LETTRES DU COMTE D'ANGIVILLEU A LA COMTESSE DE NEUILLY
« Vous vous plaignez de mon silence, ma chère enfant ; vous avez tort ; mais vous avez bien plus tort encore, quand vous pensez qu'il peut être la suite d'un refroidissement pour vous. Jamais il n'y en aura de ma part : et sur quoi seroit-il fondé? En qui ai-je trouvé un cœur plus fidèle, plus vrai, plus reconnoissant? Àvez-vous connu le mien changeant? Et quelle bizarre idée que celle de penser que votre humeur, ainsi que vous l'appelez, ait pu influer sur mon amitié. Vous êtes vive, mais vous n'avez point d'humeur ; vous êtes sensible, mais vous êtes courageuse ; vous savez endurer et pàtir les peines extérieures que vous pouvez
jîOuvr.NiRs ne comti: nelii.i.y. 29
avoir ; et qui y prend plus d'intérêt que moi ! Je ne connois pas de cœur plus généreux que le vôtre. Je vous aime. La fatigue du jour, l'humeur d'autrui, les contrariétés de chaque moment dans une position telle que la nôtre, ne sont que des motifs trop réels pour causer de petites inégalités, que jamais je n'ai remarquées. »
« Le bonheur se compose de mille petites choses : les
grandes occasions sont rares ; le tous les jours seul rend heureux. Vous mériteriez bien d'en jouir, car je certifierais du fond de mon coeur qu'il n'en est ni de plus fidèle, ni de plus constant, ni de plus tendre, ni de plus soigneux que le vôtre ; j'ajouterai, de plus désintéressé et de plus noble. •
a ..... Quand la sensibilité vous donne aux autres, je l'adore; quand, impérieuse et personnelle, elle veut se les soumettre, elle m'afflige. Je suis né doux, très doux ; mais fier au dedans. Je me donne, et ne sais pas me soumettre : voilà le secret de ma vie, et la source de tous mes chagrins intérieurs. Vous m'auriez peut-être fait enrager et rendu malheureux, si la manière dont je vous ai connue, et dont vous m'avez été donnée comme fille, ne m'avait pas défendu de vous aimer autrement. Mais mon cœur ne vous a rien désiré sous ce titre, qu'il n'ait reçu de vous, et qu'il n'ait tendrement senti. »
« Je n*ai pas besoin d'encouragement pour vous ouvrir
mon cœur, car il vous est ouvert par son propre penchant, et par la certitude que le vôtre l'est également pour en recevoir les épanchements. Sa franchise, sa droiture et la noblesse de ses sentiments me sont connus ; et comment sans ingratitude, pourrais-je douter de sa sensibilité et de son amitié pour moi? Mais lorsqu'il s'agit de vous, croyez-vous que j'ignore, après une si longue connoissance, combien peu vous aimez à laisser vos peines s'exhaler au-dehors ; et combien votre âme, naturellement fière et ferme, a besoin de peu d'efforts pour les renfermer? »
« Ne croyez pas que vos gronderies me peinent, me fâchent, ni ne m'affligent ; bien loin lù, elles me consolent; et votre lettre m'a mouillé les yeux d'attendrissement. Les larmes douces sont le remède qui soulage de ce que laissent après elles les larmes amères; aussi, quoique vous soyez un peu sévère relativement à ma sagesse, vous dont la sévérité n'est pas la qualité prédominante, je vous pardonne la vôtre ; je vous en remercie même : je n'aime pas les amitiés molles. «
SOiJVENIRS PU COMTE DE NEUILLY.
Ce qui m'a le plus attaché à vous, c'est cette vérité sans
mesure et sans ménagement quelquefois, que vous avez dans le caractère, et qui ne prend rien sur le sentiment dans votre àme. J'aime la vérité, comme on aime sa maîtresse ; ses défauts sont mêlés inséparablement aux perfections qui la rendent chère »
« On ne vous sait aucun gré d'une complaisance qui ne
soumet pas la pensée ; ■ on en profite, sans en être jamais content et satisfait ; et plus elle coûte, moins on vous en sait gré. On veut des flatteurs, même en amitié ; la vérité excite toujours quelque reproche intérieur. On n'aime que les esclaves. Ce n'est pas ma manière d'aimer, ni la vôtre »
« Les plaisirs tristes sont les seuls qui me conviennent. Il
y a longtemps que j'ai remarqué, avec attendrissement, combien ils vous conviennent aussi, malgré le penchant qui vous détourne un peu vers la moquerie ; jusqu'à ce que le malheur ou la peine vous enlève comme un torrent, vous entraîne et vous précipite à sa suite. C'est ce qui fait que j'avois un peu envie de rire, quand j'entendis M. de Boisgelin dire que vous étiez une moqueuse, qui n'étiez contente que quand vous pouviez trouver un ridicule ; et je me disois tous bas : Mon Dieu, envoyez-lui une fois la fièvre, ou la goutte, et il verra alors comment s'y prend la moqueuse! »
« Je suis d'autant plus touché de votre amitié, que je sais, qu'en effet, elle n'est pas banale. Aussi sais-je l'apprécier. Je m'y recommande tout entier ; vous connoissez tous mes besoins, et je m'en rapporte à vous plus qu'à personne. Je dis avec vous mon in manus. Mais que de peine je vous donne, et combien d'obligations je contracte ! Mon cœur paie tout ce qu'il doit. Si le reste de ma fortune s'était conservé de même, je serais bien riche. •
« Les amis qui, comme vous, portent dans leur cœur les besoins de l'amitié sont bien rares; et, après vous, je n'ai trouvé que
R qui ait conservé cet intérêt tendre et soigneux qu'il est si
consolant de trouver dans les peines. »
« Que ne vous dois-je pas, bon et tendre cœur? je vous aime de tout le mien. Non, mon enfant, ma chère, bien chère, mille fois chère enfant, je ne connois pas d'amie plus serviable, plus active et plus tendre ; mais aussi ne connoissez-vous pas de cœur plus reconnoissant. »
SOLVFMins DU COMTE DE NEUII.LY
« Je me suis cru encore ministre, en recevant ce grand
papier. Vous êtes bien bonne, bien tendre ; mais je suis bien sensible, et rien de vos bontés n'est perdu : tout est recueilli dans un cœur qui vous aime bien tendrement. Ne me parlez donc plus de l'ennui de vos longues lettres. Est-ce que vous pouvez douter du plaisir infini qu'elles me font? Ce sont les seules qui me touchent et me consolent. Plus elles contiennent de détails, plus elles me sont douces ; il n'en est point de petit dans la situation où je suis, ignorant tout au monde. D'ailleurs ces soins si suivis, si tendres, croyez-vous que l'infortune ait assez desséché mon cœur pour qu'il cesse d'en sentir le prix ; quand dans les temps de bonheur c'étoit pour lui la plus douce des jouissances ? Oh ! combien un cœur tendre et reconnoissant dédommage de l'ingratitude ! Combien même il la rendrait aimable, si elle pouvoit cesser d'être odieuse, puisqu'elle sert à le faire mieux sentir et reconnoltre •
Peu de jours après notre alerte du 22 juillet, arriva le comte de Langeac, avec gens et chevaux, pour s'établir à V récourt ; je ne vous parlerai de lui qu'en peu de mots.
Le comte de Langeac était fils de M. de St. Florentin, duc de la Vrillière (1), qui avait eu six autres enfants d'une certaine M me Sabatin, une des plus belles personnes du temps. Afin de constituer un état à ses bâtards, le duc la fit épouser à un vieux comte de Langeac, qu'il avait extrait des montagnes d'Auvergne où il mourait de faim. Ce malheureux ne vit sa femme qu'à l'autel; d'où, après avoir reconnu comme siens tous les enfants du duc de la Vrillière, il monta en voiture pour se rendre à Pont-St.-Esprit, dont on lui avait donné le gouvernement pour prix de sa complaisance, avec une bonne pension, et défense d'en sortir, par lettre de cachet.
Le comte de Langeac était un peu au-dessus de la petite taille, d'une jolie figure, fait à peindre, et la tournure la plus élégante qu'on put voir. Mais il n'avait guère pour esprit que
(1) Louis Phelypeaux, comte de St. Florentin, duc de la Vrillière, né en «05, mort en 1777 ; le sixième de sa branche investi de la charge de secrétaire d'Etat. 11 fut, durant l'espace de 52 ans, ministre en grande faveur auprès du Roi Louis XV.
32 sorviîNirss m: comte ni-: nkuii.ia.
du caquetage, du commérage; savait à fond la chronique scandaleuse de la Cour, de la ville, et des coulisses : c'est avec quoi il alimentait son entretien. Le duc de la Vrillière avait fait une énorme fortune à tous ses bâtards; qui tous avaient de l'esprit, du mérite môme, et se sont honorablement tirés d'affaire. Quant à M. de Langeac ses débuts n'avaient point été brillants, et la manière dont il figura depuis ne le fut pas beaucoup plus. 11 avait été nommé colonel à la suite des grenadiers de France. On l'avait envoyé avec M. de Maillebois faire la guerre en Corse, afin d'avoir un prétexte de lui donner la croix de St. Louis. Mais il lui manquait ce qu'on eût trouvé chez le plus mince des gentilshommes, du courage. Il craignait les balles des tirailleurs Corses, et ne tarda pas à quitter le théâtre de la guerre. Ses revenus, quoique considérables, étaient toujours mangés d'avance ; ses dépenses étaient folles. Plusieurs femmes se ruinèrent pour lui, entre autres la vicomtesse de Choiseul.
J'avais pour M. de Langeac une haine d'instinct : ce fut le même sentiment qu'il inspira au château et à la commune, où ma mère cependant était adorée, comme l'avait été mon père. Tout changea de face : cet étranger qui ne devait être là que comme un visiteur indifférent, affecta l'empire. 11 se mêla de tout, brouilla tout, chicana les domestiques, les fermiers, les paysans! Je ne fus pas plus épargné que les autres; il voulut étendre sa surveillance sur mes éludes; lui, ignorant, et non lettré! Je n'y fis pas beaucoup d'attention d'abord, mais il poussa les choses si loin, que la patience (et je n'en avais guère) m'échappa.
J'avais un goût prononcé pour les panades; et comme dans ce temps-là, chacun déjeûnait séparément, j'en faisais demander souvent au cuisinier. Un matin, mon domestique revint san6 ma soupe favorite, et m'annonça que M. de Langeac avait défendu qu'on m'en fit sans sa permission. Je courus en colère chez ma mère, à laquelle je fis mes plaintes. Elle m'écouta froidement, et me répondit qu'il fallait que M. de Langeac
eut ses raisons pour avoir donné l'ordre qui me regardait. — Comment! m'écriai-je, est-il mon tuteur ou mon maître? — Il a sur un enfant comme toi l'autorité de l'expérience et de l'âge : j'entends que tu l'écoutés et lui obéisses. — Et moi, je vous déclare, que je ne l'écouterai ni ne lui obéirai. — C'est ce qu'on verra! — J'étais hors de moi, et enrageais de mon impuissance à résister. Quoique d'un caractère vif et absolu, il était cependant facile de me ramener par la douceur; mais quand on voulait agir avec moi durement et impérativement, je me serais plutôt laissé piler que de céder. J'avais le discernement du juste et de l'injuste ; aussi quand je me sentais en faute, je n'osais rien dire ni me regimber.
