A MA NIÈCE MADAME DE BARBEREY
Vous désirez, ma chère Hélène, que je vous raconte les événements de ma vie. Je •souhaite que ma mémoire ne me soit pas rebelle, et qu'elle me retrace des choses passées depuis si longtemps. Vous ne vous attendez sans doute pas à une narration suivie; et dans ce que je me rappellerai il n'y a rien de bien marquant, ni qui puisse intéresser quelqu'un qui me serait étranger. Car je n'ai pris part aux grands événements qui ont bouleversé la France que comme soldat; et mon grade n'était pas assez élevé pour jouer un rôle, hors celui de comparse, dans cette longue tragédie.
C'est donc ma vie privée que je vous ferai connaître, sans prétention aucune. Je vous demanderai grâce pour le style : c'est celui d'un homme dont la révolution a interrompu l'éducation, et qui n'a dû qu'à lui seul ce qu'il peut avoir acquis depuis.
Livré à moi-même depuis l'âge de quatorze ans ; lancé dans
l'armée à cet âge où l'on distingue à peine le bien du mal et
de ses conséquences, j'ai trouvé en moi ce principe d'honneur inhérent de tout temps à la noblesse : les traditions d'un sang fier m'ont préservé des écarts qui pouvaient ternir l'écusson que j'avais reçu sans tache. Je n'ai jamais eu de ces passions viles, qui énervent et qui abrutissent. J'ai aimé le plaisir et l'ai cherché autant que je l'ai pu dans la bonne compagnie. J'ai eu beaucoup d'amis. Tous me sont demeurés, malgré le temps, la séparation et les divisions politiques. Ferme dans la ligne que je suivrai jusqu'à ma mort, je ne prétends imposer mes opinions à personne; respectant celles d'autrui quand je les crois sincères, j'ai le droit de faire respecter les miennes.
Dans ces pages que je vais réunir pour vous, je ne m'astreindrai pas à rattacher les dates aux faits ; j'écris ce que je me rappelle, à mesure que j'écris, et souvent l'ordre des années sera interverti, je le pense. Ce ne seront pas des Mémoires, mais les récits d'un vieillard. Ainsi, ma très chère nièce, si vous n'y trouvez guère à vous instruire ni à vous amuser, voyez-y du moins le désir que j'éprouve de vous satisfaire. Je sais que vous êtes mue moins par la curiosité que par l'affection; et que vous avez pensé que la meilleure manière de connaître votre vieil oncle était de lui faire conter ce qu'il a fait. Voilà un préambule assez long : je commence.
Je suis né à Versailles, le 45 septembre 1777, rue Satory, dans un hôtel qui appartenait à mon père, le comte de Neuilly. J'eus pour parrain, M. de Beauchamp, mon grand-père ; et pour marraine, la comtesse de Vomas, ma tante : ils me nommèrent Ange-Achille-Charles. Mon père était écuyer du Roi, commandant le Manège. Il a mis à cheval les trois derniers Rois de France qui ont régné. Ma mère était lectrice honoraire de la Reine.
Ma famille est ancienne ; cependant malgré toutes les recherches ordonnées par mon père dans les archives des châteaux, des monastères, et les études des notaires, dans l'Isle de France, le Vermandois, et le Bassigny, il ne put prouver une
filiation non-interrompue que jusqu'à Jean de Brunet, gentilhomme de la Chambre du Roi Charles IX, chevalier de son ordre, capitaine d'une compagnie d'ordonnance, et Sire
de en Vcrmandois ( 1 ). Son fils du même nom, resta fidèle
à Henri III; j'ai remis à mon cousin de la branche cadette, une lettre autographe de Henri, alors Roi de Navarre, qui lui dit: que connaissant son dévouement, à S. M. T. C, il le prie de réunir le plus de soldats qu'il pourra, et de se porter au devant de l'armée rassemblée dans les cantons Suisses, par M, de Sancy, pour le service du Roi de France. Il termine par cette formule : Votre affectionné ami, Henry.
Mes autres ascendants ont toujours servi honorablement, soit dans les maisons des Rois et des Princes, soit à la guerre.
Mon trisaïeul épousa, en Normandie, l'héritière de Neuilly, qui lui apporta la terre de ce nom, qu'il joignit au sien, pour se distinguer de la branche cadette, fixée dans le Barrois (2). Il eut deux fils : mon grand-père, et M. de Neuilly le Châtelain, Seigneur de la Maison-Forte d'Aizanville en Bassigny (3); ce dernier avait perdu un œil à la chasse, et quitta le service avec la croix de St. Louis. Avec l'agrément de mon père, il légua sa fortune à mon oncle, le chevalier de Neuilly; et celui-ci, plus tard, en fit autant pour moi.
Mon grand-père était écuyer du comte de Charolois (4) et lieutenant-colonel du régiment de Bourbon Cavalerie. Lorsqu'il mourut, les prétendants à ses emplois ne furent pas rares. Mais le Prince se prononça, et dit qu'il prenait mon père pour écuyer, et donnait dans son régiment l'emploi de
(1) Voir I, note 1, page 38.
(3) Jean-Charles de Brunei, Ch", Seig* d'Houdelaincourt, gentilhomme de la Manche du Roi, épousa Anne de la Scelle, fille de Messlre Anne de la Scelle, écuyer, Seig r de Neuilly, et de Dame Françoise de Dieuxpart ( 4 mai 1676).— U terre de Neuilly en Vexin se trouve près de Marines.
(3) Voir I, note î, page 38.
(4) Charles de Bourbon Condé, comte de Charolois, né en 1700, mort en 1760.
mon grand-père à mon oncle le chevalier de Neuilly. Celui-ci fit la guerre de sept ans, s'y distingua plusieurs fois, et reçut la croix de St. Louis à vingt-six ans.
Ma grand'mère était une demoiselle Hébert, fille de M. Hébert qui avait été gouverneur des Indes Orientales (1), et nièce du savant et pieux Evêque d'Agen, François Hébert, l'ami de Fénélon et de M"" de Maintenon (2). C'était une personne d'une grande vertu et d'une piété sévère. Elle avait deux sœurs, l'une mariée à M. Séguier, de la famille du Chancelier (3), et l'autre au comte de Salvert. Son frère, André Hébert, fut gouverneur de Pondichéry, l'une des possessions françaises dans l'Inde, d'où il rapporta une grande fortune [A). Il donna quarante mille livres à chacune de ses sœurs; cent mille à mon père ; et quarante mille à chacune de ses nièces, savoir : la comtesse de Vomas, la comtesse de la Tour-du-Rochd'Allas, M Ué de Brunet et M He de Neuilly (toutes deux fort jansénistes). Les Salvert furent aussi, bien traités, et ses autres parents ne furent pas oubliés. Il combla toute sa famille de cadeaux en bijoux, raretés, étoffes etc., etc. Ma grand-mère eut pour sa part, entre autres curiosités, un nègre nommé Pompée, qui s'est éteint à plus de quatre-vingts ans chez ma tante de Vomas.
Nous étions alliés de fort près aux Boisgelin, et aux d'Adhémar. Aux Lavaux, qui sont un des douze petits che-
(1) Messire Guillaume-André Hébert, Ecuyer, Ch >r de l'Ordre de Notre-Damede-Mont-Carmel et de St.-Lazare-de-Jérusalem, Conseiller Secrétaire du Roy, Maison et Couronne de France, et de ses finances. Ci-devant général de la Nation françoise aux Indes Orientales; Envoyé de Sa Majesté vers les Princes d'Orient ( Acte du contrat de mariage d'Angélique-Euphémie Hébert, et de Jean- François de Brunet de Neuilly. — Janvier 1721 ).
