‹ Dix années d'émigration. Souvenirs et correspondance du comte de NeuillyChapitre 24 sur 28 · LE BARON DE LUTZOW A LA COMTESSE DE NEUILLY · texte numérisé non relu

LE BARON DE LUTZOW A LA COMTESSE DE NEUILLY

A Tesniu, le 8 avril 1802.

« C'est bien à nous, Madame, de vous témoigner notre reconnoissance, de nous avoir confié jusqu'ici Clémentine, comme d'avoir osé la traiter en membre des nôtres. Nous étions si intimement liés avec cette chère enfant, qu'il n'auroit tenu qu'à elle de se fixer chez nous pour la vie. Le sort en a décidé autrement : il nous la ravit, — comme à vous, Madame, — et nous ne pouvons que

réunir nos souhaits aux vôtres, que ce soit pour son bonheur que Clémentine fasse la démarche dont elle vient d'atteindre la veille ! Plus cependant nous l'avons aimée, plus nous sentons sa perte : mais nos sincères regrets et nos bénédictions la suivent : sentiments qui ne finiront qu'avec nous, et qui ne sont égalés que par la considération distinguée, avec laquelle j'ai l'honneur d'être,

a Madame,

« Votre très-humble et très-obéissant serviteur,

« lutzow. »

M. DE NEUILLY A SA MÈRE

Joinviile, 19 avril 1802.

« Ma chère maman,

« J'ai reçu deux lettres de Clémentine, et j'attends chaque jour celle qui m'instruira du jour de son départ, et du lieu où je dois aller au-devant d'elle. Le chemin de M. de Montigny seroit de passer parLaon; mais à cause de la longue distance, si par hasard, d'ici à son départ, ma sœur trouvoit une occasion qui ne la dérangeât pas autant de sa route, je serois bien aise qu'elle s'en servit. Cependant, comme il est urgent qu'elle arrive, il n'importe quel chemin elle prenne, pourvu seulement qu'elle ne tarde que le moins possible. Je pars tout à l'heure pour Vrécourt, afin de découvrir où sont les papiers, et pourvoir ceux qui me désirent depuis si longtemps. Clémentine, une fois ici, quand même mon élimination ne seroit pas signée, je la ferai agir et pétitionner, et je pourrai traiter, en son nom, avec différentes personnes »

CLÉMENTINE DE NEUILLY A SA MÈRE

M in de», ce 16 mai 1802.

« Nous voilà ici depuis trois heures du matin, ma bonne maman, et nous y resterons toute la journée d'aujourd'hui et la nuit prochaine, la diligence ne partant que demain à neuf heures. Cela nous permet de nous reposer, et mon intention est d'en profiter de mon mieux. Nous nous arrêterons aussi à Cassel, qui n'est qu'à quatre milles d'ici ; mais les postillons vont si lentement, que nous

n'y serons pas avant demain nu soir. Ma bonne et chère maman, ne sois pas inquiète pour ma santé, je me porte à merveille, et je ne m'aperçois pas du tout des quatre nuits que j'ai passées dans ces cahotantes. Nous ne sommes pas encore à la moitié du chemin; mais j'espère qu'une fois sur le territoire de France, nous aurons des voitures plus commodes. On nous a dit à Hanovre, qu'il falloit prendre garde à nous à Mayence, parce qu'on étoit impitoyablement fouillé. J'espère pourtant qu'ils ne me prendront pas les deux jolis gilets que j'emporte pour Achille. »

Mayence, ce 23 mai 1802.

« Nous avons trouvé à l'entrée

dans cette ville, les commis les plus honnêtes du monde, qui n'ont regardé nos malles que très-superficiellement. J'ai été à Francfort faire viser mon passeport par le résident de France. Ce Monsieur a été on ne peut plus poli. Il m'a dit de ne rien craindre; que les François n'étoient pas si noirs qu'on les faisoit diables, et puis qu'ils seroient toujours galants pour une belle demoiselle comme moi.

