CHAPITRE XVII
Procès de Moreau. — Mort de Pichegru. — Moreau devant ses iuges.
Le procès de Moreau se continuait toujours (1), et, bien que les journaux gardassent le plus profond silence sur ce sujet, il suffisait de lapublicité du plaidoyer pour éveiller les âmes, et jamais l'opinion de Paris ne s'est montrée contre Bonaparte avec tant de force qu à cette époque. Les Français ont plus besoin qu'aucun autre peuple d'un certain degré de liberté de la presse ; il faut qu'ils pensent et qu'ils sentent en commun ; l'électricité de l'émotion de leurs voisins leur est nécessaire pour en éprouver à leur tour, et leur enthousiasme ne se développe point d'une manière isolée. C'est donc très bien fait à celui qui veut être leur tyran de ne permettre à l'opinion publique aucun genre de manifestation; et Bonaparte joint à cette idée, commune à tous les despotes, une ruse particulière à ce temps-ci : c'est l'art de proclamer une opinion factice par des journaux qui ont l'air d'être libres, tant ils font de phrases dans le sens qui leur est ordonné. Il
(t) Moreau avait été arrêté le 15 février et conduit au Temple.
n y a, 1 on doit en convenir, que nos écrivains français qui puissent broder ainsi, chaque matin, les mêmes sophismcs, et qui se complaisent dans le superflu même de la servitude. Au milieu de l'instruction de cette fameuse affaire, les journaux apprirent à l'Europe que Pichegru s'était étranglé lui-même dans le Temple. Toutes les gazettes furent remplies du rapport chirurgical le plus atrocement ridicule; ils ne surent pas rendre leur mensonge vraisemblable : tant il est vrai que, dans certaines circonstances, le crime trouble même ceux qui se vantent de le commettre avec la plus parfaite indifférence. Ce qui paraît certain, c'est qu'un des Mamelucks de l'Empereur fut chargé d'étouffer Pichegru, et que le général Savary présida à cette action (1). Se représente-t-on le sort d'un brave général surpris par des lâches dans le fond de son cachot, sans défense, condamné depuis plusieurs jours à cette solitude des prisons qui abat le courage de l'âme, ignorant même si ses amis sauront jamais de quel genre de mort il a
(1) Éd. 1821 : le texte de Mme de Staël a été supprimé ou modifié depuis « rapport chirurgical » jusqu'à « se représentet-on. » Contrairement aux assertions de Mme de Staël, il n'est nullement prouvé que Bonaparte ait fait étrangler Pichegru; il semble, au contraire, plus vraisemblable que Pichegru, se sentant perdu sans retour, sa donna lui-même la mort. (Cf. Mme de RÉmcsat, Mémoires, t. I, p. 349, et Desmarets, Quinze ans de haute police, p. 126 et suiv.).
péri, si le forfait qui le tue sera vengé, si Ton n'outragera pas sa mémoire! Pichegru, dans son premier interrogatoire, avait montré beaucoup de courage, et il menaçait, dit-on, de donner la preuve des promesses que Bonaparte avait faites aux Vendéens, relativement au retour des Bourbons. Quelques-uns prétendent qu'on lui avait fait subir la question comme à deux autres conjurés, dont l'un, nommé Picot, montra ses mains mutilées au tribunal, et qu'on n'osa pas exposer aux yeux du peuple français un de ses anciens défenseurs soumis à la torture des esclaves. Je ne crois pas à cette conjecture; il faut toujours chercher dans les actions de Bonaparte le calcul qui les lui a conseillées, et l'on n'en verrait pas dans cette dernière supposition ; tandis qu'il est peut-être vrai que la réunion de Moreau et de Pichegru à la barre d'un tribunal eût achevé d'enflammer l'opinion. Déjà la foule était immense dans les tribunes (1) ; plusieurs officiers, à la tête desquels était un homme loyal, le général Lecourbe, témoignèrent l'intérêt le plus vif et le plus courageux pour le général Moreau. Quand il se rendait au tribunal, les gendarmes chargés de le garder lui présentaient les armes avec respect. Déjà l'on commençait à sentir que l'honneur était du côté de la persécution; mais Bonaparte, en se
(1) Cf. Mémoires iV Outre- Tombe, t. IV, p. 402 et suiv., la séance du tribun 1 à laquelle assista Mine Réeamier.
faisant tont à coup déclarer empereur au plus fort de cette fermentation, détourna les esprits par une nouvelle perspective, et déroba mieux sa marche au milieu de l'orage dont il était environné, qu'il n'aurait pu le faire dans le calme.
Le général Morcau prononça devant le tribunal un des discours les mieux faits que l'histoire puisse offrir. Il rappela, quoique avec modestie, les batailles qu'il avait gagnées depuis que Bonaparte gouvernait la France; il s'excusa de s'être exprimé souvent peut-être avec trop de franchise, et compara, d'une manière indirecte, le caractère d'un Breton avec celui d'un Corse; enfin, il montra tout à la fois et beaucoup d'esprit et la plus parfaite présence de cet esprit, dans un moment si dangereux. Régnier réunissait alors le ministère de la Police à celui de la Justice, en l'absence de Fouché, disgracié (1). Il se rendit à Saint-Cloud en sortant du tribunal. L'Empereur lui demanda comment était le discours de Moreau : «Pitoyable, répondit-il. — En ce cas, dit l'Empereur, faitesle imprimer et publier dans tout Paris. » Quand ensuite Bonaparte vit combien son ministre s'était trompé, il revint enfin à Fouché, le seul homme
(1) Rcfjnier, ancien député à la Constituante et membre du Conseil des Anciens, conseiller d'État après le 18 brumaire, fut nommé Grand-Jujje ministre de la justice le 14 septembre 1802. Le ministère de la police {{énérale, dirigé par Fouché, fut alors supprimé, et ses attributions passèrent au ministère de la justice. Il fut rétabli le 10 juillet 1804, avec Fouché pour titulaire.
qui pût vraiment le seconder, en portant, malheureusement pour le monde, une sorte de modération adroite dans un système sans bornes.
