‹ Dix années d'exil. Éd nouv. d'après les manuscrits, avec une introduction, des notes et un appendiceChapitre 18 sur 49 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

Exécution du duc d'Enghien ; indignation du prince Louis- Ferdinand. — Disposition des esprits en France. — Bonaparte et la raison d'État. — Motifs de l'exécution.

Je demeurais à Berlin sur le quai de la Sprée, et mon appartement était au rez-de-chaussée. Un matin, à huit heures, on m'éveilla pour me dire que le prince Louis-Ferdinand était à cheval sous mes fenêtres, et me demandait de venir lui parler (2). Très étonnée de cette visite si matinale, je

(1) Éd. 1821 : « Mais Bonaparte n'avait pas encore atteint son but. »

(2) Mme de Staël avait l'habitude de recevoir le prince Louis le matin, et voici la curieuse raison qu'elle en donne dans la lettre à Mme Necker de Saussure du 1er avril que nous publions en appendice : « Croiriez-vous que ce séduisant prince Louis, qui a de l'esprit et une belle figure prussienne, a la parole tou-

me hâtai de me lever pour aller vers lui. 11 avait singulièrement bonne grâce à cheval, et son émotion ajoutait encore à la noblesse de sa figure. « Savez-vous, me dit-il, que le duc d'Enghien a été enlevé sur le territoire de Baden, livré à une commission militaire, etfusillé vingt-quatre heures après son arrivée à Paris? — Quelle folie, lui répondisse; ne voyez-vous pas que ce sont les ennemis de la France qui ont fait circuler ce bruit? » En effet, je l'avoue, ma haine, quelque forte qu'elle fût contre Bonaparte, n'allait pas jusqu'à me faire croire à la possibilité d'un tel forfait. « Puisque vous doutez de ce que je vous dis, me répondit le prince Louis, je vais vous envoyer le Moniteur, dans lequel vous lirez le jugement. » Il partit à ces mots, et l'expression de sa physionomie présageait la vengeance ou la mort. Un quart d'heure après, j'eus entre les mains ce Moniteur du 21 mars (30 ventôse) (1), qui contenait un ar-

jours embarrassée après dîner, et que je préfère avec soin de lui donner rendez-vous le matin? Et c'est le Lovelace allemand! » — Il y a ainsi plus d'une ombre au tableau de l'Allemagne, qu'elle a oubliée dans ses mémoires et qu'on trouvera dans sa correspondance. — Variante, pour ce passage, du curieux manuscrit signalé dans notre préface : « Je demeurais à Edinburgh sur le quai et ma fenêtre était presque de niveau avec la rue. Un matin, a une heure, on vint me dire que lord Arundel était à cheval devant ma fenêtre, etc. »

(1) Éd. 1821 : « 30 pluviôse. » Erreur. Ce fut le 30 ventôse an XII que fut condamné et exécuté le duc d'Engliien. En réalité, le texte du jugement n'est pas dans le numéro du 21 mars, mais dans celui du 22 (l*r germinal an XII). En voici la con-

rêt de mort prononcé parla commission militaire séant à Vincennes, présidée parle général Hulin, un homme de la plus basse extraction, et composée d'autres individus de son espèce. Ils commençaient par déclarer, ce qui semblait une dérision, qu'aucun deux n'était dans le cas de se récuser, n'étant pas parent de l'accusé. Oui, certes, ils n'étaient pas parents des Gondés, ceux qui se conduisaient avec cette insigne lâcheté ; mais quelle impudente ironie qu'une déclaration semblable envers celui qu'ils appelaient le nommé Louis (TEnghien (1)! C'est ainsi que des Français désignaient le petit-fils des héros qui ont fait la gloire de leur patrie! Quand on abjurerait tous

clusion : « La commission militaire spéciale condamne à l'unanimité à la peine de mort le nommé Louis-Antoinc-Hemi de Bourbon, duc d'Enghien, en réparation des crimes d'espionnage, de correspondance avec les ennemis de la République, d'attentat contre la sûreté intérieure et extérieure de la République. »