Mon précepteur avait été passer deux jours à Neufchâteau, et m'avait taillé des devoirs à faire pour ce temps-là. Je me levai plus matin que de coutume, pour courir dans les jardins. Après une bonne promenade, je me mis à l'ouvrage. Je traduisais les Commentaires de César, qui m'intéressaient beaucoup. J'étais au plus fort de mon travail, quand j'entendis ouvrir ma porte; je ne me retournai pas, croyant que c'était mon valet. Un léger bruit derrière moi me fit tourner la téte; c'était M. de Langeac, qui regardait mon cahier par dessus mon épaule. Le sang me monta à la figure; je lui demandai ce qu'il voulait? — Voir ce que vous faites; et si vos devoirs sont au courant. — Mêlez-vous de vos affaires, m'écriai-je, et allez-vous-en au diable ! Il me traita d'insolent, d'impertinent, me jura que je serais puni. Mon emportement n'eût plus de bornes; je ne sais ce que je répondis. Impatient, il s'avança vers moi la main levée pour me frapper; je saisis la barre de fer de la cheminée, et je lui en aurais fendu la tète, s'il ne se fut dérobé à ma fureur.
L'arrestation du Roi à Varennes, causa la nôtre (1). Nous fûmes détenus à La Marche, chef-lieu du district, où nous ne
(1) Juin17M.
fûmes pas trop mal. Ma mère était prisonnière, mais ma sœur et moi et nos domestiques, avions la permission de sortir (1).
L'amnistie nous libéra, et nous retournâmes à Vrécourt (2). Le premier soin de ma mère, à peine remise en liberté, fut de s'offrir elle, ma sœur et moi, en otage pour le Roi et sa famille. Depuis son retour de Varennes, ce malheureux Prince, abreuvé d'outrages, était gardé à vue et détenu ainsi qu'un prisonnier, dans son propre palais. Plusieurs centaines de personnes généreuses, émues pour lui d'indignation et de pitié, s'étaient flattées de l'espoir qu'en s'offrant elles-mêmes, comme caution et comme gage de sa personne, elles obtiendraient qu'on lui rendrait un peu de liberté. Vain espoir ! ma mère cependant, le partageait; aussi, dans sa prison, elle avait été inconsolable de n'avoir pu s'associer une des premières à cet acte de courage et de dévouement envers ses maîtres infortunés ( 3 ).
(1) Pendant que nous étions à La Marche, il n'y fut bruit, un moment, que d'un duel entre le contrôleur des actes et un jeune sergent d'artillerie, alors en permission chez son pèro, le bonhomme Perrin, huissier au tribunal. L'affaire eut lieu dans une chambre close. Perrin, en se fendant, enfila son adversaire avec son épée, et le cloua au mur. Le blessé en revint ; quant au héros de l'exploit, il fut plus tard le brave et loyal duc de Bellune. 11 a illustré un nom qui n'est pas celui qu'il avait reçu de son père. Comme Perrin rappelait Perrin Dandin, il s'en dégoûta, et quand il fut entré au service, il prit le uom de Victor, qui veut dire vainqueur, et qui lui parut mieux aller à un soldat (Comte de N.)
(2) L'amnistie qui fut proclamée par l'Assemblée nationale, après que l'infortuné Louis XVI eut déclaré qu'il acceptait l'acte constitutionnel (septembre 1791 ).
(3) Cette pensée généreuse de se dévouer pour le Roi était due à l'initiative de Durosoi, qui dirigeait alors la Gazette de Porit. Répondant a son appel, un grand nombre de royalistes de tout rang et de tout âge, avaient offert de se constituer prisonniers et cautions solidaires de Louis XVI. Durosoi commença par publier les noms de ceux qui s'offraient ; mais il ne continua pas longtemps, car c'eût été désigner des victimes à la mort. Lui-même arrêté, et mis en jugement, peu de jours après le 10 août, paya de sa tète son dévouement à la cause royale.
La liste des otages de Louis XVI comprend six cent onze noms. Ce document, devenu rare, a été publié, en 1816, par M. Boulage, qui lui-môme avait été un des otages.
La joie que nous avions éprouvée en nous retrouvant à Vrécourt, fut grande, mais de courte durée. Une après-midi, à la tombée de la nuit, la paix du château fut troublée par des cris perçants qui partaient de l'appartement où ma sœur était logée avec sa gouvernante. Les premiers qui accoururent pensèrent être renversés par la gouvernante épouvantée, qui se précipitait dans les corridors entraînant Clémentine avec elle. Un coup de fusil avait été tiré dans la direction des fenêtres de l'entresol donnant sur la cour d'honneur ; la balle avait fait voler les carreaux en éclats, et, sifflant par dessus la téte de ma sœur, était allée se loger dans le mur. Ma mère comprit qu'il fallait se bâter d'abandonner des lieux où l'affection dont on nous avait entourés jusqu'alors, ne nous mettait pas à l'abri de pareils dangers. Déjà plusieurs de nos parents, et un grand nombre de personnes de sa connaissance s'étaient rendues à Coblentz; elle se détermina à les y rejoindre, et à émigrer avec moi. Elle confia ce qu'elle avait de plus précieux à l'abbé Robillot, mon précepteur, et à Millot, notre jardinier en chef, attaché depuis longtemps à notre service, et qui nous avait déjà donné autant de preuves de dévouement que de discrétion. Il fut décidé que ma mère partirait seule avec moi, sous prétexte de me conduire au collège de Nancy. Ma sœur devait rester à Vrécourt avec sa gouvernante, sous la garde de Millot et de notre ex-juge, M. Drouot. Ma mère se proposait, après qu'elle m'aurait placé près des Princes, de revenir chercher Clémentine.
Nous partîmes en berline avec nos chevaux, notre cocher, et une femme de chambre. Nous avions beaucoup d'or cousu dans nos vêtements; il y avait une centaine de louis dans la houppe de la boîte à poudre. Nous voyageâmes à petites journées, sans être inquiétés jusqu'à Thionville. Le difficile était de franchir la frontière; nous en vînmes à bout sans malencontre, grâce à l'hôte du Faisan, où nous étions descendus. Ce brave homme, bon royaliste, avait déjà facilité la sortie de plusieurs émigrés, et en sauva, depuis, par centaines. Il
annonça sans affectation, que nous allions chez M. de Lostanges, dont la terre touchait à la frontière allemande. On le crut d'autant plus facilement, que nous n'avions pas de paquets apparents. A peine eûmes-nous atteint les poteaux jaunes et noirs, à l'Aigle à deux têtes, que le cocher et moi nous arrachâmes nos cocardes nationales. Ayant fait une halte, j'en fis un usage qu'il ne serait pas bienséant d'exprimer, môme à sa nièce.
Nous gagnâmes Luxembourg. Ma mère respirait; il semblait qu'on venait de lui ôter un pesant fardeau de sur les épaules. Quant à moi, j'étais heureux de voir du nouveau : l'aspect du pays, le mouvement du voyage, tout me ravissait.
La citadelle de Luxembourg est bâtie sur un rocher d'une hauteur prodigieuse et à pic. Cependant, m'a-t-on dit, des soldats ont trouvé moyen de déserter en se laissant glisser du haut en bas, à cheval sur leur baïonnette.
Une fois engagés dans les montagnes de Trêves, les chemins devinrent difficiles : nos chevaux en avaient assez de tirer notre grosse berline. Force fut de nous arrêter dans un village, après l'étape de Grevenmacker, et de savourer pour la première fois les détestables bouchons du pays. Ame qui vive, ne parlait français, et quelques leçons d'allemand ne m'avaient appris qu'à demander du pain et de la viande. Par exemple, je savais passablement jurer dans cette langue, et c'est utile en certaines circonstances. Il nous fallait des chevaux de conduite ; mais mon savoir, ni les gestes italiens de ma mère ne pouvaient nous faire deviner. Par un bienfait de la Providence, survinrent deux capucins en quête. L'un d'eux savait le latin, que je parlais assez couramment. Nous nous entendîmes à merveille, après que nous eûmes vaincu la difficulté causée par la manière dont chacun de nous prononçait la langue de Cicéron. Avec l'aide de cet enfant de St. François, nous obtînmes tout ce que nous désirions; sans parler de ses avis, et de renseignements qui nous furent fort précieux.
Ma mère lui prodigua force signes de remerciements; elle donna pour le couvent ; et nous partîmes avec la bénédiction des capucins.
NOTES
Note 1. — Il existe au Cabinet des titres de la Bibliothèque de la rue de Richelieu un dossier concernant la famille de Brunet de Neuilly.
Il renferme : les preuves de noblesse faites en 1694 par Mario- Charlotte de Brunet de Neuilly; et, en 1739, par Geneviève de Brunet de Neuilly, pour leur admission dans la maison royale de St. Louis, à Saint-Cyr. — Les preuves faites en 1699 par Jean- Charles de Brunet, Ss r de Neuilly, devant M. de Phelipeaux, intendant de la généralité de Paris, pour être maintenu sur le catalogue des nobles de cette généralité, et l'arrêt de maintenue^— La généalogie dressée en 1777, par d'Hozier, de la branche de Brunet de Delouze, pour l'entrée aux Pages de Hyacinthe de Brunet; et enfin la copie d'un assez grand nombre d'actes, de brevets et lettres de service des 16 e , 17« et 18" siècles. La filiation remonte à Didier de Brunet, qui épousa, en 1531, Nicole de Saucières de Tenance.
Brunet et Brunet Neuilly, portent : de gueules, à deux chevrons d'or alésés, accompagnés de trois étoiles d'argent.
Note 2. — Le fief de la Maison-forte d'Aizanville appartint en dernier lieu à François- Alexandre de Brunet, chevalier de Neuilly, lieutenant-colonel de cavalerie et chevalier de St. Louis ; qui l'avait reçu, en 1732, de son oncle Jérémie de Brunet, chevalier de Neuilly. — Aizanville est un petit village à peu de distance de Châteauvillain en Champagne.
Note 3. — On lit dans les Mémoires de St. Simon : « Hébert, de la congrégation de la Mission, avait acquis une grande et juste réputation étant curé de Versailles. Le cardinal de Noailles lui avait fait donner l'évèché d'Agen, nonobstant les constitutions de
cette congrégation, qui excluent leurs membres de lépiscopat. Il faisait merveille dans son diocèse etc. »
Un grand souvenir se rattache au nom de François Hébert. Ce fut lui que Bossuet fit appeler pour l'assister pendant toute la durée de sa dernière maladie et à sa mort. 11 l'avait toujours tenu en grande amitié et considération. Aussi ce fut à lui qu'il dicta son testament et ses dernières volontés.
On lit dans le Journal de l'abbé Ledieu : ■ 27 août 1703. — M. de Meaux s'est confessé à M. le Curé, qui est M. Hébert, d'une bonne famille de Paris, homme de mérite et qui instruit fort bien; auparavant supérieur du séminaire d'Arras, et le prêtre peut-être le plus capable de la congrégation de la Mission. » Lorsque Bossuet mourut (12 avril 1704), François Hébert venait d'être appelé à l'évêché d'Agen. « Mgr. Hébert, dit Ledieu, accompagna le corps
du défunt, qui fut transféré, le 16 avril, de Paris à Meaux
Le 18, dans la cathédrale de Meaux, ont eu lieu les funérailles; Mgr. l'évêque d'Agen a dit la messe pontificale et mis le corps en terre. »
Il est souvent parlé de M. Hébert dans les Mémoires pour servir à l'histoire de M me de Maintenon, par La Beaumelle (Passim), et dans la correspondance de Fénelon.
Note 4. — M. André Hébert, écuyer, S? r . du Loreau, de Hanche et de Hondreville, figure comme parrain sur l'acte de baptême de Jean-Francois-André de Brunet de Neuilly, son neveu (1723). Il fut plus tard introducteur des ambassadeurs.