« Nous sommes arrivés ici à deux heures, et demain, à neuf, nous irons faire viser nos passeports chez le préfet. Jusqu'à présent, je ne suis nullement fatiguée. Le seul regret que j'aie, est de ne pas avoir le temps de voir d'une manière moins précipitée le beau pays que nous traversons, a

Ce luudy 24.

« Comme c'ôtoit hier dimanche, ma chère maman, et que le préfet ne vise pas les passeports ce jour-là, nous avons été obligés de rester ici ; j'en ai profité pour visiter la ville, qui est ancienne et fort curieuse à voir

« Après avoir bien calculé, nous avons loué ici une voiture et des chevaux, qui, moyennant dix louis, nous conduira, nous et nos elîets, jusqu'à Verdun. Cela coûtera peut-être un peu plus à chacun, que par la diligence; mais nous serons beaucoup plus commodément, et pouvant nous arrêter quand nous voudrons, nous n'arriverons pas excédés de fatigue. Nous serons vendredi à Verdun. »

Tollaincourt, ce 9 juin 1802.

« En arrivant à Verdun, aux Trois-Maures, où mon frère

m avoit écrit que je trouverois Millot, mon premier soin a été de demander à l'aubergiste, s'il n'y avoit pas quelqu'un de Joinvillc ou de Neufchâteau, qui fut venu au-devant de moi. Cette femme m'a répondu que non. Tu peux juger, ma chère maman, de l'embarras où cela m'a mise! Enfin, à force de questionner, j'apprends que Millot a passé huit jours à m'attendre, et qu'enfin il est reparti de la veille. Il avoit laissé une lettre pour moi, par laquelle il me mandoit de me rendre à Saint-Mihiel, chez la belle-sœur de Catherinette, qui est établie dans cette ville ; qu'elle me conduiroit chez M me de Spada, qui me rendroit mon séjour agréable, autant qu'il seroit en elle. Que de là, j'écrirois à mon frère pour qu'il vienne me chercher. C'est ce que j'ai fait. J'ai été parfaitement reçue chez M me de Spada, qui m'a comblée de politesses. J'y suis resté trois jours, au bout desquels Achille et Millot sont venus me chercher.

o J'ai été charmée de revoir Achille, et Millot aussi : c'est un honnête homme, auquel nous avons maintes obligations ; il seroit à souhaiter que nous n'eussions eu affaire qu'à des gens comme lui. Nous avons passé par Neufchâteau, où j'ai été faire ma soumission au sous-préfet, qui est très-poli ; et la veille de la Pentecôte, nous sommes arrivés à Vrécourt, où j'ai été descendre chez notre bon Millot.

a Le lendemain, après la sortie de la messe, tous les paysans, tout le monde, nous ont entourés pour nous voir. J'ai été attendrie de l'empressement de ces bonnes gens. On faisoit foule partout où nous passions, mon frère et moi. J'ai déjeuné chez M. A** f , et nous avons dîné à la forge chez M. B***. Jusqu'à présent, je n'ai qu'à me louer des personnes que j'ai vues ; on est très-disposé à nous rendre service. Je suis venue ici avant-hier. M. et M me de Tillancourt, qui te disent mille amitiés, m'ont reçue à bras ouverts. J'ai retrouvé auprès d'eux mon amie Céleste; nous dînerons demain avec le marquis qui vient ici ; et dimanche, nous irons tous à Saint-Ouen ; il y aura beaucoup de monde, et on y dansera. Il ne faut pas croire tous les contes qu'on fait sur la France. Je t'assure, ma bonne maman, qu'on y est parfaitement heureux. La religion y est ostensiblement rétablie; on voyage dans l'intérieur, sans avoir besoin de passeports ; et la misère n'y est pas si grande qu'on nous le fait croire en pays étranger.