(2) 11 est parlé de l'Evêque d'Agen et de André Hébert, son frère, dans le Journal de Dangeau, année 1710 ; — dans St. Simon, année 1711 ; — dans les Mémoires de l'abbé Ledieu, année 1704.— Voir les passages cités 1, note 3, p. 38.
(3) Ont signé au contrat de mariage de Jean-François Brunet de Neuilly, M 1 » Jean-Louis Séguier, Ch", Seig r de Coustampierre, et dame Caterine- Constance Hébert, sa femme; sœur de la future, Angélique-Euphémie Hébert.
(4) Voir I, note 4, page 39.
vaux de Lorraine; aux Monlangon et aux Coucy (1); aux d'Orglandes (2); aux Vaudreuil (3); aux d'Andelarre (4).
Mon père avait acquis déjà la réputation d'être un des meilleurs écuyers de France, et Louis XV le demanda au comte de Charolois pour commander le Manège de la Grande-Ecurie. Il quitta son Prince à regret, mais il fallut obéir au Roi; et il y avait un grand avantage. Il fit la vie de garçon jusqu'à rage de cinquante-quatre ans. La Reine lui fit alors épouser sa lectrice, M lu de Beauchamp, qui avait vingt-deux ans.
Elle était issue d'une famille écossaise, qui avait suivi le Roi Jacques. Guillaume de Beauchamp, son bisaïeul, occupait à la petite Cour de Monaco la charge de premier Gentilhomme et de Secrétaire intime de S. A. S. Il eut pour fils, Alphonse, chevalier de St. Louis, major au service de France, qui épousa M 11 * de Lantagnac, de la famille d'Adhémar. Leur fils, Charles de Beauchamp, aussi chevalier de St. Louis, commandait à Monaco en qualité de lieutenant de Roi. Il y avait épousé M»« de Rey, d'une famille étrangère d'origine, mais devenue italienne, par suite de ses alliances et de sa longue résidence dans la Principauté.
M u « de Rey n'avait que treize ans, quand on la maria à M. de Beauchamp, mon grand-père. Je ne vous ferai pas le dénombrement de ses frères et de ses sœurs : elle en a eu trente-deux ! Son père s'était marié trois fois. Sa première femme lui donna seize enfants; la seconde, un seul; la troisième, quinze. M. de Rey est mort à quatre-vingtquatorze ans, sain et droit, et d'un caractère ferme. 11 avait conservé ses cheveux et ses dents. Sa seule infirmité était une faiblesse dans les jambes, ce qui l'obligeait à se faire rouler dans un fauteuil. Dix-sept de ses enfants lui sont restés chez lui, jusqu'à sa fin, disciplinés et respectueux. L'aîné, capitaine dans un régiment, chevalier de St. Louis, était encore, à l'âge de soixante ans, fort petit garçon devant son père; il n'eût
(1, 2, 3, 4. ) Voir I, notes 5, 6, 7, 8, pages 39 et 40.
pas pris la parole en sa présence, sans sa permission; et ce n'était pas chose rare, disait-on, qu'il fût envoyé aux arrêts dans sa chambre. Le plus jeune de cette tribu d'enfants avait reçu au baptême le nom de Deo grattas. Je vous parlerai souvent de cet oncle de ma mère ; il n'était guère plus âgé qu'elle, et je l'ai beaucoup connu.
Ma mère fut amenée en France vers l'âge de dix-huit ans par son père, qui la fit présenter à la Cour. Le comte d'Angiviller (1), fort ami de mon grand-père , se prit d'intérêt pour elle. C'était le plus vertueux des hommes, le plus considéré, et le plus digne de l'être à tous égards. Le Roi (2) l'honorait d'une estime particulière; le Dauphin (3), de sa confiance et de son amitié.
Mon grand-père lui confia sa fille, en qualité de tuteur, après qu'il eut promis d'obtenir pour elle une charge à la Cour. On formait à ce moment la maison de Madame la Dauphine ; qui fut, depuis, la Reine (4). Le crédit de M. d'Angiviller était considérable : il parla de ma mère avec enthousiasme. La Dauphine consentit à la prendre pour lectrice, avec un traitement de 10,000 1.; logement au Château, et ce qu'on appelait bouche en Cour.
Marie-Catherine-Rosalie de Beauchamp était de très-petite teille. Elle avait la figure vive et expressive, les traits jolis et distingués, le visage d'un ovale charmant, les cheveux noirs, les dents les plus jolies du monde, petites et rangées comme des perles. Son teint uni mais un peu brun, témoignait de son
(1) Charles-Claude de Flahaut, comte de la Billarderie d'Angiviller, llestre de camp de cavalerie, chevalier de St. Louis etc. conseiller d'Etat d'épée... de l'Académie royale des sciences, directeur et ordonnateur général des bâtiments, jardins, arts, académies, et manufactures royales.
(2) Le Roi à cette époque (1771) était Louis XV, qui, né en 1710, régna Jusqu'en 1774.
(3) Louis-Auguste Dauphin de France (depuis, le Roi Louis XVI), né en 1754; devenu Dauphin en 1765, après la mort de son père, le Dauphin fils de Louis XV.
(4) La Reine Marie-Antoinette.
origine italienne. Bien qu'elle fût si petite, sa taille était pleine de grâce et de dignité; mais ce qu'elle avait par dessus tout, c'était un charme dans la voix et dans ses moindres expressions, qui attirait vers elle au premier abord. Elle était spirituelle, piquante, fort instruite; excellente musicienne, comme tous les enfants de M. de Beauchamp, qui était lui-même un mélomane outré, et passait sa vie en concerts (1). Le clavecin, dont elle jouait fort agréablement, n'était cependant pas son instrument favori, c'était le violon, dont elle jouait dans la perfection. Elle eut beaucoup de succès à la Cour et dans le monde, et ses relations devinrent fort étendues. La comtesse d'Angiviller avait à Versailles un des salons les plus agréables et les plus courus, où elle se plaisait surtout à réunir les beaux esprits et les hommes de lettres les plus marquants. Ma mère aimait leur conversation; elle était en état d'y prendre part.
Peu de temps après son mariage, mon père quitta le Manège. 11 eut une retraite de 12,000 1. Louis XVI lui accorda en outre une pension de 6,000 1. pour l'avoir mis a cheval ; et les deux frères du Roi y en ajoutèrent chacun une de 3,000 1. La moitié de ces pensions était réversible sur moi à la mort de mon père. J'eus aussi un brevet de capitaine dans les Dragons d'Artois.
Ce fut à peu près dans ce temps-là, qu'on forma les Maisons des Princes, frères du Roi. Mon père fut nommé premier Maréchal des logis de la Maison de M. le comte d'Artois; avec autorisation de vendre cette charge et d'en conserver les honneurs et privilèges. Il la vendit au marquis de Persan pour 200,000 1. Mon père avait de beaux revenus qu'il dépensait largement et sans beaucoup d'ordre. Mais chéri et estimé du Roi et de la famille royale, lié avec tous ceux qui avaient le plus
(I) Voir I, noie 9, page 40.
de crédit, il voyait dans l'avenir une brillante position pour moi.
Ma sœur Clémentine arriva dans ce monde trois ou quatre ans après moi (1). J'avais été élevé à la Jean-Jacques et plongé tous les matins dans un bain glacé; c'était la mode; on la suivit pour ma sœur. Ma mère ne me sevra de son lait qu'à vingt-huit mois. Je me suis bien trouvé de ce genre d'éducation, pendant la guerre.