Note 5. — Par les Coucy, je fus par la suite allié aux Reggio ; le maréchal Oudinot ayant épousé en secondes noces M ,,e de Coucy. Elle me traitait de cousin : nous l'étions d'assez loin, et ce titre, de sa part, était plutôt une marque d'amabilité. (Comte de N).
Note 6. —Ma mère appelait : mon cousin, le comte d'Orglandcs, qui, sous la Restauration, donna sa fille cadette en mariage au comte de Champagne, sous-lieutenant aux gardes du corps, compagnie de Noailles. (Comte de N.)
La parenté des Neuilly avec les d'Orglandes venait des Beauchamp : Nicolas d'Orglandes, comte de Briouze, ayant épousé, en 1711, Anne-Suzanne, fille de Guillaume-Alphonse de Beauehamp. Onze enfants naquirent de ce mariage : sept fils et quatre filles.
Note 7. — J'ai une lettre de ma mère, écrite en 1798, à son oncle de Boisgclin : elle lui parle de l'amitié que le comte de Vaudreuil avait pour mon père, et de notre parenté « par nos grand'mères communes. » J'ignore si nous avons eu cette grand'mère du côté des Neuilly ou des Lantagnac. {Comte de N. )
Note 8.— Le marquis d'Andelarrc était cousin-germain de mon grand-père. Il avait un fils, que mon père fit entrer dans les dragons de Noailles. ( là.)
Note 9.— M. et M me de Beauchamp eurent six enfants, cinq filles et un fils. La comtesse de Neuilly était l'aînée; la seconde fille, Philippine, fut mariée à M. de Mondhiver, ancien mousquetaire, fort âgé, riche, et qui la laissa bientôt veuve avec une belle fortune. Eugénie, la troisième, épousa M. de Mandavy, bon gentilhomme du Pèrigord, officier aux chasseurs du Gévaudan, qui émigra plus tard, et passa au service d'Angleterre. Adélaïde , la quatrième, fut mariée au comte de Millo, lieutenant-général, commandant à Aix, cordon rouge, qui l'épousa en secondes noces. La cinquième fille, Clotilde, ne se maria pas. Elle avait passé le temps de la révolution au château de Montuzet, près de Blaye, chez une amie de sa famille, M me de la Gaucherie. C'est là qu'elle se trouvait encore cinquante ans plus tard, et qu'elle mourut à l'âge de près de 86 ans.
M. Avenant-Alphonse de Beauchamp fut le dernier de ces six enfants. Il entra fort jeune au service de Sardaigne, et s'en retira au bout de peu de temps pour venir se fixer en France La frivolité de son esprit nuisit à sa fortune, qui promettait d'être brillante. Il a laissé plusieurs écrits, qui témoignent de sa facilité et de son talent : le meilleur et le plus connu est l'histoire de la guerre de la Vendée.
Beauchamp porte : d'argent, au trophée d'aimés de sable, d'où sortent trois palmes de sinople.
A force de cheminer, nous entrâmes à Coblentz, par le pont de la Moselle, près duquel une jolie petite maison, avec un jardin, avait été louée et préparée pour nous. Le propriétaire, barbier-chirurgien, vint nous offrir son rasoir et sa lancette. A mon grand regret, je n'avais pas encore besoin du premier.
Notre présentation aux Princes eut lieu deux jours après notre arrivée. Ils me reçurent avec cette bienveillance et cette bonté qu'ils ont daigné me conserver depuis. Mon père ayant fait partie de la maison de Monseigneur comte d'Artois (1), il était naturel que je m'attachasse à ce Prince, que la nature avait doué au physique et au moral de cet attrait qui gagne les cœurs à la première vue, mais ne garantit pas de l'ingratitude.
Il témoigna à ma mère le regret de ne pouvoir me prendre dans ses pages, dont le nombre était complet ; mais il me plaça dans le guet de ses gardes, composé de trente Maîtres, choisis dans les meilleures familles, montés sur des chevaux à courtes queues, et attachés plus particulièrement à la personne du Prince, bien qu'ils fissent le service, et manœuvrassent avec les autres gardes.
J'avais une vocation décidée pour l'état militaire. Qu'on juge de ma joie, quand je me vis vôtu du charmant uniforme
(I) Charles-Philippe do France, second frère du Roi, né en 1737, qui fut depuis, le Roi Charles X.
vert, avec parements, revers et collet cramoisis, galonné en argent, avec des épaulettes de capitaine, parce que j'en avais le grade. Je me levais la nuit pour aller le considérer.
Je fus attaché à la compagnie d'Alsace (à la solde des Princes) qui portait la couleur bleu de ciel entre les deux galons de la giberne.
Je savais déjà l'exercice, et je commençai immédiatement mon service. J'obtins de monter au manège de l'Electeur (1), commandé par le comte O'Hègerty ; et, au dehors, avec Dclorme, ancien piqueur du Roi, sous mon père. J'étais soigné comme l'enfant de la balle. Cela ne m'empêchait pas de monter au manège du corps; et, un peu plus tard, à l'escadron.
Tous les jours je faisais un cours de théorie, j'apprenais l'allemand, et tous les cinq jours revenait mon tour de garde; de sorte que j'étais passablement occupé. J'étais grand et fort pour mon âge, frais, dispos, et très gai. Malgré mon désir, il me fut impossible de continuer ma rhétorique ; j'en ai eu du regret ; et par la suite, j'ai essayé d'y suppléer.
Comme ma mère demeurait loin des différents lieux où m'appelaient mes occupations journalières, elle me donna pour mentor M. Jahan de Belleville, un de mes camarades, plus âgé que moi de huit à neuf ans; homme d'esprit, aimable, tout à fait de bonne compagnie. Je fus logé seul avec lui, assez loin de ma mère.
J'allais à la comédie allemande aussi souvent que me le permettait mon service, et les exigences de ma mère, qui recevait fréquemment ses amies et connaissances. Elle me menait chez les comtesses de Vergennes, de Mesnard et de Montléar, etc. Mais comme je m'y trouvais à peu près le seul de mon âge, je ne m'y amusais guère, et n'attendais que le moment de m'échapper. Ma mère voyait aussi beaucoup
(1) Clément-Wenceslas, prince de Saxe, Electeur et archevêque de Trêves, né en 1730; frèro de feu la Dauphine, mère du Roi, du comte de Provence et du comte d'Artois.
d'hommes mêlés à la politique, et, parmi eux, d'anciens membres du côté droit, entre autres Cazalès, l'abbé Maury, le marquis de Bonnay; mais elle me dispensait naturellement d'assister aux entretiens sérieux qu'elle pouvait avoir avec eux.
Au spectacle, j'eus une querelle avec un émigré de la coalition d'Auvergne, qui m'ayant poussé, refusa de me faire des excuses. Il aggrava l'impertinence, en me traitant de blancbec. Je le provoquai, et le lendemain nous fûmes mettre habit bas, sur le bord de la Moselle. Je m'étais gardé de prendre Jahan pour témoin : j'en choisis un autre, un peu plus étourdi. J'avais une assez mauvaise position sous les armes, parce que, ne voulant pas être blessé au visage, je tenais ma main gauche près de ma bouche. Après quelques bottes, mon adversaire se fendit sur moi. Je dérangeai sa pointe avec la main gauche et la fis couler le long de mon bras, qu'elle déchira depuis le poignet jusqu'au coude. Au môme moment je lui fis au côté droit une blessure, qui le retint au lit plus de quinze jours. Nos témoins nous firent embrasser, et nous nous séparâmes.
Je passai chez ma mère, qui pansa mon égratignure. Bien qu'elle me parlât peu, je crus m'apercevoir que loin de me blâmer de ce que j'avais fait, elle en était satisfaite.
Je m'étais lié intimement avec deux jeunes gens à peu près de mon âge, les comtes de Piré et de Balbi. Nous passions ensemble tous les moments dont nous pouvions disposer. Piré servait dans les gardes du corps du Roi, avait l'habit bleu, parements, revers et collet rouges galonnés. Balbi était dans les gardes de Monsieur, avec l'habit rouge, le reste bleu de roi, et galonné comme nous. Comme je l'ai dit, mon uniforme était vert. Nous étions tous trois assez jolis garçons ; on nous nommait les inséparables; plaisirs, folies, tout était commun entre nous. La destinée a traité chacun de nous d'une manière différente. Piré, rentré en Bretagne à l'issue de la guerre des chouans, qu'il a faite, prit du service, fut distingué par Bonaparte, et devint lieutenant-général. En 18U, il
fut détaché avec un corps volant, pour s'emparer de la personne de Monsieur, comte d'Artois. Cette mission, qui n'eût pas échoué, si le succès n'eût dépendu que de sa volonté, m'éloigna de lui. En 18Î5, je le rencontrai, mais je ne voulus pas le revoir.
Balbi a mal fini : après avoir mangé tout ce qu'il avait, il a fait des bassesses, est devenu forban, et a péri misérablement, je ne sais où, dans un naufrage ou un combat. Il était alors l'enfant gâté de sa mère, dame d'honneur de Madame (1), et maîtresse pour la forme de S. A. R. Monsieur, qu'assurément elle n'avait pas captivé par sa beauté. M me de Balbi (2) était laide, avec des yeux superbes, des dents horribles, un esprit extraordinaire, rempli de saillies et de naturel.
Madame avait sa Maison logée dans la partie droite d'un immense hôtel qui appartenait à l'Electeur. Monsieur avait ses appartements du côté opposé. Pour aller de l'un chez l'autre, il fallait passer du dehors ou traverser le salon d'honneur, qui tenait toute l'aîle du milieu. Monseigneur comte d'Artois, demeurait du même côté que Madame. II était installé en garçon. La Princesse sa femme était à Turin. M me de Balbi logeait au rez-de-chaussée, sous l'appartement de M. le comte d'Artois.
ïïalbi nous attirait chez sa mère, où il y avait un excellent souper, et Monsieur n'y manquait jamais. On y était fort gai. Je finis par y passer presque toutes mes soirées. Tous les soirs, quand la comtesse de Balbi avait fait son service auprès de Madame, elle rentrait chez elle, où sa société s'assemblait. Mais d'abord elle changeait de toilette ; on la coiffait près d'une petite table, qu'on apportait d'une pièce voisine; on lui
(1) Marie-Joséphine-Louise de Savoie, comtesse de Provence ( Madame ) t née en 1753, mariée en 1771.
(2) N. de Caumont la Force, comtesse de Balbi, attachée à la Maison de Madame, comme dame pour accompagner, en 1778 ; et comme dame d'atours, en 1780.
.soL'vi-NiRd du i:o.\m: m: nf.ujua
passait ses robes, et môme sa chemise, en notre présence : c'était reçu, et cela nous paraissait si naturel, que nous n'y pensions môme pas. Je dois dire que malgré mes yeux assez vifs, je n'ai jamais rien vu de plus que si elle avait eu autour d'elle dix paravents. Nous étions là, Piré, Balbi et moi, petits garçons sans conséquence, bien que portant l'uniforme, et des hommes déjà ; mais Monsieur y était aussi, et n'y faisait pas plus d'attention que nous. D'ordinaire, il demeurait le dos tourné, assis dans un fauteuil devant la cheminée, la main appuyée sur sa canne à pommeau, dont l'ombre, lorsqu'on la projetait en silhouette, formait le profil de Louis XVI. Il avait la manie de fourrer le bout de cette canne dans son soulier.