« Nous partirons mardi pour Verpillières, où nous resterons jusqu'à dimanche, et de là, nous irons à Joinville. Quant aux affaires, ma chère maman, je n'y entends rien du tout; mais selon toutes les apparences, elles iront bien. Ce que je puis te dire avec certitude, c'est que la R 1 '* est une franche coquine, de même que son

fils. Quelle différence entre elle et notre bon Millot; nous ne pourrons jamais être assez reconnoissants envers cet homme-là. »

M me DE NEUILLY A SA FILLE.

Hambourg, ce 28 juin 1802.

« Je suis charmée d'avoir la certitude de l'existence de M. de Tillancourt, mon bien cher ami, quand je n'en avois que l'espérance. Je ne suis pas étonnée qu'il ait reçu ton frère et toi à bras ouverts, mais j'en suis touchée et reconnoissante, parce que je rapporte à son amitié pour moi cet aimable accueil. N'oubliez pas l'un et l'autre la recommandation que je vous ai faite, de référer à ses conseils, avant de terminer aucun arrangement, et que je vous renouvelle.

« Je n'ai jamais douté de l'honnêteté de Millot; je suis charmée de ne pas m'être trompée dans mon opinion, et que vous ayez à vous louer de sa constante fidélité. Apparemment que ce M. B***, chez lequel vous avez dîné à la forge, est un acquéreur. Le dîné qu'il vous a donné vous coûte plus cher qu'à lui, si, en effet, c'est ce que j'imagine; et c'est un singulier spectacle, dans ce cas, que de voir les volés et les voleurs en si bonne harmonie. Quel pays, quelle morale, et quels exemples, pour la jeunesse inexpérimentée, et pas encore forte en principes! Il est probable que M me R*** esl une coquine. Cela me surprend moins que si elle ne l'étoit pas ; car la révolution nous a prouvé qu'il y avoit plus de coquins que d'honnêtes gens.

« Je désire vivement, mes chers enfants, que vos espérances de fortune se réalisent ; mais je n'y compte pas beaucoup. Ceux qui en avoient de plus considérables et de plus en ordre que ne l'étoit la vôtre, se trouvent réduits à zéro, à peu près. Ainsi ménagez le peu que vous récupérerez, et ne le mangez pas sur les grands chemins. Toute somme qui n'est pas mise en valeur, est bientôt dissipée, quelque économe que l'on soit »

CLÉMENTINE DE NEUILLY A SA MÈRE

JoiHville, ce 29 juin 1802.

« J'ai attendu jusqu'à présent, ma chère maman, à te donner de

mes nouvelles, pour pouvoir te dire avec plus de certitude, si le séjour de Joinville me plaisoit. Il y a ici deux jeunes femmes et autant de demoiselles qui sont très-aimables. On se réunit tantôt chez l'une, tantôt chez l'autre ; on rit, on cause, et la journée se termine par une promenade à un joli petit bois qui est tout près de la ville. Il y a outre cela, deux assemblées par semaine où les joueuses jouent. Quant à ma tante, je l'ai trouvée, chère maman, entièrement comme tu me l'avois dépeinte. Sa santé est bonne, elle est gaie, fort allante; passe à l'église les trois quarts de la journée ; son jardin, qu'elle soigne beaucoup, prend l'autre quart. J'emploie les loisirs qu elle me laisse, à aller voir mes connoissances. Comme je suis persuadée que je te ferai plaisir en acquérant des talents, j'ai accepté l'offre que m'a faite une jeune personne que je vois souvent, de m 'apprendre à peindre en miniature. Elle y réussit fort bien, et a surtout le talent de faire des portraits très-ressemblants. Je compte, un de ces jours, la prier de faire le mien, que je t'enverrai, ma bonne et chère maman.

