tu passeras un mauvais quart d'heure, quoil

Heureusement que le père Olifus est un gaillard qiii ne boude pas quand il s'agit do prendre une résolution. Je me dis : Olifus, mon ami, plus tu attendras, plus tu te détérioreras. Tu vas donner une heure h ton buffle pour qu'il s'en aille, et, dans une heure, s'il n'est pas parti, eh bien! s'il n'est pas parti, nous verrons.

Je regardai à ma montre, il était onze heures. Je dis : Bon, à nous deux, à midi.

Comme je m'en étai* douté, le buffle, au lieu de quitter l'arbre, continua sa faction, levant de temps en temps le nez en l'air, mugissant de toutes ses forces. Moi, de dix minutes en dix minutes, je regardais à ma montre, et je buvais un coup à ma gourde. A la cinquantième minute, je lui dis : Fais attention, mon ami, tu n'as plus que dix minutes; et si dans dix minutes tu n'es pas parti tout seul, nous partirons ensemble. Mais, à la cinquante-neuvième minute, au lieu de partir, il se coucha, allongeant sa tête du ciMé du pied de l'arbre, ouvrant les naseaux, et de temps en temps levantdemon côté un œil rancunier qui semblait me dire : Oh I nous en avons pour un bout de temps, va, sois tranquille.

Moi, j'avais décidé que la chose se passerait autrement. A la soitanlième minute, j'avalai tout ce qui restait de rhum dans ma gourde, un bon coup. Je mis mon couteau entre mes dents, et houpi je sautai, en calculant ma distance ne manière à tomber à deux pieds de son derrière, et à lui empoigner la queue de la main gauche, comme j'avais vu faire aux toreros de Cadix et de Rio-Janeiro.

Si ieste que fflt le buffle, moi j'étais aussi leste que lui, et quand il se releva, j'étais cramponné h sa queue. Il fit deux ou trois tours sur lui-même, qui me servirent à enrouler plus solidement sa queue autour de mon bras. Alors, voyant que tant que je resterais fortement cramponné h son derrière il ne pourrait me toucher avec ses cornes, je commençai un peu à me rassurer, tandis que lui, au contraire, commença h beugler de toutes ses forces, il est vrai que c'était de colère.

— Attends! attends! lu; dis-je; ah! tu beugles de colère, mon ami. Eh bien! je vais te faire beugler de douleur, moi.

Et, prenant mon couteau, v'Ian ! je le lui enfonçai dans lo ventre.

Ah ! pour le coup, je l'avais touché ft l'endroit sensible. ?» ce qu'il parait; car il se n^dressa comme un cheval qui se cabre, et s'élança en avant d'une secousse si inattendue, qu'il manqua de m'arraclier le bras ; mais je le tins bon; je me laissai emporter, et v'Ian I v'Ian! je le criblai de coups de couteau. En voilà une course que je ne vous souhaite pas de fairei Voyez-vous, ça djra un quart

d'heure,, et en un quart d'heure je fis plus de deux lieues h travers les broussailles, les marais, les ruisseaux : autant aurait valu être attachée la queue d'une locomotive. Et v'Ian I v'Ian ! je frappais toujours en disant : Ah , gueux ! ah, gi-edin! ah, scélérat! tu veux m'éventrer; attends! attends! Aussi il n'était plus furieux, il était enragé, si enragé, qu'arrivé au sommet d'un rocher à pic, il ne fit ni une ni deux, il sauta en bas; mais j'avais vu le ccup, moi, et je le lAchai. Je m'arrêtai tout court en haut, tandis que lui roulait en bas : patatras! boum! boum!

J'allongeai la tète, je regardai par-dessus le rocher; mon animal était étendu mort dans le précipice. Quant à moi, il faut bien que je le dise, je ne valais guère mieux : j'étais n;oulu, brisé, déchiré, couvert de sang; seulement, je n'avais rien de cassé.

Je me relevai tant bien que mal, je coupai un petit arbre pour me soutenir, et je m'acheminai vers un ruisseau que je voyais briller à cent pas de moi à travers les arbres.