Pendant la toilette de M»* de Balbi, qui durait à peine dix minutes, la conversation suivait son train. Elle continuait sur le même ton familier et gai, après l'arrivée de M. d'Avaray, du comte de Vérac, et du très-petit nombre d'habitués admis à ces soirées. On parlait spectacles, musique, nouvelles de Paris, chansons, fatras, chronique scandaleuse. Monsieur contait des anecdotes d'une manière ravissante, et savait gazer ce qu'elles avaient quelquefois de graveleux. On jouait à des jeux d'esprit, on remplissait des bouts rimés, et Monsieur voulait que nous fissions comme les autres; on faisait une lecture; quelquefois c'était mon tour. Je lisais bien; je le tenais de ma mère, qui lisait en perfection. Monsieur me passait le livre : « Achille, lis-moi cela. » Parfois il fallait faire des vers, et S. A. R. daignait nous donner des leçons de prosodie. On tirait les sujets au sort. Un soir, il m'arriva de terminer assez heureusement ma pièce par du latin dont la rime était juste, et faisait bon effet. Je fus surpris de la satisfaction qu'en montra Monsieur. Il me la fit relire, la lut lui-même tout haut, et me baisa sur le front. De ma vie, je n'ai été si honteux.
Tous les dimanches, nous allions faire notre cour au vénérable et pieux Clément-Wenceslas, Electeur et archevêque de Trêves, évêque d'Augsbourg etc., etc oncle de nos princes,
et à sa sœur la princesse Gunégonde. Sa résidence était neuve, et d'un goût parfait.
Nous nous préparions à entrer en campagne, et jamais on n'a désiré plus vivement le commencement des hostilités. Un matin que Jahan était sorti, j'en profitai pour faire des propretés qui n'étaient pas de son goût. 11 s'agissait de blanchir mes culottes et vestes de drap blanc; j'étais au milieu d'un nuage de terre de pipe et de blanc-d'Espagne, qui ressemblait à un bain de vapeur. Jahan arriva tout essoufflé, commença par m'envoyer à tous les diables, ouvrit portes et fenêtres, et me cria que le Roi, qui était parvenu à sortir de France, était à Ath avec 10,000 Autrichiens. 11 était comme un fou, mon pauvre Jahan ; vive le Roi, vive le Roi ! s'écriait-il à chaque instant.
Je ne fus pas long à m'habiller; et lui non plus. Les rues étaient pleines de monde; on était en émoi; on s'appelait, on se parlait; chacun contait la nouvelle et l'embellissait. Au lieu de 10,000 Autrichiens, il y en avait 100,000 avant que nous ne fussions chez les Princes; on y faisait des malles, on chargeait des voitures, on se pressait, on se poussait, et nous apprîmes que les Princes étaient chez l'Electeur, où nous allâmes aussitôt.
Les salons y étaient pleins, comme le spectacle à une première représentation. Un quart d'heure après, les Princes parurent; l'Electeur, ainsi que sa sœur, entrèrent après eux. Monsieur, l'air rayonnant de bonheur, nous confirma la nouvelle, et nous dit que dès que le courrier qu'il attendait serait arrivé, son frère et lui partiraient pour aller joindre le Roi ; et qu'immédiatement après, l'armée se mettrait en marche. Des transports, des acclamations de joie lui répondirent. Oubliant les lois du respect et de l'étiquette, on se précipita au cou des Princes, qui se prêtèrent avec indulgence à ces démonstrations; ils furent embrassés par tous ces gentilshommes. L'Electeur ne l'échappa pas non plus. Il n'y eût pas jusqu'à la
Princesse, toute vieille et laide qu'elle était, qui ne fut baisée et rebaisée. Jamais elle n'avait dû se trouver à pareille fête.
On attendit toute la nuit, et le matin amena la déception. On apprit qu'on avait été dupe d'une mystitication. L'idée en fut depuis attribuée à l'envoyé révolutionnaire, M. de Ste. Croix. Il fut heureux pour lui qu'on n'en ait pas eu la certitude, car il aurait eu peine à sauver sa vie (1).
Personne n'avait songé à manger, tant la préoccupation était grande : mais quand on a quatorze ans, la nature a des lois auxquelles il faut obéir : je fus acheter un gâteau de Savoie, que je dévorai sans boire, pour qu'il passât moins vile. A propos de ce genre de pâtisserie, pour lequel j'avais un faible extrême, il m'arriva un événement qui pendant quelques jours amusa la Cour à mes dépens. Je faisais ma faction de minuit à deux heures, à la porte de mon Prince, que je croyais rentré, et dormant. Je m'étais pourvu d'un gâteau de Savoie que j'avais coupé en deux, et mis dans mes poches. Je savais qu'en cas de soif, je trouverais une cruche d'eau dans le corridor.
Ayant posé ma carabine, je me mis à manger mon gâteau à grandes bouchées; mais ayant entendu du bruit sur l'escalier, je fourrai dans ma bouche le gros morceau que je tenais à la main, et je me mis à mon poste, en face de la lampe. C'était Monseigneur, qui avait prolongé sa soirée chez la comtesse de Polastron, et rentrait suivi du comte François d'Escars, capitaine des gardes de service, et de quelques personnes. Passant devant moi, il remarqua l'enflure produite par le gâteau, que je n'avais pu avaler, et s'arrêta. Comte François, dit-il, cet enfant est malade; faites-le relever; puis me levant par le menton, la tête que la honte me faisait baisser : a Qu'as-tu? me ditil ». Je ne pus proférer un mot. Le comte François ayant remarqué que mes deux poches étaient d'une exhubérance inusitée,
(1) Bigot de Ste. Croix, ministre plénipotentiaire près l'Electeur de Trêves, était généralement fort mal vu des émigrés; attendu que sa mission avait pour principal objet leur dispersion et leur éloignement de l'Electoral.
48 SOUVKNIHS DU UOMTE DE NEU1LLY.
y porta la main, et y trouva l'origine de ma fluxion, qu'il montra au Prince en riant de bon cœur. — « Crache ce que tu as dans la bouche, me dit S. A. R. » — 11 fallut bien obéir; j'aurais voulu être à cent pieds sous terre.
Le lendemain, on ne parla que de mon aventure ; et Monsieur ne m'épargna pas les plaisanteries. S. A. R. Madame me dit que si elle savait quand je serais de garde, elle ferait en sorte que j'eusse de quoi boire, pour que je n'étouffasse pas. A quelque temps de là, pour la punir, je lui volai deux bouteilles de vin de Champagne, dans un panier placé entre deux portes de son appartement. Il me fallut être le plastron des grands, et endurer en silence; quant aux autres, je déclarai que je ne le souffrirais pas. D'Alvimare, un des gardes de Monsieur, ayant voulu faire le joli cœur à mes dépens, je lui campai dans le bras un bon coup d'épée, qui fit taire les malins. Je gagnai en outre deux jours d'arrêts, pour m'apprendre à ne pas tirer l'épée aussi vite, et à mieux entendre la plaisanterie.
Ce fut à peu près dans ce temps-là, que je vis, à ma grande joie, arriver ma pauvre sœur, que sa gouvernante, M me du Bourg, avait amenée. Notre séparation nous avait paru bien longue à tous les trois. Nous nous aimions tendrement, Clémentine et moi, nous* nous entendions fort bien, et nous plaisions toujours ensemble.
Tous les préparatifs étaient faits pour notre entrée en campagne, lorsque un mercredi, à la soirée des Princes, arriva la nouvelle de l'assassinat de Gustave 111, roi de Suède, par Ankarstrœm, pendant un bal masqué (1). Ce prince, qui avait reçu une brillante épée des mains de la Reine Marie-Antoinette, s'était déclaré son chevalier et devait commander l'armée de la coalition. La secte des Illuminés avait un foyer à Stokholm; elle préludait par l'assassinat de Gustave au meurtre des têtes couronnées, proscrites par elle. Cette mort dérangea tous les
(1) Le Roi de Suède fut assassiné dans la nuit du 16 au 17 mars 1792.
SOUVENIRS DU COMTE DK SEUÎLLY.
plans, et recula notre entrée en campagne. Le roi de Prusse (1) se décida enfin à se mettre à la tête des troupes combinées; mais il y mit moins d'empressement et de franchise que Gustave.
Tous les corps d'émigrés, composant Tannée du centre, quittèrent leurs cantonnements et se rendirent à Trêves, où ils furent passés en revue par le roi de Prusse. Jamais on n'avait vu une armée plus belle, mieux tenue, mieux disposée ; la cavalerie surtout, était magnifique et supérieurement montée. Nous défilâmes par division, devant le Monarque, qui, malgré la chaleur, tint constamment son chapeau à la main, et parut saisi d'admiration. Nous brûlions du désir de combattre, et ce fut aux cris de vive le Roi ! que nous passâmes la frontière pour venir assiéger Thionville, sous les ordres du maréchal de Brogiie (2), soutenus d'un corps de dix à douze mille Autrichiens. Il y avait chaque jour des engagements de patrouilles et de reconnaissances; mais quoique l'investissement eût été fait, la tranchée ne s'ouvrait pas. Le général de Wimpfen commandait la place ; il appartenait à une grande et noble famille allemande, peu riche; ses frères servaient en Autriche, en Wurtemberg, et chez plusieurs autres princes. Il aurait voulu rendre la place qu'il commandait à nos Princes, et non à l'Empereur, qui la convoitait, mais il voulait être sérieusement attaqué. Le roi de Prusse, jaloux de l'Autriche, ne voulait pas qu'on s'amusât à faire des sièges, et prétendait qu'on fit une pointe sur Paris, en faisant observer Thionville et Metz. Son avis l'emporta, et nous marchâmes sur Châlons. Verdun s'était rendu sans coup férir (3). Nous n'avions pas encore aperçu de Français; ils se repliaient devant nos avantpostes.
(1) Frédéric-Guillaume II, neveu et successeur du grand Frédéric, né en 17-U:Roi depuis 1786.
(%) Victor-François, duc de Brogiie (né en 1718) ; le vainqueur de Corbach et de Berghen ; il avait été créé maréchal de France à l'Age de 42 ans, et il est le seul qui Tait été aussi jeune.
(3) 2 septembre 1792.
Ils firent mine de vouloir tenir à un gros village, sur la grande route, et garnirent d'infanterie les jardins et les vergers, d'où les Autrichiens cherchèrent à les débusquer. La fusillade fut vive, et j'éprouvais un violent désir de voir un combat de près. Je ne sais quel hasard fit que je me trouvai détaché de mon corps, et au lieu d'y revenir, je piquai du côté du village attaqué, que j'abordai par les jardins : mon plumet blanc me valut des coups de fusil qui ne me touchèrent pas. Des hussards survinrent; je me ralliai à eux, et nous tournâmes le village, que l'ennemi commençait à évacuer en désordre ; nous le chargeâmes, et ce fut la première fois que je fis sérieusement usage de mon sabre. J'aurais désiré ne pas quitter ces hussards, mais la crainte d'être puni me fit rentrer à ma compagnie. Je racontai ma bonne fortune à mes camarades, qui envièrent mon bonheur.
Après avoir couché à Somme-Suippe, les Princes, comptant qu'il y aurait une bataille générale vers Valmy, réunirent tous les corps d'émigrés, infanterie, cavalerie, artillerie, dans la plaine, en arrière de la Croix-en-Champagne. On nous forma en colonnes par escadrons dès huit heures du matin. Nous entendions sur notre gauche quelques coups de canon, et nous enragions de notre inactivité. Nous avions mis pied à terre. Les ducs d'Angoulême et de Berry (1) passèrent dans nos rangs, non pour nous exciter, mais pour nous calmer. Nous leur demandions de nous mener au combat, seuls, sans s'occuper des Prussiens, jurant de culbuter l'armée des jacobins, et d'arriver à Paris. Il fallut attendre. Les heures s'écoulaient ; on n'entendait plus rien : cette prétendue bataille de Valmy n'avait été qu'une pétarade (2).