Mon frère est aujourd'hui à Brachey, à deux lieues d'ici, chez ma cousine de Montangon. Achille est le meilleur garçon du monde : je n'ai qu'à me louer de lui ; il est vraiment aux petits soins pour moi, et cherche à me faire plaisir autant qu'il le peut. Nous partons d'ici le 12 juillet pour aller passer huit jours à Verpillières, chez ma tante, que je n'ai pas encore vue. Il n'y a sorte de bien qu'Achille ne m'en dise ; aussi serai-je charmée de la voir. Ne sois pas fâchée, chère maman, si je ne te parle pas affaires; je n'y entends rien et ne me mêle de rien ; c'est Achille qui arrange tout cela. Il est conseillé par de très-honnêtes gens, qui n'ont que notre bonheur en vue. Tu vois, ma chère maman, que le genre de vie que je mène est assez agréable. Nous avons le projet de danser, et jouer la comédie, cet hiver. 11 ne me manque, pour être bien contente, que de te savoir plus près de nous, chère maman. J'espère qu'un beau jour tu te laisseras fléchir, et que le même toit couvrira toi et tes enfants »

Clémentine.

a Mes affaires vont bien, chère maman, et je n'attends plus que ma radiation définitive ( retardée par la mesure générale ), pour frapper les grands coups. Clémentine s'amuse, et c'est mon désir, jusqu'au moment où nous pourrons penser à des choses plus sérieuses pour elle. En attendant, nous ne nous séparerons pas, et nous tiendrons ménage ensemble, et le premier établi gardera l'autre avec lui. L'union fait le bonheur des familles, et elle ne

SOUVENIRS DU COMTE Dli NECILLY.

sera jamais troublée entre nous deux. J'ai fait faire des connoissances à ma sœur, et ce n*est qu'après les avoir étudiées, et connues moi-même. Je jouis de beaucoup de considération ici, et j'y suis aimé et recherché.

a Nous partons bientôt pour Verpillièrc3, où je n'ai pas pu me rendre plus tôt, ayant eu des papiers à débrouiller. J'ai écrit à Rey, il y a peu de jours.

a Clémentine a bien pris ici : elle y est fort goûtée de toutes nos dames, qui sont elles-mêmes fort aimables ; et j'ai reçu beaucoup de compliments sur le cadeau que j'avois fait à la société, en l'y présentant »

Achille.

M me DE NEUILLY A SA FILLE.

Hambourg ce U juillet 1802.

« Par quel hasard, ma chère amie,

n'allez-vous passer que huit jours à Verpillières, et ne vous établissez-vous pas chez votre tante de Neuilly, asile décent et convenable; et ne devant en avoir d'autre, que chez l'une et l'autre de vos tan tes ? Qu'est-ce que cela signifie, un ménage entre votre frère et vous? Oubliez-vous, mon enfant, que vous n'êtes partie d'ici qu'à cette condition, et que vous ne pouvez ni ne devez avoir d'autre habitation, à votre âge, que chez vos tantes, tant que vous n'aurez point un mari. Vivez unis et de bon accord et de bonne amitié avec votre frère, c'est à merveille, et j'en serai heureuse assurément ; mais quoiqu'il en soit, un Mentor tout frais émoulu des camps, ne peut être votre guide dans le monde; et vous êtes trop jeunes tous les deux, pour avoir l'apparence d'être livrés à vous-mêmes. Qu'il ne soit donc plus question de cette inconvenante folie , »

M me DE NEUILLY DE VERPILLIÈRES A LA COMTESSE DE NEUILLY.

Verpillières, par Bar-sur-Seine, ce 16 juillet 1802.

« J'ai voulu attendre, chère bonne sœur, l'arrivée de Clémentine pour répondre à votre charmante lettre, qui ne peut que me donner plus de regrets, que vous n'ayez pas accompagné votre chère fille

en France, où vous auriez été chérie et aimée de tous ceux que vous y avez laissés, et de moi par-dessus tous, qui vous désirois avec le plus vif empressement, pour vous faire oublier, s'il est possible, toutes les peines que vous avez éprouvées de l'autre côté du Rhin ; parce que d'après le tableau que votre fille m'a fait, l'on ne peut pas éprouver plus de malheurs que les vôtres. Ceux de France ne sont pas comparables. Le gouvernement que nous îivons, est si opposé à celui que nous avons eu, que nous ne pouvons que nous en louer ; et même, on assure que l'on rendra justice aux émigrés, en leur rendant leurs biens. Cette espérance est de bon augure pour la suite.