Arrivé sur le bord, je m'agenouillai et commençais à me laver le visage, lorsque j'entendis une voix qui criait en français : « A moi! à moi! au secours! »

Je me retournai vers le côtéd'oti venaient ces cris, et je vis une jeune fille à peu près nue, venant à moi, les bras étendus, et donnant les signes de la plus vive frayeur. Elle était poursuivie par une espèce de nègre qui tenait un bâton à la main, et qui courait avtc une tellt- agilité, que, bien qu'il fût à plus de cent pas d'elle, en un instant il l'eut rejointe, prise entre ses bras, et remportée vers le plus épais de la forêt.

La vue de cette jeune fille qui appelait au secours en français, l'accent douloureux avec lequel elle m'avait appelé, la brutalité de ce misérable qui l'avait chargée sur son épaule et qui l'emportait vers les profondeurs du bois, tout concourait à me rendre mes forces; j'oubliai ma fatigue et je m'élançai sur ses traces en criant : « Arj-ête! arrête! »

Mais, se sentant poursuivi à son tcur. Je ravisseur redoubla d'énergie. A peine, malgré le fardeau qu'il portait, sa course semblait-elle ralentie. Je ne comprenais pas comment un homme pouvait être doué d'une pareille force, et je me disais tout bas qu'au moment où nous nous rencontrerions, je pourrais bien me repentir de faire le chevalier errant comme je le faisais.

Cependant, à peine gagnais-je sur le nègre, et je ne sais pas même si, malgré l'espèce de rage que je mettais à le poursui\Te, je l'eusse jamais atteint, si la malheureuse femme qu'il emportait, en passant à cô'é d'une branche, ne s'y fiU cramponnée de telle force, que son ravisseur s'arrêta court, la prenant à bras le corps, et faisait tousses cflbrts pour lui faire lâcher la branche, tandis qu'elle continuait décrier: « A moi! àmoil au secours! à l'aide! au nom du ciel, ne m'abandonnez pas! »

Je n'étais plus qu'à vingt-cinq ou trente pas d'elle, lors, que tout à coup le nègre, voyant qu'il allait être attaqué, résolut, à ce qu'il paraît, do prendre l'initiative, et, lâchant la femme, vint à moi, le bfiton levé.

En trois bonds, il fut en face de moi. Je poussai un cr d'étonn^ment : ce que j'avais pris pour un nègre, c'était un singe.

Heureusement, moi aussi, j'avais un bâton ; et comme j'en jouais un peu proprement, je me mis bientôt eu dél'ense, car d'agresseur j'étais devenu l'i.tlaqué.

Quant à la femme, elle avait, dès qu'i>lle s'était sentie libre, décrit un grand cercle, et elle était venue chercher un abri deiT'ère moi, tout en criant : « Courage ! courage, monsieur! délivrez-moi de cf monstre! ne m'abandonnez pas 1 »

Tout en faisant ie moulinet pour parer, et tout en lui envoyant dans la poitrine des coups de pointe qui lui faisaient taire, voue.c! mais qui ne le dégoûtaient pas, j'examinais mon adversaire. C'était un grand gueux de singe, tout velu, qui avait près de six pieds de haut, une barb»' grisonnante, et qui jouait natuitUement du bdton avec

LES MARIAGES DU PKRE OLIFUS

une adresse et une activité qui faillirent mettre la partie de son cAté. Heureusement, pour l'honneur de la science, il n'en fut pas ainsi. Au.bout de dix minutes de lutte, les doigts écrasés, l'estomac défoncé et le museau saignant, il commença à battre en retraite; mais cette retraite n'avait pour but que de gagner un arbre, sur lequel il monta rapidement, non pas pour s'y fixer, mais pour s'élancer du haut en bas sur moi. Heureusement je vis le mouvement, je devinai le projet; je tirai mon couteau, et , de toute la longueur de mon bras, je l'étendis au-dessus de ma tt^le. Les deux mouvemens d'attaque de la part du singe, et de défense de la mienne, furent instantanés. Je sentis s'écrouler sur ma tête un poids que je ne pouvais soutenir, mon adversaire et moi roulâmes tous deux sur la terre ; .seulement, je me relevai seul. Le couteau lui avait traversé le cœur.

L'animal jeta un cri, mordit l'herbe avec ses dents, déchira \h terre avec ses ongles, fit deux ou trois mouvemens convulsifs et expira.