A la nuit on nous fit défiler, pour bivouaquer le long d'une haie, sans aucune distribution de vivres ni de fourrages. Je
(1) Louis- Antoine d'Artois, duc d'Angoulême, petit-fils de France, né en 1775. — Charles-Ferdinand d'Artois, duc de Berry, son frère, né en 1778.
(2) 20 septembre 1792.
souvenirs nu comte de NF.uri.Lv.
remis mon cheval à mon tartare (1), et comme mon estomac sonnait le creux, je me mis en recherche pour le satisfaire. Trois ou quatre autres, pressés aussi par la faim, me joignirent, et ayant découvert une ferme abandonnée, nous y pénétrâmes, non sans peine. Ayant avisé un petit bâtiment, masqué par des fagots, nous le dégageâmes, et il se trouva que c'était une étable à cochons, dans laquelle il y avait une grosse truie, probablement trop lourde pour avoir pu marcher. Nous la tuâmes à coups de sabre ; et un de nous ayant été chercher nos domestiques et deux chevaux de peloton, on transféra la défunte au bivouac. Pendant ce temps, j'avais poursuivi mes recherches et trouvé, dans une grange, de l'avoine qui n'était pas battue. J'en fis enlever tout autant qu'il en fallait pour nos chevaux. J'avisai, en cherchant du pain, un sac de lentilles, dont je m'emparai pour faire cuire avec mon cochon. Nos chevaux et nous, fûmes bien pourvus. •
Deux jours après, la retraite ayant été décidée, le mouvement commença. Quel désespoir pour nous, quand, au lieu de combattre, il fallut renoncer à l'espoir de délivrer le Roi, et de mettre un terme à tant d'abominables forfaits ! On a dit, et je le crois, que Frédéric-Guillaume, las de la vie des camps et de la guerre, pressé de retourner à Berlin retrouver ses maltresses et reprendre le cours de ses débauches, avait traité avec les meneurs des comités révolutionnaires, et reçu des millions pour évacuer le territoire français. Ce qui prouverait que ce dont on l'accuse est fondé, c'est que son armée ne fut pas inquiétée dans sa retraite, et qu'il n'y eut que la nôtre qui fut mollement attaquée par les garnisons de Sédan et de Montmédy, que nous repoussâmes, après leur avoir pris leurs canons et leur avoir tué beaucoup de monde dans le bois de Sy.
La pluie tombait continuellement. Les chemins étaient défi) Tartare est le nom qu'on donnait aux valets qui servaient les troupes de la Maison du Roi en campagne.
foncés. La boue blanche de la Champagne Pouilleuse prenait aux pieds comme de la poix, déferrait nos chevaux, et arrachait les semelles de nos bottes. Nos alliés les Prussiens avaient pillé nos bagages, de sorte qu'en quinze jours cette armée si brillante était devenue hideuse. La dyssenterie, produite par le temps déplorable et la mauvaise nourriture, commença à sévir, surtout dans l'armée prussienne. La colonne de leurs malades suivait la même route que nous, et ils mourraient chaque jour par centaines. On ne faisait pas grande cérémonie pour leurs obsèques ; on les jetait en bas des charrettes, et on les laissait sur la route : aussi avions-nous une belle escorte de loups des Ardennes. Dans les logements c'était pis encore : on entassait ces malheureux dans les granges, les écuries, les cuisines, sans pourvoir à leurs besoins; et le matin, en sortant de nos chambres, nous étions obligés d'enjamber une douzaine de cadavres.
J'eus le bonheur d'échapper à la contagion, et ne me laissai pas décourager. Cependant n'ayant pas le sou, ne recevant ni vivres, ni paie, j'étais contraint d'aller à la picorée, et je me tirais d'affaire tant bien que mal; mes repas, à la vérité, n'étaient pas des diners de moines ; mais pourvu que j'eusse l'estomac garni, je n'y regardais pas de près.
La perspective qui s'ouvrait devant moi n'était pas brillante. Quittant la France, ne sachant pas ce qu'on allait faire de nous ; n'ayant pas un patard dans ma poche, ignorant où je trouverais ma mère, bien d'autres, à quinze ans, se seraient laissés abattre. J'avais par devers moi un trésor : ma gaîté, mon insouciance, un grand fond d'énergie, et confiance dans mon avenir. M. de Langeac s'était fait attacher à l'état-major de l'armée, où il n'y avait pas de coups à recevoir. Il avait de l'argent, des chevaux, des domestiques, et vivait très-bien. Je ne voulus ni le chercher, ni le voir : j'aurais mieux aimé manger le cuir de mes bottes, que d'avoir recours à lui.
Après avoir dépassé Arlon, nous fûmes moins mal; nous nous étions séparés des Prussiens, et on nous fit des distribu-
tions; mais point de solde. J'étais tellement en lambeaux, qu'on me vêtit à neuf. Nous fûmes cantonnés près de Tongres, après avoir traversé Marche-en-famine, qui n'a pas volé son nom, et nous eûmes dix à douze jours de repos, sans savoir un mot de ce qui se passait. J'allais à la chasse et à la pêche pour alimenter l'ordinaire, avec mes camarades Ségur et Le Groing, de Montluçon (1). J'avais repris ma mine fraîche.
Ségur, qui était le plus beau parleur de nous trois, et de plus très-joli garçon, avait fait une visite à un Commandeur de l'Ordre de Malte, qui habitait avec une charmante nièce un château voisin, et en avait obtenu, pour lui et pour nous, la permission de chasser à volonté sur ses terres. Comme nous avions fort peu de chose à faire, nos visites au château, nos parties de plaisir, de chasse et de pêche se renouvelaient souvent. Nous ne tardâmes pas à remarquer que Ségur, sans qu'il eût l'air de s'en apercevoir, avait touché le cœur de la charmante nièce de notre aimable hôte. Nous le félicitâmes d'un succès si flatteur, sans songer que les destinées de sa vie se fixaient à ce moment même. En effet, nous fûmes licenciés à quelque temps de là, et le Commandeur, effrayé de l'approche des Jacobins qui marchaient sur Liège, partit pour Vienne, emmena Ségur, qu'il fit entrer dans le régiment du Prince de Ligne, et auquel, un an après, il donna sa nièce avec une belle fortune (2).
Nous espérions quitter bientôt nos cantonnements, lorsqu'un beau matin la trompette sonna l'assemblée, et notre lieutenantcommandant, le baron de Bernecourt, nous lut un ordre du jour, par lequel nos Princes nous exprimaient la douloureuse nécessité de se séparer de nous, et de nous licencier : ils nous remerciaient dans les termes les plus touchants de notre
(1) Le comte Le Groing de la Romagère, frère des deux abbés de la Romagère, confesseurs de la foi, sur les pontons de Rochefort, et oncle du comte de la Romagère, qui épousa M n * de Hontagu, petite-fille de la duchesse d'Ayen.
(î) Voir II, note i, page 71
fidélité et de notre zèle, espérant qu'un jour la Providence les mettrait en position de les reconnaître. Nous fondions en larmes; et j'ose dire qu'en ce moment aucun de nous ne songea qu'à nos Princes adorés, sans penser à ce que nous allions devenir. On nous donna à chacun quinze francs en argent, et je ne sais pour combien d'assignats. On nous laissa nos chevaux et nos armes. Ce qui se passa ensuite ne ressemblait pas mal à la confusion de la tour de Babel. Nous parlions tous à la fois, sans nous écouter; on faisait des projets qui n'avaient ni cul ni tête ; et, au bout de tout cela, chacun prit son parti séparément (1).
Je montai à cheval, et pris la route de Liège. J'y trouvai toutes les tètes à l'envers, car on s'attendait à être promptement envahi. Les Autrichiens avaient fortifié la Chartreuse, mais cela ne rassurait pas. Le Prince Evêque et les chanoines tréfonciers, tous étrangers, hâtaient leurs préparatifs de départ (2). On enlevait des églises les reliques et le trésor; et du palais, les choses précieuses.
(1) AHMÉE
Royale.
Nous Commandant la Cornette des Gardes du corps de Monseigneur Comte d'Artois , certifions que Monsieur le Comte Achille de Neuilly a servi avec zèle et honneur dans le dit Corps, jusqu'au licenciement qui a eu lieu le vingt-six Novembre mil sept cent quatre-vingt-douze.
En foi de quoi lui avons donné le présent Certificat pour lui servir en cas que de besoin.
A Randenach, ce 27 Novembre 1792.
Le Baron de Mousin de Bernecourt.
(2) L'Evêque de Liège, prince du St. Empire, duc de Bouillon etc.... exerçait la souveraineté sur la ville et tout le pays. Le chapitre de Liège, un des plus célèbres de la chrétienté, était composé de princes, de cardinaux, et de personnes de grande qualité.
On appelait tréfonciers les seigneurs ôu possesseurs du fonds de certains bois ou forêts, sujets au droit domanial dit de tiers et danger.
Ma première idée fut d'aller rejoindre ma mère, si je pouvais découvrir où elle était. Ayant su, par un de mes camarades, que F Autriche allait prendre à sa solde nos régiments de hussards, qui avaient émigré avec tours officiers, armes et bagages, et avaient fait la campagne avec nous, je fus trouver le comte de Berchiny, colonel du régiment de ce nom, et je le priai de me recevoir comme simple hussard. Il avait connu mon père; et même était venu à Vrécourt. 11 me témoigna combien il était peiné de ne pouvoir m'accorder ce que je désirais, mais que j'étais trop petit et trop jeune; et que d'ailleurs sa capitulation avec le gouvernement autrichien n'étant pas encore signée, il ne pouvait augmenter sa troupe. Le canon grondait en s'approchant, et il faut s'en aller, quand on n'appartient pas à un corps.
Je quittai donc Liège, à la garde de Dieu, seul, sans guide, et sans savoir où j'allais. A une certaine distance, je fus embarrassé : deux routes se présentaient en bifurquant ; laquelle prendre? Je m'en remis au hasard, toutes deux m'étaient indifférentes. Je mis mon chapeau sur la poignée de mon sabre, et je résolus de suivre le chemin que la corne du milieu m'indiquerait. Ce fut celle d'Aix-la-Chapelle, où j'arrivai d'assez bonne heure.
L'étal de mes finances ne me permettait pas de choisir un hôtel, et je descendis à un méchant cabaret de l'antique cité de Charlemagne. Je me mis d'abord à soigner mon cheval, et je songeai à moi. On me servit un méchant morceau de viande, du pain, et une canette de bière. Ma dernière bouchée n'était pas avalée, que l'hôtesse vint poliment réclamer le montant de mon repas et de celui de mon cheval. Je tombai de mon haut, quand elle me demanda neuf francs. J'eus beau dire, il fallut m'exécuter, de sorte qu'il ne me resta plus qu'un petit écu, et quelque monnaie. J'avais des assignats, mais ils n'avaient pas cours; il fallait donc les négocier; et quoiqu'ignorant les transactions du commerce, je fus en ville à cet effet, quitte à être pris pour dupe. J'avais cherché à vendre mon cheval ; on ne
m'en avait offert que douze francs, tant il y en avait dont on ne savait que faire.
En passant dans une rue, je me trouvai devant un grand bâtiment où il entrait une foule de gens qui ne se connaissaient pas, du moins en avaient-ils l'air. L'envie me prit de faire comme les autres, et j'entrai. Au haut d'un bel escalier, deux hommes, ayant une table devant eux, me prièrent de leur remettre mon sabre et me donnèrent en échange un numéro, sur une plaque de fer blanc.
