CHAPITRE XIII
Berlin; absence d'esprit public. — Allemands partisans de la Révolution française. — Le prince Louis-Ferdinand.
Je partis pour Berlin le 1er de mars (1804), et c'est là que je vis cette reine charmante, destinée depuis à tant de malheurs (I). Le roi m'accueillit
travers le silence et les frimas, j'arrivai enfin dans la Saxe, et dès ce moment je fus mieux >» . — Consulter en parliculier, sur le séjour de Mme de Staël à Weimar et à Berlin, De V Allemagne, 1IC partie, chap. xv et chap. xvn, le livre de Mme Lenormant intitulé Coppct et Weimar, qui contient de nombreuses lettres de Mme de Staël, et les lettres inédites de Mme de Staël à sa cousine Mme Necker de Saussure, datées de Weimar et de Berlin, que nous publions en appendice.
(1) Ed. 1821 : « le 1er de mars » est supprimé.
avec bonté, et je puis dire que pendant les six semaines que je restai dans cette ville (1), je n'entendis pas un individu qui ne se louât de la justice du gouvernement. Ce n'est pas que je croie toujours désirable pour un pays d'avoir des formes constitutionnelles qui lui garantissent, par la coopération permanente de la nation, les avantages qu'il tient des vertus d'un bon roi. La Prusse, sous le règne de son souverain actuel, possédait sans doute la plupart de ces avantages ; mais l'esprit public que le malbeur y a développé n'y existait point encore ; le régime militaire avait empêché l'opinion de prendre de la force, et l'absence d'une constitution dans laquelle chaque individu pût se faire connaître selon son mérite, avait laissé l'État dépourvu d'hommes de talent capables dele défendre. La faveur d'un roi, étant nécessairement arbitraire, ne peut pas suffire pour développer l'émulation; des circonstances purement relatives à l'intérieur des cours peuvent écarter un homme de mérite du timon des affaires, ou y placer un homme médiocre. La routine aussi domine singulièrement dans les pays où le pouvoir royal est sans contradicteurs ; la justice même d'un roi le porte à se donner des barrières, en conservant à chacun sa place ; et il était presque sans exemple, en Prusse, qu'un homme fût
(1) Elle en partit le 18 avril 1804.
destitué de ses emplois civils ou militaires pour cause d'incapacité. Quel avantage ne devait donc pas avoir l'armée française, presque toute composée d'hommes nés de la Révolution, comme les soldats de Gadmus des dents du dragon! Quel avantage ne devait-elle pas avoir sur ces anciens commandants des places ou des armées prussiennes, à qui rien de nouveau n'était connu ! Un roi consciencieux qui n'a pas le bonheur, et c'est à dessein que je me sers de cette expression, le bonheur d'avoir un parlement comme en Angleterre, se fait des habitudes de tout, de peur de trop user sa propre volonté; et dans le temps actuel il faut négliger les usages anciens pour chercher partout la force du caractère et de l'esprit. Quoi qu'il en soit, Berlin était un des pays les plus heureux de la terre et les plus éclairés.
Les écrivains du dix-huitième siècle faisaient sans doute un grand bien à l'Europe par l'esprit de modération et le goût des lettres que leurs ouvrages inspiraient à la plupart des souverains ; toutefois l'estime que les amis des lumières accordaient à l'esprit français a été l'une des causes des erreurs qui ont perdu pendant si longtemps l'Allemagne (1). Beaucoup de gens considéraient les armées françaises comme les propagateurs des
(1) On sait que le livre De V Allemagne a été écrit en grande partie pour inviter les Allemands à réagir contre cette admiration de l'esprit français.
idées de Montesquieu, de Rousseau ou de Voltaire; tandis que s'il restait quelques traces des opinions de ces grands hommes dans les instruments du pouvoir de Bonaparte, c'était pour l'affranchir de ce qu'ils appelaient des préjugés, et non pour établir un seul principe régénérateur. Mais il y avait à Berlin et dans le nord de l'Allemagne, à l'époque du printemps de 1804, beaucoup d'anciens partisans de la Révolution française, qui ne s'étaient pas encore aperçus que Bonaparte était un ennemi bien plus acharné des premiers principes de cette Révolution que l'ancienne aristocratie européenne.
J'eus l'honneur de faire connaissance avec le prince Louis-Ferdinand, celui que son ardeur guerrière emporta tellement qu'il devança presque par sa mort les premiers revers de sa patrie (1). C'était un homme plein de chaleur et
(1) Le prince Louis-Ferdinand, cousin du roi Frédéric-Guillaume, périt au combat de Saalfeld, le 10 octobre 1806, tué par Gaindé, maréchal des logis au 10e hussards. Voici comment Parquin, qui tenait ce récit de Gaindé, raconte sa mort : «Le prince Louis, avec quelques hussards d'ordonnance, s'efforçait de rallier les fuyards, lorsqu'un maréchal des logis du 10e hussards français, qui s'appelait Gaindé, arriva sur lui, la pointe au corps, lui criant : «Rendez-vous, général, ou vous êtes mort! » Le général, qni n'était autre que le prince Louis, répondit : « Moi, me rendre! Jamais! » Et relevant l'arme de Gaindé, il lui porta un coup de sabre, qui atteignit le maréchal des logis à la figure; il allait lui en donner un second, lorsque Gaindé, ripostant d'un coup de pointe, traversa la poitrine du prince et le jeta en bas de son cheval. Les ordonnances du prince, le voyant en combat
d'enthousiasme, mais qui, faute de gloire, cherchait trop les émotions qui peuvent agiter la vie. Ce qui l'irritait surtout dans Bonaparte, c'était sa manière de calomnier tous ceux qu'il craignait, et d'abaisser même dans l'opinion ceux qui le servaient pour, à tout hasard, les tenir mieux dans sa dépendance. Il me disait souvent : « Je lui permets de tuer; mais assassiner moralement, c'est là ce qui me révolte. « Et en effet, qu'on se représente l'état où nous nous sommes vus, lorsque ce détracteur était maître de toutes les gazettes du continent européen, et qu'il pouvait, ce qu'il a fait souvent, écrire des plus braves hommes qu'ils étaient des lâches, et des femmes les plus pures qu'elles étaient méprisables, sans qu'il y eût moyen de contredire ou de punir de telles assertions.
singulier avec un soldat français, arrivèrent au galop et ils se seraient infailliblement emparés de Gaindé, ou du moins ils l'auraient tué, si un hussard du 10e ne fût arrivé au galop en s'écriant : « Tenez bon, maréchal des logis! » Puis, lâchant un coup de pistolet, il étendit mort un hussard prussien; ce que voyant, les ordonnances du prince disparurent. » (Parqcin, Souvenirs et campagnes, p. 61.) — Dans le livre De l'Allemagne, Ire partie, chap. xvn, Mme de Staël a rendu hommage à la mort héroïque du prince Louis : « L'ardent héroïsme du malheureux prince Louis doit jeter encore quelque gloire sur ses compagnons d'armes. » La Censure, en 1810, exigea la suppression de cette phrase. — Voir à l'appendice les confidence» de Mme de Staël à Mme Necker de Saussure sur le prince Louis-Ferdinand.