(1) Éd. 1821 : tout ce passage supprimé, depuis « séant à Vincennes. » — Le général Hulin commandait, au moment de l'affaire du duc d'Enghien, les grenadiers à pied de la garde des consuls. 11 présidait la commission militaire qui jugea le duc d'Enghien et le condamna à mort dans la nuit du 20 au 21 mars 1804; le duc fut fusillé immédiatement après la sentence, dans les fossés du château de Vincennes. — Cf. Chateaubriand, Mémoires d'Outre- Tombe, t. II, p. 401 : u Entre onze heures et midi, j'entendis un homme et une femme qui criaient une nouvelle officielle; des passants s'arrêtaient, subitement pétrifiés par ces mots : « Jugement de la commission militaire spéciale convoquée à Vin- « cennes, qui condamne à la peine de mort le nommé Louis- « Antoine-Henri de Bourbon, né le 2 août 1772 a Chantilly. » Ibid., p. 457, Chateaubriand cite le passage de Mme de Staél.

les préjugés d'illustre naissance, que le retour des formes monarchiques devait nécessairement rappeler, pourrait-on blasphémer ainsi les souvenirs de la bataille de Lens et de Rocroi? Ce Bonaparte qui en a gagné, des batailles, ne sait pas même les respecter; il n'y a ni passé ni avenir pour lui ; son âme impérieuse et méprisante ne veut rien reconnaître de sacré pour l'opinion ; il n'admet le respect que pour la force existante. Le prince Louis m'écrivait, en commençant son billet par ces mots : « Le nommé Louis de Prusse fait demander à Mme de Staël, etc. » Il sentait l'injure faite au sang royal dont il sortait, au souvenir des héros parmi lesquels il brûlait de se placer. Gomment, après cette horrible action, un seul roi de l'Europe a-t-il pu se lier avec un tel homme? La nécessité, dira-t-on! Il y a un sanctuaire de l'âme où jamais son empire ne doit pénétrer; s'il n'en était pas ainsi, que serait la vertu sur la terre? Un amusement libéral qui ne conviendrait qu'aux paisibles loisirs des hommes privés (1).

(1) Ici se trouve dans le manuscrit un long passage, rayé par Mme de Staël (?), sur le rôle de Savary dans l'affaire du duc d'Enghien et sur l'attitude de Bonaparte. A retenir ce propos du Premier Consul sur le duc d'Enghien : « Il jouait aux échecs avec une dame de la Cour et disait : C'est un petit chaffouin, plus petit que moi. » Quelle était cette dame de la Cour? Etait-ce Mme de Hémusat? Elle jouait aux échecs le soir du 20 mars, à la Malmaison, avec le Premier Consul, mais elle ne rapporte pas

Une personne de ma connaissance m'a raconté que, peu de jours après la mort du duc d'Enghien, elle alla se promener autour du donjon de Vincennes : la terre encore fraîche marquait la place où il avait été enseveli; des enfants jouaient aux petits palets sur ce tertre de gazon, seul monument pour de telles cendres. Un vieux invalide, à cheveux blancs, assis non loin de là, était resté quelque temps à contempler ces enfants; enfin il se leva, et, les prenant par la main, il leur dit en versant quelques pleurs : « Ne jouez pas là, mes enfants, je vous prie. » Ces larmes furent tous les honneurs qu'on rendit au descendant du grand Gondé, et la terre n'en porta pas longtemps l'empreinte.

Pour un moment du moins, l'opinion parut se réveiller parmi les Français, l'indignation fut générale. Mais, lorsque ces flammes généreuses s'éteignirent, le despotisme s'établit d'autant mieux qu'on avait essayé vainement d'y résister. Le Premier Consul fut pendant quelques jours assez inquiet de la disposition des esprits. Fouché luimême blâmait cette action ; il avait dit ce mot si carastéristique du régime actuel : « C'est pis qu'un

ce propos de Bonaparte. On sait que Mme de Rémusat brûla ses Mémoires pendant les Cent Jours. Ceux que nous possédons ne sont plus, suivant le mot de Chateaubriand, « que des souvenirs reproduits par des souvenirs » . (Cf. Mme de Rémusat, Mémoires, t. I, p. 314 et suiv.)