La salle dans laquelle je pénétrai était remplie d'officiers de notre armée, de toutes armes, et de bourgeois. Je fus étourdi de la quantité de monde qui se pressait autour d'une grande table oblongue, couverte d'un tapis vert. Je remarquai au milieu, un grand tableau divisé en un grand nombre de carrés qui contenaient chacun un numéro. Hardi et mince, je me faufilai jusqu'auprès du tableau. Un homme âgé, très-bien mis, était assis au milieu de la table, et tenait dans sa main un sac en peau, d'un pied de long à peu près ; à sa droite et à sa gauche, il y avait plusieurs tas d'or et d'argent. Je demandai h mon voisin qui était ce particulier-là. Il me répondit que c'était le banquier, qui taillait le biribi. Je ne connaissais pas le biribi, même de nom. Chacun plaçait l'argent qu'il voulait risquer, sur un des numéros du tableau ; quand le jeu était fini, le banquier agitait son sac en tous sens, l'ouvrait au moyen d'une petite clef, et en faisait sortir une olive percée, en bois, qui contenait un numéro. Celui ou ceux qui avaient eu la chance de choisir le même numéro que celui de l'olive, étaient payés, après que le banquier avait ramassé devant lui tout l'argent placé sur le tableau. Je m'amusai long-temps à voir jouer. A la fin une impulsion irrésistible me fit saisir le petit écu qui me restait, et que je tournai et retournai dans mon gousset, et je le lançai au hasard sur le tableau. Mon mouvement fut si extraordinaire, qu'heureusement il fixa l'attention du marquis de la Roche-dragon, qui me connaissait. 11 remarqua le numéro sur lequel ma pièce était tombée.
Pour moi, je l'ignorais, car j'avais fermé les yeux en la jetant. Mon numéro sortit; le banquier répéta le numéro sortant, ramassa tout ce qui était sur le tableau, et compta sur le numéro gagnant soixante-quatre petits écus, qu'il invita l'heureux ponte à ramasser. Ne me doutant pas de mon gain, je restais immobile. Enfin La Roche-dragon m'ayant dit que tout cela m'appartenait, je sautai dessus et le fourrai dans mes poches. Au lieu d'être séduit par l'espoir d'en gagner davantage, je m'élançai vers le buffet, me fis tailler une grosse tranche de pâté en croûte, dont je n'avais pas dégusté depuis Coblentz, et je l'arrosai d'un carafon de limonade qui se trouva sous ma main. L'estomac réconforté et les poches garnies, je sortis de la banque si transporté, que je ne m'aperçus que dans la rue que j'avais oublié mon sabre, et qu'il me fallut remonter pour le prendre.
Je marchais la tête haute, comme quelqu'un qui a de l'argent dans sa poche, sans avoir un but positif de promenade, lorsque je m'entendis appeler par mon nom d'Achille. Et tout d'un coup j'avisai Lameneville, fils naturel de mon oncle le vicomte de Boisgelin, qui l'avait élevé et le gardait toujours avec lui, sans l avoir pourtant reconnu (1). Après avoir échangé les premières questions, il m'apprit que mon oncle logeait à l'hôtel de l'Empereur, à quatre pas de là, et m'y conduisit. Mon oncle m'embrassa tendrement. — Où vas-tu ? me dit-il. — Je vais retrouver ma mère à Coblentz.— Tu ne l'y retrouveras pas ; elle a quitté Coblentz depuis plus de six semaines : je la crois à Utrecht, où je me rends moi-même. Si tu veux, je puis te donner une place dans ma voiture.— Je le remerciai, parce que ne pouvant me défaire de mon cheval, je préférais voyager dessus, et que j'étais en fonds. Je le priai seulement de permettre que je fisse route de conserve avec lui, en m'arrêtant
(1) Lameneville avait les traits, la taille, les gestes, tout enfin de son père, à qui il ressemblait comme la figure jeune ressemble à la figure vieille. Il était né longtemps avant le mariage de mon oncle. Ma tante, qui n'avait point eu d'enfants, l'aimait beaucoup. (Comte dê N.)
aux mêmes étapes, dont il me donna le nom par écrit. Une heure après je l'aidai à monter en voiture, et il se chargea de mon porte-manteau, qui était un peu plat.
Nous couchâmes le premier jour à Juliers, que j'eus le temps de visiter ; puis à Neuss, en face de Dusseldorf.
A la dinée, mon cher oncle, qui avait été un beau dans son temps, et qui pensait l'être encore à plus de soixante ans ; peu. soucieux des traces de la guerre, et du bras qu'il avait perdu à bord du vaisseau-amiral du Bailli de Suffren; mon oncle, dis-je, m'apprit que son intention était d'aller au Chapitre faire une visite aux dames chanoinesses, qu'il avait connues dans une de ses campagnes. — Je le présenterai, me dit-il, à ces dames, et tu verras des femmes délicieuses! La comtesse de *•♦, la baronne de ***, etc. — Et là-dessus il m'entama avec complaisance, mais d'une manière un peu prolixe, le détail des plaisirs chapitraux, en me laissant deviner qu'il ne s'en était pas tenu à la contemplation. Je m'abstins de lui faire remarquer que le temps, ce grand ravageur, avait passé sur tous ces charmes, et y avait sans doute produit les mêmes effets, que sur lui-même. Nous fîmes nos toilettes avec l'aide de son valet de chambre, qui me décrassa, poudra, brossa, et donna à son maître un petit air de jeunesse. J'avais acheté deux chemises à Aix-la-Chapelle; fort à propos, car mon unique était noire comme celle d'un charbonnier.
Nous'fûmes introduits dans le salon de la dameabbesse, qui, par bonheur, n'avait pas oublié mon oncle. Ils prirent tous deux un petit air coquet, qui m'amusa beaucoup : ils rappellèrent le doux temps d'autrefois, avec le genre de prononciation du maréchal de Richelieu, et s'accablèrent de tant de jolies choses, que je ne sais où cela se serait arrêté. Le rôle d'un tiers n'a jamais été de mon goût, et je commençais furieusement à m'ennuyer, quand j'entendis parler de souper. Les chanoinesses arrivèrent successivement ; il y en avait de différents âges; mon oncle en reconnut trois ou quatre. Il ne m'avait pas trompé sous le rapport de la cuisine, qui fut par-
SOUVENIRS DU COMTL DK NEUILLY.
faite, et à laquelle je fis tellement honneur, que je ne m'occupai de mes deux voisines que lorsque mon appétit fut satisfait.
J'avais à côté de moi une très-jolie personne, parente de l'abbesse. Tout en mangeant, je m'étais aperçu qu'elle me regardait beaucoup. Nous eûmes bientôt fait connaissance, et après quelques plaisanteries sur mon brillant appétit, dont je lui demandai pardon, nous fûmes les meilleurs amis du monde. Rentrés dans le salon, je ne quittai pas ma jolie voisine, avec laquelle je ris des mines et des gentillesses de mon oncle et de ses vieilles amies. Elle avait de l'esprit et une petite pointe de malice, qui me firent filer les heures comme des minutes. Minuit était sonné à toutes les horloges, et il fallut se retirer. Il parait que mon oncle eut autant de succès que jadis, car l'abbesse lui fit promettre, foi de chevalier, de ne pas partir, et de lui donner la journée entière du lendemain. J'en sautai de joie ; et un coup-d'œil que je lançai, me fit voir que ma jolie voisine n'en était pas contrariée.
J'aurais voulu être au Chapitre dès cinq heures du matin ; mais nous ne devions prendre le café avec l'abbesse et sa parente, qu'après l'office ; mon oncle s'était ménagé le temps nécessaire pour s'adoniser. Tout-à-coup, il me prit un accès de dévotion ; et je déclarai à mon oncle que je voulais aller à la messe au Chapitre; et j'y fus. Toutes ces dames étaient rangées dans leurs stalles, des deux côtés du chœur. Je ne fus pas long à trouver une place d'où je pouvais voir celle que je cherchais, et à en être vu. Je crois qu'elle et moi devons avoir eu cet office sur la conscience.
Mon oncle arriva les yeux pétillants, comme je venais de monter chez la Révérendissime, qui m'avait fait compliment sur ma brillante santé et mon exactitude à remplir mes devoirs religieux. Ce compliment n'arriva pas à son adresse. Mon oncle, aux prises avec sa dame, je m'occupai de la mienne ; et je parlai si haut de mon goût pour les jardins, que l'abbesse dit à sa nièce de me conduire dans ceux du Chapitre. Elle m'avait attendu avec impatience, me dit-elle, quand nous
fûmes seuls ; et je le crus sans amour-propre, car dans un cloître un épisode quelconque est une bonne fortune. Elle me fit visiter les jardins, que nous ne regardâmes guère, la chapelle et ses richesses, et le coquet appartement qu'elle occupait. Les petits présents entretiennent l'amitié ; elle me donna un joli dessin de sa façon, qu'elle signa et data. Enfin elle me fit promettre de revenir à Neuss ; mais, hélas ! cette promesse eut le sort de bien d'autres !
Les heures passèrent trop vite à notre gré ; et il fallut nous séparer, croyant que ce ne serait pas pour toujours. Elle m'avait prié, en partant, de passer à cheval devant le Chapitre, promettant qu'elle se trouverait à une des fenêtres. Au moment de la séparation, mon oncle demanda à ces dames permission de les embrasser : j'eus le courage de passer en revue cinq à six figures décrépites, pour mériter d'effleurer de mes lèvres ce visage charmant, si jeune et si frais. Le lendemain, de bon matin, j'étais à cheval, exact au rendez-vous. Nous étions trop loin pour nous parler, il fallut se contenter de la pantomime, du mouchoir agité, et de baisers au bout des doigts.
A Nimègue, je vendis mon cheval quinze à seize louis, et je pris place dans la voiture de mon oncle, qui avait envoyé Lameneville, je ne sais plus où. Je ne me séparerai pas de lui sans vous conter une anecdote qui me revient à l'esprit.
Mon oncle avait deux neveux : le chevalier et l'abbé de Boisgelin. Le chevalier était dans l'Ordre de Malte, et depuis a été agent du roi Louis XVIII. Son frère était un abbé de Cour; sans être dans les ordres, il avait deux ou trois abbayes, comme commandataire. Il aimait le plaisir, les dames, la bonne chère. Son frère et lui, tous les deux très gros, étaient cités pour les plus grands mangeurs du monde. Les paris, à cette époque, étaient à la mode. Le duc d'Orléans (Philippe-Egalité) en fit un des plus excentriques. Il s'unit cinq mangeurs du calibre de mes cousins, et paria cent louis avec chacun d'eux qu'ils ne mangeraient pas par tête un diner
de cinq personnes. Le pari fut accepté par les cinq goinfres solidairement; le diner servi, et dévoré. Mais l'un d'entre eux, un anglais, arrivé au dessert, ne se sentit pas de force à manger un certain gâteau aux amandes, dont la vue seule promettait une laborieuse digestion. Il témoigna à l'abbé de Boisgelin qu'il allait être obligé d'y renoncer. Malheureux ! lui dit l'abbé, forcez-vous; autrement vous nous coûterez a chacun cent louis!— Cela m'est impossible! Si c'était un tout autre gâteau !— Eh bien, passez-le moi; j'en viendrai à bout.
— Ce qui fut dit, fut fait; et l'abbé en sortit à son honneur. Après le 10 août, ce pauvre abbé fut incarcéré à la prison
des Carmes avec l'archevêque d'Arles, les évêques de Beauvais et de Saintes, et près de deux cents autres prêtres, destinés tous à la couronne du martyre (1). Quand les égorgeurs se présentèrent, il dit : « J'ai donné le scandale au monde par ma conduite ; j'espère lui donner un exemple par ma mort. » Il se mit à genou, fit une confession publique, reçut l'absolution de l'archevêque, et demanda par grâce de commencer la funèbre procession. Son agonie fut longue et douloureuse, car il fut haché à coups de sabre et de piques.