— Oh! la belle chose que la chasse, m'écriai-je! si l'on m'yrattrape jamais, je veux bien quelediablem'emporte!

— Regrettez-vous donc d'y être venu, à la chasse? dit derrière moi une douce voix.

— Oh I mon Dieu ! non, dis-je en me retournant, puisque j'ai pu vous être utile, ma belle enfant; mais comment diable êtes-vous dans la forêt, (]uel plaisir trouvezvous à vivre avec un singe, et d'où vient que vous parlez français?

— Je suis dans la forêt parce que j'y ai été emportée ; je ne trouvais aucun plaisir à vivre avec un singe, puisque je vous ai appelé à mon aide pour m'en déli\Ter, et je parle français parce que j'étais femme de chambre chez madame de La Géronnière.

— Alors, m'écriai-je, vous vous vous appelez Schimindra.

— Oui.

— Vous êtes cette jeune fille qui a disparu voilà tant<5t deux mois.

— Oui, Mais ci votre tour, comment savez-vous mon nom, comment savez-vous mon aventure?

— Parce que monsieur de La Géronnièro m'a raconté votre aventure et dit votre nom, pardieu 1

— Vous connaissez monsieur de La Géronniêre?

— Je chasse avec lui. Il est dans la forêt, mais dans quelle portion de la forêt? je n'en sais rien, car il faut que je vous l'avoue, je suis parfaitement perdu.

— Oh ! que cela ne vous inquiète pas, je sais mon chemin, moi.

— Alors, puisque vous saviez votre chemin, pourquoi ne reveniez-vciis pns à l'habitation?

— Parce que, ni jour ni nuit, cet odieux animal ne me perdait de vue. J'ai fait vingt tentatives inutiles pour fuir; et si la Providence ne vous avait pas conduit à ce ruisseau, il est probable que je n'eusse jamais revu les maisons des hommes.

— Eh bien! lui dis-je, si vous m'en croyez, charmante Schimindra, nous les regagnerons au plus vite, les maisons des hommes, attendu, je vous l'avoue, que je m'y croirai plus en sûreté qu'ici.

— Soit, et je suis prête h vous suivre; mais auparavant, laissez-moi vous dire un secret dans lequel vous trouverez la récompense de la bonne action que vous venez de faire.

— Ah bah I

— Cet affreux orang-outang dont vous venez de me délivrer, appartient justement à cette race de singes dont vous avez peut-être entendu parler, et d'où l'on tire le plus pur hézoard.

—Vraiment ?

— Vous pouvez vous en assurer, tandis qu'à l'aide di^ quelques feuill&s de cocotier, je vais réparer le désordre de ma toilette.

Je regardais la belle Schimindra, dont la toilette fort en désordre avait en effet besoin d'être réparée; et, je l'avoue, il ne me fallut rien moins que cette idée que ce désordre

OEUV. COMPl. — XV.

venait d'un singe, pour qu'il no me prît pas envie de l'augmenter encore.

Je fis donc signe à la belle Schimindra qu'elle pouvait se livrer à la réparalion qu'elle désirait, et, plein de curiosité, de craintes et d'espérances, je commençai, à l'aide du couteau qui, dans cette journée, m'avait Vendu de si grands services, à procéder à l'autopsie de mon ennemi.

Schimindra ne m'avait pas trompé, je trouvai dans les entrailles de l'animal une belle pierre bleue, veinée d'or, et de la grosseur d'un œuf de pigeon.

C'était un des plus beaux bézoards qui se pussent voir.

— Mainlenant, dit Schimindra, si j'ai un conseil à vous donner, c'est de ne vous vanter à personne que vous possédez un pareil trésor, attendu que vous ne le posséderiez pas longtemps, dût-on vous assassiner pour vous le prendre.

Je remerciai Schimindra de l'avis, et comme la coquette s'était fait un charmant pagne de feuilles de cocotier, que rien ne nous retenait ni l'un ni l'autre dans la forêt, que j'éprouvais au coniraireleplus vif désir de la quitter, j'invitai Schimindra à me servir de guide et à prendre le chemin le plus court pour revenir à Thahitation.

Deux heures après, nous arrivions à Hala-Hala, au grand étonnement, et surtout à la grande joie de tous les commensaux de l'habitation, qui me croyaient pwdu comme Schimindra, et qui me voyaient revenir avec elle.