Dans ma petite enfance, on me menait souvent jouer avec Monseigneur le Dauphin. Le Roi et la Reine me caressaient beaucoup. Ce qui les amusait, c'est que je ne me décidais à me laisser baiser par la Reine, qu'à force de bonbons et de joujoux.
J'allais un jour pêcher à la ligne, dans le Grand Canal, conduit par ma bonne et le valet de chambre de ma mère; nous passions sous les fenêtres de l'appartement des Enfants de France ; le Roi et la Reine y étaient. Le Prince m'ayant reconnu m'appela, en me criant avec sa grosse voix de monter près de lui. Pressé par le plaisir de la pêche et de me promener en gondole, je refusai d'obéir. La Reine redoubla d'instances : ce fut en vain. Pour vaincre ma résistance, le Roi tira sa montre de son gousset, et, l'agitant en l'air, me la promit, si je voulais venir. Poussé par l'attrait de ce bijou et les instances de mes deux domestiques, je me décidai à suivre le valet de pied, qui m'avait souvent porté des dragées et des joujoux de la part de la Reine. Le Roi tint parole, et attacha lui-même sa montre, avec une foule de breloques, à mon pantalon, après m'avoir donné deux baisers de nourrice. Quand la Reine voulut en faire autant, j'y mis une fort mauvaise grâce, ce qui les fit rire tous deux. Mon père, qui savait que le Roi tenait beaucoup à ses montres, ne voulut me laisser celle qu'il
(1) Charlotte-Camille-Clémentine de Brunet de Neuilly, née en 1780, mariée en 1806 à Mandé Bailly de Barberey, jeune officier, revenu d'émigration, après avoir servi plusieurs années à l'armée des Princes et à l'armée de Condé.
m'avait donnée, qu'après en avoir parlé à S. M., qui eut la bonté de dire que je devais la garder. Elle a été perdue avec tout mon bagage à la fin de la Campagne de 1792 ; et c'est une des pertes qui m'est encore le plus sensible.
Je fus inoculé au Gros-Caillou, par Joubertou, du même virus que Monseigneur le Dauphin, et l'opération réussit bien. Ma pauvre sœur fut moins heureuse que moi : au moment où l'éruption allait commencer, il lui survint une petite vérole confluante, qui la mit pendant six semaines à deux doigts de la mort.
J'étais tellement vif et brouillon, qu'à l'âge de sept ans on me mit chez la veuve Bertaud, qui, après la mort de son mari, continuait à très-bien tenir une pension du génie, inspectée par l'abbé Bossut.
Dix-huit mois après, j'entrai au collège du Plessis, où j'eus une chambre particulière, mon précepteur et un domestique. J'entrai en cinquième; et l'année suivante, j'étais assez fort, malgré mon étourderie, pour passer en troisième. J'étais presque toujours le premier ou le second, et à la fin de l'année scolaire, je composai en Sorbonne et eus un premier prix de version et quelques accessits. J'eus probablement plus de bonheur que de bien joué, car je fis mes compositions presque du premier jet, sans perdre appétit ni sommeil. Mon père et ma mère étaient présents; ils versèrent des larmes de joie en entendant proclamer mon nom, au son des instruments. Je courus les embrasser, et leur porter prix et couronnes. ^Mon amour-propre et ma gourmandise furent également chatouillés, car il y eut, à la suite, un repas splendide. Je promis d'être couronné l'année suivante, et je tins parole.
Mon père m'aimait à la folie; il ne semblait jamais si heureux que lorsqu'il m'avait avec lui. Il me conduisait souvent chez ses amis, aux environs de Paris. Au Val, chez le maréchal de Mouchy, et chez le maréchal de Noailles. Nous voyagions dans les voitures du Roi, qui devaient nous conduire à deux postes de Paris et de Versailles ; privilège attaché à la
charge de mon père. On appelait Chaises des Ecuries, ces voitures aux panneaux dorés, aux armes de France et à la livrée du Roi, bleu et argent. Quand mon père était à Vrécourt (1), il avait quatre chevaux des écuries et deux palefreniers à la livrée du Roi : gens et chevaux nourris aux dépens du Roi, et permanents, tant que nous demeurions à Vrécourt. Un autre privilège dont jouissait mon père, était d'avoir un logement dans toutes les résidences royales, soit qu'il y allât pour faire sa cour au Roi, ou que le Roi en fût absent. Il me conduisit ainsi deux ou trois fois à St.-Germain et à Fontainebleau.
Mon oncle de Boisgelin (2) avait épousé sa femme en Bretagne : nous allâmes l'y voir ; et fîmes la route avec nos chevaux, comme du temps de M m « de Sévigné. Ma tante n'avait pas d'enfants, mais je trouvai chez elle un petit singe qui devint bientôt mon grand ami ; je lui faisais des niches, et il m'en faisait ; nous nous amusions ensemble, à qui mieux.
Le vicomte de Boisgelin était menin de Monsieur, comte de Provence (3) : c'était un homme charmant, fort aimé de son prince, qui ne donnait pas son amitié à des sots. Dans sa jeunesse, il avait fait la guerre de sept ans, et celle d'Amérique, où il avait perdu un bras. Monsieur avait le palais du Luxembourg dans son apanage : il y avait donné un fort beau logement à mon oncle, dans l'aile droite, faisant face au jardin.
Un des souvenirs de mon enfance, est d'un bal où l'on me mena, chez la comtesse de Tessé, amie de mon père, qui l'était de tous les Noailles (4). M. de Lafayette y vint avec un sau-
(1) La terre de Vrécourt était en Lorraine, à quelques lieues de Neufchâteau.
(2) Jean-Baptiste, vicomte de Boisgelin, baron de Chaumont en Poitou; ancien gentilhomme de la Manche du Roi et des petits-fils de France, premier chambellan de Monsieur, ancien capitaine des vaisseaux du Roi, chevalier de
l'Ordre royal et militaire de St. Louis etc Oncle. Cité ainsi, le premier
parmi les parents, dans l'acte du conseil de famille des enfants mineurs du comte de Neuilly. 23 Juillet 1789.
(3) Louis-Stanislas-Xavier de France, comte de Provence (Monsieur), frère du Roi, né en 1755, qui fut, depuis, le Roi Louis XVIII.
(i) Andrienne-Catherine de Noailles, née en 1741, mariée au comte de Tessé, premier écuyer de la Reine, était fille du maréchal de Noailles.
vage qu'il avait amené d'Amérique : une vraie bête apprivoisée avec un anneau au nez, une aigrette sur la tête, un os passé en manière de pendants d'oreille ; les jambes et les bras tatoués : tout son costume consistait en une ceinture de plumage, par dessus un maillot couleur de chair. Je le trouvai horrible à faire peur. M»« de Tessé vint à moi : — Achille, veux-tu qu'on t'arrange comme cela? — Je poussai des cris : Ah fi! ah l'horreur! — Ce qui acheva de m'effrayer, fut la danse du scalp, et les gestes du sauvage, qui allait et venait, son tomahawk en l'air dont il menaçait en s'accompagnant de son chant. L'aide-de-camp de M. de Lafayette, un jeune et fort joli homme, dansait la même danse que le sauvage dont il imitait les gestes. Lafayette regardait avec son air impassible et grave. Il était le héros de la fête : c'était à qui l'entourerait et le flatterait.
