CHAPITRE XII
Départ pour l'Allemagne; angoisses de Mme de Staël. — Metz; rencontre avec Charles deVillers. — Francfort; maladie d'Albertine de Staël. — Arrivée à Weimar.
J'hésitais sur le parti que je prendrais en m'éloignant. Retournerais-je vers mon père, ou m'en irais-je en Allemagne? Mon père eût accueilli son pauvre oiseau, battu par l'orage, avec une ineffable bonté; mais je craignais le dégoût de revenir, renvoyée, dans un pays qu'on m'accusait de trouver un peu monotone. J'avais aussi le désir de me relever, par la bonne réception qu'on me promettait en Allemagne, de l'outrage que me faisait le Premier Consul, et je voulais opposer l'accueil bienveillant des anciennes dynasties à l'impertinence de celle qui se préparait à subjuguer la France. Ce mouvement d'amour-propre
Temporta, pour mon malheur : j'aurais revu mon père, si jetais retournée à Genève.
Je priai Joseph de savoir si je pouvais aller en Prusse; car il me fallait au moins la certitude que l'ambassadeur de France ne me réclamerait pas au dehors comme Française, tandis qu'on me proscrivait au dedans comme étrangère. Joseph partit pour Saint-Gloud. Je fus obligée d'attendre sa réponse dans une auberge à deux lieues de Paris, n'osant pas rentrer chez moi dans la ville. Un jour se passa sans que cette réponse me parvint. Ne voulant pas attirer l'attention sur moi, en restant plus longtemps dans l'auberge où j'étais, je fis le tour des murs de Paris pour en aller chercher une autre, de même à deux lieues, mais sur une route différente (l). Cette vie errante, à quatre pas de mes amis et de ma demeure, me causait une douleur que je ne puis me rappeler sans frissonner. La chambre m'est présente; la fenêtre où je passais tout le jour pour voir arriver le messager, mille détails pénibles que le malheur entraine après soi, la générosité trop grande de quelques amis, le calcul voilé de quelques autres, tout mettait mon âme dans une agitation si cruelle, que je ne pourrais la souhaiter à aucun ennemi. Enfin, ce message sur lequel je fondais encore quelque espoir m'arriva. Joseph m'en-
(1) A liondy. Mlle quitta Paris le 19 octobre.
voyait d'excellentes lettres de recommandation pour Berlin, et me disait adieu d'une manière noble et douce. Il fallut donc partir. Ce même ami si spirituel qu'on avait éliminé du Tribunat (1) eut la bonté de m'accompagner; mais comme il aimait aussi beaucoup le séjour de Paris, je souffrais du sacrifice qu'il me faisait. Chaque pas des chevaux me faisait mal, et, quand les postillons se vantaient de m'avoir menée vite, je ne pouvais m'empêcher de soupirer du triste service qu'ils me rendaient. Je fis ainsi quarante lieues sans reprendre la possession de moi-même. Enfin nous nous arrêtâmes à Ghâlons, et Benjamin Constant, ranimant son esprit, souleva, par son étonnante conversation, au moins pendant quelques instants, le poids qui m'accablait. Nous continuâmes, le lendemain, notre route jusqu'à Metz, où je voulais m'arrêter pour attendre des nouvelles de mon père. Là je passai quinze jours, et je rencontrai l'un des hommes les plus aimables et les plus spirituels que puissent produire la France et l'Allemagne combinées, M. Charles Villers (2) . Sa société me charmait, mais elle
(1) Éd. 1821 : « Benjamin Constant. »
(2) « Elle a trouvé à Metz M. Villers, le défenseur de la philosophie de Kant, avec qui elle était en correspondance et qu'elle me dit fort agréable. Elle est toujours infiniment contente de Constant; il l'accompagnera à Francfort, et peut-être un peu plus loin. » (Necker à Mme Necker de Saussure; communique par M. Perrot de Montmollin.) — « Arrivée à Metz, le mer-
renouvelait mes regrets pour ce premier des plaisirs, un entretien où l'accord le plus parfait règne dans tout ce qu'on sent et dans tout ce qu'on dit.