Un ancien jacobin (1), âme damnée de Bonaparte, fut chargé de parler aux juges pour les engager à condamner Moreau à mort. « Gela est nécessaire, leur dit-il, à la considération de l'Empereur, qui la fait arrêter ; mais vous devez d'autant moins vous faire scrupule d'y consentir, que l'Empereur est résolu de lui faire grâce. — Et qui nous fera grâce à nous-mêmes, si nous nous couvrons dune telle infamie?» répondit l'un des juges (2) , dont il n'est pas encore permis de prononcer le nom, de peur de l'exposer. Le général
(1) II s'agit de Real. Jadis accusateur public près le tribunal révolutionnaire, substitut du procureur de la Commune de Paris, il avait défendu sous le Directoire Babeuf devant la Haute Cour de Vendôme. Commissaire du Directoire exécutif près l'administration centrale de la Seine, il prit une part active au Dix-huit Brumaire. Nommé conseiller d'Etat, section de la justice, il fut chargé de l'instruction dans le procès Moreau et désigné plus tard comme un des quatre conseillers d'Etat adjoints au ministère de la police générale.
(2) Éd. 1821 (en note) : « M. Clavier. » — En contradiction avec cette note du manuscrit : « M. Lecourbe, frère du général de ce nom. » Cf. Mme de RÉmusat, Mémoires, t. II, p. 7 : « On sut avec quelle véhémente fureur, à sa première audience publique du dimanche, B. accueillit le juge Lecourbe, frère du général, qui avait parlé au tribunal avec beaucoup de force pour l'innocence de Moreau. Il le chassa de sa présence en l'appelant juye prévaricateur, sans qu'on pût deviner quelle signification, dans sa colère, il donnait à cette expression, et, peu après, il le destitua. »
J38 DIX ANNÉES D'KXIL
Moreau fut condamné à deux ans de prison; Georges et plusieurs autres de ses amis, à mort ; un des MM. de Polignac à deux ans, l'autre à quatre ans de prison, et tous les deux y sont encore, ainsi que plusieurs autres, dont la police s'est saisie, quand ia peine ordonnée par la justice a été subie. Moreau désira que sa prison fût changée en un bannissement perpétuel ; perpétuel, dans ce cas, veut dire viager, car le malheur du monde est placé sur la tête d'un homme, Bonaparte consentit à ce bannissement, qui lui convenait à tous les égards. Souvent, sur la route de Moreau, les maires de ville, chargés de viser son passeport d'exil, lui montrèrent la considération la plus respectueuse. « Messieurs, dit l'un d'eux à son audience, faites place au général Moreau » , et il se courba devant lui comme devant l'Empereur. Il y avait encore une France dans le cœur de ces hommes; mais déjà l'on n'avait plus d'idée d'agir dans le sens de son opinion ; et maintenant qui sait si même il en reste une, tant on l'a longtemps étouffée? Arrivé à Cadix, ces Espagnols, qui devaient, peu d'années après, donner un si grand exemple, rendirent tous les hommages possibles à une victime de la tyrannie. Quand Moreau passa devant la flotte anglaise, les vaisseaux le saluèrent comme s'il eût été le commandant d'une armée alliée. Ainsi les prétendus ennemis de la France se chargèrent d'acquitter
sa dette envers l'un de ses plus illustres défenseurs,
Lorsque Bonaparte fit arrêter Moreau, il dit : « J'aurais pu le faire venir chez moi et lui dire : Ecoute, toi et moi, nous ne pouvons pas rester sur le même sol ; ainsi, va-t'en, puisque je suis le plus fort, et je crois qu'il serait parti. Mais ces manières chevaleresques sont puériles en affaires publiques (1). » Bonaparte croit, et a eu l'art de persuader à plusieurs des apprentis machiavélistes de la génération nouvelle, que tout sentiment généreux est de l'enfantillage. Il serait bien temps de lui apprendre que la vertu a quelque chose de mâle, et de plus mâle que le crime avec toute son audace.
(1) Éd. 1821 : le» guillemets sont placés après le plus fort. Il est bien évident que c'est une erreur et qu'ils doivent être mis après affaires publiques. 11 n'y a dans les manuscrits de Mme de Staël ni guillemets, ni ponctuation d'aucune sorte. — Le témoignage de Desmarets ne s'accorde pas ici avec celui de Mme de Staël. Le Premier Consul aurait dit au Grand-Juge : « Avant tout interrogatoire, voyez si Moreau veut me parler. Mettez-le dans votre voiture, et amenez-le moi; que tout se termine entre nous deux. » Mais Moreau refusa. [Quinze ans de haute police, p. 100.)