Je m'étais blotti contre M»» de Tott (1), avec la petite de Champcenetz, lorsque le héros s'arrêta devant moi. Il demanda qui j'étais. On lui dit : c'est le petit Neuilly. Il m'enleva dans ses bras, m'embrassa; puis il voulut me faire sauter et danser avec lui la danse du tomahawk, mais je n'y allais pas de bon cœur : ce sauvage m'avait désagréablement impressionné. La figure de M. de Lafayette était froide et glaciale ; le vrai caractère de sa physionomie était la raideur. 11 s'en est fort départi plus tard; ce n'a été que par calcul.
Je fus longtemps avant de me dérider; mais on me fit danser avec la petite Champcenetz, que je trouvai fort à mon gré dans son fourreau rose, et la gaîté me revint. Je dansai avec elle; ou plutôt je sautai en mesure, comme le sauvage : je n'avais pas encore eu de maître à danser et n'en ai pas eu depuis : je ne me suis pas aperçu que cela m'ait jamais arrêté.
(1) M»« de Tessé avait chez elle U m * de Tott, fille d'un officier du génie, envoyé par le Roi à Constantinople pour fortifier les Dardanelles. Elle était sans fortune, aimable, remplie de talents. (Conte de S.).
Le goût de la musique, qui faisait fureur à cette époque, avait amené des relations assez suivies entre ma mère et le marquis Ducrest, frère de M ra « de Genlis, homme d'imagination et d'esprit, passionné pour cet art. J'allais très-souvent goûter chez le marquis Ducrest, et M me de Genlis y amenait sans cesse les enfants du duc d'Orléans, dont elle était gouverneur (1). Je jouais avec eux, mais je n'aimais ni l'aîné, qui était crasseux et pédant, ni Mademoiselle Adélaïde, qui était guindée et peu gracieuse. Les deux petits, Montpensier et Beaujolais, étaient gentils et bons enfants; c'étaient eux que je préférais. On m'avait soufflé de leur dire Monseigneur; mais j'avais peine à le prendre sur moi.
Un jour, que les jeunes Princes devaient aller à la campagne, pour une partie de plaisir, on nous servit une collation plus solide que d'ordinaire. Le duc de Chartres avait sur son assiette une aile de perdreau froid. Tout en la mangeant, il se mit à parler de chasse. « Il n'est besoin, dit-il, que de deux ou trois grains de plomb pour tuer un perdreau, d'où vient donc que les chasseurs en mettent une poignée dans leur fusil? Ils ont tort, et feraient bien mieux d'épargner la moitié de la charge. » — Je ne sais plus qui lui répondit judicieusement : « Il est vrai, Monseigneur, qu'un grain de plomb suffirait; mais si l'on n'en mettait pas davantage, on courrait risque de manquer le gibier. » — Les enfants n'ont guère souci de l'argent : il n'en était pas ainsi du duc de Chartres; il s'informait du prix de tout, faisait ses réflexions, et finissait le plus souvent par dire : C'est cher ; c'est trop cher !
L'année 1788 devait m'étre bien funeste : je perdis mon excellent père. Tous ceux qui l'avaient connu, depuis le Roi jusqu'au dernier de ses vassaux, lui donnèrent les plus vifs
(1) Achille de Neuilly était à peu près du même âge que les enfants du duc d'Orléans. Le duc de Chartres (qui devint, à la révolution de 1830, Louis-Philippe, Roi des Français) était né en 1773. Le duc de Montpensier, en 1775; le comte de Beaujolais, en 1779; la princesse Adélaïde (Mademoiselle d'Orléans), en 1777.
regrets. Sa mémoire, qui n'a cessé de m'ôtre chère, m'a valu la bienveillance de nos deux derniers Rois, et de tous ceux de la Cour qui avaient servi avec lui (1).
A propos de ce cruel événement, il m'est arrivé une chose que je ne puis m'expliquer, à moins que je ne fusse momentanément doué d'une seconde vue. J'étais au collège ; et mes parents, à Vrécourt, où je devais les aller rejoindre aux vacances. Mon père m'écrivit qu'il était légèrement indisposé, et il me recommandait de lui rapporter des prix. Je reçus après, par ma mère, de ses nouvelles qui n'étaient nullement inquiétantes. Un soir, je m'étais couché fort gai, comme de coutume ; lorsque, vers une heure du matin, je crus voir, tout en dormant, une figure pâle, couverte d'un linceul, s'élever au pied de mon lit, et je reconnus mon père. Il me tendit les bras, me fit un signe d'adieu et disparut. Je poussai un cri déchirant, et en voulant m'èlancer, je renversai une table et un fauteuil. Mon précepteur, qui couchait dans une chambre à côté dont la porte était ouverte, et mon domestique furent en un instant près de moi. Ils me trouvèrent pâle, agité, sans connaissance, et baigné d'une sueur froide. Revenu à moi par leurs soins, je jetai les hauts cris, en leur disant que mon père était mort et était venu me dire adieu ! L'abbé voulut me calmer ; ce fut en vain ; il essaya de plaisanter, se moqua de mon cauchemar. Quoiqu'il pût dire, je restai triste; et, trois jours après, une lettre de ma mère m'apprit que cet affreux malheur avait eu lieu la même nuit et à la même heure que ma vision. Arrangez cela comme vous voudrez; mais c'est un fait que j'ai présent comme si c'était d'hier.
Les premiers orages de la Révolution chargeaient l'atmosphère politique, que je ne m'en doutais pas, tant on nous isolait de l'extérieur. Un de nos camarades, qui revenait de chez ses parents, nous apprit que les Parisiens venaient
(1) Dès que le Roi et les Princes ses frères le surent en danger, ils lui écrivirent et lui témoignèrent leur intérêt, avec promesse de songer à nous. {Comte ie N.)
SOUVENIRS DU COMTB DE KEUILLY
d'arborer une cocarde de plusieurs couleurs; et nous en montra une, qu'un sous-maître s'empressa de lui ôter. Le bon abbé Dupuis, notre principal, le fit venir chez lui et le réprimanda. Le bruit de ce qui se passait se répandit dans les cours, pendant la récréation. Les têtes s'exaltèrent, et les élèves crièrent : Vive la liberté ! qu'on nous donne des cocardes et des armes ! Les supérieurs finirent par comprimer ce mouvement, et il fut défendu de sortir et de s'entretenir de politique.
Deux ou trois jours après, nous entendîmes le canon : c'était la reddition de la Bastille, dont les révolutionnaires ont fait tant de bruit, ce qui assurément n'en valait pas la peine, car cette forteresse ne se défendit pas. Le marquis de Launay, n'ayant ni garnison, ni approvisionnements, capitula (1). On lui promit la vie sauve, à lui et a son monde ; mais il fut massacré, ainsi que son major, et leurs têtes promenées dans Paris au bout d'une pique. Ainsi les Jacobins préludaient déjà à manquer aux traités, comme ils l'ont fait plus tard en toutes rencontres, entre autres à Quiberon.
J'avais été chez le portier du collège avec mon domestique, pour recevoir des comestibles que m'envoyait ma mère, lorsque je vis passer, dans la rue Saint-Jacques, cette affreuse procession d'hommes et de femmes ivres, barbouillées de sang, qui présentèrent les têtes défigurées à notre grille, qu'on avait eu la précaution de fermer.
Peu de temps après, ma mère écrivit à mon précepteur de ni'amcner chez elle, pour me faire habiller. Nous partîmes à pied, après la classe, avec mon laquais, projetant de faire un grand détour pour me servir de promenade (2). Comme nous débouchions du Pont-Neuf, en face de la rue de la
(4) U Juillet 1789.
(î) Ma mère avait son hôtel rue Cassette, au coin de la rue Mezières, en face les Filles du Saint-Sacrement. Elle était venue l'habiter, après avoir vendu celui beaucoup plus grand que nous occupions du vivant de mon père, rue Faubourg-du-Roule, en face des Ecuries de Monseigneur comte d'Artois. (Comte deN.)