Mon père fut indigné des traitements qu'on m'avait fait éprouver à Paris; il se représentait sa famille ainsi proscrite, et sortant comme des criminels du pays qu'il avait si bien servi. Ce fut lui-même qui me conseilla de passer l'hiver en Allemagne, et de ne revenir auprès de lui qu'au printemps. Hélas! hélas! Je comptais lui rapporter la moisson d'idées nouvelles que j'allais recueillir dans ce voyage. Depuis plusieurs années il me disait souvent qu'il ne tenait au monde que par mes récits et par mes lettres. Son esprit avait tant de vivacité et de pénétration, que le plaisir
credi 26 octobre 1803, vers six heures du soir. Repartie le mardi 8 novembre suivant, à dix heures et demie du matin. » (Note de Gh. de Villers, Briefe an Ch. de Villers, publié parlsLER, Hambourg, 1883, p. 290.) Cf. dans ce recueil toutes les lettres de Mme de Staël à Villers. — Charles-François-Dominique de Villers, né à Boulay en 1765, mort en 1815, ancien officier d'artillerie, émigré en Allemagne. Son ouvrage, intitulé Philosophie de Kant ou Principes fondamentaux de la philosophie transcendentale, paru à Metz en 1801, avait attiré l'attention de Mme de Staël. En 1803, Villers publia son Essai sur l'esprit et V influence de la réformation de Luther, qui fut couronné par l'Institut. Charles de Villers est, avec Schlegel, l'écrivain qui a le plus contribué à faire connaître à Mme de Staël l'esprit de la philosophie et de littérature allemande. — Cf. BÉcin, Villers, Mme de Bodde et Mme de Staël, Metz, 1839, et Biographie de la Moselle, t. IV; J. Textk, les Origines de l'influence allemande dans la littérature française du dix-neuvième siècle.
de lui parler excitait à penser. J'observais pour lui raconter, j'écoutais pour lui répéter. Depuis que je l'ai perdu, je vois et je sens la moitié moins que je ne faisais quand j'avais pour but de lui plaire, en lui peignant mes impressions.
A Francfort, ma fille, alors âgée de cinq ans, tomba dangereusement malade. Je ne connaissais personne dans la ville; la langue m'était étrangère, le médecin même auquel je confiai mon enfant parlait à peine français (1). Oh! Gomme mon père partageait ma peine ! Quelles lettres il m'écrivait! Que de consultations de médecins, copiées de sa propre main, ne m'envoya-t-il pas de Genève! On n'a jamais porté plus loin l'harmonie de la sensibilité et de la raison ; on n'a jamais été, comme lui, vivement ému par les peines de ses amis, toujours actif pour les secourir, toujours prudent pour en choisir les moyens, admirable en tout enfin. C'est par le besoin du cœur que je le dis, car que lui fait maintenant la voix même de la postérité?
Je me rendis à Weimar (2) , où je repris cou-
(1) A Francfort, elle rencontra un Anglais, le chevalier Boothby, qui sortait de France, ayant été relâché comme ayant plus de soixante ans. Il s'attacha à Mme de Stae'l et à sa fille, qui lui rappelait une enfant qu'il avait perdue, et fut d'un grand secours à l'exilée.
(2) Le 13 décembre 1803. « Je suis arrivée avant-hier à Weimar. » (Mme de Staël à Gh. de Villers, 15 décembre.) — Autre manuscrit de Dix années : « Après cinq jours de voyagea
rage, en voyant, à travers les difficultés de la langue, d'immenses richesses intellectuelles hors de France. J'appris à lire l'allemand; j'écoutai Goethe et Wieland, qui heureusement pour moi parlaient très bien français. Je compris l'âme et le génie de Schiller, malgré sa difficulté à s'exprimer dans une langue étrangère. La société du duc et de la duchesse de Weimar me plaisait extrêmement, et je passai là trois mois, pendant lesquels l'étude de la littérature allemande donnait à mon esprit tout le mouvement dont il a besoin pour ne pas me dévorer moi-même.