crime : c'est une faute. » (1). Il y a bien des pensées renfermées dans cette phrase; mais heureusement qu'on peut la retourner avec vérité, en affirmant que la plus grande des fautes, c'est le crime. Bonaparte demanda à un sénateur honnête homme : « Que pense-t-on de la mort du duc d Enghien? — Général, lui répondit-il, on en est fort affligé. — Cela ne m'étonne pas, dit Bonaparte ; une maison qui a longtemps régné dans un pays intéresse toujours » , voulant ainsi rattacher à ses intérêts de parti le sentiment le plus naturel que le cœur humain puisse éprouver. Une autre fois, il fit la même question à un tribun, qui, plein d'envie de lui plaire, lui répondit : « Eh bien, général, si nos ennemis prennent des mesures atroces contre nous, nous avons raison de faire de même» ; ne s'apercevant pas que c'était dire que la mesure était atroce. Le Premier Consul affectait de considérer cet acte comme inspiré par la raison d'État (2) . Un jour, vers ce temps, il discutait avec un homme d'esprit sur les pièces de

(1) « Un des machiavélistes de la Cour de Bonaparte dit, à cette occasion, que cet assassinat était bien pis quun crime, puisque c'était une faute. J'ai, je l'avoue, un profond mépris pour tous ces politiques, dont l'habileté consiste à se montrer supérieur à la vertu. » [Considérations, IV' partie, cliap. xi.)

(2) « Ma politique! C'est avec ce mot qu'il écrasait la pensée, les sentiments, même les impressions, et, quand il le prononçait, presque personne au palais, surtout pas une femme, n'eût osé l'interroger sur ce qu'il voulait dire. » (Mme de Rémusat, Mémoires, t. I, p. 325.)

Corneille : «Voyez, lui dit-il, le salut public, ou, pour mieux dire, la raison d'État a pris chez les modernes la place de la fatalité chez les anciens; il y a tel homme qui, par sa nature, serait incapable d'un forfait; mais les circonstances politiques lui en font une loi. Corneille est le seul qui ait montré, dans ses tragédies, qu'il connaissait la raison d'État; aussi je l'aurais fait mon premier ministre, s'il avait vécu de mon temps. » Toute cette apparente bonhomie dans la discussion avait pour but de prouver qu'il n'y avait point de passion dans la mort du duc d'Enghien, et que les circonstances, c'est-à-dire ce dont un chef d'État est juge exclusivement, motivaient et justifiaient tout (1). Qu'il n'y ait point eu de passion dans sa résolution relativement au duc d'Enghien, cela est parfaitement vrai; on a voulu que la fureur ait inspiré ce forfait; il n'en est rien (2). Par quoi cette fureur aurait-elle été provoquée? Le duc d'Enghien n'avait en rien provoqué le Premier Consul ; Bonaparte espérait d'abord de prendre

(1) Cf. De l'Allemagne, IIIe partie, chap. xm, le passade supprimé par la Censure en 1810, qui commence ainsi : « Dès qu'on se met à négocier avec les circonstances, tout est perdu... » Éloquente protestation contre la morale fondée sur l'intérêt national.

(2) Cf. ces paroles de Bonaparte : « Vous avez tous cru que j'allais devenir cruel, sanguinaire, et vous vous êtes trompés. Je n'ai point de haine, je ne suis point susceptible de rien faire par vengeance... » (Mme de Rémusat, Mémoires, \, 389.)

M. le duc de Berry (1), qui, dit-on, devait débarquer en Normandie, si Pichegru lui avait fait donner avis qu'il en était temps. Ce prince est plus près du trône que le duc d'Enghien, et d'ailleurs il aurait enfreint les lois existantes s'il était venu en France. Ainsi, de toutes les manières, il convenait mieux à Bonaparte de faire périr celuilà que le duc d'Enghien ; mais à défaut du premier, il choisit le second, en discutant la chose froidement. Entre l'ordre de l'enlever et celui de le faire périr, plus de huit jours s'étaient écoulés, et Bonaparte commanda le supplice du duc d'Enghien longtemps d'avance, aussi tranquillement qu'il a depuis sacrifié des millions d'hommes à ses ambitieux caprices.