Monnaie, nous vîmes une masse de peuple qui arrivait de deux côtés par les quais et la rue St.-Honorè. Nous nous jetâmes dans une boutique pour laisser passer cette canaille immonde, qui portait élevées, sur des piques, les têtes de MM. Foulon et Bertier, ainsi que des lambeaux de leurs cadavres (1). Le sentiment que j'éprouvai fut de l'horreur, et non de la terreur.
Déjà les hordes avides de carnage se répandaient dans les environs de Paris, sous prétexte d'aller chercher des grains pour alimenter la ville, où la faction d'Orléans avait organisé une disette factice. Je rencontrais souvent des convois de quelques charrettes de farine, escortées par des gardes nationaux, à grand renfort de populace des deux sexes, portant des branches de laurier garnies de rubans des trois couleurs, et chantant : Ça ira! ça ira! les aristocrates à la lanterne ! parce que c'étaient les nobles qui s'affamaient eux-mêmes pour faire mourir de faim les Parisiens ; de même qu'ils mettaient le feu à leurs châteaux, pour faire niche au bon peuple et le calomnier. Le régiment des Gardes Françaises, mal tenu par le duc du Châtelet, n'avait pas résisté au triple appât de l'argent, du vin et des filles. 11 passa aux rebelles, et devint la garde nationale soldée (2). Ce fut alors que le caporal Poujat cessa de venir me montrer l'exercice.
Des tentatives avaient été faites pour forcer les portes des collèges du Plessis et de Louis-le-Grand ; ma mère décida que je n'y retournerais plus, et que je continuerais mes études à l'hôtel. Je sortais tous les jours avec mon précepteur pour faire de l'exercice, et nous évitions les lieux où se formaient d'ordinaire les rassemblements. Ma mère me menait aussi en voiture au bois de Boulogne.
(1) 22 Juillet 1789.
(2) Dès le lendemain de la prise de la Bastille, la garde nationale fut formée et M, de Lafayette en reçut le commandement à l'Hôtel-dc-Ville : il incorpora dan» la nouvelle milice, non-seulement les Gardes Françaises dévoués & la révolution, mais un certain nombre de Suisses et des soldats déserteurs. Le Roi reconnut la formation de la garde nationale, le 17 juillet.
Le 5 octobre 1789, nous arrivions sur la place Louis XV, lorsque nous entendîmes des hurlements atroces, et des coups de fusil qui partaient des quais en amont. Ces bruits sinistres furent bientôt accompagnés du tocsin. Ma mère fit arrêter, et ordonna au laquais qui était derrière la voiture d'aller voir ce qui se passait et de lui en venir rendre réponse à rentrée de la rue des Champs-Elysées, où elle nous fit ranger. Un grand quart d'heure s'écoula avant que ce valet revînt. Enfin, nous le vîmes accourir à toutes jambes. Il nous apprit que la lie du peuple de Paris, hommes et femmes, traînant des canons pris aux Invalides, s'ébranlait pour marcher sur Versailles, pour demander du pain au Roi, et que le marquis de Lafayette, forcé de céder au mouvement, allait suivre à la tête de la garde nationale soldée.
Ma mère n'hésita pas une minute. Elle cria à son cocher : A Versailles, par St.-Cloud! Crevez vos chevaux, mais que j'arrive avant cette canaille ! Nous brûlâmes le pavé. Arrivés au haut de la butte de Picardie, nous fîmes halte pour laisser souffler les chevaux, et nous écoulâmes. Tout était tranquille autour de nous ; seulement, nous entendîmes quelques coups de fusil dans le lointain. Nos gens prétendirent entendre un bruit sourd dans la direction du Point du Jour.
Nous repartîmes du même train, et nous eûmes bientôt atteint Versailles et la Place-d' Armes, où les soldats du régiment de Flandres regardaient jouer des marionettes. Ma mère aperçut le marquis de Briges, écuyer de Mesdames Tantes du Roi (1), qui faisait avancer les voitures de ces Princesses, qui allaient à la promenade. Elle le fit appeler, et il vint au galop à la portière. — Au nom du ciel, lui dit ma mère, où allezvous? — Mesdames vont sortir. — Où est le Roi? — Il chasse près de Rambouillet. — Vous ne savez donc pas que tout Paris va fondre ici! — Pas un mot. Mais en êtes-vous sûre? — Aussi
(1) Madame Adélaïde de France, née en 4732, et Madame Victoire, sa sœur, née en 1733, filles de Louis XV.
souvenws du comtj: m; nkuii.i.y. 17
sûre que possible! Courez prévenir Mesdames; et qu'on aille chercher le Roi î
Nous fûmes descendre à la surintendance, chez le comte d'Angiviller, qui fut aussi surpris que les autres. Après nous être reposés quelques instants, nous montâmes au château, où Ton se rendait de toutes parts, car la funeste nouvelle s'était répandue avec rapidité. Nous gagnâmes l'ÛKil-de-Bœuf où il y avait un monde fou. On causait, pérorait, discutait, sans trop s'entendre. Je regardais tout sans comprendre, si ce n'est que la famille royale était en danger, et je ne devinais pas qu'on restât à bavarder, au lieu de prendre les armes.
Le Roi était de retour. Je vis sortir de son cabinet des poissardes qui, les larmes aux yeux, s'écriaient : « Oh ! le bon Roi! ce serait bien dommage de lui faire de la peiné! » Peu de temps après, quelques coups de fusil firent tressaillir tout le monde et on apprit que les brigands avaient tiré sur les gardes du corps, et cassé le bras a M. de Savonières, un de leurs officiers.
Après avoir refoulé cette borde impure avec sa garde soldée, le marquis de Lafayette survint. Je dois dire qu'il fut mal accueilli par tout ce qui était dans l'CEil-de-Bœuf, hormis par M. Necker, sa femme, et sa fille. Ce pauvre marquis entendit des épithètes qui ne durent pas le flatter ; mais il resta impassible, en attendant qu'il fut introduit chez le Roi, auquel il avait fait demander audience. Une heure après, lorsqu'il sortit du cabinet du Roi, M. de Lafayette avait l'air exténué de fatigue. Plusieurs personnes, entre autres un chevalier de St. Louis, en habit noir, l'interpellèrent, et, sans s'arrêter, il dit (tout auprès de moi) : « Je réponds de tout: j'ai obtenu du Roi un grand sacrifice, mais sa vie en dépendait! » — « Parlez,
parlez ! Quel sacrifice ? Nous défendrons le Roi jusqu'à la
mort. » — « Je suis accablé de fatigue, reprit-il ; je vais me reposer. » Ses aides-de-camp lui ouvrirent le chemin ; et il se retira accompagné de malédictions et de paroles outrageantes : traître, infâme! etc Cette scène m'avait fort
agité; et m'a laissé des impressions que plus de cinquante années n'ont point effacées.
Le sommeil, si nécessaire à mon âge, se faisait sentir, mais ma mère ne voulait pas quitter le château. Elle avisa un officier des gardes du corps, de sa connaissance, qui étant de service, avait un logement dans les combles du palais. Elle le pria de lui donner asile pour cette nuit. 11 y consentit avec grâce, en lui disant qu'elle trouverait chez lui d'autres dames, qui lui avaient fait la môme prière. Me prenant alors par la main, il nous montra le chemin. Il avait envoyé chercher un morceau à la Bouche; et dès que j'eus soupé, on me fit coucher sur son lit, où je m'endormis bientôt, pendant que ces dames s'établirent autour du feu.