Je racontai mes aventures, Schimindra raconta la sienne, mais ni l'un ni l'autre de nous ne dit un mot du bézoard.

VAreiY-TCHING.

Huit jours après, j'étais installé à Bidondo, el comme j'avais absolument' besoin d'une espèce de ménagère pour mettre à la tête de ma maison, j'avais demandé la belle Schimindra à monsieur de La Géronnière, lequel me l'avait gracieusement accordée.

Mon choix était fait. La branche de commerce que j'avais décidé d'exploiter était le cigare de Manille.

En effet, le cigare de Manille, même en Europe, fait concurrence séritmse au cigare de la Havane, et, dans toutes les mers de l'Inde, il lui est préféré.

Ce qui m'avait surtout suggéré cette idée, c'est que, chez monsieur de La Géronnière, c'était la belle Schimindra qui était chcirgée du département des cigares. Je résolus donc, pour que le bénéfice filt plus léel, au lieu d'acheter la marchandise toute confectionnée, de la faire confectionner moi-même, et de mettre SchiirJndra à la tête de l'établissement.

Rien ne fut plus facile. On bâtit une espèce de hangar dans le jardin : Schimindra engagea dix jeunes Tagales, dont quelques-unes sortaient de la nanuiacture royole de Manille, et, dès le lendemain, j'eus le plaisir de voir mon entreprise en pleine activité.

Grâce à la surveillance active de Schimindra, grâce à sa connaissance de la partie, je n'eus plus rien à laire qu'à me promener : ce fut ce qui me perdit.

C'est incroyable combien un mot jeté en l'air, n'eOt-il pas le sens commun, re loge parfois dans l'esprit et germe dans le cerveau. On so rappelle ces quatre paroles qu'en soupant chez monsieur de La Géronnière, mon correspondant avait dit des Chinoises et de ce cinquième mariage projeté par lui; eh bien ! il n'y avait pas de jour et surfout de nuit que je n'y songeasse. A peine étais-je couciié, à peine avais-je les yeux fermés, à peine étais-je endormi, qu'une véritable procession de Chinois"^ défilait devant mon lit, me montrant des pieds... mais ces pieds auxquels la pantoufle de Cendrillon eût pu servir de savate; et. re-

fEUVRES COMPLÈTES D'ALEXANDRE DUMAS.

marquez une chose curieuse, c'est que j'avais près de moi Schimindra, qui était ce que l'on pouvait appeler une beauté véritable, c'est que j'avais dans ma manufacture de cigares dix petites drôlesses dont la plus laide, avec ses grands yeux noirs, avec ses grands cils de velours, avec... avec tout ce qu'elles avaient enfin, eussent fait tourner la tête à un Parisien, et qu'ayant tout cela, eh bien ! je ne rêvais qu'à des chinoiseries.

Il en résultait qu'une fois levé, je courais le quartier chinois, enti-ant dans toutes les boutiques, marchandant des éventails, des porcelaines, des paravens, apprenant deux mots de chinois par-ci, deux mots de cochinchinois par-là, baragouinant toutes sortes de complimens aux petits pieds qui me rtstaient cachés sous les longues robes, et revenant le soir plus décidé que jamais à me passer ma fantaisie chinoise.

Au milieu de tout cela, j'avais rencontré une charmante petite marchande de thé, possédant un des plus jolis magasins de Bidondo, laquelle m'avait surtout séduit par la fa;on dont die mangeait son riz, à l'aide do ces petites aiguilles à tricoter qui servent de cuillères et de fourchettes aux dames chinoises; ce n'était plus de l'adresse, c'était de la jongleno, et je crois on vérité que c'était par coquetterie que la belle Vanly-Tching se faisait apporter un pilau quand il y avait là des étrangers.

Vous remarquerez en passant que les deux mots Vanly- Tching veulent dire dix mille lis ; vous voyez que les parrains de ma Chinoise lui avaient rendu justice et lui avaient donné un nom en harmonie avec sa beauté.