« Malgré cet espoir, votre fils ne peut encore rien espérer des pertes qu'il a faites; car l'on ne sauroit compter quelque peu de mobilier qu'il a recouvré, lui et sa sœur. Ses affaires sont toujours dans le plus grand chaos; n'étant pas rayé définitivement, il ne peut agir; il n'a dans ce moment, comme amnistié, que la faculté d'aller et de venir, sans crainte de se montrer à Vrécourt, où le frère et la sœur ont été reçus comme des dieux, avec tous les témoignages de la plus vive joie de les revoir : c'étoit à qui les fèteroit.

« Si vous fussiez revenue avec Clémentine, cbère sœur, vous auriez certainement reçu le même accueil, le nom de Neuilly étant toujours considéré et aimé; et vous ne m'auriez pas fait plus d'embarras que vos enfants ne m'en font. Voulant bien se prêter aux malheureuses circonstances que la France a éprouvées, ils partagent avec moi mon malaise, dont ils veulent bien se contenter ; et tant que Clémentine n'aura pas de sort décidé, si elle veut rester avec moi, je serai charmée de partager avec elle les restes de ma fortune, que je voudrais qui fût plus considérable, pour le plaisir que j'aurois de lui en faire part ; parce qu'elle est gentille, douce et bénigne, et bien sensiblement attachée à sa tendre maman. 11 n'y a pas de jour, ma chère sœur, qu'elle ne me parle de vous, et ne m'entretienne de vos peines ; elle me dit qu'elle ne peut jamais être heureuse tant qu'elle vous saura loin d'elle, et dans la situation que vous préférez, me dites-vous, chère sœur, à notre gouvernement ; qui pourtant, dans ce moment, est à peu près comme celui que vous avez connu ; avec l'exception des distinctions honorifiques dont la noblesse jouissoit, mais qui par la suite renaîtront. Je suis trop âgée pour le voir, mais vos enfants s'en apercevront ; Buonaparte ayant soin de placer ce qu'il peut de mieux dans la noblesse.

« Je ne peux que me louer des égards qu'Achille a pour moi.

Malgré son grand feu et sa jeunesse, il est prudent et n'agit qu'avec réflexion. J'en suis toujours dans l'admiration, ayant été livré à lui-même dès sa tendre jeunesse. 11 faut, ma chère sœur, qu'il ait bien retenu les bonnes leçons que vous lui avez données.

M me DE NEUILLY A SA FILLE.

Hambourg, ce 5 Février 1803.

« Je suis bien aise, ma chère amie, que le temps te passe agréablement, et que ta bonne tante et toi, vous accommodiez si bien l'une de l'autre. Embrasse cette chère sœur de ma part : c'est avec un cœur pénétré de reconnoissance, que je lui envoie ce baiser.

« Ma chère enfant, je suis sensible au chagrin que tu me témoignes, de penser que nous ne nous reverrons peut-être plus. Il me seroit doux de conserver l'espérance du contraire ; et si un peu d'aisance me fournissoit le moyen de te faire faire un petit voyage ici, je t'embrasserois avec bien du bonheur. Je ne puis espérer cette aisance que du fruit de mon travail, et je doute, hélas ! que je l'obtienne. C'est beaucoup, que de parvenir à vivre du fruit de son travail, quel qu'il soit. Je travaillerai toutefois avec plus de courage, stimulée par ce but.

CLÉMENTINE DE NEUILLY A SA MÈRE

YerpiUiires, ce 25 novembre 1804.