Il faisait un temps horrible : vers deux heures du matin l'ouragan redoubla, et semblait vouloir détruire le château jusque dans ses fondements. Une de ces dames prétendit entendre le tambour. On écouta. Une forte commotion ainsi que les cris de ces dames me reveillèrent. L'officier, qui venait de rentrer une demi-heure auparavant, voulut sortir, lorsqu'un domestique le vint avertir que le château était forcé. — « Raison de plus, pour sortir d'ici! » s'écria-t-il. Ces dames le retinrent, s'accrochèrent à lui. Si le fait est vrai, s'écrièrentelles, votre uniforme vous fera massacrer sans utilité ; il faut vous déguiser. Il y consentit, prit ce qu'on appelait un habit de poudre (1), cacha sur lui deux pistolets et un couteau de chasse, puis s'élança hors de la chambre.
J'étais venu près du feu, dont ces dames, de plus en plus inquiètes sur le sort du Roi et de la Reine, s'étaient rapprochées. Je demandai à ma mère, qui m'embrassait, ce que tout cela voulait dire? Elle me répondit que le Roi et sa famille couraient les plus grands dangers, et que les brigands avaient pénétré dans le château. - « Alors, lui dis-je, ils viendront ici
(1) C'était une grande redingote en molleton blanc, dont on se revêtait pendant qu'on vous poudrait.
pour nous tuer, et il faudra se défendre. » Je sautai sur l'épée d'uniforme qu'avait laissée l'officier ; la tirai du fourreau, et me plaçai près de la porte. — «Viens, mon pauvre enfant, me dit ma mère; ne songeons pas à nous, mais à nos maîtres. » Elle eut beaucoup de peine à m'empêcher de sortir pour aller à leur secours. Nous restâmes dans cet état d'angoisse jusque vers six heures du matin, qu'un valet de pied vint nous prendre et nous conduisit dans une grande pièce qui donnait sur la cour, et où était rassemblée la famille royale. Les Enfants de France m'occupaient plus que tout le reste. La Reine les tenait par la main, et j'aurais été à eux si ma mère l'eût permis.
Je n'entrerai pas dans les détails de cette horrible nuit, que j'ai bien sus depuis. Je ne dis que ce que j'ai vu. La Reine, appelée impérativement par la populace, s'avança sur le balcon avec Mgr. le Dauphin et Madame. — a Que les enfants se retirent! Pas d'enfants! » crièrent plusieurs voix. La Reine se retourna avec calme, les remit entre les bras de ses Dames, et se montra seule. Deux coups de feu partirent d'un point assez éloigné ; une des balles frappa le plafond de la salle, et l'autre le montant du balcon. Je m'étais glissé tout auprès de la Reine, et des débris de pierre me tombèrent sur la téte. La Reine ne sourcilla pas ; elle était fort pâle ; mais elle ne fit pas môme un mouvement. Des cris de bravo ! vive la Reine ! partirent de toutes parts. A ceux-là s'en mêlèrent d'autres : Le Roi à Paris !... En m'avançant sur le balcon, je vis des têtes au bout de piques et de baïonnettes : c'étaient celles des gardes du corps, tranchées par Jourdan Coupe-tête, qui avec sa grande barbe, et sa hache sanglante sur l'épaule, se promenait fièrement. Ce scélérat posait pour les peintres ; et je le reconnus pour avoir vu, chez M roe de Tessé, son portrait peint par M»« de Tott (1).
(1) M« de Tott peignait admirablement, et elle se servait de modèles vivants. Jourdan avait une barbe superbe ; elle le faisait venir quand elle avait besoin de modèles barbus. Elle avait aussi voulu avoir ma ligure, qu'elle a introduite dans un de ses tableaux. ( Comte de N. )
SOUVENIRS DU COMTE ni. NKIÏIM.Y.
Ces liordes frénétiques insistant pour entraîner le Roi à Paris, ce malheureux Prince parut au balcon et répondit aux cris : à Paris, à Paris!— « J'irai, mais je demande grâce pour mes gardes. » — « Oui ! oui! répondit-on de toutes parts. Vive le Roi ! Vive la Reine ! Vivent les gardes du corps !» — 11 y en avait sept ou huit garottés dans la cour, et la mort planait sur eux. On les délia, on leur mit sur la tête des bonnets de grenadiers, puis on les embrassa.
Nous quittâmes Versailles en même temps que la famille royale, et nous suivîmes ce triste convoi, qui n'avançait qu'à tour de roues. Ma mère était calme ; elle paraissait satisfaite de partager les dangers de nos maîtres. Elle m'a maintefois répété qu'elle s'attendait que nous serions tous massacrés avant d'arriver à Paris.
Notre cortège était précédé par l'impure canaille qui le matin avait envahi le château. Des femmes s'y trouvaient en très grand nombre. Elles poussaient des vociférations horribles, et s'agitaient autour des brigands qui portaient sur des piques les tètes des deux malheureux gardes du corps, massacrés à la porte de l'appartement de la Reine (1). En passant à Sèvres, ces cannibales eurent l'affreuse idée de requérir un perruquier et de le forcer de coiffer et poudrer une de ces tètes, qu'ils vinrent ensuite présenter au bout d'une pique à toutes les voitures. Nous poussâmes une exclamation d'horreur.
J'étais si las de tant de scènes et d'être resté depuis la veille dans mes vêtements, que je m'endormis profondément. Ma mère était dans un état de surexcitation qui éloignait d'elle le sommeil. Nous arrivions à la hauteur de Passy, quand un brusque mouvement qu'elle fit me réveilla en sursaut. « Ah! le monstre, s'écria-t-elle, ah! le monstre! » Et elle me montra du doigt le duc d'Orléans, ses enfants et M mo de Genlis, qui placés à un balcon sur le bord de la route, à notre gauche, regardaient en souriant le convoi de leurs
(1) MM. Deshuttes et de Varicourl.
SOlVKNinS DU HOMTK DK NKUII.LY. tîf
victimes. — « Le vois-tu, ce monstre, et cette famille de tigres? Ils sont cause des horreurs qui se passent, et ils sont venus là pour jouir de leur triomphe ! » — Je les distinguai tous parfaitement. Le duc d'Orléans avait un chapeau à haute forme, dont tout un côté disparaissait sous une énorme cocarde de rubans tricolores, retenue par une boucle en acier. Il portait un habit d'éternelle, sorte d'étoffe rayée. Le duc de Chartres était auprès de lui; MM. de Montpensier et de Beaujolais, un peu en arrière (1). La veille, nombre de personnes Pavaient remarqué à Versailles, aux abords du château, se mêlant à la canaille ; et le soir qui précéda cette terrible nuit, l'officier chez lequel nous étions réfugiés, nous avait dit qu'il Pavait vu, qui montrait du geste aux brigands l'appartement de la Reine. Quand le château fut envahi, il y pénétra un instant, puis il disparut, et devança le Roi de plusieurs heures sur la route de Paris.
Nous mîmes sept heures à faire le trajet de Versailles à Paris. Ma mère descendit aux Tuileries, qui alors étaient bien différentes de ce qu'elles sont aujourd'hui. Nous étions entrés dans une des nombreuses cours, à l'hôtel de Brionne; elle fut au château s'assurer de l'état des augustes prisonniers. Je l'attendis dans la voiture en causant avec le cocher, qui faisait manger ses pauvres chevaux, qu'il plaignait fort. Au bout d'une grande heure ma mère revint, les yeux en larmes.