Je reviens à mon voyage. Ma mère ne m'attendait pas ; elle fut charmée, ainsi que ma sœur, de me revoir grandi et fortifié. Ne sachant encore où se fixer définitivement, elle logeait dans un hôtel garni (la Place Royale). Toute la famille Vergennes et les Bongars y étaient aussi descendus. Le bon accueil que nous fit la société d'Utrecht nous détermina à nous y fixer. Nulle part, les émigrés n'ont été choyés et caressés comme dans cette ville riche et hospitalière, où il y avait beaucoup de noblesse, qui toute parlait français; mais parlait entre elle le hollandais, de préférence. Quelque désagréable que soit cet idiome, je l'appris néanmoins pour me
(1) L'archevêque d'Arles, Jean-Marie Dulau, alors âgé de près de 90 ans.
— L'évêque de Beauvais, François-Joseph de la Rochefoucauld. L'évêque de Saintes, Pierre-Louis de la Rochefoucauld, frère du précédent.
nationaliser; et grâce à l'allemand, que je savais depuis Coblentz, en un mois de temps environ, je pus non seulement comprendre le hollandais, mais même suivre et soutenir une conversation. Cette condescendance de ma part me procura bien de l'agrément.
On était plein de soins et d'attentions pour les familles émigrées; les dames surtout pourvoyaient à leurs besoins. Ma mère, qui était à Utrecht depuis plus de six semaines, s'occupa de chercher une maison pour y vivre avec plus d'économie qu'à l'auberge. Elle hésitait sur le choix, lorsqu'un matin, que nous étions à déjeûner, elle reçut un billet en très-bon français, par lequel on l'invitait à aller prendre possession de la maison qu'elle avait louée rue du Vieux Canal, Elle n'avait loué aucune maison, et fut fort surprise de cet avis. Nous y fûmes, elle et moi, et nous trouvâmes une jolie habitation, bien aérée, fraîchement décorée. Le propriétaire, qui demeurait à côté, nous remit les clefs, et nous dit qu'une per- . sonne, qui ne voulait pas être connue, avait loué pour nous cette maison, et en avait payé d'avance le loyer pour un an. Nous fûmes touchés de tant de délicatesse, et ce bienfait arriva d'autant plus à propos, que nous ne recevions plus rien de France. Ma mère vendit sa voiture et ses chevaux un prix exorbitant, et nous eûmes là une preuve de plus de la générosité de nos nouvelles connaissances.
M-« de Neuilly demeura plus de deux ans à Utrecht. Pendant le séjour qu'elle y fit, et après son départ, elle fut en correspondance avec plusieurs dames hollandaises devenues ses amies. Les lettres qu'elle en reçut, écrites en français avec une parfaite élégance de langage, sont remplies des sentiments les plus délicats, et des témoignages de la prévenance la plus affectueuse. On en pourra juger par les lignes suivantes, qui viennent d'une enfant de treize ans ; elles ont été choisies parmi cent autres pages non moins charmantes.
H U9 taETS D'AMERONGEN A M me DE NBUILLY.
Reuswoude, ce il de mai 1794.
Ma chère Madame, ma chère amie !
Une enfant telle que moi, pouvait-elle se flatter que dans les
tristes circonstances où vous étiez, sa lettre aurait pu vous donner quelque consolation. Si je l'avais cru, comme je vous aurais écrit ! Soyez persuadée que vous n'aurez plus ce reproche à me faire ; et que la seule idée, ma tendre amie, de pouvoir soulager vos peines est trop chère à mon cœur, pour ne pas profiter de ce que vous me dites d'une façon si aimable.
Persuadez, je vous prie, à maman, qu'il y a plus que de la complaisance de votre part à m 'écrire, et à recevoir mes lettres.
Je profite aussi, comme vous le voyez, ma chère amie, de la permission charmante de bannir les cérémonies. Mais si votre amitié veut bien ne pas s'apercevoir de la différence de nos âges, comment pourra-t-il en être de même de la différence bien plus grande d'esprit, de connaissances, de talents? et n'éprouverez-vous pas de l'ennui d'avoir une petite amie qui vous est si inférieure? Mais votre indulgente amitié ne vou3 fera faire attention qu'au cœur de Mimi, et à son envie de plaire, d'être aimée de sa charmante amie
Joost vous a dit, ma chère amie, que j'ai envoyé des
graines potagères à votre ami. Le jardinier, qui ne peut rien me refuser, pour l'amour de sa petite fille que j'aime beaucoup, et de mon goût pour le dessin, dont il est passionné, m'a promis de me procurer toutes les graines dont M. le comte de Muneraye aurait besoin. J'ai dû lui promettre, en revanche, de lui laisser en partant un de mes dessius.
Je trouve la situation de votre ami, cultivant son jardin dans un village écarté, fort intéressante. Il me semble que pour vivre de cette façon, il faut bien penser.
Il y a ici des fleurs que j'aime beaucoup, parce qu'elles ont un nom charmant, qui est :
Plus je vous vois, pUis je vous aime.
Je voudrais qu'il y en eût qui s'appelleraient : Sans se voh\ on peut s'aimei:
Qu'elles exprimeraient bien les tendres sentiments de votre tendre amie,
Mimi.
P. S. On vient de m'apporter la charmante lettre de ma chère Clémentine, et la plus jolie bague en crin que j'aie jamais vue. Veuillez lui en faire mes sensibles remerciements.
D'autres lettres, écrites à M- de Neuîlly, permettent de citer parmi les personnes qui lui témoignèrent le plus d'attentions et d'amitié :
M. Van Aken, M. et M-« Brown.
M- de Capellen; M. Charles, M 11 " Annette et Marie de Capellen. M- Celius. Le général Van der Duyn, M. de Grosvestins.
M. de Harscamp, M— de Hardenbroek, le baron Van Haren, M. de Hag, M. et M«» de Heemskerck.
M"' de Karsseboom, M a « Lescius, M"» de Nellesteyn, le comte de Randwyk.
M. de Scborlemer, M. Stegelman, le baron de Schalkwyk, M. Godert de Schalkwyk.
M»» et M"* Taets d'Amerongen, MM. Joost, François et Gérard Taets d'Amerongen, M"* de Themaat, M. de Temminck, M«« de Thuyl. M. de Witt.
Les personnes appartenant à l'émigration française, dont M B « de Neuilly parle dans ses lettres de cette époque (1793 à 1795), sont, entre autres :
La comtesse d'Asfeld, le comte d'Angiviller, M» 4 d'Alencon de Villers.
Le vicomte de Boisgelin, M. de Béthisy , le comte de Béon, M. de Bonal, évêque de Clermont, M. et M a * de Bongars.
La comtesse de Canchy (tante de M a » de Neuilly), M a< de Campigny, l'abbé de la Cépouse, M. de Chalup, M. de Chavaudon, M. et M a « de Capellis.
M. des Entelles, M a * de l'Escale.
M. de Fénelon, M a * de Forbait.
Le duc de Guines.
Le marquis de Léaumont, le comte de Langeac, M. de Lameneville, M. de Lussan.
Le baron de Ménildurant, le marquis et la marquise de Monéys, le comte de Muneraye.
M» 4 de Nadaillac. " M-« d'Orfeuil.
M. de Puységur.
Le chevalier Rolli, le comte de Ranchin, M. de Rey, le marquis de la Rochedragon.
M et M-« de la Salle, le marquis de Saint Simon, M. de Saint Martial, M. de Septeuil.
Le Bailli de la Tour.
La comtesse de Vergennes, le comte et le vicomte de Vergennes.
Presque chaque jour nous avions des invitations ; et j'eus bientôt des liaisons avec les jeunes gentilshommes de mon âge, Joost et Godert de Schalkwyk, Heemskerck, Casembroot, Charles de Cappellen, etc.
Les mœurs et les habitudes dans ce temps-là étaient assez singulières en Hollande : je ne sais s'il en est encore ainsi. Les hommes graves, et avec l'âge ils l'étaient tous, passaient la matinée à leurs affaires ; après le dîner ils se réunissaient à leurs casinos, où ils jouaient, buvaient et fumaient jusqu'à dix ou onze heures du soir, de sorte qu'ils ne voyaient guère leurs femmes qu'aux heures des repas. Les dames s'occupaient de leur maison, lisaient et écrivaient beaucoup jusqu'au dîner; puis elles se rendaient chez celle d'entre elles qui recevait : chacune avait son jour. Elles prenaient du thé, d'autres boissons chaudes, mangeaient des gâteaux et causaient entre elles. Il n'y avait guère d'hommes à ces réunions, que les fils de la maison : encore n'était-ce que dans leur première jeunesse. Cette vie monotone en apparence était entremêlée d'intrigues amoureuses. Ces dames, celles qui étaient jeunes et jolies, étaient galantes, à peu d'exception.
J'étais assez joli garçon, taillé en force, mais encore trèstimide avec les femmes mariées; j'étais plus hardi avec les demoiselles. Je suivis ma mère aux assemblées des dames, et je n'y faisais pas grand frais; en sorte que je n'y trouvai d'abord qu'un plaisir médiocre; je m'en serais bientôt lassé, mais on ne m'en laissa pas le loisir.
Il n'y avait pas huit jours que je suivais ces soirées, qu'une dame d'une trentaine d'années, belle et bien faite, sembla s'occuper de moi. Après quelques questions, elle me demanda si j'aimais la promenade? Sur ma réponse affirmative, elle me dit qu'elle avait un beau et grand jardin, près du Mail, et que je pourrais m'y promener quand je voudrais, de dix heures à midi. J'y fus dès le lendemain , et elle arriva cinq minutes après moi. Ce n'était plus la même personne : au lieu de l'air calme et froid qu'elle avait en société, elle avait une mine toute gracieuse, et des inflexions dans la voix qui portaient au cœur. Après quelques tours d'allées, nous entrâmes dans un pavillon, où il y avait une très jolie chambre avec une table
chargée de Madère et de biscuits. Nous nous entretînmes
jusqu'à l'heure du dîner ; et il parut que ma conversation, dont elle avait choisi le sujet, lui convint, puisqu'elle m'ajourna au lendemain, et aux jours qu'elle m'indiquerait ensuite. Nous passions presque toutes les matinées ensemble, et nos soirées dans les mêmes maisons, où d'ordinaire elle s'abstenait de causer avec moi, mais sans y mettre la moindre affectation. A voir cette belle personne à l'air distrait et indifférent, on l'eût prise pour l'image môme de la froideur.
Il y avait à Utrecht une université où de jeunes anglais, écossais, et irlandais venaient faire leurs humanités. Parmi ces derniers était un O'Mahony, avec lequel j'avais quelque liaison ; j'en avais davantage avec le baron de Heemskerck. Tous deux devinrent amoureux d'une femme très attrayante, nommée M œe C***. Aux charmes de la figure et de l'esprit, elle joignait une détestable coquetterie, de la fausseté, et un fond de méchanceté qui la poussait à se compromettre ellemême pour nuire aux femmes qu'elle n'aimait pas, et il y en avait beaucoup, et aux hommes qu'elle n'aimait plus. Je n'avais pas été insensible aux attraits de cette sirène mais heureusement M me la baronne de Casembroot, femme respectée de tout le monde, aimée et vénérée pour ses vertus et ses hautes qualités, était là. Elle était la mère de mon meilleur ami, et me traitait à l'égal de son fils. Bonne et indulgente, elle ne gourmandait pas la jeunesse ; et ses remontrances étaient si douces et si affectueuses, que je crois vraiment que j'avais du plaisir à être grondé par elle. Elle s'aperçut à temps des projets de M me C*** sur moi, et m'arrêta sur le bord du préxipice. Elle aborda franchement la question, me fit connaître le caractère, les mœurs et les habitudes de cette femme ; et joignant les preuves à l'accusation, elle mit sous mes yeux plusieurs lettres de son écriture où elle mettait à nu toute sa noirceur. Ces lettres étaient adressées à une dame de Dordrecht avec laquelle elle s'était brouillée, après avoir été liée assez long-temps avec elle.
