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TOULON

Le 18 juin dSîS, à l'heure même où les destinées de l'Europe se décidaient à Waterloo, un liomme iiabillé en mendiant suivait silencieusement la route de Toulon à Marseille. Arrivé a l'entrée des gorges d'Ollioulles, il s'arrêta sur une petite éminence qui lui permettait de découvrir tout le paysage qui l'entourait : alors, soit qu'il fût parvenu au terme de son voyage, soit qu'avant de s'engager dans cet âpre et sombre détilé, qu'on appelle les Thermopyles de la Provence, ii voulût jouir encore quelque temps de la vue magnifique qui se déroulait i"! l'horizon méridional, il alla s'asseoir cur le talus du fossé qui bordait la grande roule, tournant le dos aux montagnes qui s'élèvent en amphithéâtre au nord de la ville, et ayant par conséquent à ses pieds une riche plaine, dont la végétation asiatique rassemble, comme dans une serre, des arbres et des plantes inconnus au reste de la France. Au delà de cette plaine resplendissante des derniers rayons du soleil, 6'étendaitlamer, calme et unie comme une glace, et à la surface de l'eau glissait légèrement un seul brick de guerre, qui, profitant d'une fraîche brise de terre, lui ouvrait toutes ses voLtes, et, poussé par elles, gagnait rapidement la mer d'Italie. Le mendiant le suivit avidement des yeux, jusqu'au moment où il disparut entre la pointe du cap de Gien et la première des îles d'Hyères, puis, dès que la blanche apparition se fut effacée, il poussa un profond soupir, laissa retomber son front entre ses mains, et resta immobile et absorbé dans ses réflexions, jusqu'au moment où le bruit d'une cavalcade le fit tressaillir; il releva aussîtùt la tète, secoua ses longs cheveux noirs, comme s'il voulait faire tomber de son front les amères pensées qui l'accablaient, et fixant les yeux vers l'entrée des gorges, du côté d'où venait le bruit, il en vit bientùt sortir deux cavaliers qu'il reconnut sans doute; car aussitôt, se relevant de toute sa hauteur, il laissa tomber leb;"iton qu'il tenait à la main, croisa les bras et se tourna vers eux. De leur tôle, les nouveaux arrivans l'eurent ù peine aperçu qu'ils

s'arrêtèrent, et que celui qui marchait le premier descendit de cheval, jeta la bride au bras de son compagnon, et mettant le chapeau à la main, quoiqu'il fût a plus de cinquante pas de l'homme aux haillons, s'avança respectueusement vers lui; le mendiant le laissa approcher d'un air de dignité sombre et sans faire un seul mouvement; puis, lorsqu'il ne fut plus qu'à une faible dislance :

— Eh bien ! monsieur le maréchal, lui dit-il, avez-vous reçu des nouvelles?

— Oui, sire, répondit tristement celui qui l'inlerrogcait.

— Et quelles sont-elles?...

— Telles que j'eusse préféré que tout autre que moi les annonçât à voire majesté... ^

— Ainsi l'empereur refuse mes services I il oublie les vie toires d'Aboukir, d'Eylau, de la Moscowa?

— Non, sire; mais il se souvient du traité de Naples, de la prise de PLCggio et de la déclaration de guerre au vice-roi d'Italie.

Le mendiant se frappa le front.

— Oui , oui , à ses yeux peut-être ai-je mérité ces reproches; mais il me semble cependant qu'il devrait se rappeler qu'il y eut deux hommes en moi , le soldat dont il a fait son frère, et son frère dont il a fait un roi... Oui, comme frère, j'eus des torts et de grands loris envers lui; mais comme roi, sur mon àmc! je ne pouvais faire autrement... Il me fallait choisir entre mon sabre et ma cou roune, entre un régiment et un peuple!... Tenez, Brune, vous ne savez pas comment la chose s'est passée! Il y avait una flotte anglaise donl le canon grondait dans le port; il y avait une population napolitaine qui hurlait dans les rues. Si j'avais élé seul, j'aurais passé avec un bateau au milieu de la flotte, avec mon sabre au milieu de la foule; mais j'avais une femme, des enfans. Cependant j'ai hésité, l'idée que l'épi- Ihète de traître et de transfuge s'attacherait à mon nom m'a fait verser plus delarmesque ne m'en coulera jamais la perte de mon trône, et peut-être la mort des êtres que j'aime le plus... Enfin, il ne veut pasde moi, n'est-ce pas'?... Il me refuse comme général, comme capitaine, comme soldat?... Que me reste-t-il donc à faire ?

