QUARANTE-SEPTIÈME LETTRE
{Fragment d'une lettre retro'tvée dans len archives du couvent de:; Urmlinesde MontoUeu, mais dont la premicre partie manque.)
Au point du jour, je suis
partie du village do Camons, oîi, comme je vous l'ai dit, très chère mèro en Dieu, tout me faisait croire qu'il était venu dans la journée.
J'avais interrogé toute la famille du pauvre charpentier blessé, et à .'^on signnlement je l'eusse reconnu, si déjà mon creur ne m'eût dit que c'était lui.
D'ailleurs, ces paroles qu'il avait prononcées en les quit~ t^nt:
« Vous voilà consolés, priez pour le consolateur! «
Ne pouvaii'ut venir (pie de cette âme souffrante et prête à se vouer à Dieu.
Jo repris donc des forces dans l'espérance de le revoir;
ŒUVRIiS COMl'LtTHS D'ALIîX ANDRE DUMAS-,
il fallait, si jo prenais un cheval ou une voiture, faire un immense détour pour atteindre cette petite maison qui m'apparaissnit comme un point lilanc, près de ch sombre et massif couvent des Camaldides, qui, quoique distant de près de trois lieue-; à vol d'oiseau, m'envoyait le bruit de SCS cloches sur l'aile du vent.
En sortant du village, je lûchai la colombe; la pau\Te petite fit uu de ses plus longs vols, près de deux c;'nts pas, dans la direclio:i de la maison que mon regard dévorait. Je n'eus plus de doutes; l'approche du but lui avait donné, comme à moi, des forces.
Par mr.lheur, il n'y avait aucun chemin tracé; il me fallait suivi-e le piinch.int de la montagne, tantôt coupée par des ravins. Iaiil")l sillonnée par des ruisseaux, tantôt chargée de petits bois dans lesquels je n'osais m'cngagerde pour de me perdre.
Je marchai trois heures sans m'arrèter; mais à peine, à cause des détours, avais-je fait deux lieues.
Souvent la maison disparaissait, et, sans ma colombe chérie, je me serais égarée. Je la jetais en l'air et suivais la direction que son vol m'avait tracée.
Enfin, il me sembla qu'en m'approchant la route devenait moins hérissée de difficultés. J'entendis sonner huit heures à un petit village ; je ne sais pourquoi il me sembla que le timbre do cette horloge avait quelque chose de triste qui me serra le c<pur. On eût dit que chaque heure, en passant près de moi sur ses ailes de bronze, me disait :
Hâte-toi ! hâte-toi I
Je me hâtai, et bientôt je commentai à distinguer la petite maison dan? ses détails. A mesure que j'en approchais, je reconnaissais la description qa'il m'en avait faite: la fenêtre par laquelle il regardait se lever le soleil, le jasmin qui ombrageait cette fenêtre et qui n'était de loin, pour moi, qu'une palissade verte.
Un instant jo crus l'apercevoir à cette fenêtre, et, soit vision, soit réalit-^, j'étendis les bras, je poussai un cri.
Hélas I j'étais à plus d'un quart de lieuo encore I il ne me vit ni ne m'entendit.
Les cloch'^s du couve it tintaient toujours; je me rappelai maigri moi ce tintement nocturne et incessant qui avait précédé pour moi la prisr; de voile, et parfois, comme un terrible souppon. il me passait par l'esprit et par le cœur que c'était pour lui que les cloches tintaient ainsi.
iVIais je me disais à moi-même en secouant la tête : Non non, non I
J'approchai toujours; alors je vis une longue procession composée do moines qui se rendaient à la petite maison blanche et qui, un instant après, reprirent le chemin du couvent.
Qu'allaient-ils chercher àrxttc maison?
Etait-ce un vivant ou un mori?
J'allais le savoir, car je n'étais plus qu'a quelques centaines do pas de la maison, lorsqu'un torrent me barra le passage.
11 descendait si rapide, si chargé de pierres, si fangeux ; il paraissait si profond, que je ne tentai pas même de le traverser.
