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TRENTE-NEUVIÈME LETTRE

29juilet.

Je reviens à moi, au jour, à la vie.

J'ai cru mourir, mon bien-aimé comte, et peu s'en est ftillu que je ne sache enfin où tu étais, car les morts savent tout; peu s'en est fallu que ce soit le fantôme de Ion Isabelle qui soit entré dans la cellule, la nuit, à l'heure où entrent les fantômes.

C'est pour cela que je regrette de vivre. En voyant mon ombre, tu aurais compris que j'étais morte, tandis qu'en ne revoyant ni ombre ni corps, tu peux croire que je l'ai oublié ou trahi. Ne dis pas non, hélas ! lu l'as bien cru une lois.

Oh I je ne l'ai ni oublié ni trahi ; je t'aime 1 je l'aime ! mais j'ai failli mourir, voilà tout.

Tu te rappelles ce blessé qui avait eu soif, qui s'était traîné près du ruisseau, en perdant les dernières gouttes de son sang, les dernières haleines do son souffle, tout cela pour atteindre l'eau, et qui était mort en buvant la premièregorgée ? Eh bien, il en a été presque ainsi de moi. Après une longue course dans des bois qu'on m'a dit être ceux de Mauléon, je suis arrivée haletante à une source. Cette source sortait de terre et était glacée. J'ai bu, croyant reprcnare des forces et pouvoir continuer ma roule. Je suis repartie, en effet ; mais j'avais marché cent pas à peine, que je me suis ariètée grelollante, un frisson a envahi tout mon corps, et je suis tombée évanouie sur le bord du petit sentier que je suivais.

Ce qui s'est passé à la suite de cet évanouissement, je n'en sais rien. Ce que je sais, c'est qu'hier je me suis éveillée très faible, qu'on regardant autour de moi, je me suis trouvée dans une chambre assez propre ; au pied de mon lit veillait une femme inconimo ; à mon chevet se tenait notre colombe caressant ma joue dosa pauvre aile brisée.

Celte femme revenait du marché de Mauléon avec deux hommes qui, voyant que je respirais encore, ont eu pitié de moi cl m'onl conduite où je suis.

Où je sui-, c'est à un polit village près de Ncrticr, à ce que l'on m'a dit; la chambre que j'habite domine les environs, à ce qu'il paraît, car de mon lit je ne voisque le cii'l.

Oh 1 le ciel, le ciel I c'est de lui seul (jue j'attends secours.

Hier, j'ai demandé la date du mois: on m'a dit que nous étions au 28 juillet. Hélas ! voilà plus de vingt jours que je suis parlie et que j'erre à l'aventure. Où suis-je ? loin ou près de foi ?

J'ai demandé du papier, de l'encre et une plume; mais aux premières lettres que j'ai tracées, la tèlc m'a tourné et il m'a été impossible de conlinuer.

Ce soir je va:s mieux; fécris presque sans fatigue et ne me suis reposée que trois lois peur écrire les trente ou quarante lignes qui composent déjà celte lettre.

J'ai remercié la bonne femme qui me garde.Je n'ai plus besoin d'être veillée, je suis mieux, je me sens forte. Cette nuit j'essaierai de me lever, et demain de me mettre en roule.

Je mourrais h rester ainsi inaclive, tandis que lu m'ai-

ŒUVRES COirPLÈTES D'ALEXANDRE DUMAS.

tends ; car tu m'attends, n'est-ce pas, bien-aimé de mon cœur, tu matlonds?

La colombe aussi est bien reposée ; j'espère qu'elle pourra fournir de plus longs vols et par conséiiuent me rapprocher plus rapidement de toi.

J'espérais passer la nuit entière à l'écrire, mais j'avais trop présumé do mes forces; il faut que je m'arrête, il faut que je te dise adieu ; mes oreilles tintent, tout vacille autourde moi, et les lettres que trace ma plume œcseinblent de feu.

Ah !..,

QUARANTIEME LETTRE.

Quatre heures ds matin.

J'ai dormi deux heures à ppu près d'un sommeil horriblement agité et qui ressemblait (orl à du délire. Heureusement, en rouvrant les yeux, je vois le jour près de naître.

Oh! mon bien-aimé. la belle chose que la naissance du jour, si nous étions l'un près de Tautre, si nous comptions ensemble, et au (ur à t^suvc qu'elles disparaissent, toutes les étoiles dont tu sais les noms, c' qui se fondcn et s'évanouissent dans l'élher quelques instans avant que le soleil, qui les chasse, n'apparaisse à son tourl

Je viens d'ouvrir ma fenêtre : il me semble qu'elle doit donner sur une étendue immense. Utlas ! plus l'élcuduo esl grande et plus je suis perdue.

Mon Pieu! cette telle fable amoureuse do Thésée et d'Ariane n'est-elle véritablement qu'une fable, et ma prière, ma prière profonde, ardente, éternelle, no me délachcra-t-ellc pas do votre droite bénie quelque ange qui m'apporte le fil conducteur qui doit me conduire à lui?

Oh 1 j'écoute, je regarde, j'attends.

Rien, rien, mon Dieu 1 rien (jue le soleil, c'est-à-dire votre Image, qui, sans paraître encore, colore d'une teinte rose toute l'almosphère qui baigne la chaîne de montagnes derrière laquelle il se lève on C'^ moment. Oh ! pour un cœur ca!me qu^ ce spectacle serait beau! Comme ces collines, dont le conour blcuAlrc se découpe sur ses rayons dorés, sont d'une belle et gracieuse forme 1 Comme cotte aulre chaîne de montagnes qui forme l'horizon est gigantesque et belle avec si's pirs neigeux qui s'argentent et qui s'étincellent aux premières flammes de l'astre divin ! Comme cette grande rivière qui sillonne la plaine, et dont le cours vient à moi. esl unie, majestueuse et profonde! Comme... oh I mou Dii'u 1

Mon Di'ul je no me trompe pas; mon Dieu 1 cet ange que j'implorais, que j'attends, il est donc venu, invisible, mais réel. Mon Dieu 1 ces collines derrière lesquelles le so'eil se lève, cette double arête au centre de laquelle il se balance en ce moment, ces montagnes de neige qui semblent des piliers d'argent soutenant la voûte du ciel, cette grande rivière qui coule du sud au nord et qui reçoit tes ruisseaux voisins comme une souveraine reçoit le tribut de ses sujets... ce sont les collines, ce sont les montagnes, c'est la rivière qu'il m'a dcrrits et ([u'il voit de ses fenêtres; mon horizon, c'est le sien. Mon Diru ! ne m'avez-vous égarée que pour mieux me conduire près de lui ? Ne m'avez-vous fermé les yeux que pour me montrer la lumière lorsque je les ouvrirais?

.Mon Dieu ! mon Dieu I votre miséricorde est infinie!

Vous êtes grand, vous êtes saint, vous âtes bon, et ce n'est qu'à genoux qu'on doit vous [>arlcr.

A genoux donc, cœur sans foi (piias douté do la bonté du Seigneur ! à genoux ! à genoux ! à genoux!

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