CHAPITRE XVI
Maladie et mort de Necker; douleur de Mme de Staël. — Retour à Goppet.
Mon père eut encore le temps d'apprendre l'assassinat du duc d'Enghien, et les dernières lignes que j'ai reçues, tracées de sa main, expriment son indignation sur ce forfait.
C'est au sein de la plus profonde sécurité que je trouvai sur ma table deux lettres qui m'annonçaient que mon père était dangereusement malade (l). On me dissimula que le courrier qui était venu les apporter était aussi chargé de la nouvelle de sa mort. Je partis avec de l'espérance, et je la conservai malgré toutes les circonstances qui devaient me l'ôter. Quand à Weimar la vérité me fut connue, un sentiment de terreur inexprimable se joignit à mon désespoir. Je me vis sans appui sur cette terre et forcée de soutenir moi-même mon âme contre le malheur. Il me restait beaucoup d'objets d'attachement; mais l'admiration pleine de tendresse, que j'éprouvais pour mon père, exerçait sur moi un empire que rien ne pouvait égaler. La douleur, qui est le plus grand des prophètes,
(1) Necker mourut le 10 avril 1804. Mme de Stae'l apprit à Berlin qu'il était « dangereusement malade » le 18, au matin.
mY.iinonça que désormais je ne serais plus heureuse par le cœur, comme je lavais été, quand cet homme tout-puissant en sensibilité veillaitsur mon sort; et il ne s'est pas écoulé un jour, depuis le mois d'avril 1804, dans lequel je n'aie rattaché toutes mes peines à celle-là. Tant que mon père vivait, je ne souffrais que par l'imagination; car, dans les choses réelles, il trouvait toujours le moyen de me faire du bien; après sa perte, j'eus affaire directement à la destinée. C'est cependant encore à l'espoir qu'il prie pour moi dans le ciel que je dois ce qui me reste de force. Ce n'est point l'amour filial, mais la connaissance intime de son caractère, qui me fait affirmer que jamais je n'ai vu la nature humaine plus près de la perfection que dans son âme : si je n'étais pas convaincue de la vie à venir, je deviendrais folle à l'idée qu'un tel être ait pu cessé d'exister. Il y avait tant d'immortalité dans ses sentiments et dans ses pensées que cent fois il marrive, quand j'ai des mouvements qui m'élèvent au-dessus de moi-même, de croire encore l'entendre.
Dans mon fatal voyage de Weimar àGoppet(l),
(1) Benjamin Constant était accouru à la rencontre de Mme de Staël, à la première nouvelle de la mort de Necker. « Benjamin, qui était enfin parvenu à quitter sa trop célèbre aux portes de Berlin, apprit à son arrivée ici que M. INecker était plus malade, et désirait le voir, lui parler. A peine s'arrèta-t-il un jour, mais avant d'arriver à Genève, il rencontra Mme ]\ecker (de Saussure) qui venait lui annoncer la mort; il est reparti pour refaire
j'enviais toute la vie qui circulait dans la nature, celle des oiseaux, des mouches qui volaient autour de moi : je demandais un jour, un seul jour pour lui parler encore, pour exciter sa pitié ; j'enviais ces arbres des forêts dont la durée se prolonge au delà des siècles. Mais l'inexorable silence du tombeau a quelque chose qui confond l'esprit humain ; et, bien que ce soit la vérité la plus connue, jamais la vivacité de l'impression qu'elle produit ne peut s'éteindre. En approchant de la demeure de mon père, un de mes amis me montra sur la montagne des nuages, qui ressemblaient à une grande figure d'homme qui disparaîtrait vers le soir, et il me sembla que le ciel m'offrait ainsi le symbole de la perte que je venais défaire. Il était grand, en effet, cet homme, qui, dans aucune circonstance de sa vie, n'a préféré le plus important de ses intérêts au moindre de ses devoirs ; cet homme dont les vertus étaient tellement inspirées par sa bonté, qu'il eût pu se passer de principes, et dont les principes étaient si fermes, qu'il eût pu se passer de bonté.
En arrivant à Goppet, j'appris que mon père,
le voyage qu'il venait de terminer. Cette malheureuse femme peut perdre l'esprit de chagrin, de regrets... M. Necker a été fort touchant dans ses derniers moments, ses sentiments ont été très relig'cux; il n'a cessé de dire qu'on devait consoler sa fille et lui ôter tout remords d'être loin de lui. » (Lettre de Rosalie de Constant à Charles de Constant, 13 avril 1804, et Rosalie de Constant^ par L. AcharDj t. II, p. 287).
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dans la maladie de neuf jours qui me l'avait enlevé, s'était constamment occupé de mon sort avec inquiétude. Il se faisait des reproches de son dernier livre, comme étant la cause de mon exil; et, d'une main tremblante, il écrivit, pendant sa fièvre, au Premier Consul, une lettre où il lui affirmait que je n'étais pour rien dans la publication de ce dernier ouvrage, et qu'au contraire j'avais désiré qu'il ne fût pas imprimé. Cette voix d'un mourant avait tant de solennité, cette dernière prière d'un homme qui avait joué un si grand rôle en France, demandant pour toute grâce le retour de ses enfants dans le lieu de leur naissance, et l'oubli des imprudences qu'une fille, jeune encore alors, avait pu commettre, tout me semblait irrésistible ; et, bien que je connusse le caractère de l'homme, il m'arriva, ce qui, je crois, est dans la nature de ceux qui désirent ardemment la cessation d'une grande peine : j'espérai contre toute espérance(l) . Le Premier Consul reçut cette lettre et me crut sans doute d'une rare niaiserie d'avoir pu me flatter qu'il en serait touché. Je suis à cet égard de son avis.
(1) « J'envoyai cette requête sacrée à V Empereur; il n'y répondit point. » [Considérations, IVe partie, chap. ix.) Ce fut le 28 floréal — 18 mai 1804 — que JNapoléon fut proclamé solennellement Empereur.