Je repris le cours de mes études; mais vers la fin de décembre, trouvant que Paris n'était plus tenable, ma mère me fit partir pour Vrécourt, avec ma suite, dans l'intention de m'y rejoindre au bout de deux ou trois mois. Il n'eut pas été prudent de nous faire voyager en poste ; nous aurions été arrêtés à chaque village. On nous installa dans un lourd véhicule, nommé diligence, dans lequel nous mîmes trois jours et demi
(1) Il s'est trouvé des écrivains qui ont bien osé nier que le duc d'Orléans ait été présent en ce lieu. Mais j'ai vu, et ils n'ont point vu. Le duc d'Orléans était bien à Passy, avec M"» de Genlis et ses enfants, et aussi M. de Laclos, que j'ai parfaitement reconnu. Je puis certifier le fait. (Comte de S ).
à gagner Troyes. Nous ne fûmes arrêtés que deux ou trois fois, et obligés de décliner nos noms. Mon précepteur avait pris le costume laïc et un passeport comme tel ; je passais pour son fils. Nous avions pour compagnons de voyage une jeune dame, fort jolie et fort aimable ; un capitaine au régiment de Salis-Samatt suisse, nommé Blumenlhal, et un autre ecclésiastique, aussi en laïc, quijcraignait fort de se compromettre, car il ne dit pas dix paroles, outre les formules d'usage, tant qu'il fût avec nous. La voiture marchait lentement, et avant la dinée nous avions déjà fait connaissance. Nous avions tous la révolution en horreur, hormis l'abbé Lemaître, mon précepteur, imbu des utopies du jour, qui pour tout réformer eût commencé par tout bouleverser dans l'ancien ordre de choses, où je crois qu'il ne trouvait tout-à-fait à son goût que la possession de deux bénéfices simples, qui valaient cent louis, et qu'il tenait de mon père.
Un accident qui arriva à notre guimbarde, nous força de coucher dans un village, où heureusement il y avait une auberge assez propre. Notre jeune dame était peureuse, et ne put jamais se résoudre à passer la nuit, seule, dans une grande chambre à deux lits. Elle ne se souciait ni de M. de Blumenthal, ni des deux abbés, pour gardes du corps, de sorte qu'il fut arrêté que je coucherais dans le second lit, avec l'épée du capitaine sous mon chevet. Elle ferma maternellement mes rideaux, me borda, et persuadée qu'à mon âge on s'endort à peine couché, elle commença tout à son aise, sa toilette de nuit, auprès du feu. Le démon de la curiosité m'empêcha de dormir, et, jetant un coup-d'œil à travers un trou du rideau, j'entrevis de chastes beautés, que ne redoutant pas d'oeil indiscret, elle ne cherchait point à cacher. Mon imagination d'enfant en fut si frappée, que j'en demeurai éveillé fort avant dans la nuit. Quand elle m'embrassa le lendemain pour me remercier, je lui rendis cette innocente caresse avec une vivacité qui la fit réfléchir. Nous nous séparâmes à Troyes, où son mari la vint chercher. Je pleurai en lui disant adieu. Je crois en y pensant
que, Dieu me pardonne, j'étais amoureux d'elle! Chérubin l'aurait bien été! Fiez-vous après cela à des morveux de douze à treize ans.
Vrécourt me parut bien plus agréable que Paris; j'y avais plus de liberté pendant mes récréations. Ce lieu d'ailleurs était beau, et je m'y étais toujours plu. 11 serait trop long de vous en donner, ma chère, une description complète. L'ensemble était grandiose, bien qu'assez irrégulier. Le pavillon du milieu, bâti du temps de Louis XIV, en forme de dôme, était occupé en son entier par un vestibule orné de colonnes et de statues qui représentaient des génies tenant des lanternes. Le grand escalier, très large jusqu'au premier étage, aboutissait à une vaste galerie sur laquelle donnaient le salon et la chapelle, qui était un peu petite, surtout pour les jours de fête ; mais les personnes qui ne trouvaient pas à s'y placer, entendaient la messe, de la galerie et même du vestibule au rez-de-chaussée. Elle était desservie par les récollels de Damblain. L'escalier de droite menait à mes deux chambres et à l'appartement de ma tante de Vomas; celui de mon père et la bibliothèque étaient à gauche, dans le plain-pied du vestibule. De l'autre côté se trouvaient les offices, cuisines, logement du concierge, etc. Les dépendances et communs étaient considérables, et l'on recevait dans le château jusqu'à quarante maîtres avec leur suite. Après qu'il eut été détruit, les basse-cours, écuries, chenils, etc., servirent encore d'abri à vingt-deux ménages qui trouvèrent commode de s'y nicher.
Les jardins étaient à la française, avec des bosquets en charmille, des labyrinthes de gazon et des boulingrins. Devant le salon, il y avait une terrasse avec des statues des grands dieux de la Fable, en pierre, et de grandeur plus que naturelle. Des fenêtres, on découvrait une seconde terrasse qui était à l'extrémité des jardins, et à laquelle on montait par un escalier de vingt-cinq à trente pieds de large. 11 y avait en outre deux orangeries fort belles, un pavillon chinois et un hermitage
rustique, recouvert en chaume, où je passais nies meilleurs moments.
J'étais à Vrécourt depuis environ six semaines, lorsque ma mère y arriva. Elle amenait avec elle ma sœur, que jusqu'alors j'avais bien peu vue. C'est de ce temps que date la tendresse que nous avions l'un pour l'autre, et qui a duré jusqu'à sa mort. Clémentine avait alors onze à douze ans : on l'appelait M Ue de Bcauffremont (1).
A peine arrivée, ma mère chassa mon précepteur, l'abbé Lemaître, qui avait fait serment à la constitution civile du clergé. Elle le remplaça par un tonsuré, qui s'intitulait l'abbé Pernot. Je n'y perdis pas sous le rapport de l'instruction, car il me fit faire des pas rapides. Une affaire de famille l'ayant appelé à Vezelise, sa patrie, il pria ma mère de permettre qu'il m'emmenât chez ses parents, pour ne pas interrompre le cours de mes études. Elle y consentit, et lui recommanda de me conduire à Nancy, qui était a peu de distance, chez la marquise de Ville, son intime amie, laquelle désirait me revoir. Les moyens de transports n'étaient pas faciles à cette époque, surtout loin des grandes routes; les chemins étaient mauvais, et les diligences fort rares. Ma mère me donna une chaise attelée de deux, chevaux, avec un de ses postillons qui devait, pendant que je serais a Nancy, me servir de domestique, ainsi qu'à mon précepteur.
Nancy était fort agité quand j'y arrivai. La garnison, composée des régiments du Roi, et Châteauvieux suisse, infanterie, et Mestre de camp cavalerie, s'était insurgée. Les soldats avaient chassé leurs officiers, et ne reconnaissaient plus les autorités, ni militaires, ni civiles. Le marquis de Bouillè, qui commandait à Metz, reçut ordre de former un corps d'expédition, pour réduire les révoltés. Deux jours après que j'étais
(1) Mon père était baron de Vrécourt ot de Beauffremont. Il avait réglé par son testament que ma soeur hériterait de la terre de Beauffremont. ( Comte de S. )
SOUVENIRS DU COMTE DK NEI ILLY.
arrivé à Nancy, on signala la colonne expéditionnaire ( 1 ). La garnison de Nancy, secondée par la lie de la populace, prit position en avant de la porte de Stainville, et l'affaire s'engagea par quelques coups de canons et un feu assez vif de mousqueterie. Tous les habitants paisibles étaient dans l'effroi et la stupeur. On faisait fort peu d'attention à moi ; j'en profitai pour m'échapper et courir vers le lieu du combat, que je regardai avec la plus grande attention, sans songer aux balles qui me sifflaient aux oreilles et tuaient ou blessaient des soldats auprès de moi. Je mourais d'envie d'avoir un fusil, et de tirer, sans savoir pour quelle cause.