Je remontai vers sa source en courant, malgré ma fatigue; mais je sentais que j'arriverais jusqu'à cette maison. Il est vrai que là, selon toute probabilité, toute cette force factice m'abandonnerait.
Au bout d'un quart d'heure de marche, j'arrivai h un arbre jeté d'un bjrd à l'autre. Dans tout autre temps, jo n'aurais jamais osé me hasarder sur ce pont mouvant, le paradis eût-il été de l'autre côté. Je m'y élançai et le traversai d'un pied sûr comme jo l'avais mesuré d'un œil ferme.
Arrivée là, plus d'obstacle, une espèce de chemin frayé ; je continuai ma course ; seulement ma course devenait plus rapide au fur et à mesure que j'approchais.
Je l'atteignis, ce but si désiré ; la porte était ouverte : je franchis le seuil; un escalier s'ofl'rait à ma droite, jo m'y élançai , mais sili'ncieuse, sans appeler personne. Je n'osais pas depuis que j'avais touché la porte ; j'avais ia conviction que je trouverais la chambre vide.
La chambre était vide, la fenêtre ouverte, et sur une table une lettre toute trempée encore de larmes.
Cette lettre, ô ma mère! cette lettre, dont les dernières lignes étaient tracées depuis une demi-heure à peine, cette lettre, c'était son suprême adieu.
J'arrivais une demi-heure trop lard : il était à l'église , il prolionçait ses vœux.
Je sentis la maison trembler sous mes pieds ; il me sembla que tout tournait autour de moi. Je commençai un cri qui devait se terminer par mon dernier soupir, quand tout à coup cette idée me vint que le sacrifice n'était peut-être point accompli; que les vœux n'étaient pas encore prononcés.
Je m'élançai hors de la maison, reprenant instinctivement ma Colombo, qui s'était posée sur une branche do buis bénit.
Le couvent était à cent pas à peu près; mais celte fois je sentais bien qu'il ne me resterait pas assez de forces pour atteindre l'église. Je n'avais plus qu'un reste de raison dans le cerveau, qu'un reste de souflle dans la poitrine.
J'entendais les prêtres qui chantaient le Magnificat ;
J'entendais l'orgue qui jouait le Veni Creator.
Mon Dieu ! mon Dieu ! il me restait quelques secondes, et voilà tout.
Malheur! trois fois malheur! l'éJise se présentait à moi du côté de labsidc ; il (allait en faire le tour pour trouver la porte.
La fenêtre du milieu était ouverte; mais comment espérer que ma voix dominerait le bruit de l'orgue et le chant des prêtres?
J'essayai de crier cep-^ndant; un râlement sourd sortit de ma poitrine, et voilà tout.
Il y a des instansoù l'on comprend que tout nous abandonne et que tout est perdu.
Je sentis m:^s idées se confondre ; tout se brisa en moi ; puis, au milieu do ce chaos, un éclair, une llaTiime, une lueur traversa mon cœur.
Je lançai la colombe vers la fenêtre ouverte, et je tombai évanouie.
Bonté du ciel I quand je revins à moi, j'étais dans ses bras.
Il avait déjà la robe du moine, il avait déjà la tonsure du prêtre, et cependant il était à moi, à moi, à moi I
A moi, pour toujours!
Le serment déjà commencé sur les lèvTes, la colombe, descendant comme l'Esprit Saint sur un rayon de soleil, l'avait inlerrom.ni.
Colombe bien-ainiée, tu seras sculptée sur notre tombeau, endormie dans nos mains entrelacées.
Je vous ai promis de vous écrire si je le retrouvais, sainte, mère. Dieu, dans sa miséricorde infinie, a permis que jo le retrouve, et jo vous écris.
Votre fille bien respectueuse et bien rccounaissanto.
IS.VBELLE TE LaUTREC. C"« DE MORET.
Palerme l'heureuse, 10 septembre 1638.
FIN VB LA COLOUBB.
Pjris. ltiij'rii!-crti' J. \ (ji»vc:i<;I, 10, t\>t du Croissant.
MUllAT.