SOUVENIRS DU COMTE DE NEl'ILLY. 07
O'Mahony et Heemskerck devinrent amoureux d'elle prcsqu'en même temps; et ayant affaire à une telle femme, la jalousie les anima au point de vouloir se battre. Le dernier me pria de lui servir de témoin, et j'acceptai dans l'intention de les arranger, car j'avais de l'affection pour tous deux. Je suppliai M me de Casembroot de me conûcr les lettres en question, pour empêcher l'effusion du sang. Elle y consentit, sous la promesse que je ne m'en dessaisirais pas, que je tairais le nom de celle à qui elles étaient adressées, et les lui remettrais. Je réussis dans mon entreprise ; les explications eurent lieu ; mes amis virent qu'ils étaient joués tous les deux, et que cette misérable créature avait cherché à les animer l'un contre l'autre, croyant qu'un duel donnerait plus d'éclat à ses yeux.
Je fis avec Casembroot et Joost de Schalkwyk un petit voyage de huit jours. Nous visitâmes la Haye, Rotterdam, Amsterdam, et la Nord-Hollande. Nous fûmes à Saardam, où Pierre-le-Grand avait appris la construction des navires. Il y avait dans cette contrée tel paysan qui donnait à sa lille, pour dot, une tonne d'or valant cent mille écus.
Le bruit qu'on allait commencer le procès du Roi, captif au Temple, arriva jusqu'à nous dans les derniers jours de l'année 1792; et bien que fort éloignés d'en prévoir l'issue épouvantable, nous vécûmes dans un état d'anxiété qu'il est moins facile de décrire que d'imaginer. Ma mère se renferma dans une solitude presqu'absolue; et moi-même, oubliant la gaieté naturelle à mon tempérament et à mon âge, je n'eus plus dans '.l'esprit que sombres pensées et funestes pressentiments. Je n'essaierai pas de vous dire ce que nous éprouvâmes lorsque le crime du 21 janvier nous fut connu : c'était de l'abattement et de l'horreur, de la stupeur et du désespoir. On s'abordait avec des sanglots; on n'entendait plus que gémissements douloureux, ou malédictions pleines de fureur, contre les monstres qui avaient immolé le meilleur et le plus doux des princes. Nous nous revêtîmes tous de vète-
ments de deuil; il semblait que chacun de nous venait de perdre un père.
Le monde entier partagea notre effroi et notre douleur; les émigrés furent en tous lieux l'objet des démonstrations les plus chaleureuses et les plus sincères. Monsieur, frère du Roi, était au château de Ham, près de Dusseldorf, lorsqu'il apprit la nouvelle de la mort de son frère. Cédant aux exigences de son haut rang, il suspendit le cours de sa douleur pour déclarer Roi, son neveu, sous le nom de Louis XVII; et il annonça en môme temps, qu'il prenait lui-môme le titre de Régent, jusqu'à la majorité du jeune Prince.
Bientôt la nouvelle se répandit, que la Hollande, entraînée par l'Angleterre, s'était déclarée contre la République française (1). Mon ami Casembroot était sous-lieutenant dans le régiment d'Uflt van Oyen cavalerie, en garnison à Utrecht ; il me pressa d'y entrer comme cadet. Ma mère voyant que je voulais servir, ce qui était tout-à-fait dans ses idées, me proposa d'entrer dans un des corps nobles, qui se levaient pour le compte de leurs Hautes Puissances. L'un d'eux était composé de hussards et d'infanterie, sous les ordres du comte de Béon, ancien officier des gardes du corps. M. d'Angiviller connaissait le comte de Béon, et se trouvait à portée de lui parler de moi. Ma mère m'envoya près de lui à Aix-la-Chapelle, et obtint par son entremise de me faire recevoir dans les hussards volontaires, tous gentilshommes français, ainsi que ceux de notre infanterie, et de la légion de Damas.
M. D'ANGIVILLER A M me DE NEUILLY.
et 1" Juillet 1793.
« Achille m'a remis hier votre lettre, ma chère Rosalie. Je ne puis
(1) Le meurtre du Roi souleva contre la France révolutionnaire l'Angleterre et la Hollande, qui avalent hésité jusqu'alors à armer contre elle. La Convention nationale, avertie des dispositions hostiles de ces puissances, prit les devants et déclara la guerre à l'Angleterre, le 1" février ; et à la Hollande, le 9 mars 1793.
vous dire le plaisir que j'ai eu à le voir et à l'embrasser. J'aurois bien voulu lui donner mon très-mauvais dîner; mais le hasard a fait que moi, qui ne mange presque jamais dehors, j'étois obligé d'aller dîner avec un vieux général avec qui j'allois à la campagne.
Voir le fils d'un de mes meilleurs et plus intimes amis, et le vôtre, a été un bien grand plaisir ; mais le voir dans la position où il est, sans pouvoir lui être utile, a été un sentiment bien douloureux et bien pénible. Ce n'est pas qu'il m'ait inspiré le sentiment de la pitié, car il m'a paru avoir tout ce qu'il faut pour soutenir son état et s'en tirer ; mais le souvenir du passé est amer pour ceux à qui il ne reste plus d'avenir, et jette sur tout une couleur plus sombre. J'ai été très content de sa tournure, de sa conversation, de ses sentiments, du courage qu'il montre. Il m'a paru que madame sa mère avait mis dans son sang une petite partie de la philosophie résolue qu'elle a dans le sien ; et elle lui a fait un fort bon présent, pour les circonstances dans lesquelles nous sommes jetés »
Ce Jeudi soir, 18.
J'allais écrire à M m « de Nellesteyn, ma chère Rosalie, pour savoir où envoyer la cassette, lorsque j'ai reçu votre lettre. Je crois que c'est une belle action d'émigré que de renvoyer une cassette. La force de l'habitude l'emporte : je la renvoie.
J'allais vous écrire aussi, pour vous dire que j'avais écrit à M. de Béon, qui est revenu. Je l'ai vu, lui ai demandé une place, qu'il m'a accordée malgré la disette; ou plutôt à vous, et aux Princes. Je lui ai demandé que cet enfant fût sous la conduite de son oncle. J'ai fait venir celui-ci chez moi, et je l'ai envoyé chez M. de Béon : peut-être ira-t-il dès demain à Utrecht. Je crois que ce qui peut arriver de mieux a l'enfant est d'être sous la sauvegarde et la coupelle d'un parent sage. Je vous conseille d écrire à M. de Béon, et de lui marquer que vous direz à M. le comte d'Artois la bonté qu'il a eue de se charger de votre fils »
Le corps s'organisait à Nimègue. Je partis muni de lettres de recommandation ; mais la société n'était plus la même qu'à Utrecht ; d'ailleurs je ne me sentais guère en disposition, et je n'avais pas le temps de m'y livrer; tant nous étions occupés, du matin au soir, pour pouvoir entrer de suite en campagne.
Un soir, que j'avais soupé en ville, je rentrais tard, lorsqu'à quelque distance de mon logement, j'entendis des cris étouffés, qui me parurent poussés par une femme. J'y courus, et j'aperçus une personne du sexe qui se débattait dans les étreintes d'un militaire, que l'obscurité m'empêcha de reconnaître. Je lui ordonnai de laisser cette femme; il m'envoya au diable, en me disant de me mêler de mes affaires. Me voyant approcher, il la lâcha, et je distinguai à peine qu'il venait sur moi le sabre levé; je n'eus que le temps de tirer le mien, de parer, et de riposter. Mon homme ne demanda pas son reste, et se sauva en poussant un juron énergique. Je lui avais parlé hollandais, et il m'avait répondu en allemand, de sorte que je jugeai que c'était un officier des troupes de Hesse ou de Waldeck à la solde de la Hollande. Croyant la belle évanouie, je la cherchai tout autour à tâtons, et ne la trouvant pas, je compris, que n'ayant pas une ferme confiance en son chevalier, elle ayait trouvé prudent de prendre la poudre d'escampette. Ce ne fut qu'en rentrant chez moi que je vis que j'avais blessé le félon, car ma lame était ensanglantée.
Je fis un ou deux voyages à Utrecht, et j'y trouvais toujours la même affection. J'allais m'en éloigner avec joie, parce que j'allais faire la guerre ; d'un autre côté j'étais attaché à cette ville par tant de liens, que je me sentais le cœur gros, en songeant que j'allais quitter, peut-être pour ne plus les revoir, ma mère, ma sœur, et d'autres personnes pour lesquelles j'avais les plus tendres sentiments. Mon ange gardien, M me de Casembroot, dont le fils partait aussi, nous recommandait l'un à l'autre, et nous serrait sur son cœur, en nous donnant les conseils que son âge, son expérience et ses vertus lui inspiraient.
Mes finances étaient basses, et ma mère n'était pas en position de les remonter; d'ailleurs, je ne l'aurais pas voulu. J'ai toujours pensé qu'un soldat qui a douze sols par jour, et le pain, sans compter les distributions supplémentaires, â autant qu'il lui faut, quand ce n'est pas un bambocheur; or, j'étais à
l'instar d'un simple hussard, pansant mon cheval, balayant l'écurie, allant au fourrage, etc., etc. J'avais deux ou trois louis dans ma poche, et je regardais cela comme suffisant pour me donner de temps à autre quelques douceurs.
La veille de mon départ, je me déshabillais encore tout ému des adieux, quand un commissionnaire m'apporta une espèce de ballot, dont l'adresse était d'une main inconnue, avec un billet de même écriture, qui me priait d'accepter ce paquet, et de ne l'ouvrir qu'à Nimègue. Ma tête travailla pour deviner ce que ce pouvait être, et qui me l'envoyait, mais sans le concevoir. Je fus embrasser ma mère dans son lit, et lui dis mon aventure ; mais elle n'y comprit pas plus que moi. Ma pauvre Clémentine pleura beaucoup , et mon œil ne resta pas sec.
Je chargeai le ballot avec mon petit bagage, et fus coucher au château de Zuylesteyn, chez M œ€ de Nellesteyn, une de mes amies, qui me donna ses chevaux pour me conduire à Niraègue. Mon premier soin, comme on peut le croire, fut d'ouvrir le ballot. J'y trouvai six chemises d'une finesse telle, qu'elles pouvaient tenir dans mon porte-manteau; des mouchoirs, des bas; un étui de mathématiques, une botte de couleurs, et jusqu'à du taffetas pour les blessures. Tout-à-fait au fond, il y avait une jolie bourse contenant cinquante ducats, avec une devise en hollandais : Don d'amitié.
Ma première idée, en cherchant l'auteur de ce bienfait, fut que je le devais à ma seconde mère, M me de Casembroot. Je lui en écrivis. Elle me répondit d'un tel ton de vérité qu'elle n'y était pour rien, qu'il n'y eût pas moyen d'en douter; d'autant qu'en recevant mes adieux, elle m'avait dit que si je me trouvais dans l'embarras et dans la gêne, je devais m'adresser à elle. Force me fut de rester dans l'ignorance, et de laisser planer ma reconnaissance sur mes amis et amies.