« Je conserve toujours l'espoir, chère et tendre maman, que tu te rendras enfin aux sollicitations que mon frère et moi t'avons faites tant de fois, de venir te réunir à nous. Tu retrouverois tout par ce moyen : famille, patrie, liberté; peu de bien, à la vérité; mais n'estron pas assez riche, quand avec le nécessaire, on est entouré de gens qu'on aime et dont on est sûr d'être aimé?

« De l'avis de toutes les personnes que j'ai consultées, les espérances que nous conservons relativement à nos bois ne sont pas aussi mal fondées que tu le crois. Nous en avons déjà quelques parcelles peu considérables, à la véritéj mais c'est toujours cela, en attendant mieux. Il paroît même que, grâce à ce que j'étois rayée définitivement avant l'amnistie, mes affaires iront plus vite que celles d'Achille. Le conseiller d'Etat chargé des affaires de

l'intérieur, a écrit au préfet des Vosges pour s'informer quelles pouvoient être mes prétentions sur le bois du Creuchot On assure que nous aurons des indemnités ; et comme la plus grande partie de nos bois n'est que séquestrée et non pas vendue , cela feroit un objet considérable. L'intention d'Achille est de louer une petite campagne, en attendant que l'arrangement définitif de nos affaires, lui permette de se fixer quelque part. Jusqu'à ce moment, je compte lui laisser la jouissance des petits objets qui nous ont été rendus : il me fait une pension de vingt-quatre louis pour mon entretien, et ma tante me défraie de tout le reste. Je te remercie, ma bonne maman, du désir que tu as de contenter mes fantaisies, comme je n'ai jamais été trop à portée de les satisfaire, j'en ai peu; mais quand il m'arrive d'en avoir, j'économise; et quand mes économies ne sont pas suffisantes, au bout d'un certain temps, je finis par y renoncer sans beaucoup de peine. Dis-toi bien, chère maman, que si je n'use pas de la permission que tu me donnes, je n'en suis pas moins sensible à la tendresse qui te l'a dictée. Un jour à venir, si tes affaires vont aussi bien que je le désire, je n'en ferai pas de cérémonie. Du reste, quant à présent, je sors fort peu ; et ne me livrant pas à la société, je n'ai pas de grands frais de toilette à faire. Ma chambre, quelques amis, mon piano, et des livres, voilà mon univers, dont je ne sors qu'à regret ».

M me DE NEUILLY A SA FILLB.

Hambourg, ce 10 décembre 1801.

t Je te voudrois un mari, chère Clémentine, et pour en avoir un, il ne faudroit pas trop te circonscrire à une société particulière. Une demoiselle de ton âge, doit fréquenter un peu le monde : ce n'est que là, qu'elle peut se faire connoître et rechercher; ne perds point cet objet de vue, ma chère amie, et engage ta tante à s'en occuper; elle prend trop d'intérêt à ton sort, pour ne pas sentir l'avantage de ce conseil.

« Je suis très-fàchée des dissentions qui ont eu lieu dans la

maison de T ; je pense que c'est d'une séparation dont tu veux

parler, en parlant de divorce; car ce dernier mot est indigne d'honnêtes gens, dont le caractère ne sympathise pas. Il est trop révolutionnaire, trop contraire à la religion et aux bonnes mœurs, pour que je croie ces deux époux capables d'en faire usage.

« Adieu, ma chère bonne enfant, porte-toi bien, passe agréablement ton hiver, ; et songe à ton avenir, qui m'occupe au moins autant que le présent.

flambourg, ce 11 Janvier 1805.