On se demande maintenant quels ont été les motifs de cette terrible action, et je crois facile de les démêler. D'abord Bonaparte voulait rassurer le parti révolutionnaire, en contractant avec lui l'alliance du sang. Un ancien jacobin s'écria, en apprenant cette nouvelle : «Tant mieux! le général Bonaparte s'est fait de la Convention. » Pendant longtemps, les jacobins voulaient qu'un homme eût voté la mort du roi pour être premier

(1) Le colonel Savary fut envoyé à la falaise de Biville, avec cinquante hommes, pour attendre le prince et l'arrêter. Il surveilla longtemps un brick suspect qui, la nuit, tirait des bordées en vue des côtes; mais personne ne débarquant, il revint sans avoir pu accomplir sa mission.

magistrat de la république; c'était ce qu'ils appelaient avoir donné des gages à la Révolution. Bonaparte remplissait cette condition du crime, mise à la place de la condition de propriété exigée dans d'autres pays; il donnait la certitude que jamais il ne servirait les Bourbons ; ainsi ceux de leur parti qui s'attachaient au sien brûlaient leurs vaisseaux sans retour.

A la veille de se faire couronner par les mêmes hommes qui avaient proscrit la royauté, de rétablir une noblesse par les fauteurs de l'égalité, il crut nécessaire de les rassurer par l'affreuse garantie de l'assassinat d'un Bourbon. Dans la conspiration de Pichegru et de Moreau, Bonaparte savait que les républicains et les royalistes s'étaient réunis contre lui; cette étrange coalition, dont la haine qu'il inspire était le nœud, l'avait étonné. Plusieurs hommes, qui tenaient des places de lui, étaient désignés pour servir la révolution qui devait briser son pouvoir; et il lui importait que désormais tous ses agents se crussent perdus sans ressource, si leur maître était renversé ; enfin surtout, ce qu'il voulait, au moment de saisir la couronne, c'était d'inspirer une telle terreur, que personne ne sût lui résister. Il viola tout dans une seule action : le droit des gens européen, la constitution telle qu'elle existait encore, la pudeur publique, l'humanité, la religion. Il n'y avait rien au delà de cette action ; donc on pou-

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vait tout craindre de celui qui l'avait commise. On crut pendant quelque temps en France que le meurtre du duc d'Enghien était le signal d'un nouveau système révolutionnaire, et que les échafauds allaient être relevés. Mais Bonaparte ne voulait qu'apprendre une chose aux Français : c'est qu'il pouvait tout, afin qu'ils sussent gré du mal qu'il ne faisait pas, comme à d'autres d'un bienfait. On le trouvait clément, quand il laissait vivre ; on avait si bien vu comme il lui était facile de faire mourir! La Russie (1), la Suède, et surtout l'Angleterre, se plaignirent de la violation de l'empire germanique; les princes allemands euxmêmes se turent, et le débile souverain sur le territoire duquel cet attentat avait été commis, demanda, dans une note diplomatique, qu'on ne parlât plus de l événement qui était arrivé. Cette phrase bénigne et voilée, pour désigner un tel acte, ne caractérise-t-elle pas la bassesse de ces princes, qui ne faisaient plus consister leur souveraineté que dans leurs revenus, et traitaient un État comme un capital, dont il faut se laisser payer les intérêts le plus tranquillement que l'on peut?

(1) L'empereur Alexandre s'étant plaint imprudemment de la violation du territoire germanique, le Premier Consul donna l'ordre à notre envoyé, le général Hédouville, de quitter Pétersbourg dans les quarante-huit heures, et fit répondre au cabinet russe par une note, où il était fait allusion à l'assassinat de Paul Ier, que son fds avait laissé impuni.

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