OLUVKES COMPLÈTES D ALEXANDRE DUMAS

— Sire, il faut quevotrcma'eslé sorte à l'instant de France*.

— Et si je n'obéissais pas ?

— Mes ordres sont alors de vous arrêter et de vous livrer i un conseil de guerre !

— Ce que tu ne ferais pas, n'est-ce pas, mon vieux camarade?

— Ce que je ferais, en priant Dieu de me frapper de mort au moment où j'étendrais la main sur vous !

— Je vous reconnais Hi, Brune; vous avez pu rester brave et loyal, vous! Il ne vous a pas donné un royaume, il ne vous a pas mis autour du front ce cercle de feu qu'on appelle une couronne et qui rend fou; il ne vous a pas placé entre votre conscience et votre famille. Ainsi il me faut quitter la France, recommencer la vie errante, dire adieu à Toulon (lui me rappelait tant de souvenirs. Tenez, Brune, continua Murât eu s'appuyant sur le bras du maréchal, ne voilà-t-il pas des pins aussi beaux que ceux de la villa Pamphile, des palmiers pareils à ceux du Caire, des montagnes qu'on croirait une cliaine du Tyrol ? Voyez, à gauche, ce cap de G ien, n'est-ce pas, moins le Vésuve, quelque chose comme Caslellamare et Sorrcnte? Et tenez, Saint-Mandrier, qui ferme là-'oas le golfe, ne ressemble t-il pas ù mon rocher de Caprée, que I amarque a si bien escamoté à cet imbécile d'Hudson Lowe'? Ah ! mon Dieu ! et il me taut quitter tout cela ! 11 n'y a pas moyen de rester sur ce coin de terre française, dites, Brune?...

— Sire, vous me faites bien mal? répondit le maréchal.

— C'est vrai ; ne parlons plus de cela. Quelles nouvelles?

— L'empereur est parti de Paris pour rejoindre l'armée ; on doit se battre à cette heure...

— On doit se battre à cette heure, et je ne suis pas là ! Oh ! je sens que je lui aurais été cependant bien utile un jour de bataille! Avec (juel plaisir j'aurais chargé sur ces misérables Prussiens et sur ces infâmes Anglais ! Brune, donnez-moi un passeport, je partirai à franc étrier, j'arriverai où sera l'armée, je me ferai reconnaître à un colonel, je lui dirai : Donnez-moi voire régiment; je chargerai avec lui, et si le soir l'empereur ne me tend pas la maiu, je me brûlerai la cervelle, je vous en donne ma parole d'honneur I... Faites ce que je vous demande, Brune, et de (luelque manière que cela Unisse, je vous en aurai une reconnaissance éternelle 1

— Je ne puis, sire...

— C'est bien, n'en parlons jjIus.

— Et votre majesté va quitter la France?

— Je ne sais; du reste, accomplissez vos ordres, maréchal, et si vous me retrouvez, faites-moi arrêter; c'est encore un moyen de faire quelque chose pour moi !... La vie m'est aujourd'hui un lourd fardeau, et celui qui m'en délivrera sera le bienvenu... Adieu, Brune.

Et il tendit la main au maréchal; celui-ci voulut la lui baiser, mais Murât ouvrit ses bras, les deux vieux compagnons Jse tinrent un instant embrassés, la poitrine gonflée de soupirs, les yeux pleins de larmes ; puis enlin ils se séparèrent. Brune remonta ù cheval, Murât reprit son bâton, et ces deux i hommes s'éloignèrent chacun de son coté, l'un pour aller se j faire assassiner à Avignon, et l'autre pour aller se faire fu- I siller au Pizzo.

I j Pendant ce temps, comme Richard III, Napoléon échangeait . à Waterloo sa couronne pour un cheval, y Après l'entrevue (|ue nous venons de rapporter, l'ex-roi de i Naples se relira chez son neveu, (lui sr nounuait Bojiafoux, ' et qui était capitaine de frégate; mais cette retraite ne'pouvait être que provisoire, la parenté devait éveiller les soupçons de l'autorité. En conseiiuence, Bonafoux songea à procurera son oncle un asile plus secret. 11 jeta les yeux sur un avocat de ses amis, dont il connaissait l'inllexible probité, et le soir même il se présenta chez lui. Après avoir causé de choses indifférentes, il lui demanda s'il n'avait pas une campagne au bord de la mer, et, sur sa réponse allirmative, il s'invita pour

* Madaraaia duchesse d'Abraiilès a, dans ses Mémoire* sur la Rtstauriition, magniliiiuenient lainiilé celle siènc, dont, comme la b'éuéral T., elle connaissait les détails par un Icm in oculaire. Noiedg lÉiliteur.

le lendemain ù déjeuner chez lui; la proposition, comme on le pense, fut acceptée avec plaisir.