« Je vais satisfaire, autant que je le puis, aux questions du voyageur dont le hasard t'a procuré la rencontre, et qui est sûrement un de mes cousins. Mon pauvre père est mort à Paris, pendant la révolution ; et autant qu'il m'en souvient, il s'appeloit de son nom de baptême Charles-Joseph. Ma mère est morte en Périgord, chez sa fille, M me de Mandavy. Je n'ai appris sa mort, que l'année dernière , lorsque ma sœur Clotilde a retrouvé ma trace, par M. de Dunes, quoique la mort de ma mère ait eu lieu depuis quelques années. Je crois que ma mère se nommait Marianne ; mais je n'en suis pas très-sûre ; le nom d'amitié que lui donnoit mon père étoit celui de Maimonne. Au reste, elle étoit le dernier enfant du premier lit de M. de Rey, père de 33 ou 34 enfants; comme Charles Deo gratias, ton oncle, est le dernier enfant du dernier lit. Je m'intéresse à ce parent qui s'intéresse à nous, et peut-être à moi, sans me connoître; ou me connoissant fort peu, puisque j'ai quitté Monaco étant très-jeune encore. Aussi, quand tu le reverras à son passage, fais-lui aussi beaucoup de questions, pour me mettre à portée de savoir auquel de mes parents j'ai l'obligation de songer et se souvenir de moi. Depuis que cette malheureuse révolution nous a expatriés, et disséminés sur la terre, j'ai perdu la trace de tous les miens, et ignore s'ils existent, et le lieu de leur existence. D'ailleurs ma famille maternelle étoit si nombreuse, si étendue, que je n'ai pas connu, il s'en faut de beaucoup, tous les membres qui la composent. N'oublie pas de parler à ce parent, de l'abbé de Rey et de notre oncle qui est ici, et qui n'a jamais eu de réponse aux lettres qu'il a écrites à ses frères.

« T'amuses-tu un peu ? dessines-tu ? as-tu retrouvé le piano de Vrècourt ; et te sert-il faute de mieux ? il faut entrer dans tous ces petits détails.

« Le bon tuteur va venir passer quelque temps ici; son logement est tout prêt. 11 se fait bien vieux; mais toujours sensible à l'amitié, il le sera sûrement à ton souvenir. Gimel est malade depuis un an ; il lui est défendu d'habiter Hambourg, et il s'en est éloigné pour sa sûreté. Le maître de l'univers l'a exigé du Sénat. M me de. Milon est revenue dans sa maison de Hafenhosen ; j'ai été dîner avec elle hier ; il faisait beau pour aller à pied, et j'en avois le temps. Romance et M me d'Asfeld, voilà ce qui reste, en maison ; et des hommes, je n'en connois plus que trois ou quatre, que je ne vois que bien rarement.

SOUVENinS DU COMTE DE NEUILLY.

« Je me réjouis des bonnes nouvelles que tu me donnes sur la santé de ma digne, aimable, et bienfaisante sœur. Je ne cesse de faire des vœux pour que le ciel la lui conserve, et te la conserve. Embrassez-vous réciproquement pour moi, comme je le fais de toute la tendresse de mon cœur. Adieu , ma chère bonne enfant, mes vœux pour toi sont de te souhaiter plaisir, santé, et établissement modeste mais honnête, et un mari sans reproche. Sur ce, je t'embrasse encore du plus tendre de mon cœur, chère Clémentine. »

Note 5. — M me db neuilly a sa fille.

Hambourg, ce 10 décembre 1810.

« M. de Bourrienne est parti ce matin, mandé à Paris par le

maître Nous sommes tous bien fâchés de ce départ, dans la

crainte qu'il ne précède son rappel. Je n'aurois jamais cru que j'en viendrais à ces termes avec cette famille. Je perdrois immensément, si je les perdois. Cet homme, que je regardois comme le grand diable d'enfer, est le plus obligeant et le meilleur des hommes. Il est grand, noble, généreux ; excellent père, aussi bon mari ; bon maître ; vif, mais bon dans son intérieur, à étonner. Sa femme est tout ce qu'il y a de plus gracieux au monde ; et elle est telle du matin jusqu'au soir, à toutes les heures du jour : chose rare. Je regrette le temps de mes préventions, c'est du bon temps perdu; et je prie Dieu, si l'on change la forme de ce gouvernement, qu'on fasse de M. de Bourrienne un préfet, un gouverneur général de ce pays-ci. Ce seroit le vœu de tous les habitants, dont il s'est fait aimer beaucoup. »

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