M. le chevalier Desilles, officier au régiment du Roi, que les soldats avaient expulsé, voyant l'affaire engagée, espéra avoir encore assez d'influence pour déterminer une partie, au moins, du régiment à mettre bas les armes. 11 accourut en grand uniforme, et commença à pérorer. J'entendis qu'on lui criait : » Retirez-vous !» 11 y avait, droit au milieu de la porte, une pièce de gros calibre, destinée à foudroyer la tête de la colonne des assaillants dans le cas où il aurait fallu abandonner la position. M. Desilles, s'apercevant qu'on y allait mettre le feu, s'y élança, arracha la mèche des mains du canonnier, se coucha sur la lumière, et embrassa la pièce de toutes ses forces.
Dans ce moment, je fus appréhendé au corps par mon précepteur et mon postillon, et entraîné au logis, où l'on me garda à vue. Je ne m'émus pas des gronderies et des reproches, tant j'étais content d'avoir assisté à une espèce de bataille. Nous apprîmes que le brave Desilles, victime de son dévouement, comme un autre d'Assas, avait été tué sur la pièce, à coups de baïonnettes, et que sa mort n'avait pas été infructueuse, puisque le canon avait été enlevé avant qu'on eût pu le tirer. Les rebelles mirent bas les armes, et les plus coupables passèrent devant un conseil de guerre. Les Suisses,
( I) Août 17»».
qui avaient leur justice particulière, firent pendre trente et quelques hommes de Châtcauvieux. Je vis gigotter leurs cadavres, en Pair, comme je m'en retournais à Vrécourt
M. Pernot lisait de très-mauvais livres et les cachait mal ; de sorte que j'en trouvai un dans son secrétaire, qu'il ne se donnait pas la peine de fermer. C'était Thérèse philosophe, illustré de gravures dignes du sujet. J'avais été me cacher pour le lire à mon aise ; mais ma mère me surprit, m'ôta le livre, et pria Pernot d'aller ailleurs faire un cours de ce genre-là.
Il fut remplacé par l'abbé Robillot, qui avait tous les dehors d'une piété exemplaire, disait son bréviaire fort régulièrement, passait à la chapelle des heures entières, et redoutait si fort la tentation, qu'il aurait eu de la peine à reconnaître les femmes du château autrement qu'à la voix, ne levant jamais les yeux sur elles. Du reste fort instruit, et très-capable de continuer mon éducation. Il n'avait encore reçu que le diaconat.
Chaque courrier apportait de Paris des nouvelles sinistres sur la situation de la famille royale. Ma mère s'en désespérait. Un jour de Magdeleine, le 22 Juillet 1791, je fus réveillé par un grand bruit dans le château (1). On allait, on venait, on ouvrait et fermait les portes avec fracas. 11 me sembla que dans la cour d'honneur, sur laquelle donnaient mes fenêtres, beaucoup de gens parlaient haut et vivement. Mon précepteur ni mon laquais ne répondant à mon appel, je sautai à bas de mon lit, et je courus à la fenêtre, que j'ouvris. La cour était garnie de tous les gens de la maison, qui paraissaient très-inquiets ; les grilles étaient fermées, et les gardes avaient leurs armes. Les paysans formaient des groupes fort animés sur la place
(1) Ce qui va suivre est de quelques semaines antérieur à la révolte des régiments suisses de Châtcauvieux et aux scènes décrites par M. de Neuilly. l/ordre des événements se trouve interverti : ectto simule remarque suffira pour le rétablir.
SOUVENIRS DU COMTE DE NF.l'ILLY
entre la grille et le pont sur la rivière, presqu'en face le château. Je m'habillai à la hâte, et ayant aperçu ma mère, couverte d'un peignoir, qui donnait des ordres et faisait rassembler des armes, je pris mon fusil, mon couteau de chasse, et fus près d'elle en deux bonds. J'avais beau demander ce que tout cela signifiait, chacun était trop préoccupé pour me répondre. Enfin, ayant rencogné un vieux domestique, il me conta que les brigands pillaient Bulgnéville ( à deux lieues de là ), qu'ils allaient arriver à St.-Ouen, et ensuite à Vrécourt. Les habitants de Vrécourt voulaient marcher au secours de ceux de Bulgnéville. Ma mère leur fit comprendre qu'il y aurait de l'imprudence à abandonner leurs foyers en pareille circonstance, et qu'il fallait se borner à envoyer quelques personnes sûres en reconnaissance, d'autant plus qu'on n'avait pas requis leur assistance. Us cédèrent à ce conseil.
Ma mère fît armer tous ses domestiques et une quinzaine d'habitants braves et dévoués. Elle répartit les munitions, fil mettre en batterie deux petits canons qui servaient pour les fêtes, et après avoir pris toutes ses mesures stratégiques, elle rentra avec moi. Je ne restai près d'elle que le temps de déjeûner, et je retournai aux canons, qu'on avait chargés à mitraille.
Rassurés par ces dispositions, nous fûmes tranquilles jusqu'à midi, que nous vîmes arriver les populations de dix à douze communes, avec des allures et des cris qui ne signifiaient rien de bon. Elles se massèrent devant nos grilles, sur le pont, et dans les rues. Les habitants de Vrécourt, surpris, ne purent ou n'osèrent se rassembler. Des hommes, ivres de vin, et poussant de grands cris, demandèrent qu'on leur ouvrit les grilles, qu'on leur donnât des armes, des munitions, du vin. Ma mère, que je ne quittai pas d'une semelle, s'avança fièrement, et fit signe qu'elle voulait parler. Quand le silence fut établi, elle refusa positivement d'ouvrir ses portes, ajoutant que si l'on essayait de les forcer, elle ferait usage de ses moyens de défense; bien décidée au besoin à faire mettre le
feu à plusieurs centaines de livres de poudre, qui étaient dans les souterrains qui s'étendaient sous leurs pieds. A ces mots on démasqua les canons, et à toutes les fenêtres de la façade, il parut des hommes prêts à tirer. Une panique saisit cette multitude. Tous prirent la fuite se culbutant, se dispersant par toutes les issues. La paroisse se trouva déblayée en un instant.
Ma mère, dans son petit corps, avait l'âme et l'énergie d'un héros. La fermeté de son caractère ne s'est démentie à aucun des moments de sa vie, qui a été semée de vicissitudes et d'épreuves, telles qu'en ont connu ceux-là seulement qui ont traversé le temps où elle a vécu. Elle avait de l'esprit, de l'instruction, des talents, de l'amabilité, mais surtout du courage. Aussi m'a-t-elle dit souvent qu'elle eut mieux aimé me voir mort, que d'apprendre que j'aurais faibli de bravoure dans la moindre occasion.
Le portrait que trace M. de Neuilly du caractère si remarquable de sa mère, se peut compléter par quelques passages empruntés à la correspondance très suivie que M. d'Angiviller, tuteur de M"* de Neuilly, entretint avec elle pendant les longues années de l'émigration. M. d'Angiviilcr était âgé, sans enfants; sa femme s'était refusée à le suivre dans son exil, et il n'avait aucun des siens auprès do lui : toutes ses affections se reportèrent sur M"« de Neuilly, qu'il regarda dès-lors, et qu'il aima, comme si elle eût été sa propre fille. M-« de Neuilly lui rendit tendresse pour tendresse, et tous les soins d'un cœur filial.