Le lendemain, à l'heure convenue, Bonafoux arriva à Bonclte, c'était le nom de la maison de campagne qu'habitaient la femme et la fille de monsieur Marouin. Quant à lui, attaché au barreau de Toulon, il était obligé de rester dans cette ville. Après les premiers complinicns d'usage, Bonafoux s'avança vers la fenêtre, et faisant signe ù Marouin de le rejoindre:

— Je croyais, lui dit- il avec inquiétude, que votre campagne était située plus près de la mer.

— Nous en sommes à dix minutes de chemin à peine.

— Mais on ne l'aperçoit pas.

— C'est celle colline qui nous empêche de la voir.

— En attendant le déjeuner, voulez-vous que nous allions faire un tour sur la cote ?

— Volontiers. Votre cheval n'est pas encore dessellé, je vais faire mettre la selle au mien, et je viens vous reprendre.

Marouin sortit. Bonafoux resta devant la fenêtre, absorbé dans ses pensées. Au reste, les maîtresses delà maison, distraites par les préparatifs du dijeunor, ne remarquèrent point ou ne parurent point remarquer sa préoccupation. Au bout de cinq minutes, Marouin rentra; tout était prêt. L'avocat et son bote montèrent fi cheval et se dirigèrent rapidement vers la mer. Arrivé sur la grève, le capitaine ralentit le pas de sa monture, et, longeant la plage pendant une demi-heure à peu près, il parut apporter la plus grande attention au gisement des côtes. Marouin le suivait sans lui faire de question sur cet examen, que la qualité d'ollicier de marine rendait tout naturel. Enlin, après une heure de marche, les deux convives rentrèrent à la maison de campagne Marouin voulut faire desseller les chevaux; mais Bonafoux s'y opposa, disant qu'aussitôt après le déjeuner il était obligé de retourner .1 Toulon. EtfiHUivemenl, à peine le café était-il enlevé que le capitaine se leva et prit congé de ses hôtes. Marouin, rappelé à la ville par ses affaires, monta à cheval avec lui, et les deux amis reprirent ensemble le chemin de Toulon.

Au bout de dix minutc-s de marche, Bonafoux se rapprocha de son compagnon de route, et lui appuyant la main sur la cuisse :

— Marouin, lui dit-il, j'ai quelque chose de grave à vous dire, un secret imporlaul ù vous conlier.

— Dites, capitaine. Après les confesseurs, vous savez qu'il n'y a rien de plus discret que les notaires, et après les notaires que les avocats.

— Vous pensez bien que je ne suis pas venu h votre campagne pour le seul plaisir de faire une promenade. Un objet plus important, une responsabilité plus sérieuse me préoccupent, et je vous ai choisi entre tous mes amis, pensant que vous m'étiez assez dévoué pour me rendre un graud service.

— Vous avczbien fait, capitaine

— Venons au fait clairement et rapidement, comme il convient de le faire entre hommes (|ui s'estiment et qui comptent l'un sur l'autre. IMon oncle, le roi Joachim, est proscrit; il est caché chez moi, mais il ne peut y rester, car je suis la première personne chez laquelle on viendra faire visite. Votre campagne est isolée, et, par conséquent, on ne peut plus convenable pour lui servir de retraite. Il faut que vous la mettiez à notre disiiosilion jusqu'au moment où les événemens permetlront au roi de prendre une détermination quelconque.

— Vous pouvez en disposer, dit Marouin.

— C'est bien ; mon oncle y viendra coucher celte nuit.

— Mais donnez-moi le temiisau moins de la rendre digni deriiûle royal que je vais avoir l'honneur de recevoir.

— i\lon pauvre Marouin , vous vous donneriez une peint inutile, et vous nous imposeriez un relard fâcheux. Le roi Joachim a perdu l'hahilude des palais et des courtisans; il est iroj) heureux aujourd'hui quand il trouve une chaumière cl un ami; d'ailleurs je l'ai prévenu, tant d'avance j'étais sûr de votre réponse. Il compte coucher chez vous ce soir; si maintenant j'essayais de changer quehiue chose ù sa détermination, il verrait un refus dans ce qui ne serait qu'un délai, et vous perdriez tout le mérite de votre belle et bonne action.

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