Je pris des renseignemens auprès de mon correspondant sur la belle Chinoise; mon correspondant, au premier mot que je prononçai, leva son doigt à la hauteur de son œil, et s'écria :

— Ah ! coquin I

Ce qui voulait dire : Allons, allons, vous n'avez pas la main malheureuse d'avoir mis du premier coup le doigt sur celle-là; bon !

Je compris tout cela et n'en insistai que davantage ; alors j'appris que la belle Vanly-Tching était une petite orpheline chinoise, qui avait été recueillie par un fameux médecin, lequel était devenu amoureux d'elle quand elle n'avai*, que douze ans, et l'avait épousée quoiqu'il en eût, lui, soixante-cinq. Aussi la Providence n'avait pas voulu qu'un mariage si disproportionné durât longtemps. Au bout de trois mois, le bonhomme de médecin était mort d'une maladie dans laquelle il n'avait pas vu clair luimême, mais il était mort bien heureux, car pas nn homme ne pouvait se vanter d'avoir été soigné dans sa maladie comme il avait été soigné, lui, par sa jeune et digne femme: aussi lui avait-il laissé tout ce qu'il possédait, montant h deux ou trois mille roupies. C'était une bien mesquine récompense du dévortmenl qu'avait déployé la veuve, pendant la maladie, et surtout de la douleur qu'elle avait fait éclater après sa mcrt.

Seulement, avec ces trois mille roupies dont elle venait d'hériter, la jeune veuve avait fondé dans le quartier le moins apparent do la ville un petit établissement d'éventails, qui, grâcoason économie et à son intelligence, commença do prospérer d'une façon miraculeuse.

Mais ce qu'il y avait surtoutde remarquable dans co veuvage prématuré de la belle Vanly-Tching, c'est qu'au lieu d'écoulenouteslespropositionsdesélégansdc Bidondo, c'est qu'au lieu de perdre par quelque imprudence cette réputation du sagesse qu'elle s'était acquise, elle ne voulut jamais accepter que l.'s soins d'un vieux mandarin, ami de son mari, lequel venait tous les jours pleurer avec elle la perte qu'ils avaient faite. Il résulta de ces visites journalières que la veuve et le mandarin prirent l'habitude de pleurer ensemble , l'une son époux, l'au're son ami; de sorte qu'un m.atin l'on apprit nue, pour pleurer le défunt plus à leur aiso, les deux inconsolables allaient se marier.

Un an après li mort de son premier mari, la belle Vanly- Tchingr, avait donc épousé le mandarin ; mais, une fois

réunis une fois en face l'un de l'autre depuis le matin jusqu'au soir, il paraît que les deux nouveaux mariés pleurèrent tant, pleurèrent tant, que le mandarin, qui avait cinquante ans, ne put résister à ce déluge de larmes, et qu'au bout de deux mois il mourut.

La belle Vanly-Tching, qui n'avait que quinze ans, supporta naturellement mieux la douleur, de sorte que, quoiqu'elle eût à pleurer à la fois son premier et son second mari, elle reparut bientôt plus belle et plus resplendis- Sc,nte que jamais à travers ses larmes.

Elle avait hérité de son mandarin cinq ou six cents pagodes, de sorte qu'avec ce petit surcroît de fortune elle put se lancer dans un quartier plus fashionable et dans un commerce plus étendu. Elle passa donc do l'éventail à la porcelaine, et la réputation de la belle marchande commença do se répandre dans Bidondo.

Cette réputation se répandit tellement, que le juge civil de Bidondo, qui avait beaucoup connu le crémier et le second mari de la belle Vanly-Tching et qui, par conséquent, avait pu apprécier combien le docteur avait été heureux pendant les trois mois, et le jnandarin pendant les deux mois qu'ils avaient vécu arec elle, se mit sur les rangs pour la consoler. Vanly-Tching, déclara qu'elle était atteinte si profondément, qu'elle croyait la chose impossible; mais comme le juge cM\ insista, elle finit par répondre qu'elle voulait bien essayer.

Le mariage eut lieu au bout d'un an ; car, quoique ce délai ne soit pas de rigueur, Vanly-Tching était si fidèle observatrice des convenances, que, pour rien au monde, elle n'eût voulu essayer de se consoler avant terme. Mais le juge civil n'eut pas la satisfaction d'en arriver à une consola'ion complète, attendu qu'un mois après son mariage, le lendemain du jour oîi il venait d'hériter d'une somme assez considérable d'un pai-ent éloigné qu'il avait à Bfacao, et où ilavait donné h dîner à quelques amis pour célébrer cet heureux événement, il mourut d'une indigestion de nids d'hirondelles.

Mais, avant de mourir, il déclara que le mois qu'il venait de passer avait été !e mois le plus heureux de sa vie. Comme il avait justement touché la somme en apprenant que la somme lui avait été léguée, la belle veuve put, grflce à celte rentrée, étendre son commerce et fonder dans la principale rue do Bidondo le magnifique magasin de thé dans lequel je l'avais vue remuer la tête et manger du riz.

Tous ces renseignemens, comme vous le comprenez bien, achevèrent de me tourner l'esprit. La belle Vanly- Tching avait été beaucoup veuve, mais elle avait été si peu mariée, que ce devait être nécessairement la houri dont j'avais si agréablement lêvé. Je m'ouvris donc à mon correspondant du désir bien vif que j'avais d'être son quatrième mari, et de la prendre pour ma cinquième femme.

On n'apprend jamais rien aux femmes quand on leur dit qu'on les aime, attendu qu'elles se sont toujours aperçues do notre amour avant nous. Aussi, la belle Vauly- Tching non-seulement ne maiiil'csla-t-elle aucun étonne- * ment de ma demaiJe, mais répondit-elle qu'elle s'y attendait.

Cette situation d'esprit dans laquelle elle so trouvait lui permit même de no pas me faire attendre sa décision. Sa décision était favorable, je ne lui déplaisais pas; mais comme elle avait toujours eu l'amour-propre d'êtro aimée pou" elle-même, elle tenait à ce que je lui fisse un petit relevé de ma fortune. Si ma fortune égalait ou surpassait la sienne, elle croirait à mon amour; mais si ma forlunç était inférieure, elle croirait qu'une basse cupidité et non l'amour me faisait agir.

Cela me parut puissamment raisonné. Je lui fis demander si elle désirait que j'élnblisse mon calcul en francs, en roupies ou en pagodes;- cl le mo répondit que cela lui était égal, étant familière avec l'ai'ilhméUque de tous Jçs pays.

Commo j'étais moins fort qu'elle en calcul, je préférai

LES MARiXGES du PÈRE OLIFUS.

les francs, et lui envoyai, le lendemain, le calcul suivant : Relevé exact de ce qu'a gagné dans l'Inde, et de ce que possède Jérôme-François Olifus :

A Ceyian avec la pêche des piTles .... 13,500 fr. A Goia avec le commerce des fruits .... 7,400 A Calicut dans la culture du cardamone . . 22,500

A Bidondo manufacture de cigares ....

Ce dernier point porté pour- mémoire. La vérification des bénéfices n'étant pas encore faite, mais étant facile à faire. Total . . 43,100 fr. Vous voyez que c'étadt un assez joli denier, et que je n'avais pas perdu mon temps depuis quatre ans que j'étais parti de Monnikendam.

Elle, de son côté, fit sa liquidation et me l'envoya. La voici :

Relevé de ce qu'a gagné Vanly-Tching, la marchande de thé de Bidondo, dans les différens commerces qu'elle a exercés :

Dans le commerce d'éventails 4,000 fr.

Dans le commerce des porcelaines .... 17,000 Dans le conimerce de thé 22,037

Total

43,037 fr.

On voit qu'à 363 francs près, notre fortune était i)areille ; j'avais même l'avantage puisque j'avais en magasin à "PU près deux cent mille cigares près à être livrés.

Mais je l'avoue, au lieu de m'enorgueillir de cet avantage, je fus heureux de posséder quelque supériorité pécuniaire sur la belle Vanly-Tching, afin de compenser toutes les supériorités physiques qu'elle avait sur moi.

Cette supériorité établie et ce point bien arrêté que j'épousais Vanly-Tching pour s"P beaux yeux et non pour les beaux yeux de sa cassette, le mariage fut fixé à trois mois et sept jours, ce qui était heure pour heure l'expiration du deuil du troisième mari de la belle Vanly-Tching.

Elle avait eu la délicatesse, tout en restant fidèle à la mémoire du juge civil, de ne pas me faire attendre une minute.

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